C'est un petit chat noir, effronté comme un page.
Je le laisse jouer sur ma table, souvent.
Quelquefois il s'assied sans faire de tapage;
On dirait un joli presse-papier vivant.
Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge.
Longtemps il reste là, noir sur un feuillet blanc,
A ces matous, tirant leur langue de drap rouge,
Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.
Quand il s'amuse, il est extrêmement comique.
Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet.
Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique
Quand on met devant lui la soucoupe de lait.
Tout d'abord, de son nez délicat il le flaire,
Le frôle; puis, à coups de langue très petits,
Il le lampe; et dès lors il est à son affaire;
Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis.
Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause,
Et ne relève enfin son joli museau plat
Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose
Partout, bien proprement débarbouillé le plat.
Alors, il se pourlèche un moment les moustaches,
Avec l'air étonné d'avoir déjà fini;
Et, comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches,
Il relustre avec soin son pelage terni.
Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates;
Il les ferme à demi, parfois, en reniflant,
Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes,
Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.
Mais le voilà qui sort de cette nonchalance,
Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon;
Alors, pour l'intriguer un peu, je lui balance,
Au bout d'une ficelle invisible, un bouchon.
Il fuit en galopant et la mine effrayée,
Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord
Tient suspendue en l'air sa patte repliée,
Puis l'abat, et saisit le bouchon, et le mord.
Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie;
Et le bouchon s'éloigne, et le chat noir le suit,
Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie,
Puis saute de côté, puis revient, puis refuit.
Mais dès que je lui dis: «Il faut que je travaille;
Venez vous asseoir là, sans faire le méchant!»
Il s'assied… Et j'entends, pendant que j'écrivaille,
Le petit bruit mouillé qu'il fait en se léchant.
VII
BALLADE DU PETIT BÉBÉ
Il fait un gazouillis suave,
Un chantonnement continu,
Sans souci du ton, de l'octave.
Son crâne au seul frison ténu
Est si blond qu'il paraît chenu.
Par une prudente planchette
Dans son haut fauteuil retenu,
Le petit bébé fait risette.
Et puis il désigne, très brave,
Le gros chat, de son doigt menu.
Et puis, quand sa bonne le lave
Et poudre tout son corps charnu,
De vive force maintenu
Jambes en l'air, sans chemisette,
En montrant son derrière nu
Le petit bébé fait risette.
Après quoi, longuement, il bave.
Et comme un objet inconnu
Il contemple, rêveur et grave,
Son pied dans ses deux mains tenu.
Et, pris du désir saugrenu
De sucer son bout de chaussette
Auquel il n'est pas parvenu,
Le petit bébé fait risette.
ENVOI
Épousez-vous, couple ingénu,
Comme Marius et Cosette.
Tout rit lorsque, nouveau venu,
Le petit bébé fait risette.
VIII
CRÉPUSCULE
Au bord de l'horizon les collines boisées
Ondulent, en prenant des teintes ardoisées,
Cependant qu'un dernier reflet, comme un mica
Piqué sur les coteaux, scintille dans leur brume,
Et que, timidement, une étoile s'allume
Dans l'azur pâle et délicat.
Les arbres, sur le ciel, de leurs grêles membrures,
Font un dessin pareil à celui des nervures
D'une feuille. A présent, les étoiles sont deux,
Et luisent à travers la vapeur violette
Comme des yeux de femme à travers la voilette…
Les arbres ont un air frileux.
Tous les contours ont des finesses d'aquarelle.
Les fonds sont des lavis très clairs. Un clocher frêle
S'effile exquisement sur le lointain bleuté.
Les étoiles sont trois. La campagne repose,
Et dans le ciel vert d'eau monte une lune rose
Comme un cuivre désargenté.
De larges bandes d'or l'horizon se chamarre.
Mais le dernier reflet s'est éteint sur la mare.
On croit voir des cyprès dans les hauts peupliers.
Le jour traîne un moment encor son agonie.
Les crapauds font un chant d'une plainte infinie…
Les étoiles sont des milliers.
IX
ON SOUFFLE
On souffle, et vous vous envolez,
Duvet des chandelles de neige!
Le souffle qui vous désagrège
Met à nu des cœurs désolés!
Par un jeu bête et sacrilège
Pauvres cœurs désauréolés!
On souffle, et vous vous envolez,
Duvet des chandelles de neige!
Rayons blancs dont sont étoilés
Nos cœurs naïfs (au mien que n'ai-je
Votre poids encor, qui l'allège!)
Ainsi, vous nous êtes volés:
On souffle, et vous vous envolez!
XIV
LA PREMIÈRE
Or, c'est Dieu qui fit la première,
Qui façonna son corps si cher
Lui-même, dans de la lumière,
Et pétrit son exquise chair.
Il mit sur sa peau de l'aurore
Et du soir d'été dans ses yeux,
Puis il tissa pour elle encore
Le soleil en rayons soyeux.
De ses adroites mains divines
Le bon Dieu sculptait, il dorait.
Et déjà le souffle odorait
Entre les lèvres purpurines.
Déjà l'œil charmant s'entr'ouvrait
Comme s'entr'ouvre une pervenche;
Et du talon fin à la hanche
La ligne onduleuse courait.
Pâle aux musiques de l'orchestre
Qu'apportaient les vents attiédis,
Émerveillant le paradis
Qui n'était alors que terrestre,
Ève s'épanouit, semblant
Sous les branches, nue et pudique,
Un tel chef-d'œuvre doux et blanc
Que le lys murmura: «J'abdique!»
Dieu, riant dans sa barbe, dit:
«Tu feras le bonheur de l'homme.»
Or, c'est elle qui le perdit
En lui faisant croquer la pomme.
A qui serait-il donc prudent
D'offrir le cœur et la chaumière?
La première perdit Adam:
Et c'est Dieu qui fit la première!
XV
Oh! les yeux, les beaux yeux des femmes!
Que de choses nous y voyons!
C'est de la lumière des âmes
Que nous croyons faits leurs rayons.
Nous croyons lire en leurs prunelles
Des perversités, des candeurs;
Et nous mettons du rêve en elles,
Nous fiant à leurs profondeurs;
Mais le trouble des yeux, leur vague,
Et leurs calmes de soirs d'été,
Leurs bleus changeants comme la vague,
Leur douce et vivante clarté,
La lumière exquise filtrée
Entre les cils frangés,—tout ça
N'est rien qu'un peu d'humeur vitrée
Qu'un peu de soleil nuança.
Les yeux sont des petites flaques
Reflétant du ciel sans savoir;
Pas plus que s'ils étaient opaques
Les pensers ne peuvent s'y voir;
Et, tout simplement, quand se lève
Leur regard profond et câlin,
S'ils nous paraissent pleins de rêve,
C'est qu'ils ont un beau cristallin.
XVI
LES TZIGANES
Un ordre fut donné par le chef à mi-voix,
Et des bruits d'instruments dans l'ombre s'entendirent.
Le silence se fit. Et, sur leurs clés de bois,
Harmonieusement les cordes se tendirent.
Ce ne furent d'abord, sous les arbres touffus,
Que des fragments épars d'harmonie essayée,
—Par de vagues accords, des préludes confus,
L'âme des violons voulant être éveillée.
Incertains un moment gémirent les altos,
Puis de leur gravité sonore ils s'assurèrent,
Et les Tziganes noirs, drapés dans leurs manteaux,
Brusquement, pour jouer, en cercle se levèrent.
Alors le chef, les yeux perdus, improvisant,
Attaqua la mesure avec un geste large,
Et, du son merveilleux lui-même se grisant,
Il partit, endiablé, comme dans une charge.
L'orchestre répandit un long bruit de sanglots;
Et du même côté, tous, la tête penchée,
Ils envoyaient l'archet, pâles, les yeux mi-clos,
Ivres de l'harmonie en ondes épanchée.
