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Les mystères d'Udolphe cover

Les mystères d'Udolphe

Chapter 24: CHAPITRE XXIV.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

Cette nuit même vous serez partie dans la tour de l'orient.

Emilie se jetant à ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'épargner sa tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d'indignation, tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait à son manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit néanmoins sans daigner la relever. Emilie fut rappelée à elle par un long gémissement de madame Montoni. Emilie courut à son secours, elle vit ses yeux hagards et tous ses traits en convulsion.

Elle lui parla sans recevoir de réponse; mais les convulsions redoublèrent, et Emilie fut obligée d'aller chercher du secours. En traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il poursuivit son chemin avec un air d'indifférence. Enfin elle rencontra le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrèrent dans le cabinet, et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c'était de la tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait; le vieux Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.

—Il faudra du repos à ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en trouvez l'occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre maîtresse.

—Hélas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même, vous avez l'air de souffrir.

—Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Emilie.

Carlo secoua la tête et sortit. Emilie continua de veiller sa tante.

Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long soupir.

—Persiste-t-il à m'arracher de ma chambre? dit-elle.

Emilie répliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne l'écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Emilie, la laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils l'entouraient.

Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe; et quand ces hommes se séparèrent, Emilie entendit: Ce soir commence la garde au coucher du soleil.

—Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent. Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement trop froid.—Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.

A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour réfléchir.

Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à Montoni.—Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si je persiste dans mon refus.

—Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment à tout abandonner.

—Etes-vous sincère, ma nièce?—Est-il possible, madame, que vous en doutiez? Sa tante paraissait fort émue.

—Et M. de Valancourt! reprit la tante.—Madame, interrompit Emilie, changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon cœur d'un aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de madame Montoni, et ne se retira que fort tard.

En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens. Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son œil inquiet essayait de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre, elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires, c'était de quoi exciter sa curiosité.

Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer si c'était Montoni.

Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte, elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au dernier point.

Il était minuit. S'étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre plusieurs personnes qui marchaient et avançaient: elle fut frappée d'un cliquetis d'armes, et le moment d'après, d'un mot d'ordre. Elle se souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la première fois, on relevait la garde au château: quand tout fut calme, elle alla se mettre au lit.

CHAPITRE XXII.

Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure à l'appartement de madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'étaient remis en même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni était combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des conséquences, n'épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante.

Mais madame Montoni, comme on l'a déjà vu, aimait par caractère à contredire, et quand des circonstances désagréables se présentaient à son esprit, elle cherchait moins la vérité que des arguments pour combattre. Une longue habitude avait tant confirmé cette disposition naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les représentations d'Emilie ne firent qu'éveiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la convaincre; elle imaginait de se soustraire à la nécessité d'obéir sur le point exigé. Si jamais elle pouvait s'échapper du château, elle comptait défier son époux, s'en faire séparer à jamais, et vivre dans l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son désir, mais ne s'abusait point sur la difficulté du succès; elle lui remontra l'impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles l'étaient; l'extrême danger de se confier à la discrétion d'un valet, qui pourrait la trahir à dessein ou par imprudence; la vengeance de Montoni qui, s'il découvrait cette intention...

Cette lutte d'émotions contraires déchira le cœur de madame Montoni. Montoni entra tout à coup; et sans parler de l'indisposition de sa femme, il déclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui résisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentît à sa demande, ou l'obligeât, par ses refus, à l'exiler dans la tour de l'orient; et il ajouta qu'une réunion de cavaliers dînerait ce même jour au château, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie l'accompagnerait. Madame Montoni était au moment de s'y refuser, mais considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte, pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitôt. L'ordre qu'elle avait reçu pénétrait Emilie et d'étonnement et de crainte; elle frémissait à la pensée de se voir exposée à de tels regards, et les paroles du comte Morano n'étaient pas faites pour calmer ses frayeurs. Il fallut se préparer à paraître au dîner; elle s'habilla plus simplement encore qu'à l'ordinaire pour éviter qu'on la remarquât. Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une parure très-brillante, et, entre autres, les ornements destinés pour son mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'était pas fait à la mode vénitienne, mais à celle de Naples; il développait sa taille de la manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d'Emilie, entremêlés de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou. Une simplicité du meilleur goût caractérisait cette magnifique parure, et la beauté naturelle d'Emilie n'avait jamais brillé de tant d'éclat. Sa seule espérance, en ce moment, était que Montoni projetait moins quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle entra dans la salle, où un repas magnifique avait été servi, Montoni et ses hôtes étaient déjà à table. Elle allait se placer près de sa tante, mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent et la firent asseoir entre eux.

