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Les mystères d'Udolphe cover

Les mystères d'Udolphe

Chapter 28: CHAPITRE XXVIII.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

Bernardin.

—Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de voix sépulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frémir); ce que j'ai à dire n'est que pour vous.

Emilie hésita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'éloigner de quelques pas.—Maintenant, mon ami, qu'avez-vous à me dire?

Il se tut un moment comme s'il eût réfléchi, puis il lui dit:

—Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous arrachera une syllabe sur ce que j'ai à vous communiquer. On s'est fié à moi en ceci; et si l'on venait à savoir que j'eusse trahi cette confiance, ma vie peut-être en répondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris de l'intérêt pour vous, et j'ai résolu de tout vous dire. Il se tut.

Emilie le remercia, l'assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.

—Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet de madame Montoni, et combien vous désiriez d'être instruite de son sort.

—Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a d'affreux: n'hésitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la muraille.

—Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut.

—Mais, quoi! s'écria Emilie en recueillant son courage...

—Me voilà, mademoiselle, dit Annette qui, frappée de cette exclamation, revint tout de suite joindre Emilie.

—Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n'a pas besoin de vous. Emilie ne dit rien, et Annette obéit.

—Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment; vous êtes si affligée!

—Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

—Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas de ma compétence d'en connaître le motif, mais je crois bien que vous savez les résultats...

—C'est bon, dit Emilie. Après?

—Monsieur, à ce qu'il semble, avait eu dernièrement un grand courroux contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne pensait; mais ce n'était pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous êtes un honnête homme; je pense que je puis me fier à vous. J'assurai bien Son Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me servir. Il me dit ce que j'avais à faire. Mais quant à cela, je n'en dirai rien: ça ne regardait que madame.

—O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie.

Bernardin hésita, et se tut.

—Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-même à un acte si détestable? s'écria Emilie glacée d'horreur et presque incapable de se soutenir.

—Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus. Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en détail; il lui dit à la fin: il est inutile de revenir sur le passé; monsieur ne fut que trop cruel, mais il voulait être obéi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il en aurait trouvé de moins scrupuleux que moi.

—Vous l'avez tuée? dit Emilie avec une voix capable à peine d'articuler; c'est à un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et Emilie se détournant fut prête à lui quitter.

—Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mériteriez de le croire encore, puisque vous m'en jugez capable.

—Si vous êtes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante; je n'ai pas assez de force pour vous écouter plus longtemps.

—Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'éloignant. Emilie eut encore assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu'à ce qu'elles entendirent quelques pas derrière elles: c'était Bernardin de retour.

—Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie; je vous dirai tout.

—Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me dire.

—Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxiété d'Emilie, surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait, elle le pria de rester, et s'éloigna d'Annette.

—Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnière. Son Excellence l'a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et m'en a confié le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais maintenant...

Emilie soulagée, à ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s'y prêta avec moins de répugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle voulait se rendre aux dernières portes du château, elle pourrait peut-être voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne pendant qu'il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment, elle chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à sa pitié, l'assura bien qu'elle le récompenserait elle-même, et serait exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se retira sans bruit dans son appartement.

Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l'attirer en secret pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il était peut-être chargé d'immoler à l'avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une si odieuse contestation. L'énormité de ce double crime lui en fit, à la fin, rejeter la probabilité; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans son esprit; de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à d'autres. La nuit était fort avancée; elle s'étonna, elle s'affligea presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyants, leur gaieté dissolue, leurs chansons reprises en chœur, qui ébranlaient tous les échos; elle entendit les portes du château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l'instant fit place à un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus charmants accords. La planète qu'elle avait remarquée au premier son de la musique n'était point encore levée. Cédant à une impression superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l'on devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du château.

Emilie écouta; mais aucune musique ne se fit entendre.—Ce n'était pas sûrement, se disait-elle, ce n'était pas une mélodie mortelle: aucun habitant de ce château ne pouvait la produire. Mon père lui-même, mon respectable père, m'a dit une fois, peu de temps après la mort de ma mère, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulière douceur l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique céleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère reposait en paix dans le sein de Dieu.

A ce souvenir Emilie répandit des larmes.—Peut-être, reprit-elle, peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu'à une pareille heure j'ai entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs également touchants; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu'au moment où l'aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper les ténèbres.

CHAPITRE XXV.

Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable. Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue. Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit, sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues, semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le cœur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle aux craintes personnelles qu'elle éprouvait.

—Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard? dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni le saura.

—O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à Emilie.—Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui dit-elle.

—Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit, pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.

Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.

—Bernardin vous l'a-t-il dit?

—Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.

Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin, devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait? La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti. Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière, s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière.

Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle. Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait, Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse, l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile. Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner. Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le cœur d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il prétendait la conduire.

—Au portail, lui dit Bernardin.

—Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.

—Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour extérieure.

Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.

—Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la nuit.

—Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile.

—Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert. Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée; mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre. Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.

Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement habituel.

La vue de la cour néanmoins ranima le cœur d'Emilie. Elle la traversa en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des tours.

—La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.

—Est couchée! reprit Emilie qui montait.

—Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque ancienne victoire.

Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais dire à la signora que vous êtes arrivée.

—Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me voir.

—Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre. Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter.

Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister; mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta; elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée, revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on l'amenait elle-même dans un semblable dessein.

A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte. Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne susceptible de pitié.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue. Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit, et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants, et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le contempla d'un œil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.

Le cadavre.

Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans succès, pour s'arracher à ces brigands.

Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs; elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la clarté de la torche.

—Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez.

—La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats. Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses craintes.

Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire. Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait, elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent pas au delà de ces barrières.

Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.

Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle regardait par moment Annette avec un œil hagard et insensé. Quand Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie. Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir, mais elle ne versait point de larmes.

Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la suivre à l'appartement d'Emilie.

Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et répondait par oui à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.

Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain.

Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni. Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.

Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus effrayée, s'avança vers la porte pour aller engager une des servantes à passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'éloigner, la rappela par son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon père lui dit-elle, tout le monde m'abandonne.

—Votre père, mademoiselle! dit Annette, il était mort avant que vous me connussiez.

—Il l'était! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme, elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionnée qu'elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui inspirait cette chambre, et veilla seule près d'Emilie pendant toute la nuit.

CHAPITRE XXVI.

Les forces, les esprits d'Emilie se rafraîchirent par le sommeil. En se réveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil près d'elle, et s'efforça de se rappeler les circonstances de la soirée, qui étaient tellement sorties de sa mémoire, qu'il ne paraissait pas en rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris, quand cette dernière s'éveilla.

—Oh! ma chère demoiselle, me reconnaissez-vous? s'écria-t-elle.

—Si je vous reconnais! Assurément, dit Emilie: vous êtes Annette; mais comment donc êtes-vous ici?

—Oh! vous avez été bien mal, mademoiselle, bien mal, en vérité; et j'ai cru...

—C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le passé; mais je crois me souvenir qu'un songe pénible a fatigué mon imagination. Grand Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'était qu'un songe.

Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la tranquilliser, lui répondit:—Ce n'était pas un songe; mais tout est fini maintenant.

—Elle est donc tuée, dit Emilie d'une vois concentrée et tremblante. Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait Emilie, et attribuait son mouvement à un accès de délire. Quand Annette eut bien expliqué ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du projet avait été découvert. Annette répondit que non, quoiqu'on pût le deviner, et dit à Emilie qu'elle lui devait sa délivrance. Emilie s'efforçant de commander à l'émotion où le souvenir de sa tante l'avait mise, parut écouter Annette avec colère, et dans la vérité, elle entendit à peine un seul mot de qu'elle lui disait.

—Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'étais déterminée à être plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et je voulais le découvrir moi-même. Je vous veillais sur la terrasse, et aussitôt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du château pour essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sûre qu'on ne projette rien de bien avec un tel mystère. Ainsi, bien assurée qu'il n'avait pas verrouillé la porte après lui, je l'ouvris, et vis à la lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de loin à l'aide de la clarté, jusqu'au moment où vous parvîntes sous les voûtes de la chapelle. Quand on fut là, j'eus peur d'aller plus loin, j'avais entendu d'étranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que Bernardin arrangea son flambeau, je me décidai à vous suivre, et je le fis jusqu'à la grande cour. Là j'eus peur qu'il ne me vît, je m'arrêtai contre la porte, et quand vous fûtes dans l'escalier je me glissai bien doucement. A peine étais-je sous la porte que j'entendis des pieds de chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais là je fus presque surprise: Bernardin descendit, et j'eus à peine le temps de m'ôter de son chemin: j'en avais assez entendu, je me décidai à l'attraper moi-même, et à vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas que ce projet ne vînt encore du comte Morano, quoiqu'il fût reparti. Je courus au château, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parlé, et pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais sûrement pas. Heureusement monsieur et le signor Cavigni étaient levés: nous avons eu bientôt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur à ce Bernardin et à tous les brigands.

