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Les mystères de Paris, Tome I cover

Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 25: X
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About This Book

The narrative unfolds as a sprawling urban panorama that alternates between the city's squalid criminal underworld and its affluent quarters, tracing interlaced episodes of theft, violence, intrigue, and moral rescue. Multiple storylines introduce marginalized figures, hardened criminals, and members of high society whose secret ties, disguises, and encounters expose social injustice and corruption. Episodes range from brutal tavern scenes and police investigations to acts of compassion and revelation, progressively moving the reader from the depths of destitution toward moments of purification and restored order.

X

La ferme.

Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments préoccupé, pensif.

Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le regardait tristement.

Rodolphe, relevant la tête, lui dit en souriant avec bonté:

—À quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a été désagréable, n'est-ce pas? Nous étions si gais!

—C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le Chourineur pourra vous être utile.

—Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapis-franc, pour avoir encore quelques bons sentiments?

—Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier, je l'avais vu souvent, je lui avais à peine parlé... Je le croyais aussi méchant que les autres...

—Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire passer une bonne journée.

—Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie de Paris!

—Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.

—Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'était au printemps... mais, quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait tout autant de plaisir. Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses là-bas... là-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est étonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais à Paris les feuilles tombent si vite... Et là-bas... cette volée de pigeons... les voilà qui s'abattent sur le toit d'un moulin... À la campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.

—C'est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.

En effet, à mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et riant qui se déroulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de nouveau.

—Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées, la belle fumée blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Être au milieu d'une plaine bien silencieuse, à suivre sa charrue... en voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par exemple!... C'est pour le coup que ça vous donnerait envie de chanter de ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux... comme Geneviève de Brabant. Est-ce que vous connaissez la chanson de Geneviève de Brabant, monsieur Rodolphe?

—Non, mon enfant; mais si vous êtes gentille, vous me la chanterez une fois arrivés à la ferme.

—Quel bonheur! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolphe?

—Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a élevé.

—Et nous pourrons avoir du lait? s'écria la Goualeuse en frappant dans ses mains.

—Fi donc! du lait... de l'excellente crème, s'il vous plaît, et du beurre que la fermière fera devant nous, et des œufs tout frais.

—Que nous irons dénicher nous-mêmes?

—Certainement...

—Et nous irons voir les vaches dans l'étable?

—Je crois bien.

—Et nous irons aussi dans la laiterie?

—Aussi dans la laiterie.

—Et au pigeonnier?

—Et au pigeonnier.

—Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est à n'y pas croire... Comme je vais m'amuser! Quelle bonne journée!... quelle bonne journée! s'écria la jeune fille toute joyeuse.

Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse, songeant qu'après ces heures de liberté passées à la campagne, elle rentrerait dans son bouge infect, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse:

—Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?

—Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en tâchant de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie...

—Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure!

—C'est pour ça..., répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.

Ces mots éclairèrent Rodolphe; il devina tout.

Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en souriant:

—Je parie que vous pensiez à votre rosier? Vous regrettez, j'en suis sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade à la ferme... Pauvre rosier! Vous auriez été capable de lui faire manger aussi un peu de crème!!

La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire: peu à peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir.

La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se voyait au loin.

—Oh! le beau clocher! s'écria la Goualeuse.

—C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez-vous la voir? nous ferons arrêter le fiacre.

La Goualeuse baissa les yeux.

—Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entrée dans une église; je n'ai pas osé. À la prison, au contraire, j'aimais tant à chanter à la messe! Et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux bouquets d'autel!

—Mais Dieu est bon et clément: pourquoi craindre de le prier, d'entrer dans une église?

—Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impiété... C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.

Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse:

—Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un?

—Jamais, monsieur Rodolphe.

—Pourquoi cela?

—Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis, pour aimer, il faut être honnête.

—Comment cela?

—Ne dépendre que de soi... Mais tenez, si ça vous est égal, monsieur Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça...

—Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous à me regarder ainsi? Voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je chagrinée?

—Oh! au contraire; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on dirait que vous ne m'avez emmenée que pour mon plaisir à moi, tant vous avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir défendue hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec vous...

—Vraiment, vous êtes heureuse?

—D'ici à bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-là.

—C'est si rare, le bonheur!

—Oui, bien rare...

—Ma foi, moi, à défaut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois à rêver ce que je voudrais avoir, à me dire: «Voilà ce que je désirerais être... voilà la fortune que j'ambitionnerais...» Et vous, Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de beaux châteaux en Espagne?

—Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais ma vie à ça et à chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous, monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?

—Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des équipages, un hôtel, aller dans un beau monde, tous les jours au spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?

—Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une gentille chambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.

—Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre...

—Oh! bien sûr... Habiter la campagne, si ça se pouvait, et voilà tout...

—Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles toilettes?

—Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté, vivre à la campagne, et être sûre de ne pas mourir à l'hôpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir là!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pensée-là me vient... elle est affreuse!

—Hélas! nous autres pauvres gens...

—Ce n'est pas pour la misère... que je dis cela... Mais après... quand on est morte...

—Eh bien?

—Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur Rodolphe?

—Non...

—Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte à l'hôpital... on a abandonné son corps aux chirurgiens..., murmura la malheureuse en frissonnant.

—Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent de ces sinistres pensées?...

—Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la honte... pour après ma mort... Hélas! mon Dieu... on ne m'a laissé que celle-là...

Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe.

Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant: il songeait à la fatalité qui s'était appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait à la mère de cette créature pauvre... Sa mère... elle était heureuse, riche, honorée, peut-être...

Honorée... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté le grenier de la Chouette pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle pouvait aller mourir sur le grabat d'un hôpital... et après sa mort...

Cela était épouvantable.

La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit tristement:

—Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces idées-là... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas comment cela se fait, c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant à chaque instant les larmes me viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe? D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe déjà plus... Je serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...

Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé ses yeux pour en chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et regarda Rodolphe avec une naïveté charmante.

—Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des idées sombres... Je serais très-malheureux de feindre une joie que je ne ressentirais pas...

—Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelquefois?

—Sans doute; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre... Je suis sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je dépense ce que je gagne au jour le jour.

—Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe, vous devriez mettre à la caisse d'épargne... Moi, tout mon mauvais sort est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec deux cents francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne, jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille mal.

—Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagère. Mais deux cents francs... comment amasser deux cents francs?

—Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois jusqu'à cinq francs par jour?

—Oui, quand je travaille.

—Il faut travailler tous les jours. Êtes-vous donc si à plaindre? Un joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être pour vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. Un ouvrier peut vivre, mais très-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante sous, au bout d'un mois soixante francs d'économie... Soixante francs par mois... mais c'est une somme!

—Oui; mais c'est si bon de flâner, de ne rien faire!

—Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison qu'un enfant...

—Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de bonnes idées... Je n'avais pas songé à cela...

—Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous économiserez quarante sous par jour! Bien vrai?

—Allons... j'économiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en souriant malgré lui.

—Bien vrai? Bien vrai?

—Je vous le promets...

—Vous verrez comme vous serez fier aux premières économies que vous aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre de ne pas vous fâcher...

—Est-ce que j'ai l'air bien méchant?

—Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...

—Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...

—Eh bien! enfin, vous qui... on voit ça, êtes au-dessus de votre état... comment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de l'ogresse?

—Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir d'aller à la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.

—C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis aussi heureuse que possible de ma journée, eh bien! je renoncerais de bon cœur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...

—Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de ménage.

—Et vous les suivrez?

—Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'économiserai au moins quarante sous par jour...


XI

Les souhaits.

À ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dépassé le village de Sarcelles:

—Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et puis à gauche, toujours tout droit.

Puis, s'adressant à la Goualeuse:

—Maintenant que vous êtes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons nous amuser, comme nous le disions tout à l'heure, à faire des châteaux en Espagne. Ça ne coûte pas cher, vous ne me reprocherez pas ces dépenses-là.

—Non... Voyons, faisons votre château en Espagne.

—D'abord... le vôtre, Fleur-de-Marie.

—Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.

—Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que nous y sommes...

—C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.

—Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charmant village, très-éloigné de la grande route.

—Oui, c'est bien plus tranquille.

—Il est bâti à mi-côte et entremêlé de beaucoup d'arbres.

—Il y a tout auprès une petite rivière.

—Justement... une petite rivière. À l'extrémité du village on voit une jolie ferme; d'un côté de la maison il y a un verger, de l'autre un beau jardin rempli de fleurs.

—Je vois ça d'ici, monsieur Rodolphe!

—Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une salle à manger pour la fermière.

—La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

—Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermière serait votre tante.

—Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.

—Excellente: elle vous aimerait comme une mère.

—Bonne tante! Ça doit être si bon d'être aimée par quelqu'un!

—Et vous l'aimeriez bien aussi?

—Oh! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux avec une expression de bonheur indicible à rendre; oh! oui, je l'aimerais; et puis je l'aiderais à travailler, à coudre, à ranger le linge, à blanchir, à serrer les fruits pour l'hiver, à tout le ménage, enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en réponds!... Le matin...

—Attendez donc, Fleur-de-Marie... êtes-vous impatiente!... que je finisse de vous peindre la maison.

—Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos éventails, dit la Goualeuse en riant.

—Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...

—C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je vous écoute, finissez la maison de la fermière.

—Votre chambre est au premier.

—Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.

Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien ouverts, bien curieux.

—Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin de fleurs et sur un pré au bas duquel coule la petite rivière. De l'autre côté de la petite rivière s'élève un coteau tout planté de vieux châtaigniers, au milieu desquels on aperçoit le clocher de l'église.

—Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! Ça donne envie d'y être!

—Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est séparée du jardin par une haie d'aubépine.

—Et de ma fenêtre je vois les vaches?

—Parfaitement.

—Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai à venir manger dans ma main.

—Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle s'appelle Musette.

—Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!

—Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un énorme chèvrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce côté-là et entourent vos croisées, de façon que tous les matins vous n'avez qu'à allonger la main pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille.

—Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous êtes!

—Maintenant, voici comme vous passez votre journée.

—Voyons ma journée.

—Votre bonne tante vient d'abord vous éveiller en vous baisant tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis les pigeons, les fleurs du jardin. À neuf heures, arrive votre maître d'écriture.

—Mon maître?

—Vous sentez bien qu'il faut apprendre à lire, à écrire et à compter, pour pouvoir aider votre tante à tenir ses livres de fermage.

—C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense à rien... il faut bien que j'apprenne à écrire pour aider ma tante, dit sérieusement la pauvre fille, tellement absorbée par la riante peinture de cette vie paisible qu'elle croyait à ses réalités.

—Après votre leçon, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous brodez un joli bonnet à la paysanne... Sur les deux heures vous travaillez à votre écriture, et puis vous allez avec votre tante faire une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l'été, les laboureurs dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle poignée d'herbes des champs, choisies par vous pour votre chère Musette.

—Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

—Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivière. Au retour, il est, ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y réchauffer et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du labour. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quelquefois le curé ou un des vieux amis de la maison se met à table avec vous. Après cela, vous lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de cartes. À dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous: et le lendemain matin c'est à recommencer...

—On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser à s'ennuyer un moment...

—Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de fêtes!

—Ces jours-là, monsieur Rodolphe?

—Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe à la paysanne, avec ça de charmants bonnets ronds qui vous vont à ravir; vous montez en carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le garçon de ferme, pour aller à la grand-messe du village; après, dans l'été, vous ne manquez pas d'assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des paroisses voisines. Vous êtes si gentille, si douce, si bonne ménagère, votre tante vous aime tant, le curé rend de vous un si bon témoignage, que tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu à peu vous en remarquez un... et...

Rodolphe, étonné du silence de la Goualeuse, la regarda.

La malheureuse fille étouffait à grand-peine ses sanglots.

Un moment abusée par les paroles de Rodolphe, elle avait oublié le présent, et le contraste de ce présent avec le rêve d'une existence douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.

—Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?

—Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du chagrin... j'ai cru un instant à ce paradis...

—Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher, arrête!

La voiture s'arrêta.

La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouvait au sommet d'une petite colline. Quel fut son étonnement, sa stupeur! Le joli village bâti à mi-côte, la ferme, la prairie, les belles vaches, la petite rivière, la châtaigneraie, l'église dans le lointain, le tableau était sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu'à Musette, belle génisse blanche, future favorite de la Goualeuse.

Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil de novembre... Les feuilles jaunes et pourpres des châtaigniers les couvraient encore et se découpaient sur l'azur du ciel.

—Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit Rodolphe en souriant.

La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Cela lui semblait presque surnaturel.

—Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un rêve? Ça me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...

—Rien de plus simple, mon enfant... La fermière est ma nourrice, j'ai été élevé ici... Je lui ai écrit ce matin de très-bonne heure que je viendrais la voir: je peignais d'après nature.

—Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond soupir.


XII

La ferme.

La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était située en dehors et à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire, ignorée, enfoncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux lieues.

Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin rapide et entra dans une longue avenue bordée de cerisiers et de pommiers.

La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.

Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses efforts, sous une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir causée.

Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille et s'arrêta en face d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'automne.

—Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?

—Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...

—Pourquoi cela, mon enfant?

—Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît pas. Et la Goualeuse étouffa un soupir.

On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.

Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris, ayant une physionomie à la fois triste et douce, parut sous le porche et s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.

La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après un moment d'hésitation...

—Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe à la fermière; vous le voyez, je suis exact...

Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la main:

—Tu peux t'en retourner à Paris.

Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et la figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son carrick: il empocha l'argent, ne répondit rien, remonta sur son siège, fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.

—Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa journée.

Et Rodolphe n'attacha aucune importance à sa première observation.

Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas être entendue de Mme Georges:

—Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture... Mais l'ogresse, hélas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir... sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui appartiennent... et je lui dois...

—Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon.

—Pardon! et de quoi?

—De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vêtements pour d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a à peu près de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller. Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.

Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.

—Comment, dit-elle la voix palpitante d'émotion, je ne retournerai plus à Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait possible, ce château en Espagne de tantôt?

—C'était cette ferme... le voilà réalisé.

—Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.

—On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.

—Ah! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait bien mal.

—Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours affectueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener dès aujourd'hui, auprès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore une fois, si cela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière, ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir votre future favorite, Musette, jolie génisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'œil à vos amis les pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme: je tiens à remplir ma promesse.

Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria:

—Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu, que vous faites tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez de la honte et de la misère!!!

—Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie profonde et d'ineffable bonté, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent. Fleur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie, gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ, nous causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir heureuse.

