CHAPITRE XLI.
Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothèque, réfléchissait à la scène de la veille. Annette accourut auprès d'elle, et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant qu'elle pût répondre aux questions d'Emilie; à la fin elle s'écria:—J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son esprit!—Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.—Il est sorti du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le salon.—Mais de qui parlez-vous? répéta Emilie. Qui est sorti du vestibule?—Il était habillé comme je l'ai vu cent fois, dit Annette. Ah! qui l'aurait pensé?
Emilie excédée allait lui reprocher sa crédulité ridicule, quand un domestique vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler.
Emilie s'imagina aussitôt que cet étranger était Valancourt; elle répondit qu'elle était occupée, et qu'elle ne voulait voir personne.
Le domestique rentra; l'étranger lui faisait dire qu'il avait des choses importantes à lui communiquer. Annette, qui jusque-là était demeurée muette et surprise, tressaillit alors, et s'écria:—Oui, c'est Ludovico! oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au domestique de la suivre, et si c'était réellement Ludovico de le faire entrer sur-le-champ.
L'instant d'après, Ludovico parut, accompagné d'Annette. La joie faisait oublier à Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que personne parlât qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction en revoyant Ludovico. Sa première émotion augmenta quand elle ouvrit les lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrénées. Ils y avaient été retenus par l'état de M. Sainte-Foix, et l'indisposition de Blanche. Mais cette dernière ajoutait que le baron de Sainte-Foix venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils à son château jusqu'à la guérison de ses blessures, et qu'elle, avec son père, continuerait sa route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer à la vallée, et se proposaient d'y être le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver à ses noces, et de les accompagner au château de Blangy. Elle laissait à Ludovico le soin de raconter lui-même ses aventures. Emilie, quoique fort empressée de découvrir comment il avait disparu de l'appartement du nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu'à ce qu'il se fût rafraîchi, et qu'il eût entretenu la trop heureuse Annette. La joie d'Annette n'eût pas été plus extravagante quand il serait revenu du tombeau.
Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de leur estime et de leur attachement était en ce moment bien nécessaire à la consolation de son cœur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par la dernière entrevue, une nouvelle amertume.
L'invitation de se rendre au château de Blangy était faite par le comte et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la sienne. L'occasion en était si importante pour son amie, qu'Emilie ne pouvait s'y refuser. Elle eût désiré de ne point quitter les ombrages paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester seule pendant que Valancourt était encore dans le voisinage; quelquefois aussi elle pensait que le déplacement et la société réussiraient mieux que la retraite à tranquilliser son esprit.
Il obéit au même instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui faire assez de questions, se préparait à écouter avec une curiosité dévorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa maîtresse, et de l'incrédulité qu'elle montrait à Udolphe au sujet des esprits, et de sa propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgré elle en songeant à la confiance que dernièrement elle y avait donnée; elle observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la superstition d'Annette, il ne serait pas là pour la lui raconter.
Ludovico sourit à Annette, salua Emilie, et commença en ces termes:
—Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnèrent. Tout le temps qu'ils y restèrent, rien d'alarmant ne se présenta: dès qu'ils furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher; je m'assis près de la cheminée; j'avais porté un livre pour me distraire: je confesse que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à la crainte.—Oh! très-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et j'ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la tête aux pieds.—Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant; mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m'imaginai entendre des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et, n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis; tout à coup je fus réveillé par le bruit que j'avais déjà entendu; il semblait venir du côté où était le lit: je ne sais si l'histoire que je venais de lire m'avait troublé l'esprit, ou si tous les rapports qu'on faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux.
A ces mots Emilie trembla et devint inquiète en se rappelant de quel spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu.
—Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le cœur me manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention: je distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me surprenait le plus était de ne voir aucune porte d'où le son pût partir. L'instant d'après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement, et une personne parut derrière; elle sortait d'une petite porte dans le mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure caché par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait guère que ses yeux. Quand sa tête se releva, je vis derrière la figure d'un autre homme, qui regardait par-dessus l'épaule du premier. Je ne sais comment cela se fit, mon épée était devant moi; je n'eus pas la présence d'esprit de m'en saisir; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à demi fermés, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le pensèrent; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus haut.—Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ouï dire que le comte avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles, croyant qu'elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez parti.—Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit Ludovico, que cette porte ait pu échapper; elle est formée dans un lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur: ainsi, quand M. le comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d'une porte à laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est que le passage était formé dans l'épaisseur du mur. Mais, pour revenir à ces hommes que je distinguais obscurément dans l'enfoncement de la porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent dans la chambre et m'entourèrent; j'avais pris mon épée; mais que pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientôt désarmé; ils me lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m'entraînèrent par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits formés dans les murs, à ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'étaient inconnus. Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc; une autre porte nous mena dans une cave: enfin, après quelque intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mêmes sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait; les brigands m'y entraînèrent et nous joignîmes un petit vaisseau à l'ancre; d'autres hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes compagnons y sautèrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon; et après quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me menèrent dans le fort où j'étais quand M. le comte arriva. Ils avaient soin de veiller sur moi, et m'avaient même bandé les yeux pour m'y conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais j'eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que je désirais d'en être délivré.—Mais cependant ils vous laissaient parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la chance que vous aviez de me revoir.
Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif ces hommes l'avaient enlevé.
—Je m'aperçus bientôt, mademoiselle, que c'étaient des pirates qui, depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à leurs desseins. Pour empêcher qu'on ne les découvrît, ils avaient essayé de faire croire que le château était fréquenté par des revenants; et ayant découvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d'y réussir. La concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château, furent si effrayés des bruits étranges qu'ils entendaient, qu'ils refusèrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu'il revenait au château; et tout le pays le crut d'autant plus aisément, que la marquise était morte d'une manière fort étrange, et que le marquis, depuis ce moment, n'était jamais revenu.—Mais quoi! dit Emilie, comment tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château?—La cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient en sûreté, tant que l'on redouterait le château. Il paraît donc qu'ils y apportaient à minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils les y gardaient jusqu'à ce qu'ils pussent s'en défaire avantageusement. Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu'on ne saurait se l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'à l'arrivée de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, les bandits allaient découvrir son nom, et probablement nous tuer tous, pour empêcher qu'on n'éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s'ils projetaient quelque violence, à me montrer et à combattre pour la vie de mon maître. Bientôt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte; je leur dis ce qu'on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte, alarmé de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle était devenue. Les brigands ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent furieux; nous pensâmes qu'il était temps; nous fondîmes dans la chambre, en criant: Trahison! Monsieur le comte, défendez-vous! Le comte et le chevalier tirèrent l'épée au même instant. Le combat fut rude; mais à la fin nous l'emportâmes, et M. le comte vous l'a mandé.—C'est une singulière aventure, dit Emilie: assurément, Ludovico, on doit bien des éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des circonstances relatives à l'appartement du nord, que je ne puis encore m'expliquer: peut-être le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se raconter les prétendus prodiges qu'ils opéraient dans les appartements?—Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas ouï parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. C'était depuis l'arrivée du comte; et celui qui fit le tour en riait de bon cœur.
Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit.
—Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans la chambre à coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je suppose.—Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la hardiesse d'aller veiller vous-même.—Oui, dit Ludovico; dans la plus grande frayeur où l'on pût être. La concierge et une autre personne vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la seule chance pour échapper était de leur faire peur. Il souleva donc la courte-pointe; mais son plan ne réussit que lorsqu'il eut montré sa tête, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement.
Emilie ne put s'empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit l'incident qui l'avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considéra que dès que l'esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec embarras de la mystérieuse musique qu'on entendait au château de Blangy vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien appris.—Il ne put lui rien dire à cet égard.—Je sais seulement, mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué avec eux.—Oui, j'en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mêlaient de l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais pas.—On ne peut nier que son esprit n'y eût une extrême influence, dit Emilie en souriant; mais je m'étonne, Ludovico, que ces pirates persistassent dans leur conduite; après l'arrivée de M. le comte ils étaient bien sûrs d'être découverts.—J'ai lieu de croire, mademoiselle, reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu'ils s'en occupèrent aussitôt après l'arrivée de M. le comte: mais ils n'avaient que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlevé, la voûte était à moitié vide. Ils étaient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces superstitions relatives à l'appartement; ils eurent grand soin de ne rien déranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant, ils se représentaient toute la consternation des habitants du château de Blangy à ma disparition. Ce fut pour m'empêcher de les trahir qu'ils m'entraînèrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent maîtres du château. J'appris néanmoins qu'une nuit, malgré leurs précautions, ils s'étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la chambre à coucher; M. le comte m'a dit que lui-même y était alors avec M. Henri. Ils entendirent d'étranges lamentations qui venaient sans doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. M. le comte m'a avoué qu'il avait éprouvé plus que de la surprise: mais comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le sût pas, il fut discret ainsi que son fils.
Emilie, se rappelant le changement qui s'était manifesté dans le comte après la nuit qu'il avait passée dans l'appartement, en reconnut la cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et, l'ayant envoyé se reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis.
Sur le soir Thérèse vint lui porter l'anneau que lui avait remis Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mécontente de ce que Thérèse l'avait reçu, et refusa de l'accepter malgré le triste plaisir qu'elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l'abattement où était Valancourt quand il avait donné l'anneau: elle répéta ce qu'il l'avait chargée de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce récit lui causait; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie.
L'âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son avis; cependant Emilie tâcha de l'arrêter, et, quoiqu'elle sentît bien la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit seulement à Thérèse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle avait pour régler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et qu'il fallait rendre l'anneau, en représentant qu'on ne pouvait l'accepter. Elle dit ensuite à Thérèse que, si elle faisait cas de son estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de Valancourt. Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le mécontentement singulier qu'exprimèrent les traits d'Emilie l'empêcha pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée.
Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Emilie s'occupa des préparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait, parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie réfléchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui ferait sa dot et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à M. Quesnel. Elle désirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en des mains étrangères. Ce lieu, d'ailleurs, était celui de sa naissance et le berceau de ses premières années. Emilie ne tenait point à ses propriétés de Toulouse; elle désirait les vendre et racheter la terre de sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie.
Le jour suivant, l'arrivée de ses amis ranima la triste Emilie. La vallée fut encore une fois l'asile d'une société douce et d'une aimable hospitalité. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, ôtaient à Blanche quelque chose de sa vivacité; mais elle conservait une simplicité touchante, et quoiqu'un peu changée elle n'en était pas moins charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de séjour, Emilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait plus d'inquiétude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la sienne; et, pensant que sans doute il était retourné chez son frère, elle persista à refuser l'anneau, et recommanda à Thérèse de le bien garder jusqu'à ce qu'elle revît Valancourt.
Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy.
Dès le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire, qui s'élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse dont le sort l'avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au monastère. A la porte, elles virent un carrosse, et l'écume des chevaux leur apprit que l'équipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu'Emilie et Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent une religieuse, et elles apprirent que sœur Agnès vivait encore, qu'elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les anecdotes du couvent; et l'amitié qu'elle portait aux personnes qu'elles regardaient les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation, l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant Emilie; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits exprimaient la langueur.—Notre maison, dit-elle après les premiers compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos sœurs paye en ce moment le tribut à la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre sœur Agnès est mourante.
Emilie exprima le sincère intérêt qu'elle y prenait.
—Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l'abbesse: peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on l'aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage. De pareilles scènes sont déchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y accoutumer: elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce que nous devons souffrir.
A la porte de la chambre elles trouvèrent le confesseur; il releva sa tête à leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assisté son père. Il passa sans la remarquer. Ils entrèrent dans la pièce où sœur Agnès était couchée sur une natte; près d'elle était une autre sœur. Elle était si changée, qu'à peine Emilie aurait-elle pu la reconnaître, si elle n'eût été prévenue. Son air était hagard et horrible; ses yeux, creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa poitrine: elle était si préoccupée, qu'elle n'aperçut d'abord ni l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa avec horreur sur Emilie, et s'écria:—Ah! cette vision me poursuit jusqu'à mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle dit à sœur Agnès:—Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir.
Agnès ne fit aucune réponse: elle considérait Emilie dans un effroyable égarement.—C'est elle-même, s'écria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous? réparation! vous l'aurez, vous l'avez déjà! Combien d'années sont écoulées depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai vieilli sous son poids; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes toujours belle, belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais à quoi cela servirait-il? Je l'ai commis.
Emilie, fort émue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la pria d'attendre que sœur Agnès fût plus tranquille. Elle tâcha elle-même de la calmer; mais Agnès ne l'écoutait pas, et regardant Emilie elle s'écria:—A quoi servent donc des années de prières et de repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du meurtre! Où est-il? où est-il? Regardez, regardez là! il erre dans cette chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agnès dont les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas déjà assez punie? Ah! ne me regardez pas de cet air sévère! Ah ciel! encore! C'est elle! c'est elle-même! Pourquoi ces regards de pitié? pourquoi ce sourire? Me sourire, à moi! Quels gémissements entends-je?
Sœur Agnès retomba, et parut privée de la vie. Emilie ne pouvant se soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnèrent des secours à sœur Agnès. Emilie voulait lui parler.—Paix! dit l'abbesse. Le délire est fini; elle va être mieux.—Ma sœur, y a-t-il longtemps qu'elle est dans cet état?—Elle n'y avait pas été depuis plusieurs semaines, répondit la religieuse; mais l'arrivée du gentilhomme qu'elle désirait tant de voir l'a fortement agitée.—Oui, reprit l'abbesse, et voilà sans doute la cause de cet accès: quand elle sera mieux, nous la laisserons en repos.
Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnât peu de secours, elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir être utile.
Quand sœur Agnès eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais désormais sans égarement et avec une profonde expression de douleur: il se passa du temps avant qu'elle pût parler, puis elle dit faiblement:—La ressemblance est étonnante! c'est plus que de l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgré le nom de Saint-Aubert que vous portez, vous n'êtes pas fille de la marquise?—Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manières d'Agnès l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna un coup d'œil d'intelligence; mais elle répéta sa question.—Quelle marquise! s'écria Agnès: je n'en connais qu'une! la marquise de Villeroi.
Emilie, se rappelant l'émotion de son père à la mention inopinée de cette dame, et la demande qu'il avait faite d'être enterré près des Villeroi, elle sentit un extrême intérêt, et pria sœur Agnès d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraîner Emilie, mais celle-ci, fortement attachée, réitéra sa demande avec chaleur.
—Apportez-moi ma cassette, ma sœur, dit Agnès, je vous apprendrai tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous êtes sûrement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite ressemblance!
La religieuse apporta la cassette: sœur Agnès la lui fit ouvrir; elle en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement à celle qu'elle avait trouvée dans les papiers de son père. Agnès tendait la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence, puis dans l'excès du désespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria tout bas. Quand elle eut achevé sa prière, elle rendit le portrait à Emilie.—Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lègue, et je crois que vous y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappée; mais jamais jusqu'à ce moment elle n'avait ainsi frappé ma conscience:—Restez, ma sœur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait.
Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraîner: Agnès est encore dans le délire, lui dit-elle, observez combien elle divague! Dans ses accès, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des crimes les plus épouvantables.
Emilie néanmoins crut voir dans ce délire autre chose que de la folie. Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant intérêt, et elle se décida à tâcher de se procurer de plus amples informations.
La religieuse rapporta la cassette. Agnès poussa un ressort, et découvrit un autre portrait, elle le montra à Emilie:—Voici, lui dit-elle, une leçon pour la vanité; regardez ce portrait, et voyez s'il y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai été.
Emilie s'empressa de prendre ce portrait; à peine l'eut-elle regardé, que ses tremblantes mains faillirent le laisser échapper. C'était la ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouvé à Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une manière si mystérieuse, et qu'on soupçonnait Montoni d'avoir fait périr.
Muette de surprise, Emilie regardait tour à tour le portrait et la religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors n'existait plus.
—Pourquoi ce regard sévère? dit sœur Agnès, qui se méprenait au genre de son émotion.—J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce réellement votre portrait?—Vous pouvez le demander, dit la religieuse; mais autrefois il était frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez les effets du crime! Autrefois j'étais innocente, mes malheureuses passions dormaient encore. Ma sœur, ajouta-t-elle gravement; et prenant de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement fit frémir: ma sœur, prenez bien garde au premier mouvement des passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrête leur course, elle est rapide; leur force ne connaît aucun frein; elles nous entraînent aveuglément; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et de pénitence n'effacent pas.
—Hélas! bien infortuné, dit l'abbesse, qui connaît mal notre sainte religion! Emilie écoutait Agnès dans le silence et le respect: elle regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce portrait avec celui qu'elle avait vu à Udolphe.—Cette figure ne m'est pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord lui parler trop brusquement d'Udolphe.—Vous vous trompez, lui dit Agnès, et vous ne l'avez sûrement jamais vue.—Non, reprit Emilie; mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.—Impossible, s'écria sœur Agnès, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.—C'était dans le château d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant fixement.—D'Udolphe! s'écria Laurentini, d'Udolphe en Italie?—Précisément, dit Emilie.—Vous me connaissez alors, lui dit Laurentini, et vous êtes la fille de la marquise.
Emilie, étonnée de cette positive assertion, répondit:—Je suis fille de M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument étrangère.—Vous le croyez? reprit Laurentini.
Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire.
—Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise était fort attachée à un gentilhomme de Gascogne, quand elle épousa le marquis par obéissance pour son père. Femme infortunée!
Emilie, se rappelant l'excessive émotion de M. Saint-Aubert au nom de la marquise, aurait alors éprouvé une émotion différente de la surprise, si elle eût moins connu la probité de son père. Le respect qu'elle avait pour lui ne lui permit pas de s'arrêter à la supposition que lui insinuait la signora Laurentini; son intérêt pourtant devint extrême, et elle la conjura de s'expliquer plus clairement.—Ne me pressez pas sur ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puissé-je pour jamais l'effacer de ma mémoire! Elle soupira profondément, et demanda à Emilie comment elle avait su son nom.—Par le portrait que j'ai vu à Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.—Vous avez donc été à Udolphe? dit la religieuse avec une extrême émotion. Quelles scènes ce lieu me rappelle! scènes de félicité, de souffrance et d'horreur!
A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait été témoin dans une chambre du château lui revint à la mémoire; elle regarda la signora et se rappela ses derniers mots, que des années de prières et de pénitence ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit obligée de les attribuer à une autre cause qu'au délire: elle sentit un degré d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un abîme de perplexité, et, ne sachant par quelles questions éclaircir de tels doutes, elle dit seulement à mots interrompus:—Votre soudain départ d'Udolphe!
Laurentini fit un soupir.
—Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant... ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont connus.
La religieuse s'écria:—Quoi! encore? Et, s'efforçant de la relever, ses regards égarés semblaient suivre un objet.—Revenir du tombeau! Quoi! du sang, du sang aussi!—Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le dire.—Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié.
Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus longtemps une telle scène, s'échappa de la chambre, et envoya quelques religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d'Emilie, et, alarmées de l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions. Emilie évita d'y répondre, et dit seulement que sœur Agnès était à l'agonie. On se sépara de bonne heure. Quand Emilie fut retirée, les scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une affreuse énergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir été victime de Montoni, semblait elle-même coupable d'un crime abominable! C'était un grand sujet de surprise et de méditation.
CHAPITRE XLII.
Quelques circonstances singulières vinrent distraire Emilie de ses chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame fut ouvert en présence des supérieures du couvent. On trouva que le tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'était fait connaître au religieux qui l'avait assisté, avait exigé que ce secret fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la signora Laurentini, la confession étrange qu'elle fit à ses derniers moments, firent juger nécessaire à l'abbesse d'entretenir sa jeune amie sur un sujet qu'elle n'avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empêché celle-ci d'aller au couvent: mais, après l'ouverture du testament elle fut mandée de nouveau; et s'étant rendue à Sainte-Claire elle y apprit des détails qui l'affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l'abbesse supprimait plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que l'histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation une histoire abrégée de la défunte sœur.
HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO.
Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe, dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle.
La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.
Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant de former quelques doutes sur la convenance des nœuds qu'il était prêt à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse.
Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup rappelé en France. Il partit avec répugnance, le cœur rempli de la signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son mariage. Pour l'aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en laisseraient la liberté. Consolée par cette assurance, Laurentini le laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu'elle rejeta encore. Ses pensées se tournaient toutes vers le marquis de Villeroi. Elle éprouvait pour lui tout le délire d'un amour italien, fomenté par la solitude dans laquelle elle s'était confinée. Elle avait perdu le goût des plaisirs et de la société; son unique jouissance était de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son cœur dans ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient s'écouler avant l'époque probable de son retour. Ce période passa; les semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son cœur était dévoué à un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut avoir perdu cet objet.
Plusieurs mois se passèrent sans qu'elle reçût un seul mot du marquis. Ses jours se partageaient entre les violences, les accès d'une passion furieuse, et la sombre langueur du plus noir désespoir. Elle s'isola de tout; elle s'enfermait des semaines entières sans parler à personne, excepté à sa confidente. Elle écrivait des fragments de lettres, relisait celles qu'autrefois elle avait reçues du marquis, pleurait sur son portrait, et lui parlait des heures entières, tantôt pour l'accabler de reproches, tantôt pour l'accabler d'amour.
A la fin, on répandit autour d'elle le bruit que le marquis s'était marié en France. Déchirée par la jalousie, par l'amour, par l'indignation, elle prit le parti d'aller secrètement en ce pays; et si le fait était vrai, elle prétendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit qu'à sa confidente le projet qu'elle avait formé, et elle l'engagea à la suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en était immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit; et, accompagnée d'une seule femme, elle se rendit secrètement à Livourne, et s'y embarqua pour la France.
A son arrivée en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi était marié depuis quelque temps. Son désespoir la priva de sa raison. Elle formait, elle abandonnait tour à tour l'horrible projet de poignarder le marquis, son épouse, et elle-même. Elle s'arrêta enfin à l'idée de se présenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa présence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouvé le constant objet de ses pensées et de sa tendresse, le ressentiment fit place à l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'émotions contraires la rendit tremblante, et elle s'évanouit à ses pieds.
Le marquis ne fut pas à l'épreuve de tant de beauté et de sensibilité: toute l'énergie d'un premier sentiment se réveilla. La raison, non l'indifférence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait pas permis d'épouser la signora; il avait cherché à se vaincre; il avait cherché une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la considération et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indifférence qu'elle cherchait vainement à cacher. Il soupçonnait depuis quelque temps que son cœur était engagé à un autre, lorsque Laurentini arriva en Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientôt l'empire qu'elle avait repris sur lui. Calmée par cette découverte, elle se détermina à vivre et à multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait diabolique qu'elle croyait propre à assurer son bonheur. Elle suivit son projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable: elle détacha entièrement le marquis de son épouse. Sa douceur, sa bonté, sa froideur, si opposées aux manières empressées d'une Italienne, eurent bientôt cessé de lui plaire. La signora en profita pour éveiller en lui la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de l'amour. Elle alla jusqu'à lui désigner la personne pour qui elle affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exigé le serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un côté, elle lui donnerait de l'autre plus d'atrocité et de violence: elle songea que le marquis en serait plus porté à participer à l'acte horrible qui devenait indispensable à ses desseins et devait anéantir l'obstacle qui semblait seul empêcher son bonheur.
L'innocente marquise observait avec une extrême douleur le changement de son époux envers elle. En sa présence, il était pensif et réservé; sa conduite devenait austère et même dure; il la laissait en larmes, et pendant des heures entières elle pleurait sur sa froideur, et faisait des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait d'autant plus, qu'elle avait épousé le marquis uniquement par obéissance: elle en avait aimé un autre, et ne doutait pas que son propre choix n'eût rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda pas à le découvrir, en fit près du marquis un ample usage. Elle lui suggéra tant de preuves apparentes sur l'infidélité de sa femme, que, dans l'excès de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait avoir reçu, il prononça l'arrêt de sa mort. On lui donna un poison lent; et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable faiblesse.
Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regardé comme devant combler tous ses vœux, devint le commencement d'un supplice qu'elle endura jusqu'à sa mort.
La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocité, fut aussitôt éteinte que satisfaite, et la laissa en proie à une pitié, à des remords inutiles. Les années de bonheur qu'elle s'était promises avec le marquis de Villeroi en eussent sans doute été empoisonnées; mais il trouva aussi le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors s'évanouir comme un songe: et il fut surpris, après que sa femme eut subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il l'avait condamnée. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout à coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle qu'elle-même lui en donna n'ajouta rien à celle qui le pénétrait.
Dans la première horreur du remords et du désespoir, il voulait se livrer lui-même à la justice avec celle qui l'avait plongé dans l'abîme du crime. Après cette crise violente, il changea de résolution: il vit une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur détestable de ce forfait. Il déclara qu'il n'épargnait sa vie que pour qu'elle consacrât ses jours à la prière et à la pénitence. Accablée du mépris et de la haine d'un homme pour qui elle s'était rendue si coupable, frappée d'horreur pour le crime inutile dont elle s'était souillée, la signora Laurentini renonça au monde; et, victime effrayante d'une passion effrénée, elle prit le voile à Sainte-Claire.
Le marquis partit du château de Blangy, et jamais il n'y revint. Il tâcha d'étourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage impénétrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque égaux à ceux de Laurentini. Le médecin qui avait observé l'état de la marquise après sa mort avait été engagé au silence à force de présents. Les soupçons de quelques domestiques se bornèrent à un murmure sourd, et jamais cette affaire n'avait été approfondie. Si ce murmure parvint au père de la marquise, si le défaut de preuves l'empêcha de poursuivre le marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que sa famille la regretta sincèrement, et surtout M. Saint-Aubert, son frère; car tel était le degré d'alliance qui existait entre le père d'Emilie et la marquise: il soupçonna le genre de sa mort. Immédiatement après la mort de cette sœur bien-aimée, il écrivit au marquis et reçut de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute elles avaient rapport à elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui confiait à son frère la cause de son malheur, composaient les papiers que Saint-Aubert avait ordonné de brûler. L'intérêt, le repos d'Emilie, lui avaient fait désirer qu'elle ignorât cette tragique histoire. L'affliction que lui avait causée la mort si prématurée d'une sœur chérie l'avait empêché de prononcer jamais son nom, excepté à madame Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilité d'Emilie, il lui avait laissé ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise, et la parenté qui existait entre elles. Il avait exigé le même silence de sa sœur, madame Chéron, et elle l'avait rigoureusement observé.
C'était sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la vallée Emilie vit pleurer son père; c'était à son portrait qu'il avait fait de si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'émotion qu'il témoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut être enseveli près du monument des Villeroi, où étaient déposés les restes de sa sœur. Le mari de celle-ci était mort dans le nord de la France, et on l'y avait enterré.
Le confesseur qui assista Saint-Aubert à son lit de mort le reconnut pour frère de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la même grâce à l'abbesse en lui recommandant sa fille.
Laurentini, en arrivant en France, avait caché très-soigneusement son nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-même, pour mieux déguiser sa véritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue sœur Françoise. L'abbesse n'était point au couvent quand elle avait fait profession, et toute la vérité ne lui était pas connue. Le cruel remords qui oppressait Laurentini, le désespoir d'un amour frustré, l'amour qu'elle conservait pour le marquis, avaient égaré son esprit. Après les premières crises, une sombre mélancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu'à sa mort, interrompue par des accès violents. Durant plusieurs années, son seul plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y joignait souvent la mélodie de sa charmante voix; elle répétait les plus beaux airs de l'Italie avec l'énergique sentiment qui remplissait constamment son cœur. Le médecin qui prenait soin d'elle recommanda aux supérieures de tolérer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On souffrait que la nuit elle parcourût les bois, suivie de la seule femme qu'elle avait amenée d'Italie. Mais comme cette permission blessait la règle, on la tint secrète; et cette musique mystérieuse, liée à tant d'autres circonstances, fit répandre le bruit que le château et son voisinage étaient fréquentés par des revenants.
Avant l'égarement de sa raison, et avant de faire ses vœux de religion, elle avait fait un testament.
La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait été souvent observée par Laurentini; mais ce fut surtout à l'heure de sa mort, au moment même où sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que cette ressemblance la frappa, et que, dans son délire, elle crut voir la marquise elle-même. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie devait être la fille de cette dame. Elle en était convaincue; elle savait que sa rivale, en épousant le marquis, lui préférait un autre amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion déréglée n'eût, comme la sienne, conduit la marquise à quelque égarement.
Cependant le crime que, d'après des aveux mal compris, Emilie supposait avoir été commis par Laurentini dans les murs même d'Udolphe, n'avait jamais eu lieu. Emilie avait été trompée par le spectacle affreux dont elle avait eu tant d'effroi; et c'était ce spectacle qui d'abord lui faisait attribuer les remords de la religieuse à un meurtre exécuté dans le château.
On peut se souvenir que dans une chambre, à Udolphe, était un grand voile noir dont la situation avait piqué la curiosité d'Emilie. Le voile cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits défigurés avaient la pâleur de la mort. Elle était couverte d'un linceul, et couchée tout de son long dans une espèce de tombeau. Ce qui rendait cette vue plus effroyable était que cette figure semblait être déjà la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient voir les traces. On imagine bien aisément qu'un si hideux objet ne se regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperçut, laissa retomber le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empêcha d'y revenir. Si elle eût eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son effroi se seraient dissipés en même temps; elle aurait reconnu que la figure était en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude où la superstition monastique a souvent plongé le genre humain. Un membre de la maison d'Udolphe avait offensé en un point les prérogatives de l'Eglise; on le condamna à contempler plusieurs heures par jour l'image en cire d'un cadavre. Cette pénitence, qui devait servir à lui rappeler un sort inévitable, avait pour but de réprimer dans le marquis d'Udolphe un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqué. Non-seulement il subit sa pénitence, mais dans son testament il exigea de ses héritiers la conservation de la figure. Il mettait à ce prix la propriété d'un domaine, et regardait comme très-utile l'humiliante moralité que cette figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son appartement; mais aucun de ses héritiers n'imita une telle pénitence.
En apprenant que la marquise de Villeroi était la sœur de M. Saint-Aubert, Emilie se sentit très-diversement affectée. Au milieu de la tristesse que lui causait la mort prématurée de cette infortunée, elle se vit soulagée des conjectures pénibles où l'avait jetée la téméraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui permettait guère d'imaginer qu'il eût manqué à la délicatesse. Elle répugnait à se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait toujours aimée, respectée comme sa mère; elle l'aurait cru difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite de Dorothée, les assertions de Laurentini, le mystérieux attachement de Saint-Aubert, lui avaient inspiré des doutes que sa raison ne pouvait ni détruire ni confirmer; elle s'en trouvait délivrée, et la conduite de son père s'expliquait. Son cœur n'était plus oppressé que par le malheur d'une parente aimable, et par la terrible leçon que donnait la religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premières passions avait conduit par degrés la signora Laurentini à un crime dont le seul nom dans sa jeunesse l'eût sûrement fait frémir d'horreur; crime dont de longues années de pénitence n'avaient pu effacer le souvenir ni décharger sa conscience.
CHAPITRE XLIII.
Après les dernières découvertes, Emilie fut traitée par le comte et par sa famille comme une alliée de la maison de Villeroi, et reçue, s'il était possible, avec encore plus d'amitié.
Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune réponse de Valancourt, s'applaudissait de sa prudence. Emilie ne partageait point des craintes dont elle ignorait le motif: mais quand il la voyait succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute sa résolution pour la priver d'un soulagement momentané, et dissimuler avec elle. Les noces de Blanche s'approchaient, et partageaient son attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout le château s'occupait des plus brillants préparatifs. Emilie voulait prendre part à la gaieté qui l'entourait; mais elle le tentait vainement: préoccupée de tout ce qu'elle avait appris, et surtout inquiète du sort de Valancourt, elle se représentait l'état où il était quand il donna à Thérèse son anneau: elle croyait y reconnaître l'expression du désespoir; et quand elle considérait où ce désespoir avait pu le conduire, son cœur saignait de douleur et d'effroi. Les doutes qu'elle formait sur sa santé, sur son existence, l'obligation où elle était de conserver ces doutes jusqu'à son retour à la vallée, lui paraissait insupportable. Il y avait des moments où rien ne pouvait la contenir. Elle s'échappait brusquement, elle allait chercher le calme dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer. Le battement des vagues écumantes, le sourd murmure des forêts, étaient analogues à l'état de son âme; elle s'asseyait sur une roche, ou sur les ruines de la vieille tour; elle observait vers le soir la dégradation des couleurs sur les nuages; elle voyait se dérouler les sombres voiles du crépuscule. La crête blanche des vagues, toujours ramenées au rivage, ne se distinguait plus qu'à peine sur la surface obscure des flots. Quelquefois elle répétait les vers que Valancourt avait gravés en ce lieu: puis, trop affectée des chagrins qu'ils lui renouvelaient, elle cherchait à se distraire.
Un soir qu'avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori, elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva dans une chambre moins dégradée que le reste. C'était de là que souvent elle avait admiré la vaste perspective que la mer et la terre lui offraient: le soleil se couchait sur cette partie des Pyrénées qui sépare le Languedoc du Roussillon; elle se plaça près d'une fenêtre grillée: les bois et les vagues au-dessous d'elle gardaient encore les nuances rougeâtres du soleil couchant. Ayant accordé son luth, elle y mêla le son de sa voix, et chanta un de ces airs simples et champêtres qu'autrefois Valancourt écoutait avec transport.
Le temps était si doux, si calme, qu'à peine le zéphyr du soir ridait la surface de l'onde, ou gonflait légèrement la voile qui recevait encore les derniers rayons de lumière. Les coups mesurés de quelques rames troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mélodie du luth achevait de plonger Emilie dans une douce mélancolie: elle répéta ses anciennes romances; et les souvenirs qu'elles réveillaient devenant toujours plus touchants, ses larmes tombèrent sur le luth, et elle ne put continuer.
Le soleil avait disparu derrière le sommet des montagnes, leurs plus hautes pointes ne recevaient plus sa lumière; Emilie ne quittait point la tour, et s'y livrait à ses rêveries. Elle entendit marcher, elle tressaillit, et, regardant à la grille, elle reconnut en bas M. de Bonnac. Elle retomba dans la rêverie, dont cette distraction l'avait tirée: après quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air favori. Elle entendit encore marcher; elle écouta, on montait à la tour. L'obscurité lui inspira un peu de crainte; autrement elle n'en eût éprouvé aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas étaient rapides et légers; la porte s'ouvrit, et le crépuscule mourant déroba au premier instant les traits d'une personne qui entrait: mais Emilie pouvait-elle se méprendre au son de la voix? c'était celle de Valancourt. Emilie, qui jamais ne l'avait entendue sans émotion, troublée de surprise et de plaisir à la fois, l'eut à peine vu à ses pieds, qu'elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient dans son cœur, qu'à peine elle entendait cette voix, dont les tendres et timides accents cherchaient à la ranimer. Valancourt, aux genoux d'Emilie, s'accusait de l'excès d'impatience qui l'avait décidé à la surprendre ainsi. Il venait d'arriver, et, ne pouvant attendre que le comte fût de retour, il avait couru aussitôt pour le chercher à la promenade. En passant près de la tour, il avait reconnu la voix d'Emilie, et sur-le-champ il était monté.
Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens; quand elle fut revenue, elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda, avec autant de mécontentement qu'elle pouvait en sentir à sa vue, quel était le sujet de sa visite.
—Ah! Emilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hélas! j'ai peu à espérer. Quand vous m'avez privé de votre estime, vous avez donc cessé de m'aimer?—Oui, monsieur, reprit Emilie, tâchant de donner de l'assurance à sa voix; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne m'auriez pas donné cette nouvelle occasion de chagrin.
La physionomie de Valancourt changea soudain; l'anxiété du doute fit place à la surprise et au découragement. Il resta muet; il dit enfin:—On m'avait donné lieu d'espérer une réception bien différente!—Est-il bien vrai, Emilie, que pour jamais j'ai perdu votre affection? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m'être rendue, que votre amour ne peut renaître? Le comte a-t-il médité cette cruauté, qui me donne une seconde fois la mort?
Le ton dont il parlait alarma Emilie autant que son discours l'étonna. Tremblante d'impatience, elle demanda qu'il voulût bien s'expliquer.
—Et pourquoi cette explication? répondit Valancourt. Ignorez-vous combien ma conduite a été calomniée? ignorez-vous que les actions dont vous m'avez cru coupable... et comment avez-vous pu, ô Emilie! me dégrader à ce point dans votre opinion?... que ces actions je les méprise, je les abhorre autant que vous? Ignorez-vous que le comte a découvert les faussetés qui me privaient de l'unique bien qui me soit cher au monde? qu'il m'a lui-même invité à venir près de vous me justifier? L'ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d'une fausse espérance?
Le silence d'Emilie semblait confirmer cette crainte; Valancourt, dans l'obscurité, ne pouvait distinguer la surprise et la joie qui la rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son cœur parut la soulager, et elle dit à la fin:
Valancourt! J'ignorais ce que vous venez de me dire. L'émotion que j'éprouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer; mais je n'avais pu encore réussir à vous oublier.—Quelle idée, reprit Valancourt en s'appuyant contre la fenêtre, quelle persuasion ce moment m'apporte! Je vous suis cher! je vous suis cher encore, mon Emilie!—Faut-il donc que je vous le dise? répliqua Emilie. Cela est-il nécessaire? Voilà mon premier moment de joie depuis votre départ, et il me dédommage de tout ce que j'ai souffert.
Valancourt soupirait, et ne pouvait répondre; il couvrait ses mains de baisers: les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage, et les mots eussent eu moins d'expression.