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Les mystères de Paris, Tome I cover

Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 52: II
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About This Book

The narrative unfolds as a sprawling urban panorama that alternates between the city's squalid criminal underworld and its affluent quarters, tracing interlaced episodes of theft, violence, intrigue, and moral rescue. Multiple storylines introduce marginalized figures, hardened criminals, and members of high society whose secret ties, disguises, and encounters expose social injustice and corruption. Episodes range from brutal tavern scenes and police investigations to acts of compassion and revelation, progressively moving the reader from the depths of destitution toward moments of purification and restored order.

Fin de la première partie


DEUXIÈME PARTIE


I

L'Île-Adam.

Un mois s'était passé depuis les événements dont nous avons parlé. Nous conduirons le lecteur dans la petite ville de l'Île-Adam, située dans une position ravissante, au bord de la rivière de l'Oise, au pied d'une forêt.

Les plus petits faits deviennent des événements en province. Aussi, les oisifs de l'Île-Adam, qui se promenaient ce matin-là sur la place de l'Église, se préoccupaient-ils beaucoup de savoir quand arriverait l'acquéreur du plus beau fonds de boucherie de la ville tout récemment cédé par la veuve Dumont, à laquelle il appartenait.

Sans doute l'acquéreur était riche: car il avait fait splendidement peindre et décorer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers avaient travaillé jour et nuit. Une belle grille de bronze, rehaussée d'or, s'étendait sur toute l'ouverture de l'étal, et le fermait en laissant circuler l'air. De chaque côté de la grille s'élevaient de larges pilastres, surmontés de deux grosses têtes de taureaux à cornes dorées; ils soutenaient le vaste entablement destiné à recevoir l'enseigne de la boutique. Le reste de la maison, composé d'un étage, avait été peint d'une couleur de pierre; les persiennes, d'un gris clair. Les travaux étaient terminés, sauf le placement de l'enseigne, impatiemment attendu par les oisifs, très-désireux de connaître le nom du successeur de la veuve.

Enfin les ouvriers apportèrent un grand tableau, et les curieux purent lire, en lettres dorées sur un fond noir: Francœur, marchand boucher.

La curiosité des oisifs de l'Île-Adam ne fut qu'en partie satisfaite par ce renseignement. Quel était ce M. Francœur? Un des plus impatients alla s'en informer auprès du garçon boucher, qui, l'air joyeux et ouvert, s'occupait activement des derniers soins de l'étalage.

Le garçon, interrogé sur son maître, M. Francœur, répondit qu'il ne le connaissait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par procuration; mais le garçon ne doutait pas que son bourgeois ne fit tous ses efforts pour mériter la pratique de MM. les bourgeois de l'Île-Adam.

Ce petit compliment, fait d'un air avenant et cordial, joint à l'excellente tenue de la boutique, disposa les curieux en faveur de M. Francœur; plusieurs même promirent à l'instant leur pratique à son garçon.

La maison avait une porte charretière ouvrant sur la rue de l'Église.

Deux heures après l'ouverture de la boutique, une carriole d'osier toute neuve, attelée d'un bon et vigoureux cheval percheron, entra dans la cour de la boucherie; deux hommes descendirent de cette voiture.

L'un était Murph, complètement guéri de sa blessure, quoiqu'il fût encore pâle; l'autre était le Chourineur.

Au risque de répéter une vulgarité, nous dirons que le prestige de l'habit est si puissant que l'hôte des tavernes de la Cité était presque méconnaissable sous les vêtements qu'il portait. Sa physionomie avait subi la même métamorphose; il avait dépouillé avec ses haillons son air sauvage, brutal et turbulent; à le voir marcher ses deux mains dans les poches de sa longue et chaude redingote de castorine couleur noisette, son menton fraîchement rasé enfoui dans une cravate blanche à coins brodés, on l'eût pris pour le bourgeois le plus inoffensif du monde.

Murph attacha la longe du licou du cheval à un anneau de fer scellé dans le mur, fit signe au Chourineur de le suivre; ils entrèrent dans une jolie salle basse, meublée en noyer, qui formait l'arrière-boutique; les deux fenêtres donnaient sur la cour, où le cheval piaffait d'impatience. Murph paraissait être chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une bouteille d'eau-de-vie, un verre, et dit au Chourineur:

—Le froid étant vif ce matin, mon garçon, vous boirez bien un verre d'eau-de-vie?

—Si cela vous est égal, monsieur Murph... je ne boirai pas.

—Vous refusez?

—Oui, je suis trop content; et la joie, ça réchauffe. Après ça, quand je dis content... peut-être.

—Comment cela?

—Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, où je débardais crânement pour me réchauffer. Je ne vous avais pas vu depuis la nuit... où le Nègre à cheveux blancs avait aveuglé le Maître d'école. C'était la première chose qu'il n'ait pas volé, c'est vrai... mais enfin... tonnerre! ça m'a remué. Et M. Rodolphe, quelle figure! Lui qui avait l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-là.

—Bien, bien... Après?

—Vous m'avez donc dit: «Bonjour, Chourineur.

«—Bonjour, monsieur Murph. Vous voilà donc debout?... Tant mieux, tonnerre!... tant mieux. Et M. Rodolphe?

«—Il a été obligé de partir quelques jours après l'affaire de l'allée des Veuves, et il vous a oublié, mon garçon.

«—Eh bien, monsieur Murph, que je vous réponds, si M. Rodolphe m'a oublié, vrai... ça me fait de la peine.»

—Je voulais dire, mon brave, qu'il avait oublié de récompenser vos services; mais il en gardera toujours le souvenir.

—Aussi, monsieur Murph, ces paroles-là m'ont ragaillardi tout de suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!... Il m'a dit que j'avais du cœur et de l'honneur... enfin, suffit.

—Malheureusement, mon garçon, monseigneur est parti sans laisser d'ordre à votre sujet: moi, je ne possède rien que ce que me donne monseigneur: je ne puis reconnaître comme je le voudrais... tout ce que je vous dois pour ma part.

—Allons donc! monsieur Murph, vous plaisantez.

—Mais pourquoi diable, aussi, n'êtes-vous pas revenu à l'allée des Veuves après cette nuit fatale? Monseigneur ne serait pas parti sans songer à vous.

—Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qu'il n'avait plus besoin de moi.

—Mais vous deviez bien penser qu'il avait au moins besoin de vous témoigner sa reconnaissance.

—Puisque vous m'avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oublié, monsieur Murph!

—Allons, bien; allons, n'en parlons plus. Seulement j'ai eu beaucoup de peine à vous trouver... Vous n'allez donc plus chez l'ogresse?

—Non.