Le plus âgé de ces deux hommes était très-grand; il avait des traits italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et très-pénétrants; ils semblaient de feu, quand son âme était agitée, et même dans un état de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement des passions. Son visage était maigre, allongé comme après un long jeûne.

L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir, étaient petits et très-enfoncés; sa figure presque ovale, irrégulière, et mal dessinée.

Huit autres personnages se trouvaient à la même table; ils étaient tous en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de férocité, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec timidité, se rappelait la matinée de la veille, et se croyait environnée de bandits. Le lieu de la scène était une salle antique et ténébreuse; une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l'immensité; deux battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins.

Le milieu de cette salle s'élevait en dôme; la voûte s'appuyait de trois côtés sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en partaient et s'étendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques faisaient résonner les échos; leurs figures, mal distinguées dans une sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle regardait alternativement Montoni, ses hôtes et la salle; elle se rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des amis qu'elle avait perdus.

Elle observait que Montoni gardait avec ses hôtes un air d'autorité très-marqué. Il y avait aussi quelque chose dans les manières des étrangers, qui, sans être servile, annonçait une grande déférence.

Pendant le dîner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge régnant, et des principaux sénateurs. Quand le repas fut fini, les convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, but à ses exploits. Montoni portait sa coupe à ses lèvres, quand soudain le vin écuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces.

Montoni se servait ordinairement de cette espèce de verres de Venise, dont la propriété connue était de se briser en recevant une liqueur empoisonnée. Il soupçonna qu'un de ses hôtes avait attenté a sa vie; il fit fermer les portes, tira son épée, et lançant des regards enflammés sur l'assemblée, qui restait dans la stupeur, il s'écria: Il y a un traître ici! que tous ceux qui sont innocents m'aident à trouver le coupable.

L'indignation s'empara de tous les cavaliers; ils tirèrent tous l'épée. Madame Montoni voulait fuir; son mari lui commanda de rester; mais ce qu'il ajouta ne fut point entendu, à cause du tumulte et des cris. Alors tous les domestiques se rendirent à son ordre, et déclarèrent leur ignorance. Cette protestation ne pouvait être admise; il était évident que la liqueur de Montoni avait été seule empoisonnée; il fallait bien que du moins le sommelier fût de connivence.

Cet homme, avec un autre dont la physionomie trahissait la conviction du crime, ou la crainte du châtiment, fut chargé de chaînes par ordre de Montoni, et traîné dans une tour, qui autrefois avait servi de prison. Il eût traité de même tous ses hôtes, s'il n'eût redouté les conséquences d'une conduite si hardie: il se contenta de jurer que pas un seul ne sortirait avant que cette étrange affaire fût éclaircie. Il ordonna durement à sa femme de se retirer dans son appartement, et souffrit qu'Emilie la suivît.

Une demi-heure après, il parut dans son cabinet; Emilie frémit en voyant son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lèvres tremblantes; elle l'entendit annoncer à sa tante toutes les horreurs de la vengeance.

Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir à la dénégation; j'ai la preuve de votre crime: vous n'avez d'espoir de pardon que dans un aveu sans détour: votre complice a tout avoué.

Emilie, prête à succomber, fut ranimée par l'étonnement que lui causa cette accusation atroce. L'agitation de madame Montoni ne lui permettait pas de parler; sa figure passait d'une pâleur livide à un rouge enflammé.

—Epargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prête à parler; votre contenance toute seule vous trahit: vous allez être conduite à la tour de l'orient.

—Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait à peine s'exprimer, est un prétexte pour votre cruauté; je dédaigne d'y répondre.

—Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et j'ose en répondre sur ma vie.