Annette avait cessé de parler, et Emilie paraissait écouter encore. A la fin, elle dit tout à coup:—Je pense qu'il faut que j'aille le trouver moi-même: où est-il?

Annette demanda de qui elle parlait.

—Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se rappelant alors l'ordre qu'elle avait reçu la veille, se leva aussitôt, et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher.

Les soupçons de cette honnête fille sur le comte Morano étaient parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni, qui n'en formait pas un seul doute, commença même à présumer que le poison mêlé avec son vin y avait été mis par ordre de Morano.

Les protestations de repentir que Morano avait faites à Emilie pendant l'angoisse de sa blessure étaient sincères au moment qu'il les faisait; mais il s'était mépris lui-même. Il avait cru condamner ses cruels projets, et s'affligeait seulement de leurs pénibles résultats. Quand sa souffrance fut apaisée, ses premières vues se ranimèrent, et quand il fut complétement rétabli, il se trouva encore tout disposé à tout entreprendre. Le portier du château, le même dont il s'était déjà servi, accepta volontiers un second présent, et quand il eut concerté l'enlèvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait habité, et se retira avec ses gens à quelques milles de distance. Le bavardage inconsidéré d'Annette ayant fourni à Bernardin un moyen presque sûr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue, renvoya tous ses serviteurs au château, et resta lui-même dans le hameau pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire à Venise. On a déjà vu comment il avait échoué dans ce projet; mais les violentes et diverses passions dont fut agitée l'âme jalouse de cet Italien ne se peuvent exprimer.

Annette fit son rapport à Montoni, et lui demanda pour Emilie la permission de l'entretenir: il répondit qu'il se rendrait dans une heure au salon de cèdre; c'était sur le sujet qui oppressait son cœur, qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon effet elle en devait attendre, et frémissait d'horreur à la seule idée de sa présence. Elle désirait aussi solliciter une grâce qu'à peine elle osait espérer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante n'était plus.

Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta à tel point qu'elle se décida presque à s'excuser sous un prétexte d'indisposition. Quand elle considérait ce qu'elle avait à dire, soit à l'égard d'elle-même ou relativement à madame Montoni, elle était sans espoir sur le succès de sa demande et dans l'effroi des vengeances qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prétendre ignorer cette mort, c'était en quelque sorte en partager le crime; cet événement, d'ailleurs, était le seul fondement sur lequel Emilie pût appuyer la demande de sa retraite.

Pendant qu'elle réfléchissait à toutes ces idées, Montoni lui fit dire qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulagée d'un poids insupportable.

Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystérieuse qu'elle avait déjà entendue; elle y prenait encore une espèce d'intérêt, et espérait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois à la fenêtre pour écouter les sons qu'elle attendait; elle crut un moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se crut trompée par son imagination.

Ainsi passa le temps jusqu'à minuit. A ce moment, tous les bruits éloignés qui murmuraient dans l'enceinte du château s'assoupirent presque à la fois, et le sommeil sembla régner partout. Emilie se mit à la fenêtre, et fut tirée de sa rêverie par des sons fort extraordinaires; ce n'était pas une harmonie, mais les murmures secrets d'une personne désolée. En écoutant, le cœur lui manqua de terreur, et elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient été qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fenêtre pour découvrir quelque lumière: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, étaient toutes dans les ténèbres; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut apercevoir quelque chose en mouvement.

Le faible éclat que donnaient les étoiles ne lui permettait pas de distinguer précisément: elle jugea que c'était une sentinelle de garde, et mit de côté la lumière, pour observer avec loisir sans être elle-même remarquée.

Le même objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva près de la fenêtre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence avec lequel elle s'avançait lui fit penser que ce n'était pas une sentinelle. On approcha, Emilie hésitait, une vive curiosité l'engageait à rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de se retirer.

Pendant cette irrésolution, la figure se plaça en face et y resta sans mouvement. Tout était en repos; ce silence profond, cette figure mystérieuse la frappèrent tellement, qu'elle allait quitter sa fenêtre, lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'évanouir enfin dans l'obscurité de la nuit. Emilie rêva quelque temps, et rentra dans sa chambre occupée de cette étrange circonstance: elle ne doutait presque pas qu'elle n'eût vu une apparition surnaturelle.

Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication; elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de Montoni. Il lui vint à l'idée qu'elle avait vu un des infortunés pillés par les bandits et devenu leur captif, et que la musique était de lui.

Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouvé moyen de s'introduire dans ce château; mais les difficultés, les dangers d'une telle entreprise se présentèrent bientôt à elle.

Elle pensa ensuite que c'était une personne qui voulait s'emparer du château; mais ses tristes soupirs détruisaient cette nouvelle idée.

Elle se détermina à veiller toute la nuit suivante pour s'éclaircir, s'il était possible. Elle se résolut presque à interroger la figure, si elle se montrait de nouveau.

CHAPITRE XXVII.

Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse à Emilie, qui en fut très-surprise.

Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des montagnes revint dans le château. De sa chambre écartée, Emilie entendit leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des furies après un affreux sacrifice. Elle craignait même qu'ils ne se disposassent à quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea bientôt de cette idée, en lui disant qu'on se réjouissait à la vue d'un immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion où elle était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits et se proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très-fort et presque inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires, des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il était étranger à la pitié comme à la crainte; son courage ressemblait à une férocité animale.

La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'était pourtant pas bien exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intérêts respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs Etats n'étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des peuples permettait de goûter la paix. Il s'éleva, à cette époque, un ordre d'hommes inconnus à notre siècle et mal dépeints dans l'histoire de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l'issue de chaque guerre, un petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos. Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la faiblesse des lois offensées, la certitude qu'au premier signal on les verrait sous les drapeaux, les mettaient à l'abri de toute poursuite civile. Ils s'attachaient parfois à la fortune d'un chef populaire, qui les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage. Cet usage amena le nom de Condottieri, nom formidable en Italie durant un période très-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième siècle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la première origine.

Quand ils n'étaient pas engagés, le chef, pour l'ordinaire, était dans son château; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos et de l'oisiveté. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient satisfaits qu'aux dépens des villages, mais d'autres fois leur prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du caractère guerrier.

Au retour de la nuit Emilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu clair de lune; et comme elle s'élevait au-dessus des bois touffus, sa lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Emilie se promettait d'observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore à sa vue; elle s'égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle devrait parler: un penchant presque irrésistible la pressait d'essayer; mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire.

Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château, ma curiosité peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette musique que j'ai entendues ne peuvent être venues que de cette personne. Sûrement ce n'est pas un ennemi.

Elle pensa en ce moment à sa malheureuse tante, et tressaillant de douleur et d'horreur, le délire de l'imagination l'emporta, et elle ne douta plus qu'elle n'eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle respirait avec difficulté; ses joues étaient glacées. La crainte pour un moment surmonta son jugement; mais sa résolution ne l'abandonna pas, et elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait encore.

Telle était néanmoins l'impression qu'elle avait reçue et de la musique, et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle se détermina à tenter une nouvelle épreuve.

Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer à la conversation qu'Emilie lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter le choc de sa présence et des souvenirs qu'elle amènerait. Il était au salon de cèdre, entouré d'officiers. Elle garda un profond silence; son agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas, continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de Montoni l'arrêta; et elle lui dit à mots entrecoupés: Je voudrais vous parler, signor, si vous en aviez le loisir.

—Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant eux.

Emilie, sans lui répliquer, se déroba aux regards avides des chevaliers, et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa tante. Son esprit bouleversé d'horreur perdit le souvenir du dessein de sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni.

Le signor à la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait à lui communiquer.—Je n'ai pas de temps à perdre en bagatelles, dit-il; tous mes moments sont importants.

Emilie lui dit alors qu'elle désirait de retourner en France, et qu'elle venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et lui demanda le motif d'une telle requête. Elle hésita, pâlit, trembla, et s'évanouit presque à ses pieds. Il vit son émotion avec une apparente indifférence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de retourner au salon. Emilie eut la force de répéter alors la demande qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit tout son courage.

—Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir.

—C'est par ma volonté, répondit Montoni en mettant la main sur la serrure: cela doit vous suffire.

Emilie, voyant bien qu'une pareille décision n'admettait point d'appel, n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en démontrer la justice.

—Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, ma résidence ici pouvait être décente; mais maintenant qu'elle n'est plus, il doit m'être permis de partir. Ma présence, monsieur, ne saurait vous être agréable, et un plus long séjour ne servirait qu'à m'affliger.

