Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour à tour à l'espérance et à la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les précédents, s'écoula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui.
Montoni s'étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie, assise seule près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à mesure que la barque avançait: elle voyait les palais disparaître peu à peu confondus avec les flots; bientôt les étoiles succédèrent aux derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et fraîche vint l'inviter à de douces rêveries, qui n'étaient troublées que par le bruit momentané des rames et le faible murmure des eaux.
Cependant on arrive à l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu'ornaient à l'envie des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches palais et des bosquets parfumés de myrtes et d'orangers.
Emilie, rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées qu'elle avait passées à la vallée; elle se souvint de toutes celles que, près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins de sa tante.
Perdue dans ses tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, Emilie fut appelée par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s'y trouvait seule. La physionomie de madame Montoni était enflammée d'une colère, dont la cause semblait être une conversation qu'elle venait d'avoir avec son époux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de Quesnel:—Vous ne comptez pas, j'espère, persister à soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre.
—Depuis votre silence j'avais espéré, monsieur, qu'il n'était plus nécessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.
—Vous aviez espéré l'impossible, s'écria Montoni: il eût été aussi raisonnable à moi d'attendre de votre sexe une conduite conséquente et de la franchise, qu'à vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre d'erreur.
Emilie rougit et garda le silence: elle aperçut alors trop clairement qu'elle avait en effet espéré l'impossible, et que là où il n'avait point existé d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il était évident que la conduite de Montoni n'avait point été l'effet d'une méprise, mais celui d'un dessein concerté.
Impatiente d'échapper à une conversation aussi affligeante qu'humiliante pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s'élevait aucune vapeur des eaux, et l'air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusait.
Lorsque, éveillée par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait d'avance à la réception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce qu'elle dirait au sujet de la vallée. Puis elle tâchait de détourner son esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant à distinguer les détails du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son imagination s'égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s'élevait au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avançait, elle entendait des voix; bientôt elle distingua le portique élevé d'une belle maison ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même qu'on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.
La barque s'arrêta près d'un escalier de marbre qui conduisait à terre. Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni envoya un de ses gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent M. et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie sérénade. Emilie était accoutumée aux mœurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, à deux heures après minuit.
Après les compliments d'usage, la compagnie se plaça sous le portique, et d'une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements.
M. Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l'orgueil était du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément, sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il l'écouta avec un dédaigneux silence; mais quand il eut nommé sa nièce, ils se levèrent tous les deux et se promenèrent dans les jardins.
Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son séjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne parlait en Italie que des délices de la France, et s'efforçait d'exciter l'étonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle avait eu le bonheur d'y voir.
Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en visitant le château de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'était mis en avant que par vanité. Emilie savait bien que sa tante prisait peu les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvait le permettre, par une réciproque ostentation. Couchés sur des sophas sous un élégant portique, environnés des prodiges de la nature et de l'art, des êtres sensibles eussent éprouvé des mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cédé avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements.
Bientôt après le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et les riches plaines qui s'étendaient à leurs pieds.
Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux pour aller jusqu'à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l'ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la vivacité des rames, le chœur de tous ces paysans qui chantaient à l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champêtre touché par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que la scène eût pris un caractère de fête.
Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie.
Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et la chaleur commençait à se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos.
CHAPITRE XVI.
Emilie saisit la première occasion de s'entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la vallée. Ses réponses furent brèves, et faites sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui déclara que la disposition qu'il avait faite était une mesure nécessaire, et qu'elle devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j'ai oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d'une circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos amis.
Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glacée; mais avant elle essaya de le détromper au sujet de la note qu'elle avait renfermée dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à l'accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que d'inhumanité. Flatté secrètement par l'alliance d'un noble, dont il avait affecté d'oublier la famille, il était incapable de s'attendrir aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui traçait sa propre ambition.
Emilie vit d'un coup d'œil, dans sa manière, toutes les difficultés qui l'attendaient; et quoiqu'aucune persécution ne pût la faire renoncer à Valancourt pour Morano, son cœur frémissait à l'idée des violences de son oncle.
Elle n'opposa à tant de colère et d'indignation que la dignité douce d'un esprit supérieur; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit qu'à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnaître son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans sa folie, lui-même et Montoni l'abandonneraient certainement au mépris universel.
