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Les mystères d'Udolphe

Chapter 21: CHAPITRE XXI.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

L'enlèvement.

—En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second défi; il remit Emilie à ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se retournant avec fierté: C'est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur lui. Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper; quelques-uns des assistants tentèrent de les séparer, d'autres arrachèrent Emilie aux gens de Morano.

—Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais, à vous, mon ennemi déclaré, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m'enlever ainsi ma nièce?

—Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme: s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en êtes l'auteur.

—Lâche! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si quelqu'un s'avançait, il périrait dans l'instant sous ses coups.

La jalousie, la vengeance, prêtaient à Morano leur rage et leur aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possédant, avait l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut blessé; mais à l'instant il lui fit lui-même une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre. Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l'obliger à lui demander la vie. Morano, succombant à sa blessure, eut à peine répliqué par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il s'évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'épée dans le sein; Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine; mais en voyant son ennemi renversé, il ordonna qu'on l'emportât sur-le-champ hors du château.

A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanité avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni d'accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état. Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être affamé de vengeance. Avec la cruauté d'un monstre, il ordonna pour la seconde fois que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l'état où il était; et les environs, couverts de bois, offraient à peine une chaumière solitaire pour l'abriter pendant la nuit.

Les domestiques du comte déclarèrent qu'ils ne l'emporteraient pas, jusqu'à ce qu'il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des représentations; Emilie seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau à Morano, et commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter.

Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penchée sur lui avec l'expression d'une extrême inquiétude. Il la contempla d'un air douloureux.

—J'ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous, Emilie, que je méritais une punition, et je n'en reçois que de la pitié.

Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumière avant de le déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L'angoisse de son esprit paraissait encore plus violente que n'était celle de sa blessure. Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point qu'on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au château. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui défendit.—Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes domestiques, ils me transporteront à bras.

A la fin, néanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario allât d'abord préparer la chaumière. Emilie, voyant qu'il avait repris ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'était point parti, il s'éloignât aussitôt. L'indignation étincela dans les regards de Morano, et colora vivement ses joues.

—Dites à Montoni, reprit-il, que je m'éloignerai quand cela me conviendra. Je quitterai ce château, qu'il lui plaît d'appeler le sien, comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernière fois qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empêcher, je ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.

—Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni.

—Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.

—Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le cœur.

—Cette action serait digne de l'ami d'un infâme, dit Morano. Et la violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. Mais cette énergie ne fut que momentanée: il retomba épuisé par cet effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de Morano l'arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher plus près. Elle avança d'un pas timide; mais la langueur qui décomposait tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute sa terreur.

—Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-être ne vous verrais-je plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais emporter jusqu'à votre bienveillance.

—Recevez ce pardon, dit Emilie, et les vœux bien sincères que je fais pour votre heureuse guérison.

—Et seulement pour ma guérison! dit Morano en soupirant.—Pour votre bonheur, ajouta Emilie.

—Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n'en mérite pas davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez à moi; oubliez mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa.

Emilie paraissait impatiente de s'éloigner.—Je vous prie, comte, dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps: je tremble des conséquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment de Montoni, s'il apprenait que vous êtes ici.

Le visage de Morano se couvrit de rougeur.—Vous prenez intérêt à ma sûreté, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des vœux pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et affligé.

Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai à peine, et la porta jusqu'à ses lèvres.—Adieu, comte Morano, dit Emilie; elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter à l'instant le château, et n'osant pas désobéir au second ordre de Montoni, elle sortit pour l'aller trouver.

Il était au salon de cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide, exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur. Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et ne cédait jamais qu'aux crises violentes de son âme. Il était entouré du vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'était pas avec lui.

Emilie tremblait en approchant: elle reçut une forte réprimande pour n'avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa station dans le corridor à des motifs dont son âme pure n'avait pas même conçu l'idée.

—C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais dû le prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le favorisais; vous le favorisez au moment où je le congédie.

—Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prétendez sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été approuvé par moi.

—Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le sourcil: vous vous livrez à la satire; mais avant de vous permettre de gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus qu'on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l'obéissance.

Emilie, qui s'était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus stricte délicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère d'une femme, fut choquée de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à Emilie qu'elle pouvait se retirer.

Elle s'éloigna volontiers de sa présence; mais la pensée de rester toute la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir à tout le monde, lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper chez madame Montoni, et à demander qu'il lui fût permis de retenir Annette.

En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva fermé; bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même.

On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.

Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa chambre, et elle s'y retira aussitôt.

Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient encore.

CHAPITRE XIX.

Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper.

Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité.

Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition, l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon d'espérance ne la rendît moins traitable.

C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité.

Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château, et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait été récompensée.

Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où des nouveaux venus l'attendaient.

Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts de la vallée, accablé d'une double souffrance, et méditant une vengeance profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dépêché à la ville la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant d'avoir suivi les progrès de la blessure; il fit prendre au malade une potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet.

Emilie, tout le reste d'une nuit si troublée, avait cependant dormi en repos. A son réveil, elle se rappela qu'enfin elle était délivrée des persécutions de Morano; elle se sentit soulagée subitement d'une grande partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetées Morano sur les vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, mais qu'ils étaient terribles. Pour en éloigner la pensée, elle chercha ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y choisir un point de vue.

Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la fenêtre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'aspérité de toute la scène, que, pendant qu'ils regardaient le château, elle les dessina en bandits et les plaça dans son tableau.

Les trois étrangers.

Carlo, ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires, revint près de Montoni, comme il en avait reçu l'ordre. Celui-ci voulait découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano avait reçu les clefs; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir paisiblement qu'on pût lui nuire, n'aurait pas dénoncé son camarade à la justice elle-même. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le complot.

Montoni se rendit à l'appartement de son épouse. Emilie ne tarda pas à l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle voulait se retirer quand sa tante la rappela et prétendit qu'elle fût présente.—Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant, monsieur, répétez le commandement auquel j'ai si souvent refusé d'obéir.

Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Emilie de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partît point. Emilie désirait échapper au spectacle d'une pareille querelle: elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d'apaiser Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la violente tempête de son âme.

—Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obéit, et se retira sur le rempart où les étrangers n'étaient plus. Elle médita sur le malheureux mariage qu'avait fait la sœur de son père, et sur l'horreur de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était aussi devenue la cause.

Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la porte de la salle, et regardant avec précaution, s'avança pour la joindre.

—Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle; si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.

—Un tableau! s'écria Emilie en frémissant.

—Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce château. Le vieux Carlo vient de me dire que c'était elle, et je pensais que vous seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez, mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela.

—Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc à tout le monde?

—Oui, mademoiselle; que faire ici, à moins que d'y parler? Si j'étais dans un cachot, et qu'on me laissât parler, ce serait du moins un peu de consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut que je vous montre le tableau.

—Est-il voilé? dit Emilie après un moment de silence.

—Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc pâlissez-vous? Vous vous trouvez incommodée?

—Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun désir de voir ce tableau; vous pouvez aller dans la salle.

—Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui disparut si étrangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que je pense, il n'y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir dans ce vieux château, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne.

—Etes-vous sûre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu? est-il voilé?

—Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voilé.

Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son émotion. Elle dit à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques.

—Le voilà, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le montrant. Emilie s'avança et regarda le tableau. Il représentait une dame à la fleur de l'âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles, réguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette séduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mélancolie pensive qu'elle aimait à rencontrer.

—Combien s'est-il passé d'années, dit Emilie, depuis que cette dame a disparu?

—Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu'ils disent. Je sais qu'il y a longtemps.

Emilie continuait à examiner le portrait.

—Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il tient ses richesses devrait être logé dans l'appartement d'honneur.

—C'était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement où se trouve le tableau voilé. Emilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l'y verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte fermée.

—Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le recommander encore. Soyez très-réservée dans vos discours, et ne laissez pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.

—Sainte mère de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les domestiques l'ont bien vu.

Emilie tressaillit.—Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu! Quand? Comment?

—Ma chère demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un peu plus de curiosité que vous n'en avez vous-même.

—Vous m'aviez dit, à ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en était fermée?

—Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés, comment aurions-nous pu entrer?

—Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez, Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut sortir.

Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. L'orgueil jusqu'à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d'elle l'indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu'aucun sentiment de sympathie. Elle pensait qu'elle la mépriserait, et sûrement ne la plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d'Emilie.

Les peines de madame Montoni l'emportèrent enfin sur son orgueil. Quand Emilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son époux ne l'eût prévenue: et dans ce moment où sa présence ne la contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères.

—O Emilie! s'écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je suis traitée d'une manière cruelle! Qui l'eût prévu, quand j'avais devant moi une si belle perspective, que j'éprouverais un si affreux destin? Qui l'eût pensé, quand j'épousai un homme comme M. Montoni, que j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur parti qu'on ait à prendre; il n'en est point pour reconnaître un bien solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent; les plus sages y sont trompés. Qui eût prévu, quand j'épousais M. Montoni, que je me repentirais de ma générosité?

Emilie s'assit près de sa tante, prit sa main; et de cet air compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'être consolée; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut la cause particulière.

—Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompée de toute manière. Il a su m'arracher à ma patrie, à mes amis; il m'enferme dans ce vieux château, et il pense me faire plier à tous ses desseins! Il verra bien qu'il s'est trompé; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager à... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait supposé qu'avec son nom, son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un sequin qui lui appartînt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un homme d'importance; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement, l'aurais-je épousé? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrêta pour respirer.

—Ma chère tante, calmez-vous, dit Emilie; ce château, la maison de Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances qui vous affligent plus particulièrement?

—Quelles circonstances! s'écria madame Montoni en colère; quoi, cela n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu tout ce que je lui avais donné; il prétend aujourd'hui, que je lui livre mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes biens se trouve tout entière à mon nom: il veut les fondre aussi, et se jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'idée; et... et... tout cela n'est-il pas suffisant?

—Assurément, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais absolument.

—Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit absolue, qu'il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou déshonorantes se trouvaient payées?

—Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Emilie.

—Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il m'ait traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que le lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler à ses menaces, je l'ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une générosité trop facile! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil, perfide et cruel monstre!

Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation réelle, et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence; mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence pour celui de l'indifférence ou du mépris, et reprocha à Emilie l'oubli de ses devoirs et le manque de sentiment.

—Oh! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la mettrait à l'épreuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont traitée comme leur fille.

—Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité: c'est un don peut-être plus à craindre qu'à désirer.

—C'est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous; mais comme je le disais, Montoni m'a menacée avec violence, si je refuse plus longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'était le sujet de notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant déterminée: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je n'endurerai point tous ces procédés de sang-froid: il apprendra de moi ce que c'est que son caractère; je lui dirai tout ce qu'il mérite, en dépit de sa menace et de sa férocité.

—Votre situation, madame, dit Emilie, est moins désespérée peut-être que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus mauvais état qu'elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari vous obligeait enfin à vous séparer de lui.

Madame Montoni l'interrompit impatiemment.—Insensible, cruelle fille! s'écria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi que les vôtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-même. J'imaginais ouvrir mon cœur à une personne compatissante qui sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens à sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.

Emilie, sans lui répliquer, s'éloigna dans le même moment avec un mélange de pitié et de mépris.

Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous, et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne consentant pas qu'elle sortît des portes du château, elle cherchait à se contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les paysans qu'on employait aux fortifications étaient alors éloignés de leur ouvrage, et personne n'était sur les remparts; le ciel était sombre et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout à coup au travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur la tour du couchant: en se retournant, elle aperçut les trois étrangers arrivés le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres personnes. Ils s'approchèrent pendant qu'elle hésitait; la porte de la terrasse vers laquelle ils marchaient était toujours fermée, et pour sortir par l'autre, il fallait bien passer près d'eux. Avant de s'y résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais italien; elle n'entendit que quelques mots: la fierté de leurs figures, à mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore fait la singularité de leurs vêtements. L'air et surtout la figure de celui qui marchait entre deux attirèrent son attention: elle exprimait une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne: elle se sentit soulevée d'horreur. Ce caractère se lisait si facilement dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'œil l'imprima dans sa mémoire: elle avait passé très-vite, et à peine avait-elle un instant levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu'elle fut au bout de la terrasse, elle se retourna, et vit les étrangers à l'ombre de la tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira chez elle.

Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses hôtes dans le salon de cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano: il vida souvent son verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la conversation. La gaieté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par l'inquiétude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine à contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des dernières insultes du comte.

Un des convives revint à l'événement de la précédente soirée: les yeux de Verezzi étincelèrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert d'éloges. Montoni seul gardait le silence.

Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre; le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d'aigreur à ce qu'il disait; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité jusque dans ses regards et dans ses manières. Un d'eux imprudemment vint à nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, échauffé par le vin, et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement quelques lumières sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette apparente insensibilité ne faisant qu'augmenter la colère de Verezzi, il redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas un autre meurtre sur la conscience.

Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni pâle de fureur. Pourquoi me répéter les propos d'un insensé! Verezzi, qui s'attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le délire de la vengeance égare?

—Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.—Comment? interrompit Montoni d'un air grave, où sont vos preuves?

—Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se remettre.—Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunité.

—Passez le verre, s'écria Montoni.—Nous boirons à la signora Saint-Aubert, dit Cavigni.—Avec votre permission, d'abord à la dame du château, reprit Bertolini. Montoni restait muet.—A la dame du château! dirent les hôtes; et Montoni fit un mouvement de tête pour y consentir.

—Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps négligé ce château; c'est un bel édifice.

—Il convient fort à nos desseins, répliqua Montoni. Vous ne savez pas, il me semble, par quel accident je le possède?

—Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un très-heureux accident, et je voudrais qu'il m'en arrivât un semblable.

Montoni le regarda gravement.—Si vous voulez m'écouter, ajouta-t-il, je vous raconterai cette histoire.

Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la curiosité. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement déjà l'histoire.

—Il y a près de vingt ans, dit Montoni, que ce château est en ma possession. La dame qui le possédait avec moi, n'était ma parente que de loin. Je suis le dernier de ma famille; elle était belle et riche; je lui offris mes vœux; elle en aimait un autre, et son cœur me rejeta. Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi elle-même. Une profonde et constante mélancolie s'empara d'elle; j'ai tout lieu de croire qu'elle-même abrégea ses jours. Je n'étais pas alors dans ce château: cet événement est rempli de singulières et mystérieuses circonstances, et je vais vous les répéter.

—Répétez-les, dit une voix.

Montoni se tut; ses hôtes se regardèrent, et se demandèrent qui d'entre eux avait parlé. Ils s'aperçurent que tous en faisaient la question. Montoni, se remettant enfin, dit:—On nous écoute; nous reprendrons une autre fois: passez le verre.

Les convives promenèrent leurs yeux autour de la salle.

—Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez.

—N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni.

—Il m'a semblé que oui, dit Bertolini.

—Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que nous. Je vous prie, signor, continuez.

Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives se serrèrent pour l'entendre.

—Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis quelques mois les symptômes d'un grand attachement, et même d'une imagination dérangée; son humeur était inégale. Quelquefois elle s'enfonçait dans une rêverie paisible; souvent c'étaient les transports d'un égarement frénétique. Un soir, dans le mois d'octobre, après un de ces accès, elle se retira seule dans sa chambre, et défendit qu'on l'interrompît. C'était la chambre au bout du corridor, et le théâtre de la scène d'hier. De ce moment on ne la vit plus.

—Comment! on ne la vit plus? s'écria Bertolini. Son corps ne se trouva pas dans la chambre?

—On ne trouva pas ses restes? s'écria tout le monde d'une voix unanime.

—Jamais, reprit Montoni.

—Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se fût tuée? dit encore Bertolini.—Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lança à Verezzi un vif regard d'indignation.—Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je ne pensais pas que la dame fût votre parente, quand j'en parlais si légèrement.

Montoni reçut cette excuse.

—Je vous expliquerai bientôt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je vous rapporte un fait étrange. Cette conversation ne doit pas nous passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire.

—Ecoutez, dit une voix.

Ils étaient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.—Ceci n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.—Non, dit Bertolini; je viens de l'entendre moi-même.

—Ceci devient très-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout à coup.

Tous les convives se levèrent en désordre.

On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne trouva personne. La surprise, la consternation augmentèrent. Montoni fut déconcerté.—Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre entretien; il est trop sérieux. Les hôtes étaient tous disposés à sortir de l'appartement; mais ils prièrent Montoni de passer dans une autre chambre, et de le finir. Rien ne put l'y déterminer; et malgré tous ses efforts pour paraître tranquille, il était visiblement très-agité.

—Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez si souvent de la crédulité des autres?

—Je ne suis pas superstitieux, répliqua Montoni; mais il faut connaître ce que cela veut dire. Il sortit à ces mots, et tout le monde se retira.

CHAPITRE XX.

Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son départ il avait pris congé de la triste Emilie.

Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient d'y parvenir.

Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier, cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le tourbillon.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine; l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui l'entourait sembla refaire absolument son caractère.

Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées. Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit plutôt brillant que juste.

On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits du jeu soutenaient sa maison.

Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne, s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents. Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son cœur à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient.

Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier.

L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son cœur, mais elle n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la vérité, mais dont son âme était froissée.

Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.

CHAPITRE XXI.

Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour. Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance en lui était bien rétablie.

Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande sévérité, si elle persistait dans son refus.

Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et l'obstination à l'opiniâtreté.

Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule personne qu'il lui fût permis d'entretenir.

Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle, lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée.

—Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.

—Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le lieu même.

—De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!

—Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous! Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise, sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien, mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château, ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue.

Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette, laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires. Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines.

Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils? pourquoi cet air si sombre?

—Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.

—Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?—Assez pour ma patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.

Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier. Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la serrure en était fermée.

Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus distinctement, et sa terreur ne diminua pas.

Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la secourir.

Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le corridor.

—J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre, lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle, je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi. Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue, mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite.

—C'était le signor? dit Emilie.

—Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant ma maîtresse dans son cabinet de toilette.

—Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez me faire croire...

—Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait?

—Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.—Oh! non, mademoiselle, elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre? Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.—Emilie, dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec elle.—Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent je ne dormirais pas dans cette chambre.

Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.

De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers; leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange supposition ne fut que passagère.

Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros, n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait, pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu, toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le caractérisait.

Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après qu'ils se furent mis en route.

Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu.

Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa de questions sur ce que les domestiques recueillaient.

En ce moment Montoni lui-même se montra: Annette s'éloigna tremblante. Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent l'avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus de scrupule.

—Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces hommes armés dont je viens d'apprendre le départ? Montoni ne répliqua que par un regard méprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit un mot à l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château.

—Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prétends pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sûr d'être obéi. Vos contrats me seront livrés, sans de plus longs débats.

—Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je prisonnière ici? serai-je tuée dans un siége?

—Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.

—Quel ennemi vient? continua son épouse. Etes-vous au service de l'Etat? Suis-je captive ici jusqu'à l'heure de ma mort?

—Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma demande; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait. Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit néanmoins, en pensant que les discours de son mari n'étaient peut-être que des artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le moment d'après; elle ajouta que son but sans doute n'était pas aussi glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'était fait chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la contrée.

Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible. Emilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu'elle en avait trop dit.—Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la tour de l'orient; là, peut-être comprendrez-vous le danger d'offenser un homme dont le pouvoir sur vous est illimité.