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Les mystères de Paris, Tome I cover

Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 15: V
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About This Book

The narrative unfolds as a sprawling urban panorama that alternates between the city's squalid criminal underworld and its affluent quarters, tracing interlaced episodes of theft, violence, intrigue, and moral rescue. Multiple storylines introduce marginalized figures, hardened criminals, and members of high society whose secret ties, disguises, and encounters expose social injustice and corruption. Episodes range from brutal tavern scenes and police investigations to acts of compassion and revelation, progressively moving the reader from the depths of destitution toward moments of purification and restored order.

—Et tu n'avais jamais eu de joujoux, Goualeuse? dit le Chourineur.

—Moi! es-tu bête, va... Qui est-ce qui m'en aurait donné? Enfin, la soirée finit: quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mauvaise guenille de robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds! il n'y avait pas de quoi étouffer, n'est-ce pas? Eh bien, quand ma borgnesse m'a pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m'effrayait le plus, c'est qu'au lieu de jurer, de tempêter, sa Chouette ne faisait que marronner tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne me lâchait pas, et me faisait marcher si vite, si vite, qu'avec mes petites jambes j'étais obligée de courir pour la suivre. En courant, j'avais perdu un de mes sabots: je n'osais pas le lui dire; je l'ai suivie tout de même avec un pied nu... En arrivant, je l'avais tout en sang.

—La mauvaise chienne de borgnesse! s'écria le Chourineur en frappant de nouveau sur la table avec colère; ça me fait un drôle d'effet de penser à cette enfant qui trotte après cette vieille voleuse, avec son pauvre petit pied tout saignant.

—Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortellerie: à côté de la porte de l'allée, il y avait un rogomiste: la Chouette y entra en me tenant toujours par la main. Là, elle but une demi-chopine d'eau-de-vie sur le comptoir.

—Morbleu! je ne la boirais pas, moi, sans être soûl comme une grive.

—C'était la ration de la borgnesse; aussi elle se couchait toujours dans les bringues-zingues. C'est peut-être pour cela qu'elle me battait tant. Enfin, nous montons chez nous; je n'étais pas à la noce, je t'en réponds. Nous arrivons: la Chouette ferme la porte à double tour; je me jette à ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mangé ses sucres d'orge. Elle ne répond pas, et je l'entends marmotter en marchant dans la chambre: «Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir, à cette Pégriotte, à cette voleuse de sucre d'orge?... Voyons, qu'est-ce donc que je vas lui faire?» Et elle s'arrêtait pour me regarder en roulant son œil vert. Moi, j'étais toujours à genoux. Tout d'un coup, la borgnesse va à une planche et y prend une paire de tenailles.

—Des tenailles! s'écria le Chourineur.

—Oui, des tenailles.

—Et pour quoi faire?

—Pour te frapper? dit Rodolphe.

—Pour te pincer? dit le Chourineur.

—Ah bien, oui!

—Pour t'arracher les cheveux?

—Vous n'y êtes pas: donnez-vous votre langue aux chiens?

—Je la donne.

—Nous la donnons.

—Eh bien, c'était pour m'arracher une dent[33]!

Le Chourineur poussa un tel blasphème, et l'accompagna d'imprécations si furieuses, que tous les hôtes du tapis-franc se retournèrent avec étonnement.

—Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc? dit la Goualeuse.

—Ce que j'ai?... Mais je l'escarperais[34] si je la tenais, la borgnesse!... Où est-elle? dis-le moi. Où est-elle? Si je la trouve, je la refroidis[35]!

Et le regard du bandit s'injecta de sang.

Rodolphe avait partagé l'horreur du Chourineur pour la cruauté de la borgnesse; mais il se demandait par quel phénomène un assassin entrait en fureur en entendant raconter qu'une méchante vieille femme avait voulu, par méchanceté, arracher une dent à un enfant.

Nous croyons ce sentiment de pitié possible, même probable, chez une nature pourtant féroce.

—Et elle te l'a arrachée ta dent, ma pauvre petite, cette vieille misérable? demanda Rodolphe.

—Je crois bien, qu'elle me l'a arrachée!... et pas du premier coup encore! Mon Dieu! y a-t-elle travaillé! Elle me tenait la tête entre les genoux comme dans un étau. Enfin, moitié avec les tenailles, moitié avec ses doigts, elle m'a tiré cette dent: et puis elle m'a dit, pour m'effrayer, bien sûr: «Maintenant, je t'en arracherai une comme ça tous les jours, Pégriotte; et, quand tu n'auras plus de dents, je te ficherai à l'eau: tu seras mangée par les poissons; y se revengeront sur toi de ce que tu as été chercher des vers pour les prendre.» Je me souviens de ça, parce que ça me paraissait injuste... Tiens, comme si c'était pour mon plaisir que j'allais aux vers!

—Ah! la gueuse! casser, arracher les dents à une pauvre petite enfant! s'écria le Chourineur avec un redoublement de fureur.

—Eh bien, après? Est-ce qu'il y paraît maintenant, voyons? dit Fleur-de-Marie.

Et elle entr'ouvrit en souriant une de ses lèvres roses, en montrant deux rangées de petites dents blanches comme des perles.

Était-ce insouciance, oubli, générosité instinctive de la part de cette malheureuse créature? Rodolphe remarqua qu'il n'y eut pas dans son récit un seul mot de haine contre la femme atroce qui l'avait martyrisée.

—Eh bien, après, qu'as-tu fait? reprit le Chourineur.

—Ma foi, j'en ai eu assez comme ça. Le lendemain, au lieu d'aller aux vers, je me suis sauvée du côté du Panthéon. J'ai marché toute la journée de ce côté-là, tant j'avais peur de la Chouette. J'aurais été au bout du monde plutôt que de retomber dans ses griffes.

«Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n'avais rencontré personne à qui demander l'aumône, et puis je n'aurais pas osé. Pendant la nuit, j'avais couché dans un chantier, sous des piles de bois. J'étais grosse comme un rat; en me glissant sous une vieille porte, je m'étais nichée au milieu d'un tas d'écorces. La faim me dévorait: j'essayai de mâcher un peu de pelure de bois pour tromper ma fringale, mais je ne pouvais pas: je n'ai pu mordre un peu que sur l'écorce de bouleau: c'était plus tendre. Par là-dessus je me suis endormie. Au jour, entendant du bruit, je me suis encore plus enfoncée sous la pile de bois. Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j'avais eu à manger, je n'aurais jamais mieux été de l'hiver.

—C'était comme moi dans un four à plâtre.

—Je n'osais pas sortir du chantier, je me figurais que la Chouette me cherchait partout pour m'arracher les dents et me jeter aux poissons, et qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de là.

—Tiens, ne m'en parle plus de cette vieille gueuse-là, tu me fais monter le sang aux yeux!

—Enfin, le deuxième jour, j'avais encore mâché un peu d'écorce de bouleau et je commençais à m'endormir, lorsque j'entends aboyer un gros chien. Ça me réveille en sursaut. J'écoute... Le chien aboyait toujours en se rapprochant de la pile de bois. Voilà une autre frayeur qui me galope: heureusement le chien, je ne sais pourquoi, n'osait pas avancer... mais tu vas rire, Chourineur.

—Avec toi, il y a toujours à rire... tu es une brave fille, tout de même. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d'homme, je suis fâché de t'avoir battue.

—Pourquoi ne m'aurais-tu pas battue? je n'ai personne pour me défendre...

—Et moi? dit Rodolphe.

—Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourineur ne savait pas que vous seriez là... ni moi non plus...

—C'est égal, j'en suis pour ce que j'ai dit... je suis fâché de t'avoir battue, reprit le Chourineur.

—Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.

—J'étais blottie sous la pile de bois, lorsque j'entends un chien aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse voix se met à dire: «Mon chien aboie! il y a quelqu'un de caché dans ce chantier.» «C'est des voleurs», reprend une autre voix... Et «kiss! kiss!» les voilà à agacer leur chien en lui criant: «Pille! pille!»

«Le chien accourt sur moi, j'ai peur d'être mordue, et je me mets à crier de toutes mes forces. «Tiens! dit la voix, on dirait les cris d'un enfant...» On rappelle le chien, on va chercher une lanterne; je sors de mon trou, je me trouve en face d'un gros homme et d'un garçon en blouse. «Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse?» me dit ce gros homme d'un air menaçant. «Mon bon monsieur, je n'ai pas mangé depuis deux jours; je me suis sauvée de chez la Chouette, qui m'a arraché une dent et voulait me jeter aux poissons; ne sachant où coucher, j'ai passé par-dessous votre porte, j'ai dormi la nuit dans vos écorces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal à personne.»

«Voilà-t-il pas le marchand qui se met à dire à son garçon: «—Je ne suis pas dupe de ça, c'est une petite voleuse, elle vient me voler mes bûches.»

—Ah! le vieux panné! le vieux plâtras! s'écria le Chourineur. Voler ses bûches; et t'avais huit ans!

—C'était une bêtise... car son garçon lui répondit: «Voler vos bûches, bourgeois? Et comment donc qu'elle ferait? Elle n'est pas tant si grosse que la plus petite de vos bûches.»

«—T'as raison, dit le marchand de bois; mais si elle ne vient pas pour son compte, c'est tout de même. Les voleurs ont comme ça des enfants qu'ils envoient espionner et se cacher, pour ouvrir la porte aux autres. Il faut la mener chez le commissaire.»

—Ah! la fichue bête de marchand de bois...

—On me mène chez le commissaire. Je défile mon chapelet; je m'accuse d'être vagabonde; on m'envoie en prison; je suis citée à la correctionnelle; condamnée, toujours comme vagabonde, à rester jusqu'à seize ans dans une maison de correction. Je remercie bien les juges de leur bonté... Dame!... tu penses, dans la prison... j'avais à manger; on ne me battait pas, c'était pour moi un paradis auprès du grenier de la Chouette. De plus, en prison, j'ai appris à coudre. Mais voilà le malheur! j'étais paresseuse et flâneuse; j'aimais mieux chanter que travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait bien beau dans la cour de la geôle, je ne pouvais pas me retenir de chanter... et alors... comme c'est drôle... à force de chanter, il me semblait que je n'étais plus prisonnière.

—C'est-à-dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de naissance, dit Rodolphe en souriant.

—Vous êtes bien honnête, monsieur Rodolphe; c'est depuis ce temps-là qu'on m'a appelée la Goualeuse au lieu de la Pégriotte. Enfin j'attrape mes seize ans, je sors de prison... Voilà qu'à la porte je trouve l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui étaient quelquefois venues voir mes camarades prisonnières, et qui m'avaient toujours dit que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage à me donner.

—Ah! bon! bon! j'y suis, dit le Chourineur.

—«Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent l'ogresse et les vieilles... voulez-vous venir loger chez nous? Nous vous donnerons de belles robes, et vous n'aurez qu'à vous amuser.»

—Tu sens bien, Chourineur, qu'on n'a pas été huit ans en prison sans savoir ce que parler veut dire. Je les envoie promener, ces vieilles embaucheuses. Je me dis: «Je sais bien coudre, j'ai trois cents francs devant moi, de la jeunesse...»