Ils jouaient, balançant lentement leurs grands corps,
Et toujours un sourire énigmatique aux lèvres.
Et par moments c'étaient d'étranges désaccords,
Ou, sous les doigts pinceurs, des pizzicati mièvres.
Agacés quelquefois par les archets frôleurs,
Les instruments avaient des plaintes fantastiques,
Comme le vent nocturne ou les dogues hurleurs
Montant lugubrement leurs gammes chromatiques.
Tantôt sous un baiser de lune on croyait voir
Quelque apparition vague en une clairière,
Tantôt des cavaliers passer sous un ciel noir
Quand le rythme prenait une fureur guerrière.
Et c'étaient, tout d'un coup, d'immenses désespoirs,
Plaintes de trahison, mortes chères pleurées;
Et puis, des souvenirs attendris de beaux soirs…
Et les cordes n'étaient plus qu'à peine effleurées.
Le violon du chef chantait éperdument.
Quel étrange génie avait donc ce grand diable?
Il passa tout d'un coup du sauvage au charmant:
Et ce fut une valse, alors, inoubliable!
Son archet, appuyé dans toute sa longueur,
Faisait monter un son d'une pureté grave,
Qui vous envahissait de trouble et de langueur,
Et qui se prolongeait, agonisant, suave!
Vous roulant, vous berçant, avec quelles lenteurs
Ondulait et mourait la vague mélodique!
Et plus que la nuit chaude, et plus que les senteurs,
Elle prenait les sens, cette rare musique!
J'écoutais, subissant comme un charme pervers.
Parfois, il me semblait que ces archets magiques
Jouaient, ayant quitté leurs cordes, sur mes nerfs…
Et c'étaient de beaux cris d'amour, longs et tragiques!
Car d'abord le chef seul avait improvisé.
Chaque musicien suivait, comme un élève,
Accompagnant le chant… Mais voilà que, grisé,
Chacun était parti maintenant dans son rêve!
Dans son rêve, les yeux fermés, chacun marchait.
Ce n'étaient plus du tout de simples airs de danses,
Car le cœur de chacun saignait sous son archet,
Et tous ces violons chantaient des confidences!
XVII
BALLADE DE LA NOUVELLE ANNÉE
O bon jour de l'an de demain matin,
Pour chacun de nous qui vivons sans trêve
Apporte la fleur, l'objet, le pantin
Qui fait oublier l'existence brève:
Ève pour Adam, la pomme pour Ève,
La noix de coco pour le sapajou,
La rime au rimeur dont le vers s'achève…
Il faut à chacun donner son joujou.
Donne un papillon aux touffes de thym
Et des goélands au cap de la Hève;
Le touriste anglais au Napolitain;
Au duc de Nemours Madame de Clève;
Au vieillard un songe, au jeune homme un rêve;
Donne un livre au sage, un tambour au fou,
Un élève au maître, un maître à l'élève…
Il faut à chacun donner son joujou.
Dans l'obscur gâteau qu'on nomme scrutin
Fais l'ambitieux découvrir la fève;
Donne un beau suiveur au petit trottin;
A ce vieux monsieur dont l'espoir endève
Donne l'habit vert orné de son glaive;
La carte au joueur et l'or au grigou;
A moi, jeune auteur, le rideau qu'on lève…
Il faut à chacun donner son joujou.
ENVOI
A celle qu'un jour je vis sur la grève
Et dont le regard est mieux qu'andalou,
Donne un cœur d'enfant pour qu'elle le crève.
Il faut à chacun donner son joujou.
XVIII
DEUX MAGASINS
I
JOUJOUX
A l'heure où s'ouvrent les écoles,
Oubliant les pensums, les colles
Et les leçons,
En riant, en jetant des billes,
On voit se bousculer les filles
Et les garçons!
Poussant des cris épouvantables,
Ils courent avec leurs cartables
Mis en sautoir,
Leurs manches noires de lustrine,
Se grouper à chaque vitrine
Sur le trottoir.
Avant de gagner leurs demeures,
Ils regardent pendant des heures
Les beaux joujoux.
C'est leur plaisir, à ces mioches
Qui n'ont pas au fond de leurs poches
Des petits sous.
Ils regardent, les pauvres gosses,
Le Polichinelle à deux bosses
Qui coûte cher,
Les poupons en chaussons de laine,
Les bébés dont la porcelaine
Paraît en chair.
Ils comptent les ballons, les balles,
Par un clown jouant des cymbales
Très étonnés;
Et ce sont des heures d'extase
Devant cette vitre où s'écrase
Leur petit nez.
Que c'est beau! leurs sourcils s'écartent!
Ce sont de vrais fusils, qui partent!
De vrais fourneaux!
De vrais outils de jardinage!
Et les voitures d'arrosage
Ont des tonneaux!
Sous des arbres dont les verdures
Sont faites avec des frisures
De copeaux verts,
Ils voient, bêtes et gens en marche,
Tout ce qui s'échappe de l'Arche
Aux toits ouverts!
Ils regardent d'un regard tendre
Les filles de Noé leur tendre
Des petits bras;
(Comme, au commencement du monde,
On avait une tête ronde,
Des chapeaux plats!)
L'Auvergnat sortant de sa boîte,
Les soldats de plomb dans l'ouate
S'emmitouflant,
La chèvre avec ses trois nœuds roses,
Ils regardent toutes ces choses
En reniflant.
Une dame dans la boutique
Fait marcher un ours mécanique
Sur le parquet.
Comme il marche!—Une demoiselle
Entoure avec de la ficelle
Un grand paquet!
Un Monsieur achète un théâtre
Où l'on peut, en or sur du plâtre,
Lire: OPÉRA.
Le Monsieur sort. La porte sonne.
Oh! les beaux joujoux que personne
Ne leur paiera!
Les fillettes aux mains crispées
Regardent surtout les poupées
Dans leur carton.
Hein, Sophie? hein, Claire? hein, Louise?
En ont-elles de la chemise
Et du feston!
Sont-elles riches, les mâtines!
On leur enlève leurs bottines
Pour les coucher!
Et celle en bleu, près de la Cible!
Il ne sera jamais possible
De la toucher!
Et celle avec sa robe Empire
Qui fait que tout leur cœur soupire:
«Oh! je la veux!»
Et cette autre avec sa dînette!
(Leur grande sœur la midinette
A ces cheveux!)
Elles restent là, bouche ronde!
Le ménage de cette blonde
Aux yeux trop grands
Dont l'écriteau dit qu'«elle nage»
Est mieux monté que le ménage
De leurs parents!
Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent
Devant les sabres qui reluisent
Comme d'acier?
Se peut-il qu'un enfant reçoive
De quoi tout d'un coup être zouave
Ou cuirassier?
Oh! les chevaux que l'on harnache!
(Ils sont en vrai poil, qui s'arrache,
Que l'on te dit!)
Et le poussah sur une sphère,
Qui titube comme leur père
Le samedi!
Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle?
Quand viendra le jour dont on parle
A la maison,
Dont on parle en fumant des pipes,
Le jour où tous les pauvres types
Auront raison,
Pourra-t-on en être à tout âge?
Lorsque viendra le grand partage
Des partageux,
Les mômes, moucherons, moustiques,
Entreront-ils dans les boutiques
Prendre les jeux?
Il faut, si c'est de la justice,
Que tout, la petite bâtisse
En blocs de bois,
Le clown au pantalon trop large,
Le Grand Tir, le canon qu'on charge
Avec des pois,
Il faut que l'avaleur de boules,
Il faut que tout, les coqs, les poules,
Soit partagé!
Le singe montrant ses gencives,
Et les couleurs «inoffensives»
S. G. D. G.;
Tout: l'Anglais fumant son cigare,
Le chemin de fer avec gare,
Tunnels et ponts…
On prendra tous les jeux de quilles!
On mettra dans les bras des filles
Tous les poupons!
Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque
Aussi, ce clown, ce saltimbanque,
Tous ces chiens fous,
Ce Polichinelle à deux bosses!…
Droit au pain, soit! Et, pour les gosses,
Droit aux joujoux!
Ainsi, sous la blouse ou le châle,
Pense, plus grand et déjà pâle,
Chaque moutard.
Ils restent dans le vent qui siffle.
Ce soir, tous vont, risquant la gifle,
Être en retard.
Ils en ont oublié qu'il gèle.
Ils ne battent plus la semelle;
Mais, quelquefois,
Leur souffle ayant terni la glace,
Pour mieux voir ils essuient la place
Avec leurs doigts!
II
FLEURS
Nous sommes les fleurs des fleuristes,
Nous sommes les fleurs des marchands,
Les petites fleurs qui sont tristes
De ne pas fleurir dans les champs;
Nous sommes les fleurs printanières
Qui n'ont jamais vu le printemps,
Et dont on fait des boutonnières
Pour des revers trop miroitants;
Nous sommes cette rose noire
Et ce bleuet gros comme un chou
Pour qui les smokings, sous leur moire,
Ont un oblique caoutchouc!
Nous sommes ces lilas superbes
Qui dans les boutiques, l'hiver,
Montent en monstrueuses gerbes
Coûtant monstrueusement cher!
Nous sommes, parmi le vertige
Des jours de l'an nauséabonds,
Les pauvres fleurs que l'on oblige
A faire un métier de bonbons!
Nous sommes les fleurs qu'on envoie
Dès qu'on a publié les bans,
Pour que la famille les voie
Dans des paniers à grands rubans;
Nous sommes les fleurs où voltige
La libellule de carton;
Nous tremblons trop sur notre tige,
Car notre tige est en laiton!
Nous sommes les fleurs qui sur elles
N'ont qu'un papillon de papier
Offrant sur deux plateaux, ses ailes,
L'adresse, en or, du boutiquier.
Pour nous la rosée est un mythe,
Malgré d'adroits contrefacteurs
Dont la ruse, sur nous, l'imite
Avec des vaporisateurs.
Nous sommes les fleurs sans abeilles
Qui trouvent les trois jours bien longs
Où l'on fait vivre leurs corbeilles
Sur les pianos des salons!
Nous voyons sur nous, parasites
Qui blessent nos feuillages verts,
Pousser des cartes de visites
Où parfois on écrit des vers!
C'est nous qu'un pâle accessoiriste,
Après les six rappels du «trois»,
Monte en hâte à la grande artiste
Par des escaliers trop étroits.
Nous sommes ces iris de nacre
Que les fleuristes de Paris
Savent envoyer dans un fiacre
Pendant l'absence des maris!
Nous sommes ces héliotropes,
Ces glaïeuls forcés de fleurir
Qui portent dans des enveloppes
Le nom qu'on sait avant d'ouvrir!
C'est nous la flore citadine
Qui, sous les capillaires fous,
Ne se penche, pendant qu'on dîne,
Qu'aux berges d'argent des surtouts!
C'est nous la flore dont l'arome
Toujours au pays flottera
Qui va de la Place Vendôme
A la Place de l'Opéra.
Les noms de cette étrange flore
Sont du botaniste inconnus:
Comment porter les noms encore
Des fleurs que nous ne sommes plus?
Nous sommes désormais—Nature,
Ne ris pas de ces noms de fleurs!—
Le réséda-de-la-ceinture,
L'œillet-des-costumes-tailleurs!
Et, fleurs que loin de nos collines
Dans la fourrure on exila,
Le mimosa-des-zibelines
Et la parme-du-chinchilla!
Nous sommes ces frivoles touffes
Qui connaissent pour seuls étés
La température des Bouffes
Et celle des Variétés.
