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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 23: IX
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

J'ai du bon tabac dans ma tabatière;
J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! ils veulent me rendre fou! s'écria le brigand, devenu véritablement presque insensé par une sorte d'éréthisme de vengeance sanguinaire, ardente, implacable, qui cherchait en vain à s'assouvir.

L'exubérance des forces de ce monstre ne pouvait être égalée que par leur impuissance.

Qu'on se figure un loup affamé, furieux, hydrophobe, harcelé pendant tout un jour par un enfant à travers les barreaux de sa case, et sentant à deux pas de lui une victime qui satisferait à la fois et sa faim et sa rage.

Au dernier sarcasme de Tortillard, le brigand perdit presque la tête.

À défaut de victime, il voulut, dans sa frénésie, répandre son propre sang... le sang l'étouffait.

Un moment il fut décidé à se tuer, il aurait eu à la main un pistolet armé, qu'il n'eût pas hésité. Il fouilla dans sa poche, en tira un long couteau-poignard, l'ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si rapides que fussent ses mouvements, la réflexion, la peur, l'instinct vital les devancèrent.

Le courage manqua au meurtrier, son bras armé retomba sur ses genoux.

Tortillard avait suivi ses mouvements d'un œil attentif; lorsqu'il vit le dénoûment inoffensif de cette velléité tragique, il s'écria en ricanant:

—Garçon, un duel!... plumez les canards...

Le Maître d'école, craignant de perdre la raison dans un dernier et inutile éclat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre cette nouvelle insulte de Tortillard, qui raillait si insolemment la lâcheté de cet assassin reculant devant le suicide. Désespérant d'échapper à ce qu'il appelait, par une sorte de fatalité vengeresse, la cruauté de cet enfant maudit, le brigand voulut tenter un dernier effort en s'adressant à la cupidité du fils de Bras-Rouge.

—Oh! lui dit-il d'une voix presque suppliante, conduis-moi à la porte de ma femme; tu prendras tout ce que tu voudras dans sa chambre, et puis tu te sauveras; tu me laisseras seul... tu crieras au meurtre, si tu veux! On m'arrêtera, on me tuera sur la place... tant mieux!... je mourrai vengé, puisque je n'ai pas le courage d'en finir... Oh! conduis-moi... conduis-moi; il y a, bien sûr, chez elle, de l'or, des bijoux: je te dis que tu prendras tout... pour toi tout seul... entends-tu?... pour toi tout seul... je ne te demande que de me conduire à la porte, près d'elle.

—Oui... j'entends bien; vous voulez que je vous mène à sa porte... et puis à son lit... et puis que je vous dise où frapper, et puis que je vous guide le bras, n'est-ce pas? Vous voulez enfin me faire servir de manche à votre couteau!... vieux monstre! reprit Tortillard avec une expression de mépris, de colère et d'horreur qui, pour la première fois de la journée, rendit sérieuse sa figure de fouine, jusqu'alors railleuse et effrontée. On me tuerait plutôt... entendez-vous... que de me forcer à vous conduire chez votre femme.

—Tu refuses?

Le fils de Bras-Rouge ne répondit rien.

Il s'approcha pieds nus, et sans être entendu, du Maître d'école, qui, assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau à la main; puis, avec une adresse et une prestesse merveilleuses, Tortillard lui enleva cette arme et fut d'un bond à l'autre bout de la chambre.

—Mon couteau! mon couteau! s'écria le brigand en étendant les bras.

—Non, car vous seriez capable de demander demain matin à parler à votre femme et de vous jeter sur elle pour la tuer... puisque vous avez assez de la vie, comme vous dites, et que vous êtes assez poltron pour ne pas oser vous tuer vous-même...

—Il défend ma femme contre moi maintenant! s'écria le bandit, dont la pensée commençait à s'obscurcir. C'est donc le démon que ce petit monstre! Où suis-je? Pourquoi la défend-il?

—Pour te faire bisquer..., dit Tortillard; et sa physionomie reprit son masque d'impudente raillerie.

—Ah! c'est comme ça! murmura le Maître d'école dans un complet égarement, eh bien! je vais mettre le feu à la maison!... nous brûlerons tous!... tous!... j'aime mieux cette fournaise-là que l'autre... La chandelle?... la chandelle?...

—Ah! ah! ah! s'écria Tortillard en éclatant de rire de nouveau; si on ne t'avait pas soufflé ta chandelle... à toi... et pour toujours... tu verrais que la nôtre est éteinte depuis une heure...

Et Tortillard de dire en chantonnant:

Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu...

Le Maître d'école poussa un sourd gémissement, étendit les bras et tomba de toute sa hauteur sur le carreau, la face contre terre, frappé d'un coup de sang, et il resta sans mouvement.

—Connu, vieux! dit Tortillard; c'est une frime pour me faire venir auprès de toi et pour me ficher une ratapiole... Quand tu auras assez fait la planche sur le carreau, tu te relèveras.

Et le fils de Bras-Rouge, décidé à ne pas s'endormir, de crainte d'être surpris à tâtons par le Maître d'école, resta assis sur sa chaise, les yeux attentivement fixés sur le brigand, persuadé que celui-ci lui tendait un piège, et ne le croyant nullement en danger.

Pour s'occuper agréablement, Tortillard tira mystérieusement de sa poche une petite bourse de soie rouge et compta lentement et avec des regards de convoitise et de jubilation dix-sept pièces d'or qu'elle contenait.

Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard:

On se souvient que Mme d'Harville allait être surprise par son mari lors du fatal rendez-vous qu'elle avait accordé au commandant. Rodolphe, en donnant une bourse à la jeune femme, lui avait dit de monter au cinquième étage chez les Morel, sous le prétexte de leur apporter des secours. Mme d'Harville gravissait rapidement l'escalier, tenant la bourse à la main, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan, guigna la bourse de l'œil, fit semblant de tomber en passant auprès de la marquise, la heurta et, dans le choc, lui enleva subtilement la bourse. Mme d'Harville, éperdue, entendant les pas de son mari, s'était hâtée d'arriver au cinquième, sans pouvoir se plaindre du vol audacieux du petit boiteux.

Après avoir compté et recompté son or, Tortillard, n'entendant plus aucun bruit dans la ferme, alla pieds nus, l'oreille au guet, abritant sa lumière dans sa main, prendre des empreintes de quatre portes qui ouvraient sur le corridor, prêt à dire, si on le surprenait hors de sa chambre, qu'il allait chercher du secours pour son père.

En rentrant, Tortillard trouva le Maître d'école toujours étendu par terre... Un moment inquiet, il prêta l'oreille, il entendit le brigand respirer librement: il crut qu'il prolongeait indéfiniment sa ruse.

—Toujours du même, donc, vieux! lui dit-il.

Un hasard avait sauvé le Maître d'école d'une congestion cérébrale sans doute mortelle. Sa chute avait occasionné un salutaire et abondant saignement de nez.

Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fiévreuse, moitié sommeil, moitié délire; et il fit alors ce rêve étrange, ce rêve épouvantable!...


VIII

Le rêve

Tel est le rêve du Maître d'école.

Il revoit Rodolphe dans la maison de l'allée des Veuves.

Rien n'est changé dans le salon où le brigand a subi son horrible supplice.

Rodolphe est assis derrière la table où se trouvent les papiers du Maître d'école et le petit saint-esprit de lapis qu'il a donné à la Chouette.

La figure de Rodolphe est grave, triste.

À sa droite, le nègre David, impassible, silencieux, se tient debout; à sa gauche est le Chourineur; il regarde cette scène d'un air épouvanté.

Le Maître d'école n'est plus aveugle, mais il voit à travers un sang limpide qui remplit la cavité de ses orbites.

Tous les objets lui paraissent colorés d'une teinte rouge.

