V
Renseignements sur François Germain.
M. de Graün continua:
«Il y a environ dix-huit mois, un jeune homme, nommé François Germain, arriva à Paris venant de Nantes, où il était employé dans la maison du banquier Noël et compagnie.
«Il résulte des aveux du Maître d'école et de plusieurs lettres trouvées sur lui que le scélérat auquel il avait confié son fils pour le pervertir, afin de l'employer un jour à de criminelles actions, dévoila cette horrible trame à ce jeune homme, en lui proposant de favoriser une tentative de vol et de faux que l'on voulait commettre au préjudice de la maison Noël et compagnie où travaillait François Germain.
«Ce dernier repoussa cette offre avec indignation; mais, ne voulant pas dénoncer l'homme qui l'avait élevé, il écrivit une lettre anonyme à son patron, l'instruisit de l'espèce de complot que l'on tramait et quitta secrètement Nantes pour échapper à ceux qui avaient tenté de le rendre l'instrument et le complice de leurs crimes.
«Ces misérables, apprenant le départ de Germain, vinrent à Paris, s'abouchèrent avec Bras-Rouge et se mirent à la poursuite du fils du Maître d'école, sans doute dans de sinistres intentions, puisque ce jeune homme connaissait leurs projets. Après de longues et nombreuses recherches, ils parvinrent à découvrir son adresse; il était trop tard: Germain, ayant quelques jours auparavant rencontré celui qui avait essayé de le corrompre, changea brusquement de demeure, devinant le motif qui amenait cet homme à Paris. Le fils du Maître d'école échappa ainsi encore une fois à ses persécuteurs.
«Cependant, il y a six semaines environ, ceux-ci parvinrent à savoir qu'il demeurait rue du Temple, n° 17. Un soir, en rentrant chez lui, il manqua d'être victime d'un guet-apens (le Maître d'école avait caché cette circonstance à monseigneur).
«Germain devina d'où partait le coup, quitta la rue du Temple, et on ignora de nouveau le lieu de sa résidence. Les recherches en étaient à ce point lorsque le Maître d'école fut puni de ses crimes.
«C'est à ce point aussi que les recherches ont été reprises par l'ordre de monseigneur.
«En voici le résultat:
«François Germain a habité environ trois mois la maison de la rue du Temple, n° 17, maison d'ailleurs extrêmement curieuse par les mœurs et les industries de la plupart des gens qui l'habitent. Germain y était fort aimé pour son caractère gai, serviable et ouvert. Quoiqu'il parût vivre de revenus ou d'appointements très-modestes, il avait prodigué les soins les plus touchants à une famille d'indigents qui habitent les mansardes de cette maison. On s'est en vain informé rue du Temple de la nouvelle demeure de François Germain et de la profession qu'il exerçait; on suppose qu'il était employé dans quelque bureau ou maison de commerce, car il sortait le matin et rentrait le soir vers les dix heures.
«La seule personne qui sache certainement où habite actuellement ce jeune homme est une locataire de la maison de la rue du Temple; cette jeune fille, qui paraissait intimement liée avec Germain, est une fort jolie grisette nommée Mlle Rigolette. Elle occupe une chambre voisine de celle où logeait Germain. Cette chambre, vacante depuis le départ de ce dernier, est à louer maintenant. C'est sous le prétexte de sa location que l'on s'est procuré les renseignements ultérieurs.»
—Rigolette? dit tout à coup Murph, qui depuis quelques moments semblait réfléchir, Rigolette? Je connais ce nom-là!
—Comment! sir Walter Murph, reprit le baron en riant, comment, digne et respectable père de famille, vous connaissez des grisettes?... Comment, le nom d'une Mlle Rigolette n'est pas nouveau pour vous! Ah! fi! fi!
—Pardieu! monseigneur m'a mis à même d'avoir de si bizarres connaissances que vous n'aurez guère le droit de vous étonner de celle-là, baron. Mais attendez donc... Oui, maintenant... je me le rappelle parfaitement: monseigneur, en me racontant l'histoire de la Goualeuse, n'a pu s'empêcher de rire de ce nom grotesque de Rigolette. Autant qu'il m'en souvient, c'était celui d'une amie de prison de cette pauvre Fleur-de-Marie.
—Eh bien, à cette heure, Mlle Rigolette peut nous devenir d'une excessive utilité. Je termine mon rapport:
«Peut-être y aurait-il quelque avantage à louer la chambre vacante dans la maison de la rue du Temple. On n'avait pas l'ordre de pousser plus loin les investigations; mais, d'après quelques mots échappés à la portière, on a tout lieu de croire non-seulement qu'il serait possible de trouver dans cette maison des renseignements certains sur le fils du Maître d'école par l'intermédiaire de Mlle Rigolette, mais que monseigneur pourrait observer là des mœurs, des industries et surtout des misères dont il ne soupçonne pas l'existence.»
VI
Le marquis d'Harville.
—Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Graün en finissant la lecture de ce rapport, qu'il remit au squire, d'après nos renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut chercher la trace des parents de la Goualeuse, et c'est à Mlle Rigolette qu'il faut demander où demeure maintenant François Germain. C'est déjà beaucoup, ce me semble, de savoir où chercher... ce qu'on cherche.
—Sans doute, baron; de plus, monseigneur trouvera, j'en suis sûr, une ample moisson d'observations dans la maison dont on parle. Ce n'est pas tout encore: vous êtes-vous informé de ce qui concerne le marquis d'Harville?
—Oui, et du moins quant à la question d'argent les craintes de Son Altesse ne sont pas fondées. M. Badinot affirme, et je le crois bien instruit, que la fortune du marquis n'a jamais été plus solide, plus sagement administrée.
—Après avoir en vain cherché la cause du profond chagrin qui minait M. d'Harville, monseigneur s'était imaginé que peut-être le marquis éprouvait quelque embarras d'argent: il serait alors venu à son aide avec la mystérieuse délicatesse que vous lui connaissez... mais, puisqu'il s'est trompé dans ses conjectures, il lui faudra renoncer à trouver le mot de cette énigme avec d'autant plus de regret qu'il aime beaucoup M. d'Harville.
—C'est tout simple, Son Altesse n'a jamais oublié tout ce que son père doit au père du marquis. Savez-vous, mon cher Murph, qu'en 1815, lors du remaniement des États de la Confédération germanique, le père de Son Altesse courait de grands risques d'élimination, à cause de son attachement connu, éprouvé pour Napoléon? Feu le vieux marquis d'Harville rendit, dans cette occasion, d'immenses services au père de notre maître, grâce à l'amitié dont l'honorait l'empereur Alexandre, amitié qui datait de l'émigration du marquis en Russie, et qui, invoquée par lui, eut une puissante influence dans les délibérations du congrès où se débattaient les intérêts des princes de la Confédération germanique.
—Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'enchaînent: en 92, le père du marquis est proscrit; il trouva en Allemagne, auprès du père de monseigneur, l'hospitalité la plus généreuse; après un séjour de trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y mérite les bontés du tsar, et à l'aide de ces bontés il est à son tour très-utile au prince qui l'avait autrefois si noblement accueilli.
—N'est-ce pas en 1815, pendant le séjour du vieux marquis d'Harville auprès du grand-duc alors régnant, que l'amitié de monseigneur et du jeune d'Harville a commencé?
—Oui, ils ont conservé les plus doux souvenirs de cet heureux temps de leur jeunesse. Ce n'est pas tout: monseigneur a une si profonde reconnaissance pour la mémoire de l'homme dont l'amitié a été si utile à son père, que tous ceux qui appartiennent à la famille d'Harville ont droit à la bienveillance de Son Altesse. Ainsi c'est non moins à ses malheurs et à ses vertus qu'à cette parenté que la pauvre Mme Georges a dû les incessantes bontés de Son Altesse.
—Mme Georges! La femme de Duresnel! Le forçat surnommé le Maître d'école? s'écria le baron.
—Oui, la mère de ce François Germain que nous cherchons et que nous trouverons, je l'espère...
—Elle est parente de M. d'Harville?
—Elle était cousine de sa mère et son intime amie. Le vieux marquis avait pour Mme Georges l'amitié la plus dévouée.
—Mais comment la famille d'Harville lui a-t-elle laissé épouser ce monstre de Duresnel, mon cher Murph?
—Le père de cette infortunée, M. de Lagny, intendant du Languedoc avant la Révolution, possédait de grands biens; il échappa à la proscription. Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible époque, il s'occupa de marier sa fille. Duresnel se présenta; il appartenait à une excellente famille parlementaire; il était riche; il cachait ses inclinations perverses sous des dehors hypocrites; il épousa Mlle de Lagny. Quelque temps dissimulés, les vices de cet homme se développèrent bientôt: dissipateur, joueur effréné, adonné à la plus basse crapule, il rendit sa femme très-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha ses chagrins et, après la mort de son père, se retira dans une terre qu'elle fit valoir pour se distraire. Bientôt son mari eut englouti leur fortune commune dans le jeu et dans la débauche; la propriété fut vendue. Alors elle emmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise d'Harville, qu'elle aimait comme sa sœur. Duresnel, ayant dévoré son patrimoine et les biens de sa femme, se trouva réduit aux expédients; il demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur, assassin, fut condamné au bagne à perpétuité, enleva son fils à sa femme pour le confier à un misérable de sa trempe. Vous savez le reste.
—Mais comment monseigneur a-t-il retrouvé Mme Duresnel?
—Lorsque Duresnel fut jeté au bagne, sa femme, réduite à la plus profonde misère, prit le nom de Georges.
—Dans cette cruelle position, elle ne s'est donc pas adressée à la marquise d'Harville, sa parente, sa meilleure amie?
—La marquise était morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis, par une honte invincible, jamais Mme Georges n'a osé se présenter à sa famille, qui aurait certainement eu pour elle des égards que méritaient tant d'infortunes. Pourtant... une seule fois, poussée à bout par la misère et par la maladie... elle se résolut à implorer les secours de M. d'Harville, le fils de sa meilleure amie... Ce fut ainsi que monseigneur la rencontra.
—Comment donc?
—Un jour il allait voir M. d'Harville; à quelques pas devant lui marchait une pauvre femme, vêtue misérablement, pâle, souffrante, abattue. Arrivée à la porte de l'hôtel d'Harville, au moment d'y frapper, après une longue hésitation, elle fit un brusque mouvement et revint sur ses pas, comme si le courage lui eût manqué. Très-étonné, monseigneur suivit cette femme, vivement intéressé par son air de douceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste apparence. Monseigneur prit quelques renseignements sur elle: ils furent des plus honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et la santé lui manquaient: elle était réduite au plus affreux dénuement. Le lendemain j'allai chez elle avec monseigneur. Nous arrivâmes à temps pour l'empêcher de mourir de faim. «Après une longue maladie, où tous les soins lui furent prodigués, Mme Georges, dans sa reconnaissance, raconta sa vie à monseigneur, dont elle ne connaît encore ni le nom ni le rang, lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnation de Duresnel et l'enlèvement de son fils.
—Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que Mme Georges appartenait à la famille d'Harville?
—Oui, et, après cette explication, monseigneur, qui avait apprécié de plus en plus les qualités de Mme Georges, lui fit quitter Paris et l'établit à la ferme de Bouqueval, où elle est à cette heure avec la Goualeuse. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur, du moins la tranquillité, et put se distraire de ses chagrins en gérant cette métairie... Autant pour ménager la douloureuse susceptibilité de Mme Georges que parce qu'il n'aime pas à ébruiter ses bienfaits, monseigneur a laissé ignorer à M. d'Harville qu'il avait retiré sa parente d'une affreuse détresse.
—Je comprends maintenant le double intérêt de monseigneur à découvrir les traces du fils de cette pauvre femme.
—Vous jugez aussi par là, mon cher baron, de l'affection que porte Son Altesse à toute cette famille, et combien vif est son chagrin de voir le jeune marquis si triste avec tant de raisons d'être heureux.
—En effet, que manque-t-il à M. d'Harville? Il réunit tout, naissance, fortune, esprit, jeunesse; sa femme est charmante, aussi sage que belle...
—Cela est vrai, et monseigneur n'a songé aux renseignements, dont nous venons de parler qu'après avoir en vain tâché de pénétrer la cause de la noire mélancolie de M. d'Harville; celui-ci s'est montré profondément touché des bontés de Son Altesse, mais il est toujours resté dans une complète réserve au sujet de sa tristesse. C'est peut-être une peine de cœur?
—On le dit pourtant fort amoureux de sa femme; elle ne lui donne aucun motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde: elle est fort entourée, comme l'est toujours une jeune et charmante femme, mais sa réputation n'a jamais souffert la moindre atteinte.
—Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme... Il n'a eu qu'une très-petite discussion avec elle au sujet de la comtesse Sarah Mac-Gregor!
—Elle la voit donc?
—Par le plus malheureux hasard, le père du marquis d'Harville a connu, il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyton de Halsbury et son frère Tom, lors de leur séjour à Paris, où ils étaient patronnés par Mme l'ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le frère et la sœur se rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres d'introduction pour le père de monseigneur, avec lequel il entretenait une correspondance suivie. Hélas! mon cher de Graün, peut-être sans cette recommandation bien des malheurs ne seraient pas arrivés, car monseigneur n'aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque la comtesse Sarah est revenue ici, sachant l'amitié de Son Altesse pour le marquis, elle s'est fait présenter à l'hôtel d'Harville, dans l'espoir d'y rencontrer monseigneur; car elle met autant d'acharnement à le poursuivre qu'il met de persistance à la fuir.
—Se déguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans la Cité!... Il n'y a qu'elle pour avoir des idées semblables.
—Elle espérait peut-être par là toucher monseigneur, et le forcer à une entrevue qu'il a toujours refusée et évitée. Pour en revenir à Mme d'Harville, son mari, à qui monseigneur avait parlé de Sarah comme il convenait, a conseillé à sa femme de la voir le moins possible; mais la jeune marquise, séduite par les flatteries hypocrites de la comtesse, s'est un peu révoltée contre les avis de M. d'Harville. De là quelques petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le morne abattement du marquis.
—Ah! les femmes... les femmes! mon cher Murph; je regrette beaucoup que Mme d'Harville se trouve en rapport avec cette Sarah... Cette jeune et charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d'une si diabolique créature.
—À propos de créatures diaboliques, dit Murph, voici une dépêche relative à Cecily, l'indigne épouse du digne David.
—Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse métisse[84] aurait bien mérité la terrible punition que son mari, le cher docteur nègre, a infligée au Maître d'école par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait couler le sang, et sa corruption est épouvantable.
—Et malgré cela si belle, si séduisante! Une âme perverse sous de gracieux dehors me cause toujours une double horreur.
—Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j'espère que cette dépêche annule les derniers ordres donnés par monseigneur au sujet de cette misérable.
—Au contraire... baron.
—Monseigneur veut toujours qu'on l'aide à s'évader de la forteresse où elle avait été enfermée pour sa vie?
—Oui.
—Et que son prétendu ravisseur l'emmène en France? À Paris?
—Oui, et bien plus... cette dépêche ordonne de hâter, autant que possible, l'évasion de Cecily et de la faire voyager assez rapidement pour qu'elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.
—Je m'y perds... Monseigneur avait toujours manifesté tant d'horreur pour elle!...
—Et il en manifeste encore davantage, si cela est possible.
—Et pourtant il la fait venir auprès de lui! Du reste, il sera toujours facile, comme l'a pensé Son Altesse, d'obtenir l'extradition de Cecily, si elle n'accomplit pas ce qu'il attend d'elle. On ordonne au fils du geôlier de la forteresse de Gerolstein d'enlever cette femme en feignant d'être épris d'elle; on lui donne toutes les facilités nécessaires pour accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, la métisse suit son ravisseur supposé, arrive à Paris; soit, mais elle reste toujours sous le coup de sa condamnation; c'est toujours une prisonnière évadée, et je suis parfaitement en mesure, dès qu'il plaira à monseigneur, de réclamer son extradition, de l'obtenir.
—Qui vivra verra, mon cher de Graün: je vous prierai aussi, d'après l'ordre de monseigneur, d'écrire à notre chancellerie pour y demander, courrier par courrier, une copie légalisée de l'acte de mariage de David; car il s'est marié au palais ducal, en sa qualité d'officier de la maison de monseigneur.
—En écrivant par le courrier d'aujourd'hui, nous aurons cet acte dans huit jours au plus tard.
—Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arrivée de Cecily, il en est resté pétrifié; puis s'est écrié: «J'espère que Votre Altesse ne m'obligera pas à voir ce monstre?—Soyez tranquille, a répondu monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour certains projets.»
—David s'est trouvé soulagé d'un poids énorme. Néanmoins, j'en suis sûr, de bien douloureux souvenirs s'éveillaient en lui.
—Pauvre nègre!... il est capable de l'aimer toujours. On la dit encore si jolie!
—Charmante... trop charmante... il faudrait l'œil impitoyable d'un créole pour découvrir le sang mêlé dans l'imperceptible nuance bistrée qui colore légèrement la couronne des ongles roses de cette métisse; nos fraîches beautés du Nord n'ont pas un teint plus transparent, une peau plus blanche, des cheveux d'un châtain plus doré.
—J'étais en France lorsque monseigneur est revenu d'Amérique, ramenant David et Cecily; je sais que cet excellent homme est depuis cette époque attaché à Son Altesse par la plus vive reconnaissance, mais j'ai toujours ignoré par suite de quelle aventure il s'était voué au service de notre maître, et comment il avait épousé Cecily, que j'ai vue pour la première fois environ un an après son mariage; et Dieu sait le scandale qu'elle soulevait déjà!...
—Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous désirez savoir, mon cher baron; j'accompagnais monseigneur dans ce voyage d'Amérique où il a arraché David et la métisse au sort le plus affreux.
—Vous êtes mille fois bon, mon cher Murph, je vous écoute, dit le baron.
VII
Histoire de David et de Cecily.
—M. Willis, riche planteur américain de la Floride, dit Murph, avait reconnu dans l'un de ses jeunes esclaves noirs, nommé David, attaché à l'infirmerie de son habitation, une intelligence très-remarquable, une commisération profonde et attentive pour les pauvres malades, auxquels il donnait avec amour les soins prescrits par les médecins et enfin une vocation si singulière pour l'étude de la botanique appliquée à la médecine, que, sans aucune instruction, il avait composé et classé une sorte de flore des plantes de l'habitation et de ses environs. L'exploitation de M. Willis, située sur le bord de la mer, était éloignée de quinze ou vingt lieues de la ville la plus prochaine; les médecins du pays, assez ignorants d'ailleurs, se dérangeaient difficilement, à cause des grandes distances et de l'incommodité des voies de communication. Voulant remédier à cet inconvénient si grave dans un pays sujet à de violentes épidémies, et avoir toujours un praticien habile, le colon eut l'idée d'envoyer David en France apprendre la chirurgie et la médecine. Enchanté de cette offre, le jeune Noir partit pour Paris; le planteur paya les frais de ses études, et, au bout de huit années d'un travail prodigieux, David, reçu docteur-médecin avec la plus grande distinction, revint en Amérique mettre son savoir à la disposition de son maître.
—Mais David avait dû se regarder comme libre et émancipé de fait et de droit en mettant le pied en France.
—Mais David est d'une loyauté rare, il avait promis à M. Willis de revenir; il revint. Puis il ne regardait pas pour ainsi dire comme sienne une instruction acquise avec l'argent de son maître. Et puis enfin il espérait pouvoir adoucir moralement et physiquement les souffrances des esclaves ses anciens compagnons. Il se promettait d'être non-seulement leur médecin, mais leur soutien, mais leur défenseur auprès du colon.
—Il faut en effet être doué d'une probité rare et d'un saint amour de ses semblables pour retourner auprès d'un maître, après un séjour de huit années à Paris... au milieu de la jeunesse la plus démocratique de l'Europe.
—Par ce trait... jugez de l'homme. Le voilà donc à la Floride, et, il faut le dire, traité par M. Willis avec considération et bonté, mangeant à sa table, logeant sous son toit; du reste, ce colon stupide, méchant, sensuel, despote, comme le sont quelques créoles, se crut très-généreux en donnant à David six cents francs de salaire. Au bout de quelques mois un typhus horrible se déclare sur l'habitation; M. Willis en est atteint, mais promptement guéri par les excellents soins de David. Sur trente nègres gravement malades, deux seulement périssent. M. Willis, enchanté des services de David, porte ses gages à mille deux cents francs; le médecin noir se trouvait le plus heureux du monde, ses frères le regardaient comme leur providence; il avait, très-difficilement il est vrai, obtenu du maître quelque amélioration à leur sort, il espérait mieux pour l'avenir, en attendant, il moralisait, il consolait ces pauvres gens, il les exhortait à la résignation; il leur parlait de Dieu, qui veille sur le nègre comme sur le Blanc; d'un autre monde, non plus peuplé de maîtres et d'esclaves, mais de justes et de méchants; d'une autre vie... éternelle celle-là, où les uns n'étaient plus le bétail, la chose des autres, mais où les victimes d'ici-bas étaient si heureuses qu'elles priaient dans le ciel pour leurs bourreaux... Que vous dirai-je? À ces malheureux qui, au contraire des autres hommes, comptent avec une joie amère les pas que chaque jour ils font vers la tombe... à ces malheureux qui n'espéraient que le néant, David fit espérer une liberté immortelle; leurs chaînes leur parurent alors moins lourdes, leurs travaux moins pénibles. David était leur idole. Une année environ se passa de la sorte. Parmi les plus jolies esclaves de cette habitation, on remarquait une métisse de quinze ans, nommée Cecily. M. Willis eut une fantaisie de sultan pour cette jeune fille; pour la première fois de sa vie peut-être il éprouva un refus, une résistance opiniâtre. Cecily aimait... elle aimait David, qui, pendant la dernière épidémie, l'avait soignée et sauvée avec un dévouement admirable; plus tard, l'amour, le plus chaste amour paya la dette de la reconnaissance. David avait des goûts trop délicats pour ébruiter son bonheur avant le jour où il pourrait épouser Cecily; il attendait qu'elle eût seize ans révolus. M. Willis, ignorant cette mutuelle affection, avait jeté superbement son mouchoir à la jolie métisse; celle-ci, tout éplorée, vint raconter à David les tentations brutales auxquelles elle avait à grand-peine échappé. Le Noir la rassure, et va sur-le-champ la demander en mariage à M. Willis.
—Diable! mon cher Murph, j'ai bien peur de deviner la réponse du sultan américain... Il refusa?
—Il refusa. Il avait, disait-il, du goût pour cette jeune fille; de sa vie il n'avait supporté les dédains d'une esclave: il voulait celle-là, il l'aurait. David choisirait une autre femme ou une autre maîtresse à son goût. Il y avait sur l'habitation dix capresses ou métisses aussi jolies que Cecily. David parla de son amour, que Cecily partageait depuis longtemps; le planteur haussa les épaules. David insista; ce fut en vain. Le créole eut l'imprudence de lui dire qu'il était d'un mauvais exemple de voir un maître céder à un esclave, et que, cet exemple, il ne le donnerait pas pour satisfaire à un caprice de David. Celui-ci supplia, le maître s'impatienta; David, rougissant de s'humilier davantage, parla d'un ton ferme des services qu'il rendait et de son désintéressement; car il se contentait du plus mince salaire. M. Willis, irrité, lui répondit avec mépris qu'il était mille fois trop bien traité pour un esclave. À ces mots, l'indignation de David éclata... Pour la première fois il parla en homme éclairé sur ses droits par un séjour de huit années en France. M. Willis, furieux, le traita d'esclave révolté, le menaça de la chaîne. David proféra quelques paroles amères et violentes... Deux heures après, attaché à un poteau, on le déchirait de coups de fouet, pendant qu'à sa vue on entraînait Cecily dans le sérail du planteur.
—La conduite de ce planteur était stupide et effroyable... C'est l'absurdité dans la cruauté... Il avait besoin de cet homme, après tout...
—Tellement besoin que, ce jour-là même, l'accès de fureur où il s'était mis, joint à l'ivresse où cette brute se plongeait chaque soir, lui donna une maladie inflammatoire des plus dangereuses, et dont les symptômes se déclarèrent avec la rapidité particulière à ces affections: le planteur se met au lit avec une fièvre horrible... Il envoie un exprès chercher un médecin; mais le médecin ne peut arriver à l'habitation avant trente-six heures...
—Vraiment cette péripétie semble providentielle... La fatale position de cet homme était méritée...
—Le mal faisait d'effrayants progrès... David seul pouvait sauver le colon; mais Willis, méfiant comme tous les scélérats, ne doutait pas que le Noir, pour se venger, ne l'empoisonnât dans une potion... car, après l'avoir battu de verges, on avait jeté David au cachot... Enfin, épouvanté de la marche de la maladie, brisé par la souffrance, pensant que, mourir pour mourir, il avait au moins une chance dans la générosité de son esclave, après de terribles hésitations Willis fit déchaîner David.
—Et David sauva le planteur!
—Pendant cinq jours et cinq nuits il le veilla comme il aurait veillé son père, combattant la maladie pas à pas avec un savoir, une habileté admirables; il finit par en triompher, à la profonde surprise du médecin qu'on avait fait appeler, et qui n'arriva que le second jour.
—Et une fois rendu à la santé... le colon?
—Ne voulant pas rougir devant son esclave qui l'écraserait à chaque instant de toute la hauteur de son admirable générosité, le colon, à l'aide d'un sacrifice énorme, parvint à attacher à son habitation le médecin qu'on avait été quérir, et David fut remis au cachot.
—Cela est horrible, mais cela ne m'étonne pas: David eût été pour cet homme un remords vivant.
—Cette conduite barbare n'était pas d'ailleurs seulement dictée par la vengeance et par la jalousie. Les Noirs de M. Willis aimaient David avec toute l'ardeur de la reconnaissance: il était pour eux le sauveur du corps et de l'âme. Ils savaient les soins qu'il avait prodigués au colon lors de la maladie de ce dernier... Aussi, sortant par miracle de l'abrutissante apathie où l'esclavage plonge ordinairement la créature, ces malheureux témoignèrent vivement leur indignation, ou plutôt de leur douleur, lorsqu'ils virent David déchiré à coups de fouet. M. Willis, exaspéré, crut découvrir dans cette manifestation le germe d'une révolte... Songeant à l'influence que David avait acquise sur les esclaves, il le crut capable de se mettre plus tard à la tête d'un soulèvement et de se venger alors de l'exécrable ingratitude de son maître... Cette crainte absurde fut un nouveau motif pour le colon d'accabler David de mauvais traitements et de le mettre hors d'état d'accomplir les sinistres desseins dont il le soupçonnait.
—À ce point de vue d'une terreur farouche... cette conduite semble moins stupide, quoique tout aussi féroce.
—Peu de temps après ces événements, nous arrivons en Amérique. Monseigneur avait affrété un brick danois à Saint-Thomas; nous visitions incognito toutes les habitations du littoral américain que nous côtoyions. Nous fûmes magnifiquement reçus par M. Willis. Le lendemain de notre arrivée, le soir, après boire, autant par excitation du vin que par forfanterie cynique, M. Willis nous raconta, avec d'horribles plaisanteries, l'histoire de David et de Cecily; car j'oubliais de vous dire qu'on avait fait aussi jeter cette malheureuse au cachot, pour la punir de ses premiers dédains. À cet affreux récit, Son Altesse crut que Willis se vantait ou qu'il était ivre... Cet homme était ivre, mais il ne se vantait pas. Pour dissiper son incrédulité, le colon se leva de table en commandant à un esclave de prendre une lanterne et de nous conduire au cachot de David.
—Eh bien?
—De ma vie je n'ai vu un spectacle aussi déchirant. Hâves, décharnés, à moitié nus, couverts de plaies, David et cette malheureuse fille, enchaînés par le milieu du corps, l'un à un bout du cachot, l'autre du côté opposé, ressemblaient à des spectres. La lanterne qui nous éclairait jetait sur ce tableau une teinte plus lugubre encore. David, à notre aspect, ne prononça pas un mot; son regard avait une effrayante fixité. Le colon lui dit avec une ironie cruelle:
—Eh bien! docteur, comment vas-tu!... Toi qui es si savant... Sauve-toi donc!...
Le Noir répondit par une parole et par un geste sublimes; il leva lentement la main droite, son index étendu vers le plafond; et, sans regarder le colon, d'un ton solennel il dit:
—DIEU!
Et il se tut.
—Dieu? reprit le planteur en éclatant de rire; dis-lui donc, à Dieu, de venir t'arracher de mes mains! Je l'en défie!...
Puis ce Willis, égaré par la fureur et par l'ivresse, montra le poing au ciel et s'écria en blasphémant:
—Oui, je défie Dieu de m'enlever mes esclaves avant leur mort!... S'il ne le fait pas, je nie son existence!...
—C'était un fou stupide!
—Cela nous souleva le cœur de dégoût... monseigneur ne dit mot. Nous sortons du cachot... Cet antre était situé, ainsi que l'habitation, sur le bord de la mer. Nous retournons à bord de notre brick, mouillé à une très-petite distance. À une heure du matin, au moment où toute l'habitation était plongée dans le plus profond sommeil, monseigneur descend à terre avec huit hommes bien armés, va droit au cachot, le force, enlève David ainsi que Cecily. Les deux victimes sont transportées à bord sans qu'on se soit aperçu de notre expédition; puis monseigneur et moi nous nous rendons à la maison du planteur.
«Bizarrerie étrange! Ces hommes torturent leurs esclaves et ne prennent contre eux aucune précaution: ils dorment fenêtres et portes ouvertes. Nous arrivons très-facilement à la chambre à coucher du planteur, intérieurement éclairée par une verrine. Celui-ci se dresse sur son séant, le cerveau encore alourdi par les fumées de l'ivresse.
«Vous avez ce soir défié Dieu de vous enlever vos deux victimes avant leur mort? Il vous les enlève», dit monseigneur. Puis, prenant un sac que je portais et qui renfermait vingt-cinq mille francs en or, il le jeta sur le lit de cet homme et ajouta: «Voici qui vous indemnisera de la perte de vos deux esclaves. À votre violence qui tue j'oppose une violence qui sauve, Dieu jugera!...» Et nous disparaissons, laissant M. Willis stupéfait, immobile, se croyant sous l'impression d'un songe. Quelques minutes après, nous avions rejoint le brick et mis à la voile.
—Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisait bien largement ce misérable de la perte de ses esclaves; car à la rigueur, David ne lui appartenait plus.
—Nous avions à peu près calculé la dépense faite pour les études de ce dernier pendant huit ans, puis au moins triplé sa valeur et celle de Cecily comme simples esclaves. Notre conduite blessait le droit des gens, je le sais; mais si vous aviez vu dans quel horrible état se trouvaient ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entendu ce défi sacrilège jeté à la face de Dieu par cet homme ivre de vin et de férocité, vous comprendriez que monseigneur ait voulu, comme il le dit dans cette occasion, «jouer un peu le rôle de la Providence».
—Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que la punition du Maître d'école, mon digne squire. Et cette aventure n'eut d'ailleurs pas de suite?
—Elle n'en pouvait avoir aucune. Le brick était sous pavillon danois, l'incognito de Son Altesse sévèrement gardé; nous passions pour de riches Anglais. À qui M. Willis, s'il eût osé se plaindre, eût-il adressé ses réclamations? En fait, il nous avait dit lui-même, et le médecin de monseigneur le constata dans un procès-verbal, que les deux esclaves n'auraient pas vécu huit jours de plus dans cet affreux cachot. Il fallut les plus grands soins pour arracher Cecily à une mort presque certaine. Enfin ils revinrent à la vie. Depuis ce temps, David est resté attaché à monseigneur comme médecin, et il a pour lui le dévouement le plus profond.
—David épousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe?
—Ce mariage, qui paraissait devoir être si heureux, se fit dans le temple du palais de monseigneur; mais, par un revirement extraordinaire, une fois en jouissance d'une position inespérée, oubliant tout ce que David avait souffert pour elle et ce qu'elle-même avait souffert pour lui, rougissant, dans ce monde nouveau, d'être mariée à un nègre, Cecily, séduite par un homme d'ailleurs horriblement dépravé, commit une première faute. On eût dit que la perversité naturelle de cette malheureuse, jusqu'alors endormie, n'attendait que ce dangereux ferment pour se développer avec une effroyable énergie. Vous savez le reste, le scandale de ses aventures. Après deux années de mariage, David, qui avait autant de confiance que d'amour, apprit toutes ces infamies: un coup de foudre l'arracha de sa profonde et aveugle sécurité.
—Il voulut, dit-on, tuer sa femme?
—Oui; mais, grâce aux instances de monseigneur, il consentit à ce qu'elle fût renfermée pour sa vie dans une forteresse. Et c'est cette prison que monseigneur vient d'ouvrir... à votre grand étonnement et au mien, je ne vous le cache pas, mon cher baron.
—Franchement, la résolution de monseigneur m'étonne d'autant plus que le gouverneur de la forteresse a maintes fois prévenu Son Altesse que cette femme était indomptable; rien n'avait pu rompre ce caractère audacieux et endurci dans le vice, et, malgré cela, monseigneur persiste à la mander ici. Dans quel but? Pour quel motif?
—Voilà, mon cher baron, ce que j'ignore comme vous. Mais il se fait tard. Son Altesse désire que votre courrier parte le plus tôt possible pour Gerolstein.
—Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Murph... à ce soir!
—À ce soir?
—Avez-vous donc oublié qu'il y a grand bal à l'ambassade de ***, et que Son Altesse doit y aller?
—C'est juste; depuis l'absence du colonel Warner et du comte d'Harneim, j'oublie toujours que je remplis les fonctions de chambellan et d'aide de camp.
—Mais à propos du comte et du colonel, quand nous reviennent-ils? Leurs missions sont-elles bientôt achevées?
—Monseigneur, vous le savez, les tient éloignés le plus longtemps possible, pour avoir plus de solitude et de liberté. Quant à la mission que Son Altesse leur a donnée pour s'en débarrasser honnêtement, en les envoyant, l'un à Avignon, l'autre à Strasbourg, je vous la confierai un jour que nous serons tous deux d'humeur sombre; car je défierais le plus noir hypocondriaque de ne pas éclater de rire, non-seulement à cette confidence, mais à certains passages des dépêches de ces dignes gentilshommes, qui prennent leurs prétendues missions avec un incroyable sérieux.
—Franchement, je n'ai jamais bien compris pourquoi Son Altesse avait placé le colonel et le comte dans son service particulier.
—Comment! le colonel Warner n'est-il pas le type admirable du militaire? Y a-t-il, dans toute la Confédération germanique, une plus belle taille, de plus belles moustaches, une tournure plus martiale? Et lorsqu'il est sanglé, caparaçonné, bridé, empanaché, peut-on voir un plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel... animal?
—C'est vrai; mais cette beauté-là l'empêche justement d'avoir l'air excessivement spirituel.
—Eh bien! Monseigneur dit que, grâce au colonel, il s'est habitué à trouver tolérables les gens les plus pesants du monde. Avant certaines audiences mortelles, il s'enferme une petite demi-heure avec le colonel, et il sort de là tout crâne, tout gaillard, et prêt à défier l'ennui en personne.
—De même que le soldat romain, avant une marche forcée, se chaussait de sandales de plomb, afin de trouver toute fatigue légère en les quittant. J'apprécie maintenant l'utilité du colonel. Mais le comte d'Harneim?
—Est aussi d'une grande utilité pour monseigneur: en entendant sans cesse bruire à ses côtés ce vieux hochet creux, brillant et sonore, en voyant cette bulle de savon si gonflée... de néant, si magnifiquement diaprée, qui représente le côté théâtral et puéril du pouvoir souverain, monseigneur sent plus vivement encore la vanité de ces pompes stériles, et, par contraste, il a souvent dû à la contemplation de l'inutile et miroitant chambellan les idées les plus sérieuses et les plus fécondes.
—Du reste, il faut être juste, mon cher Murph, dans quelle cour trouverait-on, je vous prie, un plus parfait modèle du chambellan? Qui connaît mieux que cet excellent d'Harneim les innombrables règles et traditions de l'étiquette? Qui sait porter plus gravement une croix d'émail au cou et plus majestueusement une clef d'or au dos?
—À propos, baron, monseigneur prétend que le dos d'un chambellan a une physionomie toute particulière: c'est, dit-il, une expression à la fois contrainte et révoltée, qui fait peine à voir; car, ô douleur! c'est au dos du chambellan que brille le signe symbolique de sa charge; et, selon monseigneur, ce digne d'Harneim semble toujours tenté de se présenter à reculons, pour que l'on juge tout de suite de son importance.
—Le fait est que le sujet incessant des méditations du comte est la question de savoir par quelle fatale imagination on a placé la clef de chambellan derrière le dos; car, ainsi qu'il le dit très-sensément, avec une sorte de douleur courroucée: «Que diable! On n'ouvre pas une porte avec le dos, pourtant!»
—Baron! le courrier, le courrier! dit Murph en montrant la pendule au baron.
—Maudit homme, qui me fait causer! C'est votre faute. Présentez mes respects à Son Altesse, dit M. de Graün, en courant prendre son chapeau; et à ce soir, mon cher Murph.
—À ce soir, mon cher baron; un peu tard, car je suis sûr que monseigneur voudra visiter aujourd'hui même la mystérieuse maison de la rue du Temple.
VIII
Une maison de la rue du Temple.
Afin d'utiliser les renseignements que le baron de Graün avait recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du Maître d'école, Rodolphe devait se rendre rue du Temple, et chez le notaire Jacques Ferrand:
Chez celui-ci, pour tâcher d'obtenir de Mme Séraphin quelques indices sur la famille de Fleur-de-Marie.
À la maison de la rue du Temple, récemment habitée par Germain, afin de tenter de découvrir la retraite de ce jeune homme par l'intermédiaire de Mlle Rigolette; tâche assez difficile, cette grisette sachant peut-être que le fils du Maître d'école avait le plus grand intérêt à laisser complètement ignorer sa nouvelle demeure.
En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre naguère occupée par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses recherches et se mettait à même d'observer de près les différentes classes de gens qui occupaient cette demeure.
Le jour même de l'entretien du baron de Graün et de Murph, Rodolphe se rendit, vers les trois heures, à la rue du Temple, par une triste journée d'hiver.
Située au centre d'un quartier marchand et populeux, cette maison n'offrait rien de particulier dans son aspect; elle se composait d'un rez-de-chaussée occupé par un rogomiste, et de quatre étages surmontés de mansardes.
Une allée sombre, étroite, conduisait à une petite cour ou plutôt à une espèce de puits carré de cinq ou six pieds de large, complètement privé d'air, de lumière, réceptacle infect de toutes les immondices de la maison, qui y pleuvaient des étages supérieurs, car des lucarnes sans vitres s'ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.
Au pied d'un escalier humide et noir, une lueur rougeâtre annonçait la loge du portier; loge enfumée par la combustion d'une lampe, nécessaire même en plein midi pour éclairer cet antre obscur où nous suivrons Rodolphe, à peu près vêtu en commis marchand non endimanché.
Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau quelque peu déformé, une cravate rouge, un parapluie et d'immenses socques articulés. Pour compléter l'illusion de son rôle, Rodolphe tenait sous le bras un grand rouleau d'étoffes soigneusement enveloppé.
Il rentra chez le portier pour lui demander à visiter la chambre alors vacante.
Un quinquet, placé derrière un globe de verre rempli d'eau qui lui sert de réflecteur, éclaire la loge. Au fond, on aperçoit un lit recouvert d'une courtepointe arlequin, formée d'une multitude de morceaux d'étoffes de toute espèce et de toute couleur; à gauche, une commode de noyer, dont le marbre supporte pour ornement:
Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa perruque blonde, le tout placé sous une cage de verre étoilée, dont les fêlures sont ingénieusement consolidées par des bandes de papier bleu;
Deux flambeaux de vieux plaqué rougi par le temps, et portant, au lieu de bougies, des oranges pailletées, sans doute récemment offertes à la portière comme cadeau du jour de l'an;
Deux boîtes, l'une en paille de couleurs variées, l'autre recouverte de petits coquillages; ces deux objets d'art sentent leur maison de détention ou leur bagne d'une lieue[85]. (Espérons, pour la moralité du portier de la rue du Temple, que ce présent n'est pas un hommage de l'auteur.)
Enfin, entre les deux boîtes, et sous un globe de pendule, on admire une petite paire de bottes à cœur, en maroquin rouge, véritables bottes de poupée, mais soigneusement et savamment travaillées, ouvrées et piquées.
Ce chef-d'œuvre, comme disaient les anciens artisans, joint à une abominable odeur de cire rance et à de fantastiques arabesques dessinées le long des murs avec une innombrable quantité de vieilles chaussures, annonce suffisamment que le portier de cette maison a travaillé dans le neuf avant de descendre jusqu'à la restauration des vieilles chaussures.
Lorsque Rodolphe s'aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le portier, momentanément absent, était représenté par Mme Pipelet. Celle-ci, placée près d'un poêle de fonte situé au milieu de la loge, semblait écouter gravement chanter sa marmite (c'est l'expression consacrée).
L'Hogarth français, Henri Monnier, a si admirablement stéréotypé la portière que nous nous contenterons de prier le lecteur, s'il veut se figurer Mme Pipelet, d'évoquer dans son souvenir la plus laide, la plus ridée, la plus bourgeonnée, la plus sordide, la plus dépenaillée, la plus hargneuse, la plus venimeuse des portières immortalisées par cet éminent artiste.
Le seul trait que nous nous permettrons d'ajouter à cet idéal, qui ne peut manquer d'être une merveilleuse réalité, sera une bizarre coiffure composée d'une perruque à la Titus; perruque originairement blonde, mais nuancée par le temps d'une foule de tons roux et jaunâtres, bruns et fauves, qui émaillaient pour ainsi dire une confusion inextricable de mèches dures, roides, hérissées, emmêlées. Mme Pipelet n'abandonnait jamais cet unique et éternel ornement de son crâne sexagénaire.
À la vue de Rodolphe, la portière prononça d'un ton rogue ces mots sacramentels:
—Où allez-vous?
—Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet à louer dans cette maison? demanda Rodolphe en appuyant sur le mot madame, ce qui ne flatta pas médiocrement Mme Pipelet. Elle répondit moins aigrement:
—Il y a une chambre à louer au quatrième, mais on ne peut pas la voir... Alfred est sorti...
—Votre fils, sans doute, madame? Rentrera-t-il bientôt?
—Non, monsieur, ce n'est pas mon fils, c'est mon mari!... Pourquoi donc Pipelet ne s'appellerait-il pas Alfred?
—Il en a parfaitement le droit, madame; mais, si vous le permettez, j'attendrai un moment son retour. Je tiendrais à louer cette chambre, le quartier et la rue me conviennent; la maison me plaît, car elle me semble admirablement bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement que je désire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame, vous charger de mon ménage? J'ai l'habitude de ne jamais employer que les concierges, toutefois quand ils y consentent.
Cette proposition, exprimée en termes si flatteurs: concierge!... gagna complètement Mme Pipelet; elle répondit:
—Mais certainement, monsieur... Je ferai votre ménage... Je m'en honore, et pour six francs par mois vous serez servi comme un prince.
—Va pour les six francs. Madame... votre nom?
—Pomone-Fortunée-Anastasie Pipelet.
—Eh bien! Madame Pipelet, je consens aux six francs par mois pour vos gages. Et si la chambre me convient... quel est son prix?
—Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur; pas un liard à rabattre... Le principal locataire est un chien... un chien qui tondrait sur un œuf.
—Et vous le nommez?
—M. Bras-Rouge.
Ce nom et les souvenirs qu'il éveillait firent tressaillir Rodolphe.
—Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire se nomme?...
—Eh bien... M. Bras-Rouge.
—Et il demeure?
—Rue aux Fèves; n° 13; il tient aussi un estaminet dans les fossés des Champs-Élysées.
Il n'y avait plus à en douter, c'était le même homme... Cette rencontre semblait étrange à Rodolphe.
—Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, quel est le propriétaire de la maison?
—M. Bourdon; mais je n'ai jamais eu affaire qu'à M. Bras-Rouge.
Voulant mettre la portière en confiance, Rodolphe reprit:
—Tenez, ma chère madame Pipelet, je suis un peu fatigué; le froid m'a gelé... rendez-moi le service d'aller chez le rogomiste qui demeure dans la maison, vous me rapporterez un flacon de cassis et deux verres... ou plutôt trois verres, puisque votre mari va rentrer.
Et il donna cent sous à cette femme.
—Ah çà! monsieur, vous voulez donc que du premier mot on vous adore? s'écria la portière dont le nez bourgeonné sembla s'illuminer de tous les feux d'une bachique convoitise.
—Oui, madame Pipelet, je veux être adoré.
—Ça me chausse, ça me chausse; mais je n'apporterai que deux verres, moi et Alfred nous buvons toujours dans le même. Pauvre chéri, il est si friand pour ce qui est des femmes!!!
—Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.
—Ah çà, si quelqu'un vient... vous garderez la loge?
—Soyez tranquille. La vieille sortit.
Resté seul, Rodolphe réfléchit à cette bizarre circonstance qui le rapprochait de Bras-Rouge; il s'étonna seulement de ce que François Germain eût pu rester pendant trois mois dans cette maison avant d'être découvert par les complices du Maître d'école qui étaient en rapport avec Bras-Rouge.
À ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y passa le bras, tendit deux lettres en disant:—Trois sous!
—Six sous, puisqu'il y a deux lettres, dit Rodolphe.
—Une d'affranchie, répondit le facteur.
Après avoir payé, Rodolphe regarda d'abord machinalement les deux lettres qu'on venait de lui remettre; mais bientôt elles lui semblèrent dignes d'un curieux examen.
L'une, adressée à Mme Pipelet, exhalait à travers son enveloppe de papier satiné une forte odeur de sachet de peau d'Espagne. Sur son cachet de cire rouge, on voyait ces deux lettres: C. R., surmontées d'un casque et appuyées sur un support étoilé de la croix de la Légion d'honneur; l'adresse était tracée d'une main ferme. La prétention héraldique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe et le confirma dans l'idée que cette lettre n'était pas écrite par une femme.
Mais quel était le correspondant musqué, blasonné... de Mme Pipelet?
L'autre lettre, d'un papier gris commun, fermée avec un pain à cacheter picoté de coups d'épingle, était pour M. César Bradamanti, dentiste opérateur.
Évidemment contrefaite, l'écriture de cette suscription se composait de lettres toutes majuscules.
Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou réalité, cette lettre parut à Rodolphe d'une triste apparence. Il remarqua quelques lettres de l'adresse à demi effacées dans un endroit où le papier fripait légèrement.
Une larme était tombée là.
Mme Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux verres.
—J'ai lambiné, n'est-ce pas, monsieur? Mais une fois qu'on est dans la boutique du père Joseph, il n'y a pas moyen d'en sortir. Ah! le vieux possédé!... Croiriez-vous qu'avec une femme d'âge comme moi, il conte encore la gaudriole?
—Diable!... si Alfred savait cela?
—Ne m'en parlez pas, le sang me tourne rien que d'y songer. Alfred est jaloux comme un Bédouin; et pourtant, de la part du père Joseph, c'est l'histoire de rire, en tout bien, tout honneur.
—Voici deux lettres que le facteur a apportées, dit Rodolphe.
—Ah! mon Dieu... faites excuse, monsieur... Et vous avez payé?
—Oui.
—Vous êtes bien bon. Alors je vas vous retenir ça sur la monnaie que je vous rapporte... Combien est-ce?
—Trois sous, répondit Rodolphe en souriant du singulier mode de remboursement adopté par Mme Pipelet.
—Comment! Trois sous?... C'est six sous, il y a deux lettres.
—Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant retenir sur ma monnaie six sous au lieu de trois; mais j'en suis incapable, madame Pipelet... Une des deux lettres, qui vous est adressée, est affranchie. Et, sans être indiscret, je vous ferai observer que vous avez là un correspondant dont les billets doux sentent furieusement bon.
—Voyons donc, dit la portière en prenant la lettre satinée. C'est, ma foi, vrai... ça a l'air d'un billet doux! Dites donc, monsieur, un billet doux! Ah! bien! par exemple... Quel est donc le polisson qui oserait?...
—Et si Alfred s'était trouvé là, madame Pipelet?
—Ne dites pas ça, ou je m'évanouis dans vos bras!
—Je ne le dis plus, madame Pipelet!
—Mais que je suis bête!... M'y voilà, dit la portière en haussant les épaules, je sais... je sais... c'est du commandant... Ah! quelle souleur[86] j'ai eue! Mais ça n'empêche pas de compter: voyons, c'est trois sous pour l'autre lettre, n'est-ce pas? Ainsi nous disions, quinze sous de cassis et trois sous de port de lettre que je retiens, ça fait dix-huit; dix-huit et deux que voilà font vingt, et quatre francs font cent sous; les bons comptes font les bons amis.
—Et voilà vingt sous pour vous, madame Pipelet; vous avez une si miraculeuse manière de rembourser les avances qu'on a faites pour vous, que je tiens à l'encourager.
—Vingt sous! Vous me donnez vingt sous!... Et pourquoi donc ça? s'écria Mme Pipelet d'un air à la fois alarmé et étonné de cette générosité fabuleuse.
—Ce sera un à-compte sur le denier à Dieu, si je prends la chambre.
—Comme ça, j'accepte; mais j'en préviendrai Alfred.
—Certainement; mais voici l'autre lettre: elle est adressée à M. César Bradamanti.
—Ah! oui... Le dentiste du troisième... Je vas la mettre dans la botte aux lettres.
Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit Mme Pipelet jeter gravement la lettre dans une vieille botte à revers accrochée au mur. Rodolphe la regardait avec surprise.
—Comment? lui dit-il, vous mettez cette lettre...
—Eh bien! monsieur, je la mets dans la botte aux lettres... Comme ça, rien ne s'égare; quand les locataires rentrent, Alfred ou moi nous secouons la botte, on fait le triage, et chacun a son poulet.
—Votre maison est si parfaitement ordonnée, que cela me donne de plus en plus l'envie d'y demeurer; cette botte aux lettres surtout me ravit.
—Mon Dieu, c'est bien simple, reprit modestement Mme Pipelet: Alfred avait cette vieille botte dépareillée; autant l'utiliser au service des locataires.
Ce disant, la portière avait décacheté la lettre qui lui était adressée, elle la tournait en tout sens; après quelques moments d'embarras, elle dit à Rodolphe:
—C'est toujours Alfred qui est chargé de lire, parce que je ne le sais pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieur... être pour moi comme est Alfred?
—Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, très-curieux de connaître le correspondant de Mme Pipelet.
Il lut ce qui suit sur un papier satiné, dans l'angle duquel on retrouvait le casque, les lettres C. R., le support héraldique et la croix d'honneur.
«Demain vendredi, à onze heures, on fera grand feu dans les deux pièces, et on nettoiera bien les glaces et on ôtera les housses partout, en prenant bien garde d'écailler la dorure des meubles en époussetant.
«Si par hasard je n'étais pas arrivé lorsqu'une dame viendra en fiacre, sur les une heure, me demander sous le nom de M. Charles, on la fera monter à l'appartement, dont on descendra la clef, qu'on me remettra lorsque j'arriverai moi-même.»
Malgré la rédaction peu académique de ce billet, Rodolphe comprit parfaitement ce dont il s'agissait et dit à la portière:
—Qui habite donc le premier étage?
La vieille approcha son doigt jaune et ridé de sa lèvre pendante et répondit avec un malicieux ricanement.
—Motus... c'est des intrigues de femme.
—Je vous demande cela, ma chère madame Pipelet... parce qu'avant de loger dans une maison... on désire savoir...
—C'est tout simple... dis-moi qui tu plantes... je te dirai qui tu plais, n'est-ce pas?
—J'allais vous le dire.
—Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais là-dessus, ça ne sera pas long... Il y a environ six semaines, un tapissier est venu ici, a examiné le premier, qui était à louer, a demandé le prix, et le lendemain il est revenu avec un beau jeune homme blond, petites moustaches, croix d'honneur, beau linge. Le tapissier l'appelait... commandant.
—C'est donc un militaire?
—Militaire! reprit Mme Pipelet en haussant les épaules, allons donc! c'est comme si Alfred s'intitulait concierge.
—Comment?
—Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l'état-major; le tapissier l'appelait commandant pour le flatter... de même que ça flatte Alfred quand on l'appelle concierge. Enfin, quand le commandant (nous ne le connaissons que sous ce nom-là) a eu tout vu, il a dit au tapissier: «C'est bon, ça me convient, arrangez ça, voyez le propriétaire.—Oui, commandant, qu'a dit l'autre...»—Et le lendemain le tapissier a signé le bail en son nom, à lui, tapissier, avec M. Bras-Rouge, lui a payé six mois d'avance, parce qu'il paraît que le jeune homme ne veut pas être connu. Tout de suite après, les ouvriers sont venus tout démolir au premier; ils ont apporté des essophas, des rideaux en soie, des glaces dorées, des meubles superbes; aussi c'est beau comme dans un café des boulevards! Sans compter des tapis partout, et si épais et si doux qu'on dirait qu'on marche sur des bêtes... Quand ç'a été fini, le commandant est revenu pour voir tout ça; il a dit à Alfred: «Pouvez-vous vous charger d'entretenir cet appartement, où je ne viendrai pas souvent, d'y faire du feu de temps en temps, et de tout préparer pour me recevoir quand je vous l'écrirai par la petite poste?—Oui, commandant, lui dit ce flatteur d'Alfred.—Et combien me prendrez-vous pour ça?—Vingt francs par moi, commandant.—Vingt francs! Allons donc! vous plaisantez, portier.»—Et voilà ce beau fils à marchander comme un ladre, à carotter le pauvre monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pièces de cent sous, quand il a fait des dépenses abominables pour un appartement qu'il n'habite pas! Enfin, à force de batailler, nous avons obtenu douze francs. Douze francs! Dites donc, si ça ne fait pas suer!... Commandant de deux liards, va! Quelle différence avec vous, monsieur! ajouta la portière en s'adressant à Rodolphe d'un air agréable, vous ne vous faites pas appeler commandant, vous n'avez l'air de rien du tout, et vous êtes convenu avec moi de six francs du premier mot.
—Et depuis, ce jeune homme est-il revenu?
—Vous allez voir, c'est ça qui est le plus drôle; il paraît qu'on le fait joliment droguer, le commandant. Il a déjà écrit trois fois, comme aujourd'hui, d'allumer le feu, d'arranger tout, qu'il viendrait une dame. Ah! bien oui! Va-t'en voir s'ils viennent!
—Personne n'a paru?
—Écoutez donc. La première des trois fois, le commandant est arrivé tout flambant, chantonnant entre ses dents et faisant le gros dos; il a attendu deux bonnes heures... personne; quand il a repassé devant la loge, nous le guettions, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le vexer en lui parlant. «Commandant, il n'est pas venu du tout, du tout de petite dame vous demander, que je lui dis.—C'est bon, c'est bon!» qu'il me répond, l'air tout honteux et tout furieux, et il part dare-dare, en se rongeant les ongles de colère. La seconde fois, avant qu'il n'arrive, un commissionnaire apporte une petite lettre adressée à M. Charles; je me doute bien que c'est encore flambé pour cette fois-là; nous en faisions des gorges chaudes avec Pipelet, quand le commandant arrive: «Commandant, que je dis en mettant le revers de ma main gauche à ma perruque, comme une vraie troupière, voilà une lettre; il paraît qu'il y a encore une contremarche aujourd'hui!» Il me regarde, fier comme Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge comme une écrevisse; puis il nous dit, en faisant semblant de ne pas être contrarié: «Je savais bien qu'on ne viendrait pas; je suis venu pour vous recommander de tout bien surveiller.» C'était pas vrai; c'était pour nous cacher qu'on le faisait aller qu'il nous disait cela; et là-dessus il s'en va en tortillant et en chantant du bout des dents; mais il était joliment vexé, allez... C'est bien fait, c'est bien fait, commandant de deux liards! Ça t'apprendra à ne donner que douze francs par mois pour ton ménage.
—Et la troisième fois?
—Ah! la troisième fois j'ai bien cru que c'était pour de bon. Le commandant arrive sur son trente-six; les yeux lui sortaient de la tête, tant il paraissait content et sûr de son affaire. Bien beau jeune homme tout de même... et bien mis, et flairant comme une civette... Il ne posait pas à terre, tant il était gonflé... Il prend la clef et nous dit, en montant chez lui, d'un air goguenard et rengorgé, comme pour se revenger des autres fois: «Vous préviendrez cette dame que la porte est tout contre...» Bon! nous deux Pipelet, nous étions si curieux de voir la petite dame, quoique nous n'y comptions pas beaucoup, que nous sortons de notre loge pour nous mettre à l'affût sur le pas de la porte de l'allée. Cette fois-là, un petit fiacre bleu, à stores baissés, s'arrête devant chez nous. «Bon! c'est elle, que je dis à Alfred... Retirons-nous un peu pour ne pas l'effaroucher.» Le cocher ouvre la portière. Alors nous voyons une petite dame avec un manchon sur les genoux et un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son mouchoir qu'elle tenait sur sa bouche, car elle avait l'air de pleurer; mais voilà-t-il pas qu'une fois le marchepied baissé, au lieu de descendre, la dame dit quelques mots au cocher, qui, tout étonné, referme la portière.
—Cette femme n'est pas descendue?
—Non, monsieur; elle s'est rejetée dans le fond de la voiture en mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me précipite, et, avant que le cocher ait remonté sur son siège, je lui dis: «Eh bien mon brave, vous vous en retournez donc?—Oui, qu'il me dit.—Et où ça? que je lui demande.—D'où je viens.—Et d'où venez-vous?—De la rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.»
À ces mots, Rodolphe tressaillit.
Le marquis d'Harville, un de ses meilleurs amis, qu'une vive mélancolie accablait depuis quelques temps, ainsi que nous l'avons dit, demeurait rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.
Était-ce la marquise d'Harville qui courait ainsi à sa perte? Son mari avait-il des soupçons sur son inconduite? son inconduite... seule cause peut-être du chagrin dont il semblait dévoré.
Ces doutes se pressaient en foule à la pensée de Rodolphe. Cependant il connaissait la société intime de la marquise, et il ne se rappelait pas y avoir jamais vu quelqu'un qui ressemblât au commandant. La jeune femme dont il s'agissait pouvait, après tout, avoir pris un fiacre en cet endroit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait à Rodolphe que ce fût la marquise. Néanmoins il conserva de vagues et pénibles soupçons.
Son air inquiet et absorbé n'avait pas échappé à la portière.
—Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.
—Je cherche pour quelle raison cette femme qui était venue jusqu'à cette porte... a changé tout à coup d'avis...
—Que voulez-vous, monsieur, une idée, une frayeur, une superstition. Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si faibles, si poltronnes, dit l'horrible portière d'un air timide et effarouché. Il me semble que si j'avais été comme ça en catimini faire des traits à Alfred, j'aurais été obligée de reprendre mon élan je ne sais pas combien de fois. Mais jamais, au grand jamais! Pauvre chéri! Il n'y a pas un habitant de la terre qui puisse se vanter...
—Je vous crois, madame Pipelet... Mais cette jeune femme...
—Je ne sais pas si elle était jeune; on ne voyait pas le bout de son nez. Toujours est-il qu'elle repart comme elle était venue, sans tambour ni trompette. On nous aurait donné dix francs à nous deux Alfred, que nous n'aurions pas été plus contents.
—Pourquoi cela?
—En songeant à la mine qu'allait faire le commandant, il devait y avoir de quoi crever de rire, bien sûr. D'abord, au lieu d'aller lui dire tout de suite que la dame était repartie, nous le laissons droguer et marronner une bonne heure. Alors je monte: je n'avais que mes chaussons de lisière à mes pauvres pieds; j'arrive à la porte qui était tout contre. Je la pousse, elle crie; l'escalier est noir comme un four, l'entrée de l'appartement aussi. Voilà qu'au moment où j'entre, le commandant me prend dans ses bras en me disant d'un ton câlin: «Mon Dieu, mon ange, comme tu viens tard!...»
Malgré la gravité des pensées qui le dominaient, Rodolphe ne put s'empêcher de rire, surtout en voyant la grotesque perruque et l'abominable figure ridée, bourgeonnée, de l'héroïne de ce quiproquo ridicule.
Mme Pipelet reprit, avec une hilarité grimaçante qui la rendait plus hideuse encore:
—Eh, eh, eh! en voilà une bonne! Mais vous allez voir. Moi je ne réponds rien, je retiens mon haleine, je m'abandonne au commandant; mais tout à coup le voilà qui s'écrie, en me repoussant, le grossier, d'un air aussi dégoûté que s'il avait touché une araignée: «Mais qui diable est donc là?—C'est moi, commandant, Mme Pipelet, la portière, c'est pour cela que vous devriez bien taire vos mains, ne pas me prendre la taille, ni m'appeler votre ange, ni me dire que je viens trop tard. Si Alfred avait été là pourtant?—Que voulez-vous? me dit-il furieux.—Commandant, la petite dame vient de venir en fiacre.—Eh bien! faites-la donc monter; vous êtes stupide; ne vous ai-je pas dit de la faire monter?»—Je le laisse aller, je le laisse aller. «Oui, commandant, c'est vrai, vous m'avez dit de la faire monter.—Eh bien?—C'est que la petite dame...—Mais parlez donc!—C'est que la petite dame est repartie.—Allons, vous aurez dit ou fait quelque bêtise! s'écria-t-il encore plus furieux.—Non, commandant, la petite dame n'a pas descendu du fiacre: quand le cocher a ouvert la portière, elle lui a dit de la remmener d'où elle était venue.—La voiture ne doit pas être loin! s'écrie le commandant en se précipitant vers la porte.—Ah bien! oui! il y a plus d'une heure qu'elle est partie, que je lui réponds.—Une heure! une heure! Et pourquoi avez-vous autant tardé à me prévenir? s'écrie-t-il avec un redoublement de colère.—Dame... parce que nous craignions que ça vous contrarie trop de n'avoir pas encore fait vos frais cette fois-ci.»—Attrape! que je me dis, mirliflor, ça t'apprendra à avoir eu mal au cœur quand tu m'as touchée. «Sortez d'ici, vous ne faites et ne dites que des sottises!» s'écrie-t-il avec rage, en défaisant sa robe de chambre à la tartare et en jetant par terre son bonnet grec de velours brodé d'or... Beau bonnet tout de même... Et la robe de chambre donc! ça crevait les yeux; le commandant avait l'air d'un ver luisant...
—Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus?
—Non; mais attendez donc la fin de l'histoire, dit Mme Pipelet.