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Les mystères de Paris, Tome I cover

Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 66: IX
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About This Book

The narrative unfolds as a sprawling urban panorama that alternates between the city's squalid criminal underworld and its affluent quarters, tracing interlaced episodes of theft, violence, intrigue, and moral rescue. Multiple storylines introduce marginalized figures, hardened criminals, and members of high society whose secret ties, disguises, and encounters expose social injustice and corruption. Episodes range from brutal tavern scenes and police investigations to acts of compassion and revelation, progressively moving the reader from the depths of destitution toward moments of purification and restored order.

IX

Les trois étages.

—La fin de l'histoire, la voilà, reprit Mme Pipelet. Je dégringole retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la portière du n° 19 et l'écaillère qui perche à la porte du rogomiste; je leur raconte, comme quoi le commandant m'avait appelée son ange et m'avait pris la taille. En voilà des rires! et Alfred, quoiqu'il soit bien mélan... oui, mélancolique, comme il appelle ça, quoiqu'il soit bien mélancolique depuis les traits de ce monstre de Cabrion.

Rodolphe regarda la portière avec étonnement.

—Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez cela. Enfin tant il y a qu'Alfred, malgré sa mélancolie, se met à m'appeler son ange. À ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour s'en aller; mais comme il nous entendait rire, il n'ose plus descendre, de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'empêcher de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voilà l'écaillère qui, de sa grosse voix, se met à crier: «Pipelet, tu viens bien tard, mon ange!» Là-dessus le commandant rentre chez lui et ferme sa porte avec un bruit affreux, en vrai rageur qu'il est, car cet homme-là doit être rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il a ouvert plus de dix fois sa porte pour écouter s'il y avait toujours du monde à la loge. Il y en avait toujours, nous ne bougions pas. À la fin, voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris son parti, est descendu quatre à quatre, m'a jeté sa clef sans rien dire, et s'est ensauvé tout furieux au milieu de nos éclats de rire, et pendant que l'écaillère disait encore: «Tu viens bien tard, mon ange!»

—Mais vous vous exposiez à ce que le commandant ne vous employât plus.

—Ah bien! oui! Il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons où demeure sa margot; et s'il nous disait quelque chose nous le menacerions d'éventer la mèche. Et puis, pour ses mauvais douze francs, qui est-ce qui se chargerait de son ménage! Une femme du dehors? Nous lui rendrions la vie trop dure, à celle-là. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur, croiriez-vous qu'il a eu la petitesse de regarder à son bois, et d'éplucher le nombre de bûches qu'on a dû brûler en l'attendant? C'est quelque parvenu, bien sûr, quelque rien du tout enrichi. Ça vous a une tête de seigneur et un corps de gueux; ça dépense par ci, ça lésine par là. Je ne lui veux pas d'autre mal; mais ça m'amuse drôlement que sa particulière le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la même chose. Je vas prévenir l'écaillère qui était ici l'autre fois; ça nous amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une brunette ou une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieur, quand on songe qu'il y a un benêt de mari là-dessous! C'est joliment farce, n'est-ce pas? Mais ça le regarde, ce pauvre cher homme. Enfin demain nous verrons la petite dame; et, malgré son voile, il faudra bien qu'elle baisse joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle couleur sont ses yeux. En voilà encore une double de pas honteuse! comme on dit dans mon pays; ça vient chez un homme, et ça fait la frime d'avoir peur. Mais pardon, excuse, que je retire ma marmite de dessus le feu; elle a fini de chanter: C'est que le fricot demande à être mangé. C'est du gras-double, ça va égayer tant soit peu Alfred, car, comme il le dit lui-même: pour du gras-double il trahirait la France... sa belle France!... ce vieux chéri.

Pendant que Mme Pipelet s'occupait de ce détail ménager, Rodolphe se livrait à de tristes réflexions.

La femme dont il s'agissait (que ce fût ou non la marquise d'Harville) avait sans doute hésité, longtemps combattu avant d'accorder un premier et un second rendez-vous; puis, effrayée des suites de son imprudence, un remords salutaire l'avait probablement empêchée d'accomplir cette dangereuse promesse.

Enfin, cédant à un irrésistible entraînement, elle arrive éplorée, agitée de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au moment de se perdre à jamais, la voix du devoir se fait entendre: elle échappe encore une fois au déshonneur.

Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger!

Rodolphe connaissait le monde et le cœur humain; il préjugea presque sûrement le caractère du commandant d'après quelques traits ébauchés par la portière avec une naïveté grossière.

N'était-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanité de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue militaire; un homme assez dénué de tact pour ne pas s'envelopper du plus profond incognito, afin d'entourer d'un mystère impénétrable les coupables démarches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme enfin si sot et si ladre qu'il ne comprenait pas que, pour ménager quelques louis, il exposait sa maîtresse aux insolentes et ignobles railleries des gens de cette maison!

Ainsi, le lendemain, poussée par une fatale influence, mais sentant l'immensité de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discrétion, dans l'honneur de l'homme à qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse jeune femme viendrait à ce rendez-vous, palpitante, éperdue; et il lui faudrait supporter les regards curieux et effrontés de quelques misérables, peut-être entendre leurs plaisanteries immondes.

Quelle honte! Quelle leçon! Quel réveil pour une femme égarée, qui jusqu'alors n'aurait vécu que des plus charmantes, des plus poétiques illusions de l'amour!

Et l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de périls, sera-t-il au moins touché des déchirantes anxiétés qu'il cause?

Non...

Pauvre femme! La passion l'aveugle et la jette une dernière fois au bord de l'abîme. Un courageux effort de vertu la sauve encore. Que ressentira cet homme à la pensée de cette lutte douloureuse et sainte?

Il ressentira du dépit, de la colère, de la rage, en songeant qu'il s'est dérangé trois fois pour rien, et que sa sotte fatuité est gravement compromise... aux yeux de son portier...

Enfin, dernier trait d'insigne et grossière maladresse: cet homme parle de telle sorte, s'habille de telle sorte pour cette première entrevue, qu'il doit faire mourir de confusion et de honte une femme déjà écrasée sous le poids de la confusion et de la honte!

«Oh! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui m'est inconnue, je l'espère) avait pu entendre dans quels termes hideux on parlait d'une démarche coupable sans doute, mais qui lui coûtait tant d'amour, tant de larmes, tant de terreurs, tant de remords!»

Et puis, en songeant que la marquise d'Harville pouvait être la triste héroïne de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration, par quelle fatalité M. d'Harville, jeune, spirituel, dévoué, généreux et surtout tendrement épris de sa femme, pouvait être sacrifié à un autre nécessairement niais, avare, égoïste et ridicule. La marquise s'était-elle donc seulement éprise de la figure de cet homme, que l'on disait très-beau?

Rodolphe connaissait cependant Mme d'Harville pour une femme de cœur, d'esprit et de goût, d'un caractère plein d'élévation; jamais le moindre propos n'avait effleuré sa réputation. Où avait-elle connu cet homme? Rodolphe la voyait assez fréquemment, et il ne se souvenait pas d'avoir rencontré personne à l'hôtel d'Harville qui lui rappelât le commandant. Après de mûres réflexions, il finit presque par se persuader qu'il ne s'agissait pas de la marquise.

Mme Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien avec Rodolphe.

—Qui habite le second? demanda-t-il à la portière.