Nous sommes, parmi les éloges
Aux blondes nuques adressés,
Les fleurs chaudes qui, dans les loges,
Frayent avec les fruits glacés.
Nous sommes le lys qui se fane
Au vent des restaurants du soir;
La rose qu'on jette au tzigane
Qui sur l'épaule a son mouchoir;
Le muguet qui sait chaque phrase
Qu'on dit à la fin des soupers,
Et la jacinthe qu'on écrase
Dans les coins sombres des coupés!
Nous sommes, quand le cœur s'effraye,
Ces violettes d'un instant
Qu'on respire en prêtant l'oreille
Et qu'on mordille en hésitant.
Nous sommes ces œillets de Londre
Et ces jonquilles de Menton
Dans lesquels, avant de répondre,
On enfonce un joli menton.
Nous enguirlandons l'aventure,
Et, quand le bonheur est défunt,
Nous assurons à la rupture
De l'élégance et du parfum.
Nous sommes les fleurs nécessaires
Aux intrigues de la Cité.
Nous n'avons connu, dans les serres,
Qu'un soleil d'électricité.
Dans les serres nous sommes nées;
Des saisons nous ne vîmes rien.
Quelles étaient nos destinées,
Cependant, nous le savons bien!
Nous sentons en nous, ô mystère!
Parler la sève d'autres fleurs
Qui poussèrent, libres, de terre,
Et nos souvenirs sont les leurs!
Nous sentons, dans ces mornes fêtes
Où passent d'inutiles fronts,
Vaguement, que nous sommes faites
Pour être ailleurs,—et nous souffrons.
Nous aimerions, fières, ravies,
Vraiment fraîches, pures toujours,
Nous mélanger à d'autres vies,
Favoriser d'autres amours!
Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes,
Dans vos graines aviez-vous mis
L'amour des vallons et des cimes,
Puisqu'il ne nous est pas permis?
Puisqu'il nous faut vivre à distance
De ces choses, pourquoi faut-il
Que nous soupçonnions l'existence
D'une Nature et d'un Avril?
—Et nous sommes, dans les boutiques,
Sur du gazon artificiel,
Les petites fleurs nostalgiques.
D'air pur, de lumière et de ciel.
Janvier 1890.
XIX
L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES
Cet album sur quoi tu te penches,
Je n'en peux voir sans un frisson
Les épais feuillets blancs qui sont
Pareils à des façades blanches!
Je vois, dans le carton glacé,
S'ouvrir, à chacune des pages
Qui sont à deux ou trois étages,
Six fenêtres sur le passé.
On est là, la mine ravie!
Et peut-être restera-t-on
A ces fenêtres de carton
Plus qu'aux fenêtres de la vie.
Jusques à quand souriront-ils
A ces fenêtres découpées
De maisonnettes de poupées,
Nos vieux trois-quarts, nos vieux profils?
Sous leurs fermoirs et sous leurs moires,
Les vieux albums de vieux portraits
Laisseront s'effacer nos traits
Plus lentement que les mémoires.
On sera morts depuis longtemps
Qu'aux visiteurs priés d'attendre
Ces portraits feront encor prendre
Patience quelques instants.
On sera ces oncles, ces tantes,
Ces bonshommes gras ou fluets,
Ces haut-de-forme désuets,
Et ces robes trop importantes!
Ces enfants dans des fauteuils, nus;
Ces lycéens—depuis grands-pères!—
Ces magistrats, ces militaires,
Tous ces morts, tous ces inconnus!
Cessez, fenêtres minuscules,
De nous offrir aux yeux moqueurs
Lorsqu'il n'y aura plus des cœurs
Pour accepter nos ridicules!
Ah! nos portraits qui s'en iront
Dans les albums inévitables
Déposés sur les coins des tables
Où, doucement, ils jauniront!
Morts, faudra-t-il que l'on remeure
D'abord dans les cœurs, puis encor
Sur ces cartons à biseau d'or
Où sinistrement on demeure?
Jetez ces rois et ces valets
Dont s'éternise l'agonie!
Puisque la partie est finie,
Jetez les cartes! Jetez-les!
XX
AU CIEL
«Hé, là-bas!» s'écria saint Pierre,
«Qui frappe à l'huis du Paradis?
—Oh! c'est l'âme d'un pauvre hère,
Mon bon Monsieur!» que je lui dis.
—«Vous croyez qu'on entre peut-être
Ici comme dans un moulin?
—Vous êtes si bon, mon doux maître…»
Repris-je en faisant le câlin.
—«Taisez-vous! On ne peut me plaire
Par des douceurs ni des cadeaux;
C'était bon avec leur Cerbère
Qu'on prenait avec des gâteaux!
«Je suis un portier sans faiblesse.
Répondez: sur terre, là-bas,
Alliez-vous entendre la messe?
—Pas souvent», lui dis-je tout bas.
—«On sait ce que cela veut dire,
Pas souvent! Mais notre bon Dieu
Est partout. Cela peut suffire
De l'adorer hors du saint lieu.
«Lui faisiez-vous votre prière
En vous couchant?—En me couchant?
Je ne me souviens pas, saint Pierre.
Mais peut-être bien qu'en cherchant…
—«Hum!… enfin!… Et la bonne chère?
—Je l'aimais assez…—Et le vin?
—La bouteille aussi m'était chère.
—Bûtes-vous trop?—Cela m'advint.
—«Mais vous viviez comme un infâme!
Et la vertu?…—Dame! j'aimais
Toujours une petite femme!
—Était-ce la même?—Jamais!
«Que la dernière était jolie!
On s'en allait, sur les gazons,
Par les dimanches de folie,
On s'en allait…—C'est bien! Gazons!
«Et vous avez encor l'audace
De me dire ça sous le nez?
Pour vous nous n'avons pas de place:
Allez-vous-en chez les damnés!
«Oh! là-bas on vous fera fête,
Monsieur le… Tiens, au fait, qu'avez-
Vous été sur terre?—Poète.
Je faisais des vers, vous savez.
—«Hein? Poète?…» Alors, m'ouvrant vite:
«Pourquoi,» fit-il d'un ton plus doux,
«Ne l'avoir pas dit tout de suite?
Entrez donc! Vous êtes chez vous.»
XXI
BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS
Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse
Sont tous les non-finis qui vont par un, par deux;
Ces vers dont on remet l'achèvement sans cesse,
Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux.
Quand on est un poète, on est un paresseux;
On n'est point patient comme un graveur sur cuivre:
Souvent, quand la beauté d'un sujet vous enivre,
On se met au travail; mais le feu tombe, mais
Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre.
Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
L'idée est délicate, et la forme la blesse
Des poèmes trop faits. Elle préfère ceux
Qui ne l'ajustent pas avec trop d'étroitesse:
Elle court moins danger de s'abîmer en eux.
Quand on veut achever, cela devient chanceux;
La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre;
Il fond comme fondrait une étoile de givre
Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets!
Dans des vers terminés le rêve peut-il vivre?
Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
C'est vous, vers commencés, et puis que l'on délaisse,
Rondels abandonnés, refrains harmonieux
Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse,
Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux,
C'est vous que le poète aime toujours le mieux.
Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre
Dit un charme, un parfum léger dont on fut ivre,
Mieux qu'un poème long. Ce sont les plus mauvais,
Les vers que, du tiroir, pour la foule, on délivre…
Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
ENVOI
Lecteur, je suis navré. Ces vers que je te livre
—Dont, peut-être, on vendra le papier à la livre,—
Ne sont pas, il s'en faut, hélas! ceux que j'aimais.
Car les meilleurs, comment les mettre dans un livre?
Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
XXII
SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE
… Le savant Huet, évêque d'Avranches, faisait venir musard du latin musa.
(PRÉFACE.)