—Si vous mettez quelque prix à la vie, taisez-vous.

Emilie, d'un air calme, leva les yeux au ciel, en disant: «Plus d'espérance.»

Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement, repoussait ses soupçons avec autant de véhémence que d'aigreur. La rage de Montoni s'accroissait; Emilie, frémissant des suites, se précipita entre eux; elle embrassait ses genoux en silence; elle le regarda avec l'expression la plus touchante. Mais il ne fut touché ni de l'état de sa femme, ni des regards éloquents d'Emilie. Il ne la releva même pas; il les menaçait toutes deux, quand il fut appelé par un homme qui lui voulait parler. Il ferma la porte; Emilie entendit qu'il en prenait la clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnières; elle sentit que ses projets devenaient de plus en plus terribles.

Madame Montoni regardait autour d'elle, et cherchait un moyen de s'échapper du château. Mais comment? Elle savait trop à quel point l'édifice était fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle tremblait de commettre son sort au caprice d'un valet, dont il eût fallu mendier l'assistance.

Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Emilie écoutait le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait entendre le choc des épées. La provocation de Montoni, son impétuosité, sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient terminer cet horrible débat. Madame Montoni avait épuisé tous les termes de l'indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles gardaient le silence, et goûtaient cette espèce de calme qui succède dans la nature au conflit des éléments.

Une terreur vague agitait Emilie. Les circonstances dont elle venait d'être témoin, la représentaient confusément à sa mémoire, et ses pensées se succédaient dans un désordre tumultueux.

Elle fut tirée de sa rêverie par une personne qui frappait, et elle reconnut la voix d'Annette.

—Ma chère dame, ouvrez-moi; j'ai beaucoup de choses à vous raconter, disait tout bas la pauvre fille.

—La porte est fermée, reprit sa maîtresse.

—Oui, madame; mais de grâce ouvrez-la.

—Le signor a la clef, dit madame Montoni.

—O vierge Marie! s'écria Annette; que deviendrons-nous?

—Aidez-nous à sortir, dit sa maîtresse. Où est Ludovico?

—Dans sa salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus fort.

—Il combat! Et qui donc combat encore? s'écria madame Montoni.

—Le signor, madame, et tous les signors, et bien d'autres.

—Y a-t-il quelqu'un de blessé? dit Emilie d'une voix tremblante.

—Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont à terre tout couverts de sang. O mon Dieu! tâchez que je puisse entrer, madame; les voilà qui viennent. Ils vont me tuer!

—Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous; nous ne pouvons pas ouvrir la porte.

Annette répéta qu'ils venaient, et prit la fuite.

—Calmez-vous, madame, dit Emilie; je vous en conjure, calmez-vous; ils viennent peut-être nous délivrer. Le signor Montoni, peut-être, est... est vaincu.

L'idée de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prête à s'évanouir.

—Ils viennent! cria madame Montoni; j'entends leurs pas.

Emilie leva ses yeux languissants vers la porte; mais la terreur glaçait sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Montoni parut, suivi de trois de ses satellites.—Exécutez vos ordres, leur dit-il, montrant sa femme.—Elle fit un cri, et fut emportée à l'instant. Emilie, privée de ses sens, tomba sur un siége contre lequel elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle regarda l'appartement avec des yeux égarés. Elle semblait interroger tout sur la destinée de sa tante; ni son propre danger, ni l'idée de fuir de cette chambre, ne se présentèrent d'abord à elle.

Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible espérance, si la porte était encore libre. Elle était ouverte. D'un pas timide, elle avança dans la galerie. Elle s'arrêta bientôt, incertaine du chemin qu'elle prendrait. Son premier désir était d'obtenir quelques renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit à la salle où les domestiques se rassemblaient ordinairement. A mesure qu'elle avançait, elle entendait de loin des voix irritées: les visages qu'elle rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages, augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu'elle cherchait, mais cette salle était totalement déserte. Ne pouvant plus se soutenir, Emilie s'y reposa. Elle pensa qu'elle chercherait inutilement madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce château, qui semblait assiégé de brigands. Elle eût voulu retourner chez elle; elle craignait de rencontrer ces hommes effrayants.