—C'est la mère Burette, une fière femme pour les cartes. Elle lit dans votre main comme dans un livre. Il y a des personnes très-comme il faut qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure... et elle gagne plus d'argent qu'elle n'est grosse. Et pourtant ce n'est qu'un de ses métiers, d'être devineresse.

—Que fait-elle donc encore?

—Elle tient comme qui dirait un petit mont[87] bourgeois.

—Comment!

—Je vous dis ça parce que vous êtes jeune homme, et que ça ne peut que vous fortifier dans l'idée de devenir notre locataire.

—Pourquoi donc?

—Une supposition: nous voilà bientôt dans les jours gras, la saison où poussent les pierrettes et les débardeurs, les turcs et les sauvages; dans cette saison-là les plus calés sont quelquefois gênés... Eh bien! c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu d'être obligé de courir chez ma tante, où c'est bien plus humiliant, car on y va au vu et au su de tout le gouvernement.

—Chez votre tante? Elle prête donc sur gages?

—Comment, vous ne savez pas?... Allez donc, allez donc, farceur... Vous faites l'innocent à votre âge!

—Je fais l'innocent! En quoi, madame Pipelet?

—En me demandant si c'est ma tante qui prête sur gages.

—Parce que...

—Parce que tous les jeunes gens en âge de raison savent qu'aller mettre quelque chose au mont de piété ça se dit aller chez ma tante.

—Ah! je comprends... la locataire du second prête aussi sur gages?

—Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu'elle prête sur gages, et moins cher qu'au grand mont... Et puis, c'est pas embrouillé du tout; on n'est pas embarrassé d'un tas de paperasses, de reconnaissances, de chiffres... du tout, du tout. Une supposition: on apporte à la mère Burette une chemise qui vaut trois francs: elle vous prête dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vingt, sinon elle garde la chemise. Comme c'est simple, hein? Toujours des comptes ronds! Un enfant comprendrait ça.

—C'est fort clair, en effet; mais je croyais qu'il était défendu de prêter ainsi sur gages.

—Ah! ah! ah! s'écria Mme Pipelet en riant aux éclats, vous sortez donc de votre village, jeune homme?... Pardon, je vous parle comme si je serais votre mère et que vous seriez mon enfant.

—Vous êtes bien bonne.

—Sans doute que c'est défendu de prêter sur gages; mais, si on ne faisait que ce qui est permis, dites donc, on resterait joliment souvent les bras croisés. La mère Burette n'écrit pas, ne donne pas de reçu, il n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque de la police. C'est joliment drôle, allez, les bazards qu'on voit porter chez elle. Vous ne croiriez pas sur quoi elle prête quelquefois? Je l'ai vue prêter sur un perroquet gris qui jurait bien comme un possédé, le gredin.

—Sur un perroquet? Mais quelle valeur?...

—Attendez donc... il était connu: c'était le perroquet de la veuve d'un facteur qui demeure ici près, rue Sainte-Avoye, Mme d'Herbelot; on savait qu'elle tenait autant à son perroquet qu'à sa peau; la mère Burette lui a dit: «Je vous prête dix francs sur votre bête; mais si dans huit jours, à midi, je n'ai pas mes vingt francs...»

—Ses dix francs.

—Avec les intérêts ça faisait juste vingt francs; toujours des comptes ronds. «Si je n'ai pas mes vingt francs et les frais de nourriture, je donne à Jacquot une petite salade de persil, assaisonnée de l'arsenic.» Elle connaissait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-là, la mère Burette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et Mme d'Herbelot a remporté sa vilaine bête, qui perforait toute la journée des F., des S. et des B., que ça en faisait rougir Alfred, qui est très-bégueule. C'est tout simple, son père était curé... dans la Révolution, vous savez... il y a des curés qui ont épousé des religieuses.

—Et la mère Burette n'a pas d'autre métier, je suppose?

—Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez. Pourtant, je ne sais pas trop ce que c'est qu'une espèce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans une petite chambre où personne n'entre, excepté M. Bras-Rouge et une vieille borgnesse qu'on appelle la Chouette.

Rodolphe regarda la portière avec étonnement.

Celle-ci, en interprétant la surprise de son futur locataire, lui dit:

—C'est un drôle de nom, n'est-ce pas, la Chouette?

—Oui... et cette femme vient souvent ici?

—Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avant-hier nous l'avons vue; elle boitait un peu.

—Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne aventure?

—Voilà ce que je ne sais pas; du moins, quant à la manigance de la petite chambre dont je vous parle, où la Chouette entre seule avec M. Bras-Rouge et la mère Burette, j'ai seulement remarqué que ces jours-là la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge un paquet sous son manteau, et qu'ils ne remportent jamais rien.

—Et ces paquets, que contiennent-ils?

—Je n'en sais rien de rien, sinon qu'ils font avec ça une ratatouille du diable; car on sent comme une odeur de soufre, de charbon et d'étain fondu en passant sur l'escalier; et puis on les entend souffler, souffler, souffler... comme des forgerons. Bien sûr que la mère Burette manigance par rapport à la bonne aventure ou à la magie... du moins c'est ce que m'a dit M. César Bradamanti, le locataire du troisième. Voilà un particulier que ce M. César! Quand je dis un particulier, c'est un Italien, quoiqu'il parle français aussi bien que vous et moi, sauf qu'il a beaucoup d'accent; mais c'est égal, voilà un savant! Et qui connaît les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de l'argent, mais pour l'honneur. Oui, monsieur, pour le pur honneur. Vous auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-même à qui veut l'entendre, il vous arracherait les cinq premières pour rien, il ne vous ferait jamais payer que la sixième. Ça n'est pas sa faute si vous n'avez que la sixième.

—C'est généreux!

—Il vend par là-dessus une eau très-bonne qui empêche les cheveux de tomber, guérit les maux d'yeux, les cors aux pieds, les faiblesses d'estomac, et détruit les rats sans arsenic.

—Cette même eau guérit les faiblesses d'estomac?...

—Cette même eau.

—Elle détruit aussi les rats?

—Sans en manquer un, parce que ce qui est très-sain à l'homme est très-malsain aux animaux.

—C'est juste, madame Pipelet, je n'avais pas songé à cela.

—Et la preuve que c'est une très-bonne eau, c'est qu'elle est faite avec des simples que M. César a récoltés dans les montagnes du Liban, du côté de chez les espèces d'Américains d'où il a aussi amené son cheval qui a l'air d'un tigre; il est tout blanc, picoté de taches baies. Tenez, quand M. César Bradamanti est monté sur sa bête avec son habit rouge à revers jaunes et son chapeau à plumet, on payerait pour le voir; car, parlant par respect, il ressemble à Judas Iscariote avec sa grande barbe rousse. Depuis un mois il a engagé le fils à M. Bras-Rouge, le petit Tortillard, qu'il a habillé comme qui dirait en troubadour, avec une toque noire, une collerette et une jaquette abricot; il bat du tambour à l'entour de M. César pour attirer les pratiques, sans compter que le petit soigne le cheval tigré du dentiste.

—Il me semble que le fils de votre principal locataire remplit là un emploi bien modeste.

—Son père dit qu'il veut lui faire manger de la vache enragée, à cet enfant; que sans ça il finirait sur un échafaud. Au fait, c'est bien le plus malin singe... et méchant, il a fait plus d'un tour à ce pauvre M. César Bradamanti, qui est la crème des honnêtes gens. Vu qu'il a guéri Alfred d'un rhumatisme, nous le portons dans notre cœur. Eh bien! monsieur, il y a des gens assez dénaturés pour... mais non, ça fait dresser les cheveux sur la tête. Alfred dit que si c'était vrai il y aurait cas de galères.