—Pourquoi cela?

—C'est des idées à moi... des bêtises.

—À la bonne heure; mais revenons à ce que vous me disiez.

—À quoi, monsieur Murph?

—Vous me disiez: «Je suis content de vous avoir rencontré; et encore, content... peut-être.»

—M'y voilà, monsieur Murph. Hier, en venant à mon train de bois, vous m'avez dit: «Mon garçon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire avoir une place où vous aurez moins de mal que sur le port, et où vous gagnerez quatre francs par jour.» Quatre francs par jour... vive la Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous réponds: «Ça me va, monsieur Murph.—Mais, que vous me dites, il ne faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car ça effrayerait les bourgeois où je vous mène.» Je vous réponds: «Je n'ai pas de quoi me faire autrement.» Vous me dites: «Venez au Temple.» Je vous suis; je choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la mère Hubart, vous m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficelé comme un propriétaire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce matin à la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec votre carriole, et nous voici.

—Eh bien! qu'y a-t-il à regretter pour vous dans tout cela?

—Il y a... que, d'être bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, ça gâte, et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, ça me fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en gagnais que deux... et ça tout d'un coup... ça me fait l'effet d'être trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute ma vie sur la méchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou six nuits dans un bon lit. Voilà mon caractère.

—Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher dans un bon lit.

—C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl que de crever de faim. Ah çà! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en prêtant l'oreille aux coups de couperet du garçon, et en entrevoyant des quartiers de bœuf à travers les rideaux.

—Oui, mon brave; elle appartient à un de mes amis. Pendant que mon cheval souffle, voulez-vous la visiter?

—Ma foi, oui; ça me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour bétail. C'est drôle si j'avais eu de quoi, c'est un état que j'aurais tout de même bien aimé, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se chauffer si l'on a froid, se sécher si l'on est mouillé, trouver la ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjouie avec une tapée d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un bœuf par les cornes... quand il est méchant surtout, nom de nom... il faut qu'il soit méchant... le mettre à l'anneau, l'abattre, le dépecer, le parer... Tonnerre! ça aurait été mon ambition, comme à la Goualeuse de manger du sucre d'orge quand elle était petite... À propos de cette pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez l'ogresse, je me suis bien douté que M. Rodolphe l'avait tirée de là. Tenez, ça, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! ça ne demandait pas à mal faire... C'était si jeune! Et plus tard... l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.

—Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en attendant que notre cheval ait soufflé?

Le Chourineur et Murph entrèrent dans la boutique, puis ils allèrent voir l'étable, où étaient renfermés trois bœufs magnifiques et une vingtaine de moutons; puis l'écurie, la remise, la tuerie, les greniers et les dépendances de cette maison, tenue avec un soin, une propreté, qui annonçaient l'ordre et l'aisance.

Lorsqu'ils eurent tout vu, sauf l'étage supérieur:

—Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette maison et ce fonds sont à lui; sans compter un millier d'écus roulants pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau, d'une santé de fer, le goût de son état. Le brave et honnête garçon que vous avez vu en bas le remplace avec beaucoup d'intelligence, quand il va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois, n'est-il pas bien heureux, mon ami?

—Ah! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des heureux et des malheureux; quand je pense que je vas gagner quatre francs par jour, et qu'il y en a qui ne gagnent que moitié, ou moins...

—Voulez-vous monter voir le reste de la maison?

—Volontiers, monsieur Murph.

—Justement le bourgeois qui doit vous employer est là-haut.

—Le bourgeois qui doit m'employer?

—Oui.

—Tiens, pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit plus tôt?

—Je vous expliquerai cela plus tard.

—Un moment, dit le Chourineur d'un air triste et embarrassé, en arrêtant Murph par le bras; écoutez, je dois vous dire une chose... que M. Rodolphe ne vous a peut-être pas dite... mais que je ne dois pas cacher au bourgeois qui veut m'employer... parce que, si cela le dégoûte, autant que ce soit tout de suite qu'après.

—Que voulez-vous?

—Je veux dire...

—Eh bien!

—Que je suis repris de justice... que j'ai été au bagne..., dit le Chourineur d'une voix sourde.

—Ah! fit Murph.

—Mais je n'ai jamais fait de tort à personne! s'écria le Chourineur, et je crèverais plutôt de faim que de voler... Mais j'ai fait pis que voler, ajouta le Chourineur en baissant la tête, j'ai tué... par colère... Enfin, ce n'est pas tout ça, reprit-il après un moment de silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un forçat; ils ont raison, c'est pas là qu'on couronne des rosières. C'est ce qui m'a toujours empêché de trouver de l'ouvrage ailleurs que sur les ports, à débarder des trains de bois; car j'ai toujours dit, en me présentant pour travailler: Voici, voilà... en voulez-vous? N'en voulez-vous pas? J'aime mieux être refusé tout de suite que découvert plus tard... C'est pour vous dire que je vais tout dégoiser au bourgeois. Vous le connaissez: s'il doit me refuser, évitez-moi ça en me le disant, et je vais tourner les talons.

—Venez toujours, dit Murph.

Le Chourineur suivit Murph; ils montèrent un escalier: une porte s'ouvrit, tous deux se trouvèrent en présence de Rodolphe.

—Mon bon Murph... laisse-nous, dit Rodolphe.


II

Récompense.

—Vive la Charte! je suis crânement content de vous retrouver, monsieur Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s'écria le Chourineur.

Il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe; car les cœurs généreux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux qu'ils reçoivent.

—Bonjour, mon garçon; je suis aussi ravi de vous voir.

—Farceur de M. Murph! qui disait que vous étiez parti. Mais tenez, monseigneur...

—Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux ça.

—Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas été vous revoir après la nuit du Maître d'école... Je sens maintenant que j'ai fait une impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?

—Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.

Puis il ajouta:

—Murph vous a fait voir cette maison?

—Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu, soigné. À propos de cossu, c'est moi qui vas l'être, monsieur Rodolphe: quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!

—J'ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.

—Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par jour!

—J'ai mieux à vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle contient, cette boutique et mille écus que voici dans ce portefeuille, tout cela vous appartient.

Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor à longs poils entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent très-claires.

Celui-ci reprit avec bonté:

—Je conçois votre surprise; mais je vous le répète, cette maison et cet argent sont à vous, sont votre propriété.

Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front baigné de sueur et balbutia d'une voix altérée:

—Oh! c'est-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...

—Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous! je vous le donne, à vous...

Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa les yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est justement pour cela qu'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Entre la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme que le service qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.

Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet étourdissement du bonheur.

Il voyait, avec un mélange de joie et d'amertume indicibles, que, chez certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que leur raison se refuse à admettre la possibilité d'un avenir qui serait, pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.

«Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, à l'instar de Prométhée, ravi quelque rayon de la divinité, c'est dans ces moments où il fait (qu'on pardonne ce blasphème!) ce que la Providence devrait faire de temps à autre pour l'édification du monde: prouver aux bons et aux méchants qu'il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.»

Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur, Rodolphe continua:

—Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?

—Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne peux pas.

—Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec étonnement.

Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix ferme:

—Ce n'est pas pour m'engager à voler, que vous m'offrez tant d'argent, je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais volé de ma vie... C'est peut-être pour tuer... mais j'ai bien assez du rêve du sergent! ajouta le Chourineur d'une voix sombre.

—Ah! les malheureux! s'écria Rodolphe avec amertume. La compassion qu'on leur témoigne est-elle donc rare à ce point qu'ils ne peuvent s'expliquer la libéralité que par le crime?

Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:

—Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le méritez.

—Moi! s'écria le Chourineur, dont les ébahissements recommencèrent, je le mérite, et comment?

—Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonné à vos instincts sauvages, renfermé pendant quinze ans au bagne avec les plus affreux scélérats, pressé par la misère et par la faim, forcé, par votre flétrissure et par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à fréquenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous êtes resté probe, mais le remords de votre crime a survécu à l'expiation que la justice humaine vous avait imposée.

Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'étonnement pour le Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect mêlé de crainte et de reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre à l'évidence.

—Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que, vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme père et mère, je vous ai raconté ma vie entre deux verres de vin, et qu'après ça je vous ai empêché de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.

—Me croyant un des vôtres, vous m'avez raconté votre vie naturellement et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de généreux. Je vous ai jugé... bien jugé, et il me plaît de vous récompenser.

—Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se peut pas. Non, enfin, il y a de pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été honnêtes, et qui...

—Je le sais, et j'ai peut-être fait pour plusieurs de ceux-là plus que je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honnête au milieu des gens honnêtes, encouragé par leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui, malgré l'éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des plus abominables scélérats de la terre, celui-là aussi mérite intérêt et appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauvé la vie, vous l'avez aussi sauvée à Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour vous m'est donc autant dicté par la reconnaissance personnelle que par le désir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est égarée, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.

—Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?

Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:

—Rempli de commisération pour le malheur d'un homme qui auparavant avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez même donné asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n° 9.

—Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe?

—Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitté ma maison, on vous a suivi; on vous a vu rentrer chez vous avec le Maître d'école.

—Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas où je demeurais, monsieur Rodolphe.

—Je voulais tenter sur vous une dernière épreuve, je voulais savoir si vous aviez le désintéressement de la générosité. En effet, après votre généreuse action, vous êtes retourné à vos rudes labeurs de chaque jour, ne demandant rien, n'espérant rien, n'ayant pas même un mot d'amertume pour blâmer l'apparente ingratitude avec laquelle je méconnaissais vos services; et quand hier Murph vous a proposé une occupation un peu mieux rétribuée que votre travail habituel, vous avez accepté avec joie, avec reconnaissance!

—Écoutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de ça, quatre francs par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je vous ai rendu, c'est plutôt moi qui vous en remercie.

—Comment cela?

—Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d'un air triste, il m'est encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous m'avez dit ces deux mots: «Tu as encore du COEUR et de l'HONNEUR», c'est étonnant comme je réfléchis. C'est tout de même drôle que deux mots, deux seuls mots, produisent ça. Mais au fait, semez deux petits grains de blé de rien du tout dans la terre, et il va pousser de grands épis.

Cette comparaison juste, presque poétique, frappa Rodolphe. En effet, deux mots, mais deux mots puissants et magiques pour ceux qui les comprennent, avaient presque subitement développé dans cette nature énergique les bons et généreux instincts qui existaient en germe.

—Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j'ai sauvé M. Rodolphe et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j'en sauverais des centaines, des milliers, que ça ne rendrait pas la vie à ceux...

Et le Chourineur baissa la tête d'un air sombre.

—Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours comptée.

—Et puis, dans ce que vous avez dit au Maître d'école sur les meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient m'aller, en bien comme en mal.

Voulant rompre le cours des pensées du Chourineur, Rodolphe lui dit:

—C'est vous qui avez placé le Maître d'école à Saint-Mandé?

—Oui, monsieur Rodolphe... Il m'avait fait changer ses billets pour de l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons mis son quibus là-dedans, et bon voyage! Il est en pension pour trente sous par jour, chez de bien bonnes gens à qui ça fait une petite douceur.

—Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon garçon.

—Parlez, monsieur Rodolphe.

—Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier: c'est le titre d'une place à perpétuité aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille cinq cents francs, et il sera admis pour sa vie à la présentation de ce titre: c'est convenu, tout arrangé. J'ai réfléchi que cela vaudrait mieux. Il s'assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de ses jours, et il n'aura qu'à songer au repentir. Je regrette même de ne lui avoir pas de suite donné cette entrée, au lieu d'une somme qui peut être dissipée ou volée; mais il m'inspirait une telle horreur que je voulais avant tout être délivré de sa présence. Vous lui ferez donc cette offre et vous le conduirez à l'hospice. Si par hasard il refuse, nous verrons à agir autrement. Il est donc convenu que vous irez le trouver?

—Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous rendrais ce service, comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M. Murph m'a engagé avec un bourgeois pour quatre francs par jour.

Rodolphe regarda le Chourineur avec étonnement.

—Comment! Et votre boutique? Et votre maison?

—Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d'un pauvre diable. Vous vous êtes déjà assez amusé à m'éprouver, comme vous dites. Votre maison et votre boutique, c'est une chanson sur le même air. Vous vous êtes dit: «Voyons donc si cet animal de Chourineur sera assez coq d'Inde pour se figurer que...» Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vous êtes un jovial... fini!

—Comment! Tout à l'heure ne vous ai-je pas expliqué...

—Pour donner de la couleur à la chose... connu... et, foi d'homme, j'y avais un brin mordu. Fallait-il être buse!

—Mais, mon garçon, vous êtes fou!

—Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique ça soit déjà crânement étonnant, quatre francs par jour, à la rigueur ça se conçoit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle farce! Tonnerre, quelle farce!

Et il se mit à rire d'un gros rire bruyant et sincère.

—Mais encore, une fois...

—Écoutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis dedans; c'est quand je me suis dit: «M. Rodolphe est un gaillard comme il n'y en a pas beaucoup, il a peut-être quelque chose à envoyer chercher chez le boulanger, il me donne la commission, et il veut me graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi.» Mais après ça j'ai réfléchi que j'avais tort de penser ça de vous, et c'est là où j'ai vu que vous me montiez une farce; car si j'étais assez Job pour croire que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le coup, monseigneur, que vous diriez: «Pauvre Chourineur, va! Tu me fais de la peine... tu es donc malade?»

Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre le Chourineur. Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque sévère:

—Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'intérêt que m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet argent sont à vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous hésitez à me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le donne pour les raisons que je vous ai dites.

À cet accent ferme, digne; à l'expression sérieuse des traits de Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vérité. Pendant quelques moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une voix profondément émue:

—Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la misère, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauché cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'égout, tout le monde n'a pas la poigne assez forte pour s'en retirer.

—Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garçon... vous me comprenez. Vous trouverez dans ce secrétaire les titres de cette propriété, acquise pour vous au nom de M. Francœur.

—M. Francœur?

—Vous n'avez pas de nom, je vous donne celui-là. Il est d'un bon présage. Vous l'honorerez, j'en suis sûr.

—Monseigneur, je vous le promets.

—Courage, mon garçon! Vous pouvez m'aider dans une bonne œuvre.

—Moi, monseigneur?

—Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple. L'heureuse position que la Providence vous fait prouvera que les gens tombés bien bas peuvent encore se relever et beaucoup espérer lorsqu'ils se repentent et qu'ils conservent pures quelques saillantes qualités. En vous voyant heureux, parce qu'après avoir commis une criminelle action, expiée par une punition terrible, vous êtes resté probe, courageux, désintéressé, ceux qui auront failli tâcheront de devenir meilleurs. Je veux qu'on n'ignore rien de votre passé. Tôt ou tard on le connaîtrait; il vaut mieux aller au-devant d'une révélation. Tout à l'heure donc, j'irai trouver avec vous le maire de cette commune; je me suis informé de lui; c'est un homme digne de concourir à mon œuvre. Je me nommerai et je serai votre caution; et, pour établir dès à présent des relations honorables entre vous et les deux personnes qui représentent moralement la société de cette ville, j'assurerai pendant deux ans une somme mensuelle de mille francs destinée aux pauvres; chaque mois je vous enverrai cette somme, dont l'emploi sera réglé par vous, par le maire et par le curé. Si l'un d'eux conservait les moindres scrupules à se mettre en rapport avec vous, ce scrupule s'effacerait devant les exigences de la charité. Ces relations une fois assurées, il dépendra de vous de mériter l'estime de ces gens recommandables, et vous n'y manquerez pas.

—Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur, à qui vous faites tout ce bien, c'est aux malheureux qui, comme moi, se sont trouvés dans la peine, dans le crime, et qui en sont sortis, comme vous dites, avec du cœur et de l'honneur. Sauf votre respect, c'est comme dans l'armée: quand tout un bataillon a donné à mort, on ne peut pas décorer tout le monde, il n'y a que quatre croix pour cinq cents braves; mais ceux qui n'ont pas l'étoile se disent: «Bon, je l'aurai une autre fois», et l'autre fois ils chargent plus à mort encore.

Rodolphe écoutait son protégé avec bonheur. En rendant à cet homme l'estime de soi, en le relevant à ses propres yeux, en lui donnant pour ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantanément développé dans son cœur et dans son esprit des réflexions remplies de sens, d'honorabilité, on dirait presque de délicatesse.

—Ce que vous me dites là, Francœur, reprit Rodolphe, est une nouvelle manière de me prouver votre reconnaissance, je vous en sais gré.

—Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrassé de vous la prouver autrement.

—Maintenant allons visiter votre maison; mon vieux Murph s'est donné ce plaisir, et je veux l'avoir aussi.

Rodolphe et le Chourineur descendirent.

Au moment où ils entraient dans la cour, le garçon, s'adressant au Chourineur, lui dit respectueusement:

—Puisque c'est vous qui êtes le bourgeois, monsieur Francœur, je viens vous dire que la pratique donne. Il n'y a plus de côtelettes ni de gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.

—Parbleu! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion d'exercer votre talent... et je veux en avoir l'étrenne... le grand air m'a donné de l'appétit, et je goûterai de vos côtelettes, bien qu'un peu dures, je le crains.

—Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d'un air joyeux; vous me flattez; je vas faire de mon mieux.

—Faut-il mener deux moutons à la tuerie, bourgeois? dit le garçon.

—Oui, et apporte un couteau bien aiguisé, pas trop fin de tranchant, et fort de dos.

—J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c'est à se raser avec. Tenez.

—Tonnerre! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en ôtant sa redingote avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui laissaient voir ses bras d'athlète. Ça me rappelle ma jeunesse et l'abattoir; vous allez voir comme je taille là-dedans... Nom de nom, je voudrais déjà y être! Ton couteau, garçon, ton couteau! C'est ça... tu t'y entends. Voilà une lame! Qui est-ce qui en veut?... Tonnerre! avec un chourin comme ça je mangerais un taureau furieux.

Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commençaient à s'injecter de sang; la bête reprenait le dessus; l'instinct, l'appétit sanguinaire reparaissait dans toute son effrayante énergie.

La tuerie était dans la cour.

C'était une pièce voûtée, sombre, dallée de pierres et éclairée de haut par une étroite ouverture. Le garçon conduisit un des moutons jusqu'à la porte.

—Faut-il le passer à l'anneau, bourgeois?

—L'attacher, tonnerre!... Et ces genoux-là! Sois tranquille, je le serrerai là-dedans comme dans un étau. Donne-moi la bête et retourne à la boutique.

Le garçon rentra.

Rodolphe resta seul avec le Chourineur; il l'examinait avec attention, presque avec anxiété.

—Voyons, à l'ouvrage! lui dit-il.

—Et ça ne sera pas long, tonnerre! Vous allez voir si je manie le couteau. Les mains me brûlent, ça me bourdonne aux oreilles... Les tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici, toi... eh! Madelon, que je te chourine à mort!

Et les yeux brillants d'un éclat sauvage, ne s'apercevant plus de la présence de Rodolphe, il souleva la brebis sans efforts, et d'un bond il l'emporta dans la tuerie avec une joie féroce.

On eût dit d'un loup se sauvant dans sa tanière avec sa proie.

Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de la porte qu'il ferma.

La tuerie était sombre; un vif rayon de lumière, tombant d'aplomb, éclairait à la Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond pâle et ses favoris roux. Courbé en deux, tenant aux dents un long couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait la brebis entre ses genoux. Lorsqu'il l'y eut assujettie, il la prit par la tête, lui fit tendre le cou et l'égorgea.

Au moment où la brebis senti la lame, elle poussa un petit bêlement doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourineur, et deux jets de sang frappèrent le tueur au visage.

Ce cri, ce regard, ce sang dont il dégouttait causèrent une épouvantable impression à cet homme. Son couteau lui tomba des mains, sa figure devint livide, contractée, effrayante sous le sang qui la couvrait; ses yeux s'arrondirent, ses cheveux se hérissèrent; puis, reculant tout à coup avec horreur, il s'écria, d'une voix étouffée:

—Oh! le sergent! le sergent!

Rodolphe courut à lui.

—Reviens à toi, mon garçon.

—Là... là... le sergent..., répéta le Chourineur, en se reculant pas à pas, l'œil fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fantôme invisible. Puis, poussant un cri effroyable comme si le spectre l'eût touché, il se précipita au fond de la tuerie, dans l'endroit le plus noir, et là, se jetant la face, la poitrine, les bras contre le mur, comme s'il eût voulu le renverser pour échapper à une horrible vision, il répétait encore d'une voix sourde et convulsive:

—Oh! le sergent!... le sergent!... le sergent!...


III

Le départ.

Grâce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calmèrent à grand-peine son agitation, le Chourineur revint complètement à lui après une longue crise.

Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pièces du premier étage de la boucherie.

—Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez été bien bon pour moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux être mille fois plus malheureux encore que je ne l'ai été que d'accepter l'état que vous me proposez...

—Réfléchissez... pourtant.

—Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre bête qui ne se défendait pas... quand j'ai senti son sang me sauter à la figure... un sang chaud... qui avait l'air d'être en vie... Oh! vous ne savez pas ce que c'est... alors, j'ai revu mon rêve... le sergent... et ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se défendaient pas, et qui en mourant me regardaient d'un air si doux... si doux... qu'ils avaient l'air de me plaindre... Oh! monseigneur! C'est à devenir fou!...

Et le malheureux cacha sa tête dans ses mains avec un mouvement convulsif.

—Allons, calmez-vous.

—Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un couteau... je ne pourrais la supporter... À chaque instant ça réveillerait mes rêves que je commençais à oublier... Avoir tous les jours les mains ou les pieds dans le sang... égorger de pauvres bêtes... qui ne se défendent pas... Oh! non, non, je ne pourrais pas... J'aimerais mieux être aveugle, comme le Maître d'école, que d'être réduit à ce métier.

Il est impossible de peindre l'énergie du geste, de l'accent, de la physionomie du Chourineur en s'exprimant ainsi.

Rodolphe se sentait profondément ému. Il était satisfait de l'horrible impression que la vue du sang avait causée à son protégé.

Un moment chez le Chourineur, la bête sauvage, l'instinct sanguinaire avait vaincu l'homme; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela était beau, cela était un grand enseignement.

Il faut le dire à la louange de Rodolphe, il n'avait pas désespéré de ce mouvement. Sa volonté, non le hasard, avait amené la scène de la tuerie.

—Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je récompense bien mal vos bontés pour moi... mais...

—Loin de là... vous comblez mes vœux... Pourtant, je l'avoue, je n'étais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du remords.

—Comment, monseigneur?

—Écoutez, dit Rodolphe, voici quelle avait été ma pensée: j'avais choisi pour vous l'état de boucher, parce que vos goûts, vos instincts vous y portaient...

—Hélas! monseigneur, c'est vrai... Sans ce que vous savez, ça aurait été mon bonheur... je le disais encore tantôt à M. Murph.

—Je le savais... aussi, mon pauvre Francœur, le bien nommé, si vous aviez accepté l'offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans perdre de mon estime, tout ce qui est ici vous appartenait, je payais une dette sacrée... je vous retirais d'une position pénible, je constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je continuais de m'intéresser à votre avenir. Si, au contraire, la vue du sang que vous vous apprêtiez à verser machinalement vous rappelait votre crime; si un soulèvement involontaire me prouvait que le remords veillait toujours au fond de votre âme, mes vues pour vous changeaient; car l'état que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...

—Oh! c'est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.

—Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois, car j'ai agi d'après cette certitude. Une personne qui possède beaucoup de propriétés en Algérie m'a cédé pour vous (il n'y a plus du moins qu'à signer l'acte) une vaste ferme destinée à l'élève des bestiaux. Les terres qui en dépendent sont très-fertiles et en pleine exploitation; mais, je ne vous le cache pas, connaissant votre courage et le besoin où vous êtes de l'exercer, j'ai conditionnellement acquis ces biens, quoiqu'ils fussent situés sur les limites de l'Atlas, c'est-à-dire aux avant-postes, et exposés à de fréquentes attaques des Arabes... il faut être là au moins autant soldat que cultivateur; c'est à la fois une redoute et une métairie. L'homme qui fait valoir cette habitation en l'absence du propriétaire vous mettrait au fait de tout; il est, dit-on, honnête et dévoué; vous le garderiez auprès de vous tant qu'il vous serait nécessaire. Une fois établi là, non-seulement vous pourriez augmenter votre aisance par le travail et par l'intelligence, mais rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se forment en milice. L'étendue de votre propriété, le nombre des tenanciers qui en dépendent vous rendraient le chef d'une troupe armée assez considérable. Disciplinée, électrisée par votre bravoure, elle pourrait être d'une extrême utilité pour protéger les propriétés éparses dans la plaine. Je vous le répète, j'ai choisi cela malgré le danger, ou plutôt à cause du danger, parce que je voulais utiliser votre intrépidité naturelle; parce que, tout en ayant expié, presque racheté un grand crime, votre réhabilitation sera plus noble, plus entière, plus héroïque, si elle s'achève au milieu des périls d'un pays indompté qu'au milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai pas d'abord offert cette position, c'est qu'il était plus que probable que l'autre vous satisferait; et celle-ci est si aventureuse que je ne voulais pas vous exposer sans vous laisser ce choix... Il en est temps encore, si cet établissement ne vous convient pas, dites-le-moi franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera signé; je vous remettrai les titres de votre propriété... et vous irez à Alger avec une personne désignée par l'ancien propriétaire de la métairie pour vous mettre en possession des biens... Il vous sera dû deux années de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre rapporte trois mille francs; travaillez, améliorez, soyez actif, vigilant, et vous accroîtrez facilement votre bien-être et celui des colons que vous serez à même de secourir; car, je n'en doute pas, vous vous montrerez toujours charitable, généreux; vous vous rappellerez qu'être riche, c'est donner beaucoup... Quoique éloigné de vous, je ne vous perdrai pas de vue. Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d'attachement et de reconnaissance que je vous demande est d'apprendre assez vite à lire et à écrire pour pouvoir m'instruire régulièrement une fois par semaine de ce que vous faites, et vous adresser directement à moi si vous avez besoin de conseil ou d'appui...

