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Les mystères d'Udolphe

Chapter 31: CHAPITRE XXXI.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

CHAPITRE XXXI.

Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois, qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers.

La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur douceur.

Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable. Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité; ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l'affligea.

Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.

Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent très-proche du vieux Carlo, son intendant.—Il y a tant d'années, signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner.

Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un coup désespéré.—Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le service dont vous me parlez?

—Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il y a environ dix-huit ans.

C'était à peu près le temps où l'on disait que la signora Laurentini avait disparu. Il vint à l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que Maddelina s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût, et elle resta longtemps étrangère à ce qui l'entourait.

Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre à l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la plaine; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger au sein des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son emprisonnement au château. Confirmée dans l'idée qu'elle avait entendu sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour avec une douloureuse émotion et des regrets momentanés.

Elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé à sa porte ne tarda pas à l'éveiller. Elle entendit une voix, et tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet à la main, s'offrit à son cerveau troublé. Elle n'ouvrait point, ne répondait point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas répété son nom, elle demanda qui appelait.—C'est moi, signora, reprit la voix; c'était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte; n'ayez pas peur, c'est moi.

—Qui vous amène si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant entrer.—Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère et Bertrand sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous apporte à souper, signora. Vous n'avez pas soupé en bas. Ce sont des raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais témoigna sa crainte qu'elle ne fût exposée au ressentiment de Dorine, quand on s'apercevrait que le fruit était ôté.—Reprenez-le, Maddelina, dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais à souffrir si votre bonté mécontentait votre mère.

—O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s'en apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la générosité de cette bonne fille, qu'elle demeura sans réplique. Maddelina, qui la regardait, se méprit à son émotion.—Ne pleurez pas, signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive; mais c'est bientôt passé. Ne le prenez pas si fort à cœur. Elle me gronde bien souvent, mais j'ai appris à le souffrir; et si je peux, quand elle a fini, m'échapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout aussitôt.

Emilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu'elle avait un bon cœur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en présence de Maddelina; mais elle se refusa à séduire cette innocente fille, et à lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle l'oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s'éloigna très-doucement.

Plusieurs jours se passèrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières intéressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne l'avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit n'ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit en état de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agréable perspective qu'elle avait sous les yeux.

Une belle soirée, à la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie à essayer d'une promenade, quoique Bertrand dût l'y accompagner. Elle prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du chemin. Le temps était doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la belle contrée qui l'entourait. Le ciel pur et brillant était d'un bleu d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour. Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et la pointe des roches les plus élevées. Emilie suivit le cours du ruisseau, marchant à l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure. Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargés de fleurs et de fruits dorés. Emilie marcha vers la mer, qui réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite par un cap fort élevé, dont le sommet, élancé au-dessus des vagues, supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses créneaux brisés, les oiseaux de mer dont elle était le refuge, et qui voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'édifice, ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des ombres du crépuscule.

Arrivée à cette éminence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait à la France, pensait aux temps passés; elle désirait, oh! combien elle désirait que ces vagues la reportassent au pays de sa naissance!

—Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur miroir, peut-être est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le regarda aller dans la plus violente émotion, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent dérobé à sa vue. Le bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublât les airs. Emilie côtoya le rivage. Tout à coup un chœur de voix se fit entendre. Elle s'arrête, elle écoute; mais elle craint de se faire voir. La première fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez près en s'entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle s'avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé: bientôt une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une guirlande qu'elle semblait prête à laisser tomber dans la mer.

Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt de sa sûreté eût déterminé cette conduite.

Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de Montoni.

CHAPITRE XXXII.

Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il avait été arrêté par ordre du sénat; et, sans savoir de quoi il était accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les recherches de ses amis n'avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il n'avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s'arrêtaient. Ils étaient non-seulement probables, mais encore très-fondés.

Dans l'affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano; mais, ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction de ce crime, il avait eu recours à d'autres genres de vengeance, et espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux personnes qui conspirent contre l'Etat.

Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat: ses manières l'avaient rendu importun à plusieurs; l'ambition, la hauteur qu'il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des autres; on ne devait pas s'attendre à ce qu'aucune pitié modérât la rigueur d'une loi dont ses ennemis déterminaient l'application.

Montoni pendant ce temps faisait tête à d'autres dangers. Son château était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si violente attaque; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette que l'on éprouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants à la retraite.

Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu moins exposé qu'un château où l'ennemi après tout pouvait pénétrer. La tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand à la ramener au château. Forcée de partir, Emilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit enlever à regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta un long et triste regard sur la contrée charmante qui s'étendait à ses pieds, et sur cette Méditerranée dont elle avait tant désiré que les vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en retournant au théâtre de ses souffrances était néanmoins adouci par l'idée que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la pensée d'être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier.

Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà close avant qu'elle arrivât au voisinage d'Udolphe. La nuit était très-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs marchaient à la clarté d'une torche que portait Ugo. Emilie méditait sur sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon souper et d'un bon feu; ils avaient remarqué la différence du climat chaud de Toscane à l'air piquant de ces régions élevées. Emilie fut enfin réveillée de sa rêverie par le son de l'horloge du château; elle ne put l'entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures. Son imagination frappée crut entendre marquer l'instant d'une effroyable catastrophe.

—C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons ne l'ont pas fait taire!

—Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leçon; mais elle a échappé aussi bien que sa tour.

La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le château; il se trouvait en perspective à l'extrémité du vallon. Un rayon de la lune le découvrit, et l'obscurité le déroba aussitôt. Ce faible aperçu avait suffi pour percer le cœur d'Emilie. Les murs massifs et ténébreux lui présentaient l'idée terrible de l'empoisonnement, et d'une longue souffrance. Cependant à mesure qu'elle avançait, quelque mélange d'espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence de Montoni; mais il était possible aussi qu'il fût celle de Valancourt. Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit où il pouvait être sans éprouver un mouvement de joie et d'espoir.

Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clarté, devenue plus forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siége et les fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d'éclats de roches qu'ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des batteries placées au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres étaient à bas; d'autres, jusqu'à une grande distance, étaient entièrement dépouillés de leurs branches supérieures.—Il faut descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le terrain n'est pas encore balayé d'ennemis.

—Comment! s'écria Emilie, y a-t-il encore des ennemis?

—Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent; mais en revenant, j'ai trouvé deux ou trois corps gisant auprès des arbres.

Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements des vaincus, les cris d'allégresse des vainqueurs, avaient fait place à un silence si complet, qu'il semblait que la mort eût triomphé tout à la fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d'une des tours du portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parlé d'une lâche fuite. Il était évident que l'ennemi avait tenu, et qu'il avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de lune vaporeux permettait d'en juger, la tour était ouverte de tous côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées.

On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et demanda qui c'était.—Je vous amène un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la porte, et laissez-nous entrer.

Emilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait à jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du château; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte de désespoir.

Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste. Pendant qu'on attendait, Emilie considérait comment elle éviterait la vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans être aperçue; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait à la porte sans pouvoir se faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes d'Emilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans lumière.

Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été aperçue; mais à l'instant une lumière brillant à l'autre extrémité, la jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrêta, hésita, et reconnut Annette; elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques minutes avant de pouvoir ou se taire ou relâcher Emilie de l'étroit embrassement où elle la tenait. Emilie à fin lui fit comprendre son danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait très-écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire Annette.—O ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez pour vous revoir. Je n'ai jamais été si contente de voir quelqu'un, que je le suis de vous retrouver.—Paix! criait Emilie, nous sommes poursuivies, c'est l'écho de leurs pas.—Non, mademoiselle, disait Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les voûtes, et l'on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela retentit comme un coup de canon.—Il est donc, disait Emilie, bien essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d'être à votre chambre. Elles s'y trouvèrent enfin sans avoir rien rencontré. Annette ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n'était pas prisonnier. Annette lui répondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais qu'elle était certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au château. Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siége, ou plutôt le détail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait éprouvées pendant l'attaque.—Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis. J'allai à la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en ruines. C'était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siége, monsieur était ici, il était là, il était partout à la fois, à ce que m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il m'apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon.

—Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le siége?

—Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou à quelque chose d'approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu'ils disent. Le signor Orsino le gagne; cela le fâche, et ils ont des altercations. Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer.

—Sûrement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit, écoutez.—Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la galerie. Je l'entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'étendit sur la couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit ensuite à côté d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que c'était le vent; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait sauter du lit; Emilie la retint, et écouta avec elle dans l'angoisse de l'attente. Les pas ne s'éloignaient pas de la porte; on mit la main sur la serrure, et l'on appela.—Pour l'amour de Dieu, Annette, ne répondez pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre notre lampe, sa clarté nous trahira.—Vierge Marie! s'écria Annette, sans songer à la discrétion: je ne resterais pas à présent dans l'obscurité pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint plus forte, et répéta le nom d'Annette.—Sainte Vierge! s'écria Annette tout à coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, mais Emilie l'en empêcha, jusqu'à ce qu'elle fût plus certaine qu'il était seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant laissé sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprît, s'ils continuaient de causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le fît entrer. Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor qui tenait à celle d'Annette, et de les défendre à la première alarme.

Ludovico.

Dès le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à y demeurer. Il l'assura que ce n'était pas son intention d'y rester, et elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico lui assura qu'il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les difficultés de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il promit néanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler à un plan d'évasion.

Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le faible espoir que ranima cette conversation, détourna Emilie de traiter sur-le-champ avec Montoni; elle se détermina, si cela était possible, à retarder son entrevue jusqu'au moment où elle aurait appris quelque chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obéit: il était seul.—J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas été cette nuit dans votre chambre: où l'avez-vous passée?—Emilie lui détailla quelques circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en prévenir le retour.—Vous connaissez les conditions de ma protection, lui dit-il; si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de vous l'assurer. Cette déclaration précise qu'il ne la protégerait que sous conditions pendant sa captivité dans le château, convainquit Emilie de la nécessité de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il permettrait son départ immédiatement après qu'elle aurait signé l'abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par lequel elle lui transportait tous ses droits.

Elle fut longtemps incapable de signer, son cœur était si déchiré par divers intérêts opposés; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à l'espérance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite d'adversités.

Montoni lui répéta les conditions de son obéissance; il lui observa de nouveau que ses moments étaient précieux; elle prit le papier et le signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais, bientôt remise, elle le pria d'ordonner son départ, et de lui laisser emmener Annette. Montoni sourit alors.—Il était nécessaire de vous tromper, dit-il, c'était l'unique moyen de vous faire agir raisonnablement: vous partirez, mais pas à présent. Il faut d'abord que je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez, si vous voulez, retourner en France.

La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel qu'il venait de prendre, mit Emilie au désespoir; elle demeura certaine que son sacrifice n'aurait aucune utilité, et qu'elle resterait prisonnière; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de paroles.

—Pourquoi vous livrer à cette douleur d'enfant? lui dit-il. Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez éviter. Vous n'avez aucun mal réel à pleurer; prenez patience, et l'on vous renverra en France. A présent retournez chez vous.

—Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu où le signor Verezzi peut s'introduire.—Ne vous ai-je pas promis de vous protéger? dit Montoni.—Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en hésitant.—Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec sévérité.—Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Emilie tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de l'autre!—Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce que je ne vous protégerai pas! Retirez-vous avant que je rétracte ma promesse; vous n'avez rien à craindre dans votre appartement. Emilie se retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina avec crainte si personne n'y était caché; elle ferma ensuite la porte, et se plaça près d'une fenêtre; elle y resta pour ranimer ses esprits abattus.

Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'étaient écoulés, dans la même chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retirée chez Annette, si un plus fort intérêt ne l'eût retenue chez elle, en dépit de ses frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue, Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne pouvaient l'assurer positivement que Valancourt fût dans le château; mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation si nécessaire à son accablement actuel.

La nuit était fort orageuse; les bâtiments du château résistaient aux ouragans avec la fermeté d'un roc. De longs gémissements semblaient traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu de la désolation de la nature, les cœurs affligés s'abusent. Emilie entendit, comme à l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs postes; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée. Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu'elle eut remarqué le délabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s'approchait et se perdait au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles qu'elle en avait reçues la première fois.

Emilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la douceur mélodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour découvrir une lumière; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu'au-dessus, étaient enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu'elle ne pouvait les voir ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute derrière leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix à l'extrémité de la terrasse; la musique continuait; et, dans les intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut entendre un bruit dans sa chambre même; elle se retira précipitamment de la fenêtre; et, le moment d'après, elle distingua la voix d'Annette à sa porte. Elle jugea que c'était elle qu'elle avait entendue, et lui ouvrit.—Allez doucement jusqu'à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et écoutez avec moi; la musique est de retour.—Elles se turent, la mesure changea; Annette s'écria:—Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays. C'était la ballade qu'Emilie avait entendue la première fois, mais non pas celle de la pêcherie de Gascogne.—C'est un Français qui chante, dit Annette; ce doit être M. Valancourt.—Paix, Annette, dit Emilie; ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.—Qui? le chevalier? dit Annette.—Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M. Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte. En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier à mon jugement.—Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ouï chanter le chevalier.—Emilie fut affligée de savoir que l'unique motif d'Annette, pour croire que c'était Valancourt, fût que le musicien était Français. Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie; elle distingua son nom si souvent répété, qu'Annette elle-même l'entendit. Emilie trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l'instrument cessèrent. Emilie écouta quelque temps dans une attente insupportable. Personne ne répondit.—Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette; c'est le chevalier, et je veux lui parler.—Non, non, Annette, dit Emilie; je veux moi-même lui parler. Si c'est lui, il reconnaîtra ma voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard?

Il se fit un très-long silence. Elle répéta et distingua de faibles accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si loin; ils passèrent si vite, qu'elle pouvait à peine les entendre, beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix aussi faible qu'auparavant; elles s'aperçurent que la force et la direction du vent n'étaient pas les seules causes qui l'étouffassent. La profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance.

Emilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre; mais tout resta dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se trouva aussi oppressée de la joie qu'elle l'avait été par le sentiment de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n'entendait que le murmure du vent dans l'épaisseur des bois.

Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s'était calmé. Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui commençaient à se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement; les nuages, que le jour, encore douteux, commençait à rendre transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l'atmosphère. Un soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie respira les parfums de l'air et de la végétation, ranimée par la pluie de la nuit; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de musique, n'entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de repos.

CHAPITRE XXXIII.

Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse, quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée, qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu sa fuite probable.

Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison.

Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête, assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez, signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir celui où vous serez le plus en sûreté.

Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt, qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît autant de sécurité que son corridor.—A minuit, dit-elle à Ludovico.

Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes étaient à table.—Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression touchante, et que la voix accompagnait.

Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans connaissance.

En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication que Ludovico même cherchait.—Oh! monsieur, s'écria-t-elle en sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais! L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du corridor.

Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:—Peut-être, après tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.—Non, répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom, monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.—Il est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame, ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec un long soupir:—Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée, et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon tourment.

Emilie voulut l'interrompre.—Je laisse, monsieur, à votre conscience à décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse. Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire davantage.—Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.—Vous la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le vœu que vous exprimez mérite tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger.

—Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul entra; il jeta à la hâte un coup d'œil:—Suivez-moi, leur dit-il, si vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre.

Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.—Je n'ai pas le temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.

Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite dépendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tâchait en marchant de ranimer son courage.—Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces passages renvoient des échos par tout le bâtiment.—Prenez garde à la lumière, s'écriait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'éteindra.

Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce passage conduisait à la seconde cour, et ouvrait sur la première. A mesure qu'ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient venir de la seconde cour, alarmèrent Emilie.—Non, mademoiselle, lui dit Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être passer les portes sans qu'on nous aperçoive. Mais chut! ajouta-t-il en s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la lumière si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à Dupont; et dans ce cas restez en silence.

A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils écoutaient le bruit de ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait, quoique la seconde retentît d'un bruit considérable.—Nous serons bientôt hors des murs, disait Dupont à Emilie. Soutenez-vous encore quelques moments; tout ira bien.

Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la lampe.—Hélas! il est trop tard, s'écria Emilie, qu'allons-nous devenir? Ils écoutèrent encore, et s'aperçurent que Ludovico s'entretenait avec la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre, se mit à aboyer.—Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le tienne.—Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait déjà trahis. Dupont le prit, et, pendant qu'ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui disait à la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce temps-là.—Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n'aurez pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage; on refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.—Je n'appelle pas cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin; les compères qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous.

Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on n'emmènerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes. Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils l'auraient entendu.—Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne chercherais pas à l'avoir.—Halte-là! s'il vous plaît, cria la sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.

Ludovico en liberté se hâta d'ouvrir le passage. Emilie succombait presque aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de la seconde cour, et qui mangeaient dans la première quelques-unes des grandes herbes qui croissaient entre les pavés.

Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, étaient à pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivés dans les bois, Emilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs. Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au travers du feuillage.

Emilie était si étonnée de ce départ soudain, qu'à peine osait-elle se croire éveillée: elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se terminerait heureusement; et ce doute n'était que trop raisonnable. Avant d'être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumières qui cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec un peu de peine il le força d'aller plus vite.

—Ah! pauvre bête! s'écria Ludovico, il doit être assez las. Il a été dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumières prennent cet autre chemin.

Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux: les lumières étaient si éloignées, qu'à peine les distinguait-on; les cris avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors modérèrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de gagner la Méditerranée, et à s'embarquer promptement pour la France. M. Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait découvrir que son régiment en eût repris la route.

Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer les choses nécessaires au voyage.

Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la première.—Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M. Montoni y a mis bon ordre.

Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.

Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on doutait au premier coup d'œil si jamais être humain y avait mis les pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les passants y étaient rares.

A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé, ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité, contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes d'alentour.

L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise: elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile. Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se procurer cet article essentiel.

Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie, rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du butin fait par un des condottieri. Ils revenaient du pillage lorsque Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand comptait.

Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir.

On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y acheminerait promptement.

Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs, et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait au-dessus dans l'atmosphère.

La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient, remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées, Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer.

Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur.

Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste, et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises, pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit promptement.

—Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise, madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.

Emilie devint très-attentive, et Dupont continua.

—En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai vis-à-vis de la fenêtre.

Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à coup:—C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête, que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir occasionné quelque crainte, puis il ajouta:—Appuyé sur le parapet, en face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment. Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la sentinelle m'obligea de fuir à l'instant.

Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde; il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes. J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné; mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat; je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?—Oui, lui dit Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.

Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à baisser.

Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac. Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France. Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour, se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.

Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique, et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue.

M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours, lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville, s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour; et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient, elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre.

CHAPITRE XXXIV.

Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de Villeroi, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce château n'était pas habité quand Emilie se trouva avec son père dans le voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu'il était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité d'Emilie.