—Mais encore?

—Ah! je n'ose pas, je n'oserai jamais.

—N'en parlons plus.

—C'est que... foi d'honnête femme, dire ça à un jeune homme...

—N'en parlons plus, madame Pipelet.

—Au fait, comme vous serez notre locataire, il vaut mieux que vous soyez prévenu que c'est des mensonges. Vous êtes, n'est-ce pas, en position de faire amitié et société avec M. Bradamanti; si vous aviez cru à ces bruits-là, ça vous aurait peut-être dégoûté de sa connaissance.

—Parlez, je vous écoute.

—On dit que quand... des fois une jeune fille a fait une sottise... vous comprenez... n'est-ce pas? et qu'elle en craint les suites...

—Eh bien?

—Tenez, voilà que je n'ose plus...

—Mais encore?

—Non; d'ailleurs, c'est des bêtises...

—Dites toujours.

—Des mensonges.

—Dites toujours.

—C'est des mauvaises langues.

—Mais encore?

—Des gens qui sont jaloux du cheval tigré de M. César.

—À la bonne heure; mais enfin que disent-ils?

—Ça me fait honte.

—Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a fait une faute et le charlatan?

—Je ne dis pas que ça soit vrai!

—Mais au nom du ciel, quoi donc? s'écria Rodolphe, impatienté des réticences bizarres de Mme Pipelet.

—Écoutez, jeune homme, reprit la portière d'un air solennel, vous me jurez sur l'honneur de ne jamais répéter ça à personne.

—Quand je saurai ce que c'est, je vous ferai, oui ou non, ce serment.

—Si je vous dis ça, ce n'est pas à cause des six francs que vous m'avez promis, ni à cause du cassis...

—Bien, bien.

—C'est à cause de la confiance que vous m'inspirez.

—Soit.

—Et pour servir ce pauvre M. César Bradamanti en le disculpant.

—Votre intention est excellente, je n'en doute pas; eh bien?

—On dit donc... mais que ça ne sorte pas de la loge, au moins.

—Certainement; l'on dit donc...

—Allons, voilà que je n'ose plus encore une fois. Mais, tenez, je vas vous dire ça à l'oreille, ça me fera moins d'effet... Dites donc, comme je suis enfant, hein?

Et la vieille murmura tout bas quelques mots à Rodolphe, qui tressaillit d'épouvante.

—Oh! mais c'est affreux! s'écria-t-il en se levant par un mouvement machinal, et regardant autour de lui presque avec terreur, comme si cette maison eût été maudite. Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il à demi-voix dans une stupeur douloureuse, de si abominables crimes sont-ils donc possibles! Et cette hideuse vieille qui est presque indifférente à l'horrible révélation qu'elle vient de me faire!

La portière n'entendit pas Rodolphe et reprit en continuant de s'occuper de son ménage:

—N'est-ce pas que c'est un tas de mauvaises langues? Comment! Un homme qui a guéri Alfred d'un rhumatisme, un homme qui a ramené un cheval tigré du Liban, un homme qui vous propose de vous arracher cinq dents gratis sur six, un homme qui a des certificats de toute l'Europe, et qui paye son terme rubis sur l'ongle. Ah bien! oui... plutôt la mort que de croire ça!

Pendant que Mme Pipelet manifestait son indignation contre les calomniateurs, Rodolphe se rappelait la lettre adressée à ce charlatan, lettre écrite sur gros papier, d'une écriture contrefaite et à moitié effacée par les traces d'une larme.

Dans cette larme, dans cette lettre mystérieuse adressée à cet homme, Rodolphe vit un drame...

Un terrible drame.

Un pressentiment involontaire lui disait que les bruits atroces qui couraient sur l'Italien étaient fondés.

—Tenez, voilà Alfred, s'écria la portière; il vous dira comme moi que c'est des méchantes langues qui accusent d'horreurs ce pauvre M. César Bradamanti, qui l'a guéri d'un rhumatisme.


X

Monsieur Pipelet.

Nous rappellerons au lecteur que ces faits se passaient en 1838.

M. Pipelet entra dans la loge d'un air grave, magistral; il avait soixante ans environ, un nez énorme, un embonpoint respectable, une grosse figure taillée et enluminée à la façon des bonshommes casse-noisettes de Nuremberg. Ce masque étrange était coiffé d'un chapeau tromblon à larges bords, roussi de vétusté.

Alfred, qui ne quittait pas plus ce chapeau que sa femme ne quittait sa perruque fantastique, se prélassait dans un vieil habit vert à basques immenses, aux revers pour ainsi dire plombés de souillures, tant ils paraissaient çà et là d'un gris luisant. Malgré son chapeau tromblon et son habit vert, qui n'étaient pas sans un certain cérémonial, M. Pipelet n'avait pas déposé le modeste emblème de son métier: un tablier de cuir dessinait son triangle fauve sur un long gilet diapré d'autant de couleurs que la courtepointe arlequin de Mme Pipelet.

Le salut que le portier fit à Rodolphe ne manqua pas d'une certaine affabilité; mais, hélas! le sourire de cet homme était bien amer.

On y lisait l'expression d'une profonde mélancolie, ainsi que Mme Pipelet l'avait dit à Rodolphe.

—Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le cabinet du quatrième, dit Mme Pipelet en présentant Rodolphe à Alfred, et nous t'avons attendu pour boire un verre de cassis qu'il a fait venir.

Cette attention délicate mit à l'instant M. Pipelet en confiance avec Rodolphe; le portier porta la main au rebord antérieur de son chapeau et dit d'une voix de basse digne d'un chantre de cathédrale:

—Nous vous satisferons, monsieur, comme portiers, de même que vous nous satisferez comme locataire; qui se ressemble s'assemble.

Puis, s'interrompant, M. Pipelet dit à Rodolphe avec anxiété:

—À moins pourtant, monsieur, que vous ne soyez peintre.

—Non, je suis commis marchand.

—Alors, monsieur, à vous rendre mes humbles devoirs. Je félicite la nature de ne pas vous avoir fait naître l'égal de ces monstres d'artistes!

—Les artistes... des monstres? demanda Rodolphe.

M. Pipelet, au lieu de répondre, leva ses deux mains au plafond de sa loge et fit entendre une sorte de gémissement courroucé.

—C'est les peintres qui ont empoisonné la vie d'Alfred. C'est eux qui lui ont fait la mélancolie dont je vous parlais, dit tout bas Mme Pipelet à Rodolphe. Puis elle reprit plus haut et d'un ton caressant: Allons, Alfred, sois raisonnable, ne pense pas à ce polisson-là... tu vas te faire du mal, tu ne pourras pas dîner.

—Non, j'aurai du courage et de la raison, répondit M. Pipelet avec une dignité triste et résignée. Il m'a fait bien du mal: il a été mon persécuteur, mon bourreau, pendant bien longtemps; mais maintenant je le méprise. Les peintres, ajouta-t-il en se tournant vers Rodolphe, ah! monsieur, c'est la peste d'une maison, c'est son bacchanal, c'est sa ruine.

—Vous avez logé un peintre?