Le calme dans lequel Emilie s'était maintenue en sa présence l'abandonna quand elle fut seule: elle pleura amèrement; elle répéta plus d'une fois le nom de son père, de son père qu'elle ne voyait plus, et dont elle se rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas! disait-elle, je conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces de la sensibilité. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me livrerai pas à d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans faiblesse l'oppression que je ne puis éviter.
Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel sur le bord de la Brenta.
Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s'élevaient dans l'éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l'idée qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre à l'obéissance. Cette crainte s'évanouit pourtant en songeant qu'elle était aussi bien en son pouvoir à Venise qu'elle y serait partout ailleurs.
Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti; le souper était servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admirée la veille; les dames se reposèrent sous le portique, jusqu'à ce que MM. Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie s'efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment. Tout à coup une barque s'arrêta aux degrés qui menaient au jardin; Emilie bientôt distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et son air froid parut d'abord le déconcerter; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espèce d'adulation dont l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dégoût: elle aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses inférieurs ou ses égaux.
Dès qu'elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se portèrent sur les moyens possibles d'engager le comte à se désister de ses prétentions; sa délicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison déjà formée, et de s'en remettre à sa générosité pour sa délivrance. Néanmoins quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son cœur à un homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu'elle put choisir, et blâma sévèrement la conduite qu'on tenait envers elle. Le comte en parut mortifié, mais il n'en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrivée l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours.
C'est ainsi que pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie fut rendue malheureuse par l'opiniâtre assiduité de Morano, et par la cruelle domination qu'exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage qu'ils ne l'avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces étaient également utiles pour amener une prompte conclusion, il y renonça, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Emilie cependant considérait Venise avec espérance, elle devait s'y trouver soulagée d'une partie des persécutions de Morano; il n'habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne serait pas toujours chez lui.
Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on suivrait à l'égard d'Emilie, et Quesnel promis d'être à Venise aussitôt que le mariage serait consommé.
Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observait le rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d'elle la seule personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit; Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.
Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu'il n'entendait pas être joué plus longtemps; son mariage avec le comte était pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y opposer, et une folie tout à fait inconcevable. On le célébrerait donc sans délai, et, s'il le fallait, sans son consentement.
Emilie, qui jusque-là avait employé les remontrances, eut alors recours aux prières: sa douleur l'empêchait de considérer que, sur un caractère comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, elle n'eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.
—De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu'on me joue.
Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne l'avait encore fait: le cœur d'Emilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement, et se remit à pleurer.
Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet.
Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation: il en connaissait déjà une partie.
Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino, avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.
Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère.
Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien.—Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté; elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour réussir dans ses projets.
Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.
La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa résolution était invariable. Il mit en œuvre auprès d'elle l'art et l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du cœur; elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à l'idée chérie de Valancourt.
La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie: peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.
Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse.—Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez. Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.
—Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne.
—Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.
—Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en soupirant.
—Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni.
—Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de rester dans l'état où je suis.
—Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus longtemps.
Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l'appartement.
Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient nécessaires le lendemain.
CHAPITRE XVII.
Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.
—Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.
—Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.
—Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez point.
—Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ.
—Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est donc en bas?
—Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance, dit Annette. Son Excellence m'envoyait vous dire de vous hâter, parce qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dépêcher assez.
Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau, qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême.
La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son cœur s'allégea encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans arrêter pour prendre le comte.
L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie, enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour, qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères commençaient à s'agiter.
Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme, couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur. Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le plus pénible abattement.
Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir d'avoir encore de ses nouvelles.
A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes. La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre sublimité.
A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins, les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait la campagne d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion. L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux. Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que Valancourt; son cœur se tournait vers lui seul, et pour lui seul coulaient ses pleurs.
De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au cœur des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures.
Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà enveloppaient le vallon.
—Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis plusieurs heures.
Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice; mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait tout le reste.
Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impénétrables, le cœur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.
Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.
L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand château.
Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement, qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue, l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que successivement on découvrit.
Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à l'obscurité même.—Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois.
Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait, et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.
De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus, entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de Montoni le suivaient avec des lumières.
Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence n'est venue ici.
—Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même. Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?
—Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu tant d'années.
—Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon départ?
—A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.
—Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni.
—Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et encore nous mourions de froid.
—N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment.
—Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y hasardai, et Votre Excellence...
—Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain matin.
Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de l'appartement.
Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant d'une voix tremblante:—Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de courage pour réitérer la question.
—Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.
Emilie se leva pour se retirer.—Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion.
—Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se retirait.—Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.
—Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la salle.
—Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce; il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est à l'autre extrémité du château.
Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet.—C'est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité, je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus à une église qu'à autre chose.
—Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant.
—Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant moi-même, fit Annette.
—J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement.
—Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non, je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas remarquer cette observation.
Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.
—Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix. Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche.
—N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus.
—Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers toutes ces pièces.
Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas jusqu'au milieu.—Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où cette chambre conduit.
Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et tombant en vétusté.
—Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en.
—Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, le regardait avec l'air de la vengeance.
Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage balançait.—Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire? C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.
—Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?—Un tableau! dit Annette en tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était!
—Levez la toile, Annette.
—Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se retournant vers Annette qui pâlissait:—Eh! je vous prie, qu'avez-vous su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?—Rien, mademoiselle; on ne m'a rien dit. Trouvons notre chemin.
—Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît elle-même.
—Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie?
—Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et...
—Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne saviez rien sur ce tableau.
—Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre de n'en jamais parler. Mais...
—En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande pas davantage.
—Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.
—Vous diriez tout, répondit Emilie.
Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain cherchée.
Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et d'écarter le voile.
Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu.
—Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait du feu dans cette chambre.
—Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien voir.
En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique. Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler, était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus sévères, et elle redoutait de l'offenser.
Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions.
Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son cœur, elle se leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile, et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée d'Annette.
Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et lui dit:—Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange événement qui a donné ce château à monsieur?
—Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.
—Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce château où nous allons?—Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que savez-vous donc, je vous prie?—Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.—J'ai promis de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on en jasât.
—Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le révéler.
Annette fit une pause, puis elle reprit:—Oh mais, pour vous, mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.
Emilie se mit à rire.—Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.
Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:—Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait sans se marier.
—Quelle dame? dit Emilie.
—Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh! vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son, mademoiselle?
—C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.
—Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu le cœur. C'était... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait pleurer aussi, à ce qu'on m'assure.
—Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.
—Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette, regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.—Que vous êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.
Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:—Ce fut un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre, peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid, il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.
Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien. Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident, et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.
—Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.
—Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs, qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses, à ce qu'on dit, s'il le voulait.
—Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.
—Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette histoire.
—Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame?
—Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.
—Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce château, personne ne lui a-t-il parlé?
—Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sûre.
—Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage.
—Sainte mère de Dieu! parler à un esprit!
—Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé?
—Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous faire de si singulières questions? Mais personne ne l'a vue aller et venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment d'après, elle était dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu, qu'aurait-elle fait dans ce château sans y parler? Il y a même dans le château plusieurs endroits où l'on n'a pas été depuis, et toujours par cette raison.
—Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforçant de rire, malgré la peur qui commençait à s'emparer d'elle.—Non, mademoiselle, non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu'on y voyait quelque chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient à la partie occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des gémissements. Cela fait frémir d'y penser! On a vu là des choses bien extraordinaires.
—Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules! dit Emilie.
—Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai là-dessus, si vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'était le soir d'un hiver froid, Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu'elle dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme; monsieur l'avait recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) Catherine était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l'office, mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous êtes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous l'éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix, mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sûr!
Emilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta très-attentivement; mais tout était fort calme, et Annette continua:
Catherine alla à la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout... Encore! s'écria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une idée, mademoiselle.
Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent et restèrent immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur; il fut répété. Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'était Catherine qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait. Emilie, quoiqu'elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frémissait qu'on n'eût entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit était vivement frappé par la circonstance principale du récit d'Annette, n'aurait pas voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour éviter d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la nuit.
Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l'étrange histoire de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et des montagnes, en pays étranger, sous la domination d'un homme que, peu de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà ressenti un cruel abus d'autorité, et dont elle considérait le caractère avec un degré d'horreur que justifiait la crainte générale qu'il inspirait.
Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son départ du Languedoc, relativement à Montoni; elle se rappela tous les efforts qu'il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes, depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient ainsi confirmées. Son cœur, en se rappelant l'image de Valancourt, se livra à de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la réflexion, une véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses peines, elle avait évité d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins aucun reproche à se faire.
Le vent, sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis longtemps. Emilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, ébranla les portes, les fenêtres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il déplaça, dans sa secousse, la chaise dont elle s'était servie pour s'enfermer, et entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des marches. Elle hésitait si elle irait plus loin; mais le calme profond, l'obscurité de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle résolut de commencer ses recherches aussitôt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la porte et la barricada de son mieux.
Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le long de ses rideaux et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre. L'horloge du château sonna une heure avant qu'elle eût fermé les yeux.