Ainsi que les oiseaux de proie planent immobiles dans les airs au-dessus de la victime qu'ils fascinent avant de la dévorer, une chouette monstrueuse, ayant pour tête le hideux visage de la borgnesse, plane au-dessus du Maître d'école... Elle attache incessamment sur lui un œil rond, flamboyant, verdâtre.

Ce regard continu pèse sur sa poitrine d'un poids immense.

De même qu'en s'habituant à l'obscurité on finit par y distinguer des objets d'abord imperceptibles, le Maître d'école s'aperçoit qu'un immense lac de sang le sépare de la table où siège Rodolphe.

Ce juge inflexible prend peu à peu, ainsi que le Chourineur et le nègre, des proportions colossales... Ces trois fantômes atteignent en grandissant les frises du plafond, qui s'élève à mesure.

Le lac de sang est calme, uni comme un miroir rouge.

Le Maître d'école voit s'y refléter sa hideuse image.

Mais bientôt cette image s'efface sous le bouillonnement des flots qui s'enflent.

De leur surface agitée s'élève comme l'exhalaison fétide d'un marécage, d'un brouillard livide de cette couleur violâtre particulière aux lèvres des trépassés.

Mais à mesure que ce brouillard monte, monte... les figures de Rodolphe, du Chourineur et du nègre continuent de grandir, de grandir d'une manière incommensurable, et dominent toujours cette vapeur sinistre.

Au milieu de cette vapeur, le Maître d'école voit apparaître des spectres pâles, des scènes meurtrières dont il est l'acteur...

Dans ce fantastique mirage, il voit d'abord un petit vieillard à crâne chauve: il porte une redingote brune et un garde-vue de soie verte; il est occupé, dans une chambre délabrée, à compter et à ranger des piles de pièces d'or, à la lueur d'une lampe.

Au travers de la fenêtre, éclairée par une lune blafarde, qui blanchit la cime de quelques grands arbres agités par le vent, le Maître d'école se voit lui-même en dehors... collant à la vitre son horrible visage.

Il suit les moindres mouvements du petit vieillard avec des yeux flamboyant... puis il brise un carreau, ouvre la croisée, saute d'un bond sur sa victime et lui enfonce un long couteau entre les deux épaules.

L'action est si rapide, le coup si prompt, si sûr, que le cadavre du vieillard reste assis sur la chaise...

Le meurtrier veut retirer son couteau de ce corps mort.

Il ne le peut pas...

Il redouble d'efforts...

Ils sont vains.

Il veut alors abandonner son couteau...

Impossible.

La main de l'assassin tient au manche du poignard, comme la lame du poignard tient au cadavre de l'assassiné.

Le meurtrier entend alors résonner des éperons et retentir des sabres sur les dalles d'une pièce voisine.

Pour s'échapper à tout prix, il veut emporter avec lui le corps chétif du vieillard, dont il ne peut détacher ni son couteau ni sa main...

Il ne peut y parvenir.

Ce frêle petit cadavre pèse comme une masse de plomb.

Malgré ses épaules d'Hercule, malgré ses efforts désespérés, le Maître d'école ne peut même pas soulever ce poids énorme.

Le bruit de pas retentissants et de sabres traînants se rapproche de plus en plus...

La clef tourne dans la serrure. La porte s'ouvre...

La vision disparaît...

Et alors la chouette bat des ailes, en criant:

—C'est le vieux richard de la rue du Roule... Ton début d'assassin... d'assassin... d'assassin!...

Un moment obscurcie, la vapeur qui couvre le lac de sang redevient transparente et laisse apercevoir un autre spectre...

Le jour commence à poindre, le brouillard est épais et sombre... Un homme, vêtu comme le sont les marchands de bestiaux, est étendu mort sur la berge d'un grand chemin. La terre foulée, le gazon arraché, prouvent que la victime a fait une résistance désespérée...

Cet homme a cinq blessures saignantes à la poitrine... Il est mort, et pourtant il siffle ses chiens, il appelle à son secours, en criant:—À moi! À moi!...

Mais il siffle, mais il appelle par ses cinq larges plaies dont les bords béants s'agitent comme des lèvres qui parlent...

Ces cinq appels, ces cinq sifflements simultanés, sortant de ce cadavre par la bouche de ses blessures, sont effrayants à entendre...

À ce moment, la chouette agite ses ailes et parodie les gémissements funèbres de la victime en poussant cinq éclats de rire, mais d'un rire strident, farouche comme le rire des fous, et elle s'écrie:

—Le marchand de bœufs de Poissy... Assassin!... Assassin!... Assassin!...

Des échos souterrains prolongés répètent d'abord très-haut les rires sinistres de la chouette, puis ils semblent aller se perdre dans les entrailles de la terre.

À ce bruit, deux grands chiens noirs comme l'ébène, aux yeux étincelants comme des tisons et toujours attachés sur le Maître d'école, commencent à aboyer et à tourner... à tourner... à tourner autour de lui avec une rapidité vertigineuse.

Ils le touchent presque, et leurs abois sont si lointains qu'ils paraissent apportés par le vent du matin.

Peu à peu les spectres pâlissent, s'effacent comme des ombres et disparaissent dans la vapeur livide qui monte toujours.

Une nouvelle exhalaison couvre la surface du lac de sang et s'y superpose.

C'est une sorte de brume verdâtre, transparente; on dirait la coupe verticale d'un canal rempli d'eau.

D'abord on voit le lit du canal recouvert d'une vase épaisse composée d'innombrables reptiles ordinairement imperceptibles à l'œil, mais qui, grossis comme si on les voyait au microscope, prennent des aspects monstrueux, des proportions énormes relativement à leur grosseur réelle.

Ce n'est plus de la bourbe, c'est une masse compacte vivante, grouillante, un enchevêtrement inextricable qui fourmille et pullule, si pressé, si serré, qu'une sourde et imperceptible ondulation soulève à peine le niveau de cette vase ou plutôt de ce banc d'animaux impurs.

Au-dessus coule lentement, lentement, une eau fangeuse, épaisse, morte, qui charrie dans son cours pesant des immondices incessamment vomis par les égouts d'une grande ville, des débris de toutes sortes, des cadavres d'animaux...

Tout à coup, le Maître d'école entend le bruit d'un corps qui tombe lourdement à l'eau.

Dans son brusque reflux, cette eau lui jaillit au visage...

À travers une foule de bulles d'air qui remontent à la surface du canal, il y voit s'y engouffrer rapidement une femme qui se débat... qui se débat...

Et il se voit, lui et la Chouette, se sauver précipitamment des bords du canal Saint-Martin, en emportant une caisse enveloppée de toile noire.

Néanmoins, il assiste à toutes les phases de l'agonie de la victime que lui et la Chouette viennent de jeter dans le canal.

Après cette première immersion, il voit la femme remonter à fleur d'eau et agiter précipitamment ses bras comme quelqu'un qui, ne sachant pas nager, essaye en vain de se sauver.

Puis il entend un grand cri.

Ce cri extrême, désespéré, se termine par le bruit sourd, saccadé d'une ingurgitation involontaire... et la femme redescend une seconde fois au-dessous de l'eau.

La chouette, qui plane toujours immobile, parodie le râle convulsif de la noyée, comme elle a parodié les gémissements du marchand de bestiaux.

Au milieu d'éclats de rire funèbres, la chouette répète:

—Glou... glou... glou...

Les échos souterrains redisent ces cris.

Submergée une seconde fois, la femme suffoque et fait, malgré elle, un violent mouvement d'aspiration; mais, au lieu d'air, c'est encore de l'eau qu'elle aspire...

Alors sa tête se renverse en arrière, son visage s'injecte et bleuit, son cou devient livide et gonflé, ses bras se roidissent et, dans une dernière convulsion, la noyée agonisante agite ses pieds, qui reposaient sur la vase.

Elle est alors entourée d'un nuage de bourbe noirâtre qui remonte avec elle à la surface de l'eau.

À peine la noyée exhale-t-elle son dernier souffle qu'elle est déjà couverte d'une myriade de reptiles microscopiques, vorace et horrible vermine de la bourbe...

Le cadavre reste un moment à flot, oscille encore quelque peu, puis s'abîme lentement, horizontalement, les pieds plus bas que la tête, et commence à suivre entre deux eaux le courant du canal.

Quelquefois le cadavre tourne sur lui-même, et son visage se trouve en face du Maître d'école; alors le spectre le regarde fixement de ses deux gros yeux glauques, vitreux, opaques... ses lèvres violettes s'agitent...

Le Maître d'école est loin de la noyée, et pourtant elle lui murmure à l'oreille: «Glou... glou... glou...» en accompagnant ces mots bizarres du bruit singulier que fait un flacon submergé en se remplissant d'eau.

La chouette répète: «Glou... glou... glou...» en agitant ses ailes, et s'écrie:

—La femme du canal Saint-Martin!... Assassin!... Assassin!... Assassin!...

Les échos souterrains lui répondent... mais, au lieu de se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, ils deviennent de plus en plus retentissants et semblent se rapprocher.

Le Maître d'école croit entendre ces éclats de rire retentir d'un pôle à l'autre.

La vision de la noyée disparaît.

Le lac de sang, au delà duquel le Maître d'école voit toujours Rodolphe, devient d'un noir bronzé; puis il rougit et se change bientôt en une fournaise liquide telle que du métal en fusion; puis ce lac de feu s'élève, monte... monte... vers le ciel ainsi qu'une trombe immense.

Bientôt, c'est un horizon incandescent comme du fer chauffé à blanc.

Cet horizon immense, infini, éblouit et brûle à la fois les regards du Maître d'école; cloué à sa place, il ne peut en détourner la vue.

Alors, sur ce fond de lave ardente, dont la réverbération le dévore, il voit lentement passer et repasser un à un les spectres noirs et gigantesques de ses victimes.

—La lanterne magique du remords... du remords!... du remords! s'écrie la chouette en battant des ailes et en riant aux éclats.

Malgré les douleurs intolérables que lui cause cette contemplation incessante, le Maître d'école a toujours les yeux attachés sur les spectres qui se meuvent dans la nappe enflammée.

Il éprouve alors quelque chose d'épouvantable.

Passant par tous les degrés d'une torture sans nom, à force de regarder ce foyer torréfiant, il sent ses prunelles, qui ont remplacé le sang dont ses orbites étaient remplies, devenir chaudes, brûlantes, se fondre à cette fournaise, fumer, bouillonner, et enfin se calciner dans leurs cavités comme dans deux creusets de fer rouge.

Par une effroyable faculté, après avoir vu autant que senti les transformations successives de ses prunelles en cendres, il retombe dans les ténèbres de sa première cécité.

Mais voilà que tout à coup ses douleurs intolérables s'apaisent par enchantement.

Un souffle aromatique d'une fraîcheur délicieuse a passé sur ses orbites brûlantes encore.

Ce souffle est un suave mélange des senteurs printanières qu'exhalent les fleurs champêtres baignées d'une humide rosée.

Le Maître d'école entend autour de lui un bruissement léger comme celui de la brise qui se joue dans le feuillage, comme celui d'une source d'eau vive qui ruisselle et murmure sur son lit de cailloux et de mousse.

Des milliers d'oiseaux gazouillent de temps à autre les plus mélodieuses fantaisies; s'ils se taisent, des voix enfantines d'une angélique pureté chantent des paroles étranges, inconnues, des paroles pour ainsi dire ailées, que le Maître d'école entend monter aux cieux avec un léger frémissement.

Un sentiment de bien-être moral, d'une mollesse, d'une langueur indéfinissables, s'empare peu à peu de lui.

Épanouissement de cœur, ravissement d'esprit, rayonnement d'âme dont aucune impression physique, si enivrante qu'elle soit, ne saurait donner une idée!

Le Maître d'école se sent doucement planer dans une sphère lumineuse, éthérée; il lui semble qu'il s'élève à une distance incommensurable de l'humanité.

Après avoir goûté quelques moments cette félicité sans nom, il se retrouve dans le ténébreux abîme de ses pensées habituelles.

Il rêve toujours, mais il n'est plus que le brigand musclé qui blasphème et se damne dans des accès de fureur impuissante.

Une voix retentit, sonore, solennelle.

C'est la voix de Rodolphe!

Le Maître d'école frémit d'épouvante; il a vaguement la conscience de rêver, mais l'effroi que lui inspire Rodolphe est si formidable qu'il fait, mais en vain, tous ses efforts pour échapper à cette nouvelle vision.

La voix parle... il écoute.

L'accent de Rodolphe n'est pas courroucé; il est rempli de tristesse, de compassion.

—Pauvre misérable, dit-il au Maître d'école, l'heure du repentir n'a pas encore sonné pour vous. Dieu seul sait quand elle sonnera. La punition de vos crimes est incomplète encore. Vous avez souffert, vous n'avez pas expié; la destinée poursuit son œuvre de haute justice. Vos complices sont devenus vos tourmenteurs; une femme, un enfant vous domptent, vous torturent...

«En vous infligeant un châtiment terrible comme vos crimes, je vous l'avais dit... je vous l'avais dit! rappelez-vous mes paroles:

«Tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux, les plus féroces tremblaient devant toi... tu trembleras devant les plus faibles!

«Vous avez quitté l'obscure retraite où vous pouviez vivre pour le repentir et pour l'expiation...

«Vous avez eu peur du silence et de la solitude...

«Tout à l'heure vous avez un moment envié la vie paisible des laboureurs de cette ferme: mais il était trop tard... trop tard!

«Presque sans défense, vous vous rejetez au milieu d'une tourbe de scélérats et d'assassins, et vous avez craint de demeurer plus longtemps auprès d'honnêtes gens chez lesquels on vous avait placé...

«Vous avez voulu vous étourdir par de nouveaux forfaits... Vous avez jeté un farouche défi à celui qui avait voulu vous mettre hors d'état de nuire à vos semblables, et ce criminel défi a été vain. Malgré votre audace, malgré votre scélératesse, malgré votre force, vous êtes enchaîné. La soif du crime vous dévore... vous ne pouvez la satisfaire... Tout à l'heure, dans un épouvantable et sanguinaire éréthisme, vous avez voulu tuer votre femme; elle est là, sous le même toit que vous; elle dort sans défense; vous avez un couteau, sa chambre est à deux pas; aucun obstacle ne vous empêche d'arriver jusqu'à elle, rien ne peut la soustraire à votre rage... rien que votre impuissance!

«Le rêve de tout à l'heure, celui que maintenant vous rêvez, vous pourraient être d'un grand enseignement. Ils pourraient vous sauver... Les images mystérieuses de ce songe ont un sens profond...

«Le lac de sang où vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que vous avez versé. La lave ardente qui l'a remplacé... c'est le remords dévorant qui aurait dû vous consumer afin qu'un jour Dieu, prenant en pitié vos longues tortures, vous appelât à lui... et vous fît goûter les douceurs ineffables du pardon. Mais il n'en sera point ainsi. Non! non! ces avertissements seront inutiles; loin de vous repentir, vous regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphèmes, le temps où vous commettiez vos crimes... Hélas! de cette lutte continuelle entre vos ardeurs sanguinaires et l'impossibilité de les satisfaire, entre vos habitudes d'oppression féroce et la nécessité de vous soumettre à des êtres aussi faibles que cruels, il résultera pour vous un sort si affreux, si horrible Oh! pauvre misérable!»

Et la voix de Rodolphe s'altéra.

Et il se tut un moment, comme si l'émotion et l'effroi l'eussent empêché de continuer.

Le Maître d'école sentit ses cheveux se hérisser sur son front.

Quel était donc ce sort qui apitoyait même son bourreau?

—Le sort qui vous attend est si épouvantable, reprit Rodolphe, que Dieu, dans sa vengeance inexorable et toute-puissante, voudrait vous faire expier à vous seul les crimes de tous les hommes qu'il n'imaginerait pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur à vous! La fatalité veut que vous sachiez l'effroyable châtiment qui vous attend, et elle veut que vous ne fassiez rien pour vous y soustraire. Que l'avenir vous soit connu!

Il sembla au Maître d'école que la vue lui était rendue.

Il ouvrit les yeux... il vit...

Mais ce qu'il vit le frappa d'une telle épouvante qu'il jeta un cri perçant et s'éveilla en sursaut de ce rêve horrible.


IX

La lettre

Neuf heures du matin sonnaient à l'horloge de la ferme de Bouqueval, lorsque Mme Georges entra doucement dans la chambre de Fleur-de-Marie.

Le sommeil de la jeune fille était si léger qu'elle s'éveilla presque à l'instant. Un brillant soleil d'hiver, dardant ses rayons à travers les persiennes et les rideaux de toile perse doublée de guingan rose, répandait une teinte vermeille dans la chambre de la Goualeuse et donnait à son pâle et doux visage les couleurs qui lui manquaient.

—Eh bien! mon enfant, dit Mme Georges en s'asseyant sur le lit de la jeune fille et en la baisant au front, comment vous trouvez-vous?

—Mieux, madame... je vous remercie.

—Vous n'avez pas été réveillée ce matin de très-bonne heure?

—Non, madame.

—Tant mieux. Ce malheureux aveugle et son fils, auxquels on a donné hier à coucher, ont voulu quitter la ferme au point du jour; je craignais que le bruit qu'on a fait en ouvrant les portes ne vous eût éveillée.

—Pauvres gens! Pourquoi sont-ils partis si tôt?

—Je ne sais; hier soir, en vous laissant un peu calmée, je suis descendue à la cuisine pour les voir; mais tous deux s'étaient trouvés si fatigués qu'ils avaient demandé la permission de se retirer. Le père Châtelain m'a dit que l'aveugle paraissait ne pas avoir la tête très-saine; et tous nos gens ont été frappés des soins touchants que l'enfant de ce malheureux lui donnait. Mais dites-moi, Marie, vous avez eu un peu de fièvre; je ne veux pas que vous vous exposiez au froid aujourd'hui: vous ne sortirez pas du salon.

—Madame, pardonnez-moi; il faut que je me rende ce soir, à cinq heures, au presbytère; M. le curé m'attend.

—Cela serait imprudent; vous avez, j'en suis sûre, passé une mauvaise nuit. Vos yeux sont fatigués, vous avez mal dormi.

—Il est vrai... j'ai encore eu des rêves effrayants. J'ai revu en songe la femme qui m'a tourmentée quand j'étais enfant; je me suis réveillée en sursaut tout épouvantée. C'est une faiblesse ridicule dont j'ai honte.

—Et moi cette faiblesse m'afflige, puisqu'elle vous fait souffrir, pauvre petite! dit Mme Georges avec un tendre intérêt, en voyant les yeux de la Goualeuse se remplir de larmes.

Celle-ci, se jetant au cou de sa mère adoptive, cacha son visage dans son sein.

—Mon Dieu! qu'avez-vous, Marie? Vous m'effrayez!

—Vous êtes si bonne pour moi, madame, que je me reproche de ne pas vous avoir confié ce que j'ai confié à M. le curé; demain il vous dira tout lui-même: il me coûterait trop de vous répéter cette confession.