—Qui vous a dit que madame Montoni fût morte? dit-il avec un regard perçant. Emilie hésita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle qui le lui avait appris.

—Qui vous l'a dit? répéta Montoni avec une sévérité plus imposante.

—Hélas! je le sais trop bien, dit Emilie; épargnez-moi sur ce sujet terrible.

Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir.

—Si vous désirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la tour de l'orient.

Il la quitta sans attendre de réponse, et rentra au salon de cèdre. Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie, commencèrent à le railler sur une telle découverte; mais Montoni ne souriant point à cette gaieté, ils changèrent de conversation.

Après une lutte intérieure, Emilie se détermina à profiter de sa permission et à donner un dernier regard à cette tante infortunée. Elle retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle attendait Annette, elle s'efforça d'acquérir assez de force pour soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frémissait, mais elle sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour elle une consolation dans l'avenir.

Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement de l'en détourner. Annette, avec beaucoup de difficulté, se laissa engager à venir jusqu'à la tour; mais aucune considération ne l'aurait fait entrer dans la chambre d'un mort.

Elles sortirent du corridor et arrivèrent au pied de l'escalier qu'Emilie connaissait déjà. Annette lui déclara qu'elle n'irait pas plus loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage lui manqua; elle fut contrainte de s'arrêter et fut au moment de descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa résolution, et elle continua de monter.

En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte avait été fermée; elle craignait qu'elle ne le fût encore. Elle fut trompée sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit dans une chambre sombre et déserte. Elle la considéra avec une extrême crainte, avança lentement, et entendit une voix sourde qui parlait. Incapable de parler elle-même ou de faire un seul mouvement, Emilie ne jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance à celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une figure maigre et pâle: elle tressaillit: elle avança et prit en frémissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette main et considéra le visage avec des regards incertains. C'était madame Montoni, mais à tel point défigurée qu'à peine ses traits actuels donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait été. Elle vivait encore; et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nièce.

—Où avez-vous donc été si longtemps? dit-elle du même son de voix. Je pensais que vous m'aviez abandonnée.

—Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition?

—Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir.

Emilie lui saisit la main et la pressa en gémissant. Elles furent quelque temps en silence. Emilie tâcha de la consoler, et lui demanda ce qui l'avait réduite à l'état où elle la voyait.

En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupçon qu'elle avait attenté à sa vie, Montoni avait exigé de ses agents le plus profond secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations d'Emilie, et se ménager l'occasion de la faire périr sans éclat, si quelque circonstance confirmait ses soupçons actuels. La conscience de la haine qu'il avait dû mériter d'elle, l'avait conduit naturellement à l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de croire encore qu'elle l'était. Il l'abandonna dans cette tour à la plus rigoureuse captivité. Sans remords, sans pitié, il la laissa languir en proie à une fièvre dévorante qui l'avait mise enfin aux portes du tombeau.

La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coulé d'une blessure que l'un des satellites de Montoni avait reçue pendant le combat, et qui s'était débandée en marchant. Pendant la nuit, ces hommes se contentèrent d'enfermer bien leur prisonnière, et cessèrent de la garder. C'est donc ainsi qu'à la première recherche Emilie trouva cette tour déserte et silencieuse.

Emilie, après mille questions à madame Montoni sur elle-même, la laissa seule, et chercha Montoni. L'intérêt si touchant qu'elle sentait pour sa tante, lui faisait oublier à quel ressentiment ses remontrances l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pût obtenir ce qu'elle allait lui demander.

—Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitôt qu'elle le vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier moment. Souffrez qu'on la reporte à son appartement, et qu'on lui procure sans délai tous les soulagements nécessaires.

—A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une apparente indifférence.

—Cela servira, monsieur, à vous épargner quelques-uns des remords que vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation.

Pendant longtemps il résista à ses paroles et à ses regards. Mais à la fin, la pitié qui semblait avoir emprunté les traits expressifs d'Emilie, réussit à toucher son cœur. Il se tourna, honteux d'un bon mouvement; et tour à tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la remît chez elle, et qu'Emilie pût lui rendre des soins. Craignant tout à la fois, et que ce secours ne vînt trop tard, et que Montoni ne se rétractât, Emilie prit à peine le temps de l'en remercier; mais, aidée par Annette, elle prépara promptement le lit de madame Montoni, et lui porta un restaurant qui la mit en état de soutenir le transport.

