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Les mystères d'Udolphe cover

Les mystères d'Udolphe

Chapter 8: CHAPITRE VIII.
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About This Book

The narrative follows a young heiress raised in pastoral seclusion with her devoted father, enjoying nature, study, and domestic tranquillity until misfortune forces relocation under an uneasy guardianship. Removed to an isolated, brooding castle, she faces mysterious sounds, ambiguous apparitions, hidden papers, and legal and social entanglements that threaten her prospects. The text alternates expansive landscape and interior description, travel episodes, letters, and intense psychological observation as friendships, betrayals, and dangers complicate her situation. Gothic atmosphere and the sublime natural world frame a movement from vulnerability and suspense toward eventual revelations and a restored settlement of affairs.

—Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je l'espère, longtemps au milieu d'eux.

—Ah! monsieur, à mon âge je ne dois pas m'attendre à cela. Le vieillard fit une pause. C'est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J'ai confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer près de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps?

—N'en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert; les séparations seraient trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrèrent toute la paix et la résignation de son âme, malgré l'expression de la tristesse.

Voisin sentit qu'il avait trop prolongé le sujet; il coupa court, en disant: Nous sommes dans l'obscurité, il nous faudrait une lumière.

—Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clarté; remettez-vous, mon cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n'ai été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me plais à cette musique qu'on entend dans l'éloignement. Laissez-moi vous voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce deux instruments, ou bien est-ce un écho?

—C'est un écho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu cet instrument la nuit, quand tout était calme; mais personne ne connaît celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les bois.—Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce sont des vivants.—Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvais dormir, dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n'entendis musique semblable. Elle me faisait penser à ma pauvre femme, et je pleurais. J'ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j'apercevrais quelqu'un; mais au même instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait personne. J'écoutais, j'écoutais avec tant de recueillement, que le bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frémir. On disait que cette musique était une annonce de mort; mais il y a bien des années que je l'entends, j'ai toujours survécu à ce triste présage.

Emilie sourit à une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'état où était son esprit, elle ne put tout à fait résister à son impression contagieuse.

—C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'eût fait, le musicien eût été connu.—Oui, monsieur, on l'a tenté, on a suivi jusque dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le même éloignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui, c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois à gauche.

—Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point.

—Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous voyez l'avenue, et le château est caché presque entièrement dans les arbres.

—Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur laquelle se portent les rayons.

—Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce château?

—Le marquis de Villeroi en était possesseur, dit Voisin avec un air important.

—Ah! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy?

—C'était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des années: on nous a dit qu'il était mort depuis peu, et que cette terre était passée en d'autres mains.—Saint-Aubert, qui était tombé dans la rêverie, en sortit à ces derniers mots: Mort! s'écria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort?

—On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, répliqua Voisin: connaissez-vous le marquis, monsieur?

—Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrêter à la question.—Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une curiosité timide.—Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation; quelques moments après il parut en sortir, et demanda quel était son héritier.—J'ai oublié son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe à venir dans son château.

—Le château est-il encore fermé?

—A peu près, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont soin; mais ils vivent dans une chaumière qui n'en est pas éloignée.

—Le château est spacieux, dit Emilie; il doit être désert s'il n'a que deux habitants.

—Désert! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin: je ne voudrais pas y passer la nuit pour le monde entier.

—Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rêverie; l'hôte répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot; mais comme s'il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin combien de temps il avait passé dans le pays?—Presque depuis mon enfance, répondit l'hôte.

—Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix altérée.

—Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi qui ne l'ont pas oubliée.

—Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là.

—Hélas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente dame; elle méritait un meilleur sort.

Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une voix presque étouffée, c'est assez, mon ami.

Emilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses sentiments par aucune question.—Voisin voulut s'excuser, mais Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il, changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous venons d'entendre.

—Oui, monsieur: mais chut, elle revient; écoutez cette voix. Ils entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont les sons faiblement articulés ne permettaient de rien distinguer qui ressemblât à des mots. Bientôt elle s'arrêta, et l'instrument qu'on avait entendu fit entendre les accords les plus doux.—Saint-Aubert observa que les tons en étaient plus pleins, plus mélodieux que ceux d'une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d'un luth. Ils continuèrent d'écouter, mais les sons ne revinrent plus.

—Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le silence.—Très-étrange, dit Emilie.—Cela est vrai, dit Voisin. Et ils restèrent en silence.

Après une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que, pour la première fois, j'entendis cette musique; c'était, je m'en souviens, par une belle nuit d'été comme celle-ci, mais il était plus tard. Je me promenais dans les bois, j'étais seul; je me souviens aussi que j'étais fort affecté, j'avais un de mes enfants malade, et nous craignions beaucoup de le perdre; j'avais veillé près de son lit toute la soirée pendant que sa mère dormait, car elle l'avait veillé toute la nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journée avait été fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rêvais; j'entendis une musique dans l'éloignement, et je pensai que c'était Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand la soirée était belle, il restait à jouer sur sa porte; mais quand je vins à un endroit où les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne l'oublierai), je regardais les étoiles du nord qui alors étaient fort élevées: j'entendis tout à coup des sons, mais des sons que je ne puis décrire; c'était comme un concert d'anges. Je regardais attentivement, et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moquèrent tous de moi, et me dirent que c'étaient des bergers qui avaient joué du flageolet: je ne pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l'avais été moi-même. Le père Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes mourantes.

