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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 15: V
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

IV

La veillée

Est-il quelque chose de plus réjouissant à voir que la cuisine d'une grande métairie à l'heure du repas du soir, dans l'hiver surtout? Est-il quelque chose qui rappelle davantage le calme et le bien-être de la vie rustique!

On aurait pu trouver une preuve de ce que nous avançons dans l'aspect de la cuisine de la ferme de Bouqueval.

Son immense cheminée, haute de six pieds, large de huit, ressemblait à une grande baie de pierre ouverte sur une fournaise: dans l'âtre noir flamboyait un véritable bûcher de hêtre et de chêne. Ce brasier énorme envoyait autant de clarté que de chaleur dans toutes les parties de la cuisine et rendait inutile la lumière d'une lampe suspendue à la maîtresse poutre qui traversait le plafond.

De grandes marmites et des casseroles de cuivre rouge rangées sur des tablettes étincelaient de propreté; une antique fontaine du même métal brillait comme un miroir ardent non loin d'une huche de noyer, soigneusement cirée, d'où s'exhalait une appétissante odeur de pain tout chaud. Une table longue, massive, recouverte d'une nappe de grosse toile d'une extrême propreté, occupait le milieu de la salle; la place de chaque convive était marquée par une de ces assiettes de faïence, brunes au dehors, blanches au dedans, et par un couvert de fer luisant comme de l'argent.

Au milieu de la table, une grande soupière remplie de potage aux légumes fumait comme un cratère et couvrait de sa vapeur savoureuse un plat formidable de choucroute au jambon et un autre plat non moins formidable de ragoût de mouton aux pommes de terre; enfin un quartier de veau rôti, flanqué de deux salades d'hiver accostées de deux corbeilles de pommes et de deux fromages, complétait l'abondante symétrie de ce repas. Trois ou quatre cruches de cidre pétillant, autant de miches de pain bis, grandes comme des meules de moulin, étaient à la discrétion des laboureurs.

Un vieux chien de berger, griffon noir, presque édenté, doyen émérite de la gent canine de la métairie, devait à son grand âge et à ses anciens services la permission de rester au coin du feu. Usant modestement et discrètement de ce privilège, le museau allongé sur ses deux pattes de devant, il suivait d'un œil attentif les différentes évolutions culinaires qui précédaient le souper.

Ce chien vénérable répondait au nom quelque peu bucolique de Lysandre.

Peut-être l'ordinaire des gens de cette ferme, quoique fort simple, semblera-t-il un peu somptueux; mais Mme Georges (en cela fidèle aux vues de Rodolphe) améliorait autant que possible le sort de ses serviteurs, exclusivement choisis parmi les gens les plus honnêtes et les plus laborieux du pays. On les payait largement, on rendait leur sort très-heureux, très-enviable; aussi, entrer comme métayer à la ferme de Bouqueval était le but de tous les bons laboureurs de la contrée: innocente ambition qui entretenait parmi eux une émulation d'autant plus louable qu'elle tournait au profit des maîtres qu'ils servaient, car on ne pouvait se présenter pour obtenir une des places vacantes à la métairie qu'avec l'appui des plus excellents antécédents.

Rodolphe créait ainsi sur une très-petite échelle une sorte de ferme modèle, non-seulement destinée à l'amélioration des bestiaux et des procédés aratoires, mais surtout à l'amélioration des hommes, et il atteignait ce but en intéressant les hommes à être probes, actifs, intelligents.

Après avoir terminé les apprêts du souper, et posé sur la table un broc de vin vieux destiné à accompagner le dessert, la cuisinière de la ferme alla sonner la cloche.

À ce joyeux appel, laboureurs, valets de ferme, laitières, filles de basse-cour, au nombre de douze ou quinze, entrèrent gaiement dans la cuisine. Les hommes avaient l'air mâle et ouvert; les femmes étaient avenantes et robustes, les jeunes filles alertes et gaies; toutes ces physionomies placides respiraient la bonne humeur, la quiétude et le contentement de soi; ils s'apprêtaient avec une sensibilité naïve à faire honneur à ce repas bien gagné par les rudes labeurs de la journée.

Le haut de la table fut occupé par un vieux laboureur à cheveux blancs, au visage loyal, au regard franc et hardi, à la bouche un peu moqueuse; véritable type du paysan de bon sens, de ces esprits fermes et droits, nets et lucides, rustiques et malins, qui sentent leur vieux Gaulois d'une lieue.

Le père Châtelain (ainsi se nommait ce Nestor), n'ayant pas quitté la ferme depuis son enfance, était alors employé comme maître laboureur. Lorsque Rodolphe acheta la métairie, le vieux serviteur lui fut justement recommandé; il le garda et l'investit, sous les ordres de Mme Georges, d'une sorte de surintendance des travaux de culture. Le père Châtelain exerçait sur ce personnel de la ferme une haute influence due à son âge, à son savoir, à son expérience.

Tous les paysans se placèrent.

Après avoir dit le Benedicite à haute voix, le père Châtelain, suivant un vieil et saint usage, traça une croix sur un des pains avec la pointe de son couteau et en coupa un morceau représentant la part de la Vierge ou la part du pauvre: il versa ensuite un verre de vin sous la même invocation, et plaça le tout sur une assiette qui fut pieusement placée au milieu de la table.

À ce moment les chiens de garde aboyèrent avec force; le vieux Lysandre leur répondit par un grognement sourd, retroussa sa lèvre et laissa voir deux ou trois crocs encore respectables.

—Il y a quelqu'un le long des murs de la cour, dit le père Châtelain.

À peine avait-il dit ces paroles que la cloche de la grande porte tinta.

—Qui peut venir si tard? dit le vieux laboureur, tout le monde est rentré... Va toujours voir, Jean-René.

Jean-René, jeune garçon de ferme, remit avec regret dans son assiette une énorme cuillerée de soupe brûlante sur laquelle il soufflait d'une force à désespérer Éole, et sortit de la cuisine.

—Voilà depuis bien longtemps la première fois que Mme Georges et Mlle Marie ne viennent pas s'asseoir au coin du feu pour assister à notre souper, dit le père Châtelain; j'ai une rude faim, mais je mangerai de moins bon appétit.

—Mme Georges est montée dans la chambre de Mlle Marie, car, en revenant de reconduire M. le curé, mademoiselle s'est trouvée un peu souffrante et s'est couchée, répondit Claudine, la robuste fille qui avait ramené la Goualeuse du presbytère, et ainsi renversé sans le savoir les sinistres desseins de la Chouette.

—Notre bonne Mlle Marie est seulement indisposée... mais elle n'est pas malade, n'est-ce pas? demanda le vieux laboureur avec inquiétude.

—Non, non, Dieu merci! père Châtelain; Mme Georges a dit que ça ne serait rien, reprit Claudine; sans cela elle aurait envoyé chercher à Paris M. David, ce médecin nègre... qui a déjà soigné Mlle Marie lorsqu'elle a été malade. C'est égal, c'est tout de même bien étonnant, un médecin noir! Si c'était pour moi, je n'aurais pas du tout de confiance. Un médecin blanc, à la bonne heure... c'est chrétien.

—Est-ce que M. David n'a pas guéri Mlle Marie qui était languissante dans les premiers temps?

—Si, père Châtelain.

—Eh bien?

—C'est égal, un médecin noir, ça a comme quelque chose d'effrayant.

—Est-ce qu'il n'a pas remis sur pied la vieille Anique, qui, à la suite d'une plaie aux jambes, ne pouvait tant seulement bouger de son lit depuis trois ans?

—Si, si, père Châtelain.

—Eh bien! ma fille?

—Oui, père Châtelain; mais un médecin noir... pensez donc... tout noir, tout noir...

—Écoute, ma fille: de quelle couleur est ta génisse Musette?

—Blanche, père Châtelain, blanche comme un cygne et fameuse laitière; on peut dire cela sans l'exposer à rougir.