—Hélas! oui, monsieur, nous en avons logé un! dit M. Pipelet avec amertume, un peintre qui s'appelait Cabrion, encore!

À ce souvenir, malgré son apparente modération, le portier ferma convulsivement les poings.

—Était-ce le dernier locataire qui a occupé la chambre que je viens louer? demanda Rodolphe.

—Non, non, le dernier locataire était un brave, un digne jeune homme, nommé M. Germain; mais avant lui c'était Cabrion. Ah! monsieur, depuis son départ, ce Cabrion a manqué me rendre fou, hébété.

—L'auriez-vous regretté à ce point? demanda Rodolphe.

—Cabrion, regretté! reprit le portier avec stupeur; regretter Cabrion! Mais figurez-vous donc, monsieur, que M. Bras-Rouge lui a payé deux termes pour le faire déguerpir d'ici; car on avait été assez malheureux pour lui faire un bail. Quel garnement! Vous n'avez pas une idée, monsieur, des horribles tours qu'il nous a joués à nous et aux locataires. Pour ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un instrument à vent dont il n'ait fait bassement son complice pour démoraliser les locataires! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse jusqu'au serpent, monsieur! Il a abusé de tout, poussant la vilenie jusqu'à jouer faux, et exprès, la même note pendant des heures entières. C'était à en devenir fou. On a fait plus de vingt pétitions au principal locataire, M. Bras-Rouge, pour qu'il chassât ce gueux-là. Enfin, monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est drôle, n'est-ce pas? un locataire à qui on paye deux termes; mais on lui en aurait payé trois pour s'en dépêtrer. Il part... Vous croyez peut-être que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain, à onze heures du soir, j'étais couché. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient à la loge. «Bonsoir portier, dit une voix, voulez-vous me donner une mèche de vos cheveux, s'il vous plaît?» Mon épouse me dit «C'est quelqu'un qui se trompe de porte!» Et je réponds à l'inconnu: «Ce n'est pas ici; voyez à côté.—Pourtant c'est bien ici le n° 17? Le portier s'appelle bien Pipelet? reprend la voix.—Oui, que je dis, je m'appelle bien Pipelet.—Eh bien: Pipelet mon ami, je viens vous demander une mèche de vos cheveux pour Cabrion; c'est son idée, il y tient, il en veut.»

M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la tête et en se croisant les bras dans une attitude sculpturale.

—Vous comprenez, monsieur? C'est à moi, son ennemi mortel, à moi qu'il avait abreuvé d'outrages, qu'il venait impudemment demander une mèche de mes cheveux, une faveur que les dames refusent même quelquefois à leur bien-aimé!

—Encore si ce Cabrion avait été bon locataire comme M. Germain! reprit Rodolphe avec un sang-froid imperturbable.

—Eût-il été bon locataire, je ne lui aurais pas davantage accordé cette mèche, dit majestueusement l'homme au chapeau tromblon; ce n'est ni dans mes principes ni dans mes habitudes; mais je me serais fait un devoir, une loi, de la lui refuser poliment.

—Ce n'est pas tout, reprit la portière; figurez-vous, monsieur, que depuis ce jour-là, le matin, le soir, la nuit, à toute heure, cet affreux Cabrion avait déchaîné une nuée de rapins qui venaient ici l'un après l'autre demander à Alfred une mèche de ses cheveux, toujours pour Cabrion!

—Et vous pensez si j'ai cédé! dit M. Pipelet d'un air déterminé, on m'aurait plutôt traîné à l'échafaud, monsieur! Après trois ou quatre mois d'opiniâtreté de leur part, de résistance de la mienne, mon énergie a triomphé de l'acharnement de ces misérables. Ils ont vu qu'ils s'attaquaient à une barre de fer, et ils ont été bien forcés de renoncer à leurs insolentes prétentions. Mais c'est égal, monsieur, j'ai été frappé là. (Alfred porta la main à son cœur.) J'aurais eu commis des crimes affreux que je n'aurais pas eu un sommeil plus bourrelé. À chaque instant je me réveillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce damné Cabrion. Je me défiais de tout le monde: dans chacun je supposais un ennemi; je perdais mon aménité. Je ne pouvais voir une figure étrangère se présenter au carreau de la loge sans frémir en pensant que c'était peut-être quelqu'un de la bande à Cabrion. Et même encore maintenant, monsieur, je suis soupçonneux, renfrogné, sombre, épilogueur comme un malfaiteur... je crains d'épanouir mon âme à la moindre nouvelle connaissance, de peur d'y voir surgir quelques-uns de la bande à Cabrion; je n'ai de goût à rien.

Ici Mme Pipelet porta son index à son œil gauche, comme pour essuyer une larme, et fit un signe de tête affirmatif.

Alfred continua d'un ton de plus en plus lamentable:

—Enfin je me recroqueville sur moi-même, et c'est ainsi que je vois couler le fleuve de la vie. Avais-je tort, monsieur de vous dire que cet infernal Cabrion avait empoisonné mon existence?

Et M. Pipelet, poussant un profond soupir, inclina son chapeau tromblon sous le poids de cette immense infortune.

—Je conçois maintenant que vous n'aimiez pas les peintres, dit Rodolphe; mais du moins ce M. Germain dont vous parlez vous a dédommagé de M. Cabrion!

—Oh! oui, monsieur; voilà un bon et digne jeune homme, franc comme l'or, serviable et pas fier, et gai, mais d'une bonne gaieté qui ne faisait de mal à personne, au lieu d'être insolent et goguenard comme ce Cabrion que Dieu confonde!

—Allons, calmez-vous, mon cher monsieur Pipelet, ne prononcez pas ce nom-là. Et maintenant quel est le propriétaire assez heureux pour posséder M. Germain, cette perle des locataires?

—Ni vu ni connu... personne ne sait ni ne saura où demeure à cette heure M. Germain. Quand je dis personne... excepté Mlle Rigolette.

—Et qu'est-ce que Mlle Rigolette? demanda Rodolphe.

—Une petite ouvrière, l'autre locataire du quatrième, reprit Mme Pipelet. Voilà une autre perle, payant son terme d'avance, et si proprette dans sa chambrette, et si gentille pour tout le monde, et si gaie... Un véritable oiseau du bon Dieu, pour être avenante et joyeuse! Avec ça travailleuse comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu'à ses deux francs par jour, mais dame avec bien du mal!

—Mais comment Mlle Rigolette est-elle la seule qui sache la demeure de M. Germain?

—Quand il a quitté la maison, reprit Mme Pipelet, il nous a dit: «Je n'attends pas de lettres; mais, si par hasard il m'en arrivait, vous les remettriez à Mlle Rigolette.» Et en ça elle était digne de sa confiance, quand même la lettre serait chargée; n'est-ce pas, Alfred?

—Le fait est qu'il n'y aurait rien à dire sur le compte de Mlle Rigolette, dit sévèrement le portier, si elle n'avait pas eu la faiblesse de se laisser cajoler par cet infâme Cabrion.

—Pour ce qui est de ça, Alfred, reprit la portière, tu sais bien que ce n'est pas la faute de Mlle Rigolette, ça tient au local; car ç'a été tout de même avec le commis voyageur qui occupait la chambre avant Cabrion, comme après ce méchant peintre ç'a été M. Germain qui la cajolait; encore une fois, ça ne peut être autrement, ça tient au local.

—Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que je veux louer font nécessairement la cour à Mlle Rigolette?