Emilie, en écoutant ces paroles, se sentit frappée d'une crainte superstitieuse tout à fait nouvelle pour elle; elle eut peine à dissimuler son trouble à Saint-Aubert.

—Mais l'enfant vécut, monsieur, en dépit du père Denis.

—Le père Denis, dit Saint-Aubert qui écoutait avec attention tous les récits du bon vieillard, nous sommes donc près d'un couvent?

—Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur le rivage de la mer.

—Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d'un souvenir subit, le couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur répandus sur son front se mêlait un sentiment d'horreur. Il devint immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son visage; il ressemblait à ces statues de marbre qui, placées sur un monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans espérance.

—Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses pensées, vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hôte veut bien me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette peine. Voisin, dont l'attention avait été suspendue par l'intérêt que ses récits avaient excité, s'excusa de n'avoir point encore fait venir Agnès, et sortit pour l'aller prendre.

Peu de moments après il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore soupçonné; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la famille cédât ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que son père. On décida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher dans le voisinage.

—Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Emilie, nous partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l'état de ma santé et celui de mes idées, je ne puis songer qu'avec peine à un plus long voyage, et je me sens le besoin de regagner la vallée. Emilie désirait ce retour, mais elle se troubla d'une résolution aussi soudaine. Son père sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir. Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la reportèrent à la dernière conversation relative à l'état des âmes après la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait plus se flatter de conserver longtemps son père. Elle s'appuyait toute pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions, elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette voûte céleste semée d'innombrables étoiles, habitées peut-être par des esprits dégagés de leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines éthérées, ses pensées s'élevaient, comme auparavant, vers la sublimité d'un Dieu et la contemplation de l'avenir. La danse avait cessé, les chaumières étaient paisibles, l'air semblait à peine effleurer le sommet des bois; quelques brebis égarées, de temps en temps le son d'une clochette éloignée, le bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la nuit. A la fin même, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses occupations, cessèrent tout à fait; les yeux mouillés de larmes, pénétrée d'une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu'à ce que vers minuit l'obscurité se fût étendue sur la terre, et que la planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se souvint alors de ce qu'il avait dit à ce sujet, et se rappela la mystérieuse musique; elle restait à la fenêtre, espérant et craignant à la fois de l'entendre revenir; elle était occupée de l'extrême émotion de son père, quand on avait annoncé la mort du marquis de Villeroi et rappelé le sort de la marquise; elle se sentait vivement intéressée à en connaître la cause. Sa curiosité à cet égard était d'autant plus vive, que jamais son père n'avait prononcé devant elle le nom de Villeroi: aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperçut que les heures la ramenaient à de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever de bonne heure, et se décida à gagner son lit.

CHAPITRE VII.

Emilie, appelée de bonne heure comme elle l'avait désiré, se réveilla. Le sommeil l'avait peu rafraîchie, des songes pénibles l'avaient obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avait été perdue pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil levant, respira l'air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage avait cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n'entendait que des sons doux, que des sons pittoresques, si l'on peut s'exprimer ainsi, tels que la cloche d'un couvent lointain, le murmure des vagues, le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu'elle voyait cheminer lentement entre les buissons et les arbres.

Emilie entendit un mouvement dans la salle basse; elle reconnut la voix de Michel qui parlait à ses mules, et sortait avec elles d'une cabane voisine; elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-même de se lever, et que le sommeil n'avait pas mieux rétabli qu'elle. Elle le conduisit de l'escalier dans la petite pièce où ils avaient soupé la veille. Ils y trouvèrent un déjeuner proprement servi, et leur hôte et sa fille qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour.

Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les voyant; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu'on respire! Si quelque chose pouvait rendre la santé, ce serait bien sûrement cet air-là.

Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse française: On peut envier cette chaumière, depuis que vous et mademoiselle l'avez honorée de votre présence.—Saint-Aubert sourit amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle était couverte de crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avait soigneusement examiné son père, et qui le trouvait bien mal portant, l'engageait vivement à remettre son départ jusqu'au soir; mais Saint-Aubert semblait impatient d'être chez lui, et exprimait cette impatience avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il assurait que depuis longtemps il ne s'était pas trouvé mieux, et qu'il voyagerait avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu'à toute autre heure de la journée. Mais tandis qu'il causait avec son respectable hôte, et le remerciait pour ses procédés obligeants, Emilie le vit changer et tomber sur sa chaise avant qu'elle eût pu le soutenir. En peu de moments il se remit de cette faiblesse soudaine; mais il était si mal, qu'il se vit incapable de voyager; et après avoir lutté quelques instants contre la violence de ses maux, il demanda qu'on vînt l'aider à remonter l'escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les terreurs qu'Emilie avait éprouvées la veille: mais quoiqu'à peine elle pût se soutenir et résister au coup dont elle était frappée, elle essaya de dévorer sa crainte; et lui donnant son bras tremblant, elle mena Saint-Aubert dans sa chambre.