—Et ta génisse Rosette?

—Noire comme un corbeau, père Châtelain; fameuse laitière aussi, faut être juste pour tout le monde.

—Et le lait de cette génisse noire, de quelle couleur est-il?

—Mais... blanc, père Châtelain... C'est tout simple, blanc comme neige.

—Aussi blanc et aussi bon que celui de Musette?

—Mais, oui, père Châtelain.

—Quoique Rosette soit noire?

—Quoique Rosette soit noire... Qu'est-ce que ça fait au lait que la vache soit noire, rousse ou blanche?

—Ça ne fait rien?

—Rien de rien, père Châtelain.

—Eh bien! alors, ma fille, pourquoi ne veux-tu pas qu'un médecin noir soit aussi bon qu'un médecin blanc?

—Dame... père Châtelain, c'était par rapport à la peau, dit la jeune fille après un moment de cogitation profonde. Mais au fait, puisque Rosette la noire a d'aussi bon lait que Musette la blanche, la peau n'y fait rien.

Ces réflexions physiognomoniques de Claudine sur la différence des races blanche et noire furent interrompues par le retour de Jean-René, qui soufflait dans ses doigts avec autant de vigueur qu'il avait soufflé sur sa soupe.

—Oh! quel froid! quel froid il fait cette nuit... il gèle à pierre fendre, dit-il en entrant; vaut mieux être dedans que dehors par un temps pareil. Quel froid!

—Gelée commencée par un vent d'est sera rude et longue; tu dois savoir ça, garçon. Mais qui a sonné? demanda le doyen des laboureurs.

—Un pauvre aveugle et un enfant qui le conduit, père Châtelain.


V

L'hospitalité

—Et qu'est-ce qu'il veut, cet aveugle? demanda le père Châtelain à Jean-René.

—Ce pauvre homme et son fils se sont égarés en voulant aller à Louvres par la traverse; comme il fait un froid de loup et que la nuit est noire, car le ciel se couvre, l'aveugle et son enfant demandent à passer la nuit à la ferme, dans un coin de l'étable.

—Mme Georges est si bonne qu'elle ne refuse jamais l'hospitalité à un malheureux; elle consentira, bien sûr, à ce qu'on donne à coucher à ces pauvres gens... mais il faut la prévenir. Vas-y, Claudine.

Claudine disparut.

—Et où attend-il ce brave homme? demanda le père Châtelain.

—Dans la petite grange.

—Pourquoi l'as-tu mis dans la grange?

—S'il était resté dans la cour, les chiens l'auraient mangé tout cru, lui et son petit. Oui, père Châtelain, j'avais beau dire: «Tout beau, Médor... ici, Turc... à bas, Sultan!...» J'ai jamais vu des déchaînés pareils. Et pourtant, à la ferme, on ne les dresse pas à mordre sur le pauvre, comme dans bien des endroits...

—Ma foi, mes enfants, la part du pauvre aura été ce soir réservée pour tout de bon... Serrez-vous un peu... Bien! Mettons deux couverts de plus, l'un pour l'aveugle, l'autre pour son fils; car sûrement Mme Georges leur laissera passer la nuit ici.

—C'est tout de même étonnant que les chiens soient furieux comme ça, dit Jean-René; il y avait surtout Turc, que Claudine a emmené en allant ce soir au presbytère... il était comme un possédé... En le flattant pour l'apaiser, j'ai senti les poils de son dos tout hérissés... on aurait dit d'un porc-épic. Qu'est-ce que vous dites de cela, hein! père Châtelain, vous qui savez tout?

—Je dis, mon garçon, moi qui sais tout, que les bêtes en savent encore plus long que moi... Lors de l'ouragan de cet automne, qui avait changé la petite rivière en torrent, quand je m'en revenais à nuit noire, avec mes chevaux de labour, assis sur le vieux cheval rouan, que le diable m'emporte si j'aurais su où passer à gué, car on n'y voyait pas plus que dans un four!... Eh bien! j'ai laissé la bride sur le cou du vieux rouan, et il a trouvé tout seul ce que nous n'aurions trouvé ni les uns ni les autres... Qui est-ce qui lui a appris cela?

—Oui, père Châtelain, qui est-ce qui lui a appris cela, au vieux cheval rouan?

—Celui qui apprend aux hirondelles à faire leur nid sur les toits, et aux bergeronnettes à faire leur nid au milieu des roseaux, mon garçon... Eh bien! Claudine, dit le vieil oracle à la laitière qui rentrait portant sous ses deux bras deux paires de draps bien blancs qui jetaient une suave odeur de sauge et de verveine, eh bien! Mme Georges a ordonné de faire souper et coucher ici ce pauvre aveugle et son fils, n'est-ce pas?

—Voilà des draps pour faire leurs lits dans la petite chambre au bout du corridor, dit Claudine.

—Allons, va les chercher, Jean-René... Toi, ma fille, approche deux chaises du feu, ils se réchaufferont un moment avant de se mettre à table... car le froid est dur cette nuit.

On entendit de nouveau les aboiements furieux des chiens et la voix de Jean-René qui tâchait de les apaiser.

La porte de la cuisine s'ouvrit brusquement: le Maître d'école et Tortillard entrèrent avec précipitation, comme s'ils eussent été poursuivis.

—Prenez donc garde à vos chiens! s'écria le Maître d'école avec frayeur; ils ont manqué nous mordre.

—Ils m'ont arraché un morceau de ma blouse, dit Tortillard encore pâle d'effroi.

—Excusez, mon brave homme, dit Jean-René en fermant la porte; mais je n'ai jamais vu nos chiens si méchants... C'est, bien sûr, le froid qui les agace... Ces bêtes n'ont pas de raison; elles veulent peut-être mordre pour se réchauffer!

—Allons, à l'autre maintenant! dit le laboureur en arrêtant le vieux Lysandre au moment où, grondant d'un air menaçant, il allait s'élancer sur les nouveaux venus. Il a entendu les autres chiens aboyer de furie, il veut faire comme eux. Veux-tu aller te coucher tout de suite, vieux sauvage!... Veux-tu...

À ces mots du père Châtelain, accompagnés d'un coup de pied significatif, Lysandre regagna, toujours grondant, sa place de prédilection au coin du foyer.

Le Maître d'école et Tortillard restaient à la porte de la cuisine, n'osant pas avancer.

Enveloppé d'un manteau bleu à collet de fourrure, son chapeau enfoncé sur le bonnet noir qui lui cachait presque entièrement le front, le brigand tenait la main de Tortillard, qui se pressait contre lui en regardant les paysans avec défiance; l'honnêteté de ces physionomies déroutait et effrayait presque le fils de Bras-Rouge.

Les natures mauvaises ont aussi leurs répulsions et leurs sympathies.

Les traits du Maître d'école étaient si hideux que les habitants de la ferme restèrent un instant frappés, les uns de dégoût, les autres d'effroi. Cette impression n'échappa pas à Tortillard; la frayeur des paysans le rassura, et il fut fier de l'épouvante qu'inspirait son compagnon. Ce premier mouvement passé, le père Châtelain, ne songeant qu'à remplir les devoirs de l'hospitalité, dit au Maître d'école:

—Mon brave homme, avancez près du feu, vous vous réchaufferez d'abord. Vous souperez ensuite avec nous, car vous arrivez au moment où nous allions nous mettre à table. Tenez, asseyez-vous là. Mais à quoi ai-je la tête! ajouta le père Châtelain; ce n'est pas à vous, mais à votre fils que je dois m'adresser, puisque, malheureusement, vous êtes aveugle. Voyons, mon enfant, conduis ton père auprès de la cheminée.

—Oui, mon bon monsieur, répondit Tortillard d'un ton nasillard, patelin et hypocrite; que le bon Dieu vous rende votre bonne charité!... Suis-moi, pauvre papa, suis-moi... prends bien garde. Et l'enfant guida les pas du brigand.