Fleur-de-Marie ne répondit rien, s'approcha de Rodolphe, fléchit à demi les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement à ses lèvres avec un mouvement rempli de grâce et de modestie.

Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intérêt profond.


XIII

Murph et Rodolphe.

Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de grande taille qui, la veille, déguisé en charbonnier, était venu l'avertir de l'arrivée de Tom et de Sarah.

Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ; quelques mèches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de son crâne presque entièrement chauve: son visage large, coloré, était complètement rasé, sauf des favoris très-courts, d'un blond ardent, qui ne dépassaient pas le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, était à la fois bienveillante et résolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet et un long habit noir à larges basques sa culotte, d'un gris verdâtre, était de même étoffe que ses guêtres à boutons de nacre, ne rejoignant pas tout à fait ses jarretières. Elles laissaient apercevoir ses bas de voyage, en laine écrue.

L'habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le type parfait de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Hâtons-nous d'ajouter que Murph était Anglais gentilhomme (squire), mais non fermier.

Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche d'une petite calèche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de soigneusement essuyer.

—À qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.

—Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied. Faites vos affaires, je fais les miennes.

—Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux?

—Selon vos ordres, à la nuit tombante.

—Tu es arrivé ce matin?

—À huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout préparer.

—Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?

—Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre... enfin, le danger... c'est votre vie.

—Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de péril que pour toi et...

—Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où serait le grand mal, monseigneur?

—Où serait le grand plaisir, maître Murph?

—Vous, dit le squire en haussant les épaules, vous dans de pareilles tavernes!

—Oh! que vous voilà bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence supérieure à la vôtre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!

—Si vous étiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Américain, que je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier soir, dans cette abominable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de vous irriter, de vous désobéir, pour m'empêcher d'aller vous secourir dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouvé dans l'allée de ce bouge.

—C'est-à-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon courage!

—Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douter ni de l'un ni de l'autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris à boxer; Lacour de Paris[74] vous a enseigné la canne, le chausson, et par curiosité l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela est vrai.

Rodolphe avait complaisamment écouté cette énumération de ses qualités de gladiateur; il reprit en souriant:

—Eh bien! alors que crains-tu?

—Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela à cause de l'inconvénient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma connaissance à se noircir la figure avec du charbon et à avoir l'air d'un diable: malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité, je me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais j'en suis pour ce que j'ai dit.

—Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une idée est rivée sous ton crâne de fer, lorsque le dévouement est implanté dans ton ferme et vaillant cœur, le démon userait ses dents et ses ongles à les en retirer.

—Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque...

—Ne te gêne pas.

—Quelque folie, monseigneur.

—Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.

—Pourquoi?

—Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je suis ici...

—Dans un endroit où vous avez fait du bien?

—C'est un lieu de refuge contre tes homélies, c'est mon Temple-Bar...

—S'il en est ainsi, où diable voulez-vous que je vous prenne, monseigneur?

—Maître Murph, vous me flattez, vous voulez m'empêcher de faire quelque folie.

—Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.

—Les folies d'argent?

—Oui, car, après tout, avec près de deux millions de revenu...

—On est souvent bien gêné, mon pauvre Murph.

—À qui le dites-vous, monseigneur!

—Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui coûtent si peu! Qu'y a-t-il de comparable à ce que j'ai éprouvé tout à l'heure, lorsque cette malheureuse créature s'est vue en sûreté ici, et que dans sa reconnaissance elle m'a baisé la main? Ce n'est pas tout: mon bonheur a un long avenir: demain, après-demain, pendant bien des jours, enfin, je pourrai songer avec délices à ce qu'éprouvera cette pauvre enfant en se réveillant dans cette tranquille retraite, auprès de cette excellente Mme Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur est sympathique au malheur.

—Oh! pour Mme Georges, jamais bienfaits n'ont été mieux placés. Noble, courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'émeus rarement, et je me suis ému aux malheurs de Mme Georges... Mais votre nouvelle protégée!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.

—Pourquoi, Murph?

—Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.

—Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.

—Ce qui est juste... selon vous.

—Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit sévèrement Rodolphe.

—Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le répète, ne parlons plus de cela.

—Et moi, je vous ordonne de parler! s'écria impérieusement Rodolphe.

—Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m'ordonnât de me taire: j'espère qu'il ne m'ordonnera pas de parler, répondit fièrement Murph.

—Monsieur Murph!!! s'écria Rodolphe avec un accent d'irritation croissante.

—Monseigneur!...

—Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les réticences.

—Il me convient d'avoir des réticences, dit brusquement Murph.

—Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'à la familiarité, c'est à condition que vous vous élèverez jusqu'à la franchise.

Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de Rodolphe en prononçant ces dernières paroles.

—Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez pas me parler ainsi.

—Taisez-vous!

—Monseigneur!

—Taisez-vous!

—Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de cœur à se souvenir des services qu'il a rendus.

—Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes façons?

Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attaché à ces mots cruels un sens humiliant qui plaçât Murph dans la position d'un mercenaire; malheureusement celui-ci les interpréta de la sorte. Il devint pourpre de honte, porta ses deux poings crispés à son front chauve avec une expression de douloureuse indignation; puis tout à coup, par un revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure était alors contractée, enlaidie par la violence d'un dédain farouche, Murph étouffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre commisération, et lui dit d'une voix émue:

—Monseigneur, revenez à vous, vous n'êtes pas raisonnable.

Ces mots mirent le comble à l'irritation de Rodolphe; son regard brilla d'un éclat sauvage; ses lèvres blanchirent, et, s'avançant vers Murph avec un geste de menace, il s'écria:

—Oses-tu bien...!

Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui:

—Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!

Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crispé par la colère, se détendit.

Il regarda fixement Murph, baissa la tête; puis, après un moment de silence, il murmura d'une voix altérée:

—Ah! monsieur, vous êtes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous encore!... Vous!...

Rodolphe ne put achever, sa voix s'éteignit; il tomba sur un banc de pierre et cacha sa tête dans ses deux mains.

—Monseigneur, s'écria Murph désolé, mon bon seigneur, pardonnez-moi, pardonnez à votre vieux et fidèle Murph! Ce n'est que poussé à bout, et craignant, hélas! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans colère, sans reproche, je l'ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai eu tort d'être susceptible... Mon Dieu! qui doit connaître votre caractère, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitté depuis votre enfance! De grâce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappelé ce jour funeste... Hélas que d'expiations n'avez-vous pas...

Rodolphe releva la tête; il était très-pâle. Il dit à son compagnon d'une voix douce et triste:

—Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir éteint d'un mot ce fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duretés que j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du cœur aux lèvres, comme disent les bonnes gens de chez nous. J'étais fou, ne parlons plus de cela.

—Hélas! maintenant vous voilà triste pour longtemps... Suis-je assez malheureux!... Je ne désire rien tant que de vous voir sortir de votre humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilité. Mordieu! à quoi sert d'être honnête homme et d'avoir des cheveux gris, si ce n'est à endurer patiemment mes reproches qu'on ne mérite pas!

—Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on me flatte à la journée, qu'on me dise: «Monsieur Murph, vous êtes le modèle des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fidélité pareille à la vôtre; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable; monsieur Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave Murph!» Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tête grise!!!

Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait dites au commencement de la conversation, il s'écria avec un redoublement de violence grotesque:

—Mais c'est qu'il m'avait appelé son bon, son vieux, son fidèle Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade involontaire! à mon âge... Mordieu!... c'est à s'arracher les cheveux.

Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes.

Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du désespoir arrivé à son paroxysme. Malheureusement ou heureusement pour Murph, il était presque complètement chauve, ce qui rendait cette manifestation capillaire très-inoffensive, et cela à son grand et sincère regret; car lorsque l'action succédait à la parole, c'est-à-dire lorsque ses doigts crispés ne rencontraient que la surface de son crâne, luisante et polie comme du marbre, le digne squire était confus et honteux de sa présomption, il se regardait comme un hâbleur, comme un fanfaron. Hâtons-nous de dire, pour disculper Murph de tout soupçon de forfanterie, qu'il avait possédé la chevelure la plus épaisse, la plus dorée qui eût jamais orné le crâne d'un gentilhomme du Yorkshire.

Ordinairement le désappointement de Murph à l'endroit de sa chevelure amusait beaucoup Rodolphe; mais ses pensées étaient alors graves, douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son compagnon, il lui dit en souriant avec douceur:

—Écoute-moi, bon Murph: tu paraissais louer sans réserve le bien que j'ai fait à Mme Georges...

—Monsieur...

—Et t'étonner de mon intérêt pour cette pauvre fille perdue?

—Monseigneur, de grâce... j'ai eu tort... j'ai eu tort...

—Non... Je le conçois, les apparences ont pu te tromper... Seulement, comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fidélité que de courage dans la tâche que j'ai entreprise... il est de ton devoir ou, si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je n'agis pas légèrement...

—Je le sais, monseigneur.

—Tu connais mes idées au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir en aide, quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou la tentation, qui mènent au crime... c'est mieux. Réhabiliter à leurs propres yeux, rendre tout à fait honnêtes et bons ceux qui ont conservé purs quelques généreux sentiments au milieu du mépris qui les flétrit, de la misère qui les ronge, de la corruption qui les entoure, et pour cela braver, soi, le contact de cette misère, de cette corruption, de cette fange... c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou qu'ils trônent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveuglément une misère méritée, mais dégrader l'aumône et la pitié, mais prostituer ces chastes et pieuses consolatrices de mon âme blessée... les prostituer à des êtres indignes, infâmes, cela serait horrible, impie, sacrilège. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y faire croire.

—Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez indignement placé vos bienfaits.

—Encore un mot, mon vieil ami. Mme Georges et la pauvre fille que je lui ai confiée sont parties des deux points extrêmes pour tomber dans un abîme commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aimée, honorée, douée de toutes les vertus, a vu son existence flétrie, brisée, anéantie par le scélérat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient mariée... Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de misère et de besoin; car la honte l'empêchait de s'adresser à personne.

—Ah! monseigneur, lorsque nous sommes arrivés dans cette mansarde, quelle effroyable pauvreté! C'était affreux... affreux!... Et lorsque après sa longue maladie elle s'est pour ainsi dire réveillée ici, dans cette maison si calme, quelle surprise! quelle reconnaissance! Vous avez raison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cela fait croire à Dieu.

—Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est plus céleste que la vertu sereine et réfléchie, rien n'est plus respectable qu'une femme comme Mme Georges, qui, élevée par une mère pieuse et bonne dans une intelligente observance de tous les devoirs, n'y a jamais failli... jamais! et a vaillamment traversé les plus effroyables épreuves. Mais n'est-ce pas aussi honorer Dieu, dans ce qu'il a de plus divin, que de retirer de la fange une de ces rares natures qu'il s'est complu à douer?... Ne mérite-t-elle pas aussi pitié, intérêt, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonnée à son seul instinct; qui, torturée, emprisonnée, avilie, souillée, a saintement conservé, au fond de son cœur, les nobles germes que Dieu y avait semés? Si tu l'avais entendue, cette pauvre créature, au premier mot d'intérêt que je lui ai dit, à la première parole honnête et amie qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les goûts les plus purs, les pensées les plus délicates, les plus poétiques, se sont éveillés en foule dans son âme ingénue, de même qu'au printemps les mille fleurs sauvages des prairies éclosent au moindre rayon de soleil... sans le savoir! Dans cet entretien d'une heure avec un pauvre ouvrier, j'ai découvert dans Fleur-de-Marie des trésors de bonté, de grâce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est venu aux lèvres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son gentil babil, rempli de raison, elle m'a prouvé que je devais économiser quarante sous par jour, pour être au-dessus des besoins et des mauvaises tentations. Pauvre petite, elle disait cela d'un ton si sérieux, si pénétré! elle éprouvait une si douce satisfaction à me donner un sage conseil, une si douce joie à m'entendre promettre que je le suivrais!... J'étais ému... oh! ému jusqu'aux larmes, je te l'ai dit... Et l'on m'accuse d'être blasé, dur, inflexible... Oh! non, non, grâce à Dieu! quelquefois je sens encore mon cœur battre ardent et généreux... Mais toi-même tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ne sera pas jalouse de Mme Georges, tu t'intéresses aussi à son sort.

—C'est vrai, monseigneur... Ce trait de vous faire économiser quarante sous par jour... vous croyant ouvrier... au lieu de vous engager à faire de la dépense pour elle... oui, ce trait-là me touche plus qu'il ne devrait peut-être.

—Et quand je songe que cette enfant a une mère riche, honorée, dit-on, qui l'a indignement abandonnée... Oh! si cela est... je le saurai, je l'espère... et je te dirai comment. Oh! si cela est! malheur... malheur à cette femme! elle aura une terrible expiation à subir... Murph, Murph... jamais je ne me suis senti des élans de haine plus implacable qu'en songeant à cette femme que je ne connais pas. Tu le sais, Murph... tu le sais... certaines vengeances me sont bien chères... certaines souffrances bien précieuses... j'ai bien soif de certaines larmes!

—Hélas! monseigneur, dit Murph, affligé de l'expression d'infernale méchanceté qui se peignait sur les traits de Rodolphe en parlant ainsi, je le sais, ceux qui méritent intérêt et compassion ont souvent dit de vous: «C'est donc un bon ange!» Ceux qui méritent mépris et haine se sont écriés, en vous maudissant, dans leur désespoir: «C'est donc le démon!...»

—Tais-toi, voici Mme Georges et Marie... Fais tout préparer pour notre départ; il faut être à Paris de bonne heure.


XIV

Les adieux.

Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), grâce aux soins de Mme Georges, n'était plus reconnaissable.

Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux de cheveux blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait à demi sous la haute bavette carrée d'un petit tablier de taffetas changeant, dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Marie.

Sa physionomie était profondément recueillie; certaines félicités jettent l'âme dans une ineffable tristesse, dans une sainte mélancolie.

Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s'y attendait. Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une idée moins élevée.

Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa beauté, qui brillait pourtant ainsi du plus pur éclat.

Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste, dans cette espèce de rédemption d'une âme arrachée au vice.

On voyait sur les traits sérieux et résignés de Mme Georges la trace de longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une mansuétude, une compassion presque maternelle, tant la grâce et la douceur de cette jeune fille étaient sympathiques.

—Voilà mon enfant... qui vient vous remercier de vos bontés, monsieur Rodolphe, dit Mme Georges en présentant Marie à Rodolphe.

À ces mots de «mon enfant», la Goualeuse tourna lentement ses grands yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec une expression de reconnaissance inexprimable.