Dès qu'il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleurait à quelques pas de la porte; et dès qu'elle arriva, il fit signe qu'on les laissât seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de tendresse et de douleur, que son courage l'abandonna, et elle se mit à fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-même à conserver sa fermeté, et ne pouvait parler; il ne pouvait que lui serrer la main et retenir ses propres larmes. A la fin, il prit la parole:—Ma chère enfant, dit-il, en s'efforçant de sourire au travers de l'expression de sa douleur; ma chère Emilie! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel comme pour prier; et alors, d'un ton plus ferme et d'un regard où la tendresse d'un père s'unissait avec dignité à la pieuse solennité d'un saint, ma chère enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vérités que je suis obligé de vous dire; mais je ne sais rien déguiser. Hélas! je voudrais vous le cacher; mais il serait trop cruel de prolonger votre erreur. Notre séparation est prochaine; osons donc en parler, et préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières: la voix lui manqua. Emilie, pleurant toujours, pressa sa main contre son cœur; oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas même lever les yeux.

Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui; j'ai beaucoup de choses à vous dire. J'ai à vous révéler un secret de la plus haute importance, et une promesse à obtenir de vous; quand cela sera fait, je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je désire d'être chez moi; vous n'en savez pas la raison; écoutez ce que je vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse faite à votre père mourant! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie, frappée de ses derniers mots, comme si, pour la première fois, elle eût connu le danger où il était, leva la tête; ses larmes s'arrêtèrent, et, le regardant un moment avec l'expression d'une affliction insoutenable, une convulsion la saisit; elle tomba sans connaissance. Les cris de Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille; ils donnèrent tous les secours qui dépendaient d'eux, mais ils furent longtemps sans effet. Quand Emilie revint, Saint-Aubert était si épuisé de toute cette scène, qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu'Emilie lui donna, parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils furent seuls, il s'efforça de la calmer, et lui présenta toutes les consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses bras, pleura sur sa poitrine; et sa douleur la rendait tellement insensible à ses discours, qu'il cessa de lui en faire aucun; il ne pouvait que s'attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long spectacle de sa douleur; elle quitta ses embrassements, sécha ses pleurs, et dit quelques mots, comme de consolation. Ma chère Emilie, reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble confiance à l'Etre qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux; il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. Je sens cette consolation dans mon cœur: je vous laisserai, mon enfant, je vous laisserai entre ses bras; et quoique je quitte ce monde, je serai toujours en sa présence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas; la mort en elle-même n'a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons tous que nous sommes nés pour mourir; elle n'a rien de terrible à ceux qui se confient dans un Dieu tout-puissant.

Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au sujet qui me touche au fond du cœur. J'ai dit que j'avais une promesse solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous en expliquer la principale circonstance dont j'ai à vous entretenir. Il en est d'autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous ignoriez toujours. Promettez-moi donc que vous exécuterez exactement ce que je vais vous commander.

Emilie, à qui cette extrême gravité en imposait, essuya les larmes qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre; et regardant éloquemment Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu'il exigerait d'elle, sans savoir ce que ce pouvait être.

Il continua.—Je vous connais trop bien, mon Emilie, pour craindre jamais que vous manquiez à vos engagements, mais surtout à un engagement si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d'une inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Ecoutez à présent ce que j'avais à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la vallée renferme une espèce de trappe qui s'ouvre sous une feuille du parquet. Vous la reconnaîtrez à un nœud remarquable du bois; c'est d'ailleurs l'avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face même de la porte. A une toise environ du côté de la fenêtre, vous apercevrez une jointure, comme si la planche avait été rapportée; c'est par là qu'on l'ouvre. Appuyez le pied sur la ligne, la planche s'enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l'autre; au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s'arrêta pour reprendre haleine, et Emilie resta plongée dans la plus profonde attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère? lui dit-il. Emilie, à peine capable de proférer un mot, l'assura qu'elle l'entendait bien.

—Quand vous retournerez à la maison... Il poussa un profond soupir.

Quand elle l'entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui devaient l'accompagner se présentèrent à sa pensée; elle eut une explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la contrainte et l'effort qu'il s'était fait, ne put enfin retenir ses larmes. Après quelques moments, il se remit. Ma chère enfant, dit-il, consolez-vous: quand je ne serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne m'a jamais refusé ses secours. Ne m'affligez pas par l'excès de votre désespoir; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que je ressens.

Saint-Aubert, qui ne parlait qu'avec difficulté, reprit l'entretien après une pause. Ce cabinet, ma chère... quand vous retournerez à la maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La promesse que j'ai reçue de vous est relative à ce seul objet; vous brûlerez ces papiers, et cela sans les lire, sans les regarder: je vous l'ordonne absolument.

La surprise d'Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda pourquoi cette précaution. Saint-Aubert lui répondit que s'il avait pu le lui expliquer, la promesse qu'il avait exigée n'aurait plus été nécessaire. Qu'il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer essentiellement; elle est d'une importance extrême. Sous cette même planche, vous trouverez environ deux cents doublons enveloppés dans une bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l'argent qui se trouvait au château, qu'on imagina ce secret. La province était alors inondée de troupes qui prenaient avantage des circonstances et se livraient à toutes sortes de pillages.

Mais j'ai encore une promesse à recevoir de vous: c'est que jamais, quelle que soit votre position, vous ne vendrez la vallée. Saint-Aubert ajouta que, si elle se mariait, elle spécifierait dans le contrat que le château ne serait jamais qu'à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune avec plus de détail qu'il n'avait encore fait. Les deux cents doublons et le peu d'argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le comptant que j'ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j'étais avec M. Motteville à Paris. Ah! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais non pas dans la misère. Emilie ne pouvait répliquer à rien; à genoux près de son lit, elle baignait de pleurs la main chérie qu'elle retenait encore.

Après cette conversation, l'esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus calme; mais, épuisé par l'effort qu'il avait fait, il tomba dans l'assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer près de lui, jusqu'à ce qu'un léger coup à la porte de la chambre l'obligea de se relever. Voisin venait dire qu'un confesseur du couvent voisin était en bas prêt à assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu'on réveillât son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand Saint-Aubert sortit de l'assoupissement, tous ses sens étaient confondus; il lui fallut du temps pour reconnaître Emilie qui le gardait. Alors il remua les lèvres, il lui tendit la main; elle la reçut et retomba sur sa chaise, frappée de l'impression de mort qu'elle remarquait dans tous ses traits. En peu d'instants il retrouva la voix, et Emilie lui demanda s'il désirait entretenir un confesseur. Il répondit qu'il le désirait; et quand le révérend père parut, elle se retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela Emilie; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le père avec un peu de ressentiment, comme s'il en eût été la cause; le bon religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux. Saint-Aubert, d'une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à celles que l'on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant; ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend père, d'une voix majestueuse, récita lentement les prières des agonisants. Saint-Aubert, d'un air serein, s'unissait avec ferveur à leur dévotion; des larmes quelquefois s'échappaient de ses paupières presque closes; les sanglots d'Emilie interrompirent souvent le service.

La prière des agonisants.

Quand il fut fini, et qu'on eut administré l'extrême-onction, le père se retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s'approchât; il lui donna sa main, et fut quelque temps en silence. A la fin il lui dit d'une voix éteinte: Mon bon ami, notre connaissance a été courte, mais elle vous a suffi pour me développer votre bon cœur; je ne doute pas que vous ne transportiez toute cette bienveillance à ma fille: quand je ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins dans le peu de jours qu'elle doit passer ici: je ne vous en dis pas davantage. Vous avez des enfants; vous connaissez les sentiments d'un père: les miens deviendraient bien pénibles si j'avais moins de confiance en vous. Voisin l'assura, et ses larmes témoignaient toute sa sincérité, qu'il n'oublierait rien pour adoucir l'affliction d'Emilie, et que, si Saint-Aubert le désirait, il la ramènerait en Gascogne. Cette offre fut si agréable à Saint-Aubert, qu'il ne trouva point d'expression pour peindre sa reconnaissance, ou, pour bien dire, qu'il l'acceptait.

Surtout, ma chère Emilie, reprit le moribond, ne vous livrez pas à la magie des beaux sentiments: c'est l'erreur d'un esprit aimable; mais ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne heure combien elle est dangereuse; c'est elle qui tire de la moindre circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances; et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du bien-être, notre sensibilité nous rend victime quand nous ne savons pas la modérer et la contenir.

Emilie lui répéta combien ses avis lui étaient précieux; elle lui promit de ne les oublier jamais et de s'efforcer d'en profiter. Saint-Aubert lui sourit avec autant d'affection que de tristesse. Je le répète, lui dit-il, je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j'en aurais le pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excès de la sensibilité et vous apprendre à les éviter.

Combien est méprisable une humanité prétendue qui se contente de plaindre et qui ne songe point à soulager!

Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa sœur. Il faut que je vous informe, ajouta-t-il, d'une circonstance intéressante pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très peu de rapport ensemble; mais c'est la seule parente que vous ayez: j'ai cru convenable, comme vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu'à votre majorité: elle n'est pas précisément la personne à qui j'aurais voulu remettre ma chère Emilie, mais je n'avais point d'alternative, et je la crois dans le fond une assez bonne femme; je n'ai pas besoin, mon enfant, de vous recommander d'user de prudence pour vous concilier ses bonnes grâces: vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de fois l'a tenté pour vous.

Emilie protesta que tout, ce qu'il lui recommandait serait religieusement exécuté. Hélas! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots, voilà bientôt tout ce qui me restera: ce sera mon unique consolation que d'accomplir entièrement tous vos désirs!

Emilie ne pouvait qu'écouter et pleurer; mais le calme extrême de son père, la foi, l'espérance qu'il montrait, adoucissaient un peu son désespoir. Pourtant elle voyait cette figure décomposée, ce caractère de mort qui commençait à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer: son cœur était déchiré et ne pouvait s'exprimer.

Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma chère? lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Emilie s'était tournée vers une fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction; elle comprit alors que la vue lui avait manqué: il lui donna sa bénédiction qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba sur l'oreiller. Elle baisa son front; la sueur froide de la mort inondait ses tempes, et oubliant tout son courage, ses larmes les arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux: c'était encore l'âme d'un père; mais elle s'évanouit bientôt et Saint-Aubert ne parla plus.

Emilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille; ils essayèrent de calmer sa douleur: le vieillard pleurait avec elle, mais les secours d'Agnès étaient plus opportuns.

CHAPITRE VIII.

Le religieux qui s'était présenté le matin revint le soir consoler Emilie. Il apportait un message de l'abbesse d'un couvent voisin du sien, qui l'invitait à se rendre près d'elle. Emilie n'accepta pas l'offre, mais elle répondit avec reconnaissance. La sainte conversation du père, la douce bienveillance de ses manières qui ressemblaient à celles de Saint-Aubert, calmèrent un peu la violence de ses transports; elle éleva son cœur à l'Etre éternel présent partout. Relativement à Dieu, se disait Emilie, mon père bien-aimé existe ainsi qu'hier il existait pour moi. Il n'est mort que pour moi: pour Dieu, pour lui, véritablement il existe.

Retirée dans sa petite chambre, ses pensées mélancoliques errèrent encore autour de son père. Affaissée dans une espèce de sommeil, des images lugubres obsédèrent son imagination. Elle rêva qu'elle voyait son père, il l'abordait avec une contenance de bonté. Tout d'un coup il sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lèvres; mais au lieu de ses paroles, elle entendit une musique douce, portée sur les airs à une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s'animer dans le ravissement heureux d'un être supérieur: l'harmonie devenait plus forte, elle s'éveilla. Le rêve était fini, mais la musique durait encore, et c'était une musique céleste.

Elle écoutait et se sentait glacée par un respect superstitieux; les larmes s'arrêtèrent, elle se leva, et fut à la fenêtre. Tout était obscur; mais Emilie détournant les yeux des sombres bois qui bordaient l'horizon, elle vit à gauche cette brillante planète dont le vieillard avait parlé et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce qu'il avait dit, et comme la musique agitait l'air par intervalles, elle ouvrit sa fenêtre pour écouter le chant; bientôt il s'affaiblit et elle tenta vainement de découvrir d'où il partait. La nuit ne lui permit pas de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d'elle, et les sons devenant successivement plus doux, firent place enfin à un silence absolu.

Le lendemain matin une sœur du couvent vint lui renouveler l'invitation de l'abbesse. Emilie, qui ne pouvait abandonner la chaumière tant que le corps de son père y reposerait, consentit avec répugnance à la visite qu'on désirait d'elle, et promit de rendre ses respects à l'abbesse dans la soirée de ce même jour.

Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parlé, à l'extrémité d'un petit golfe, sur la Méditerranée. Comme Emilie passait l'antique porte du couvent, la cloche de vêpres sonna, et lui parut le premier coup des funérailles de Saint-Aubert. De légers incidents suffisent pour affecter un esprit énervé par la douleur. Emilie surmonta la crise pénible qu'elle éprouvait, et se laissa conduire à l'abbesse qui la reçut avec une bonté maternelle. Son air d'intérêt, ses égards pénétrèrent Emilie de reconnaissance; ses yeux étaient remplis de larmes, et elle ne pouvait pas parler. L'abbesse la fit asseoir, se plaça près d'elle et la regarda en silence, pendant qu'Emilie essayait de sécher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l'abbesse d'une voix douce, ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous allons à la prière, voulez-vous nous accompagner? c'est une consolation, mon enfant, de déposer ses peines dans le sein de notre père céleste: il nous voit, il nous plaint, et nous châtie dans sa miséricorde.

Emilie versa de nouvelles larmes, mais de douces émotions en mélangeaient l'amertume. L'abbesse la laissa pleurer sans l'interrompre; elle la regardait avec cet air de bonté qui aurait indiqué l'attitude d'un ange gardien: Emilie devint plus tranquille, et parlant sans réserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumière.

L'abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l'invita à passer quelques jours au couvent avant de retourner à la vallée. Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre de cette première secousse, avant d'en risquer une seconde; je ne vous dissimulerai pas combien votre cœur va saigner, en revoyant le théâtre de votre douleur passée; ici, vous trouverez tout ce que la paix, l'amitié et la religion peuvent offrir de consolations; mais venez, ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons à la chapelle.

Emilie la suivit dans une salle où les religieuses étaient toutes rassemblées; l'abbesse la leur confia, en disant: C'est une jeune personne pour laquelle j'ai beaucoup de considération, traitez-la comme une sœur.

Elles se rendirent à la chapelle, et l'édifiante dévotion avec laquelle fut célébré l'office divin éleva l'esprit d'Emilie aux consolations de la foi et d'une entière résignation.

Il était tard avant que l'abbesse eût consenti à son départ. Elle sortit du couvent moins oppressée qu'elle n'y était entrée, et fut reconduite par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurité était en harmonie avec l'état de son cœur. Elle suivait, en rêvant, un petit sentier peu battu, quand tout à coup son guide s'arrêta, regarda autour de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyère, disant qu'il s'était trompé de route, il marchait avec une extrême vitesse: Emilie, qui ne pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurité, restait à une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne vaudrait-il pas mieux s'adresser à ce grand château que j'aperçois entre ces arbres.

—Non, répliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons à ce ruisseau où vous voyez se réfléchir une lumière au delà des bois, nous serons à la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'égarer; c'est que je viens rarement ici après le coucher du soleil.

—Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de voleurs?—Non, mademoiselle, point de voleurs.

—Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'êtes pas superstitieux?—Non, je ne suis pas superstitieux; mais à vous parler vrai, mademoiselle, personne n'aime à se trouver le soir dans les environs de ce château.—Emilie comprit alors que ce château était celui dont avait déjà parlé Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi, dont la mort récente avait tant affecté son père.

Ah! dit Voisin, comme tout cela est désolé! c'était une si belle maison, un si bel endroit, comme je m'en souviens!—Emilie lui demanda pourquoi cet affreux changement!—Le vieillard se taisait.—Emilie, réveillée par l'effroi qu'il montrait, occupée surtout de l'intérêt qu'avait manifesté son père, répéta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas les habitants qui vous effrayent, et si vous n'êtes pas superstitieux, comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir, approcher de ce château?

—Eh bien donc, mademoiselle, peut-être suis-je un peu superstitieux; et si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est arrivé là de singulières choses; monsieur votre bon père paraissait avoir connu la marquise.—Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé? lui dit Emilie, fort émue.

—Hélas! mademoiselle, répondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage, les secrets domestiques de mon maître doivent toujours être sacrés pour moi.—Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intérêt plus touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses pensées; elle se rappela la musique de la nuit précédente, et elle en parla à Voisin.—Vous n'avez pas été la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela m'arrive si souvent à cette heure-là, que c'est à peine si j'y prends garde.

—Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique a des rapports avec le château, et voilà pourquoi vous êtes superstitieux?—Cela peut-être, mademoiselle; mais il y a d'autres circonstances relatives à ce château, et dont je conserve tristement le souvenir.—Un profond soupir suivit ces paroles, et la délicatesse d'Emilie restreignit la curiosité que ces derniers mots avaient excitée en elle.

Quand le moment terrible fut arrivé, où les restes de Saint-Aubert devaient être séparés d'elle pour toujours, elle alla seule les contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demandé qu'on l'enterrât dans l'église des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la chapelle du nord, près de la sépulture des Villeroi, et en avait indiqué la place. Le supérieur y consentit, et la triste procession se mit en marche vers le lieu. Le vénérable père, suivi d'une troupe de religieux, la vint recevoir à la porte. Le chant de l'antienne funèbre et les accords de l'orgue qui retentit dans l'église au moment où le corps y entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arraché des larmes à tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage à demi couvert d'un léger voile noir, elle marchait entre deux personnes qui la soutenaient de chaque côté; l'abbesse la précédait, les religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mêlaient aux accents du chœur. Quand la procession fut arrivée au tombeau, la musique cessa, Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut aisé d'entendre ses sanglots. Le vénérable prêtre commença le service, et Emilie parvint à se contraindre; mais quand le cercueil fut déposé, quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un gémissement sourd lui échappa, et elle tomba sur la personne qui la soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles sublimes: Son corps est enterré en paix, et son âme retourne à celui dont il l'avait reçue. Son désespoir se soulagea par un déluge de pleurs.

L'abbesse la tira de l'église, et la conduisit dans son appartement. Elle lui offrit tous les secours d'une religion sainte et d'une tendre pitié. Emilie faisait des efforts pour surmonter l'accablement; mais l'abbesse, qui l'observait attentivement, lui fit préparer un lit et l'engagea à chercher du repos. Elle réclama avec bonté la promesse qu'avait faite Emilie de passer quelques jours au couvent. Emilie, que rien ne rappelait plus à la chaumière, théâtre de son malheur, eut le loisir alors de considérer sa position, et se sentit incapable de reprendre immédiatement son voyage.

Cependant la bonté maternelle de l'abbesse et les douces attentions des religieuses, n'épargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la santé; elle avait éprouvé des secousses trop violentes pour se rétablir promptement: elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d'une fièvre lente, et dans un état de langueur. Elle s'affligeait de quitter le tombeau où reposaient les cendres de son père; elle se flattait que si elle mourait en ce lieu, on la réunirait à lui. Pendant ce temps, elle écrivit à madame Chéron et à la vieille gouvernante, pour leur faire part de l'événement, et les informer de sa situation.

Pendant que l'orpheline était au couvent, la paix intérieure de cet asile, la beauté des environs, les soins obligeants de l'abbesse et de ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu'elle fut presque tentée de se séparer du monde; elle avait perdu ses plus chers amis, elle voulait se vouer au cloître, dans un séjour que la tombe de Saint-Aubert lui rendait à jamais sacré. L'enthousiasme de sa pensée, qui lui était comme naturel, avait répandu un vernis si touchant sur la sainte retraite d'une religieuse, qu'elle avait presque perdu de vue le véritable égoïsme qui la produit. Mais les couleurs qu'une imagination mélancolique légèrement imbue de superstition prêtait à la vie monastique, se fanèrent peu à peu quand ses forces lui revinrent à son cœur et ramenèrent une image qui n'en avait été que passagèrement bannie. Ce souvenir la rappela tacitement à l'espérance, à la consolation, aux plus doux sentiments; des lueurs de bonheur se montrèrent dans le lointain; et quoiqu'elle n'ignorât pas à quel point elles pouvaient être trompeuses, elles ne voulut pas s'en priver.

Il se passa quelques jours entre l'arrivée du serviteur que madame Chéron envoyait et celui où Emilie fût en état de se mettre en route pour la vallée. Le soir qui précéda son départ, elle se rendit à la chaumière pour prendre congé de Voisin et de sa famille. Elle fit à ces bonnes gens les adieux les plus tendres et les mieux sentis. Voisin l'aimait comme sa fille, et versait des larmes. Emilie en répandit: elle évita d'entrer dans la chaumière; elle aurait renouvelé des impressions trop cuisantes, et elle n'avait plus maintenant assez de force pour les soutenir.

Quand le moment du départ fut venu, toute sa douleur se renouvela; la mémoire de son père au tombeau, les bontés de tant de personnes vivantes, l'attachaient à cette retraite: elle semblait éprouver, pour le lieu où reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu'on sent pour sa patrie. L'abbesse lui donna, en se séparant d'elle, les plus touchants témoignages d'attachement, et l'engagea à revenir si elle ne trouvait pas ailleurs la considération qu'elle devait attendre. Plusieurs des religieuses lui exprimèrent de vifs regrets; elle quitta le couvent les larmes aux yeux, emportant avec elle l'affection et les vœux de toutes les personnes qu'elle y laissait.

Elle avait voyagé longtemps avant que le spectacle qui se déployait sous ses yeux eût pu la distraire. Abîmée dans la mélancolie, elle ne remarqua tant d'objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son père. Saint-Aubert était avec elle quand elle les avait vus d'abord, et ses observations sur chacun d'eux se retraçaient à sa mémoire. La journée se passa dans la langueur, dans l'abattement. Elle coucha cette nuit sur la frontière du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne.

En approchant du château, ces tristes souvenirs se multiplièrent. Enfin le château lui-même, le château se dessina au milieu du paysage que Saint-Aubert aimait le plus.

La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de détail; les cheminées, que rougissait le couchant, s'élevaient derrière les plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les parties basses du bâtiment. Emilie ne put retenir un profond soupir: Cette heure, se disait-elle, était aussi son heure de prédilection. Et voyant le pays sur lequel s'allongeaient les ombres: Quel repos, s'écriait-elle, quelle scène charmante! Tout est tranquille, tout est aimable, hélas! comme autrefois.

Elle résistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle entendit la musique des danses que si souvent elle avait remarquée, en suivant avec Saint-Aubert les bords fleuris de la Garonne. Alors ses larmes coulèrent jusqu'au moment où la voiture s'arrêta. Elle était en face d'une petite maison: elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte: le chien de son père venait aussi en aboyant, et quand la jeune maîtresse fut descendue, il sauta, courut au-devant d'elle et lui fit connaître sa joie. Ma chère demoiselle, dit Thérèse, et puis elle s'arrêta; les larmes d'Emilie l'empêchaient de répliquer: le chien s'agitait autour d'elle; tout d'un coup, il courut à la voiture. Ah! mademoiselle, mon pauvre maître! s'écria Thérèse; son chien est allé le chercher. Emilie sanglota en voyant la portière ouverte et le chien sauter dans la voiture, descendre, flairer, chercher avec inquiétude.

Venez, ma chère demoiselle, dit Thérèse; allons, que vous donnerai-je pour vous rafraîchir? Emilie prit la main de la vieille bonne; elle essaya de modérer sa douleur en la questionnant sur sa santé. Elle cheminait lentement vers la porte, s'arrêtait, marchait encore, et faisait une nouvelle pause. Quel silence! quel abandon! quelle mort dans ce château! Frémissant d'y rentrer, et se reprochant d'hésiter, elle passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle eût craint de regarder autour d'elle, en ouvrit le cabinet qu'elle appelait autrefois le sien. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au désordre de ce lieu; les chaises, les tables, tous les meubles qu'elle remarquait à peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop éloquemment à son cœur. Elle s'assit près d'une fenêtre qui donnait sur le jardin: c'était de là qu'avec Saint-Aubert elle avait si souvent contemplé le soleil couchant.

Elle ne se contraignit plus, et s'en trouva soulagée.

Je vous ai fait le lit vert, dit Thérèse en apportant du café; j'ai pensé qu'à présent vous l'aimiez mieux que le vôtre. Je ne croyais guère, à pareil jour, que vous dussiez revenir seule. Quel jour, grand Dieu! la nouvelle me perça le cœur quand je la reçus. Qui l'aurait dit, quand mon pauvre maître partit, qu'il ne devait jamais revenir? Emilie se couvrit le visage de son mouchoir et lui fit signe de ne plus parler.

Emilie resta quelque temps plongée dans sa tristesse; elle ne voyait pas un seul objet qui ne la ramenât à sa douleur. Les plantes favorites de Saint-Aubert, les livres qu'il avait choisis pour elle et qu'ils lisaient souvent ensemble; les instruments de musique dont il aimait tant l'harmonie et qu'il touchait souvent lui-même. A la fin, rappelant sa résolution, elle voulut voir l'appartement abandonné; elle sentit que sa peine serait toujours plus grande si elle différait.

Elle traversa le gazon, mais son courage défaillit en ouvrant la bibliothèque; peut-être cette obscurité que répandaient le soir et le feuillage augmentait le religieux effet de ce lieu, où tout lui parlait de son père. Elle aperçut la chaise dans laquelle il se plaçait: elle fut interdite à cet aspect, et s'imagina presque l'avoir vu lui-même devant elle. Elle réprima les illusions d'une imagination troublée, mais elle ne put empêcher un certain effroi respectueux qui se mêlait à ses émotions. Elle avança doucement jusqu'à la chaise et s'y assit. Elle avait près d'elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son père n'avait pas fermé; en reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint que la veille de son départ Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose: c'était son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura et le regarda encore: ce livre était sacré pour elle; elle n'aurait pas fermé la page ouverte pour tous les trésors du monde; elle resta devant le pupitre, ne pouvant se résoudre à le quitter.