Tous deux arrivèrent près de la cheminée.

D'abord Lysandre gronda sourdement; mais, ayant flairé un instant le Maître d'école, il poussa tout à coup cette sorte d'aboiement lugubre qui fait dire communément que les chiens hurlent à la mort.

«Enfer! se dit le Maître d'école. Est-ce donc le sang qu'ils flairent, ces maudits animaux? J'avais ce pantalon-là pendant la nuit de l'assassinat du marchand de bœufs...»

—Tiens, c'est étonnant, dit tout bas Jean-René, le vieux Lysandre qui hurle à la mort en sentant le bonhomme!

Alors il arriva une chose étrange.

Les cris de Lysandre étaient si perçants, si plaintifs que les autres chiens l'entendirent (la cour de la ferme n'étant séparée de la cuisine que par une fenêtre vitrée), et, selon l'habitude de la race canine, ils répétèrent à l'envi ces gémissements lamentables.

Quoique peu superstitieux, les métayers s'entre-regardèrent presque avec effroi.

En effet, ce qui se passait était singulier.

Un homme qu'ils n'avaient pu envisager sans horreur entrait dans la ferme. Les animaux jusqu'alors paisibles devenaient furieux et jetaient ces clameurs sinistres qui, selon les croyances populaires, prédisent les approches de la mort.

Le brigand lui-même, malgré son endurcissement, malgré son audace infernale, tressaillit un moment en entendant ces hurlements funèbres, mortuaires... qui éclataient à son arrivée, à lui... assassin.

Tortillard, sceptique, effronté comme un enfant de Paris, corrompu pour ainsi dire à la mamelle, resta seul indifférent à l'effet moral de cette scène. Délivré de la crainte d'être mordu, cet avorton railleur se moqua de ce qui atterrait les habitants de la ferme et de ce qui faisait frissonner le Maître d'école.

La première stupeur passée, Jean-René sortit, et l'on entendit bientôt les claquements de son fouet, qui dissipèrent les lugubres pressentiments de Turc, de Sultan et de Médor. Peu à peu les visages contristés des laboureurs se rassérénèrent. Au bout de quelques moments l'épouvantable laideur du Maître d'école leur inspira plus de pitié que d'horreur; ils plaignirent le petit boiteux de son infirmité, lui trouvèrent une mine futée très-intéressante et le louèrent beaucoup des soins empressés qu'il prodiguait à son père.

L'appétit des laboureurs, un moment oublié, se réveilla avec une nouvelle énergie, et l'on n'entendit pendant quelques instants que le bruit des fourchettes.

Tout en s'escrimant de leur mieux sur leurs mets rustiques, métayers et métayères remarquaient avec attendrissement les prévenances de l'enfant pour l'aveugle, auprès duquel on l'avait placé. Tortillard lui préparait ses morceaux, lui coupait son pain, lui versait à boire avec une attention toute filiale.

Ceci était le beau côté de la médaille, voici le revers:

Autant par cruauté que par l'esprit d'imitation naturel à son âge, Tortillard trouvait une jouissance cruelle à tourmenter le Maître d'école, à l'exemple de la Chouette, qu'il était fier de copier ainsi, et qu'il aimait avec une sorte de dévouement. Comment cet enfant pervers sentait-il le besoin d'être aimé? Comment se trouvait-il heureux du semblant d'affection que lui témoignait la borgnesse? Comment pouvait-il, enfin, s'émouvoir au lointain souvenir des caresses de sa mère? C'était encore une de ces fréquentes et nombreuses anomalies qui, de temps à autre, protestent heureusement contre l'unité dans le vice.

Nous l'avons dit, éprouvant, ainsi que la Chouette, un charme extrême à avoir, lui chétif, pour bête de souffrance un tigre muselé... Tortillard, assis à la table des laboureurs, eut la méchanceté de vouloir raffiner son plaisir en forçant le Maître d'école à supporter ses mauvais traitements sans sourciller.

Il compensa donc chacune de ses attentions ostensibles pour son père supposé par un coup de pied souterrain particulièrement adressé à une plaie très-ancienne que le Maître d'école, comme beaucoup de forçats, avait à la jambe droite, à l'endroit où pesait l'anneau de sa chaîne pendant son séjour au bagne.

Il fallut à ce brigand un courage d'autant plus stoïque pour cacher sa souffrance à chaque atteinte de Tortillard que ce petit monstre, afin de mettre sa victime dans une position plus difficile encore, choisissait pour ses attaques tantôt le moment où le Maître d'école buvait, tantôt le moment où il parlait.

Néanmoins l'impassibilité de ce dernier ne se démentit pas; il contint merveilleusement sa colère et sa douleur, pensant (et le fils de Bras-Rouge y comptait bien) qu'il serait très-dangereux pour le succès de ses desseins de laisser deviner ce qui se passait sous la table.

—Tiens, pauvre papa, voilà une noix tout épluchée, dit Tortillard en mettant dans l'assiette du Maître d'école un de ces fruits soigneusement détaché de sa coque.

—Bien, mon enfant, dit le père Châtelain; puis, s'adressant au brigand: Vous êtes sans doute bien à plaindre, brave homme; mais vous avez un si bon fils... que cela doit vous consoler un peu!

—Oui, oui, mon malheur est grand; et sans la tendresse de mon cher enfant... je...

Le Maître d'école ne put retenir un cri aigu. Le fils de Bras-Rouge avait cette fois rencontré le vif de la plaie; la douleur fut intolérable.

—Mon Dieu!... Qu'as-tu donc, pauvre papa? s'écria Tortillard d'une voix larmoyante, et, se levant, il se jeta au cou du Maître d'école.

Dans son premier mouvement de colère et de rage, le brigand voulut étouffer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule et le pressa si violemment contre sa poitrine que l'enfant, perdant sa respiration, laissa entendre un sourd gémissement.

Mais, réfléchissant aussitôt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard, le Maître d'école se contraignit et le repoussa sur sa chaise.

Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un échange de tendresses paternelles et filiales: la pâleur et la suffocation de Tortillard leur parurent causées par l'émotion de ce bon fils.

—Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le père Châtelain. Votre cri de tout à l'heure a fait pâlir votre enfant... Pauvre petit... Tenez, il peut à peine respirer!

—Ce n'est rien, répondit le Maître d'école en reprenant son sang-froid. Je suis de mon état serrurier-mécanicien; il y a quelque temps, en travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai laissée tomber sur mes jambes, et je me suis fait une brûlure si profonde qu'elle n'est pas encore cicatrisée... Tout à l'heure je me suis heurté au pied de la table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.

—Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son émotion et jetant un regard diabolique sur le Maître d'école, pauvre papa! C'est pourtant vrai, mes bons messieurs, on n'a jamais pu le guérir de sa jambe... Hélas! non, jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait plus, ce pauvre papa...

Les femmes regardèrent Tortillard avec attendrissement.

—Eh bien! mon brave homme, reprit le père Châtelain, il est malheureux pour vous que vous ne soyez pas venu à la ferme il y a trois semaines, au lieu d'y venir ce soir.

—Pourquoi cela?

—Parce que nous avons eu ici, pendant quelques jours, un docteur de Paris qui a un remède souverain pour les maux de jambe. Une bonne vieille femme du village ne pouvait pas marcher depuis trois ans; le docteur lui a mis de son onguent sur ses blessures. À présent, elle court comme un Basque, et elle se promet, au premier jour, d'aller à pied remercier son sauveur, allée des Veuves, à Paris... Vous voyez que d'ici il y a un bon bout de chemin. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Encore cette maudite blessure?

Ces mots, «allée des Veuves», rappelaient de si terribles souvenirs au Maître d'école, qu'il n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de contracter ses traits hideux.

—Oui, répondit-il en se remettant, encore un élancement...

—Bon papa, sois tranquille, je te bassinerai bien soigneusement ta jambe ce soir, dit Tortillard.

—Pauvre petit! dit Claudine, aime-t-il son père!

—C'est vraiment dommage, reprit le père Châtelain en s'adressant au Maître d'école, que ce digne médecin ne soit pas ici; mais, j'y pense, il est aussi charitable que savant; en retournant à Paris, faites-vous conduire chez lui par votre petit garçon, il vous guérira, j'en suis sûr; son adresse n'est pas difficile à retenir: allée des Veuves, nº 17. Si vous oubliez le numéro... peu importe, ils ne sont pas beaucoup de médecins dans cet endroit-là, et surtout de médecins nègres... car figurez-vous qu'il est nègre, cet excellent docteur David.

Les traits du Maître d'école étaient tellement couturés de cicatrices que l'on ne put s'apercevoir de sa pâleur.

Il pâlit pourtant... pâlit affreusement en entendant d'abord citer le numéro de la maison de Rodolphe, et ensuite parler de David... le docteur noir...

De ce Noir qui, par ordre de Rodolphe, lui avait infligé un supplice épouvantable, dont à chaque instant il subissait des terribles conséquences.

La journée était funeste au Maître d'école.

Le matin, il avait enduré les tortures de la Chouette et du fils de Bras-Rouge; il arrive à la ferme, les chiens hurlent à la mort à son aspect homicide et veulent le dévorer; enfin le hasard le conduit dans une maison où quelques jours auparavant se trouvait son bourreau.

Séparément, ces circonstances auraient suffi pour exciter tour à tour la rage ou la crainte de ce brigand; mais, se précipitant dans l'espace de quelques heures, elles lui portèrent un coup violent.

Pour la première fois de sa vie, il éprouva une sorte de terreur superstitieuse... il se demanda si le hasard amenait seul des incidents si étranges.

Le père Châtelain, ne s'étant pas aperçu de la pâleur du Maître d'école, reprit:

—Du reste, mon brave homme, lorsque vous partirez, on donnera l'adresse du docteur à votre fils, et ce sera obliger M. David que le mettre à même de rendre service à quelqu'un: il est si bon, si bon! C'est dommage qu'il ait toujours l'air triste... Mais, tenez, buvons un coup à la santé de votre futur sauveur.

—Merci, je n'ai plus soif, dit le Maître d'école d'un air sombre.

—Bois donc, cher bon papa, bois donc, ça te fera du bien... à ton pauvre estomac, ajouta Tortillard en mettant le verre dans les mains de l'aveugle.

—Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.

—Ce n'est plus du cidre que je vous ai versé, mais du vieux vin, dit le laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil. Dame! ce n'est pas une ferme comme une autre que celle-ci. Qu'est-ce que vous dites de notre ordinaire?

—Il est très-bon, répondit machinalement le Maître d'école de plus en plus absorbé dans de sinistres pensées.

—Eh bien! c'est tous les jours comme ça: bon travail et bon repas, bonne conscience et bon lit; en quatre mots, voilà notre vie: nous sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant de besogne que quatorze, mais on nous paye comme quatorze. Aux simples laboureurs, cent cinquante écus par an; aux laitières et aux filles de ferme, soixante écus! Et à partager entre nous un cinquième des produits de la ferme. Dame! vous comprenez que nous ne laissons pas la terre un brin se reposer, car la pauvre vieille nourricière, tant plus elle produit, tant plus nous avons.

—Votre maître ne doit guère s'enrichir en vous avantageant de la sorte, dit le Maître d'école.

—Notre maître!... Oh! ça n'est pas un maître comme les autres. Il a une manière de s'enrichir qui n'est qu'à lui.

—Que voulez-vous dire? demanda l'aveugle, qui désirait engager la conversation pour échapper aux noires idées qui le poursuivaient; votre maître est donc bien extraordinaire?

—Extraordinaire en tout, mon brave homme; mais, tenez, le hasard vous a amené ici, puisque ce village est éloigné de tout grand chemin. Vous n'y reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitterez pas du moins sans savoir ce qu'est notre maître et ce qu'il fait de cette ferme; en deux mots, je vas vous dire ça, à condition que vous le répéterez à tout le monde. Vous verrez, c'est aussi bon à dire qu'à entendre.

—Je vous écoute, reprit le Maître d'école.


VI

Une ferme modèle

—Et vous ne serez pas fâché de m'avoir entendu, dit le père Châtelain au Maître d'école. Figurez-vous qu'un jour notre maître s'est dit: «Je suis très-riche, c'est bon; mais, comme ça ne me fait pas dîner deux fois, si je faisais dîner ceux qui ne dînent pas du tout, et dîner mieux de braves gens qui ne mangent pas à leur faim?... Ma foi, ça me va: vite à l'œuvre!» Et notre maître s'est mis à l'œuvre. Il a acheté cette ferme, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'employait guère plus de deux charrues: je sais cela, je suis né ici. Notre maître a augmenté les terres, vous saurez tout à l'heure pourquoi. À la tête de la ferme il a mis une digne femme aussi respectable que malheureuse, c'est toujours comme ça qu'il choisit, et il lui a dit: «Cette maison sera, comme la maison du bon Dieu, ouverte aux bons, fermée aux méchants; on en chassera les mendiants paresseux, mais on y donnera toujours l'aumône du travail à ceux qui ont bon courage: cette aumône-là n'humilie pas qui la reçoit et profite à qui la donne: le riche qui ne la fait pas est un mauvais riche.» C'est notre maître qui dit ça; par ma foi! il a raison, mais il fait mieux que de dire, il agit. Autrefois il y avait un chemin direct d'ici à Écouen qui raccourcissait d'une bonne lieue; mais, dame! il était si effondré, qu'on n'y pouvait plus passer, c'était la mort aux chevaux et aux voitures; quelques corvées et un peu d'argent fournis par un chacun des fermiers du pays auraient remis la route en état; mais, tant plus un chacun avait envie de voir cette route en état, tant plus un chacun renâclait à fournir argent et corvée. Notre maître, voyant ça, dit: «Le chemin sera fait; mais, comme ceux qui pourraient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un chemin de luxe, il profitera un jour à ceux qui ont chevaux et voitures; mais il profitera d'abord à ceux qui n'ont que leurs deux bras, du cœur et pas de travail.» Ainsi, par exemple, un gaillard robuste frappe-t-il à la ferme en disant: «J'ai faim et je manque d'ouvrage.—Mon garçon, voilà une bonne soupe, une pioche, une pelle: on va vous conduire au chemin d'Écouen, faites chaque jour deux toises de cailloutis, et chaque soir vous aurez quarante sous, une toise vingt sous, une demi-toise, dix sous, sinon rien.» Moi, à la brune, en revenant des champs, je vais inspecter le chemin et m'assurer de ce que chacun a fait.

—Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-cœur assez gredins pour manger la soupe et voler la pioche et la pelle! dit Jean-René avec indignation, ça dégoûterait de faire le bien.

—Ça, c'est vrai, dirent quelques laboureurs.

—Allons donc, mes enfants! reprit le père Châtelain. Voire... on ne ferait donc ni plantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles, des charançons, et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou grugeuses de grain? Non, non, on écrase les vermines; le bon Dieu, qui n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux épis, le dommage est réparé, et l'on ne s'aperçoit tant seulement pas que les bêtes malfaisantes ont passé par là. N'est-ce pas, mon brave homme? dit le vieux laboureur au Maître d'école.

—Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques moments réfléchir profondément.

—Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et pour leurs forces, ajouta le père Châtelain.

—Et malgré ça, dit Claudine la laitière, le chemin n'avance pas vite.

—Dame, ma fille, ça prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens ne manquent pas d'ouvrage.

—Mais à un infirme, à moi, par exemple, dit tout à coup le Maître d'école, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charité d'une place dans un coin de la ferme, un morceau de pain et un abri, pour le peu de temps qui me reste à vivre? Oh! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je passerais ma vie à remercier votre maître.

