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Les mystères d'Udolphe

Chapter 29: CHAPITRE XIX.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

CHAPITRE XIX.

Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son cœur, profondément touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins précipité la fin.

Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la chapelle.

Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier, que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle secousse.

Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume bizarre de ces Condottieri penchés avec leurs torches sur le tombeau où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière, faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni.

Funérailles de madame Montoni.

Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des Condottieri le retint. En retournant aux cours, ils se permirent d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa tendre expression de pitié, avaient ému le cœur d'Emilie.

Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que, sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un stratagème en œuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder. C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage; il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni, qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien.

C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière. Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte de papiers dont il paraissait prendre lecture.

—Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance, il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son devoir.

—Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer mon ressentiment par une réclamation injuste.

Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence.

Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux.

Emilie lui dit d'un ton calme:

—Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.

—Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma justice.

—De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à craindre; j'ai tout à espérer.

Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il allait lui dire.

—Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me forcez à vous préparer.

—Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression.

—Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons si vous souffrirez de même.

Emilie garda le silence, et il sortit.

En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt, elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser surprendre, si elle essayait de les lire.

Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été.

Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et, en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de sa pensée.

Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre qu'Emilie elle-même de savoir.

Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.

—On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie.

—Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non, elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison.

Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de sujet et parla de la France.

Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont aimé à peindre.

Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté. C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la dernière conduite tenue par Montoni.

En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées, s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté; mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la replonger dans les angoisses du doute.

Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres, et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la fenêtre qui le terminait.

Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui murmurait à son oreille.

Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle demanda qui est-ce qui la tenait?

—C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?

Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.

—Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de Dieu, laissez-moi.

—Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas l'échange.

Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer.

—Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense.

—Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi, et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la cruauté de m'insulter ainsi?

—Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me connaissez-vous pas?

Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.

—Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me lâchiez à cet instant.

—Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude. Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui la composent; vous seule méritez mon amour.

Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément. Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.

Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.

Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules interrompaient, aidait ses tendres rêveries.

Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous de la sienne.

Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir, c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son cœur au milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.)

Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa chère patrie, tout son cœur s'épanouit à la mémoire des temps passés. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses cruelles souffrances.

A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se réunissaient dans son cœur; elle se penchait à la fenêtre pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.

Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.

CHAPITRE XXX.

Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.

—Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa camériste.

—Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour, ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou demain, et alors je le saurai peut-être.

Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.

—Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci. Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai?

—Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de reproche.

—Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette; et ne seriez-vous pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une très-grande considération.

—On n'en saurait douter, dit Emilie; vous désirez de le voir prisonnier.

—Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on doit être bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rêvais; je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait dans la cour du château... il avait un habit brodé, et une épée, comme un seigneur qu'il est.

Emilie ne put s'empêcher de sourire aux idées d'Annette sur Valancourt.

—Ah! ma chère demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que j'ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame à Venise: elle est à présent sa maîtresse, et alors c'était, j'ose le dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce, mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait présentée que pour en imposer au monde. On commençait à s'égayer sur son compte; mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours n'étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes invitées: hier il a donné un grand repas; il y avait tous les vins de Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre pauvre dame; il me venait à l'esprit tout ce qu'elle aurait pensé si elle avait pu l'entendre; mais la pauvre âme, disais-je, elle n'entend rien.

Emilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver au château; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.

—A présent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de monsieur qui parlait de rançons: il disait que c'était une bonne chose pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'était le meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait que cela était fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les rançons.

Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta aussitôt pour en apprendre davantage.

La résolution qu'avait prise Emilie de tout céder à Montoni fut soumise en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que Valancourt fût près d'elle ranima son courage, et elle se décida à braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins où elle pourrait être assurée s'il était vraiment au château. Elle était dans cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au salon de cèdre: elle s'y rendit en tremblant.

Montoni était seul.—Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous donner l'occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique je puisse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l'erreur; si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, du moins n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce papier.

—Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle nécessité est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont à vous, vous les pouvez certainement posséder et sans mon entremise et sans mon consentement.

—Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit trembler. J'aurais dû voir que c'était prendre une peine inutile que de vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps. Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon... Signez ce papier.

La résolution d'Emilie fut pour un moment ébranlée: elle frémit au souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image de Valancourt, qui l'avait animée si longtemps, et qui peut-être était près d'elle, vint soudain assaillir son cœur, et la forte indignation que dès l'enfance lui avait inspirée l'injustice, lui donna dans ce moment un courage imprudent, mais noble.

—Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience.

—Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procédé me prouverait l'injustice de vos prétentions si j'avais ignoré mes droits.

Montoni pâlit de fureur; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa réplique.

—Toute ma vengeance tombera sur vous, s'écria-t-il avec un serment exécrable; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un châtiment prêt, et auquel vous ne vous attendez guère; il est terrible! Cette nuit, cette nuit même!...

