—Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez?
—Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie, qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.
A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre cœur; osez être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant; elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les unir.
Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où elle était à peine libre de la rejeter, quand son cœur était attendri de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie, lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant elle n'en perdit pas l'usage.
Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua:
Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu'elle paraît être?
—Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et je vous prie de me dire ce que vous en savez.
—Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public, était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point.
L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion: il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et renoncer au désir de vous posséder à l'instant.
Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie, appuyée sur la balustrade, s'abîmait dans une profonde rêverie. L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-être elle ne l'aurait dû, et renouvelait son combat intérieur.
Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments, dit Emilie en s'efforçant de cacher son émotion; si vous êtes encore à apprendre combien vous m'êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon cœur, aucune assurance de ma part ne saurait vous en convaincre.
Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on pourrait dans le château s'apercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.
—Penser à vous! vous aimer! s'écria Valancourt.
—Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi, essayez-le pour l'amour de vous!
Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis pas vous laisser dans cet état.
—Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité: pourquoi nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au point du jour?
—Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de pareils coups; vous me déchirez le cœur: mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.
—Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas aussi précipitée. Il faut nous soumettre aux circonstances.
—Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà ouvert mon cœur: mes forces sont épuisées.
—Pardonnez-moi, Emilie; songez au désordre de mon esprit en ce moment où je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu'un seul instant, pour adoucir votre douleur.
Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin; je ne prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. O mon Dieu, ô mon Dieu, protégez-la, bénissez-la!
Il serra sa main contre son cœur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors commanda à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l'assurance. Mais elle paraissait hors d'état de le comprendre, et un soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle n'était pas évanouie.
Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-même; et, regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en s'arrêtant.
Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j'avais à vous dire.
Valancourt encore la pressa contre son cœur, et l'y tint en silence en la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se séparèrent. La pauvre amante se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais, hélas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus de le goûter.
CHAPITRE XIII.
Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirèrent Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle s'efforça de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un mal imaginaire à la certitude d'un mal réel.
Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n'eût habité dans le voisinage.
D'une petite éminence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s'élevaient au loin sur l'horizon, et qu'éclairait le soleil levant. Montagnes chéries, disait-elle en elle-même, que de temps s'écoulera avant que je vous revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère! Oh! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici!
Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues de vue.
Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût absolument privée de le voir.
On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée, sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en rompre le cachet.
Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était pas encore sentie si tranquille.
Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors que rien ne surpassait la beauté.
Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.
La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.
En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin, et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.
Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration, d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.
Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure.
Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait en imagination la magnificence des palais et la grandeur des châteaux dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l'Apennin; elle se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient empêchée à Toulouse de recevoir toutes les beautés dont Montoni parlait avec plus de complaisance pour sa vanité que d'égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des concerts, quoiqu'elle n'aimât pas la musique; des conversazioni, quoiqu'elle n'eût aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise.
La rivière Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cénis, et qui se précipitait de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissait, sans cesser d'être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d'une scène pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en avait vus balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d'arbres et appuyées sur les rochers; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la domination de Montoni.
Le site actuel lui retraçait souvent l'image de Valancourt; elle le voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la féerie qui l'environnait: elle le voyait errer dans la vallée, s'arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d'un poétique enthousiasme s'élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps, à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de ses pas ajoutait à cette distance, son cœur se déchirait, et le paysage perdait tout son charme.
Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil couché, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gardé le passage des Alpes en Piémont. Depuis l'invention de l'artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairaient une partie, formaient pour Emilie un tableau fort intéressant. On passa la nuit dans une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'appétit des voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut là qu'Emilie entendit le premier échantillon d'une musique italienne sur le territoire italien. Assise, après souper, près d'une petite fenêtre ouverte, elle observait l'effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes; elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s'était une fois reposée sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans lesquelles elle était plongée, la surprirent et l'enchantèrent à la fois. Cavigni, qui s'approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. Bon! lui dit-il, vous entendrez la même chose peut-être, dans toutes les auberges: c'est un des enfants de notre hôte qui joue ainsi, je n'en doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un chant mélodieux et plaintif l'entraîna par degrés à la rêverie; les plaisanterie de Cavigni l'en tirèrent désagréablement; en même temps Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu'il voulait dîner à Turin.