A peine était-elle arrivée chez elle, que son époux redonna l'ordre de la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle diligence, se hâta de l'aller trouver. Elle lui représenta qu'un second trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restât dans son appartement.

Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer près d'elle, mais sa tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allât prendre du repos, et qu'Annette seule restât près d'elle. Le repos véritablement était bien nécessaire à Emilie, après les secousses et les mouvements de ce jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de minuit, époque que les médecins regardent comme critique.

Bientôt après minuit, Emilie ayant bien recommandé à Annette de veiller avec soin, et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse pour regagner sa chambre.

Occupée de réflexions mélancoliques, anticipant tristement sur l'avenir, Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rêverie, au bord de sa fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par l'astre des nuits, formaient un constraste pénible avec l'état de son esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent graduellement les émotions qu'elle ressentait, et soulagèrent enfin son cœur jusqu'à lui faire verser des larmes.

Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle. Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait déjà observée. Elle était immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore; elle put l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait. La lune était brillante, et l'agitation de son esprit était peut-être l'unique obstacle à ce qu'elle distinguât nettement la figure qui était devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta qu'elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent alors; elle jugea que sa lumière l'exposait au danger d'être vue: elle allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer; et pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se répéta. Elle essaya de parler; les mots expirèrent sur ses lèvres; elle sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible gémissement. Elle écouta sans oser revenir; elle en entendit un second.

—Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?

Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux soupirs.

—Ce gémissement est bien sûrement humain! Je veux parler, dit-elle. Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle heure?

La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.

Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats passèrent sans la regarder.

Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer, et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la figure tout à coup avait quitté la place.

Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après, trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.

—Est-il sujet à ces accès? dit Emilie.

—Oui, signora, répliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce que j'ai vu eût effrayé le pape lui-même.

—Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante.

—Je ne puis dire, ni ce que c'était, ni ce que j'ai vu, ni comment cela a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir.

—Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé cette alarme? dit Emilie, en tâchant de cacher la sienne.

—Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver à la terrasse d'orient. La lune était brillante, et j'ai vu comme une ombre qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrêté au coin de la tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regardé sous cette vieille arcade où j'étais sûr de l'avoir vu passer; tout de suite j'ai entendu un bruit: ce n'était pas un soupir, un cri, un accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui m'est arrivé jusqu'au moment où je me suis trouvé environné de mes camarades.

—Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher. Bonsoir, mademoiselle.

—Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma la fenêtre et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui se liait précisément avec les événements des autres nuits; elle s'efforçait d'en tirer quelque résultat plus certain qu'une conjecture: mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses idées.

CHAPITRE XXVIII.

Le lendemain Emilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état: elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue: elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après lui-même entra chez elle; sa femme apprenant que c'était lui, parut fort agitée, et garda un silence absolu. Mais Emilie s'étant levée de la chaise qu'elle occupait auprès de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas abandonner.

Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie. Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques. Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits, que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu connaissance.

Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir.

Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus volontiers que la malade lui paraissait soulagée.

C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru. Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et disparaissaient à l'instant.

Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement. Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle demanda d'une voix languissante qui c'était.

—Ami, reprit une voix.

—Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous? quelle lumière portez-vous?

—Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.

—Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle brille et comme elle s'évanouit.

—Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.

—Cela est étrange, dit Emilie.

—Mon camarade, continua l'homme, a de même une flamme au bout de sa pique; il dit qu'il a déjà remarqué le même prodige; je ne l'ai, moi, jamais observé; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis encore nouveau soldat.

—Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie.

—Il dit que c'est un présage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien de bon.

—Et quel mal cela peut-il prédire?

—Il n'en sait pas si long, mademoiselle.

Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui raconta alors en très-peu de mots ce qu'elle-même avait observé.

—Je n'étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais j'ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient d'étranges choses; on fait aussi de très-étranges histoires au sujet de ce château; mais ce n'est pas à moi qu'il convient de les répéter. Pour mon compte je n'ai pas à me plaindre, et notre chef en use généreusement.

—Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie; elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours.

Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte de plaisir le tonnerre qui grondait au delà des montagnes: elle observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le tonnerre roulait d'une manière terrible; les montagnes se le renvoyaient, et l'on eût cru qu'un autre orage lui répondait à l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par dérober la lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les violentes tempêtes.

Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.

Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer, elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de l'effroi.

—Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie, avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini pour toujours.

Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie, et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé sa mort.

Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts, et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa fervente prière.