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Les mystères d'Udolphe

Chapter 35: CHAPITRE XXXV.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

Le comte de Villefort.

C'est en 1584, l'année que Saint-Aubert mourut, que François de Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine appelé Blangy, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille; elle lui revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un caractère austère et de manières très-réservées. Cette circonstance, jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent à la guerre, avait prévenu toute espèce d'intimité entre lui et le comte de Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'année suivante qu'il se détermina à le visiter et à y passer tout l'automne. Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses premières années, il avait connu la marquise; il avait visité ce séjour dans l'âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. L'intervalle qui s'était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte des affaires, qui trop souvent corrompent le cœur et gâtent le goût, n'avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais ce souvenir ne l'avait trouvé indifférent.

Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le vieux concierge et sa femme l'avaient laissé dégrader à l'excès. Le comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux réparations. Les prières, les larmes même de la comtesse, qui au besoin savait pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se prépara donc à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et à s'absenter de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues galeries qui ne résonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de l'horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste perspective.

Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il désira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année, était au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit ans, était toujours dans le couvent où on l'avait placée lors du second mariage de son père. La comtesse n'avait ni assez de talents pour élever sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait conseillé ce parti; et la crainte qu'une beauté naissante ne vînt à éclipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour prolonger la réclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande mortification le dessein qu'avait son époux: elle se consolait néanmoins en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurité de la province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.

Le jour du départ, les postillons s'arrêtèrent au couvent, par ordre du comte, pour prendre Blanche. Son cœur palpitait de plaisir aux idées de nouveauté et de liberté qui s'offraient à elle. A mesure que l'époque du voyage s'était rapprochée, son impatience était devenue plus forte; et pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle eût passée, elle avait compté les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait sonné; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et s'était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir délivrée des entraves du cloître et goûter la liberté dans un monde où le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s'altérait jamais; où le plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la porte de clôture, Blanche courut à la grille; elle entendit le bruit des roues, vit dans la cour la voiture de son père; elle sauta de joie en parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de l'abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse; celle-ci parut à Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'émotion de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la même nature. Blanche n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à tous ses traits la beauté de l'innocence heureuse.

Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l'abbesse; c'était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant où allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna, d'un œil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui disant adieu. Madame l'abbesse elle-même, si grave, si imposante, la quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se serait pas cru capable.

La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent bientôt ses idées et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive à l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn, son amie, Blanche se perdait en une rêverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil, promenaient les ombres sur la contrée et quelquefois la découvraient toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs; la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les plus belles et les plus charmantes images.

Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu'elle n'avait jamais vues que de loin pendant le jour.

A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifiée s'élevait entre les arbres; puis l'arcade ruinée d'une porte immense. Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles histoires, où les chevaliers voyaient à travers les créneaux un champion et sa suite revêtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de ses pensées à l'oppression d'un rival orgueilleux.

Les voitures s'arrêtèrent à une porte qui conduisait à l'enceinte du château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à annoncer les étrangers était depuis longtemps tombée de sa place; un domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que leur maître arrivait.

Blanche, appuyée à la portière, s'abandonnait aux douces et charmantes émotions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté les cieux; le crépuscule brunissait les montagnes; les flots, très-éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l'occident, semblaient comme une trace de lumière qui bordait l'horizon. On entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec dégoût ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et, frappée de l'idée qu'elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle était disposée à ne rien voir qu'avec mécontentement. Les sentiments de Henri étaient à peu de chose près les mêmes. Il donnait un triste soupir aux délices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée; mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de la jeunesse.

Les portes s'ouvrirent à la fin; la voiture avança lentement sous de grands châtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'à l'éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long: c'était celle où Saint-Aubert et Emilie s'étaient engagés une fois en arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur leur avaient fait tout à coup rebrousser chemin.

—Quelle déplaisante habitation! s'écria la comtesse à mesure que la voiture avançait au milieu des bois. Sûrement, monsieur, vous ne comptez pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait porter une coupe d'eau du Léthé, afin qu'au moins le souvenir d'un pays moins affreux n'augmentât pas la laideur de celui-ci.—Je me conduirai suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était l'habitation de mes ancêtres.

La voiture s'arrêta au château, et devant la porte du vestibule attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait envoyés pour disposer le château. Blanche s'aperçut que l'édifice n'était pas entièrement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait beaucoup d'additions très-modernes. La salle énorme et sombre où elle entra n'était pas à la vérité de ce nombre: une tapisserie somptueuse qu'on ne pouvait alors distinguer représentait sur les murailles quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée d'églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle laissait voir au travers un plan incliné de verdure que formait la cime des bois sur la pente du promontoire. Au delà se découvraient les flots de la Méditerranée, qui, au sud et à l'orient, se perdaient avec l'horizon.

Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa belle-mère.

Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut à de nouvelles découvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense galerie, dont les murailles ornées de pilastres en marbre soutenaient un toit voûté composé de riches mosaïques. Une fenêtre qui semblait la terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, légèrement voilé, commençait à confondre ses traits qu'enveloppait déjà l'ombre au loin répandue.

—Ai-je donc vécu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir vu ce spectacle, sans avoir éprouvé ces délices? La plus pauvre paysanne des domaines de mon père a vu depuis son enfance le coup d'œil de la nature, a parcouru en liberté ces situations pittoresques; et moi, au fond d'un cloître, on m'a privée de ces merveilles, qui doivent enchanter les yeux et ravir tous les cœurs. Comment ces pauvres nonnes, comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur, s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu'à ce soir, je n'ai connu ce qu'était la dévotion. Jamais, jusqu'à ce soir, je n'avais vu le soleil quitter cet hémisphère. Demain, pour la première fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre à Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la terre!

Ce monologue d'enthousiasme fut troublé par un bruit qui retentit dans la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place à la crainte. Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule, elle reprit assez de courage pour demander qui c'était.—Ah! mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer les fenêtres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle prononça ces paroles, l'émotion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup la jeune Blanche.—Vous semblez effrayée, Dorothée, lui dit-elle; qui donc vous fait si peur?—Non, non, je ne suis pas effrayée, mademoiselle, répliqua Dorothée en hésitant et tâchant de paraître calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.—Je suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au château, mademoiselle, continua Dorothée. Il a été désert bien des années: cela faisait trembler. A présent le château ressemblera un peu à ce qu'il était du temps que ma pauvre dame était vivante. Blanche demanda combien il s'était passé de temps depuis la mort de la marquise.—Hélas! mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothée, que j'ai cessé de compter les années. Le château, depuis cette époque, m'a toujours paru en deuil, et je suis sûre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs cœurs. Mais vous vous êtes égarée, mademoiselle; voulez-vous revenir à l'autre partie de la maison?

Blanche désira de retourner au côté habité; et comme tous les passages étaient complétement obscurs, Dorothée la mena par dehors, en côtoyant le bâtiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle Béarn.—Où avez-vous donc été si longtemps? lui dit celle-ci. Je commençais à croire que quelque aventure surprenante vous était arrivée, et que le géant de ce château enchanté, l'esprit qui sans doute y revient, vous avait jetée par une trappe en quelque voûte souterraine, d'où vous ne reviendriez jamais.—Non, répondit Blanche en riant; vous paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne toutes.—Eh bien, je consens à les achever, pourvu qu'un jour je puisse les raconter.—Ma chère mademoiselle Béarn, dit Henri qui entrait, les revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer de vous faire taire. Nos revenants sont trop civilisés pour condamner une dame à un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit.

Mademoiselle Béarn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il était bien changé! Il s'est écoulé bien des années depuis cette époque, dit-il; les grands traits du site sont les mêmes, mais ils me font une impression bien différente de celle que je sentais autrefois.—Est-ce que ce théâtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agréable qu'aujourd'hui? cela me semble à peine possible. Le comte la regarda avec un sourire mélancolique; il était autrefois aussi délicieux à mes regards, qu'il l'est maintenant aux vôtres. Le paysage n'a pas changé; mais j'ai changé, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prêtait son coloris à la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chère Blanche, vous revenez en ce lieu après en avoir été absente pendant plusieurs années, vous vous rappellerez peut-être les sentiments de votre père, et vous les comprendrez alors.

Les fatigues de la journée engagèrent la compagnie à se séparer de bonne heure. Blanche, à travers une longue galerie boisée de chêne, se rendit à son appartement. Il était spacieux, fort élevé, les fenêtres gothiques en étaient hautes, et son air lugubre n'était pas propre à dédommager de la position écartée où il se trouvait. La jeune fille fit une prière plus fervente que jamais elle n'en avait prononcé sous les tristes voûtes du cloître. Elle resta en contemplation, jusqu'à ce que, vers minuit, l'obscurité s'étendît sur toute la contrée; alors elle se coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent seuls la santé, le bonheur et l'innocence!

Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps après l'heure que la veille elle avait si impatiemment désirée: sa femme de chambre, fatiguée du voyage, ne l'appela que pour déjeuner. Ce désagrément fut oublié bien vite, quand, en ouvrant la fenêtre, elle vit d'un côté la grande mer étincelante aux rayons du matin, les voiles légères, et les rames qui fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fraîcheur, les vastes plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'éclat du jour.

En respirant cet air si pur, la santé s'épanouit sur ses joues, et la gaieté pétilla dans ses yeux.

Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent? L'hommage d'un cœur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais senti tant de dévotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passées au couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici. Je regarde autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon cœur.

En disant ces mots, elle quitta la fenêtre, parcourut la galerie, et se trouva dans la salle du déjeuner, où le comte était déjà. La gaieté d'un soleil brillant avait dissipé sa tristesse; le sourire était sur ses lèvres: il parla à sa fille avec sérénité, et le cœur de Blanche répondit à cette douce disposition. Henri, bientôt après, la comtesse et mademoiselle Béarn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir l'influence de l'heure et du lieu.

Henri et Blanche.

On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet par son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement dans la partie moderne, construit avec élégance; les fenêtres ouvraient sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment la vue des affreuses Pyrénées.

Blanche, pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre sous laquelle elle errait fit céder peu à peu la gaieté à des impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un couvert impénétrable, dont les branches s'entrelaçaient, et sous lequel les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le gazon; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage: le hêtre, l'acacia, le frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et des cyprès, tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la légèreté du liége et à la grâce du peuplier.

Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin, et, l'impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des pas approchaient; une lumière brillait sous une porte à l'extrémité du passage, et une personne l'ouvrit avec précaution, et ne s'aventura pas plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer; Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir elle reconnut la vieille concierge.

—Ah! ma chère demoiselle, c'est vous! dit Dorothée; comment avez-vous pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait été moins préoccupée de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la résidence du concierge, et Dorothée la pria de s'asseoir et de se rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la découverte qu'elle en avait faite elle annonça le désir de se l'approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne aux beautés du paysage, soit que l'habitude lui eût rendu moins touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu'elle avait trouvée fermée au bout de la galerie. Dorothée répondit qu'elle donnait sur une enfilade d'appartements où depuis maintes années on n'était point entré.—C'est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je n'ai pas eu la force d'y pénétrer depuis ce temps-là.

Blanche, qui désirait voir cet appartement, s'abstint de le demander à Dorothée, parce qu'elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes, et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s'y réunit en bonne disposition, excepté la comtesse.

La gaieté qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modéra lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si immense étendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarquée qu'avec ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau.

Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de l'océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger; un zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la côte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la propriété autant que le plaisir d'une vive admiration.

A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et romantique. Le comte y avait fait porter du café et des rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les sinuosités du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la circonférence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les domestiques donnaient du cor et d'autres instruments à vent, dont les sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les vagues. Blanche ne craignait plus; une délicieuse tranquillité s'était emparée d'elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, même comme objets de comparaison.

Après une assez longue promenade, la famille revint au village et s'embarqua. La beauté de la soirée l'engagea à prolonger sa course, et à s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui jusqu'alors avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames. Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait à voir plonger les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau du paysage, sans en défigurer l'harmonie.

Au-dessus de l'obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent fait silence elle entendit un chœur de voix.

—Quelles voix sont-ce là? dit le comte en regardant autour de lui, et prêtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.—C'est une hymne des vêpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent.

—Nous sommes donc près d'un monastère? dit le comte; et le bateau ayant doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était bâti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la côte était basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de l'édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les cloîtres, et un côté de la chapelle; une arcade vénérable, qui autrefois joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors, restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l'édifice. On ne voyait au delà que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles, et les fenêtres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de brioine, qui retombaient comme des guirlandes.

Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumière et d'ombre que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs voix qui chantaient posément s'éleva tout à coup derrière. Le comte fit arrêter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vêpres, et l'orgue se mêlant à leurs voix les soutenait, et donnait au chant une harmonie imposante. Le chœur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrés, et enfin on cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du cloître, et passa dans le bois pour faire le tour de l'édifice.

La comtesse fut la première à retrouver la parole.—Cette hymne et ces religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons arrivés.

Le comte leva les yeux, et s'aperçut qu'une tempête menaçante avait avancé les ténèbres. Elle se formait à l'orient, et la pesante obscurité qu'elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. A mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.

L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn; leurs cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte, et tantôt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre, qui ébranlaient les airs.

Le bateau s'arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile. L'ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère; cependant les femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique rapporta une réponse qui respirait tout à la fois l'hospitalité et l'orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on traversa promptement la pelouse à cause d'une abondante pluie, et l'on fut reçu par la supérieure, qui d'abord étendit la main et donna sa bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques religieuses, toutes vêtues de noir et voilées de blanc. Le voile de l'abbesse pourtant était à demi relevé, et découvrait une dignité douce, que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche, et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec Henri restèrent au parloir.

L'abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse.

Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en passant près d'une fenêtre, jeta un regard à l'horizon, et l'éclat subit d'un éclair qui pénétra le vaste abîme des flots lui fit distinguer le vaisseau qu'elle avait déjà remarqué: il s'agitait au milieu d'une mer écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout à coup s'élevait jusqu'aux nues.

Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire venir des voitures. Elles arrivèrent à la fin de l'office. La tempête était moins violente: le comte et sa famille retournèrent au château. Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage l'avaient trompée sur la distance. C'était la cloche de ce monastère qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent empêchée.

En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se réunirent au salon; mais à peine y étaient-ils, que, dans un intervalle d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal de détresse d'un vaisseau: il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la Méditerranée, mais la mer était enveloppée d'épaisses ténèbres, et le fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la barque, et, toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments, les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolèrent avec eux. La foudre s'élança des nues, avec un déchirement effroyable; mais l'éclair qui la précédait, et qui avait frappé l'immensité des flots, avait laissé voir une chaloupe luttant avec effort contre les vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un second éclair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile, et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec un regard de douleur où se peignaient l'effroi et la compassion. Ce moyen n'était pas nécessaire pour toucher le cœur du comte: il regardait la mer avec une expression de pitié; mais, voyant bien qu'un bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il défendit d'en risquer un, et fit porter des torches sur les pointes des rochers.

Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s'avancer à la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres, dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumières, descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et appelaient à grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets, leurs faibles voix, qui s'efforçaient de répondre, et qui, par intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré insupportable; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri, accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l'ancre au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu'il s'entr'ouvrirait peut-être avant que l'équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu'il recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont, Ludovico et Annette, qui, s'étant embarqués à Livourne, et étant arrivés à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême affabilité. Emilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir à ce qu'elle sortît du château. Il est bien vrai qu'après tant d'effroi et de fatigue, elle aurait pu difficilement aller plus loin.

Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Emilie fut nommée à la famille du comte, et l'hospitalité obligeante avec laquelle on la reçut dissipa l'embarras léger où son entrée l'avait mise. On se mit à table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait sur le salut des étrangers, qu'elle avait plaints si sincèrement, remontèrent peu à peu les esprits d'Emilie. Dupont, délivré de la crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la différence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prête à les engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient l'abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus obligeant.

Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se félicitait de sa délivrance et de celle de Ludovico; enfin elle éveillait le rire et la gaieté dans cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu'elle, mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de retenir Annette. A la fin, les éclats de rire furent entendus de la chambre de madame; elle envoya savoir d'où venait ce vacarme, et recommander le silence.

Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie réveillait d'intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient arrivés, les souffrances qu'elle avait éprouvées depuis son départ, se représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu'à l'image de Valancourt. Savoir qu'elle habitait la même terre après une séparation si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle passait ensuite à l'inquiétude, à l'anxiété, quand elle considérait l'espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu'elle avait reçue, et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer contre son repos et son bonheur; mais cette pensée, que Valancourt n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oubliée, était si terrible pour son cœur, qu'elle ne pouvait s'y arrêter. Elle se détermina à l'informer dès le lendemain qu'elle était arrivée en France. Une lettre d'elle était presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin l'espoir d'apprendre bientôt qu'il était bien portant, qu'il était peu éloigné d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.

CHAPITRE XXXV.

Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à prolonger son séjour au château.—Vous concevez, ajouta Blanche, combien je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est que l'amie de maman.

Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa fille aux premières impressions.

Il avait observé Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M. Dupont lui avait parlé d'elle avait même confirmé sa présomption; mais très-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter l'abbesse, et, si son témoignage répondait à son désir, il voulait inviter Emilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous ce rapport, l'agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d'obliger l'orpheline Emilie; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt.

Le lendemain matin, Emilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette circonstance pouvait le retenir auprès d'Emilie. Il ne pouvait, au fond de son âme, entretenir l'espérance qu'elle répondît jamais à sa vive affection; mais il n'avait pas le courage de travailler à la vaincre.

Emilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son cœur, avait pu le désirer.

En rentrant au château, Blanche conduisit Emilie à la tour qu'elle aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait déjà visitées. Emilie s'amusa à en examiner les distributions, à considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à les comparer avec ceux du château d'Udolphe, qui étaient cependant plus vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui était autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intérêt extrême; elle la regardait même avec tant d'attention, qu'à peine entendait-elle ce qu'on pouvait lui dire.

Emilie, placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit avec surprise beaucoup d'objets dont sa mémoire gardait le souvenir; les champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traversés avec Voisin un soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu'elle avait alors évité, et sur lequel il avait tenu d'étranges discours.

Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta quelque temps en silence, et se rappela l'émotion qu'avait montrée son père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu'elle avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si ridicule, lui revenait à l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage, elle demanda à Dorothée si l'on entendait encore de la musique à minuit, comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien.

—Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.—Vraiment, dit Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?—Ah! mademoiselle, on a assez cherché; mais qui peut suivre un esprit?

Emilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait souffert par la superstition elle résolut alors d'y résister. Néanmoins, en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur ce point à sa curiosité. Blanche, qui jusqu'alors avait écouté en silence, demanda ce que c'était que cette musique, et depuis quand on l'entendait.

Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Emilie se sentait portée à en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle avait trouvées sans dessein dans les papiers qu'elle avait détruits par obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu'ils semblaient avoir, presque autant qu'à l'horrible objet découvert sous le funeste voile.

Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu'elle avait voulu dire, l'avait priée, en se retrouvant auprès de la porte fermée, de lui faire voir tous les appartements.—Ma chère demoiselle, lui répondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne maîtresse; il serait affreux pour moi d'y entrer. De grâce, ne me le demandez pas.—Non, certainement, répondit Blanche, si c'est votre véritable raison.—Hélas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des années qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui arriva alors, comme si c'était hier. Plusieurs choses très-nouvelles sont sorties de ma mémoire; mais les anciennes, je les vois comme dans une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie elle reprit en regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me souviens qu'elle était aussi fraîche, et qu'elle avait le même sourire. Pauvre dame! qu'elle était gaie, lorsqu'elle fit son entrée ici!

Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche. Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser davantage, et s'efforça d'attirer l'attention de sa jeune amie sur quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y promenaient; elles allèrent les y joindre.

Quand le comte aperçut Emilie, il avança vers elle, et la présenta à la comtesse d'une manière si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela à Emilie l'idée de son propre père.

Avant d'avoir achevé ses remercîments pour l'hospitalité qu'elle avait reçue, et d'avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent, elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de sincérité, que, malgré le désir qu'elle avait de revoir ses anciennes amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d'un père chéri, elle consentit à rester quelques jours.

Elle écrivit néanmoins à l'abbesse pour l'informer de son arrivée, et lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit aussi à M. Quesnel et à Valancourt; et comme elle ne savait où adresser précisément cette dernière lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le frère du chevalier.

Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Emilie à la chaumière de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé d'amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu'elle avait faite ne pouvait cesser de lui être sensible: elle se livra avec une douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie sans reproche.

Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre où Saint-Aubert était mort; et après une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa famille elle sortit de la chaumière.

Pendant les premiers jours qu'elle passa au château de Blangy, elle vit avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le détournait de s'éloigner d'elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu'elle le pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort. L'abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le plaindre; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de Dupont, il ne s'opposa que faiblement au désir qu'il témoigna de quitter le château de Blangy dès le lendemain; il lui fit promettre d'y venir passer avec lui un temps plus long, quand son cœur serait en repos. Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes qualités, et était très-reconnaissante de ses services; elle éprouva une tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore fait.

Peu de jours après, Emilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir. L'abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà donné des preuves; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce couvent, qu'elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs: mais il s'en mêlait d'autres; elle rendait grâces au ciel de l'avoir fait échapper à tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui restaient; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses larmes, sa douleur n'avait plus la même amertume.

Quelque temps après son arrivée au monastère, Emilie reçut une lettre de son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne et à ses questions sur ses affaires qu'il avait prétendu gérer en son absence. Elle s'était informée surtout du bail de la vallée, qu'elle désirait habiter si sa fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche comme elle s'y était attendue; elle n'exprimait ni intérêt pour ses souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y était dérobée. Quesnel ne perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l'égard du comte Morano, qu'il affectait de représenter comme riche et homme d'honneur; il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu'à ce moment il s'était reconnu si inférieur; il était laconique sur les intérêts pécuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme du bail de la vallée expirait; il ne l'invitait point à venir chez lui, et ajoutait que ne pouvant, dans l'état de sa fortune, habiter la vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire.

Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille Thérèse, la servante de son père. Par post-scriptum, M. Quesnel parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé la majeure partie de son bien; il annonçait que ses affaires étaient au moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait dû s'y attendre. La lettre contenait encore un billet à l'ordre d'Emilie, pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.

La tranquillité du monastère, la liberté qu'on lui laissait de parcourir les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu l'esprit d'Emilie; cependant elle éprouvait quelque inquiétude au sujet de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir enfin sa réponse.

CHAPITRE XXXVI.

Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne à qui exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les yeux s'animassent à son sourire, ou dont les regards pussent réfléchir son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt, prolongé au delà du temps où sa réponse aurait pu arriver d'Estuvière, pénétrait Emilie d'une inquiétude si cruelle qu'elle fuyait la société, et eût voulu différer le moment de s'y réunir, jusqu'à celui où ses peines seraient calmées. Le comte et sa famille la pressèrent cependant si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait à la solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle retourna au château de Blangy: l'amitié du comte de Villefort encouragea Emilie à lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et à le consulter sur la manière de les recouvrer: il n'y avait pas de doute que la loi ne fût en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en occuper, et lui offrit même d'écrire à un avocat d'Aix, sur l'avis duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut acceptée par Emilie; et les procédés obligeants qu'elle éprouvait chaque jour l'eussent encore une fois rendue heureuse, si elle eût pu être certaine que Valancourt se portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait passé plus d'une semaine au château sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que, si Valancourt n'était pas chez son frère, il était fort douteux que la lettre qu'elle lui avait écrite lui fût parvenue, et cependant une inquiétude, une crainte qu'elle ne pouvait modérer, troublaient absolument son repos. Elle repassait tant d'événements qui, depuis sa captivité à Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle était quelquefois si frappée de la crainte, ou que Valancourt n'existât plus, ou qu'il n'existât plus pour elle, que même la compagnie de Blanche lui devenait insupportable. Elle restait seule des heures entières au fond de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient de le faire sans incivilité.

Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite boîte qui contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses qu'elle avait faites pendant son séjour en Toscane; mais ces derniers objets l'intéressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les chagrins de l'absence. Leur effet n'était plus le même; elles augmentaient les angoisses de son cœur; elle songeait que peut-être Valancourt avait pu céder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue même de son écriture lui rappela tant de souvenirs pénibles, que, ne pouvant achever la première lettre, elle resta la tête appuyée sur sa main, et donna cours à des flots de larmes. A cet instant, la vieille Dorothée entra chez elle pour l'avertir que l'on dînerait une heure plus tôt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hâta de ramasser ses papiers, mais Dorothée avait remarqué son agitation et ses larmes.

—Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle; vous qui êtes si jeune, avez-vous des sujets de chagrin?

Emilie tâcha de sourire, mais elle ne pouvait parler.

—Hélas! ma chère demoiselle, quand vous serez à mon âge, vous ne pleurerez pas pour des bagatelles. Sûrement rien de sérieux ne peut vous affliger?—Non, Dorothée, rien d'important, répliqua Emilie. Dorothée se baissa pour relever quelque chose, et s'écria soudain:—Vierge Marie! que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise près de la table.—Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarmée de son cri, et regardant autour d'elle.—C'est elle-même! dit Dorothée, c'est elle-même! et justement comme elle était peu de temps avant sa mort.

Emilie, encore plus effrayée, craignit que Dorothée n'eût un accès de délire, et la pria de s'expliquer.—Ce portrait, lui dit-elle, où l'avez-vous trouvé? c'est ma bien-aimée maîtresse; c'est elle-même!

Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait trouvée dans les papiers que son père lui avait ordonné de brûler; c'était sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si tendres. Se rappelant à ce sujet les circonstances de sa conduite qui l'avaient tant surprise, l'émotion d'Emilie s'augmenta à un tel excès, qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothée; elle tremblait des réponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle était certaine que ce portrait fût celui de la marquise.

—Ah! mademoiselle, répondit-elle, comment m'eût-il frappée à ce point, s'il n'était pas l'image de ma maîtresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en reprenant la miniature, voilà bien ses yeux bleus, ce regard si caressant et si doux! Voilà son expression quand elle avait rêvé seule quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais elle ne voulut se plaindre! Voilà cet air de patience et de résignation qui me fendait le cœur, et qui me la faisait adorer!—Dorothée, dit Emilie, je prends à cette affliction un intérêt plus grand que peut-être vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage à satisfaire ma curiosité; elle n'est pas frivole.—Ah! mademoiselle, repartit Dorothée, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien des années que ce malheur est arrivé, et je n'ai jamais aimé à parler de madame la marquise qu'à mon mari. Il était dans la maison aussi bien que moi, et savait par moi des détails que tout le monde ignorait. J'étais auprès de madame dans sa dernière maladie: j'en sus, j'en entendis autant et plus que M. le marquis lui-même. Aimable sainte! Comme elle était patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec elle.—Dorothée, interrompit Emilie, vous pouvez être sûre que ce que vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.—Et vous, mademoiselle, ne me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tombé dans vos mains, et les motifs de votre curiosité au sujet de ma maîtresse?—Non, Dorothée, répliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons particulières pour garder le silence, au moins jusqu'à ce que j'en sache davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma curiosité dans l'idée que je pourrai satisfaire la vôtre. Ce que je ne veux pas découvrir ne m'intéresse pas seule. Autrement je craindrais moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je désire que par confiance en mon honneur.—Eh bien! mademoiselle, dit Dorothée après l'avoir regardée longtemps, vous montrez un si grand intérêt; ce portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si réellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses que je n'ai dites à personne qu'à mon mari, quoique beaucoup de gens en aient soupçonné une partie. Je vous dirai les détails de la mort de madame, mes idées à ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous les saints!...

Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais révéler sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.—J'entends la cloche qui sonne le dîner, mademoiselle, dit Dorothée, il faut que je parte.—Quand vous reverrai-je? demanda Emilie.

Dorothée réfléchit et lui dit:—Si l'on sait que je viens chez vous, cela donnera de la curiosité, et cela me ferait de la peine. Je viendrai quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en ai bien long à dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand tout le monde dormira.

Emilie se hâta de descendre.

Le soir, le comte et sa famille, excepté la comtesse et mademoiselle Béarn, allèrent se promener dans les bois, pour partager la joie des paysans.

Les ménétriers, assis à terre au pied des arbres, semblaient participer eux-mêmes à la gaieté que répandaient leurs instruments; c'étaient le galoubet et une espèce de longue guitare. Il y avait, en outre, un enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, à moins que, jetant son instrument, il ne se mêlât aux danseurs, et, par ses gestes ridicules, ne redoublât les éclats de rire et le mouvement de cette fête rustique.

Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libéralité avait contribué: Blanche prit part à la danse avec un jeune gentilhomme du voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle était trop triste pour participer à tant de gaieté. Cette fête lui rappelait celle de l'année précédente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et l'événement affreux qui l'avait terminée.

Remplie de ce souvenir, elle s'éloigna de la danse, et s'enfonça lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempéraient sa mélancolie; la lune répandait à travers le feuillage une lumière mystérieuse; l'air était doux et frais: Emilie, absorbée dans sa rêverie, allait toujours, sans prendre garde à la distance; elle s'aperçut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un silence absolu régnait autour d'elle; Emilie se trouva près de l'avenue, où, la nuit de l'arrivée de son père, Michel avait cherché à lui procurer un asile. Cette avenue était presque aussi sauvage, presque aussi désolée qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait été si occupé de réparations indispensables, qu'il avait négligé celles-là; la route était encore brisée, et les arbres encore encombrés par des branchages.

En considérant le chemin, elle se rappela les émotions qu'elle y avait souffertes, et tout à coup se représenta la figure qu'elle avait vue se dérober dans les arbres, et qui n'avait pas répondu aux appels répétés de Michel; elle éprouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue alors. Il n'était pas impossible que les bois servissent de repaire à des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha à retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient de l'avenue. Eloignée encore des paysans, dont elle n'entendait ni les voix, ni la musique, elle précipita sa course. La personne qui la suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et ralentit sa marche pour qu'il pût la rejoindre; il exprima quelque surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agréments du clair de la lune l'avaient égarée plus loin qu'elle ne l'avait compté. Une exclamation échappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu Valancourt, c'était lui-même: la rencontre fut telle qu'on peut l'imaginer entre deux personnes si chères l'une à l'autre, et depuis si longtemps séparées.

Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt semblait oublier lui-même qu'il existât au monde une autre personne qu'Emilie; et Henri, surpris, considérait cette scène en silence.

Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle n'avait pas le temps d'y répondre. Elle apprit que sa lettre avait été envoyée à Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre enfin lui était parvenue, et qu'il était parti sur-le-champ pour se rendre en Languedoc. En arrivant au monastère, d'où elle avait daté sa lettre, il avait, à son extrême regret, trouvé les portes fermées pour la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il était retourné à son auberge pour lui écrire, il avait rencontré Henri, qu'il avait intimement connu à Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il n'espérait voir que le lendemain.

Emilie, Valancourt et Henri retournèrent à la pelouse: ce dernier présenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant qu'ils s'étaient déjà vus. On l'invita à partager les divertissements de la soirée; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les danseurs à la fête, se plaça auprès d'Emilie, et put l'entretenir sans contrainte. Les lumières suspendues sous les arbres permirent à Emilie de considérer cette figure, dont pendant son absence elle avait essayé de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'était plus la même. Elle pétillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle avait perdu beaucoup de cette simplicité, et quelque chose de cette bonté franche qui en faisaient le principal caractère: c'était toujours pourtant une figure intéressante. Emilie croyait voir dans les traits de Valancourt un mélange d'inquiétude et de mélancolie. Il tombait quelquefois dans une rêverie passagère, et semblait faire effort pour en sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espèce de frémissement semblait agiter son âme: il retrouvait dans Emilie la même bonté, la même beauté simple, qui l'avaient enchanté quand il l'avait connue. Le coloris de son teint avait un peu pâli, mais la douceur s'y peignait toujours, et cette teinte mélancolique, mêlée à son sourire, le rendait encore plus touchant.

Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était partie de France; et les deux amants se livrèrent sans réserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop longue séparation.

Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des allées du jardin. Ils parlèrent de la fête, et vinrent à nommer Valancourt.—Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela était vrai.—On me le présenta à Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord très-content. Il s'arrêta. Emilie tremblait, désirait d'en apprendre davantage, et craignait de montrer au comte l'intérêt qu'elle y pouvait prendre.—Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous connaissez monsieur Valancourt?—Puis-je, monsieur, vous demander le motif de cette question, et, j'y répondrai aussitôt?—Sûrement, dit le comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien évident que M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment, je parle avec sincérité: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant préféré et écouté.—Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en tâchant de calmer son émotion.—Parce que, dit le comte, je ne pense pas qu'il en soit digne. Emilie agitée le pria de s'expliquer mieux.—Je le ferai, répondit-il, si vous êtes bien convaincue que le vif intérêt que je prends à vous m'a seul engagé à vous en parler.—Je le crois, monsieur, dit Emilie.—Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent connaissance chez un de leurs camarades, où moi-même je le rencontrai. Je l'invitai à venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une espèce d'hommes, rebut de la société, qui vivent du jeu et passent leur vie dans la débauche. Je connaissais seulement quelques parents du chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.—Non, monsieur, lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au désespoir.—Seulement! reprit le comte. J'appris bientôt que ses liaisons l'avaient entraîné dans un cours de dissipation, et dont il ne paraissait pas avoir le pouvoir ou la volonté de se retirer. Il perdit au jeu une somme énorme; ce goût devint une passion, il s'y ruina. J'en parlai avec intérêt à ses parents; ils m'assurèrent que leurs remontrances avaient été vaines, et qu'ils étaient fatigués d'en faire. J'appris ensuite qu'en considération de ses talents pour le jeu, presque toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrêtait pas le succès, on l'avait initié aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part dans certains profits.—Impossible! dit soudain Emilie. Mais pardonnez-moi, monsieur, je sais à peine ce que je dis; pardonnez à ma douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal informé; le chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenimé ces rapports.—Je voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma conviction, et l'intérêt que je prends à votre bonheur, qui aient pu m'engager à vous les répéter.

Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt, qui avaient découvert tant de remords, et semblaient confirmer les discours du comte. Après une longue pause, le comte lui dit:—Je m'aperçois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.—Quel danger appréhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prévenir, confiez-vous à mon honneur.—Je me confie, sans doute, à votre honneur, dit le comte; mais puis-je aussi me fier à votre courage? Croyez-vous pouvoir résister aux prières d'un amant aimé, qui, dans sa douleur, voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa félicité?—Je ne serai pas exposée à une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus estimer: cependant je donne ma parole.—Je vous dirai donc tout, reprit le comte: la conviction est nécessaire à votre paix future, et ma confidence tout entière est le seul moyen de vous la donner.—Je ne doute pas, monsieur, des faits dont vous avez été témoin, ou que vous affirmez, dit Emilie en succombant à sa douleur; le chevalier peut-être a été jeté dans des excès où il ne tombera plus; si vous aviez connu la pureté de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrédulité actuelle.—Le chevalier peut-être se corrigerait pour un temps, mais il retournerait bientôt à ce funeste penchant. Je crains la force de l'habitude, je crains même que son cœur ne soit corrompu. Et pourquoi voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il paraît avoir pris le goût de tous les plaisirs honteux.

Le comte hésita, et se tut; Emilie, presque hors d'état de se soutenir, attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore à dire. Il se fit un très-long silence; le comte, visiblement agité, dit enfin:—Ce serait une délicatesse cruelle que de persister à me taire; je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont fait conduire dans les prisons de Paris; il en a été retiré, m'ont dit des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitté Paris.

Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperçut qu'elle tombait de son siége: il la soutint; elle était évanouie; il éleva la voix pour appeler du secours: ils étaient fort loin du château; il craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'était pourtant le seul parti à prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il s'efforça d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher de l'eau. Il était fort embarrassé, n'ayant rien pour apporter cette eau; mais tandis qu'il la considérait avec une extrême inquiétude, il crut voir dans ses traits qu'elle commençait à respirer.

Il se passa néanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprît connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effrayé, et lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si connue, Emilie rouvrit les yeux; mais à l'instant elle les referma, et perdit encore connaissance.

Le comte, avec un regard sévère, fit signe à Valancourt de se retirer. Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui présentait l'eau qu'on avait apportée. Le comte répéta son geste, et l'accompagna de quelques paroles; Valancourt répondit par un regard plein d'un profond ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu'à ce qu'Emilie fût remise, et ne permit plus que personne s'approchât: mais à l'instant sa conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression d'une profonde douleur la réprima bientôt; et le comte en le remarquant sentit plus de pitié que de colère. Emilie, qui avait repris ses sens, en fut tellement touchée, qu'elle se mit à pleurer amèrement: elle tâcha de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le comte et Henri, avec qui Valancourt était entré dans le parc, et elle reprit le chemin du château sans rien dire à Valancourt.

Emilie se détermina secrètement à retourner au couvent, pour y passer un jour ou deux. Dans l'état où elle était, la société, surtout celle de la comtesse et de mademoiselle Béarn, lui devenait insupportable. Elle espérait que la solitude du cloître et la bonté de l'abbesse l'aideraient à reprendre un peu d'empire sur elle-même, et à soutenir le dénoûment qu'elle ne prévoyait que trop.

CHAPITRE XXXVII.

On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait à la voir. Elle devina que Valancourt était chez lui. En approchant de la bibliothèque, où elle imaginait qu'il devait être, son émotion devint si forte, que, n'osant encore paraître, elle retourna dans le vestibule pour calmer son agitation. S'étant enfin remise, elle entra dans le cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levèrent tous deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira.

Emilie restait les yeux baissés, ne pouvant parler, et respirant à peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprès d'elle; il soupirait et gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:—J'ai désiré vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude où m'a plongé votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en éclaircir une partie. Je m'aperçois que j'ai des ennemis, Emilie, des ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharnés à le détruire. Je m'aperçois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments pour moi.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres. Emilie ne put répondre. Il ajouta:—Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point?

Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son émotion, et prit celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il s'en aperçut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'espérance pénétra rapidement au fond de son âme.—Eh quoi! vous me plaignez, s'écria-t-il; vous m'aimez encore! vous êtes toujours mon Emilie! souffrez que j'en croie vos larmes.—Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je encore vous aimer? Croyez-vous être encore ce même Valancourt estimable que j'aimais autrefois?—Que vous aimiez autrefois! s'écria-t-il. Le même! le même! Il s'arrêta dans l'excès de son émotion et reprit douloureusement:—Non, je ne suis plus le même; je suis perdu, je ne suis plus digne de vous!

Il couvrit encore son visage. Emilie était trop touchée d'un aveu si sincère pour pouvoir répondre aussitôt. Elle luttait contre son cœur; elle sentait le danger de se fier longtemps à sa résolution en la présence de Valancourt. Elle était empressée de terminer une entrevue qui les désolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce serait probablement la dernière, tout son courage l'abandonnait; elle ne sentait plus que sa tendresse et sa douleur.

Valancourt, pendant ce temps, dévoré de remords et de chagrin, n'avait ni le pouvoir ni la volonté d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine paraissait-il sensible à la présence d'Emilie. Son visage était caché, sa poitrine soulevée de sanglots.

—Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les détails de votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous séparer, et je vous vois pour la dernière fois.—Non, s'écria Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas penser à me rejeter de vous pour toujours.—Il faut nous séparer, répéta Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une nécessité.—C'est la décision du comte, reprit-il avec fierté, ce n'est pas la vôtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se leva à ces mots, et parcourut la chambre à pas précipités.—Laissez-moi vous désabuser, dit Emilie non moins émue; la décision est de moi; mon repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous étais chère?—Si vous m'étiez chère! s'écria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis moins disposé à l'horreur de me séparer de vous qu'à celle de vous envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruiné, ruiné sans ressource; je suis accablé de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de Valancourt étaient égarés quand il disait ces mots; ils prirent à l'instant l'expression d'un affreux désespoir. Emilie fut forcée d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, résister à sa propre douleur et lutter contre elle-même. Je ne prolongerai pas, dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait être heureuse. Valancourt, adieu.—Non, vous ne partirez pas, dit-il impétueusement; vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte. Emilie, effrayée par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix douce:—Vous avez reconnu vous-même que nous devions nous séparer; si vous désirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnaîtrez encore.—Jamais, jamais! s'écria-t-il. J'étais un insensé quand j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes fautes, mais le comte est la barrière qui nous sépare, il ne sera pas longtemps un obstacle à ma félicité.—C'est à présent, dit Emilie, que vous parlez en insensé: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il est mon ami, cette considération seule devrait vous le faire regarder comme le vôtre.—Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demandé de préférer M. Dupont; Dupont qui, dites-vous, vous a ramenée d'Italie, Dupont qui, je le dis, moi, m'a ravi votre cœur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger: vous êtes maîtresse de vous-même; ce Dupont peut-être ne triomphera pas longtemps de mon malheur. Emilie, plus épouvantée que jamais de la fureur de Valancourt, lui dit:—Au nom du ciel, soyez raisonnable! Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son défenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que vous-même: je vois plus que jamais que vous n'êtes plus ce Valancourt que j'ai tant aimé.

Il ne répondit point: les bras appuyés sur la table, il gardait un morne silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter.

—Malheureux! s'écria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans m'accuser! Pourquoi fus-je entraîné dans Paris? pourquoi ne me suis-je pas défendu des séductions qui devaient à jamais me rendre méprisable? Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix tendre:—Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous séparions! pouvez-vous abandonner un cœur qui vous aime, comme le mien, un cœur qui, malgré ses erreurs, n'appartiendra jamais qu'à vous! Emilie ne répondit que par ses larmes.—Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pensée que je voulusse vous cacher, pas un goût, pas un plaisir, auxquels vous ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses folies étaient presque effacées de son esprit, elle ne sentait que sa douleur et sa pitié.

—Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois. Le cœur d'Emilie fut en quelque sorte soulagé par cette prière: elle s'efforça de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; néanmoins elle éprouvait de l'embarras en songeant qu'elle était chez le comte, et qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit pourtant, à condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consolé par les deux mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur.

Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du désespoir. La vue d'Emilie avait renouvelé toute l'ardeur de son premier amour; l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient affaiblie que passagèrement. Quand, en recevant sa lettre, il était parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruiné, et il n'avait aucun projet de le cacher à Emilie: il s'affligeait seulement du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer à leur mariage, et ne prévoyait pas que cette information pourrait la conduire à briser tous leurs nœuds. Accablé par l'idée de cette éternelle séparation, et le cœur pénétré de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un état qui approchait de l'égarement; il espérait pourtant encore obtenir d'elle par ses prières, quelque changement de résolution.

Le matin, il fit demander à quelle heure elle le recevrait. Emilie, quand on lui remit ce billet, était avec le comte, et ce fut pour celui-ci un prétexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le désespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage ne l'abandonnât. Emilie répondit au billet, et le comte revint sur le sujet de la dernière conversation. Il parut craindre les sollicitations de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait pour l'avenir, si elle ne résistait à un chagrin actuel et passager: ces représentations répétées pouvaient seules la prémunir contre l'effet de son affection, et elle résolut de suivre ses conseils.

L'heure de l'entrevue à la fin arriva. Emilie se présenta avec un extérieur composé; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes sans pouvoir parler; ses premières phrases furent tour à tour plaintes, prières, reproches contre lui-même; ensuite il dit:—Emilie, je vous ai aimée, je vous aime plus que ma vie; je suis ruiné par ma faute, et cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraîner dans une union malheureuse de misère, que d'endurer, en vous perdant, la punition que je mérite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus être un lâche; je ne chercherai plus à ébranler vos résolutions par les instances d'une passion égoïste. Je renonce à vous, Emilie, et je tâcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortuné, vous pouvez au moins être heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mérite du sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre à vous-même, si votre prudence ne l'eût exigé.