—Cette nuit! dit une autre voix.

Montoni s'arrêta et se tourna à demi; puis semblant se recueillir, il prononça d'un ton plus bas:

—Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d'obstination et de folie; il ne me paraît pourtant pas qu'il ait suffi pour vous épouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler seulement par ce récit.

Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s'élever de dessous la chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience et la rage étincelaient dans ses yeux; quelque chose, néanmoins, comme une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait ressentis avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à peine une pause d'un instant, et commandant à ses traits, il reprit son discours d'une voix plus basse, mais plus sévère:

—J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir et de mon caractère; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise... Mais je parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais vous citer maintenant ne vous serviraient à rien; votre repentir finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je serai vengé; je me ferai justice.

Un autre gémissement succéda au discours de Montoni.

—Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange.

Hors d'état d'implorer sa pitié, Emilie se leva pour sortir, mais elle ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle retomba sur la même chaise.

—Otez-vous de ma présence, continua Montoni; cette affectation de crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon indignation.

—N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'état de se retirer.

—J'entends ma voix, dit Montoni avec sévérité.

—Rien autre chose? dit Emilie, qui s'énonçait avec difficulté. Encore! n'entendez-vous rien maintenant?

—Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet.

Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit; mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa chambre, comme une première fois il l'avait pratiqué, il se retira sur le rempart.

Emilie, dans son corridor, s'arrêta un moment près d'une fenêtre ouverte; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait des montagnes éloignées. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. A la fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement qu'elle était au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de règle que sa propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui d'abord l'avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison.

Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine espérance de quelque heureux changement s'offrit à elle; mais elle songea aux troupes qu'elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu'elles étaient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour.

Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d'Annette dans le corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s'ébranler de confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d'allées, de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments sur le rempart. Elle courut à la fenêtre; elle vit Montoni et d'autres officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements, tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque sans réfléchir.

Annette à la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de Valancourt.—Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La troupe est arrivée, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de tout écraser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles.—Quelles nouvelles?—Ils ont apporté la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme ils disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense, tous les officiers de justice vont l'assiéger, tous ces terribles personnages qu'on rencontrait souvent à Venise.

—Mon Dieu! je vous rends grâce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste quelque espérance.

—Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les mains de ces gens-là? Je tremblais en passant près d'eux, et j'aurais deviné ce qu'ils étaient, si Ludovico ne me l'eût pas dit.

—Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie. Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de justice?

—C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût un revenant; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui disaient...—Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous êtes bouleversée? Vous ne m'écoutez pas.

—Je vous écoute, Annette; continuez, je vous prie.

—Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.

Emilie saisit ces derniers mots.—Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!—Le profond soupir qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul Ludovico.—Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver. Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement.

Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit, était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit à l'instant.

Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces qu'audacieuses.

Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie. Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans une si grande confusion.

Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments. Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle.

Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit, non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses guides en lieu de sûreté.

—De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc tant de considération pour moi?

Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance, ainsi qu'il l'en avait menacée.

Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.

—En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays?

Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des Apennins.—Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche.

Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin lorsque Annette rentra.

—Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes. Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.

Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle pria Emilie de l'emmener avec elle.

—Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.—Annette ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer.

Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer encore.

Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir, elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été saisie, et souriait de l'impression que son cœur en avait reçue.

Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt, de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les entretenir séparément.

Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes, mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie. Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir.

Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la première fois la musique.—Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château. Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!

Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur garnissaient les murailles et préparaient le canon.

Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait.

Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat, et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la cruauté que pour les dangers de la guerre.

Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination: tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse dont elle se sentait alarmée.

C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude; ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage, si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce lieu aurait été son séjour de prédilection.

Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte. C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de chemin il lui restait à faire.

—Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche.

L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière à cet égard.

Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds, leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie. Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un œil inquiet, cherchait à découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune: ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante, hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance. Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement déjà commis?

L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire.

La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté récemment aux horreurs de son avenir.

Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie frissonnait malgré elle.

—Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.

—Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.

Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable que la sienne.

Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin:

—Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare un grand orage: voyez ma lance.

Il la montra, et la flamme brillait à la pointe.

—A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en éclairs.

Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne pas tomber au milieu.

Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son cœur. Ses compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait moins dangereuse que les bois.

—Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de cœur que les plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre?

—Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte?

Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux. Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse. Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et d'autres craintes occupèrent son esprit.

Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère qui se jouait autour de leurs pointes.

—Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu! quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi, aurais-tu un rosaire?

—Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de porter des rosaires; moi, je porte une épée.

—Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand.

Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par celles du châtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.

A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.

—Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où elle s'était vue confinée, et avec les mœurs de ceux qui les habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité qui ne semblait admettre aucune réplique.—Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?

—Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons.

Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard, vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur prodigieuse.

Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle ignorait les intentions de Son Excellence en envoyant Emilie en ce lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.