—Merci pour Marie, ma chère madame Georges; elle est digne de ce tendre intérêt... et elle le méritera toujours.

—Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez... n'est-ce pas, que je ne trouve rien à vous dire?

—Votre émotion me dit tout, Marie...

—Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit Mme Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma chambre, a été de se jeter à genoux devant mon crucifix.

—C'est que maintenant grâce à vous, monsieur Rodolphe... j'ose prier..., dit Marie en regardant son ami.

Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignité de squire, ne lui permettaient pas de laisser voir à quel point le touchaient les simples paroles de Marie.

Rodolphe dit à la jeune fille:

—Mon enfant, j'aurais à causer avec Mme Georges... Mon ami Murph vous conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos futurs protégés... Nous vous rejoindrons tout à l'heure... Eh bien! Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...

Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa poche, enfonça son chapeau sur ses yeux et, se retournant à demi, il offrit son bras à Marie.

Murph avait si habilement manœuvré que ni Rodolphe ni Mme Georges ne purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se dirigea rapidement vers les bâtiments de la ferme, en marchant si vite que, pour le suivre, la Goualeuse fut obligée de courir, comme elle courait dans son enfance après la Chouette.

—Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.

—Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit: à peine entrée dans ma chambre... voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de vous exprimer tout ce qu'il y a de spontané, de naturellement religieux dans ce mouvement. J'ai compris à l'instant que son âme n'était pas dégradée. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance pour vous n'a rien d'exagéré, d'emphatique; elle n'en est que plus sincère. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux est puissant en elle; je lui ai dit: «Vous avez dû être bien étonnée, bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez ici désormais?... Quelle profonde impression cela a dû vous causer!... «—Oh! oui, m'a-t-elle répondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je ne sais ce qui s'est passé en moi tout à coup; mais j'ai éprouvé l'espèce de bonheur pieux, de saint respect que j'éprouvais lorsque j'entrais dans une église... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajouté, car vous savez, madame...» Je ne l'ai pas laissée achever en voyant sa figure se couvrir de honte.—Je sais, mon enfant... et je vous appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que vous avez beaucoup souffert: mais Dieu bénit ceux qui l'aiment et ceux qui le craignent... ceux qui ont été malheureux et ceux qui se repentent...

—Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que j'ai fait. Cette pauvre fille vous intéressera... Vous n'aurez qu'à semer pour recueillir; vous avez deviné juste, ses instincts sont excellents.

—Ce qui m'a encore touchée, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosité dût être bien excitée. Frappée de cette réserve pleine de délicatesse, je voulus savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:—Vous devez être bien curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur? «—Je le sais... me répondit-elle avec une naïveté charmante, il s'appelle mon bienfaiteur.»

—Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera douce... Elle occupera du moins votre cœur...

—Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occupée de lui, dit Mme Georges d'une voix déchirante.

Rodolphe lui prit la main.

—Allons, allons, ne vous découragez pas encore... Si nos recherches ont été vaines jusqu'ici, peut-être un jour...

Mme Georges secoua tristement la tête et dit amèrement:

—Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...

—Dites donc qu'il a cet âge.

—Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!

—Il m'exaucera... je l'espère bien... Hier j'étais allé (mais en vain) chercher un certain drôle surnommé Bras-Rouge, qui pouvait peut-être, m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez Bras-Rouge, à la suite d'une rixe, j'ai rencontré cette malheureuse enfant...

—Hélas! tant mieux!... au moins votre bonne résolution pour moi vous a mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.

—Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes misérables... presque certain qu'il y avait là aussi quelques âmes à enlever au vieux Satan, que je m'amuse à contrecarrer souvent, ajouta Rodolphe en souriant, et à qui je dérobe quelquefois ses meilleurs morceaux. Puis il reprit d'un ton plus sérieux: Vous n'avez aucune nouvelle de Rochefort?

—Aucune, dit Mme Georges à voix basse en tressaillant.

—Tant mieux! ce monstre aura trouvé la mort dans les bancs de vase en cherchant à s'évader. Son signalement est assez répandu; c'est un scélérat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activité possible à le découvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...

Rodolphe s'arrêta au moment de prononcer ce terrible mot.

—Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'écria la malheureuse femme avec horreur et d'une voix presque égarée. Le père de mon fils!... Ah! si ce malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas changé de nom, quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son père a peut-être tenu son horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgré vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!

—Pauvre femme, calmez-vous.

—Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon mari s'est échappé sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il fait? qu'en a-t-il fait?

—Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif. Dans quel intérêt ce misérable a-t-il emporté votre fils, lorsqu'il y a quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté de passer en pays étranger? Un enfant de cet âge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.

—Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna en prononçant ce mot), arrêté sur la frontière, a été ramené à Paris et jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-t-il pas dit ces horribles paroles: «J'ai emporté ton enfant parce que tu l'aimes, et que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il profitera ou ne profitera pas... ça me regarde. Qu'il vive ou qu'il meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du père.» Hélas! un mois après, mon mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances, les prières dont mes lettres étaient remplies, tout a été vain; je n'ai rien pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils, où est-il à présent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à la pensée: «Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du père!»

—Mais ce serait une atrocité inexplicable; pourquoi vicier, corrompre ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?

—Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à lui envoyer de l'argent; quoiqu'il m'ait ruinée, il me restait quelques dernières ressources qui s'épuisèrent ainsi. Malgré sa scélératesse, je ne pouvais croire qu'il n'employât au moins une partie de cette somme à faire élever ce malheureux enfant.

—Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le faire reconnaître?

—Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur Rodolphe: un petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, attaché à son cou par une petite chaînette d'argent. Cette relique, bénie par le saint-père, venait de ma mère; elle l'avait portée étant petite, et y attachait une grande vénération. Je l'avais aussi portée: je l'avais mise au cou de mon fils! Hélas! ce talisman a perdu sa vertu.

—Qui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.

—La Providence ne m'a-t-elle pas placée sur votre chemin, monsieur Rodolphe?

—Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais épargné peut-être bien des années de chagrin.

—Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas comblée?

—En quoi? J'ai acheté cette ferme. Au temps de votre prospérité, vous faisiez, par goût, valoir vos biens; vous avez consenti à me servir de régisseur; grâce à vos soins excellents, à votre intelligente activité, cette métairie me rapporte...

—Vous rapporte, monsieur? dit Mme Georges interrompant Rodolphe; n'est-ce pas moi qui paye le fermage à notre bon abbé Laporte? et cette somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribuée par lui en aumônes?

—Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n'est-ce pas? Je tiens à lui recommander ma protégée. Il a reçu ma lettre?

—M. Murph la lui a portée ce matin en arrivant.

—Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, à notre bon curé, l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'étais pas certain de pouvoir venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amené Marie.

Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le jardin.

—Madame, M. le curé vous attend.

—Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon? dit Rodolphe.

—Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.

Et le valet quitta le jardin.

Mme Georges, le curé et les habitants de la ferme ne connaissaient le protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.

La discrétion de Murph était impénétrable; autant il mettait de ponctualité à monseigneuriser Rodolphe dans le tête-à-tête, autant devant les étrangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que M. Rodolphe.

—J'oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, dit Rodolphe en regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les privations, la misère, ont altéré sa santé. Ce matin, au grand jour, j'ai été frappé de sa pâleur, quoique ses joues fussent colorées d'un rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un éclat un peu fébrile. Il lui faudra de grands soins.

—Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de grave. À cet âge, à la campagne... au bon air, avec du repos, du bonheur, elle se remettra vite.

—Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas à vos médecins de campagne... Je dirai à Murph d'amener ici un docteur habile, et il indiquera le meilleur régime à suivre. Vous me donnerez souvent des nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien reposée, bien calmée, nous songerons à son avenir. Peut-être vaudrait-il mieux pour elle de rester toujours auprès de vous... si son caractère et sa conduite vous conviennent.

—Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de l'enfant que je regrette tous les jours.

—Enfin, espérons pour vous, espérons pour elle.

Au moment où Rodolphe et Mme Georges approchaient de la ferme, Murph et Marie arrivaient de leur côté.

Marie était animée par la promenade. Rodolphe fit remarquer à Mme Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives, circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur délicate de son teint.

Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire à l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:

—Cette petite fille m'a ensorcelé; je ne sais pas maintenant qui m'intéresse le plus, d'elle ou de Mme Georges. J'étais une bête sauvage et féroce.

—Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en souriant et en serrant la main du squire.

Mme Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le petit salon du rez-de-chaussée, où attendait l'abbé Laporte.

Murph alla veiller aux préparatifs du départ.

Mme Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.

Simple, mais très-confortable, ce petit salon était tendu et meublé de toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement dépeinte à la Goualeuse par Rodolphe.

Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'âtre, et deux énormes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, placés dans deux vases de cristal, répandaient dans cette pièce leur légère odeur balsamique.

À travers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait la prairie, la petite rivière, et au delà le coteau planté de châtaigniers.

L'abbé Laporte, assis auprès de la cheminée, avait quatre-vingts ans passés; depuis les derniers jours de la Révolution il desservait cette pauvre paroisse.

On ne pouvait rien voir de plus vénérable, de plus doucement imposant que sa physionomie sénile, amaigrie et un peu souffrante, encadrée de longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire, rapiécée en plus d'un endroit; l'abbé aimant mieux, disait-il, habiller deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le muguet, c'est-à-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.

Le bon abbé était si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi, lorsque quelquefois il les élevait en parlant, on eût dit qu'il bénissait.

Rodolphe observait Marie avec intérêt.

S'il l'eût moins connue, ou plutôt moins devinée, il se fût peut-être étonné de la voir approcher de l'abbé avec une sorte de pieuse sérénité.