Il est inutile de peindre les transports et la joie du Chourineur.

Son caractère et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.

Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.


IV

Recherches.

La maison que possédait Rodolphe dans l'allée des Veuves n'était pas le lieu de sa résidence ordinaire. Il habitait un des plus grands hôtels du faubourg Saint-Germain, situé à l'extrémité de la rue Plumet.

Pour éviter les honneurs dus à son rang souverain, il avait gardé l'incognito depuis son arrivée à Paris, son chargé d'affaires près de la cour de France ayant annoncé que son maître rendrait les visites officielles indispensables sous les nom et titres de comte de Duren.

Grâce à cet usage, fréquent dans les cours du Nord, un prince voyage avec autant de liberté que d'agrément et échappe aux ennuis d'une représentation gênante.

Malgré son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi qu'il convenait, un grand état de maison. Nous introduirons le lecteur dans l'hôtel de la rue Plumet, le lendemain du départ du Chourineur pour l'Algérie.

Dix heures du matin venaient de sonner.

Au milieu d'une grande pièce située au rez-de-chaussée, et précédant le cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assis devant un bureau, cachetait plusieurs dépêches.

Un huissier vêtu de noir, portant au cou une chaîne d'argent, ouvrit les deux battants de la porte du salon d'attente et annonça:

—Son excellence le baron de Graün!

Murph, sans se déranger de son occupation, salua le baron d'un geste à la fois cordial et familier.

—Monsieur le chargé d'affaires..., dit-il en souriant, veuillez vous chauffer, je suis à vous dans l'instant.

—Sir Walter Murph, secrétaire intime de Son Altesse Sérénissime... j'attendrai vos ordres, répondit gaiement M. de Graün; et il fit en plaisantant un profond et respectueux salut au digne squire.

Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, rares, légèrement poudrés et crêpés. Son menton, un peu saillant, disparaissait à demi dans une haute cravate de mousseline très-empesée et d'une blancheur éblouissante. Sa physionomie était remplie de finesse, sa tournure de distinction, et sous les verres de ses besicles d'or brillait un regard aussi malin que pénétrant. Quoiqu'il fût dix heures du matin, M. de Graün portait un habit noir: l'étiquette le voulait ainsi; un ruban rayé de plusieurs couleurs tranchantes était noué à sa boutonnière. Il posa son chapeau sur un fauteuil et s'approcha de la cheminée pendant que Murph continuait son travail.

—Son Altesse a sans doute veillé une partie de la nuit, mon cher Murph, car votre correspondance me paraît considérable.

—Monseigneur s'est couché ce matin à six heures. Il a écrit entre autres une lettre de huit pages au grand maréchal, et il m'en a dicté une non moins longue pour le chef du conseil suprême.

—Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire part des renseignements que j'apporte?

—Non, mon cher baron... Monseigneur a ordonné qu'on ne l'éveillât pas avant deux ou trois heures de l'après-midi; il désire que vous fassiez partir ce matin ces dépêches par un courrier spécial, au lieu d'attendre à lundi. Vous me confierez les renseignements que vous avez recueillis, et j'en rendrai compte à monseigneur à son réveil: tels sont ses ordres.

—À merveille! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de ce que j'ai à lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j'espère que l'envoi de ce courrier n'est pas d'un mauvais augure. Les dernières dépêches que j'ai eu l'honneur de transmettre, à Son Altesse...

—Annonçaient que tout allait au mieux là-bas; et c'est justement parce que monseigneur tient à exprimer le plus tôt possible son contentement au chef du conseil suprême et au grand maréchal, qu'il désire que vous expédiez ce courrier aujourd'hui même.

—Je reconnais là Son Altesse... S'il s'agissait d'une réprimande, elle ne se hâterait pas ainsi; du reste, il n'y a qu'une voix sur la ferme et habile administration de nos gouvernants par intérim. C'est tout simple, ajouta le baron en souriant; la montre était excellente et parfaitement réglée par notre maître, il ne s'agissait que de la monter ponctuellement pour que sa marche invariable et sûre continuât d'indiquer chaque jour l'emploi de chaque heure et de chacun. L'ordre dans le gouvernement produit toujours la confiance et la tranquillité chez le peuple; c'est ce qui m'explique les bonnes nouvelles que vous me donnez.

—Et ici, rien de nouveau, cher baron? Rien n'a été ébruité?... Nos mystérieuses aventures...

—Sont complètement ignorées. Depuis l'arrivée de monseigneur à Paris, on s'est habitué à ne le voir que très-rarement chez le peu de personnes qu'il s'était fait présenter; on croit qu'il aime beaucoup la retraite, qu'il fait de fréquentes excursions dans les environs de Paris. Son Altesse s'est sagement débarrassée pour quelque temps du chambellan et de l'aide de camp qu'elle avait amenés d'Allemagne.

—Et qui nous eussent été des témoins fort incommodes.

—Ainsi, à l'exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, de son frère Tom Seyton de Halsbury, et de Karl, leur âme damnée, personne n'est instruit des déguisements de Son Altesse; or, ni la comtesse, ni son frère, ni Karl n'ont d'intérêt à trahir ce secret.

—Ah! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malheur que cette maudite comtesse soit veuve maintenant!

—Ne s'était-elle pas mariée en 1827 ou en 1828?

—En 1827, peu de temps après la mort de cette malheureuse petite fille qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans, et que monseigneur pleure encore chaque jour, sans en parler jamais.

—Regrets d'autant plus concevables que Son Altesse n'a pas eu d'enfant de son mariage.

—Aussi, tenez, mon cher baron, j'ai bien deviné qu'à part la pitié qu'inspire la pauvre Goualeuse, l'intérêt que monseigneur porte à cette malheureuse créature vient surtout de ce que la fille qu'il regrette si amèrement (tout en détestant la comtesse sa mère) aurait maintenant le même âge.

—Il est réellement fatal que cette Sarah, dont on devait se croire pour toujours délivré, se retrouve libre justement dix-huit mois après que Son Altesse a perdu le modèle des épouses après quelques années de mariage. La comtesse se croit, j'en suis certain, favorisée du sort par ce double veuvage.

—Et ses espérances insensées renaissent plus ardentes que jamais; pourtant elle sait que monseigneur a pour elle l'aversion la plus profonde, la plus méritée. N'a-t-elle pas été cause de... Ah! baron, dit Murph sans achever sa phrase, cette femme est funeste... Dieu veuille qu'elle ne nous amène pas d'autres malheurs!

—Que peut-on craindre d'elle, mon cher Murph? Autrefois elle a eu sur monseigneur l'influence que prend toujours une femme adroite et intrigante sur un jeune homme qui aime pour la première fois et qui se trouve surtout dans les circonstances que vous savez; mais cette influence a été détruite par la découverte des indignes manœuvres de cette créature, et surtout par le souvenir de l'événement épouvantable qu'elle a provoqué.

—Plus bas, mon cher de Graün, plus bas, dit Murph. Hélas! nous sommes dans ce mois sinistre, et nous approchons de cette date non moins sinistre, le 13 janvier; je crains toujours pour monseigneur ce terrible anniversaire.

—Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner par l'expiation, Son Altesse ne doit-elle pas être absoute?

—De grâce, mon cher de Graün, ne parlons pas de cela, j'en serais attristé pour toute la journée.

—Je vous dirais donc qu'à cette heure les visées de la comtesse Sarah sont absurdes, la mort de la pauvre petite fille dont vous parliez tout à l'heure a brisé le dernier lien qui pouvait encore attacher monseigneur à cette femme; elle est folle si elle persiste dans ses espérances.

—Oui! mais c'est une dangereuse folle. Son frère, vous le savez, partage ses ambitieuses et opiniâtres imaginations, quoique ce digne couple ait à cette heure autant de raisons de désespérer qu'il en avait d'espérer il y a dix-huit ans.

—Ah! que de malheurs a aussi causés dans ce temps-là l'infernal abbé Polidori par sa criminelle complaisance!

—À propos de ce misérable, on m'a dit qu'il était ici depuis un an ou deux, plongé sans doute dans une profonde misère, ou se livrant à quelque ténébreuse industrie.

—Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d'esprit, de tant d'intelligence!

—Mais aussi d'une si abominable perversité... Fasse le ciel qu'il ne rencontre pas la comtesse! L'union de ces deux mauvais esprits serait bien dangereuse.

—Encore une fois, mon cher Murph, l'intérêt même de la comtesse, si déraisonnable que soit son ambition, l'empêchera toujours de profiter du goût aventureux de monseigneur pour tenter quelque méchante action.

—Je l'espère comme vous; cependant le hasard a déjoué je ne sais quelle proposition, détestable sans doute, que cette femme voulait faire au Maître d'école, cet affreux scélérat qui, à cette heure, hors d'état de nuire à personne, vit ignoré, peut-être repentant, chez d'honnêtes paysans du village de Saint-Mandé. Hélas! j'en suis convaincu, c'était surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui infligeant un châtiment terrible, risquait de se mettre dans une position très-grave.

—Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci: un forçat évadé, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de légitime défense ou l'envoyer à l'échafaud; dans les deux cas ce scélérat est voué à la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au bourreau, par un châtiment formidable mais mérité, vous mettez ce monstre hors d'état de nuire à la société. Qui vous accuserait? La justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir été moins loin que la loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement privé de la vue celui que vous pouviez légalement tuer? Comment, pour défendre ma vie ou pour me venger d'un flagrant adultère, la société me reconnaît le droit de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans contrôle, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne pourrais pas modifier à mon gré la peine capitale que j'aurais pu infliger impunément? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand dont nous parlons? Car, la question est là. Je laisse de côté notre position de prince souverain de la Confédération germanique. Je sais qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunités forcées; d'ailleurs, supposez un tel procès soulevé contre monseigneur, que d'actions généreuses plaideraient pour lui! que d'aumônes, que de bienfaits alors révélés! Encore une fois, dans les conditions où elle se présente, supposez cette cause étrange appelée devant un tribunal, que pensez-vous qu'il arrive?

—Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne profiterait en rien des immunités que sa position lui pourrait assurer. Mais qui ébruiterait ce malheureux événement? Vous savez l'inébranlable discrétion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de l'allée des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a comblé, n'a pas dit un mot de l'exécution du Maître d'école, de peur de se trouver compromis. Avant son départ pour Alger, il m'a juré de garder le silence à ce sujet. Quant au brigand lui-même, il sait qu'aller se plaindre c'est porter sa tête au bourreau.

—Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon cher Murph, ce secret, pour être su de plusieurs personnes, n'en sera donc pas moins bien gardé. Au pis-aller, quelques contrariétés seules seraient à craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses apparaîtraient au grand jour à propos de cette cause étrange, qu'une telle accusation, je le répète, serait un triomphe pour Son Altesse.

—Vous me rassurez complètement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les renseignements obtenus à l'aide des lettres trouvées sur le Maître d'école et des déclarations faites par la Chouette pendant son séjour à l'hôpital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien guérie de sa fracture à la jambe.

—Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la jeune fille appelée la Goualeuse, et sur le lieu de résidence actuelle de François Germain, fils du Maître d'école.

—Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Graün? Je connais les intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous êtes toujours satisfait de votre agent?

—C'est un homme précieux, plein d'intelligence, d'adresse et de discrétion. Je suis même parfois obligé de modérer son zèle, car, vous le savez, Son Altesse se réserve certains éclaircissements.

—Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?

—Absolument. Ma position diplomatique sert d'excellent prétexte aux investigations dont je me charge. M. Badinot (notre homme s'appelle ainsi) a beaucoup d'entregent et des relations patentes ou occultes dans presque toutes les classes de la société; jadis avoué, forcé de vendre sa charge pour de graves abus de confiance, il n'en a pas moins conservé des notions très-exactes sur la fortune et sur la position de ses anciens clients; il sait maint secret dont il se glorifie effrontément d'avoir trafiqué; deux ou trois fois enrichi et ruiné dans les affaires, trop connu pour tenter de nouvelles spéculations, réduit au jour le jour par une foule de moyens plus ou moins illicites, c'est une espèce de Figaro assez curieux à entendre. Tant que son intérêt le lui commande, il appartient corps et âme à qui le paye, il n'a pas d'intérêt à nous tromper; je le fais d'ailleurs surveiller à son insu; nous n'avons donc aucune raison de nous défier de lui.

—Les renseignements qu'il nous a déjà donnés étaient, du reste, fort exacts.

—Il a de la probité à sa manière, et je vous assure, mon cher Murph, que M. Badinot est le type très-original d'une de ces existences mystérieuses que l'on ne rencontre et qui ne sont possibles qu'à Paris. Il amuserait fort Son Altesse s'il n'était pas nécessaire qu'il n'eût aucun rapport avec elle.

—On pourrait augmenter la paye de M. Badinot; jugez-vous cette gratification nécessaire?

—Cinq cents francs par mois et les faux frais... montant à peu près à la même somme, me paraissent suffisants; il semble content: nous verrons plus tard.

—Et il n'a pas honte du métier qu'il fait?

—Lui? Il s'en honore beaucoup au contraire; il ne manque jamais, en m'apportant ses rapports, de prendre un certain air important... je n'ose dire diplomatique; car le drôle fait semblant de croire qu'il s'agit d'affaires d'État et de s'émerveiller des rapports occultes qui peuvent exister entre les intérêts les plus divers et les destinées des empires. Oui, il a l'impudence de me dire quelquefois: «Que de complications inconnues au vulgaire dans le gouvernement d'un État! Qui dirait pourtant que les notes que je vous remets, monsieur le baron, ont sans doute leur part d'action dans les affaires de l'Europe!»

—Allons, les coquins cherchent à faire illusion sur leur bassesse; c'est toujours flatteur pour les honnêtes gens. Mais ces notes, mon cher baron?

—Les voici presque entièrement rédigées d'après le rapport de M. Badinot.

—Je vous écoute.

M. de Graün lut ce qui suit:

NOTE RELATIVE À FLEUR-DE-MARIE

«Vers le commencement de l'année 1827, un homme appelé Pierre Tournemine, actuellement détenu au bagne de Rochefort pour crime de faux, a proposé à la femme Gervais, dite la Chouette, de se charger pour toujours d'une petite fille âgée de cinq ou six ans et de recevoir pour salaire la somme de mille francs une fois payée.»

—Hélas! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de Graün... 1827... c'est justement cette année-là que monseigneur a appris la mort de la malheureuse enfant qu'il regrette si douloureusement... Pour cette cause et pour bien d'autres, cette année a été funeste à notre maître.

—Les heureuses années sont rares, mon pauvre Murph. Mais je continue:

«Le marché conclu, l'enfant est resté avec cette femme pendant deux ans, au bout desquels, voulant échapper aux mauvais traitements dont elle l'accablait, la petite fille a disparu. La Chouette n'en avait pas entendu parler depuis plusieurs années, lorsqu'elle l'a revue pour la première fois dans un cabaret de la Cité, il y a environ six semaines. L'enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom de la Goualeuse.

«Peu de jours après cette rencontre, le nommé Tournemine, que le Maître d'école a connu au bagne de Rochefort, avait fait remettre à Bras-Rouge (correspondant mystérieux et habituel des forçats détenus au bagne ou libérés) une lettre détaillée concernant l'enfant autrefois confié à la femme Gervais, dite la Chouette.

«De cette lettre et des déclarations de la Chouette, il résulte qu'une Mme Séraphin, gouvernante d'un notaire nommé Jacques Ferrand, avait, en 1827, chargé Tournemine de lui trouver une femme qui, pour la somme de mille francs, consentît à se charger d'un enfant de cinq ou six ans, qu'on voulait abandonner, ainsi qu'il a été dit plus haut.

«La Chouette accepta cette proposition.

«Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements à Bras-Rouge, était de mettre ce dernier à même de faire rançonner Mme Séraphin par un tiers, en la menaçant d'ébruiter cette aventure depuis longtemps oubliée. Tournemine affirmait que cette Mme Séraphin n'était que la mandataire de personnages inconnus.

«Bras-Rouge avait confié cette lettre à la Chouette, cette associée depuis quelque temps aux crimes du Maître d'école; ce qui explique comment ce renseignement se trouvait en possession du brigand, et comment, lors de sa rencontre avec la Goualeuse au cabaret du Lapin-Blanc, la Chouette, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit: «On a retrouvé tes parents, mais tu ne les connaîtras pas.»

«La question était de savoir si la lettre de Tournemine concernant l'enfant autrefois remis par lui à la Chouette contenait la vérité.

«On s'est informé de Mme Séraphin et du notaire Jacques Ferrand.

«Tous deux existent.

«Le notaire demeure rue du Sentier, n° 41; il passe pour austère et pieux, du moins il fréquente beaucoup les églises; il a dans la pratique des affaires une régularité excessive que l'on taxe de dureté; son étude est excellente; il vit avec une parcimonie qui approche de l'avarice; Mme Séraphin est toujours sa gouvernante.

«M. Jacques Ferrand, qui était fort pauvre, a acheté sa charge trois cent cinquante mille francs; ces fonds lui ont été fournis sous bonne garantie par M. Charles Robert, officier supérieur de l'état-major de la garde nationale de Paris, très-beau jeune homme, fort à la mode dans un certain monde. Il partage avec le notaire le produit de son étude, qui est estimé cinquante mille francs environ, et ne se mêle en rien des affaires du notariat, bien entendu. Quelques médisants affirment que, par suite d'heureuses spéculations ou de coups de Bourse tentés de concert avec M. Charles Robert, le notaire serait à cette heure en mesure de rembourser le prix de sa charge; mais la réputation de M. Jacques Ferrand est si bien établie que l'on s'accorde à regarder ces bruits comme d'horribles calomnies. Il paraît donc certain que Mme Séraphin, gouvernante de ce saint homme, pourra fournir de précieux éclaircissements sur la naissance de la Goualeuse.»

—À merveille! cher baron, dit Murph; il y a quelque apparence de réalité dans les déclarations de ce Tournemine. Peut-être trouverons-nous chez le notaire les moyens de découvrir les parents de cette malheureuse enfant. Maintenant avez-vous d'aussi bons renseignements sur le fils du Maître d'école?

—Peut-être moins précis... ils sont pourtant assez satisfaisants.

—Vraiment votre M. Badinot est un trésor.

—Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvrière de tout ceci. M. Badinot, qui doit avoir quelques accointances avec la police, nous l'avait déjà signalé comme l'intermédiaire de plusieurs forçats lors des premières démarches de monseigneur pour retrouver le fils de Mme Georges Duresnel, femme infortunée de ce monstre de Maître d'école.

—Sans doute; et c'est en allant chercher Bras-Rouge dans son bouge de la Cité, rue aux Fèves, n° 15, que monseigneur a rencontré le Chourineur et la Goualeuse. Son Altesse avait absolument voulu profiter de cette occasion pour visiter ces affreux repaires, pensant que peut-être elle trouverait là quelques malheureux à retirer de la fange. Ses pressentiments ne l'ont point trompée; mais au prix de quels dangers, mon Dieu!

—Dangers que vous avez bravement partagés, mon cher Murph...

—Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son Altesse? répondit le squire en souriant.

—Dites donc intrépide garde du corps, mon digne ami. Mais parler de votre courage et de votre dévouement, c'est une redite. Je continue donc mon rapport... Voici la note concernant François Germain, fils de Mme Georges et du Maître d'école, autrement dit Duresnel.