—Et de la jolie jeunesse... ma fille! dit le Chourineur.

—Voilà huit ans que je suis en prison, je vas jouir un peu de la vie, ça ne fait de mal à personne; l'ouvrage viendra quand l'argent me manquera... Et je me mets à faire danser mes trois cents francs. Ç'a été mon grand tort, ajouta Fleur-de-Marie avec un soupir; j'aurais dû, avant tout, m'assurer de l'ouvrage... mais je n'avais personne pour me conseiller... Enfin, ce qui est fait est fait... Je me mets donc à dépenser mon argent. D'abord j'achète des fleurs pour mettre tout plein ma chambre; j'aime tant les fleurs! et puis j'achète une robe, un beau châle, et je vais me promener au bois de Boulogne à âne, à Saint-Germain aussi à âne.

—Avec un amoureux, ma fille? dit le Chourineur.

—Ma foi, non: je voulais être ma maîtresse. Je faisais mes parties avec une de mes camarades de prison qui avait été aux Enfants-Trouvés, une bien bonne fille; on l'appelait Rigolette, parce qu'elle riait toujours.

—Rigolette! Rigolette! je ne connais pas ça, dit le Chourineur, en ayant l'air d'interroger ses souvenirs.

—Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honnête, Rigolette; c'est une très-bonne ouvrière; maintenant elle gagne au moins vingt-cinq sous par jour; elle a un petit ménage à elle... Aussi je n'ai jamais osé la revoir. Enfin, à force de faire danser mon argent, il ne me restait plus que quarante-trois francs.

—Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec ça, dit le Chourineur.

—Ma foi! j'ai mieux fait que ça... J'avais pour blanchisseuse une femme appelée la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle était alors grosse à pleine ceinture, avec ça toujours les pieds et les mains dans l'eau à son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demandé à entrer à la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refusée, elle ne gagnait plus rien. La voilà près d'accoucher, n'ayant pas seulement de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme à Goubin, qui se cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on démolissait derrière l'Hôtel-Dieu.

—Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme à Goubin?

—Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'à la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme ça qu'elle avait rencontré la pauvre Lorraine, qui ne savait plus où donner de la tête, car elle s'attendait à accoucher d'un moment à l'autre... Voyant ça, la femme Goubin l'avait emmenée dans la cave où elle se cachait. C'était toujours un asile.

—Attends donc, attends donc, la femme à Goubin, c'est Helmina? dit le Chourineur.

—Oui, une brave fille, répondit la Goualeuse... une couturière qui avait travaillé pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce qu'elle a pu en donnant la moitié de sa cave, de sa paille et de son pain à la Lorraine, qui est accouchée d'un pauvre petit enfant; et pas seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant ça, la femme à Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent, et que je n'étais pas méchante; justement j'allais monter en milord [36] avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous faire mener à la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs, les arbres... les prés... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur de la Lorraine, je renvoie le milord, je cours à ma chambre prendre ce que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre ça sur le dos d'un commissionnaire, et je trotte à la cave avec la femme à Goubin... Ah! fallait voir comme elle était contente, la pauvre Lorraine! Nous l'avions veillée nous deux, Helmina; quand elle a pu se lever, je l'ai aidée du reste de mon argent jusqu'à ce qu'elle ait pu se remettre à son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas venir à bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien qu'elle veut s'acquitter comme ça! D'abord... si ça continue, je lui ôterai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.

—Et la femme à Goubin? demanda le Chourineur.

—Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.

—Non, quoi donc?

—Ah! la malheureuse!... Goubin ne l'a pas manquée! Trois coups de couteau entre les deux épaules! On lui avait dit qu'elle rôdait du côté de l'Hôtel-Dieu; et un soir, comme elle sortait de sa cave pour aller chercher du lait pour la Lorraine, il l'a tuée.

—C'est donc pour ça qu'il a une fièvre cérébrale[37], et qu'il sera, dit-on, fauché[38] dans huit jours? dit le Chourineur.

—Justement, dit la Goualeuse.

—Et quand tu as eu donné ton argent à la Lorraine, qu'as-tu fait, ma fille? dit Rodolphe.

—Dame, alors j'ai cherché de l'ouvrage. Je savais très-bien coudre; j'avais bon courage, je n'étais pas embarrassée; j'entre dans une boutique de lingère de la rue Saint-Martin. Pour ne tromper personne, je dis que je sors de prison depuis deux mois, et que j'ai bonne envie de travailler: on me montre la porte. Je demande de l'ouvrage à emporter; on me dit que je me moque du monde en demandant qu'on me confie seulement une chemise. Comme je m'en retournais bien triste... j'ai rencontré l'ogresse et une des vieilles qui étaient toujours après moi depuis ma sortie de prison... Je ne savais plus comment vivre... Elles m'ont emmenée... elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie... Et voilà...

—Je comprends, dit le Chourineur: je te connais maintenant comme si j'étais tes père et mère et que tu n'aurais jamais quitté mon giron. Eh bien! voilà, j'espère, une confession.

—On dirait que ça t'attriste, ma fille, d'avoir raconté ta vie, dit Rodolphe.

—Le fait est que ça me chagrine de regarder ainsi derrière moi; depuis mon enfance, c'est la première fois qu'il m'arrive de me rappeler toutes ces choses-là à la fois... et ça n'est pas gai... n'est-ce pas, Chourineur?

—C'est ça, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-être d'avoir pas été fille de cuisine dans une gargote, ou domestique chez de vieilles bêtes à soigner les leurs?

—C'est égal... ça doit être bon d'être honnête..., dit Fleur-de-Marie avec un soupir.

—Honnête! oh!... c'te bête!... s'écria le bandit avec un bruyant éclat de rire. Honnête!... Et pourquoi pas rosière tout de suite, pour honorer tes père et mère que tu ne connais pas?

La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques moments l'expression d'insouciance qui la caractérisait. Elle dit au Chourineur:

—Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse... Mon père ou ma mère m'ont jetée au coin de la borne comme un petit chien qu'on a de trop; je ne leur en veux pas; ils n'avaient pas sans doute de quoi se nourrir eux-mêmes! Ça n'empêche pas, vois-tu, Chourineur, qu'il y a des sorts plus heureux que le mien.

—Toi? mais qu'est-ce donc qu'il te faut? T'es flambante comme une Vénus; t'as pas dix-sept ans; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air d'une vierge, on t'appelle Fleur-de-Marie, et tu te plains! Mais qu'est-ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les arpions[39], et une teignasse en chinchilla, comme voilà l'ogresse!

—Oh! je ne viendrai jamais à cet âge-là.

—Peut-être que tu auras un brevet d'invention pour ne pas bivarder [40]!

—Non, mais je n'aurai pas la vie si dure! j'ai déjà une mauvaise toux!

—Ah! bon! je te vois d'ici dans le mannequin du trimbaleur des refroidis[41]. Es-tu bête... va!

—Est-ce que ça te prend souvent, ces idées-là, Goualeuse? dit Rodolphe.

—Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez peut-être ça, vous: le matin, quand je vais acheter mon sou de lait à la laitière au coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner dans sa petite charrette avec son âne, elle me fait bien souvent envie, allez... Je me dis: Elle s'en va dans la campagne, au bon air, dans sa maison, dans sa famille... et moi je remonte toute seule dans le chenil de l'ogresse, où on ne voit pas clair en plein midi.

—Eh bien! sois honnête, ma fille, fais-en la farce... sois honnête dit le Chourineur.

—Honnête! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honnête! Les habits que je porte appartiennent à l'ogresse; je lui dois pour mon garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait arrêter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je m'acquitte...

En prononçant ces dernières et horribles paroles, la malheureuse ne put s'empêcher de frissonner.

—Alors reste comme tu es, et ne te compare plus à une campagnarde, dit le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu brilles dans la capitale, tandis que la laitière s'en va faire la bouillie à ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses lapins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du cabaret. En voilà une de ces destinées qui peut se vanter d'être... flatteuse!

—À boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie après un assez long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en écartant le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.

—De l'eau-de-vie! à la bonne heure! Voilà comme je t'aime, ma fille; t'es crâne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de la Goualeuse.

—C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise à boire... car ça étourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table après avoir bu avec autant de répugnance que de dégoût.

Rodolphe avait écouté ce récit d'une triste naïveté avec un intérêt croissant. La misère, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient perdu cette misérable jeune fille.


IV

Histoire du Chourineur.

Le lecteur n'a pas oublié que deux des hôtes du tapis-franc étaient attentivement observés par un troisième personnage récemment arrivé dans le cabaret.

L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait toujours sa main gauche, et avait instamment demandé à l'ogresse si le Maître d'école n'était pas encore venu.

Pendant le récit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux hommes s'étaient plusieurs fois parlé à voix basse, en regardant du côté de la porte avec anxiété.

Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade:

—Le Maître d'école n'aboute pas[42]; pourvu que le zig[43] ne l'ait pas escarpé à la capahut[44].

—Ça serait flambant pour nous qui avons nourri le poupard[45]! reprit l'autre.

Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, était placé trop loin d'eux pour que leurs dernières paroles arrivassent jusqu'à lui; après avoir plusieurs fois très-adroitement consulté un petit papier caché dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se leva de table et dit à l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:

—Dis donc, mère Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille à mon broc et à mon assiette... car il faut se défier des francs licheurs.

—Sois tranquille, mon homme, dit la mère Ponisse, si ton assiette est vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.

L'homme se prit à rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans que son départ fût remarqué.

Au moment où cet homme sortit, Rodolphe aperçut dans la rue le charbonnier à figure noire et à taille colossale dont nous avons parlé; avant que la porte fût refermée, Rodolphe eut le temps de manifester par un geste d'impatience combien lui était importune l'espèce de surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir compte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abords du tapis-franc.

Malgré le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne retrouvait pas sa gaieté; sous l'influence de cet excitant, sa physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuyé au mur, la tête baissée sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant machinalement autour d'elle, la malheureuse créature semblait accablée des plus sombres pensées.

Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de Rodolphe, avait détourné la vue; elle ne se rendait pas compte de l'impression que lui causait cet inconnu. Gênée, oppressée par sa présence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers celui qui l'avait arrachée des mains du Chourineur; elle regrettait presque d'avoir si sincèrement raconté sa vie devant Rodolphe.

Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté; à lui seul il avait dévoré l'arlequin; le vin et l'eau-de-vie le rendaient très-communicatif; la honte d'avoir trouvé son maître, comme il disait, s'était effacée devant les généreux procédés de Rodolphe, et il lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supériorité que son humiliation avait fait place à un sentiment qui tenait de l'admiration, de la crainte et du respect.

Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait avoir tué et avoir été justement puni, l'orgueil féroce avec lequel il se défendait d'avoir jamais volé, prouvaient au moins que, malgré ses crimes, le Chourineur n'était pas un être complètement endurci.

Cette nuance n'avait pas échappé à la sagacité de Rodolphe; il attendait curieusement le récit du Chourineur.

L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses prétentions infinies, que Rodolphe désirait l'arrivée du Maître d'école, de ce brigand terrible qu'il venait presque de détrôner. Il engagea donc le Chourineur à tromper son impatience par la narration de ses aventures.

—Allons... mon garçon, lui dit-il, nous t'écoutons.

Le Chourineur vida son verre et commença ainsi:

—Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins été recueillie par la Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un gîte jusqu'au moment où l'on t'a emprisonnée comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir couché dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel âge où je me suis fait troupier.

—Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.

—Trois ans; mais ça viendra tout à l'heure. Les pierres du Louvre, les fours à plâtre de Clichy et les carrières de Montrouge, voilà les hôtels de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison à Paris et à la campagne, rien que ça.

—Et quel métier faisais-tu?

—Ma foi, mon maître... j'ai comme un brouillard d'avoir gouépé[46] dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de croc. Faut que ça soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces cupidons à carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve qu'ils avaient dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a été d'aider les équarisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon... J'avais dix ou douze ans. Quand j'ai commencé à chouriner ces pauvres vieilles bêtes, ça me faisait une espèce d'effet: au bout d'un mois, je n'y pensais plus; au contraire, je prenais goût à mon état. Il n'y avait personne pour avoir des couteaux affilés et aiguisés comme les miens... Ça donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais égorgé mes bêtes, on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier de l'École-de-Médecine, qui en faisaient du bœuf, du mouton, du veau, du gibier, au goût des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais attrapé mon lopin de chair de cheval, le roi n'était pas mon maître, au moins! Je m'ensauvais avec ça dans mon four à plâtre, comme un loup dans sa tanière; et là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur les charbons, une grillade soignée. Quand les chaufourniers ne travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec à Romainville, je battais le briquet, et je faisais mon rôti au coin d'un des murs du charnier. Dame! c'était saignant et presque cru: mais de cette manière-là, je ne mangeais pas toujours la même chose.

—Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.

—J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le sang me portait toujours aux yeux; eu égard à ça, on m'appelait l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en manière de parenthèse physiologique.

—Et tes parents, ta famille?

—Mes parents? Logés au même numéro que ceux de la Goualeuse... Lieu de ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne à gauche ou à droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.

—Tu as maudit ton père et ta mère de t'avoir abandonné?

—Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal, ils m'ont joué une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas, si encore ils m'avaient fait comme le meg des megs[47] devrait faire les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim, ni soif; ça ne lui coûterait rien, et ça coûterait pas tant aux gueux d'être honnêtes.

—Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas volé, Chourineur?

—Non! et pourtant j'ai eu bien de la misère, allez... J'ai fait la tortue[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'à mon tour... Eh bien! je n'ai pas volé.

—Par peur de la prison?

—Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux éclats. J'aurais donc pas volé du pain par peur d'avoir du pain?... Honnête, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!... Non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ce n'est pas dans mon idée de voler.

Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas la portée, étonna profondément Rodolphe.

Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles privations était doublement respectable, puisque la punition du crime pouvait devenir pour lui une ressource assurée.

Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que la misère n'avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, presque avec respect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.

—Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du cœur et de l'honneur...

—Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout ému; mais ce que vous me dites là... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de pareil... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça... et les coups de poing de la fin de ma raclée... qui étaient si bien festonnés, et qui auraient pu ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez à souper... et vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est à la vie et à la mort, vous pouvez compter sur le Chourineur.

Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner l'émotion qu'il ressentait:

—Es-tu resté longtemps aide-équarisseur?

—Je crois bien... D'abord ça avait commencé par m'écœurer d'égorger ces pauvres vieilles bêtes... après, ça m'avait amusé; mais quand j'ai eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mué, est-ce que ça n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'à ça!... Il fallait me voir au milieu de l'ouvrage: à part un vieux pantalon de toile, j'étais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguisé à la main, j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu'à quinze et vingt chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand je me mettais à les égorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'était comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'à ce que le couteau me fût tombé des mains! Tonnerre! c'était une jouissance! J'aurais été millionnaire que j'aurais payé pour faire ce métier-là...

—C'est ce qui t'aura donné l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.

—Ça se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-là a fini par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme fou, et je gâtais l'ouvrage... Oui, j'abîmais les peaux à force d'y donner des coups de couteau à tort et à travers. Finalement, on m'a mis à la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai toujours eu du goût pour cet état-là... Ah bien, oui! ils ont fait les fiers! ils m'ont méprisé comme des bottiers mépriseraient des savetiers. Voyant ça, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'étant passée avec mes seize ans, j'ai cherché mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouvé tout de suite; alors souvent j'ai fait la tortue. Enfin, j'ai travaillé dans les carrières de Montrouge. Mais au bout de deux ans ça m'a scié de faire toujours l'écureuil dans les grandes roues pour tirer la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'étais grand et fort, je me suis engagé dans un régiment. On m'a demandé mon nom, mon âge et mes papiers. Mon nom? l'Albinos; mon âge? voyez ma barbe; mes papiers? voilà le certificat de mon maître carrier. Je pouvais faire un grenadier soigné, on m'a enrôlé.

—Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu la guerre, dans ce temps-là, tu serais peut-être devenu officier.

—Tonnerre! à qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens, ça m'aurait bien autrement flatté que de chouriner des rosses... Mais voilà le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la discipline. Un apprenti essaye de communiquer une raclée à son bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la reçoit; s'il est le plus fort, il la donne: on le met à la porte, quelquefois au violon, il n'en est que ça. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon sergent me bouscule pour me faire obéir plus vite; il avait raison, car je faisais le clampin: ça m'embête, je regimbe; il me pousse, je le pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge... j'avais mon couteau à la main, j'étais de cuisine, et allez donc! je me mets à chouriner... à chouriner... comme à l'abattoir. J'entaille[49] le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie boucherie! onze coups de couteau à eux trois, oui, onze!... du sang, du sang comme dans un charnier!

Le brigand baissa la tête d'un air sombre, hagard, et resta un moment silencieux.

—À quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec intérêt.

—À rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la planche au pain, et j'ai une fièvre cérébrale.[50].

—Tu t'es donc sauvé?

—Non, mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être fauché[51]. J'ai oublié de vous dire qu'au régiment j'avais repêché deux camarades qui se noyaient dans la Seine; nous étions en garnison à Melun. Une autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et à l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, étant en garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu prend à un quartier; ça brûlait comme des allumettes; je suis de corvée pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commençait à chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rappelait mes fours à plâtre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille. Mon rat de prison[52] s'est tant tortillé des quatre pattes et de la langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à l'abbaye de Monte-à-regret[53], j'en ai eu pour quinze années de pré. Quand j'ai vu que je ne serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur mon bavard pour l'étrangler. Vous comprenez ça, mon maître?

—Tu regrettais de voir ta peine commuée?

—Oui... à ceux qui jouent du couteau, le couteau de Charlot[54], c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot. Mais vous forcer à vivre quand on a assassiné, tenez, les curieux[55] ne savent pas la chose que ça vous fait dans les premiers temps.

—Tu as donc eu des remords, Chourineur?

—Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais autrement il ne se passait presque pas de nuit où je ne visse, en manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourinés, c'est-à-dire ils n'étaient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte de terreur; ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à attendre leur tour dans une espèce d'abattoir, comme les chevaux que j'égorgeais à Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner sur ces hommes, comme autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empêcher. Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère, et il se faisait que tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et des frères pour qui je me serais mis au feu. À la fin, quand je n'en pouvais plus, je m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.

—C'était un vilain rêve, Chourineur.

—Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'étais au pré, toutes les nuits je l'avais... ce rêve-là. Voyez-vous, c'était à en devenir fou ou enragé. Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'étrangler avec une chaîne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou, ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Après cela, l'habitude de vivre a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait comme les autres.

—Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.

—Oui, mais le goût n'y était pas. Les autres fagots[56] me blaguaient là-dessus, mais je les assommais à coups de chaîne. C'est comme ça que j'ai connu le Maître d'école... mais pour celui-là respect aux poignets! il m'a donné ma paye comme vous me l'avez donnée tout à l'heure.

—C'est donc un forçat libéré?

—C'est-à-dire, il était fagot à perte de vue[57], mais il s'est libéré lui-même.

—Il est évadé? On ne le dénonce pas?

—Ce n'est pas moi qui le dénoncerai, toujours, j'aurais l'air de le craindre.

—Comment la police ne le découvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son signalement?

—Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effacé de sa frimousse celui que le meg des megs[58] y avait mis. Maintenant, il n'y a que le boulanger qui met les âmes au four[59] qui pourrait le reconnaître, le Maître d'école.

—De quelle manière s'y est-il pris?

—Il a commencé par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par là-dessus il s'est débarbouillé avec du vitriol.

—Tu plaisantes?

—S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de perroquet, maintenant il est aussi camard... que la carline[60], sans compter qu'il a des lèvres grosses comme le poing, et un visage olive aussi couturé que la veste d'un chiffonnier.

—Il est à ce point méconnaissable!

—Depuis six mois qu'il s'est échappé de Rochefort, les railles[61] l'ont cent fois rencontré sans le reconnaître.

—Pourquoi était-il au bagne?

—Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Maître d'école parce qu'il a une écriture superbe et qu'il est très-savant.

—Et il est redouté?

—Il ne le sera plus quand vous l'aurez rincé comme vous m'avez rincé. Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir ça!

—Que fait-il pour vivre?

—On dit qu'il s'est vanté d'avoir tué et dévalisé, il y a trois semaines, un marchand de bœufs sur la route de Poissy.

—On l'arrêtera tôt ou tard.

—Il faudra qu'on soit plus de deux pour ça, car il porte toujours sous sa blouse, deux pistolets chargés et un poignard. Charlot l'attend, il ne sera fauché qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour s'échapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort comme vous et moi, on aura du mal à l'abattre.

—Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?

—J'ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-Paul, et j'y gagne ma vie.

—Mais, puisque, après tout, tu n'es pas grinche[62], pourquoi vis-tu dans la Cité?

—Et où voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fréquenter un repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la société, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On me craint comme le feu dans la Cité, et le quart d'œil[63] n'a rien à me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre heures de violon.

—Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?

—Trente-cinq sous. Ça durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.

—Avec tout ça tu n'es pas malheureux?

—Il y en a des pires que moi, bien sûr; sans mes rêves du sergent et des soldats égorgés, rêves que j'ai encore souvent, je pourrais tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou à l'hôpital; mais ce rêve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas à penser à ça, dit le Chourineur.

Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.

La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction, elle semblait absorbée dans une rêverie douloureuse.

Rodolphe lui-même restait pensif.

Les deux récits qu'il venait d'entendre éveillaient en lui des idées nouvelles.

Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnages dans quel lieu ils se trouvaient.


V

L'arrestation.

L'homme qui était sorti un moment, après avoir recommandé à l'ogresse son broc et son assiette, revint bientôt, accompagné d'un autre personnage à larges épaules, à figure énergique.

Il lui dit:

—Voilà un hasard de se rencontrer comme ça, Borel! Entre donc, nous boirons un verre de vin.

Le Chourineur dit tout bas à Rodolphe et à la Goualeuse, en leur montrant le nouveau venu:

—Il va y avoir de la grêle... c'est un raille. Attention!

Les deux bandits, dont l'un, coiffé d'un bonnet grec enfoncé jusque sur ses sourcils, avait demandé plusieurs fois le Maître d'école, échangèrent un coup d'œil rapide, se levèrent simultanément de table et se dirigèrent vers la porte; mais les deux agents se jetèrent sur eux en poussant un cri particulier.

Une lutte terrible s'engagea.

La porte de la taverne s'ouvrit; d'autres agents se précipitèrent dans la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.

Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parlé s'avança jusqu'au seuil du tapis-franc, et, rencontrant par hasard le regard de Rodolphe, il porta à ses lèvres l'index de la main droite.

Rodolphe, d'un geste aussi rapide qu'impérieux, lui ordonna de s'éloigner; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la taverne.

L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage; à demi étendu sur la table, il faisait des soubresauts si désespérés que trois hommes le contenaient à peine.

Anéanti, morne, la figure livide, les lèvres blanches, la mâchoire inférieure tombante et convulsivement agitée, son compagnon ne fit aucune résistance, il tendit de lui-même ses mains aux menottes.

L'ogresse, assise dans son comptoir et habituée à de pareilles scènes, restait impassible, les mains dans les poches de son tablier.

—Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur Borel? demanda-t-elle à un des agents qu'elle connaissait.

—Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe, pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle avait mordu l'un des meurtriers à la main. On avait l'œil sur ces deux scélérats; mon camarade est venu tout à l'heure s'assurer de leur identité, et les voilà pincés.

—Heureusement qu'ils m'ont payé d'avance leur chopine, dit l'ogresse. Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour, de consolation?

—Merci, mère Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-là. En voilà un qui regimbe encore!...

En effet, l'assassin au bonnet grec se débattait avec rage. Lorsqu'il s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se défendit tellement qu'il fallut le porter.

Son complice, saisi d'un tremblement nerveux, pouvait à peine se soutenir: ses lèvres violettes remuaient comme s'il eût parlé... On jeta cette masse inerte dans la voiture.

—Ah çà! mère Ponisse, dit l'agent, défiez-vous de Bras-Rouge; il est malin, il pourrait vous compromettre.

—Bras-Rouge! il y a des semaines qu'on ne l'a vu dans le quartier, monsieur Borel.

—C'est toujours quand il est quelque part... qu'on ne l'y voit pas, vous savez bien ça... Mais n'acceptez de lui en garde ou en consignation aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.

—Soyez tranquille, monsieur Borel, j'ai aussi peur de Bras-Rouge que du diable. On ne sait jamais où il va ni d'où il vient. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit qu'il arrivait d'Allemagne.

—Enfin, je vous préviens... faites-y attention.

Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les autres buveurs, et il dit au Chourineur, d'un ton presque affectueux:

—Te voilà, mauvais sujet? il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de toi! Tu n'as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?

—Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse guère la tête qu'à ceux qui me le demandent.

—Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme tu es!

—Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chourineur en mettant la main sur l'épaule de Rodolphe.

—Tiens! je ne le connais pas, celui-là, dit l'agent, en examinant Rodolphe.

—Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répondit celui-ci.

—Je le désire pour vous, mon garçon, dit l'agent. Puis, s'adressant à l'ogresse: Bonsoir, mère Ponisse: c'est une vraie souricière que votre tapis-franc, voilà le troisième assassin que j'y prends.

—Et j'espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est bien à votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec déférence.

Après le départ de l'agent de police, le jeune homme à figure plombée, qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une voix enrouée, au Chourineur:

—Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme à la Boulotte, c'est Vélu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: «Il y a quelque chose»; avec ça que Vélu cachait toujours sa main sous la table.

—C'est tout de même heureux pour le Maître d'école qu'il ne se soit pas trouvé là, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demandé plusieurs fois pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne mangerai jamais mes pratiques. Qu'on les arrête, bon... chacun son métier... mais je ne les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue, ajouta l'ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le cabaret; voilà justement le Maître d'école et sa largue (sa femme).

Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôtes du tapis-franc.

Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne put vaincre une légère émotion à la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d'horreur.

Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d'école s'était affreusement mutilé.

On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de ce brigand. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursouflé ses lèvres; les cartilages du nez ayant été coupés, deux trous difformes remplaçaient les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits, très-ronds, étincelaient de férocité; son front, aplati comme celui d'un tigre, disparaissait à demi sous une casquette de fourrure à longs poils fauves... on eût dit la crinière du monstre.

Le Maître d'école n'avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces; sa tête, démesurément grosse, était enfoncée entre ses deux épaules larges, élevées, puissantes, charnues, qui se dessinaient même sous les plis flottants de sa blouse de toile écrue; il avait les bras longs, musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu'à l'extrémité des doigts; ses jambes étaient un peu arquées, mais leurs mollets énormes annonçaient une force athlétique.

Cet homme offrait, en un mot, l'exagération de ce qu'il y a de court, de trapu, de ramassé dans le type de l'Hercule Farnèse.

Quant à l'expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux, quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une bête sauvage, il faut renoncer à les peindre.

La femme qui accompagnait le Maître d'école était vieille, assez proprement vêtue d'une robe brune, d'un tartan à carreaux rouges et noirs, et d'un bonnet blanc.

Rodolphe la voyait de profil; son œil vert et rond, son nez crochu, ses lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et rusée, lui rappelèrent la Chouette.

Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse, lorsqu'en levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâlir; elle regardait avec une terreur muette la hideuse compagne du Maître d'école; enfin, saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie lui dit à voix basse:

—La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!

À ce moment, le Maître d'école, échangeant quelques paroles à voix basse avec un des habitués du tapis-franc, s'avança lentement vers la table où s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.

Alors, s'adressant à Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme le rugissement d'un tigre:

—Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux mufles et t'en venir avec moi...

La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se choquaient d'effroi.

—Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant aux éclats.

Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pégriotte, sa victime.

—Ah çà, petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en s'avançant. Si tu ne viens pas, je t'éborgne pour faire le pendant de la Chouette. Et toi, l'homme à moustache... (il s'adressait à Rodolphe), si tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te crève...

—Mon Dieu, mon Dieu! défendez-moi! s'écria la Goualeuse à Rodolphe, en joignant les mains. Puis, réfléchissant qu'elle allait l'exposer à un grand danger, elle reprit à voix basse: Non, non, ne bougez pas, monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.

—Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intrépidement le Maître d'école. Tu es à côté de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce hideux animal te fait mal au cœur et à moi aussi, je vais le porter dans la rue...

—Toi? dit le Maître d'école.

—Moi!!!... reprit Rodolphe.

Et malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.

Le Maître d'école recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frappés de l'expression de méchanceté, de rage diabolique qui, en ce moment, contracta la noble figure de leur compagnon: il devint méconnaissable. Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'était montré dédaigneux et railleur; mais face à face avec le Maître d'école, il semblait possédé d'une haine féroce: ses pupilles, dilatées par la fureur, luisaient d'un éclat étrange.

Certains regards ont une puissance magnétique irrésistible: quelques duellistes célèbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes à cette action fascinatrice de leur regard, qui démoralise, qui atterre leurs adversaires.

Rodolphe était doué de cet effrayant coup d'œil fixe, perçant, qui épouvante, et que ceux qu'il obsède ne peuvent éviter... Ce regard les trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgré eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en détacher leur vue.

Le Maître d'école tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant plus à sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son poignard.

Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc si la Chouette, saisissant le Maître d'école par le bras, ne se fût écriée:

—Minute... minute... Fourline[64], laisse-moi dire un mot... Tu mangeras ces deux mufles tout à l'heure, ils ne t'échapperont pas...

Le Maître d'école regarda la borgnesse avec étonnement.

Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une attention croissante, cherchant à rassembler ses souvenirs.

Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la Goualeuse.

—Est-il possible! s'écria la borgnesse en joignant les mains avec étonnement, c'est la Pégriotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'où donc que tu sors? c'est donc le boulanger[65] qui t'envoie! ajouta-t-elle en montrant le poing à la jeune fille. Tu retomberas donc toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu rager! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Maître d'école a vu au pré l'homme qui t'avait donnée à moi quand tu étais toute petite... Il lui a dit le nom de ta mère... C'est des daims huppés[66], tes parents...

—Mes parents! vous les connaissez?... s'écria Fleur-de-Marie.

—Oui, mon homme sait le nom de ta mère... mais je lui arracherai plutôt la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui t'a amenée dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui t'avait nourrie... car elle ne tenait guère à toi, ta mère, elle aurait autant aimé te savoir crevée, bien sûr... Mais c'est égal, si tu savais son nom maintenant, tu pourrais joliment la rançonner, ma petite bâtarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, Pégriotte, il a des lettres de ta mère... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des raisons pour ça... Hein! tu rages... tu pleures, Pégriotte... Eh bien, non, tu ne la connaîtras pas, ta mère... Tu ne la connaîtras pas.

—J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux.

Rodolphe, oubliant le Maître d'école, avait attentivement écouté la Chouette, dont le récit l'intéressait.

Pendant ce temps, le brigand n'étant plus sous l'influence du regard de Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme, de taille moyenne et svelte, fût en état de se mesurer avec lui; sûr de sa force herculéenne, il s'approcha du défenseur de la Goualeuse et dit à la Chouette avec autorité:

—Assez bavardé comme ça... Je veux dévisager ce beau mufle-là et lui défoncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil que lui.

D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.

—Prenez garde à mes assiettes! répéta l'ogresse.

Et le Maître d'école se mit en défense, les deux mains en avant, le haut du corps en arrière, bien campé sur ses robustes reins, et pour ainsi dire arc-bouté sur une de ses jambes énormes... qui ressemblait à un balustre de pierre.

Au moment où Rodolphe s'élançait sur lui, la porte du tapis-franc s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parlé, et qui avait presque six pieds de haut, se précipita dans la salle, écarta rudement le Maître d'école, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais à l'oreille:

—Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.

À ces mots mystérieux, Rodolphe fit un mouvement de colère, jeta un louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.

Le Maître d'école tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais celui-ci, se retournant, lui détacha au milieu du visage deux coups de poing si rudement assenés que le taureau chancela tout étourdi et tomba pesamment à demi renversé sur une table.

—Vive la Charte! je reconnais là mes coups de poing de la fin, s'écria le Chourineur. Encore quelques leçons comme ça, et je les saurai...

Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d'école s'élança à la poursuite de Rodolphe.

Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre dédale des rues de la Cité; il était impossible de le rejoindre.

Au moment où le Maître d'école rentrait écumant de rage, deux hommes, accourant du côté opposé à celui par lequel Rodolphe avait disparu, se précipitèrent dans le tapis-franc, essoufflés, comme s'ils eussent fait rapidement une longue course.

Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d'autre dans la taverne.

—Malheur sur moi! dit l'un, il nous échappe encore!...

—Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue, répondit l'autre personnage.

Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.