Tout à coup un murmure lointain interrompit ce morne silence; il devint de plus en plus fort; elle distingua des voix, et même des pas s'approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l'unique chemin qu'elle pût suivre; elle prit le parti d'attendre que ces gens fussent entrés dans la salle. On poussait quelques gémissements; elle vit un homme que quatre autres portaient: les forces lui manquèrent à cet affreux spectacle. Les porteurs entrèrent dans la salle, trop occupés pour retenir ou même pour remarquer Emilie. Elle voulut s'échapper; mais, épuisée de faiblesse, elle se remit sur un des bancs. Elle ne pouvait porter ses regards ni sur l'objet malheureux qu'on avait mis près d'elle, ni sur les hommes qui l'entouraient et qui ne l'avaient pas aperçue.

Elle remonta chez elle aussi vite qu'elle le put, en prenant des détours obscurs et multipliés.

Elle s'assit auprès de la fenêtre; elle écoutait attentivement et regardait sur le rempart, et tout néanmoins était désert et paisible.

Les heures passèrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun message, aucun bruit: il lui sembla que Montoni l'avait totalement oubliée.

Le soleil cependant disparut derrière les montagnes; ses rayons étincelants s'évanouirent sur les nuages; un pourpre sombre et foncé brunit graduellement l'atmosphère, et déroba le paysage... Bientôt après les sentinelles se placèrent, et la veille de nuit commença.

L'obscurité de la chambre ramena l'effroi dans les sens d'Emilie. Penchée sur la fenêtre, mille images différentes assaillirent son esprit. Eh quoi! se disait-elle, si quelqu'un de ces brigands, au milieu des ténèbres de la nuit, s'introduisait dans ma chambre! Puis, se rappelant l'habitant mystérieux de la chambre voisine, sa terreur eut un autre objet. Ce n'est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu'il reste caché dans cet appartement; ce n'est pas Montoni qui ferme sa porte en le quittant, c'est l'inconnu qui lui-même a pris ce soin.

Son premier soin fut de contenir la porte de l'escalier; elle y rangea tous les meubles qu'elle put déplacer.

Ce travail l'occupa jusqu'à minuit; elle compta douze fois les frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n'entendait que le bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle ouvrit la porte doucement, examina le corridor, écouta si personne ne bougeait; le calme était absolu. A peine eut-elle quitté sa chambre, qu'elle aperçut une faible lueur sur les murailles de la galerie; sans chercher d'où cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la porte. Personne ne la suivit; elle conjectura que Montoni faisait à l'inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle résolut d'attendre jusqu'à ce qu'il fût retiré dans son appartement.

L'horloge sonna, Emilie entr'ouvrit la porte, et, ne voyant personne, elle se glissa dans un passage qui conduisait à l'escalier du sud. Elle pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle s'arrêtait souvent; elle écoutait avec effroi les murmures du vent qui sifflait; elle regardait de loin à travers l'obscurité des longs détours. Elle atteignit enfin l'escalier qu'elle cherchait. Deux passages s'offrirent à ses yeux: lequel choisir? Celui qu'elle prit donnait dans une large galerie. Elle se hâta de la traverser. La solitude de ce lieu la glaçait; elle tressaillait à l'écho de ses pas.

Soudain elle crut entendre une voix; craignant également d'avancer ou de retourner, pendant quelques moments, elle resta dans la même attitude, presque sans forces, osant à peine lever les yeux. Il lui sembla que la voix proférait des plaintes, et cette idée fut confirmée par un long gémissement. Elle imagina que c'était peut-être madame Montoni, et s'avança jusqu'à la porte. Néanmoins, avant que de parler, elle tremblait de se confier à quelque étranger indiscret qui la découvrirait à Montoni. La personne quelle qu'elle fût, paraissait dans l'affliction, mais elle pouvait n'être pas prisonnière.

Pendant qu'elle hésitait, la voix se fit entendre encore; elle appela Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s'approcha pour répondre.

—Ludovico! criait Annette en sanglotant, Ludovico!

—C'est moi, dit Emilie en essayant d'ouvrir la porte. Eh! comment êtes-vous là? qui vous a renfermée?

—Ludovico! disait Annette; Ludovico!

—Ce n'est pas Ludovico; c'est moi, c'est Emilie.

Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien.

—Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien à redouter.

—Ludovico! ô Ludovico! criait Annette.

Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendît, elle fut prête à quitter la porte; mais elle considéra qu'Annette pourrait indiquer le chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait uniquement Emilie de lui dire ce qu'était devenu Ludovico. Emilie l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enfermée.

—C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Après m'être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans cette galerie, j'ai rencontré Ludovico. Il m'a confinée dans cette chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne m'arrivât pas de mal.

Emilie tout à coup se rappela cette personne blessée qu'elle avait vu apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico; mais elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante, elle demanda le chemin de la tour.

—Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas là toute seule.

—Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin, je m'occuperai de votre délivrance.

—Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai la tête de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mangé depuis le dîner.

Emilie put à peine s'empêcher de sourire de tous les genres de chagrins d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de l'est. Après plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit les escaliers de la tour, et s'arrêta au pied pour fortifier tout son courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce lieu d'effroi, elle aperçut une porte à l'opposé de l'escalier. Incertaine si cette porte la conduirait jusqu'à madame Montoni, elle essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques tours. Les nuages agités par les vents semblaient se mêler aux étoiles et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, prit sa lampe et monta.

L'image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit d'avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle continua d'avancer. Tout était calme. A la fin, une trace de sang, sur l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperçut au même instant que la muraille et toutes les marches en étaient teintes. Elle s'arrêta, fit un effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper la lampe. Elle n'entendait rien; aucun être vivant ne semblait habiter cette tour. Mille fois, elle eût désiré n'être pas sortie de sa chambre; elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque spectacle horrible; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvait se résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les faibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides et nues.

En se retournant dans ce dessein, elle aperçut sur les degrés du second étage une nouvelle trace de sang; elle remonta. A mesure qu'elle avançait, le sang devenait plus visible.

Il la conduisit à une porte qui terminait l'escalier. Emilie ne pouvait plus marcher. Si près de la dernière certitude, elle redoutait de l'acquérir.

Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva fermée. Elle appela madame Montoni, et un silence glacé succéda seul à sa voix.

—Elle est morte, s'écria-t-elle; elle est tuée; son sang rougit les degrés.

Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe et s'assit sur une marche. Lorsque les idées lui revinrent, elle appela encore. Après d'inutiles efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint à son appartement à pas précipités.

En rentrant dans son corridor, elle aperçut Montoni. Emilie, plus que jamais effrayée, se rejeta dans un détour pour l'éviter. Elle l'entendit fermer une porte, et la même qu'elle avait remarquée. Elle écouta ses pas qui s'éloignaient; et quand l'extrême distance ne lui permit plus de les distinguer, elle se glissa chez elle et se mit dans son lit, en conservant sa lampe.

Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps éclairci l'horizon, et les yeux d'Emilie n'avaient pu céder au sommeil; mais à la fin, la nature épuisée donna quelques moments de relâche à ses peines.

CHAPITRE XXIII.

Il devenait trop certain, par l'absence prolongée d'Annette, qu'il était arrivé quelque accident à Ludovico, et qu'elle était encore en prison. Emilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s'était fait entendre, et si cette fille y gémissait encore, d'informer Montoni de sa triste situation.

Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il était midi.

Les lamentations d'Annette s'entendaient à l'extrémité de la galerie: elle déplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Emilie qu'elle mourrait de faim si elle n'était libre à l'instant. Emilie répondit qu'elle allait demander sa liberté à Montoni; mais la peur de la faim céda pour le moment à la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle la priait avec instance de ne pas découvrir l'asile où elle s'était cachée.

Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les gens qu'elle rencontra renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers néanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidité, lui parlaient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au salon de cèdre, où Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pavé des débris d'épée, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque à trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En avançant, elle distingua des voix. La crainte de paraître devant tant d'étrangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchait des yeux, sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'étaient point ceux de la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille. Elle allait frapper quand Montoni parut lui-même. Emilie trembla, devint muette; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa physionomie tous les mouvements qui l'agitaient.

Montoni lui demanda d'un ton sévère ce qu'elle avait entendu de l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'était point venue dans l'intention d'écouter ses secrets, mais d'implorer sa clémence, et pour sa tante, et pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des yeux perçants; et l'inquiétude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un intérêt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d'amertume, qui confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage de renouveler ses sollicitations.

—Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L'insensé qui l'a enfermée n'est plus. Emilie frémit.—Mais ma tante, signor, lui dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante.

—On en a soin, répondit Montoni: je n'ai pas le temps de répondre à vos oiseuses questions.

Il voulait s'éloigner; Emilie le conjura de lui apprendre où était madame Montoni. Il s'arrêta... Tout à coup la trompette sonna. Au même instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la trompette, Montoni avait traversé le vestibule. Emilie ne savait pas si elle le suivrait. Elle aperçut, au delà des longues arcades qui s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'étaient les mêmes dont quelques jours avant elle avait vu le départ. Elle n'eut pas le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon étaient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se réfugier dans son appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière, les expressions de Montoni, quand il avait parlé de sa femme, confirmaient ses plus noirs soupçons. Elle était absorbée dans ces sombres pensées lorsqu'elle aperçut le vieux Carlo.

—Chère dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin.

—Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait souvenir de moi?

—Non, signora, reprit Carlo; Son Excellence a trop d'affaires pour cela.

Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais Carlo, pendant qu'on l'enlevait, était à l'autre extrémité du château; et depuis ce moment il n'en avait rien appris.

Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait démêler si c'était de sa part ignorance où dissimulation, ou crainte d'offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions sur les débats de la veille; mais il lui dit que les disputes étaient pacifiées, et que le signor croyait s'être trompé en soupçonnant ses hôtes.—Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu'on y prépare d'étranges choses. Elle le pria de s'expliquer.—Ah! signora; dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute ma pensée. Le temps dévoilera tout.

Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre fille était emprisonnée; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement arrivées; sa conjecture se vérifia, c'était Verezzi avec sa troupe.

Les deux jours suivants s'écoulèrent sans aucun incident remarquable, et sans qu'elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer. Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantômes qui l'obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour respirer un air plus frais.

L'air la rafraîchit; elle resta à sa fenêtre; elle considérait tant d'astres éclatants, étincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces réflexions la conduisirent à d'autres, et réveillèrent presque également et sa douleur et sa surprise.

Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu'elle avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père. Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se rappela l'entretien relatif à l'état des âmes; elle se rappela aussi la musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent ses larmes; elle céda à sa rêverie. Tout à coup les sons d'une musique douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara d'elle; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et s'efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantômes de l'imagination, que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux qui brillent et s'éteignent tout à coup pendant l'obscurité des nuits.

La surprise d'Emilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle n'avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la trompette étaient la seule musique que l'on connût dans Udolphe.

Emilie continuait d'écouter, plongée dans ce doux repos où une musique suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent longtemps sur une circonstance si étrange; il était singulier d'entendre à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d'années, on n'avait rien entendu qui ressemblât à de l'harmonie. De longues souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s'y attacha pas; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle se livra à de plus bizarres idées; elle se rappela l'événement singulier qui avait donné le château à son possesseur actuel; elle considéra la manière mystérieuse dont l'ancienne propriétaire avait disparu; jamais on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frappé d'une sorte de crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux choses se tenaient par quelque lien secret. A cette idée une sueur froide la saisit: elle porta des yeux égarés sur l'obscurité de sa chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu'affecter de plus en plus son imagination.

A la fin elle quitta la fenêtre; mais ses jambes lui manquèrent en approchant de son lit. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se mit au lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident qui venait de se présenter, et résolut d'attendre la nuit suivante à la même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.

CHAPITRE XXIV.

Annette vint le matin toute hors d'haleine à l'appartement d'Emilie.—O mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j'ai à vous dire! J'ai découvert qui est le prisonnier, mais il n'était pas prisonnier; c'est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je vous ai parlé. Je l'avais pris pour un revenant!

—Qui était ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-même à l'événement de la nuit dernière.

—Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'était pas prisonnier, pas du tout.

—Qui est-il, enfin?

—Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai été étonnée. Je l'ai rencontré tout à l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais été si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien étrange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de m'étonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontré sur le rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu'à lui.

—Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grâce, Annette, n'abusez pas ainsi de ma patience.

—Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'était; c'est une personne que vous connaissez bien.

—Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.

—Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l'avez vu mille fois à Venise, mademoiselle; il était ami intime de monsieur. Et maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux château sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large à présent: je l'ai trouvé tout à l'heure sur le rempart. Je tremblais en le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas voulu qu'il le remarquât. J'ai donc été vers lui, je lui ai fait la révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino! lui ai-je dit.

—Ah! c'était donc Orsino? dit Emilie.

—Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l'on dit, ne cesse d'errer de tous côtés.

—Bon Dieu! s'écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à Udolphe! Il fait bien de se tenir caché.

—Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce château isolé le cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui songerait donc à le découvrir ici?

Les discours d'Annette avaient ranimé les terribles soupçons d'Emilie sur le destin de madame Montoni; elle résolut de faire un second effort pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une fois à Montoni.

Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que le portier du château désirait de lui parler, et qu'il avait quelque chose d'important à lui révéler.

—Je lui parlerai, Annette, répondit-elle; faites-le monter dans le corridor.

Annette partit, et revint bientôt après.

—Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le corridor, il craint d'être aperçu. Il serait trop loin de son poste: il n'ose même pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrés, sans traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien; mais n'allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous voie.

Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa positivement de sortir.—Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque confidence à me faire, je l'écouterai dans le corridor quand il aura le temps de s'y rendre.

Annette reporta la réponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour elle dit à Emilie:—Je n'ai rien gagné, mademoiselle; Bernardin a passé tout le temps à réfléchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.

Emilie, surprise autant qu'alarmée du mystère qu'exigeait cet homme, hésitait encore à l'aller trouver; mais calculant que peut-être il l'avertirait de quelque malheur qui la menaçait, elle résolut de le voir.

—Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée: que fera Bernardin pour n'être pas remarqué?

—C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a répondu qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, et qu'il entrerait par là. Quant aux sentinelles, on n'en met point au bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient suffisent de ce côté pour garder le château, et s'il fait bien obscur, on ne pourra le voir de l'autre extrémité.

—A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse.

—Il voudrait qu'il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des sentinelles.

Emilie réfléchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure après le soleil couché.—Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d'être ponctuel à l'heure, je pourrais bien aussi être remarquée par M. Montoni. Où est-il? je voudrais lui parler.

—Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux autres.

Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux hôtes. Annette ne le croyait pas.—Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que personne s'il était rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte Morano était plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il est retourné à Venise.

—Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela?

—Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oublié de vous le dire.

Montoni cependant fut si occupé tout le jour, qu'Emilie n'eut pas l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante.

A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les sentinelles se ranger chacune à leur poste; elle attendit Annette qui devait l'accompagner, et dès qu'elle fut venue, elles descendirent ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou quelques-uns de ses compagnons.—N'ayez point d'inquiétude là-dessus, lui dit Annette; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne l'ignore pas.

Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui passait: Emilie répondit, et descendit au rempart oriental; on les y arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer. Emilie n'aimait point à s'exposer si tard à la discrétion de pareils hommes; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver Bernardin; il n'était pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur le parapet du rempart, et attendit qu'il y parût.

—Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante.

—Celles de monsieur et de ses hôtes qui se divertissent, lui dit Annette.

Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient près de laquelle elle se trouvait; elle aperçut une lueur à travers les grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut étaient obscurs: elle vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe; cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame Montoni; elle l'avait cherchée dans ce même appartement et n'y avait trouvé que des habits de soldats. Emilie néanmoins se décida à tenter d'ouvrir la tour par dehors, sitôt que Bernardin ne serait plus avec elle.

Les moments s'écoulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie devenant inquiète, hésita si elle attendrait plus longtemps.

Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientôt un homme qui s'avançait vers elles; c'était Bernardin. Emilie se hâta de lui demander ce qu'il avait à lui dire, et le pria de ne pas perdre de temps.—Cet air du soir me glace, lui dit-elle.