CHAPITRE XIV.
De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche plaine qui s'étend des Alpes à cette magnifique cité n'était pas alors, comme aujourd'hui, ombragée d'une longue avenue. Des plantations d'oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes ornaient le paysage, à travers lequel l'impétueux Eridan s'élance des montagnes et se joint, à Turin, aux eaux de l'humble rivière Doria. A mesure que nos voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté de leur aspect. Les chaînes s'élevaient les unes au-dessus des autres dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent s'élançaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment, leurs tableaux. A l'Orient se déployaient les plaines de Lombardie; Turin élevait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense horizon.
En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittèrent leurs chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d'or. Emilie fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin que Montoni prenait l'équipage d'un soldat pour traverser avec plus de sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.
On voyait dans ces belles plaines la dévastation de la guerre. Là où les terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient soutenir; les olives étaient foulées aux pieds; les bosquets de mûriers étaient brisés par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs solitudes sévères semblaient être le sûr asile d'un malheureux persécuté.
Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la route l'extrême disette et les autres inconvénients qui sont la suite d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s'arrêtèrent ni pour considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale, qu'on bâtissait encore.
Au delà de Milan, le pays portait le caractère d'un ravage plus affreux. Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos était celui de la mort sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières convulsions.
Ce ne fut qu'après avoir quitté le Milanais que les voyageurs rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée; ils aperçurent une armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés. On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils avaient reçus de leurs chefs; d'autres, séparés de l'avant-garde, voltigeaient dans la plaine à la droite de l'armée.
En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes, les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un côté de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit léger de musique guerrière fut bientôt entendu; il augmenta par degrés. Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le cliquetis des armes.
Montoni, certain que c'était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à la portière, et salua le général en agitant sa cape en l'air. Le chef répondit de son épée, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse, accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine lui-même arriva bientôt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec Montoni, qu'il paraissait charmé de revoir. Emilie comprit par leur conversation que c'était une armée victorieuse qui s'en retournait dans ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient étaient chargés des opulentes dépouilles de l'ennemi, des soldats blessés et des prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs bandes dans leurs châteaux: La soirée devait donc être consacrée au plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils allaient se faire.
Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d'un village à un mille de là; il l'invita à revenir sur ses pas, à prendre part au festin, en assurant que les dames seraient très-bien servies. Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vérone le soir même; et, après quelques questions sur l'état des environs de cette ville, il prit congé de cette troupe et partit.
Les voyageurs marchèrent sans interruption; mais ils n'arrivèrent à Vérone que longtemps après le soleil couché. Emilie n'en vit les délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante ville de bonne heure, se rendirent à Padoue, et s'embarquèrent sur la Brenta pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée; ce n'étaient plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'élégance. Les bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beautés, agréments et richesses. Emilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées de peupliers et de cyprès d'une hauteur majestueuse et d'une verdure animée; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades s'épuisaient dans leurs décorations; et sur le soir, des groupes de danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.
Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une légère esquisse de leurs caractères. Emilie se divertissait quelquefois à l'entendre; mais sa gaieté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet qu'autrefois; elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve ordinaire.
Rien n'égala l'étonnement d'Emilie en découvrant Venise, ses îlots, ses palais, ses tours, qui tous ensemble s'élevaient de la mer, et réfléchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtus des riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses, surmontées d'édifices aériens et pourtant majestueux, éclairés comme ils l'étaient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutôt tirées de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une main mortelle.
Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'étendit graduellement sur les flots et sur les montagnes; elle éteignit les derniers feux qui doraient leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s'étendit comme un voile. Qu'elle était profonde, qu'elle était belle, la tranquillité qui enveloppait la scène! La nature semblait dans le repos. Les plus douces émotions de l'âme étaient les seules qui s'éveillassent. Les yeux d'Emilie se remplissaient de larmes; elle éprouvait les élans d'une dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d'un mouvement si doux qu'à peine pouvait-on la sentir; et la brillante cité semblait s'approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui semblait tantôt celle d'un amour passionné, et tantôt l'accent plaintif d'une douleur sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la dictait n'était pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant Valancourt, certainement ce chant-là part du cœur!
Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant, à quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un chœur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il était si doux! si solennel! c'était comme l'hymne des anges descendant au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on eût dit que le chœur sacré remontait au ciel.
Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui avaient cessé; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d'une sorte d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps à l'aimable tristesse qui s'était emparée de ses esprits; mais le spectacle riant et tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La lune à son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient, et laissait voir les sociétés nombreuses dont les pas légers, les douces guitares, les voix plus douces encore se mêlaient confusément.
La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait, écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à Venise: il l'appelait la première ville du monde, et Cavigni était plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire.
La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située. En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la féerie.
La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent, suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie, frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il serait convaincu de la fausseté des rapports!
Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter à son entrée dans la maison.
A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer; mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant.
Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet enchantement.
Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt; elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.
D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent. Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide, entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.
Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas. Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin, elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste; elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.
CHAPITRE XV.
Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens, plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai, des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant; il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien, appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner.
Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors. Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux; elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni, elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien), contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune, qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient, jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.
Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.
Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les notes. Bravissimo! s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien.
Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement, et le chœur général faisait retentir les airs.
Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de grand cœur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec vivacité.
Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide, et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.
Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau, troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune: bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.
Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mélodie charmante; le comte, assis près d'Emilie, n'était occupé que d'elle, et lui prodiguait d'une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le sens n'était pas douteux; pour les éviter, elle entretenait la signora Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie; il ne pouvait parler qu'à elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie avec embarras: elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise.
Ils prirent terre à la place Saint-Marc; la beauté de la nuit détermina madame Montoni à agréer les propositions du comte de parcourir la promenade avant que d'aller souper à son casin avec le reste de la société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie, c'était la nouveauté de tout ce qui l'entourait, les ornements des palais et le tumulte des mascarades.
Enfin ils se rendirent au casin; il était orné dans le meilleur goût, un souper splendide y était préparé: mais ici la réserve d'Emilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était nécessaire: la condescendance qu'elle lui avait déjà montrée l'empêchait de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement flattée de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie; avant la fin de la soirée, le comte avait toute son estime. S'adressait-il à madame Montoni? son visage morose s'épanouissait, elle souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions; il l'invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l'opéra, le jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupée que de trouver une excuse qui l'en dispensât.
Il était tard avant que la gondole fût demandée: la surprise d'Emilie fut extrême quand, à la sortie du casin, elle vit le soleil s'élever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n'était point encore rentré: sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l'ennui de sa compagnie.
Montoni revint tard, il était en fureur; il avait fait une perte considérable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulièrement Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la conférence lui avait été peu agréable.
Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes dont les douces manières avaient enchanté Emilie. Ces dames avaient un grand air d'aisance, de bienveillance avec les étrangers; il semblait qu'elles les connussent depuis longtemps; leur conversation était tour à tour tendre, sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n'avait aucun attrait pour ce genre d'entretien, et dont la sécheresse et l'égoïsme contrastaient souvent à l'excès avec leur extrême politesse, madame Montoni ne put être insensible à leurs charmes.
Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d'autres engagements. Elles s'embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la place Saint-Marc, où l'affluence était aussi considérable que la veille.
Après une courte promenade, on s'assit à la porte d'un casin; et pendant que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui, joint à ses attentions continuelles de la veille, l'obligèrent à le recevoir avec la plus timide réserve.
Il était près de minuit lorsqu'on se rendit à l'opéra. Emilie, en y entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins éblouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du sublime de la nature. Son cœur n'était pas ému; des larmes d'admiration ne s'échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d'un océan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène usée qui s'offrait à ses regards.
Plusieurs semaines s'écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. Emilie s'amusait à considérer un théâtre et des mœurs aussi opposées à ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop fréquemment pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui faisaient l'admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle d'Emilie, si son cœur n'eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore eût-il fallu qu'il eût mis plus de modération dans ses poursuites. Quelques traits de son caractère qu'il découvrit dans sa persécution, indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses meilleures qualités.
Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. Quesnel. Il annonçait la mort de l'oncle de sa femme, à sa maison de la Brenta, et le projet qu'il avait formé de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui était parent du côté de son père; et quoiqu'il n'eût rien à prétendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette nouvelle excitait dans son cœur.
Emilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n'avait pas même conservé d'égards pour sa tante: d'abord, il l'avait négligée; maintenant, il ne lui montrait que de l'éloignement et de l'humeur. Elle n'avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême; mais le choix étant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi ouvertement lui témoigner son mépris. Montoni, attiré par l'apparente richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses espérances. Séduit par les ruses qu'elle avait mises en œuvre tant qu'elle l'avait cru nécessaire, il s'était vu duper dans une affaire où lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'était emparé du reste; et quoique la somme qu'il en avait réalisée fût inférieure à son attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.
Les ouvertures qu'on avait faites à Valancourt sur le caractère et la position de Montoni, n'étaient que trop exactes. C'était au temps, c'était aux occasions à dévoiler le mystère.
Madame Montoni n'était pas de caractère à souffrir une injure avec douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré se déployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit étroit ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle persista à croire qu'elle seule était à plaindre, et que Montoni était seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d'obligation, elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait à son égard. Sa vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux; il lui restait à souffrir davantage en découvrant l'état de ses biens. Le désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes sans passion; mais celles qui voulaient très-décidément ne croire que selon leurs désirs, étaient tout à fait aveuglées. Madame Montoni ne se croyait guère moins qu'une princesse, étant souveraine d'un palais à Venise et d'un château dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait d'aller pour quelques semaines à son château d'Udolphe. Il voulait en examiner l'état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux ans il n'en avait pas approché, et que le château était abandonné aux soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.
Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des idées nouvelles et quelque intervalle aux assiduités de Morano. D'ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la vallée que sanctifiait la mémoire de ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait étaient plus doux à son cœur que toute la magnificence des assemblées.
Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de l'empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d'Emilie. Encouragé par Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa persévérance.
Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dînait habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie.
Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa femme à Miarenti: elle contenait quelques détails sur le heureux hasard qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle possession.
Emilie reçut, à peu près dans le même temps, une lettre bien plus intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son cœur. Valancourt espérant qu'elle pouvait être encore à Venise, avait hasardé une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore quelque temps après son départ; il y avait goûté le plaisir d'errer dans tous les lieux où elle avait eu l'habitude de se trouver; il en était parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la vallée. Il ajoutait: «Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage pour m'éloigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la vallée est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps à Estuvière.»
Dans une autre partie de la lettre, il écrivait: «Vous devez voir que ma lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de France.
«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu, d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M. Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.
«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.»
Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires.
Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit promptement. Il était seul.
J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir sur un article de cette lettre.
—Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Emilie.
—C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l'appelle, doit céder à des considérations d'un avantage plus solide.
—En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.
—Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment; vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement: vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.
Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes:
«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée
«Emilie Saint-Aubert.»
Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de l'Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer.
Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté. Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas dire tout haut.
Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer; le comte en conduisant Emilie à son zendaletto, porta sa main jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c'était le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au zendaletto; Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette démarche.
—Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.
De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions, tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l'un et les reproches de l'autre.
—J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je désirais si vivement.
Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.
—Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.
—Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus longtemps. J'avais espéré que vous m'épargneriez la nécessité de les déclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de l'estime dont j'étais disposée à vous croire digne.
—Pour le coup, s'écria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai point de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouverait honorée: la vôtre n'est pas noble, souvenez-vous-en; vous avez résisté longtemps à mes remontrances, mon honneur est maintenant engagé; je n'entends pas souffrir qu'on y porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plaît, dans la déclaration que vous m'avez chargé de faire au comte.
—Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit Emilie; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes; il est indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, à vous charger de mes réponses, c'est un honneur que je ne sollicitais pas: j'ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu'à vous, monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me faire, et je le répète.
Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée d'indignation.—Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame?
—Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l'avoir faite.
—Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s'élevait avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots? voulez-vous nier que tout à l'heure vous avez reconnu qu'il était trop tard pour échapper à vos engagements; que vous avez accepté la main du comte? voulez-vous le nier?
—Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien exprimé de semblable.
—Nierez-vous, ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle? Si vous le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu'avez-vous à dire maintenant? continua Montoni, se prévalant du silence et de la confusion d'Emilie.
—Je m'aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que j'ai moi-même été trompée.
—Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela se peut.
—Je l'ai toujours été, monsieur, et je n'ai sûrement aucun mérite à cela. Je n'ai rien à dissimuler.
—Qu'est-ce donc que cela? s'écria Morano avec émotion.
—Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni; les idées d'une femme sont impénétrables. A présent, madame, venons à l'explication...
—Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance; tout ce que je dirais en ce moment ne servirait qu'à m'exposer à l'insulte.
—Une explication, je vous prie, dit Morano.
—Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons.
—Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une question.
—Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.
—Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel?
—Eh! que pouvait-il être? L'offre honorable du comte Morano.
—Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.
—Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous êtes ingénieuse à faire naître un malentendu.
Emilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec fermeté.—Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entièrement, ou de garder un silence absolu.
—Montoni, s'écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est évident que vous n'y pouvez rien.
—Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas.
—Il est impossible, madame, que j'étouffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre cœur se fléchira à la pitié, et peut-être au repentir.
Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le trouble et les agitations de son âme.
—C'en est trop, s'écria soudain le comte. Signor Montoni, vous m'abusez, et c'est à vous que je demande explication.
—A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni.
—Vous m'avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence du mauvais succès de vos projets.
Montoni sourit dédaigneusement. Emilie, épouvantée des suites que cette dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle expliqua le sujet de la méprise; elle déclara qu'elle n'avait entendu consulter Montoni que sur la location de la vallée. Elle conclut en le priant d'écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.
Le comte Morano se contenait à peine; néanmoins, tandis qu'elle parlait, l'attention de l'un et de l'autre était captivée par ses discours; et son effroi à peu près calmé, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit à sa demande.
Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient de la persécuter, et même de l'insulter sans ménagement.
Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le zendaletto s'arrêta sous la maison de Montoni; le comte conduisit Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose à voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant l'effort d'Emilie pour la dégager des siennes; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'était pas douteuse, et retourna au zendaletto, accompagné de Montoni.
Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il était retenu loin d'elle par son service; mais c'était au moins une consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui partageait ses peines, et dont les vœux ne tendaient qu'à l'en délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejeté le jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas jusqu'à la faire repentir d'avoir écouté le désintéressement et la délicatesse, et d'avoir refusé la proposition d'un mariage clandestin. Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre qu'elle l'accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. Elle se souvint tout à coup que la vallée, sa demeure chérie, son unique asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent abondamment: elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu'il laissait sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il fût certain qu'elle n'avait plus de maison en France, et qu'elle s'y connût peu d'amis, elle voulait y retourner, et se dérober, s'il lui était possible, à la domination de Montoni; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le désir d'habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l'égard de son père et d'elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que changer d'oppresseurs.
La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé; mais elle craignait qu'il ne persistât volontairement dans son erreur pour l'intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d'épouser le comte. Que cela fût ou non, elle n'en était pas moins empressée de s'expliquer avec M. Quesnel: elle considérait sa prochaine visite avec un mélange d'impatience, d'espérance et de crainte.
Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'eût pas joint les autres gondoles, et qu'elle eût repris si brusquement la route de Venise. Emilie raconta tout ce qui s'était passé; elle exprima son chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante d'interposer ses bons offices pour qu'il donnât enfin au comte un refus décisif et formel; mais elle s'aperçut bientôt que madame Montoni n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci.
—Je n'ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de beaux sentiments; vous en avez la gloire à vous toute seule: mais je voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.
—Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne désiriez le mien; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer.
—Je ne me vante point, ma nièce, d'une éducation aussi savante que celle qu'il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, qu'il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.
Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son père, méprisa ce discours, comme il méritait de l'être.
Durant le peu de jours qui s'écoulèrent entre cette conversation et le départ pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole à Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'étonnait beaucoup qu'il pût s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures s'élevèrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte; quelquefois elle penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin elle se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommât pas, dans l'espoir que la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et détermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour.