C'est là ce que tu trouveras dans le dictionnaire, Ami Lecteur. Et
là-dessus tu n'auras pas grande estime pour un volume de vers qui
s'appelle «les Musardises», c'est-à-dire les bagatelles, les
enfantillages, les riens.
Mais pour peu que tu sois un lettré ayant connaissance des mots de ta
langue et de leur sens exact, ce titre ne sera pas pour te déplaire.
Même il t'apparaîtra comme seyant bien à un recueil de poétiques
essais.
Tu sauras que «musardise»—«musardie», comme on disait au vieux
temps,—signifie rêvasserie douce, chère flânerie, paresseuse
délectation à contempler un objet ou une idée: car l'esprit musarde
autant que les yeux, si ce n'est plus.
Tu sauras que, suivant certaines étymologies, «musarder» veut dire
avoir le museau en l'air: ce qui est bien le fait du poète; lequel,
comme on sait, regarde tellement là-haut que souvent il trébuche et se
jette dans des trous.
Tu sauras qu'au temps jadis les «musards» étaient de certains bateleurs
et jongleurs, provençaux d'origine, qui s'en allaient de par le monde
en récitant des vers.
Tu ne pourras être étonné que, sous un titre qui ne semble convenir
qu'à de très légères poésies, je me sois permis quelquefois des
tristesses ou des mélancolies, puisqu'en langue wallonne «muzer» a pour
sens: être triste.
Enfin, tu comprendras tout à fait le choix que j'ai fait de ce mot, te
souvenant que le savant Huet, évêque d'Avranches, le faisait venir du
latin Musa,—qui, comme on le sait,
signifie: la Muse.
E. R.
Je vous aime et veux qu'on le sache,
O raillés, ô déshérités,
Vous qu'insulte le public lâche,
Vous qu'on appelle des ratés!
Donc, à cette heure où je me lance
En pleine mêlée, où je vais
Cogner, rompre plus d'une lance,
Recevoir plus d'un coup mauvais,
Où l'ardent désir me dévore
D'attaquer de front mes rivaux,
Sans savoir seulement encore
Ce que je suis, ce que je vaux,
Si je suis seulement de taille
A me mêler aux combattants;
—Dans ce matin de la bataille
Où vont se ruer mes vingt ans,
Je pense à vous, ô pauvres hères!
A vous dont peut-être, ce soir,
Je partagerai les misères,
Parmi lesquels j'irai m'asseoir;
Et très longuement j'envisage,
Pour bien voir si j'ai le cœur fort,
Pour m'assurer de mon courage,
La tristesse de votre sort.
Si j'étais, par le ridicule
Qu'on vous jette, mis en émoi,
Il est toujours temps qu'on recule:
Mieux me vaudrait rentrer chez moi.
Mais non pas! car je veux la lutte.
Et votre fortune n'a rien
Qui me répugne ou me rebute.
Même je la préfère bien
A celles, qu'on dit plus heureuses,
De ceux qu'on nommait «philistins»;
Je préfère les viandes creuses
De vos songes à leurs festins!
Si je tombe comme vous autres,
S'il me faut vider les arçons,
Eh bien, quoi! je serai des vôtres,
N'est-il pas vrai, les bons garçons?
A vous donc qu'on raille et qu'on hue
Et qu'on accable de mépris,
O foule innombrable, cohue
Des déclassés, des incompris!
A vous que hanta la chimère
Du définitif, du parfait,
Et qui, pour vouloir trop bien faire,
Finalement n'avez rien fait;
A vous qui portiez dans vos têtes
De trop beaux idéals rêvés,
A vous tous, à vous grands poètes
Aux poèmes inachevés;
A vous dont les fainéantises
Sont pleines de si fiers projets,
Et que poursuivent les hantises
De trop magnifiques sujets;
A vous dont la pensée énorme,
Trop large, ne pouvait entrer
Sans la briser dans une forme,
Dans un moule sans l'éventrer;
A vous, peintres, que désespère
La toujours fuyante couleur,
Qui devant un jeu de lumière
Jetez vos pinceaux de douleur;
Musiciens, pâles d'entendre
En vous des accords merveilleux,
Et qui, de ne pouvoir les rendre,
Avez des larmes dans les yeux;
A vous qui, ne pouvant traduire
Les finesses que vous sentez,
Préférez ne jamais produire,
O délicats, exquis ratés!
A vous, paresseux égoïstes,
Qui gardez vos œuvres en vous;
A vous les vrais, les grands artistes,
A vous les emballés, les fous,
Qui, sans entendre les sarcasmes,
Triomphez dans de pauvres soirs;
A vous dont les enthousiasmes
Gesticulent sur des trottoirs,
Personnages funambulesques,
Laids, chevelus et grimaçants,
Pauvres dons Quichottes grotesques,
Et d'autant plus attendrissants,
Dont la Muse est la Dulcinée,
—O chevaliers errants de l'art,
A qui la gloire destinée
Manqua peut-être par hasard!
Étant votre ami, votre frère,
Un rêveur, un hurluberlu
Qui connaîtra votre misère
Peut-être demain,—j'ai voulu
Vous dédier par ce poème
Les premiers vers que j'ai tentés,
Enfants perdus de la bohème,
O mes bons amis les Ratés!
Février 1889.
Au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige
A moudre des galops,
Chaque jour je m'éveille en murmurant: «Où suis-je?»
Comme dans les mélos.
Je sors de la féerie en mon rêve apparue,
Je sors d'une forêt…
Et j'habite un hôtel situé dans la rue
De Bourgogne, il paraît!
C'est une rue étroite, avec peu de silence
Et beaucoup de maisons,
Dont les cris les plus gais sont: «La belle Valence!»
Et: «Les quatre saisons!»
L'acajou de ma chambre est, ce matin, d'un style
Si Louis-Philippart,
Que de cette atmosphère ingénument hostile
Toute espérance part!
Quelles traces, fauteuils, sur votre velours chauve
Laissèrent d'humbles dos!
O fentes du plafond! ô papier de l'alcôve!
O couleur des rideaux!
C'est aujourd'hui jeudi. C'est le jour où Marseille
Tient ses marchés de fleurs.
C'est là que je serais, dans la tiédeur vermeille,
Au milieu des flâneurs,
Si je n'avais voulu, pour être ce poète
Que nul ne demandait,
Risquer d'être à Paris un Daniel Eyssette
Sans Alphonse Daudet;
Si je n'avais rêvé le vieux rêve inutile,
A tant d'autres pareil,
De me faire une place au soleil d'une ville
Qui n'a pas de soleil!
Je n'ai pas de soleil, et j'ai toujours décembre,
Et pas encor d'amour:
Toute mon existence est comme cette chambre
Qui donne sur la cour!
L'ami qui vient me voir, joyeux quand il arrive,
Est triste en s'en allant;
Et la foi chaque jour me semble être moins vive
Qu'il eut dans mon talent.
Sauf qu'il y a toujours sur ma table une rose,
Dans l'âtre une souris
Qui s'occupe toujours à ronger quelque chose,
Je suis seul à Paris.
Mais, furtif rongement, mystérieux cinname,
L'animal et la fleur
Mettent autour de moi, l'une l'odeur d'une âme,
L'autre le bruit d'un cœur.
Je n'ose plus penser que jamais à ma tempe
Verdisse aucun laurier,
Et crois me satisfaire en trouvant sous ma lampe
Un bonheur d'ouvrier.
Mais je vois sur la table une grande corolle,
Dans l'âtre un petit œil;
L'un me dit: «Patience!»—et j'entends sa parole;
L'autre me dit: «Orgueil!»
Ce sont les deux conseils dont j'ai besoin pour vivre,
L'un gris, l'autre vermeil:
Mais le second conseil est moins facile à suivre
Que le premier conseil.
Pourtant, le bruit qui ronge et le parfum qui rêve
Me rendent quelque espoir,
Et je me sens moins seul dans l'ombre, et je me lève,
Et je ris dans le soir,
Sûr de pouvoir toujours, malgré l'heure grisâtre,
Rire comme je ris,
Tant qu'il me restera, sur ma table et dans l'âtre,
Ma rose et ma souris.
Paris, 1890.
O vieille lampe, ô vieille amie, à ta lumière
Que de bouquins je lus, que de vers j'écrivis!
Sous ton humble abat-jour que de fois tu me vis
Veiller, quand le sommeil rougissait ma paupière!
Lampe ventrue et basse, en cuivre bosselé,
Comme on en voit encor sur les vieilles crédences,
Tu reçus bien souvent de graves confidences:
De mes espoirs les plus secrets je t'ai parlé.
Lampe, pendant longtemps tu fus ma seule amie;
Et, lorsque j'habitais tout là-haut, sous le toit,
Seuls m'étaient doux les soirs passés autour de toi…
Et les fiacres roulaient dans la rue endormie.
Que de fois, accoudé sur ma table en bois blanc,
J'ai, de ta poudre d'or, construit des existences,
Et que de fois rimé, pour qui tu sais, des stances,
Penchant mon front pâli dans ton cercle tremblant!
Et quand le petit jour rosé venait à naître,
Quand, le ciel d'un bleu vert déjà se nuançant,
L'aurore grelottait sur Paris, le passant
Te voyait clignoter encore à ma fenêtre.
L'âge te faisait bien radoter quelquefois.
Ton mécanisme était d'une étrange faiblesse.
Il fallait te monter, te remonter sans cesse,
Et retourner ta clef sans cesse entre ses doigts.
Mais vous baissiez, méchante! et sans que je comprisse
Pourquoi. Vous paraissiez vouloir vous amuser.
La mèche s'obstinait à se carboniser.
Et j'enrageais, croyant que c'était un caprice.
Bien souvent j'ai maudit votre détraquement,
Et votre humeur, alors, me semblait une énigme.
Vous faisiez tout d'un coup un bruit de borborygme,
Puis vous vous éteigniez sans raison, brusquement.
Voilà qu'au lendemain il me fallait remettre
La tâche… Et vous couvrant d'injure et de mépris,
J'allais dormir!—Pardon! maintenant j'ai compris:
Vous vous intéressiez à votre pauvre maître.
Ne voulant pas le voir si longtemps se pencher
Pour écrire ou pour lire, un doigt contre la tempe,
Vous cessiez de brûler… Et c'était, bonne lampe,
Votre manière à vous de m'envoyer coucher.
Car, sans lui, tu n'es rien, puisque, sans lui, tu laisses
Divaguer ta clarté:
Elle est ton âme souple aux trop blondes mollesses;
Il est ta volonté.
Et je te coiffe donc de l'abat-jour sévère.
Il n'a pas de feston;
Mais on voit s'élargir en cône de lumière
Son cône de carton.
C'est lui qui, sur la table, avec ta clarté d'ambre,
Forme un cercle dans quoi
Tous les rêves flottant aux ombres de la chambre
Sont convoqués par moi.
Autour de la paroi transparente du cône,
Plus d'un monstre hagard
Vient tourner, attiré par le beau piège jaune,
Le flaire, et puis repart.
Mais, franchissant le cercle où l'on voit luire, au centre,
Le cuivre de ton pied,
Plus d'un autre, saisi dans le moment qu'il entre,
Tombe sur le papier.
C'est là qu'ils tomberont, autour du pied de cuivre,
Tous ces rêves, en rond!
Et c'est, quand on voudra les obliger à vivre,
Là qu'ils résisteront!
Car c'est sous l'abat-jour que se dore et se crée,
Tremble et se circonscrit,
Le champ mystérieux d'une lutte sacrée
Sans armes et sans cri.
Allons, lampe, venez! que d'un sage couvercle
On rabatte vos feux;
Et que sur cette table apparaisse le cercle
Humblement merveilleux!
Le cercle se dessine. Attendons que tout dorme;
Puis, forçons, quand tout dort,
La pensée à venir se battre avec la forme
Dans cette arène d'or.
C'est pour cela qu'on vit, pour amener, de l'ombre
Dans ce rond de lueur,
Des rêves… deux ou trois… on ne sait pas le nombre…
C'est pour cela qu'on meurt.
Les couronnes ne sont, que semble, sur les tempes,
Un dieu brusque apporter,
Que ce qui, du halo quotidien des lampes,
A fini par rester.
1890.
Quand on est couché sur le divan bas
Devant la fenêtre,
C'est délicieux, car on ne sait pas
Où l'on peut bien être.
Mollement couché, des coussins au dos,
On goûte une joie:
On ne voit plus rien, entre les rideaux,
Que le ciel de soie!
Ni sordides murs, ni toits, ni sommet
D'arbre de décembre!
Mais on revoit tout sitôt qu'on se met
Debout dans la chambre!
Dès qu'on est debout, on revoit la cour
De zinc et d'asphalte,
Tout ce qui, soudain, quand le rêve court,
Vient lui dire: «Halte!»
L'envers des maisons, luxe à prix réduit,
Gaz et tuyautages,
Et l'affreux vitrail qui se reproduit
A tous les étages!
Dès qu'on est debout, on voit brusquement
Tout ça reparaître.
On s'étend: plus rien que du firmament
Dans une fenêtre!
C'est pourquoi, souvent, quand je me sens las
De vulgaire vie,
Durant tout un jour, sur le divan bas,
Je rêve et j'oublie.
Et j'aime rester immobile sur
Le vieux divan rouge,
Sachant qu'on détruit le carré d'azur
Aussitôt qu'on bouge.
Et je n'aperçois que du bleu, du bleu,
Du bleu dans la baie;
Le soleil y vient, une heure, au milieu,
Faire sa flambée;
Puis, le carré bleu pâlit vers le soir,
Prend un vert turquoise;
Puis il s'assombrit, devient presque noir:
C'est comme une ardoise.
Et de signes clairs partout la criblant,
L'invisible craie
Vient couvrir alors d'algèbre tremblant
L'ardoise sacrée!
Oh! ne pas bouger! ne pas faire un pas
Vers cette fenêtre!
Croire que la cour affreuse n'est pas
Et ne peut pas être!
Oh! dire au tableau: «Je ne te permets
Que ce qui s'étoile!»
Se placer toujours pour ne voir jamais
Le bas de la toile!
Ce serait trop beau!—Ne pas lire tout,
Choisir dans le livre!—
Mais on ne peut pas! Sans être debout,
On ne peut pas vivre!
Ce qu'il faut pouvoir, ce qu'il faut savoir,
C'est garder son rêve;
C'est se faire un ciel qu'on puisse encor voir
Lorsque l'on se lève;
C'est avoir des yeux qui, voyant le laid,
Voient le beau quand même;
C'est savoir rester, parmi ce qu'on hait,
Avec ce qu'on aime!
Ce qu'il faut, c'est voir, au-dessus d'un toit,
D'une cheminée,
Au-dessus de moi, au-dessus de toi,
D'une humble journée,
D'un coin de Paris,—c'est cela qu'il faut,
Car c'est difficile!—
Un ciel aussi pur, un ciel aussi haut
Qu'un ciel de Sicile!
Un rayon d'or qui se faufile
Aux interstices des volets
Fait danser une longue file
De petits atomes follets.
C'est une poussière vivante
Qui monte, monte incessamment,
Puis redescend, toujours mouvante,
Dans un éternel tournoiement.
Elle tourbillonne et s'envole
Comme un peuple de moucherons;
Au soleil elle farandole
Et fait des fugues et des ronds;
Et tels d'imperceptibles gnomes,
De microscopiques lutins,
Ils valsent, les petits atomes,
Dans les rayons d'or des matins!
Sans cesse, dans cette traînée
De clair soleil éblouissant,
Leur troupe folle est entraînée,
Elle remonte et redescend.
Ils dansent, dans l'or de la bande
Qui tombe, oblique, des volets,
Une furtive sarabande
Et de silencieux ballets.
Qu'ont-ils donc à danser si vite
Sur ce pont d'Avignon vermeil?
Sentent-ils qu'il faut qu'on profite
D'un bal que donne le soleil?
D'où vient-elle cette poussière?
Ces atomes n'existent-ils
Que dans les filets de lumière
Qu'ils peuplent de leurs grains subtils?
Non. Leur montante farandole,
Que l'on distingue seulement
Dans la clarté qui les isole,
Fait partout son fourmillement;
Et tout autour de nous, dans l'ombre,
Ces riens, sans que nous le croyions,
Voltigent en aussi grand nombre
Que là, dans l'or de ces rayons.
Ils vont, viennent. Mais d'habitude
On ne peut les apercevoir.
L'air s'emplit de leur multitude:
On les respire sans les voir.
Leur existence qu'on ignore
Ne se révèle brusquement
Que lorsqu'un rai de soleil dore
Leur humble poussière, en passant!
Et je pense à ces pauvres diables
Qui s'agitent autour de vous,
A tous ces rêveurs misérables,
A tous ces admirables fous!
Ils sont là, dans l'ombre, qui riment,
Qui peinent sur leurs œuvres,—mais
C'est pour eux seulement qu'ils triment…
Et vous ne les voyez jamais!
Vous ne savez pas l'existence
De tous ces humbles faiseurs d'art
A qui manque la circonstance;
Mais lorsque, par un pur hasard,
La lueur de gloire est tombée
Sur un petit groupe d'entre eux,
Vous les admirez bouche bée
Ceux-là qui furent plus heureux!
Car ils sont comme la poussière
Des petits atomes danseurs
Qu'on ne voit que dans la lumière,
Les poètes et les penseurs!
Le rayon faufilé dans l'ombre,
Dans lequel, seul, on peut les voir,
Est trop étroit pour leur grand nombre,
Et beaucoup restent dans le noir.
Dans cette clarté d'auréole
Tous voudraient bien un peu venir.
Hélas! et leur désir s'affole
De n'y pouvoir pas tous tenir;
Ils y voudraient vite leur place,
Car bientôt ils seront défunts…
Mais la gloire, la gloire passe,
Et n'en dore que quelques-uns!
1888.
O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes
Où tu nous vois toujours errant
T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes.
Ce sourire est exaspérant.
Je sens que les tourments d'une race inquiète
Te servent de distraction.
Ça t'amuse de voir hésiter un poète
Entre le rêve et l'action.
Je sens que voir entrer nos pas dans une voie
Pour en ressortir aussitôt
Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie,
Silencieusement, là-haut.
Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse;
Et quand ta douceur fait semblant
De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice
Cousue avec un rayon blanc.
Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure,
Heureux au clair de lune, enfin!
Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre
Dans tes corbeilles d'argent fin.
Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore,
Pourquoi sourire? Est-ce que c'est
Parce que tu connais ce que la Terre ignore?
Sais-tu? Ne sais-tu pas? Qui sait?
Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques,
Ou des doutes à la Pyrrhon?
Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques,
Profil mince ou visage rond?
Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne
De ce qu'il sait qu'il ne sait rien?
Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,
Quelque chose de renanien?
Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale
Au-dessus de notre bateau,
Ton sourire vient-il de l'École Normale,
Ou d'une fête de Watteau?
Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître
Le mot qui tire d'embarras?
Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre,
Je jure que tu parleras!
Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe
M'a fait pleurer. Tu as souri?
Eh bien! je vais, frappant sur les cuivres du verbe,
Te donner un charivari!
Je ferai tant de bruit avec les métaphores,
Je t'assourdirai tellement
D'interpellations rapides et sonores,
Que, lasse au fond du firmament,
Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire,
Tu répondras et tu diras
Si tu n'as promené là-haut que le mystère
D'un domino de Mardi-Gras!
Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire
Avec lequel tu te défends,
Cette ténacité dans l'interrogatoire
Qu'ont les juges et les enfants;
Et sans me laisser prendre à la froideur commode
De tes impassibilités,
Je lèverai sans fin le marteau de mon ode,
Et, frappant à coup répétés,
Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce,
Le point d'interrogation,
Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse,
Je poserai la question.
Pour voguer sur ton eau
Quel monarque fantasque
T'a fait creuser là-haut
Dans du porphyre, Vasque?
Au bout de quel fétu
De souffleur noctambule
T'arc-en-cielises-tu
Dans l'air bleuâtre, Bulle?
Exigeant d'un mortel
Une adresse impossible,
Pour quel Guillaume Tell
Sors-tu de l'ombre, Cible?
Au-dessus des coteaux
Qui sont barbus d'éteule,
Quels sont les bleus couteaux
Que tu repasses, Meule?
Quand, partant pour ailleurs,
Au voyage on se risque,
Quel est, des aiguilleurs,
Celui qui t'ouvre, Disque?
Quel est, dans ta blancheur
De banquise immobile,
L'invisible pêcheur
Qui peut t'aborder, Ile?
Lorsque glisse en rêvant
Ta forme d'or qui s'arque
De l'arrière à l'avant,
Quelle est ta voile, Barque?
Quand mincit au lointain
Ton bombement de toile
Lumineux et latin,
Quelle est ta barque, Voile?
Sur l'espalier du soir
Quel jardinier t'empêche
De mûrir pour pouvoir
Te garder blanche, Pêche?
Sur les lignes de l'air,
Portée où l'ombre flotte,
Quel est-il, le Wagner
Qui put t'inscrire, Note?
Es-tu la drachme, ou l'as,
Et, ton effigie, est-ce
Celle d'une Pallas
Ou d'un Auguste, Pièce?
Lorsqu'on voit s'assembler
Les nuages en groupe,
Qui te fait circuler
De l'un à l'autre, Coupe?
Pour que sorte un jardin
De la brume qui rampe,
Quel sublime Aladin
Frotte ton cuivre, Lampe?
L'été comme l'hiver,
Quand ton cadran se montre,
Quel est le Gulliver
Qui te remonte, Montre?
Quel est l'officiant
Qui, pâle, t'a sortie
D'un ciboire effrayant,
Et qui t'élève, Hostie?
Quelle vague, quel flot
Dont la crête scintille
Put monter assez haut
Pour te laisser, Coquille?
Quel vieux séditieux
Dont le cerveau retarde,
Blanche, au feutre des dieux,
Vint t'arborer, Cocarde?
Quel montreur, affublant
L'ombre d'un drap tragique,
Te projette, Rond blanc
De lanterne magique?
Loupe au cristal puissant,
Quel savant gigantesque
Par toi nous grossissant
Arrive à nous voir presque?
Fer à cheval d'acier,
Quel maréchal t'embrase
Pour marescalcier
Bucéphale ou Pégase?
Pour que nous n'en ayons
Jamais le goût aux lèvres,
Qui met sur des clayons
Ce fromage de chèvres?
Quel est le noir jaloux
Qui, sultan jusqu'aux moelles,
T'a placé, Piège à loups,
Dans son sérail d'étoiles?
Quand tu scintilles, nu,
Au crépuscule fourbe,
De quel crime inconnu
Reviens-tu, poignard courbe?
Hamac, quel négligent,
T'accrochant à deux astres,
Dort dans ton arc d'argent,
Bercé sur nos désastres?
Pour que passe un rayon,
Quel brave machiniste
Ouvre ce trappillon
Sur notre monde triste?
Au fond du ciel léger
Pétase de lumière,
Quel est le Grand Berger
Qui te porte en arrière?
Toi qui mets sur l'azur
Ta nacre de Byzance,
Es-tu d'un Être obscur
Le jeton de présence?
En encre de clarté,
D'une plume de cygne,
Quel dieu te fait, Pâté,
Sur le ciel, quand il signe?
Alourdis-tu—terreur
Qui surplombe ou qui tombe!—
Globe, un poing d'empereur?
Ou d'anarchiste, Bombe?
Buire, quel Cellini
Galbe ton métal rose?
Quel est, Point sur un I,
Le Musset qui te pose?
Te maniant encor,
Là-haut, mieux que personne,
Quel est, Faucille d'or,
Le Hugo qui moissonne?
Quel clown, frappant du pied,
Va bondir de la Ville,
Cerceau, dans ton papier,
Pour imiter Banville?
A quel char de sommeil
Dors-tu, Roue enrayée?
Cymbale de vermeil,
Qui t'a dépareillée?
Quelle fut—le sait-on?
O Tête d'Holopherne,
Ta Judith? Quel est ton
Diogène, Lanterne?
Ex-voto, pour quel vœu
Pends-tu sur la nuit noire?
Quel Roland du Mont Bleu
T'embouche, Cor d'ivoire?
Quel émir, Bouclier,
Te suspend à sa selle?
A quoi va se lier,
Cerf-Volant, ta ficelle?
Quels sont tes poids, Plateau
De balance romaine?
En mangeant ce gâteau
Quel enfant se promène?
Quel chiffre est ciselé
Sur cette tabatière?
Quel chat noir a filé
Par ton trou blanc, Chatière?
Quel garde assermenté
T'a sur sa blouse, Plaque?
Quelle Tasse de thé
Sert-on sur du vieux laque?
Grand Bouton de Cristal,
Quel mandarin te porte?
Poignée en clair métal,
Ouvres-tu quelque porte?
Fermoir étincelant,
Fermes-tu quelque tome?
Hublot, tu luis au flanc
De quel Vaisseau Fantôme?
Quel Coq, escam quærens,
Perle, du bec te pousse?
Palette, quel Rubens
Passe dans toi le pouce?
De cette Opale, au loin,
Quel turban s'agrémente?
Qui te grignote un coin,
O Pastille de menthe?
Qui va, dans les «ha! ha!»
Te décrocher, Timbale?
Quelle Nausicaa
Te perd dans le ciel, Balle?
Dans quel moule arrondi
Est-ce que l'on t'arrange,
Tarte? De quel midi
Peux-tu bien être, Orange?
De quel verre, Sorbet?
De quelle jatte, Crème?
O, de quel alphabet?
Zéro, de quel problème?
De quel pré, Champignon?
Visière, de quel Casque?
Pont, de quel Avignon?
Tambourin, de quel Basque?
Qui donc, Veilleuse, dort?
Quel est ton hiver, Neige?
Cirque, ton picador?
Ton écuyer, Manège?
Quel Hercule a jeté
Ce Peloton de laine?
Fleur, quel est ton été?
Ton Sèvres, Porcelaine?
Faïence, ton Nevers?
Prunelle, ton Cyclope?
Médaille, ton revers?
Cachet, ton enveloppe?
Ton portrait, Médaillon?
Diamant, ton satrape?
Grelot, ton postillon?
Grain de raisin, ta grappe?
Ton Versaille, Œil-de-Bœuf?
Œil de tigre, ta jongle?
Ton bilboquet, Boule? Œuf,
Ton nid? Arc, ta flèche? Ongle,
Ton doigt? Lotus, ton lac?
Ton lait, Bol? Ton puits, Cruche?
Fruit, ta branche? Or, ton sac?
Pain, ton blé? Miel, ta ruche?