Au milieu de sa rêverie, elle vit la porte s'ouvrir avec lenteur; un son qu'elle entendit à l'extrémité de l'appartement la fit tressaillir; elle crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa méditation, l'épuisement de ses esprits, l'agitation de ses sens lui causèrent une terreur soudaine; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa raison reprenant le dessus: Qu'ai-je à craindre? dit-elle; si les âmes de ceux que nous chérissons reviennent, ce ne peut être que par bonté.

Le silence qui régnait la rendit honteuse de sa crainte; le même son pourtant recommença. Distinguant quelque chose autour d'elle et se sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri; mais elle ne put s'empêcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon chien, qui se couchait près d'elle et qui lui léchait les mains.

Emilie, sentant qu'elle était hors d'état de visiter pour ce soir le château solitaire, quitta la bibliothèque et se promena dans le jardin sur la terrasse qui dominait la rivière. Le soleil était couché, mais sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de feu qui doraient le crépuscule.

Emilie, qui marchait toujours, approchait du platane où Saint-Aubert s'était souvent assis près d'elle, et où sa bonne mère l'avait souvent entretenu des délices d'un futur état. Combien de fois aussi son père avait trouvé des consolations dans l'idée d'une réunion éternelle! Oppressée de ce souvenir, elle quitta le platane; et s'appuyant sur le mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans dansant gaiement au bord de la Garonne, dont la vaste étendue réfléchissait les derniers rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Emilie malheureuse et désolée! Elle se détourna, mais, hélas! où pouvait-elle aller sans rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur?

Emilie reçut des lettres de sa tante. Madame Chéron, après quelques lieux communs de consolation et de conseil, l'invitait à venir à Toulouse; elle ajoutait que feu son frère lui ayant confié l'éducation d'Emilie, elle se regardait comme obligée de veiller sur elle. Emilie eût bien voulu rester à la vallée; c'était l'asile de son enfance et le séjour de ceux qu'elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les pleurer sans qu'on l'observât; mais elle désirait également de ne point déplaire à madame Chéron.

Quoique sa tendresse ne lui permît pas un doute sur les motifs qu'avait eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Emilie sentait fort bien que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante; dans sa réponse elle demanda la permission de rester quelque temps à la vallée; elle alléguait son extrême abattement, et le besoin qu'elle avait et de repos et de retraite, pour se rétablir par degrés; elle savait bien que ses goûts différaient beaucoup de ceux de madame Chéron sa tante; celle-ci aimait la vie dissipée, et sa grande fortune lui permettait d'en jouir. Après avoir écrit cette lettre, Emilie se trouva plus tranquille.

Elle reçut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincèrement Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai jamais quelqu'un qui lui ressemble. Si j'avais rencontré un seul homme comme lui dans le monde, je n'y aurais pas renoncé.

Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrêmement cher à sa fille; sa plus grande consolation était de parler de ses parents avec un homme qu'elle révérait beaucoup, et qui, sous un extérieur peu agréable, cachait un cœur si sensible, un esprit si distingué.

Plusieurs semaines se passèrent dans une retraite paisible, et le chagrin d'Emilie se transformait en une mélancolie douce; elle pouvait déjà lire, et même lire les livres qu'elle avait lus avec son père, s'asseoir à sa place dans sa bibliothèque, arroser les fleurs qu'il avait plantées, toucher les instruments qu'il avait fait parler, et même de temps en temps jouer son air favori.

Madame Chéron ne répondant point, Emilie commençait à se flatter qu'elle pourrait prolonger sa retraite; elle se sentait alors tant de force, qu'elle osa visiter les lieux où le passé se retraçait le plus vivement à son esprit, de ce nombre était la pêcherie; et pour augmenter dans cette promenade la mélancolie qu'elle aimait, elle emporta son luth, et s'y rendit à cette heure de la soirée qui convient si bien à l'imagination et à la douleur. Quand Emilie fut dans les bois et se vit près du bâtiment, elle s'arrêta, s'appuya contre un arbre, et pleura quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait au pavillon était alors tout embarrassé d'herbes; les fleurs que Saint-Aubert avait semées sur les bords en paraissaient presque étouffées; les orties, le houx croissaient par touffes; elle regardait tristement cette promenade négligée, où tout semblait morne et flétri. Elle serait sans doute restée bien plus longtemps dans cette situation, si le bruit de quelques pas, derrière le bâtiment, n'eût tout à coup excité son attention. L'instant d'après, une porte s'ouvrit, un étranger parut, et, stupéfait de voir Emilie, il la supplia d'excuser son indiscrétion. Au son de cette voix, Emilie perdit sa crainte, et son émotion augmenta. Cette voix lui était familière, et quoiqu'elle ne pût distinguer aucun trait sa mémoire la servait trop bien pour qu'elle conservât de la frayeur.

L'étranger répéta ses excuses; Emilie répondit quelques mots; alors celui-ci, s'avançant avec vivacité, s'écria:—Grand Dieu? se peut-il? Sûrement. Je ne m'abuse point. C'est mademoiselle Saint-Aubert!

—Il est vrai, dit Emilie qui reconnut Valancourt, dont les traits semblaient animés. Mille souvenirs pénibles se pressèrent dans son esprit, et l'effort qu'elle fit pour se contenir ne servit, en effet, qu'à l'agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s'informait soigneusement de la santé de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui apprit la fatale nouvelle. Il conduisit Emilie à un siége, et s'assit auprès d'elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main; mais elle ne s'en aperçut qu'en la sentant inondée des pleurs qu'il versait.