—Nécessairement, monsieur; vous allez comprendre ça. On est voisin avec Mlle Rigolette, les deux chambres se touchent; eh bien! entre jeunesse... c'est une lumière à allumer, un peu de braise à emprunter, ou bien de l'eau. Oh! quant à l'eau, on est sûr d'en trouver chez Mlle Rigolette, elle n'en manque jamais: c'est son luxe, c'est un vrai petit canard. Dès qu'elle a un moment, elle est tout de suite à laver ses carreaux, son foyer. Aussi c'est toujours si propre chez elle!... vous verrez ça.

—Ainsi M. Germain, eu égard à la localité, a donc été, comme vous dites, bon voisin avec Mlle Rigolette?

—Oui, monsieur, et c'est le cas de dire qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient plaisir à voir descendre les escaliers le dimanche, le seul jour de congé à ces pauvres enfants! elle bien attifée d'un joli bonnet et d'une jolie robe à vingt-cinq sous l'aune, qu'elle se fait elle-même, mais qui lui allait comme à une petite reine; lui, mis en vrai muscadin!

—Et M. Germain n'a plus revu Mlle Rigolette depuis qu'il a quitté cette maison?

—Non, monsieur, à moins que ça ne soit le dimanche, car les autres jours Mlle Rigolette n'a pas le temps de penser aux amoureux, allez! Elle se lève à cinq ou six heures, et travaille jusqu'à dix ou quelquefois onze heures du soir; elle ne quitte jamais sa chambre, excepté le matin pour aller acheter la provision pour elle et ses deux serins, et à eux trois ils ne mangent guère, allez! Qu'est-ce qu'il leur faut? Deux sous de lait, un peu de pain, du mouron, de la salade, du millet, et de la belle eau claire; ce qui ne les empêche pas de babiller et de gazouiller tous les trois, la petite et ses deux oiseaux, que c'est une bénédiction!... Avec ça, bonne et charitable en ce qu'elle peut, c'est-à-dire de son temps de sommeil et de ses soins, car, en travaillant quelquefois plus de douze heures par jour, c'est tout juste si elle gagne de quoi vivre... Tenez, ces malheureux des mansardes, que M. Bras-Rouge va mettre sur le pavé pas plus tard que dans trois ou quatre jours, Mlle Rigolette et M. Germain ont veillé leurs enfants pendant plusieurs nuits!

—Il y a donc une famille malheureuse ici?

—Malheureuse, monsieur! Dieu de Dieu! Je le crois bien. Cinq enfants en bas âge, la mère au lit, presque mourante, la grand'mère idiote; et pour nourrir tout ça un homme qui ne mange pas du pain tout son soûl en trimant comme un nègre; car c'est un fameux ouvrier! Trois heures de sommeil sur vingt-quatre, voilà tout ce qu'il prend, et encore quel sommeil!... quand on est réveillé par des enfants qui crient: «Du pain!» par une femme malade qui gémit sur sa paillasse, ou par la vieille idiote qui se met quelquefois à rugir comme une louve... de faim aussi, car elle n'a pas plus de raison qu'une bête. Quand elle a trop envie de manger, on l'entend des escaliers, elle hurle.

—Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe; et personne ne les secourt?

—Dame! monsieur, on fait ce qu'on peut entre pauvres gens. Depuis que le commandant me donne ses douze francs par mois pour faire son ménage, je mets le pot-au-feu une fois la semaine, et ces malheureux d'en haut ont du bouillon. Mlle Rigolette prend sur ses nuits, et dame! ça lui coûte toujours de l'éclairage, pour faire, avec des rognures d'étoffes, des brassières et des béguins aux petits... Ce pauvre M. Germain, qu'était pas bien calé non plus, faisait semblant de recevoir de temps en temps quelques bonnes bouteilles de vin de chez lui, et Morel (c'est le nom de l'ouvrier) buvait un ou deux fameux coups qui le réchauffaient et lui mettaient pour un moment du cœur au ventre.

—Et le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gens?

—M. Bradamanti? dit le portier; il m'a guéri de mon rhumatisme, c'est vrai, je le vénère; mais dès ce jour-là j'ai dit à mon épouse: «Anastasie, M. Bradamanti...» Hum! hum! te l'ai-je dit, Anastasie?

—C'est vrai, tu me l'as dit, mais il aime à rire, cet homme! Du moins à sa manière, car il ne desserre pas les dents pour cela.

—Qu'a-t-il donc fait?

—Voilà, monsieur. Quand je lui ai parlé de la misère des Morel, à propos de ce qu'il se plaignait que la vieille idiote avait hurlé de faim toute la nuit, et que lui, ça l'avait empêché de dormir, il m'a dit: «Puisqu'ils sont si malheureux, s'ils ont des dents à arracher, je ne leur ferai pas même payer la sixième, et je leur donnerai une bouteille de mon eau à moitié prix.»

—Eh bien! s'écria M. Pipelet, quoiqu'il m'ait guéri de mon rhumatisme, je maintiens que c'est une plaisanterie indécente. Mais il n'en fait jamais d'autres... et encore si elles n'étaient qu'indécentes!

—Songe donc, Alfred, qu'il est italien, et que c'est peut-être la manière de plaisanter chez eux.

—Décidément, madame Pipelet, dit Rodolphe, j'ai mauvaise opinion de cet homme, et je ne ferai pas, comme vous dites, ni amitié ni société avec lui... Et la prêteuse sur gages a-t-elle été plus charitable?

—Hum! dans le prix de M. Bradamanti, dit la portière: elle leur a prêté sur leurs pauvres hardes... Tout y a passé, jusqu'à leur dernier matelas... C'est pas l'embarras, ils n'en ont jamais eu que deux.

—Et maintenant elle ne les aide pas?

—La mère Burette? Ah bien! oui; elle est aussi chiche dans son espèce que son amoureux dans la sienne; car, dites donc, M. Bras-Rouge et la mère Burette..., ajouta la portière avec un clignement d'yeux et un hochement de tête extraordinairement malicieux.

—Vraiment! dit Rodolphe.

—Je crois bien... à mort!... Et allez donc! Les étés de la Saint-Martin sont aussi chauds que les autres, n'est-ce pas, vieux chéri?

M. Pipelet, pour toute réponse, agita mélancoliquement son chapeau tromblon.

Depuis que Mme Pipelet avait fait montre d'un sentiment de charité à l'égard des malheureux des mansardes, elle semblait moins repoussante à Rodolphe.

—Et quel est l'état de ce pauvre ouvrier?

—Lapidaire en faux; il travaille à la pièce, et tant, tant qu'il s'est contrefait à ce métier-là; vous le verrez... Après tout, un homme est un homme, et il ne peut que ce qu'il peut, n'est-ce pas? Et, quand il faut donner la pâtée à une famille de sept personnes, sans se compter, il y a du tirage! Et encore sa fille aînée l'aide de ce qu'elle peut, et ça n'est guère.

—Et quel âge a cette fille?

—Dix-sept ans, et belle, belle... comme le jour; elle est servante chez un vieux grigou, riche à acheter Paris, un notaire, M. Jacques Ferrand.

—M. Jacques Ferrand? dit Rodolphe étonné de cette nouvelle rencontre, car c'était chez ce notaire, ou du moins près de sa gouvernante, qu'il devait prendre les renseignements relatifs à la Goualeuse. M. Jacques Ferrand qui demeure rue du Sentier? reprit-il.

—Juste!... Vous le connaissez?

—Il est notaire de la maison de commerce à laquelle j'appartiens.

—Eh bien! alors vous devez savoir que c'est un fameux fesse-mathieu, mais, faut être juste, honnête et dévot... tous les dimanches à la messe et à vêpres, faisant ses pâques et allant à confesse; s'il fricote, ne fricotant jamais qu'avec des prêtres, buvant l'eau bénite, dévorant le pain bénit... un saint homme, quoi! La caisse d'épargne des petites gens qui placent leurs économies chez lui! Mais dame! avare et dur à cuire pour les autres comme pour lui-même. Voilà dix-huit mois que cette pauvre Louise, la fille du lapidaire, est servante chez lui. C'est un agneau pour la douceur, un cheval pour le travail. Elle fait tout là, et dix-huit francs de gages, ni plus ni moins; elle garde six francs par mois, pour s'entretenir, et donne le reste à sa famille: c'est toujours ça; mais quand il faut que sept personnes rongent là-dessus!...

—Mais le travail du père, s'il est laborieux?

—S'il est laborieux! C'est un homme qui de sa vie n'a été bu; c'est rangé, c'est doux comme un Jésus; ça ne demanderait au bon Dieu pour toute récompense que de faire durer les jours quarante-huit heures, pour pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.

—Son travail lui rapporte donc bien peu!

—Il a été alité pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arriéré; sa femme s'est abîmé la santé en le soignant, et à cette heure elle est moribonde; c'est pendant ces trois mois qu'il a fallu vivre avec les douze francs de Louise, et avec ce qu'ils ont emprunté sur gages à la mère Burette, et aussi quelques écus que lui a prêtés la courtière en pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personnes! J'en reviens toujours là, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne parlons pas de ça, voilà notre dîner cuit, et, rien que de penser à leur mansarde, ça me tourne l'estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en débarrasser la maison. Quand je dis heureusement, ça n'est pas par méchanceté, au moins. Mais, puisqu'il faut qu'ils soient malheureux, ces pauvres Morel, et que nous n'y pouvons rien, autant qu'ils aillent être malheureux ailleurs. C'est un crève-cœur de moins.

—Mais, si on les chasse d'ici, où iront-ils?

—Dame! je ne sais pas, moi.

—Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?

—S'il n'était pas obligé de soigner sa mère, sa femme et les enfants, il gagnerait bien quatre à cinq francs, parce qu'il s'acharne; mais, comme il perd les trois quarts de son temps à faire le ménage, c'est au plus s'il gagne quarante sous.

—En effet, c'est bien peu. Pauvres gens!

—Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de pauvres gens, que, puisqu'on n'y peut rien, il faut bien s'en consoler, n'est-ce pas, Alfred? Mais, à propos de consoler, et le cassis, nous ne lui disons rien?

—Franchement, madame Pipelet, ce que vous m'avez raconté là m'a serré le cœur; vous boirez à ma santé avec M. Pipelet.

—Vous êtes bien honnête, monsieur, dit le portier; mais voulez-vous toujours voir la chambre d'en haut?

—Volontiers; si elle me convient, je vous donnerai le denier à Dieu.

Le portier sortit de son antre. Rodolphe le suivit.


XI

Les quatre étages.

L'escalier sombre, humide, paraissait encore plus obscur par cette triste journée d'hiver.

L'entrée de chacun des appartements de cette maison offrait pour ainsi dire à l'œil de l'observateur une physionomie particulière.

Ainsi la porte du logis qui servait de petite maison au commandant était fraîchement peinte d'une couleur brune veinée imitant le palissandre; un bouton de cuivre doré étincelait à la serrure, et un beau cordon de sonnette à houppe de soie rouge contrastait avec la sordide vétusté des murailles.

La porte du second étage, habité par la devineresse, prêteuse sur gages, présentait un aspect plus singulier: un hibou empaillé, oiseau suprêmement symbolique et cabalistique, était cloué par les pattes et par les ailes au-dessus du chambranle; un petit guichet, grillagé de fil de fer, permettait d'examiner les visiteurs avant d'ouvrir.

La demeure du charlatan italien, que l'on soupçonnait d'exercer un épouvantable métier, se distinguait aussi par son entrée bizarre.

Son nom se lisait tracé avec des dents de cheval incrustées dans une espèce de tableau de bois noir appliqué sur la porte.

Au lieu de se terminer classiquement par une patte de lièvre, ou par un pied de chevreuil, le cordon de sonnette s'attachait à un avant-bras et à une main de singe momifiés.

Ce bras desséché, cette petite main à cinq doigts articulés par phalanges et terminés par des ongles, étaient hideux à voir.

On eût dit la main d'un enfant.

Au moment où Rodolphe passait devant cette porte, qui lui parut sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots étouffés; puis tout à coup un cri douloureux, convulsif, horrible, un cri paraissant arraché du fond des entrailles, retentit dans le silence de cette maison.

Rodolphe tressaillit.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, il courut à la porte et sonna violemment.

—Qu'avez-vous, monsieur? dit le portier surpris.

—Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l'avez donc pas entendu?

—Si, monsieur. C'est sans doute quelque pratique à qui M. César Bradamanti arrache une dent, peut-être deux.

Cette explication était vraisemblable; pourtant elle ne satisfit pas Rodolphe.

Le cri terrible qu'il venait d'entendre ne lui semblait pas seulement une exclamation de douleur physique; mais aussi, si cela peut se dire, un cri de douleur morale.

Son coup de sonnette avait été d'une extrême violence.

On n'y répondit pas d'abord.

Plusieurs portes se fermèrent coup sur coup; puis, derrière la vitre d'un œil-de-bœuf placé près de la porte, et sur lequel Rodolphe attachait machinalement son regard, il vit confusément apparaître une figure décharnée, d'une pâleur cadavéreuse; une forêt de cheveux roux et grisonnants couronnait ce hideux visage, qui se terminait par une longue barbe de la même couleur que la chevelure.

Cette vision disparut au bout d'une seconde.

Rodolphe resta pétrifié.

Pendant le peu de temps que dura cette apparition, il avait cru reconnaître certains traits bien caractéristiques de cet homme.

Ces yeux verts et brillants comme l'aigue-marine sous leurs gros sourcils fauves et hérissés, cette pâleur livide, ce nez mince, saillant, recourbé en bec d'aigle, et dont les narines, bizarrement dilatées et échancrées, laissaient voir une partie de la cloison nasale, lui rappelaient d'une manière frappante un certain abbé Polidori, dont le nom avait été maudit par Murph durant son entretien avec le baron de Graün.

Quoique Rodolphe n'eût pas vu l'abbé Polidori depuis seize ou dix-sept ans, il avait mille raisons pour ne pas l'oublier; mais ce qui déroutait ses souvenirs, mais ce qui le faisait douter de l'identité de ces deux personnages, c'est que le prêtre qu'il croyait retrouver sous le nom de ce charlatan à barbe et à cheveux roux était très-brun.

Si Rodolphe (en supposant que ses soupçons fussent fondés) ne s'étonnait pas d'ailleurs de voir un homme revêtu d'un caractère sacré, un homme dont il connaissait la haute intelligence, le vaste savoir, le rare esprit, tomber à ce point de dégradation, peut-être d'infamie, c'est qu'il savait que ce rare esprit, que cette haute intelligence, que ce vaste savoir, s'alliaient à une perversité si profonde, à une conduite si déréglée, à des penchants si crapuleux, et surtout à une telle forfanterie de cynique et sanglant mépris des hommes et des choses, que cet homme, réduit à une misère méritée, avait pu, nous dirons presque avait dû chercher les ressources les moins honorables, et trouver une sorte de satisfaction ironique et sacrilège à se voir, lui, véritablement distingué par les dons de l'esprit, lui, revêtu d'un caractère sacré, exercer ce vil métier d'impudent bateleur.

Mais, nous le répétons, quoiqu'il eût quitté l'abbé Polidori dans la force de l'âge, et que celui-ci dût avoir l'âge du charlatan, il y avait entre ces deux personnages certaines différences si notables que Rodolphe doutait extrêmement de leur identité; néanmoins il dit à M. Pipelet:

—Est-ce qu'il y a longtemps que M. Bradamanti habite cette maison?

—Mais environ un an, monsieur. Oui, c'est ça, il est venu pour le terme de janvier. C'est un locataire exact; il m'a guéri d'un fameux rhumatisme... Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, il a un défaut: c'est d'être trop gouailleur, il ne respecte rien dans ses propos.

—Comment cela?

—Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis pas une rosière, mais il y a rire et rire.

—Il est donc fort gai?

—Ce n'est pas qu'il soit gai; au contraire, il a l'air d'un mort; mais il ne rit jamais de la bouche... il rit toujours en paroles; il n'y a pour lui ni père ni mère, ni Dieu ni diable, il plaisante de tout, même de son eau, monsieur, même de sa propre eau! Mais je ne vous le cache pas, ces plaisanteries-là quelquefois me font peur, me donnent la chair de poule. Quand il a resté un quart d'heure à jaboter indécemment, dans la loge, sur les femmes à peine voilées des différents pays sauvages qu'il a parcourus, et que je me retrouve seul à seul avec Anastasie, eh bien! monsieur, moi qui, depuis trente-sept ans, ai pris l'habitude, me suis fait une loi de la chérir... Anastasie... eh bien! il me semble que je la chéris moins. Vous allez rire... mais quelquefois encore, quand M. César est parti, après m'avoir parlé des festins des princes auxquels il a assisté pour les voir essayer les dents qu'il leur avait posées, eh bien! il me semble que mon manger est amer, je n'ai plus faim. Enfin j'aime mon état, monsieur, et je m'en honore. J'aurais pu être cordonnier comme un tas d'ambitieux, mais je crois rendre autant de service en ressemelant les vieilles chaussures. Eh bien! monsieur, il y a des jours où ce diable de M. César, avec ses railleries, me ferait regretter de n'être pas bottier, ma parole d'honneur! Et puis enfin... il a une manière de parler des dames sauvages qu'il a connues... Tenez, monsieur, je vous le répète, je ne suis pas rosière, mais quelquefois, saperlotte! je deviens pourpre, ajouta M. Pipelet d'un air de chasteté révoltée.

—Et Mme Pipelet tolère cela?

—Anastasie est folle de l'esprit, et M. César, malgré son mauvais ton, en a certainement beaucoup; aussi elle lui passe tout.

—Elle m'a aussi parlé de certains bruits horribles...

—Elle vous a parlé?...

—Soyez tranquille, je suis discret.

—Eh bien! monsieur, ce bruit-là, je n'y crois pas, je n'y croirai jamais, et pourtant je ne peux m'empêcher d'y penser, et ça augmente le drôle d'effet que me produisent les plaisanteries de M. Bradamanti. Enfin, monsieur, pour tout dire, bien certainement je hais M. Cabrion... c'est une haine que j'emporterai dans la tombe. Eh bien! quelquefois il me semble que j'aimerais encore mieux les ignobles farces qu'il avait l'effronterie de faire dans la maison, que les plaisanteries que nous débite M. César de son air pince-sans-rire, en bridant ses lèvres par un mouvement disgracieux qui me rappelle toujours l'agonie de mon oncle Rousselot, qui en râlant bridait ses lèvres tout comme M. Bradamanti.

Quelques mots de M. Pipelet sur la perpétuelle ironie avec laquelle le charlatan parlait de tout et de tous, et flétrissait les joies les plus modestes par ses railleries amères, confirmaient assez les premiers soupçons de Rodolphe; car l'abbé, lorsqu'il déposait son masque d'hypocrisie, avait toujours affecté le scepticisme le plus audacieux et le plus révoltant.

Bien décidé à éclaircir ses doutes, la présence de ce prêtre dans cette maison pouvant le gêner, se sentant de plus en plus disposé à interpréter d'une manière lugubre le cri terrible dont il avait été si frappé, Rodolphe suivit le portier à l'étage supérieur, où se trouvait la chambre qu'il voulait louer.

Le logis de Mlle Rigolette, voisin de cette chambre, était facile à reconnaître, grâce à une charmante galanterie du peintre, l'ennemi mortel de M. Pipelet.

Une demi-douzaine de petits Amours joufflus, très-facilement et très-spirituellement peints dans le goût de Watteau, se groupaient autour d'une espèce de cartouche, et portaient allégoriquement, l'un un dé à coudre, l'autre une paire de ciseaux, celui-là un fer à repasser, celui-ci un petit miroir de toilette; au milieu du cartouche, sur un fond bleu clair, on lisait en lettres roses: Mademoiselle Rigolette, couturière. Le tout était encadré dans une guirlande de fleurs qui se détachait à merveille du fond vert céladon de la porte.

Ce petit panneau était fort joli et formait encore un contraste frappant avec la laideur de l'escalier.

Au risque d'irriter les plaies saignantes d'Alfred, Rodolphe lui dit, en montrant la porte de Mlle Rigolette:

—Ceci est sans doute l'ouvrage de M. Cabrion?

—Oui, monsieur, il s'est permis d'abîmer la peinture de cette porte avec ces indécents barbouillages d'enfants tout nus, qu'il appelle des Amours. Sans les supplications de Mlle Rigolette et la faiblesse de M. Bras-Rouge, j'aurais gratté tout cela ainsi que cette palette dont le même monstre a obstrué la porte de votre chambre.

En effet, une palette chargée de couleurs, paraissant suspendue à un clou, était peinte sur la porte en manière de trompe-l'œil.

Rodolphe suivit le portier dans cette chambre, assez spacieuse, précédée d'un petit cabinet, et éclairée par deux fenêtres qui ouvraient sur la rue du Temple; quelques ébauches fantastiques, peintes sur la seconde porte par M. Cabrion, avaient été scrupuleusement respectées par M. Germain.

Rodolphe avait trop de motifs d'habiter cette maison pour ne pas arrêter ce logement; il donna donc modestement quarante sous au portier et lui dit:

—Cette chambre me convient parfaitement, voici le denier à Dieu; demain j'enverrai des meubles. Il n'est pas nécessaire, n'est-ce pas, que je voie le principal locataire, M. Bras-Rouge?

—Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, excepté pour les manigances de la mère Burette... C'est toujours avec moi que l'on traite directement; je vous demanderai seulement votre nom.

—Rodolphe.

—Rodolphe... qui?

—Rodolphe tout court, monsieur Pipelet.

—C'est différent, monsieur; ce n'est pas par curiosité que j'insistais: les noms et les volontés sont libres.

—Dites-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne devrais pas, comme nouveau voisin, aller demander aux Morel si je ne peux pas leur être bon à quelque chose, puisque mon prédécesseur, M. Germain, les aidait aussi selon ses moyens?

—Si, monsieur, cela se peut; il est vrai que ça ne leur servira pas à grand-chose, puisqu'on les chasse; mais ça les flattera toujours.

Puis, comme frappé d'une idée subite, M. Pipelet s'écria, en regardant son locataire d'un air fier et malicieux:

—Je comprends, je comprends; c'est un commencement pour finir par aller aussi faire le bon voisin chez la petite voisine d'à côté.

—Mais j'y compte bien.

—Il n'y a pas de mal à ça, monsieur, c'est l'usage; et, tenez, je suis sûr que Mlle Rigolette a entendu qu'on visitait la chambre, et qu'elle est aux aguets pour nous voir descendre. Je vais faire du bruit exprès en tournant la clef; regardez bien en passant sur le carré.

En effet, Rodolphe s'aperçut que la porte si gracieusement enjolivée d'Amours Watteau était entrebâillée, et il distingua vaguement, par l'étroite ouverture, le bout relevé d'un petit nez couleur de rose et un grand œil noir vif et curieux; mais, comme il ralentissait le pas, la porte se ferma brusquement.

—Quand je vous disais qu'elle nous guettait! reprit le portier; puis il ajouta: Pardon, excuse, monsieur!... je vas à mon petit observatoire.

—Qu'est-ce que cela?

—Au haut de cette échelle, il y a le palier où s'ouvre la porte de la mansarde des Morel, et derrière un des lambris il se trouve un petit trou noir où je mets des fouillis. Comme le mur est très-lézardé, quand je suis dans mon trou, je vois chez eux et je les entends comme si j'y étais. Ça n'est pas que je les espionne, juste ciel! Mais enfin je vais quelquefois les regarder comme on va à un mélodrame bien noir. Et en redescendant dans ma loge, je me trouve comme dans un palais. Mais, dites donc, monsieur, si le cœur vous en dit, avant qu'ils ne partent... C'est triste, mais c'est curieux; car, quand ils vous voient, ils sont comme des sauvages, ça les gêne.

—Vous êtes bien bon, monsieur Pipelet, un autre jour, demain peut-être, je profiterai de votre offre.

—À votre aise, monsieur; mais il faut que je monte à mon observatoire, car j'ai besoin d'un morceau de basane. Si vous voulez toujours descendre, monsieur, je vous rejoins.

Et M. Pipelet commença sur l'échelle qui conduisait aux mansardes une ascension assez périlleuse pour son âge.

Rodolphe jetait un dernier coup d'œil sur la porte de Mlle Rigolette, en songeant que cette jeune fille, l'ancienne connaissance de la pauvre Goualeuse, connaissait sans doute la retraite du fils du Maître d'école, lorsqu'il entendit, à l'étage inférieur, quelqu'un sortir de chez le charlatan; il reconnut le pas léger d'une femme, et distingua le bruissement d'une robe de soie. Rodolphe s'arrêta un moment par discrétion.

Lorsqu'il n'entendit plus rien il descendit.

Arrivé au second étage, il vit et ramassa un mouchoir sur les dernières marches; il appartenait sans doute à la personne qui sortait du logis du charlatan.

Rodolphe s'approcha d'une des étroites fenêtres qui éclairaient le carré et examina ce mouchoir, magnifiquement garni de dentelles; il portait brodés, dans un de ses angles, un L et un N surmontés d'une couronne ducale.

Ce mouchoir était littéralement trempé de larmes.

La première pensée de Rodolphe fut de se hâter afin de pouvoir rendre ce mouchoir à la personne qui l'avait perdu; mais il réfléchit que cette démarche ressemblerait peut-être, dans cette circonstance, à un mouvement d'inconvenante curiosité; il le garda, se trouvant ainsi, sans le vouloir, sur la trace d'une mystérieuse et sans doute sinistre aventure.

En arrivant chez la portière, il lui dit:

—Est-ce qu'il ne vient pas de descendre une femme?

—Non, monsieur. C'est une belle dame, grande et mince, avec un voile noir. Elle sort de chez M. César. Le petit Tortillard avait été chercher un fiacre, où elle vient de monter. Ce qui m'étonne, c'est que ce petit gueux-là s'est assis derrière le fiacre, peut-être pour voir où va cette dame; car il est curieux comme une pie et vif comme un furet, malgré son pied bot.

«Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l'adresse de cette femme seront peut-être connus de ce charlatan, dans le cas où il aurait ordonné à Tortillard de suivre l'inconnue.»

—Eh bien! monsieur, la chambre vous convient-elle? demanda la portière.

—Elle me convient beaucoup; je l'ai arrêtée, et demain j'enverrai mes meubles.

—Que le bon Dieu vous bénisse d'avoir passé devant notre porte, monsieur! Nous aurons un fameux locataire de plus. Vous avez l'air bon enfant, Pipelet vous aimera tout de suite. Vous le ferez rire comme faisait M. Germain, qui avait toujours une farce à lui dire; car il ne demande qu'à rire, ce pauvre cher homme: aussi je pense qu'avant un mois vous ferez une paire d'amis.

—Allons, vous me flattez, madame Pipelet.

—Pas du tout; ce que je vous dis là c'est comme si je vous ouvrais mon cœur. Et si vous êtes gentil pour Alfred je serai reconnaissante: vous verrez votre petit ménage; je suis un lion pour la propreté; et, si vous voulez dîner chez vous le dimanche, je vous fricoterai des choses dont vous vous lécherez les pouces.

—C'est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon ménage; demain on vous apportera des meubles, et je viendrai surveiller mon emménagement.

Rodolphe sortit.

Les résultats de sa visite à la maison de la rue du Temple étaient assez importants, et pour la solution du mystère qu'il voulait découvrir, et pour la noble curiosité avec laquelle il cherchait l'occasion de faire le bien et d'empêcher le mal.

Tels étaient les résultats:

Mlle Rigolette savait nécessairement la nouvelle demeure de François Germain, fils du Maître d'école;

Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, pouvait malheureusement être la marquise d'Harville, avait donné au commandant pour le lendemain un nouveau rendez-vous qui la perdrait peut-être à jamais;

Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif intérêt à M. d'Harville, dont le repos, l'honneur, semblaient si cruellement compromis;

Un artisan honnête et laborieux, écrasé par la plus affreuse misère, allait être, lui et sa famille, jeté sur le pavé par l'intermédiaire de Bras-Rouge;

Enfin, Rodolphe avait involontairement découvert quelques traces d'une aventure dont le charlatan César Bradamanti (peut-être l'abbé Polidori) et une femme qui appartenait sans doute au plus grand monde étaient les principaux acteurs;

De plus, la Chouette, récemment sortie de l'hôpital où elle était entrée après la scène de l'allée des Veuves, avait des intelligences suspectes avec Mme Burette, devineresse et prêteuse sur gages, qui occupait le second étage de la maison.

Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe rentra chez lui, rue Plumet, remettant au lendemain sa visite au notaire Jacques Ferrand.

Le soir même, comme on le sait, Rodolphe devait se rendre à un grand bal à l'ambassade de ***.

Avant de suivre notre héros dans cette nouvelle excursion, nous jetterons un coup d'œil rétrospectif sur Tom et sur Sarah, personnages importants de cette histoire.