Le brigand parlait alors sincèrement. Il ne se repentait pas pour cela de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs excitait d'autant plus son envie qu'il songeait à l'avenir effrayant que lui réservait la Chouette; avenir qu'il avait été loin de prévoir et qui lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rappelant sa complice auprès de lui, perdu pour jamais la possibilité de vivre auprès des honnêtes gens chez lesquels le Chourineur l'avait placé.

Le père Châtelain regarda le Maître d'école avec étonnement.

—Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout à fait sans ressources.

—Hélas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon métier. Je vais à Louvres chercher des secours chez un parent éloigné; mais vous comprenez, quelquefois les gens sont si égoïstes, si durs..., dit le Maître d'école.

—Oh! il n'y a pas d'égoïsme qui tienne, reprit le père Châtelain; un bon et honnête ouvrier comme vous, malheureux comme vous avec un enfant si gentil, si bon, ça attendrirait des pierres. Mais le maître qui vous employait avant votre accident, comment ne fait-il rien pour vous?

—Il est mort, dit le Maître d'école après un moment d'hésitation; et c'était mon seul protecteur.

—Mais l'hospice des aveugles?

—Je n'ai pas l'âge d'y entrer.

—Pauvre homme! vous êtes bien à plaindre!

—Eh bien! vous croyez que si je ne trouve pas à Louvres les secours que j'espère, votre maître, que je respecte déjà sans le connaître, n'aura pas pitié de moi?

—Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice. Ordinairement, ici, on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un jour à la ferme, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les ait en aide!

—Ainsi je n'ai aucun espoir d'intéresser votre maître à mon triste sort? dit le brigand avec un soupir de regret.

—Je vous dis la règle, mon brave homme; mais notre maître est si compatissant, si généreux, qu'il est capable de tout.

—Vous croyez? s'écria le Maître d'école. Il serait possible qu'il consentit à me laisser vivre ici dans un coin? Je serais heureux de si peu!

—Je vous dis que notre maître est capable de tout. S'il consent à vous garder à la ferme, vous n'auriez pas à vous cacher dans un coin; vous seriez traité comme nous donc!... comme aujourd'hui. On trouverait de quoi occuper votre enfant selon ses forces; bons conseils et bons exemples ne lui manqueraient point; notre vénérable curé l'instruirait avec les autres enfants du village, et il grandirait dans le bien, comme on dit. Mais pour ça, tenez, il faudrait demain matin parler tout franchement à Notre-Dame-de-Bon-Secours.

—Comment? dit le Maître d'école.

—Nous appelons ainsi notre maîtresse. Si elle s'intéresse à vous, votre affaire est sûre. En fait de charité, notre maître ne sait rien refuser à notre dame.

—Oh! alors je lui parlerai, je lui parlerai! s'écria joyeusement le Maître d'école, se voyant déjà délivré de la tyrannie de la Chouette.

Cette espérance trouva peu d'écho chez Tortillard, qui ne se sentait nullement disposé à profiter des offres du vieux laboureur et à grandir dans le bien sous les auspices d'un vénérable curé. Le fils de Bras-Rouge avait des penchants très-peu rustiques et l'esprit très-peu tourné à la bucolique; d'ailleurs, fidèle aux traditions de la Chouette, il aurait vu avec un vif déplaisir le Maître d'école se soustraire à leur commun despotisme: il voulait donc rappeler à la réalité le brigand, qui s'égarait déjà parmi de champêtres et riantes illusions.

—Oh! oui, répéta le Maître d'école, je lui parlerai, à Notre-Dame-de-Bon-Secours... elle aura pitié de moi, et...

Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied au Maître d'école et l'atteignit au bon endroit.

La souffrance interrompit et abrégea la phrase du brigand, qui répéta, après un tressaillement douloureux:

—Oui, j'espère que cette bonne dame aura pitié de moi.

—Pauvre bon papa, reprit Tortillard; mais tu comptes pour rien ma bonne tante, Mme la Chouette, qui t'aime si fort. Pauvre tante la Chouette!... Oh! elle ne t'abandonnera pas comme ça, vois-tu! Elle serait plutôt capable de venir te réclamer ici avec notre cousin M. Barbillon.

—Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit tout bas Jean-René d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un coup de coude à Claudine, sa voisine.

—Grand sans-cœur, allez! de rire de ces malheureux, répondit tout bas la fille de ferme, en donnant à son tour à Jean-René un coup de coude à lui briser trois côtes.

—Mme la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au Maître d'école.

—Oui, c'est une de nos parentes, répondit-il avec un morne et sombre accablement.

Dans le cas où il trouverait à la ferme un refuge inespéré, il craignait que la borgnesse ne vînt par méchanceté le dénoncer; il craignait aussi que les noms étranges de ses prétendus parents, Mme la Chouette et M. Barbillon, cités par Tortillard, n'éveillassent les soupçons; mais à cet endroit ses craintes furent vaines; Jean-René seul y vit le texte d'une plaisanterie faite à voix basse et très-mal accueillie par Claudine.

—C'est une parente que vous allez trouver à Louvres? demanda le père Châtelain.

—Oui, dit le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comptant trop sur elle.

—Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle est si bonne, ma tante la Chouette!... Tu sais bien, c'est elle qui t'a envoyé l'eau avec laquelle je bassine ta jambe... et la manière de s'en servir... C'est elle qui m'a dit: «Fais pour ton pauvre papa ce que je ferais moi-même, et le bon Dieu te bénira...» Oh! ma tante la Chouette... elle t'aime, mais elle t'aime si fort que...

—C'est bien, c'est bien, dit le Maître d'école en interrompant Tortillard, ça ne m'empêchera pas, en tout cas, de parler demain matin à la bonne dame d'ici... et d'implorer son appui auprès du respectable propriétaire de cette ferme; mais, ajouta-t-il pour changer de conversation et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard, mais, à propos du propriétaire de cette ferme, on m'avait promis de me dire ce qu'il y a de particulier dans l'organisation de la métairie où nous sommes.

—C'est moi qui vous ai promis cela, dit le père Châtelain, et je vais remplir ma promesse. Notre maître, après avoir ainsi imaginé ce qu'il appelle l'aumône du travail, s'est dit: «Il y a des établissements et des prix pour encourager l'amélioration des chevaux, des bestiaux, des charrues et de bien d'autres choses encore... Ma foi!... m'est avis qu'il serait un brin temps de moyenner aussi de quoi améliorer les hommes... Bonnes bêtes, c'est bien; bonnes gens, ça serait mieux, mais plus difficile. Lourde avoine et pré dru, eau vive et air pur, soins constants et sûr abri, chevaux et bestiaux viendront comme à souhait et vous donneront contentement; mais, pour les hommes, voire! c'est autre chose: on ne met pas un homme en grand-vertu comme un bœuf en grand-chair. L'herbage profite au bœuf, parce que l'herbage, savoureux au goût, lui plaît en l'engraissant; eh bien! m'est avis que, pour que les bons conseils profitent bien à l'homme, faudrait faire qu'il trouve son compte à les suivre...»

—Comme le bœuf trouve son compte à manger de bonne herbe, n'est-ce pas, père Châtelain?

—Justement, mon garçon.

—Mais, père Châtelain, dit un autre laboureur, on a parlé dans les temps d'une manière de ferme où des jeunes voleurs, qui avaient eu, malgré ça, une très-bonne conduite tout de même, apprenaient l'agriculture, et étaient soignés, choyés comme de petits princes?

—C'est vrai, mes enfants; il y a du bon là-dedans; c'est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais faudrait faire aussi espérer les bons. Un honnête jeune homme, robuste et laborieux, ayant envie de bien faire et de bien apprendre, se présenterait à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:—Mon gars, as-tu un brin volé et vagabondé?—Non.—Eh bien! il n'y a pas de place ici pour toi.

—C'est pourtant vrai ce que vous dites là, père Châtelain, dit Jean-René. On fait pour des coquins ce qu'on ne fait pas pour les honnêtes gens; on améliore les bêtes et non pas les hommes.

—C'est pour donner l'exemple et remédier à ça, mon garçon, que notre maître, comme je l'apprends à ce brave homme, a établi cette ferme... «Je sais bien, a-t-il dit, que là-haut il y a des récompenses pour les honnêtes gens; mais là-haut... dame! c'est bien haut, c'est bien loin; et d'aucuns (il faut les plaindre, mes enfants) n'ont point la vue et l'haleine assez longue pour atteindre là; et puis où trouveraient-ils le temps de regarder là-haut? Pendant le jour, de l'aurore au coucher du soleil, courbés sur la terre, ils la bêchent et la rebêchent pour un maître; la nuit, ils dorment harassés sur leur grabat... Le dimanche, ils s'enivrent au cabaret pour oublier les fatigues d'hier et celles de demain. C'est qu'aussi ces fatigues sont stériles pour eux, pauvres gens! Après un travail forcé, leur pain est-il moins noir, leur couche moins dure, leur enfant moins malingre, leur femme moins épuisée à le nourrir?... le nourrir!... elle qui ne mange pas à sa faim! Non! non! non! Après ça, je sais bien, mes enfants, que noir est leur pain, mais c'est du pain; dur est leur grabat, mais c'est un lit; chétifs sont leurs enfants, mais ils vivent. Les malheureux supporteraient peut-être allègrement leur sort, s'ils croyaient qu'un chacun est comme eux. Mais ils vont à la ville ou au bourg le jour du marché, et là ils voient du pain blanc, d'épais et chauds matelas, des enfants fleuris comme des rosiers de mai, et si rassasiés, si rassasiés, qu'ils jettent du gâteau à des chiens. Dame!... alors, quand ils reviennent à leur hutte de terre, à leur pain noir, à leur grabat, ces pauvres gens se disent, en voyant leur petit enfant souffreteux, maigre, affamé, à qui ils auraient bien voulu apporter un de ces gâteaux que les petits riches jetaient aux chiens: «Puisqu'il faut qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi ne sommes-nous pas nés riches? C'est injuste... Pourquoi chacun n'a-t-il pas son tour?» Sans doute, mes enfants, ce qu'ils disent là est déraisonnable... et ne sert pas à leur faire paraître leur joug plus léger; et pourtant ce joug dur et pesant, qui quelquefois blesse, écrase, il leur faut le porter sans relâche, et cela sans espoir de se reposer jamais... et de connaître un jour, un seul jour, le bonheur que donne l'aisance... Toute la vie comme ça, dame! ça paraît long... long comme un jour de pluie sans un seul petit rayon de soleil. Alors on va à l'ouvrage avec tristesse et dégoût. Finalement la plupart des gagés se disent: «À quoi bon travailler mieux et davantage! Que l'épi soit lourd ou léger, ça m'est tout un! À quoi bon me crever de beau zèle? Restons strictement honnêtes; le mal est puni, ne faisons pas le mal; le bien est sans récompense, ne faisons pas le bien... Ayons les qualités des bonnes bêtes de somme: patience, force et docilité...» Ces pensers-là sont malsains, mes enfants; de cette insouciance à la fainéantise il n'y a pas loin, et de la fainéantise au vice il y a moins loin encore... Malheureusement, ceux-là qui, ni bons ni méchants, ne font ni bien ni mal, sont le plus grand nombre; c'est donc ceux-là, a dit notre maître, qu'il faut améliorer, ni plus ni moins que s'ils avaient l'honneur d'être des chevaux, des bêtes à cornes ou à laine... Faisons qu'ils aient intérêt à être actifs, sages, laborieux, instruits et dévoués à leurs devoirs... prouvons-leur qu'en devenant meilleurs ils deviendront matériellement plus heureux... tout le monde y gagnera... Pour que les bons conseils leur profitent, donnons-leur ici-bas comme qui dirait un brin l'avant-goût du bonheur qui attend les justes là-haut...»Son plan bien arrêté, notre maître a fait savoir dans les environs qu'il lui fallait six laboureurs et autant de femmes ou filles de ferme, mais il voulait choisir ce monde-là parmi les meilleurs sujets du pays, d'après les renseignements qu'il ferait prendre chez les maires, chez les curés ou ailleurs. On devait être payé comme nous le sommes, c'est-à-dire comme des princes, nourri mieux que des bourgeois, et partager entre tous les travailleurs un cinquième des produits de la récolte; on resterait deux ans à la ferme, pour faire ensuite place à d'autres laboureurs choisis aux mêmes conditions; après cinq ans révolus, on pourrait se représenter s'il y avait des vacances... Aussi, depuis la fondation de la ferme, laboureurs et journaliers se disent dans les environs: «Soyons actifs, honnêtes, laborieux, faisons-nous remarquer par notre bonne conduite, et nous pourrons un jour avoir une des places de la ferme de Bouqueval; là nous vivrons comme en paradis durant deux ans; nous nous perfectionnerons dans notre état; nous emporterons un bon pécule et par là-dessus, en sortant d'ici, c'est à qui voudra nous engager, puisque pour entrer ici il faut un brevet d'excellent sujet.

—Je suis déjà retenu pour entrer à la ferme d'Arnouville, chez M. Dubreuil, dit Jean-René.

—Et moi, je suis engagé pour Gonesse, reprit un autre laboureur.

—Vous le voyez, mon brave homme, à cela tout le monde gagne: les fermiers des environs profitent doublement: il n'y a que douze places d'hommes et de femmes à donner, mais il se forme peut-être cinquante bons sujets dans le canton pour y prétendre; or ceux qui n'auront pas eu les places n'en resteront pas moins bons sujets, n'est-ce pas? Et, comme on dit, les morceaux en seront et en resteront toujours bons, car si on n'a pas la chance une fois, on espère l'avoir une autre; en fin de compte, ça fait nombre de braves gens de plus. Tenez... parlant par respect, pour un cheval ou pour un bétail qui gagne le prix de vitesse, de force ou de beauté, on fait cent élèves capables de disputer ce prix. Eh bien! ceux de ces cent élèves qui ne l'ont pas remporté, ce prix, n'en restent pas moins bons et vaillants... Hein? mon brave homme, quand je vous disais que notre ferme n'était pas une ferme ordinaire, et que notre maître n'était pas un maître ordinaire?

—Oh! non, sans doute... s'écria le Maître d'école, et plus sa bonté, sa générosité me semblent grandes, plus j'espère qu'il prendra en pitié mon triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant d'intelligence, ne doit pas regarder à un bienfait de plus ou de moins.

—Au contraire, il y regarde, mon brave, dit le père Châtelain; mais pour avoir à se glorifier d'une bonne action nouvelle; ce m'est avis que nous nous reverrons, bien sûr, à la ferme, et que ce n'est pas la dernière fois que vous vous asseyez à cette table!

—N'est-ce pas? Tenez, malgré moi j'espère... Oh! si vous saviez comme je suis heureux et reconnaissant! s'écria le Maître d'école.

—Je n'en doute pas, il est si bon, notre maître!

—Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la Dame-de-Bon-Secours, dit vivement le Maître d'école, que je puisse bénir d'avance ces nobles noms.

—Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah! dame, vous vous attendez peut-être à des noms à grand fracas? Ah bien oui! ce sont des noms simples et doux comme des saints. Notre-Dame-de-Bon-Secours s'appelle Mme Georges... notre maître s'appelle M. Rodolphe.

—Ma femme!... mon bourreau!... murmura le brigand, foudroyé par cette révélation.


VII

La nuit

Rodolphe!!! Mme Georges!!!

Le Maître d'école ne pouvait se croire abusé par une fortuite ressemblance de noms; avant de le condamner à un terrible supplice, Rodolphe lui avait dit porter à Mme Georges un vif intérêt. Enfin, la présence récente du nègre David dans cette ferme prouvait au Maître d'école qu'il ne se trompait pas.

Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dans cette dernière rencontre qui renversait les espérances qu'il avait un moment fondées sur la générosité du maître de cette ferme.

Son premier mouvement fut de fuir.

Rodolphe lui inspirait une invincible terreur; peut-être se trouvait-il à cette heure à la ferme... À peine remis de sa stupeur, le brigand se leva de table, prit la main de Tortillard et s'écria d'un air égaré:

—Allons-nous-en... conduis-moi... sortons d'ici!

Les laboureurs se regardèrent avec surprise.

—Vous en aller... maintenant! Vous n'y pensez pas, mon pauvre homme, dit le père Châtelain. Ah çà! quelle mouche vous pique? Est-ce que vous êtes fou?

Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long soupir, et, mettant son index sur son front, il donna ainsi à entendre aux laboureurs que la raison de son prétendu père n'était pas fort saine.

Le vieux laboureur lui répondit par un signe d'intelligence et de compassion.

—Viens, viens, sortons! répéta le Maître d'école en cherchant à entraîner l'enfant.

Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir les champs par cette froidure, dit d'une voix dolente:

—Mon Dieu! pauvre papa, c'est ton accès qui te reprend; calme-toi, ne sors pas par le froid de la nuit... ça te ferait mal... J'aimerais mieux, vois-tu, avoir le chagrin de te désobéir que de te conduire hors d'ici à cette heure. Puis, s'adressant aux laboureurs: N'est-ce pas, mes bons messieurs, que vous m'aiderez à empêcher mon pauvre papa de sortir?

—Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le père Châtelain, nous n'ouvrirons pas à ton père... Il sera bien forcé de coucher à la ferme!

—Vous ne me forcerez pas à rester ici! s'écria le Maître d'école; et puis d'ailleurs je gênerais votre maître... M. Rodolphe... Vous m'avez dit que la ferme n'était pas un hospice. Ainsi, encore une fois, laissez-moi sortir...

—Gêner notre maître! Soyez tranquille... Malheureusement, il n'habite pas la ferme, il n'y vient pas aussi souvent que nous le voudrions... Mais serait-il ici que vous ne le gêneriez pas du tout... Cette maison n'est pas un hospice, c'est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes aussi à plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit.

—Votre maître n'est pas ici ce soir? demanda le Maître d'école d'un ton moins effrayé.

—Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi, vous le voyez, vos craintes n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait. N'a-t-elle pas ordonné qu'on fasse votre lit ici? Du reste, si vous ne la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre départ... Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu'elle intéresse notre maître à votre sort et qu'il vous garde à la ferme...

—Non, non! dit le brigand avec terreur, j'ai changé d'idée... mon fils a raison: ma parente de Louvres aura pitié de moi... J'irai la trouver.

—Comme vous voudrez, dit complaisamment le père Châtelain, croyant avoir affaire à un homme dont le cerveau était un peu fêlé. Vous partirez demain matin. Quant à continuer votre route ce soir avec ce pauvre petit, n'y comptez pas; nous y mettrons bon ordre.

Quoique Rodolphe ne fût pas à Bouqueval, les terreurs du Maître d'école étaient loin de se calmer. Bien qu'affreusement défiguré, il craignait encore d'être reconnu par sa femme qui d'un moment à l'autre pouvait descendre; et, dans ce cas, il était persuadé qu'elle le dénoncerait et le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, en lui infligeant un châtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire à la haine et à la vengeance de Mme Georges.

Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme; il se trouvait à la merci de Tortillard. Il se résigna donc; et, pour éviter d'être surpris par sa femme, il dit au laboureur:

—Puisque vous m'assurez que cela ne gênera pas votre maître ni votre dame... j'accepte l'hospitalité que vous m'offrez; mais, comme je suis très-fatigué, je vais, si vous le permettez, aller me coucher; je voudrais repartir demain matin au point du jour.

—Oh! demain matin, à votre aise! On est matinal ici; et, de peur que vous ne vous égariez de nouveau, on vous mettra dans votre route.

—Moi, si vous voulez, j'irai conduire ce pauvre homme au bout du chemin, dit Jean-René, puisque Madame m'a dit de prendre la carriole pour aller chercher demain des sacs d'argent chez le notaire, à Villiers-le-Bel.

—Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa route, mais tu iras sur tes jambes, dit le père Châtelain. Madame a changé d'avis tantôt; elle a réfléchi, avec raison, que ce n'était pas la peine d'avoir à la ferme et à l'avance une si grosse somme; il sera temps d'aller lundi prochain à Villiers-le-Bel; jusque-là, l'argent est aussi bien chez le notaire qu'ici.

—Madame sait mieux que moi ce qu'elle a à faire, mais qu'est-ce qu'il y a à craindre ici pour l'argent, père Châtelain?

—Rien, mon garçon, Dieu merci! Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir ici cinq cents sacs de blé que dix sacs d'écus.

—Voyons, reprit le père Châtelain en s'adressant au brigand et à Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mon petit enfant, ajouta-t-il en prenant un flambeau. Puis, précédant les deux hôtes de la ferme, il les conduisit dans une petite chambre du rez-de-chaussée, où ils arrivèrent après avoir traversé un long corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs portes.

Le laboureur posa la lumière sur une table et dit au Maître d'école:

—Voici votre gîte; que le bon Dieu vous donne une nuit franche, mon brave homme! Quant à toi, mon enfant, tu dormiras bien, c'est de ton âge.

Le brigand alla s'asseoir, sombre et pensif, sur le bord du lit auprès duquel il fut conduit par Tortillard.

Le petit boiteux fit un signe d'intelligence au laboureur au moment où celui-ci sortit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.

—Que veux-tu, mon enfant? lui demanda le père Châtelain.

—Mon Dieu! mon bon monsieur, je suis bien à plaindre! Quelquefois mon pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c'est comme des convulsions: je ne puis le secourir à moi tout seul: si j'étais obligé d'appeler du secours, est-ce qu'on m'entendrait d'ici?

—Pauvre petit! dit le laboureur avec intérêt, sois tranquille... Tu vois bien cette porte-là, à côté de l'escalier?

—Oui, mon bon monsieur, je la vois.

—Eh bien! un de nos valets de ferme couche toujours là, tu n'aurais qu'à aller l'éveiller, la clef est à sa porte; il viendrait t'aider à secourir ton père.

—Hélas! monsieur, ce garçon de ferme et moi nous ne viendrions peut-être pas à bout de mon pauvre papa si ses convulsions le prenaient... Est-ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez l'air si bon... si bon?

—Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans un corps de logis tout au fond de la cour. Mais rassure-toi, Jean-René est vigoureux, il abattrait un taureau par les cornes. D'ailleurs, s'il fallait quelqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille cuisinière: elle couche au premier à côté de notre dame et de notre demoiselle... et au besoin la bonne femme sert de garde-malade, tant elle est soigneuse.

—Oh! merci, merci! mon digne monsieur, je vas prier le bon Dieu pour vous, car vous êtes bien charitable d'avoir comme cela pitié de mon pauvre papa.

—Bien, mon enfant... Allons, bonsoir; il faut espérer que tu n'auras besoin du secours de personne pour contenir ton père. Rentre, il t'attend peut-être.

—J'y cours. Bonne nuit, monsieur.

—Dieu te garde, mon enfant!...

Et le vieux laboureur s'éloigna.

À peine eut-il le dos tourné que le petit boiteux lui fit ce geste suprêmement moqueur et insultant, familier aux gamins de Paris: geste qui consiste à se frapper la nuque du plat de la main gauche, et à plusieurs reprises, en lançant chaque fois en avant la main droite tout ouverte.

Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une partie des renseignements qu'il voulait avoir pour servir les sinistres projets de la Chouette et du Maître d'école. Il savait déjà que le corps du logis où il allait coucher n'était habité que par Mme Georges, Fleur-de-Marie, une vieille cuisinière et un garçon de ferme.

Tortillard, en rentrant dans la chambre qu'il occupait avec le Maître d'école, se garda bien de s'approcher de lui. Ce dernier l'entendit et lui dit à voix basse:

—D'où viens-tu encore, gredin?

—Vous êtes bien curieux, sans yeux...

—Oh! tu vas me payer tout ce que tu m'as fait souffrir et endurer ce soir, enfant de malheur! s'écria le Maître d'école: et il se leva furieux, cherchant Tortillard à tâtons, en s'appuyant aux murailles pour se guider. Je t'étoufferai, va, méchante vipère!...

—Pauvre papa... nous sommes donc bien gai, que nous jouons à colin-maillard avec notre petit enfant chéri? dit Tortillard en ricanant et en échappant le plus facilement du monde aux poursuites du Maître d'école.

Celui-ci, d'abord emporté par un mouvement de colère irréfléchi, fut bientôt obligé, comme toujours, de renoncer à atteindre le fils de Bras-Rouge.

Forcé de subir sa persécution effrontée jusqu'au moment où il pourrait se venger sans péril, le brigand, dévorant son courroux impuissant, se jeta sur son lit en blasphémant.

—Pauvre papa... est-ce que tu as une rage de dents... que tu jures comme ça? Et M. le curé, qu'est-ce qu'il dirait s'il t'entendait?... il te mettrait en pénitence...

—Bien! bien! reprit le brigand d'une voix sourde et contrainte après un long silence, raille-moi, abuse de mon malheur... lâche que tu es... C'est beau, va! C'est généreux!

—Oh! c'te balle! généreux! Que ça de toupet! s'écria Tortillard en éclatant de rire. Excusez!... avec ça que vous mettiez des mitaines pour ficher des volées à tout le monde à tort et à travers, quand vous n'étiez pas borgne de chaque œil!

—Mais je ne t'ai jamais fait de mal... à toi... pourquoi me tourmentes-tu ainsi?

—Parce que vous avez dit des sottises à la Chouette d'abord... Et quand je pense que Monsieur voulait se donner le genre de rester ici en faisant le câlin avec les paysans... monsieur voulait peut-être se mettre au lait d'ânesse?

—Gredin que tu es! Si j'avais eu la possibilité de rester à cette ferme, que le tonnerre écrase maintenant! tu m'en aurais presque empêché avec tes insolences.

—Vous! rester ici! En voilà une farce! Et qu'est-ce qui aurait été la bête de souffrance de Mme la Chouette? Moi peut-être? Merci, je sors d'en prendre.

—Méchant avorton!

—Avorton! tiens, raison de plus; je dis comme ma tante la Chouette, il n'y a rien de plus amusant que de vous faire rager à mort, vous qui me tueriez d'un coup de poing... c'est bien plus délicat que si vous étiez faible... Vous étiez joliment drôle, allez, ce soir, à table... Dieu de Dieu! quelle comédie je me donnais à moi tout seul... un vrai pourtour de la Gaîté! À chaque coup de pied que je vous allongeais en sourdine, la colère vous portait le sang à la tête et vos yeux blancs devenaient rouges au bord; il ne leur manquait qu'un peu de bleu au milieu; avec ça ils auraient été tricolores... deux vrais cocardes de sergent de ville, quoi!

—Allons, voyons, tu aimes à rire, tu es gai... bah!... c'est de ton âge; je ne me fâche pas, dit le Maître d'école d'un ton affectueux et dégagé, espérant apitoyer Tortillard; mais, au lieu de rester là à me blaguer, tu ferais mieux de te souvenir de ce que t'a dit la Chouette, que tu aimes tant; tu devrais tout examiner, prendre des empreintes. As-tu entendu? Ils ont parlé d'une grosse somme d'argent qu'ils auront ici lundi... Nous y reviendrions avec les amis et nous ferions un bon coup. Bah! j'étais bien bête de vouloir rester ici... j'en aurais eu assez au bout de huit jours, de ces bonasses de paysans... n'est-ce pas, mon garçon? dit le brigand pour flatter Tortillard.

—Vous m'auriez fait de la peine, parole d'honneur! dit le fils de Bras-Rouge en ricanant.

—Oui, oui, il y a un bon coup à faire ici... Et quand même il n'y aurait rien à voler, je reviendrai dans cette maison avec la Chouette pour me venger, dit le brigand d'une voix altérée par la fureur et par la haine; car c'est, bien sûr, ma femme qui a excité contre moi cet infernal Rodolphe; et en m'aveuglant ne m'a-t-il pas mis à la merci de tout le monde... de la Chouette, d'un gamin comme toi?... Eh bien! puisque je ne peux pas me venger sur lui... je me vengerai sur ma femme!... Oui, elle payera pour tous... quand je devrais mettre le feu à cette maison et m'ensevelir moi-même sous ses décombres... Oh! je voudrais... je voudrais...!

—Vous voudriez bien la tenir, votre femme, hein, vieux? Et dire qu'elle est à dix pas de vous... c'est ça qu'est vexant! Si je voulais, je vous conduirais à la porte de sa chambre... moi... car je sais où elle est, sa chambre... je le sais, je le sais, je le sais, ajouta Tortillard en chantonnant, selon son habitude.

—Tu sais où est sa chambre! s'écria le Maître d'école avec une joie féroce, tu le sais?...

—Je vous vois venir, dit Tortillard; je vas vous faire faire le beau sur vos pattes de derrière, comme un chien à qui on montre un os... Attention, vieux Azor!

—Tu sais où est la chambre de ma femme? répéta le brigand en se tournant du côté où il entendait la voix de Tortillard.

—Oui, je le sais; et ce qu'il y a de fameux, c'est qu'un seul garçon de ferme couche dans le corps de logis où nous sommes; je sais où est sa porte, la clef est après: crac! un tour, et il est enfermé... Allons, debout, vieux Azor!

—Qui t'a dit cela? s'écria le brigand en se levant involontairement.

—Bien, Azor... À côté de la chambre de votre femme couche une vieille cuisinière... un autre tour de clef, et nous sommes maîtres de la maison, maîtres de votre femme et de la jeune fille à la mante grise que nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau pour ce maître! Tout de suite.

—Tu mens, tu mens!... Comment saurais-tu cela?

—Moi boiteux, mais moi pas bête... Tout à l'heure j'ai inventé de dire à ce vieux bibard de laboureur que la nuit vous aviez quelquefois des convulsions, et je lui ai demandé où je pourrais trouver du secours si vous aviez votre attaque... Alors il m'a répondu que, si ça vous prenait, je pourrais éveiller le valet et la cuisinière, et il m'a enseigné où ils couchaient... l'un en bas, l'autre en haut... au premier, à côté de votre femme, votre femme, votre femme!...

Et Tortillard de répéter son chant monotone.

Après un long silence, le Maître d'école lui dit d'une voix calme, avec une sincère et effrayante résolution:

—Écoute... J'ai assez de la vie... Tout à l'heure... eh bien! oui... je l'avoue... j'ai eu une espérance qui me fait maintenant paraître mon sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont rien auprès de ce que j'endure depuis ce matin... et cela, j'aurai à l'endurer toujours... Conduis-moi à la chambre de ma femme; j'ai là mon couteau... je la tuerai... On me tuera après, ça m'est égal... La haine m'étouffe... Je serai vengé... ça me soulagera... Ce que j'endure, c'est trop, c'est trop! pour moi devant qui tout tremblait. Tiens, vois-tu... si tu savais ce que je souffre... tu aurais pitié de moi... Depuis un instant il me semble que mon crâne va éclater... mes veines battent à se rompre... mon cerveau s'embarrasse...

—Un rhume de cerveau, vieux?... connu... Éternuez... ça le purge..., dit Tortillard en éclatant encore de rire. Voulez-vous une prise?

Et, frappant brusquement sur le dos de sa main gauche fermée, comme il eût frappé sur le couvercle d'une tabatière, il chantonna: