Il s'arrêta un moment. Emilie tâchait de retenir ses larmes; elle était prête à lui dire:—Vous parlez à présent comme vous parliez autrefois. Mais elle garda le silence.—Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes les souffrances que je vous ai causées. Pensez quelquefois à l'infortuné Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues d'Emilie. Il allait retomber dans les accès du désespoir. Emilie s'efforça de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit se lever; il fit un nouvel effort pour maîtriser ses sentiments et calmer ceux d'Emilie.—Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il, sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne pourront ni me séduire ni m'entraîner. Le souvenir de ces pleurs que vous versez pour moi élèvera mon âme au-dessus du danger.
Emilie, un peu consolée par cette assurance, répondit:—Nous nous séparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous à jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous avez recouvré votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire était étouffé par ses soupirs. Après quelques moments, Emilie prononça avec difficulté et émotion:—Adieu, Valancourt, puissiez-vous être heureux! adieu, répéta-t-elle.
—Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se précipita dehors.
Emilie resta dans le fauteuil où il l'avait laissée, le cœur si oppressé qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le bruit s'affaiblissait à mesure qu'ils s'éloignaient. Elle fut tirée de cet état par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En revenant à elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide sur lequel Valancourt avait été assis. Le saisissement et son départ avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et elle reprit la force de regagner sa chambre.
Retournons à Montoni, dont la rage et la surprise firent bientôt place à de plus pressants intérêts. Ses excès et ses déprédations s'étaient tellement multipliés, que le sénat de Venise, alors composé de négociants, malgré sa faiblesse et l'utilité que dans l'occasion il aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut arrêté qu'on travaillerait à anéantir ses forces et à punir ses brigandages. La célérité, la facilité de cette expédition, prévinrent l'éclat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la défaite et l'humiliation de ce cruel persécuteur.
Son esprit était si accablé par ses chagrins, qu'aucun effort de sa raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant qu'Emilie pût se distraire assez de Valancourt pour écouter l'histoire que la vieille Dorothée lui avait promise.
Parmi les étrangers qui étaient venus voir le comte dans son château, étaient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le chevalier de Sainte-Foix. C'était un jeune homme aimable et sensible. Il avait connu Blanche à Paris l'année précédente, et avait conçu pour elle une véritable passion. L'ancienne amitié du comte pour son père, les convenances mutuelles de cette alliance, avaient intérieurement fait désirer au comte qu'elle s'accomplît. Mais trouvant alors sa fille trop jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs éprouver la constance du chevalier, il avait différé d'agréer sa demande, sans pourtant lui ôter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son père, pour réclamer le prix de sa persévérance; le comte l'accorda, et Blanche ne s'y opposa pas.
Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le pavillon, dans les bois, était fort souvent visité; on y soupait quand le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le goût suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec des cors et d'autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon.
Dans tout autre temps, ces parties eussent été délicieuses pour Emilie; trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et très-souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts augmentait sa tristesse à un degré insupportable.
Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le promontoire.
Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des ombres sur l'espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se lever, monta sur l'horizon et revêtit successivement de sa douce lumière les flots, les bois et la tour elle-même. Emilie, pensive, contemplait et rêvait. Tout à coup un son frappe son oreille; c'était la voix et la musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords. L'émotion qu'elle sentit ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'événement: les sons se rapprochèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Emilie écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout à coup elle vit une figure sortir des bois et passer fort près d'elle. La figure passa vite, et l'émotion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant, elle ne distingua presque rien.
Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit. Retirée chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu'à peine elle se sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'élever du corridor; des gémissements se firent entendre distinctement; un corps pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'était, on ne lui répondit point: mais, par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva d'abord de l'usage de ses facultés; mais quand ensuite elle entendit des pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrêtèrent à sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma qu'en montant l'escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un fantôme sur le second carré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle avait vu le revenant. Ce fantôme, d'abord, était resté immobile dans un coin, puis s'était glissé dans l'escalier, et s'était enfin évanoui à la porte de l'appartement qu'Emilie avait visité dernièrement. Un son lugubre avait succédé à ce prodige.
—Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet appartement; ce ne peut être que lui; j'ai fermé la porte moi-même.
La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et était tombée éperdue à la porte d'Emilie.
Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu'elle avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnèrent dans sa chambre, excepté Dorothée, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie était dans l'embarras; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excès de sa superstition. De ce nombre était une semblable apparition qu'elle avait vue dans le même lieu; ce souvenir l'avait fait hésiter avant de monter l'escalier, et avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle que fût sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la communiquer; elle écouta Dorothée attentivement, et n'en eut que plus d'inquiétude.
Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle en détermina une partie à quitter le château et à demander leur congé. Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le dissimuler; et, voulant prévenir l'inconvénient qui le menaçait, il employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce château qu'on prétendait habitée par les revenants; il ne craignait, assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage.
Le comte réfléchit à cette proposition; les domestiques qui l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes et prières pour le dissuader de son dessein.
—Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persévérez, j'accepte, et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.—Je ne désire point de récompense, Excellence, reprit Ludovico, mais votre approbation. Votre Excellence a déjà eu trop de bontés pour moi. Je désire seulement d'avoir des armes, pour être en état de répondre à l'ennemi, s'il paraît.—Une épée ne vous défendra pas contre un esprit, dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent ni barrières, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.—Donnez-moi une épée, monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.—Eh bien, dit le comte, vous aurez une épée, et, de plus, un bon souper. Vos camarades, peut-être, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre.
Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l'esprit des auditeurs. Ils résolurent d'attendre l'événement qui allait suivre la témérité de Ludovico.
Après le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une épée.—Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste pas un revenant dans le château.—Ludovico reçut l'épée avec un salut respectueux: Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m'engage à ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette demeure.
Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l'attendaient pour l'accompagner jusqu'à l'appartement du nord: on demanda les clefs à Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l'escalier, plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d'aller plus loin; les autres montèrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure, et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que s'il eût travaillé à quelque opération magique.
Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la clef; Dorothée restait par derrière: on la rappela, elle ouvrit lentement; mais quand ses regards eurent pénétré dans l'intérieur obscur de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte, Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l'appartement; Ludovico tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille remplie des provisions du brave aventurier.
Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d'entrée où rien ne justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde; un calme profond y régnait; ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait s'établir.
—Il y en a encore d'autres, Excellence, lui dit Ludovico; on dit que dans l'une il y a un lit, c'est là que je passerai la nuit pour y dormir, si je me trouve fatigué.
Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé en voyant l'air funéraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du lit avec émotion, et le trouvant couvert d'un velours noir:—Que signifie ceci? dit-il.—J'ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico, que madame la marquise de Villeroi était morte en ce lieu même, et qu'on l'y avait déposée jusqu'à l'heure de son enterrement. Ce drap de velours couvrait sans doute le cercueil.
Le comte ne répondit rien; mais il devint rêveur et parut fort ému; se tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton sérieux si réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit. Si vous craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries de vos camarades.
Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient partager son âme. L'orgueil à la fin l'emporta; il rougit, et n'hésita plus.
—Non, monsieur, non, dit-il, j'achèverai ce que j'ai commencé, et je suis pénétré de votre attention. Je vais faire du feu dans la cheminée, et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon temps.—Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si vous ne dormez pas?—Quand je serai fatigué, monsieur, reprit Ludovico, je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui m'amusera.—Bon, dit le comte; j'espère que rien ne vous troublera. Mais si pendant la nuit vous aviez de plus sérieuses craintes, venez me trouver à mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et votre courage pour craindre de vous voir épouvanté par quelque crainte frivole. Cette chambre, son obscurité, son isolement, ne vous causeront pas de fausses terreurs. Demain j'aurai à vous remercier d'un important service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit.—Oui, monsieur, je m'en souviendrai. Bonsoir, Excellence; laissez-moi vous éclairer.
Il éclaira le comte et Henri jusqu'à la dernière porte. Un des domestiques, dans son effroi, avait laissé une lampe sur le palier. Henri la prit, et donna le bonsoir à Ludovico. Celui-ci répondit respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant à la chambre à coucher, il examina avec plus de soin toutes les pièces qu'il fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cachât pour l'effrayer. Personne, excepté lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurité le glaça. Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir. En se retournant, il aperçut une lumière et sa figure que réfléchissait un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurément sur la même glace; il ne s'arrêta pas à les examiner. S'avançant promptement dans la chambre à coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il l'ouvrit. Tout était tranquille. Ses yeux se portèrent sur le portrait de la feue marquise; il le considéra longtemps avec surprise et attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre. Il alluma un bon feu. La flamme pétillante ranima ses esprits, qui commençaient à s'affaiblir par l'obscurité et le silence. On n'entendait alors que le vent qui sifflait à la fenêtre. Ludovico prit une chaise, mit une table auprès du feu, prit une bouteille de vin, quelques provisions de sa corbeille, et commença à manger. Quand il eut fait son repas, il mit son épée sur la table; et, n'étant pas disposé à dormir, il tira de sa poche le livre dont il avait parlé. C'était un recueil de vieux contes provençaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe, rapprocha sa chaise, et se mit à lire. L'histoire sur laquelle il tomba captiva bientôt toute son attention.
Le comte, pendant ce temps, était retourné dans la salle à manger, où tout le monde l'attendait. Chacun s'était retiré au cri perçant de Dorothée; et l'on fit mille questions sur l'état de l'appartement. Le comte railla les uns et les autres de leur retraite précipitée et de leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint à cette question: Si les âmes séparées des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si même dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron était d'opinion que le premier effet était probable, et que le second était possible.
CHAPITRE XXXVIII.
Le comte avait très-peu dormi; il se leva de bonne heure; et, pressé d'entretenir Ludovico, il courut à l'appartement du nord. La première porte était fermée en dedans; il fut donc obligé de frapper très-fort, mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considéra l'intervalle qui séparait cette porte de la chambre à coucher, et pensa que Ludovico, las de veiller, était tombé sans doute dans un profond sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune réponse, se retira et alla se promener.
Le temps était sombre; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne répandait qu'une faible lumière; ses rayons combattaient contre les vapeurs qui s'élevaient de la mer et qui promenaient leurs lourdes masses sur le sommet des bois, qu'ornaient alors les teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. La tempête était passée, mais la mer, toujours agitée, mugissait encore. Le comte, à qui ce jour grisâtre et vaporeux ne déplaisait pas, entra dans les bois et s'y promena, enseveli dans une profonde méditation.
Emilie s'était aussi levée de bonne heure, et avait dirigé sa promenade vers le promontoire escarpé d'où on découvrait l'Océan. Les événements du château occupaient son esprit, et Valancourt était aussi l'objet de ses tristes pensées. Elle ne pouvait encore songer à lui avec indifférence; sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui survivait dans son cœur à l'estime. Elle se rappelait l'expression qu'avaient ses regards au moment où il l'avait quittée, le ton de sa voix lorsqu'il lui dit adieu; et si quelque hasard augmentait l'énergie de ses souvenirs elle versait des larmes amères.
Arrivée à la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruinées et se livra à sa mélancolie. Elle observait les vagues à demi cachées par la vapeur, qui venaient en roulant au rivage et répandaient leur mousse légère autour du rocher sur lequel elles se brisaient. Leur bruit monotone et les nuages obscurs qui se balançaient sur les rochers rendaient la scène plus mystérieuse et plus analogue à l'état de son cœur. Cet état devint trop pénible. Emilie se leva brusquement; elle traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres gravées sur une muraille. Elle s'approcha pour les examiner; ces caractères paraissaient grossièrement gravés avec la pointe d'un canif; mais Emilie les connaissait trop bien: c'était la main de Valancourt, et elle les lut en tremblant.
Il était bien constant que Valancourt avait visité cette tour; il était même probable que c'était la nuit précédente, puisqu'elle avait été orageuse et que les vers décrivaient un naufrage. Il fallait même qu'il n'eût quitté que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de paraître, et il avait fallu du jour pour tracer les caractères tels qu'ils étaient. Il était donc encore bien vraisemblable que Valancourt n'était pas loin.
Pendant que ces idées parcouraient avec rapidité l'imagination d'Emilie, tant d'émotions la combattirent, qu'elle en fut presque accablée; mais son premier mouvement fut d'éviter une rencontre, et elle reprit à la hâte le chemin qui menait au château.
En rentrant au château, Emilie se retira chez elle, et le comte alla à l'appartement du nord. La porte était encore fermée. Déterminé à réveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne silence succéda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient vu ou entendu Ludovico; tous répondirent avec effroi que depuis la nuit aucun d'eux n'avait approché de l'appartement du nord.
—Il dort profondément, dit le comte; il est si éloigné de la porte d'entrée, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer. Apportez quelques masses, et suivez-moi.
Les domestiques restèrent muets et interdits; il fallut que toute la maison s'assemblât pour que le comte fût obéi. Dorothée en même temps parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier, donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait conséquemment beaucoup plus près de la chambre à coucher. Il était naturel que Ludovico fût plutôt éveillé par cette porte. Le comte s'y rendit; mais ses efforts furent également inutiles. Il commença à craindre sérieusement, et se disposait lui-même à enfoncer la porte; mais les beautés qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'ébène, tant son poli était noir et son grain serré; mais elle n'était que de mélèse; et la Provence, dans ce temps, était citée pour ses forêts de ce bois. Le comte, en faveur de son prix et de la délicatesse de ses sculptures, épargna cette porte. Il retourna à celle de l'escalier; on l'enfonça. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier.
Le silence régnait dans tout l'appartement. Arrivé au salon, le comte appela Ludovico; et, ne recevant pas de réponse, il ouvrit lui-même et entra.
Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit, aucune respiration n'annonçait que quelqu'un sommeillât en ce lieu; mais son incertitude durait encore. Tous les volets étaient fermés, et la chambre était trop obscure pour que l'on y distinguât rien.
Le comte commanda à un de ses gens d'ouvrir une des fenêtres. En traversant la chambre pour obéir, il se heurta, tomba par terre; et le cri perçant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitôt les braves qui s'étaient hasardés jusque-là, Henri et le comte restèrent seuls pour achever l'aventure.
Henri ouvrit un des volets, et s'aperçut que le domestique avait donné contre le fauteuil même dans lequel Ludovico avait été assis. Celui-ci n'y était plus, et la faible lumière qui se répandait dans la chambre ne le montrait en aucun endroit. Le comte, alarmé, ouvrit d'autres volets pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens et craignit de s'en fier à ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour voir si Ludovico ne s'y était pas couché: il n'y trouva personne. Il pénétra dans l'oratoire; tout était rangé comme la veille, et Ludovico n'y était point.
Le comte pourtant contint l'excès de sa surprise. Ludovico, sans doute frappé par la terreur, était sorti pendant la nuit d'un appartement désert et dont on racontait tant d'effrayantes particularités. Mais dans ce cas même, il eût cherché la société; et tous ses camarades déclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement était d'ailleurs fermée par dedans: il était impossible qu'il fût sorti par là, et toutes les portes extérieures étaient de même verrouillées en dedans, fermées à double tour: toutes les clefs étaient dans les serrures. Porté à croire que Ludovico s'était échappé par une fenêtre, le comte les examina mieux: mais celles qui étaient assez larges pour que le corps d'un homme y passât étaient grillées de barreaux de fer, et n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico eût risqué sa vie en passant par une fenêtre, quand il pouvait sortir avec sécurité par une porte?
L'étonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre à coucher: tout y était en ordre, excepté le fauteuil qu'on venait de renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'épée, la lampe, le livre et la moitié d'un verre de vin. Au pied de la table était la corbeille, un reste de provisions et du bois.
Le comte lui-même aida à lever la tapisserie de toutes les pièces, pour découvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le comte se retira après avoir fermé la première chambre, et mit la clef dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on cherchât Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec Henri; ils y restèrent longtemps. Quel qu'eût été le sujet de cette conférence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaieté; il devenait grave et réservé quand on traitait le sujet qui alarmait toute la famille.
Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles. Après plusieurs journées employées sans relâche, la pauvre Annette s'abandonna au désespoir, et la surprise générale fut au comble.
Emilie, dont l'esprit avait été vivement ému par le sort désastreux de la marquise et par la mystérieuse liaison qu'elle imaginait avoir existé entre elle et Saint-Aubert, était particulièrement frappée d'un événement si extraordinaire. Elle était de plus consternée de la perte de Ludovico, dont la probité, la fidélité, les services, méritaient son estime et sa reconnaissance. Elle désirait de se retrouver dans la paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en faisait était reçue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement écartée par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect, l'admiration d'une fille; et Dorothée consentit enfin à ce qu'elle pût l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la marquise. En tout autre moment, il eût souri de sa relation, et aurait jugé que le fantôme n'existait que dans l'imagination du témoin. Alors il écouta Emilie sérieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le plus profond secret.—Quelle que puisse être la cause de ces événements singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai avec soin sur tout ce qui se passera au château, et j'emploierai tous les moyens possibles pour découvrir le destin de Ludovico. Pendant ce temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-même dans ces appartements; mais jusqu'à ce que j'en détermine l'instant, je veux que tout le monde l'ignore.
La semaine d'après, tous les hôtes du comte partirent, excepté le baron, son fils et Emilie. Cette dernière eut bientôt l'embarras et le chagrin d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se décida à retourner aussitôt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit juger qu'il rapportait cette même ardeur qui l'avait bannie du château de Blangy. Les manières d'Emilie envers lui furent réservées; le comte le reçut avec plaisir, le lui présenta en souriant, et sembla tirer un bon augure de l'embarras qu'elle éprouvait.
M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaieté, et tomba dans la langueur et dans le découragement.
Le jour suivant, néanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette déclaration fut reçue par Emilie avec un véritable chagrin. Elle tâcha de diminuer la peine que pouvait causer un second refus par l'assurance réitérée de son amitié et de son estime. Elle le laissa, malgré elle, dans un état qui méritait et qui obtint la plus tendre pitié. Plus frappée que jamais de l'inconvenance d'un plus long séjour au château, elle alla aussitôt chercher le comte et l'instruire de son intention.
—Souffrez que j'interprète votre cœur, répondit le comte avec un léger sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je pardonnerai votre incrédulité sur votre conduite future envers M. Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer à votre retraite, je réclame de votre amitié quelques visites à l'avenir.
Des larmes de reconnaissance s'unirent à celles d'un tendre regret. Emilie remercia le comte de ses témoignages d'amitié; elle promit de suivre ses avis sur tous les points, excepté un seul, et l'assura du plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au château.
Le comte sourit de cette condition.
—J'y consens, lui dit-il; le couvent est ici près: ma fille et moi nous pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous?
Emilie parut affligée, et garda un profond silence.
—Eh bien! reprit le comte, je n'en dirai pas davantage, et je vous demande pardon d'avoir été si loin. Rendez-moi la justice de croire que mon unique motif est un intérêt bien réel pour votre bonheur, et pour celui de mon aimable ami M. Dupont.
Emilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets, et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies; elle écrivit ensuite à l'abbesse, et partit le soir du jour suivant. M. Dupont la vit partir avec un extrême chagrin; le comte tâcha de le soutenir par l'espérance qu'un jour Emilie lui serait plus favorable.
Emilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du couvent; elle y éprouva un renouvellement de bonté maternelle de la part de l'abbesse, et d'amitié fraternelle de la part des religieuses. Elles savaient déjà l'événement extraordinaire du château, et le soir même, après souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Emilie d'en raconter les détails; elle le fit avec circonspection, et s'étendit fort peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l'écoutaient se réunirent à lui prêter une cause surnaturelle.
—On a cru fort longtemps, dit une religieuse appelée sœur Françoise, que le château était fréquenté par des esprits; et je fus surprise quand j'appris que le comte aurait la témérité de l'habiter. L'ancien propriétaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience à expier; espérons que les vertus du possesseur actuel pourront le préserver du châtiment réservé aux torts du premier, si réellement il était criminel.—De quel crime le soupçonne-t-on? dit une demoiselle Feydeau, pensionnaire du couvent.—Prions pour son âme, reprit une religieuse, qui jusque-là avait gardé le silence. S'il était criminel, sa punition dans ce monde a été suffisante.
Il y avait dans le ton de ses paroles un mélange de sérieux et de singularité qui frappa singulièrement Emilie. Mademoiselle Feydeau répéta la question, sans prendre garde à l'entretien de la religieuse.
—Je n'ose pas dire quel fut son crime, répliqua la sœur Françoise. J'ai entendu des récits fort étranges au sujet du marquis de Villeroi. On dit, entre autres, qu'après la mort de son épouse, il quitta le château de Blangy et ne revint plus.—Je n'étais pas ici dans ce temps-là, je n'en puis parler que sur des rapports; il y avait très-longtemps que la marquise était morte, et la plupart de nos sœurs n'en pourraient pas dire davantage.—Moi, je le pourrais, reprit la religieuse qui déjà avait parlé, et qu'on nommait la sœur Agnès.—Vous savez donc, dit mademoiselle Feydeau, des circonstances qui vous font juger s'il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait?—Oui, dit la religieuse; mais qui oserait scruter mes pensées? Qui osera s'immiscer dans le secret de mes opinions? Dieu seul est son juge, et il a rejoint ce juge terrible.
Emilie regarda la sœur Françoise avec surprise, et elle en reçut un regard expressif.
—Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d'un ton doux; si le sujet vous est désagréable, j'en changerai.—Désagréable? reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne sentons guère la valeur de nos termes. Désagréable est une misérable expression. Je vais prier Dieu.
Le comte de Villefort reçut enfin une lettre de l'avocat d'Aix, qui encourageait Emilie à presser ses réclamations sur les biens de madame Montoni. A peu près vers le même temps un avis semblable vint de M. Quesnel; mais le secours de la loi ne paraissait plus nécessaire, puisque la seule personne qui eût pu s'opposer à la prise de possession d'Emilie n'était plus. Un ami de M. Quesnel, qui résidait à Venise, lui avait envoyé le détail de la mort de Montoni; on l'avait mis en jugement avec Orsino, comme complice supposé de l'assassinat du noble vénitien. Orsino fut trouvé coupable, condamne et exécuté sur la roue; rien ne se trouva à la charge de Montoni et de ses amis; on les relâcha tous, excepté Montoni. Le sénat vit en lui un homme fort dangereux, et, pour divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d'une manière fort secrète, et l'on soupçonna que le poison avait hâté la fin de sa vie. La personne dont M. Quesnel avait reçu cette information ne lui laissait aucun doute sur sa sincérité. Celui-ci disait donc à Emilie qu'il suffisait de réclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et ajoutait qu'il l'aiderait à ne négliger aucune formalité. Le terme du bail de la vallée était presque expiré; il le lui apprenait, et lui donnait le conseil de se rendre à Toulouse.
Ce qu'elle avait le plus de plaisir à apprendre était que la vallée, lieu si cher à son cœur par les souvenirs de son enfance et par la constante résidence que ses parents y avaient faite, serait bientôt remise entre ses mains; elle résolut de s'y fixer. La charmante situation de cette demeure, les souvenirs qui y étaient attachés, avaient sur son cœur un privilége qu'elle ne voulait point sacrifier à l'ostentation et à la magnificence de Toulouse. Elle écrivit à M. Quesnel pour le remercier de l'intérêt actif qu'il lui témoignait, et l'assurer qu'elle serait à Toulouse au temps indiqué.
Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre à Emilie la consultation de l'avocat, il apprit le contenu de la lettre de M. Quesnel, et il en félicita sincèrement Emilie; mais cette impression de satisfaction eut bientôt abandonné ses traits, et Emilie y remarqua une tristesse extraordinaire: elle n'hésita pas à en demander la cause.
—Le sujet n'en est pas nouveau, dit le comte: je suis fatigué, excédé du trouble et de la confusion où des folies superstitieuses ont jeté tous ceux qui m'entourent; les rapports les plus ridicules m'obsèdent, je ne puis les croire vrais, et je n'en puis démontrer la fausseté; je suis aussi très-inquiet de ce pauvre Ludovico, je n'ai pu rien découvrir à son égard. On a épuisé les retraites du château et celles du voisinage, on ne peut en faire davantage; et j'ai offert de fortes récompenses pour le plus léger renseignement; j'ai depuis sa disparition gardé sur moi les clefs de l'appartement du nord, et je veux moi-même y veiller cette nuit.
Emilie, sérieusement alarmée pour le comte, unit ses prières à celles de Blanche pour l'en détourner.
—Qu'ai-je à craindre? dit-il, je ne crois pas avoir à combattre d'ennemis surnaturels; et quant aux attaques des hommes, je serai préparé à les recevoir. D'ailleurs, je vous promets de ne pas veiller seul.—Et qui donc, monsieur, reprit Emilie, aura le courage de veiller avec vous?—Mon fils, répondit le comte. Si je ne suis pas enlevé cette nuit, ajouta-t-il en souriant, demain vous apprendrez le résultat de mon aventure.
Le comte et Blanche, bientôt après, prirent congé d'Emilie et retournèrent au château. Le comte fit part à Henri de son projet, et ce ne fut pas sans répugnance que celui-ci consentit à y prendre part. Lorsqu'après le souper cette intention fut connue, la comtesse fut épouvantée: le baron et M. Dupont conjurèrent le comte de ne pas courir le risque d'éprouver le même sort que le malheureux Ludovico.—Nous ne connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d'un esprit diabolique. On ne peut, je crois, douter qu'un esprit de cette espèce ne fréquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa vengeance; il a déjà donné un exemple terrible de sa malice. J'accorde que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des occasions importantes: mais n'en est-ce pas une que votre mort?
Le comte ne put s'empêcher de sourire.
—Je sais que vous êtes un incrédule, interrompit le baron.
Le comte prit congé de la famille avec une gaieté empruntée qui dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de l'appartement du nord, accompagné de son fils, et suivi du baron, de M. Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitèrent le bonsoir à la porte. Tout, dans l'appartement, était comme on l'avait laissé, même dans la chambre à coucher. Le comte alluma lui-même son feu; aucun de ses gens n'avait voulu s'aventurer si loin. Il examina soigneusement la chambre et l'oratoire, et prit, ainsi qu'Henri, une chaise auprès de la cheminée. Ils mirent du vin et une lampe auprès d'eux; posèrent leurs épées sur la table, firent étinceler la flamme, et commencèrent à s'entretenir sur différents sujets. Henri était souvent distrait et silencieux; il jetait un regard défiant et curieux sur les parties obscures de la chambre. Le comte cessa peu à peu de parler, et ne sortit de sa rêverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu'il avait eu la précaution de prendre.
CHAPITRE XXXIX.
Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'œil, et s'était levé de grand matin. En allant aux informations, il passa près du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa à la porte, le comte ouvrit lui-même: content de le voir en sûreté, curieux d'apprendre les détails, le baron n'eut pas le temps d'observer la gravité extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses réponses réservées l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de sourire, s'efforça de traiter légèrement ses questions: mais le baron était sérieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave à son tour, lui dit:—Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage, je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hésite point à vous dire que je suis malheureux, et que mon expérience ne m'a pas fait retrouver Ludovico. Excusez ma réserve sur les incidents de cette nuit.—Mais où est Henri? dit le comte surpris et déconcerté de ce refus.—Il est chez lui, répliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne le pas interroger.—Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque cela vous déplairait.—N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez être certain que ce ne peut être un événement ordinaire qui m'impose le silence envers un ami de trente ans. Ma réserve, en ce moment, ne doit vous faire douter ni de mon estime ni de mon amitié.
Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses traits portaient encore l'expression de la terreur. Il était muet et pensif, et quand il voulait répondre en plaisantant aux pressantes questions de mademoiselle Béarn, on voyait bien que sa gaieté n'était pas naturelle.
Dans la soirée, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord un mélange de raillerie et de discrétion. Il ne dit rien pourtant de ce qui était arrivé. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le résultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que l'appartement fût fréquenté par des esprits, il devint plus sérieux: puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chère Emilie, ne souffrez pas que madame l'abbesse gâte votre jugement avec toutes ces idées. Elle pourrait vous apprendre à trouver un revenant dans toutes les chambres obscures.—Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans l'unique motif d'épouvanter les âmes timides. Il se tut, rêva quelques moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela.
Il se retira bientôt après; Emilie rejoignit les religieuses, et fut surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait très-soigneusement cachée.
Quand les religieuses furent retirées, Emilie se souvint du rendez-vous que lui avait donné la sœur Françoise; elle la trouva dans sa cellule, en prières, à genoux devant une petite table; elle avait devant elle une image; au-dessus était une lampe qui éclairait sa petite chambre. Elle tourna la tête quand on ouvrit la porte, et fit signe à Emilie d'entrer; Emilie se plaça en silence sur le lit de la religieuse, jusqu'à ce que sa prière fût finie. Sœur Françoise se releva, prit la lampe, et la remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains, à côté d'un sablier simple. Elle fut émue; la religieuse ne s'en aperçut pas, et s'assit près d'elle sur sa couche.—Votre curiosité, ma sœur, dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de remarquable à découvrir dans l'histoire de la pauvre Agnès. J'ai évité de parler d'elle en présence de nos sœurs, parce que je ne veux pas leur apprendre son crime.—Je suis flattée de votre confiance, dit Emilie; je n'en abuserai pas.—Sœur Agnès, reprit la religieuse, est d'une famille noble; la dignité de son air a pu déjà vous le faire soupçonner; mais je ne veux pas déshonorer son nom en le révélant. L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aimée par un gentilhomme très-peu riche; et son père, à ce que j'ai appris, l'ayant mariée à un seigneur qu'elle haïssait, une passion mal contenue fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les vœux du mariage: ce crime fut découvert, et son époux l'eût sacrifiée à sa vengeance, si son père n'eût trouvé moyen de la mettre hors de son pouvoir. Je n'ai jamais pu découvrir comment il y avait réussi. Il l'enferma dans ce couvent, et la détermina à y prendre le voile. On répandit dans le monde qu'elle était morte; le père, pour sauver sa fille, concourut à confirmer ce bruit, et fit même croire à son époux qu'elle était victime de sa fureur jalouse.—Vous paraissez surprise, ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.—De grâce, continuez, dit Emilie; elle m'intéresse.—Vous savez tout, reprit la sœur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le cœur d'Agnès entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle allait embrasser dans notre état, a causé à la fin le dérangement de sa raison. D'abord elle était ou violente ou abattue par intervalles; elle prit ensuite une mélancolie habituelle; elle est parfois troublée par des accès de délire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils sont plus fréquents.
—Cela est étrange, dit Emilie; mais il y a des moments où je crois me rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle aussi. Je n'avais certainement jamais vu sœur Agnès avant d'entrer dans ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre souvenir.—Vous avez pris de l'intérêt à sa mélancolie, dit sœur Françoise; l'impression que vous en avez reçue trompe sans doute votre imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance entre vous et Agnès que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs. Elle a toujours demeuré dans ce couvent depuis que vous êtes au monde.—Est-il bien vrai? dit Emilie.—Oui, reprit Françoise; pourquoi cela vous surprend-il?
Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit enfin:—C'est à peu près vers le même temps que la marquise de Villeroi est morte.—La remarque est singulière, dit Françoise.
Durant les jours qui succédèrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excès de son agitation.
—Je n'en puis plus, répondit-il à ses questions empressées; je vais m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillité. Ma fille et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix à son château. Il est situé dans un vallon des Pyrénées, ouvert sur la Gascogne. J'ai pensé, Emilie, que si vous alliez à la Vallée, nous pourrions faire ensemble une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de vous escorter jusque chez vous.
Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, obligée de se rendre à Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agréable.—Quand vous serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu'à une petite distance de la vallée. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir je goûterai à vous recevoir, ainsi que Blanche.
Le comte, après quelques détails sur ses projets de voyage et les arrangements d'Emilie, prit congé d'elle. Peu de jours après, une lettre de M. Quesnel informa Emilie qu'il était à Toulouse, que la vallée était libre, qu'il la priait de se hâter, parce qu'il l'attendrait à Toulouse, et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hésita pas; elle fit ses adieux au comte et à toute sa famille, avec laquelle était encore Dupont; elle les fit à ses amies du couvent, et partit ensuite pour Toulouse, accompagnée de la malheureuse Annette, et d'un domestique de confiance qui appartenait au comte.
Emilie poursuivit son voyage sans accident à travers les plaines du Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui était devenue la sienne.
Le concierge ouvrit aussitôt; le carrosse tourna dans la cour; elle descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un grand salon boisé de chêne, où, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait forcé de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, après tout, n'eut aucune peine d'être privée de sa présence, puisqu'un aussi brusque départ annonçait une indifférence aussi complète qu'auparavant. Cette lettre contenait des détails sur tous les arrangements qu'il avait faits pour elle, et sur les affaires qui lui restaient à terminer. Le peu d'intérêt que M. Quesnel prenait à elle n'occupa pas longtemps les pensées d'Emilie; elles se reportèrent aux personnes qu'elle avait vues jadis dans ce château, et surtout à l'imprudente et infortunée madame Montoni; elle avait déjeuné avec elle dans cette même salle, le matin de son départ pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout ce qu'elle-même avait souffert dans ce moment, et les riantes espérances dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournèrent par hasard sur une large fenêtre; elle vit le jardin, et le passé parla plus vivement à son cœur: elle vit cette avenue où, la veille du voyage, elle s'était séparée de Valancourt. Son anxiété, l'intérêt si touchant qu'il témoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il lui avait faites pour qu'elle ne se livrât point à l'autorité de Montoni, la vérité de sa tendresse, tout revenait à sa mémoire. Il lui parut presque impossible que Valancourt se fût rendu indigne d'elle; elle doutait de tous les rapports, et même de ses propres paroles, qui confirmaient celles du comte de Villefort. Accablée des souvenirs que la vue de cette allée lui causait, elle se retira brusquement de la fenêtre, et se jeta dans un fauteuil, abîmée dans sa vive douleur. Annette entra bientôt en lui apportant quelques rafraîchissements, et la tira de sa rêverie.
Dès le lendemain, de sérieuses occupations la tirèrent de sa mélancolie: elle désirait de quitter Toulouse, et se rendre à la vallée; elle prit des renseignements sur l'état de ses propriétés, et acheva de les régler, d'après les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant effort pour attacher sa pensée à de pareils objets; mais elle en eut sa récompense, et éprouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le plus sûr remède contre la tristesse.
Son indisposition, ses affaires avaient déjà prolongé son séjour à Toulouse au delà du terme qu'elle avait fixé; elle ne voulait point alors s'éloigner du seul lieu où elle pût se procurer quelque instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant où la vallée exigea sa présence: elle reçut une lettre de Blanche, qui l'informait que le comte et elle, qui étaient alors chez le baron de Sainte-Foix, se proposaient à leur retour de s'arrêter à la vallée, si elle y était. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec l'espoir de la ramener au château de Blangy.
Emilie répondit à son amie; elle annonça qu'elle serait à la vallée sous peu de jours, et fit, très à la hâte, les préparatifs de son voyage. Elle quitta donc Toulouse, en s'efforçant de croire que, si quelque accident fût arrivé à Valancourt, elle l'aurait découvert dans un si long intervalle.
Le soir qui précéda son départ, elle alla prendre congé de la terrasse et du pavillon. Le jour avait été fort chaud; une petite pluie, qui tomba au coucher du soleil, avait rafraîchi l'air, et avait répandu sur les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafraîchir les regards; les feuilles chargées de gouttes de pluie brillaient aux derniers rayons du soleil. L'air était embaumé des parfums que l'humidité faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre elle-même; mais le beau point de vue qu'Emilie découvrait de la terrasse n'était plus, pour ses regards, un sujet de délices; ils erraient sans plaisir sur toute la contrée. Elle soupirait, et se trouvait tellement abattue, qu'elle ne pouvait penser à revoir la vallée sans verser un torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprès d'une jalousie ouverte, et considéra les montagnes lointaines qui bordaient la Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil eût cessé d'éclairer la plaine.—Hélas! disait-elle, je retourne près de vous, dont je fus si longtemps éloignée; mais je ne trouverai plus les parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus là pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si tendre et si douce; tout sera désert, tout sera muet dans ce séjour, où j'étais jadis si gaie et si heureuse.
Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la vallée avait été pour elle; mais, après ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours; elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possédait, en regrettant ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et n'aperçut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre.
CHAPITRE XL.
Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva à la vallée vers le soleil couchant. A la mélancolie que lui inspirait un lieu que ses parents avaient constamment habité, où ses premières années avaient été heureuses, il se mêla bientôt un tendre et indéfinissable plaisir. Le temps avait émoussé les traits de sa douleur, et alors elle saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mémoire de ses amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux où elle les avait vus; elle sentait que la vallée était pour elle le séjour le plus doux. La première pièce qu'elle visita fut sa bibliothèque; elle se plaça dans le fauteuil de son père: elle réfléchit avec résignation sur le tableau du passé, et les larmes qu'elle répandit n'étaient pas uniquement données à la douleur.
Bientôt après son arrivée, elle fut surprise par celle du vénérable M. Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son respectable voisin, dans une maison trop longtemps délaissée. La présence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien fut pour tous deux singulièrement intéressant, et ils se communiquèrent tour à tour les circonstances principales de ce qui leur était arrivé.
Le soir était si avancé quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put, le même jour, aller visiter le jardin. Dès le matin, elle parcourut tous ces bosquets, si longtemps, si souvent regrettés; elle goûtait avec une tendre avidité le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un père chéri avait plantés, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son maintien, son sourire.
Emilie cependant éprouvait une horrible inquiétude sur le destin de Valancourt. Thérèse découvrit enfin une personne sûre pour l'envoyer à l'intendant. Le messager s'engagea à revenir le lendemain, et Emilie promit de se trouver à la chaumière.
Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumière avec de noirs pressentiments. L'heure, déjà avancée, aidait à sa mélancolie. On était à la fin de l'automne, une brume épaisse cachait en partie les montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les hêtres, jonchait le chemin de leurs dernières feuilles jaunes. Leur chute, présage de la fin de l'année, était l'image de la désolation de son cœur; elle semblait lui prédire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle. Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette affreuse certitude; mais elle lutta contre son émotion, et continua sa route.
Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses vaporeuses qui s'étendaient à l'horizon; elle considérait les fugitives hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantôt disparaissant dans les nuages, tantôt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles, elles semblaient représenter les afflictions et les vicissitudes qu'avait essuyées Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais pouvait-on donner le nom de calme à ce qui n'était que le sursis de la douleur? Echappée maintenant aux plus cruels dangers, indépendante de ses tyrans, elle se trouvait maîtresse d'une fortune considérable; elle aurait pu, avec raison, s'attendre à goûter le bonheur; il était plus loin d'elle que jamais; elle se serait accusée de faiblesse et d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle possédait fût étouffé par celui d'une seule infortune, si cette seule infortune n'eût touché qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si même il était vivant, les larmes de la pitié s'unissaient à celles du regret; elle s'affligeait qu'un être humain fût tombé dans le vice, et par suite dans la misère. La raison et l'humanité réclamaient ensemble les larmes de l'amitié, et son courage ne pouvait pas encore les séparer de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'était pas la certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort, quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait à chaque pas; quand elle vit la chaumière, son désordre fut à son comble, la résolution lui manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait dans les branches au-dessus d'elle semblait à son imagination attristée apporter des sons plaintifs; même dans cet intervalle du vent, elle croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie la convainquit de son erreur, et les ténèbres, devenues plus épaisses à la chute prochaine du jour, l'avertirent bientôt de s'éloigner, et d'un pas chancelant elle arriva à la chaumière. A travers la fenêtre on voyait briller un bon feu, et Thérèse, qui avait vu venir Emilie, était sur la porte à l'attendre.
—La soirée est bien froide, mademoiselle, dit Thérèse. La pluie va venir, et j'ai pensé qu'un bon feu ne vous déplairait pas. Asseyez-vous auprès de la cheminée.
Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant à la clarté du feu, elle fut frappée de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable de parler, et sa physionomie exprimait tant de désespoir, que Thérèse en comprit la cause, et pourtant garda le silence.—Ah! lui dit enfin Emilie, il serait inutile de m'informer du résultat. Votre silence, vos regards en disent assez; il est mort.—Hélas! ma chère jeune dame, répondit Thérèse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tâchons de supporter le fardeau que le ciel nous envoie.—Il est donc mort? interrompit Emilie. Ah! Valancourt est mort!—Malheureux jour! reprit Thérèse. Je crains qu'il ne le soit.—Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites que le craindre?—Hélas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni l'intendant, ni personne d'Estuvière n'a entendu parler de lui depuis qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est très-affligé. Il dit qu'il est toujours exact à écrire, et que pourtant il n'a pas reçu une ligne de lui depuis son départ: il devait être de retour il y a trois semaines; il n'est point revenu; il n'a point écrit: on craint qu'il ne lui soit arrivé quelque accident. Hélas! je ne croyais pas vivre assez pour avoir à pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thérèse, alarmée de son accent, courut à son secours; et pendant qu'elle lui donnait de l'eau elle continua.—Ma chère demoiselle, ne prenez pas cela tant à cœur; le chevalier peut être plein de vie, et se bien porter. Espérons!—Oh non! je ne puis espérer, dit Emilie. Je sais des circonstances qui ne me permettent nulle espérance: je me trouve mieux cependant, et je puis vous écouter. Détaillez-moi tout ce que vous avez su.—Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si mal!—Oh non! Thérèse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!—Eh bien! mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard prétend qu'il semblait parler avec réserve de M. Valancourt. Ce que Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui disait le tenir d'un ami de son maître.
Thérèse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la terre. Après une très-longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait encore.—Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi qui t'ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la pauvre Thérèse; elle craignit que ce coup terrible n'eût affecté le cerveau d'Emilie.—Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne dites pas ces choses-là: vous, tuer M. Valancourt, chère dame? Emilie ne répondit que par un profond soupir.—O ma chère demoiselle, reprit Thérèse, mon cœur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes, le teint si pâle, et l'air si affligé. Je suis effrayée de vous voir ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.—Et d'ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et bien portant, malgré ce que nous savons.
A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés, comme si elle eût cherché à la comprendre.—Oui, ma chère dame, reprit Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et bien portant.
A la répétition de ces derniers mots, Emilie en pénétra le sens; mais, au lieu de produire l'impression que Thérèse attendait, ils semblèrent seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant.
Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et soutenu d'un hautbois ou d'une flûte se mêla avec l'ouragan. Sa douceur affecta Emilie; elle s'arrêta tout attentive: les sons apportés par le vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent plaintif émut son cœur; et elle fondit en larmes.—Ah! dit Thérèse en séchant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son hautbois: il est triste d'entendre à présent une musique aussi douce. Emilie continuait de pleurer.—Il en joue souvent le soir, continua Thérèse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce vin. Elle en versa et le présenta à Emilie, qui l'accepta avec une extrême répugnance.—Goûtez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thérèse pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donné, vous le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le vin en le retirant de ses lèvres.—Pour l'amour de qui? lui dit-elle; qui vous a donné ce vin?—M. Valancourt, ma chère dame; je savais qu'il vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon.
Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et Thérèse, déconcertée, alarmée, s'efforça de la consoler. Emilie lui fit signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait être seule, et pleura toujours davantage.
Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la quitter sur-le-champ. Emilie l'arrêta, et la pria de ne recevoir personne. S'imaginant pourtant que c'était Philippe son domestique, elle s'efforça, tâcha d'essuyer ses pleurs; et Thérèse alla ouvrir la porte.
La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle écouta, tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir... Valancourt!
Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance, ne vit plus rien de ce qui l'entourait.
Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt. L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits. Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit prête à renaître, il ne put que s'écrier:—Emilie! Mais elle détourna ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit que sa joie et sa tendresse.
Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au fond de son cœur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui donner un moment d'attention. Le cœur d'Emilie plaidait bien fortement en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de rentrer.
Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s'il eût craint et désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la surprise que lui causait son arrivée.—Oh! mon cher monsieur, disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente! Nous étions toutes les deux dans l'affliction à votre sujet; nous pensions que vous étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous avez frappé: ma jeune maîtresse pleurait à fendre le cœur.
Emilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais, avant qu'elle pût lui parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s'écria: Mon Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pensée, d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!—Monsieur, dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n'avoir point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour les bontés dont vous l'avez comblée. Je suis maintenant de retour, et c'est à moi à en prendre soin.—Emilie, lui dit Valancourt qui ne se possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je alléguer? Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je dis: je n'ai plus de droits à votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais qu'autrefois je les possédais; savoir que je les ai perdus est mon plus cruel désespoir! Désespoir! dois-je employer ce terme? il est trop doux.—Ah! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: à présent, à présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu'elle ne veuille pas en convenir.—C'est insupportable, dit Emilie. Thérèse, vous ne savez pas ce que vous dites.—Monsieur, si vous avez égard à ma tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.—Je la respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont l'orgueil en ce moment le disputait à la tendresse; je ne me rendrai pas volontairement importun. J'avais demandé quelques moments d'attention; néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m'estimer? vous raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre pitié. Et pourtant, Emilie, j'ai été malheureux, je suis encore bien malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.—Eh quoi! reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie! Non, non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de rejeter ainsi leur bonheur! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait déjà fini. Parler d'indignité, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans toute la province il n'y a pas deux cœurs plus tendres, et, si l'on disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux!
Emilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais partir, l'orage est fini.—Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit Valancourt armé de toute sa résolution: je ne vous affligerai plus par ma présence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obéi plus tôt. Si vous le pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de repos. Puissiez-vous être heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux! puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon cœur!
La voix lui manqua à ces dernières paroles; sa figure changea; il jeta sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et s'élança hors de la chaumière.
—Cher monsieur! cher monsieur! cria Thérèse en le suivant à la porte. Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors! Il en mourra, mademoiselle; et tout à l'heure vous pleuriez tant sa mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'idées.
Emilie ne répliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abîmée dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise, les yeux fixes, et l'image de Valancourt présente.
Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village; il y était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il n'y avait pas retourné depuis l'adieu qu'il avait fait à Emilie au château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d'un lieu où habitait l'objet le plus cher à son cœur. Il y avait des moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant Emilie, et de renouveler ses instances, en dépit de son malheur.
Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse de l'amour d'Emilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir s'était renouvelé dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se présentaient à son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait à ses sens, et tout sentiment était banni de son cœur, excepté le désespoir et l'amour.
Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde mélancolie qui l'accablait.
Après qu'il eut écouté fort longtemps ce qu'elle avait à lui dire d'Emilie, il donna à Thérèse tout l'argent qu'il avait sur lui, quoiqu'elle voulût le refuser, et l'assurât que sa maîtresse avait pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Emilie. Il la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du malheureux qui le lui envoyait.
Thérèse pleura en recevant l'anneau; mais c'était plutôt d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle eût pu répliquer, Valancourt était parti; elle le suivit jusqu'à la porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne reçut aucune réponse, et ne le vit plus.