—Allons, allons, enfant, soyez raisonnable; je suis sûre qu'il y a plus à louer qu'à blâmer dans ce grand secret que vous avez dit à notre bon abbé. Ne pleurez pas ainsi, vous me faites mal.

—Pardon, madame; mais je ne sais pourquoi, depuis deux jours, par instants mon cœur se brise... Malgré moi les larmes me viennent aux yeux... J'ai de noirs pressentiments... Il me semble qu'il va m'arriver quelque malheur.

—Marie... Marie... je vous gronderai si vous vous affectez ainsi de terreurs imaginaires. N'est-ce donc pas assez des chagrins réels qui nous accablent?

—Vous avez raison, madame; j'ai tort, je tâcherai de surmonter cette faiblesse... Si vous saviez, mon Dieu! combien je me reproche de ne pas être toujours gaie, souriante, heureuse... comme je devrais l'être! Hélas! ma tristesse doit vous paraître de l'ingratitude!

Mme Georges allait rassurer la Goualeuse, lorsque Claudine entra, après avoir frappé à la porte.

—Que voulez-vous, Claudine?

—Madame, c'est Pierre qui arrive d'Arnouville dans le cabriolet de Mme Dubreuil; il apporte cette lettre pour vous, il dit que c'est très-pressé.

Mme Georges lut tout haut ce qui suit:

«Ma chère madame Georges, vous me rendriez bien service, et vous pourriez me tirer d'un grand embarras, en venant tout de suite à la ferme: Pierre vous emmènerait et vous reconduirait cette après-dînée. Je ne sais vraiment où donner de la tête. M. Dubreuil est à Pontoise pour la vente de ses laines; j'ai donc recours à vous et à Marie. Clara embrasse sa bonne petite sœur et l'attend avec impatience. Tâchez de venir à onze heures pour déjeuner.

Votre bien sincère amie.

Femme DUBREUIL.»

—De quoi peut-il être question? dit Mme Georges à Fleur-de-Marie. Heureusement le ton de la lettre de Mme Dubreuil prouve qu'il ne s'agit pas de quelque chose de grave...

—Vous accompagnerai-je, madame? demanda la Goualeuse.

—Cela n'est peut-être pas prudent, car il fait très-froid. Mais, après tout, reprit Mme Georges, cela vous distraira; en vous enveloppant bien, cette petite course ne vous sera que favorable...

—Mais, madame, dit la Goualeuse en réfléchissant, M. le curé m'attend ce soir, à cinq heures, au presbytère.

—Vous avez raison; nous serons de retour avant cinq heures, je vous le promets.

—Oh! merci, madame; je serai si contente de revoir Mlle Clara...

—Encore! dit Mme Georges d'un ton de doux reproche, Mlle Clara!... Est-ce qu'elle dit Mlle Marie en parlant de vous?

—Non, madame..., répondit la Goualeuse en baissant les yeux. C'est que moi... je...

—Vous! vous êtes une cruelle enfant qui ne songez qu'à vous tourmenter; vous oubliez déjà les promesses que vous m'avez faites tout à l'heure encore. Habillez-vous vite et bien chaudement. Nous pourrons arriver avant onze heures à Arnouville.

Puis, sortant avec Claudine, Mme Georges lui dit:

—Que Pierre attende un moment, nous serons prêtes dans quelques minutes.


X

Reconnaissance

Une demi-heure après cette conversation, Mme Georges et Fleur-de-Marie montaient dans un de ces grands cabriolets dont se servent les riches fermiers des environs de Paris. Bientôt cette voiture, attelée d'un vigoureux cheval de trait conduit par Pierre, roula rapidement sur le chemin gazonné qui, de Bouqueval, conduit à Arnouville.

Les vastes bâtiments et les nombreuses dépendances de la ferme exploitée par M. Dubreuil témoignaient de l'importance de cette magnifique propriété que Mlle Césarine de Noirmont avait apportée en mariage à M. le duc de Lucenay.

Le bruit retentissant du fouet de Pierre avertit Mme Dubreuil de l'arrivée de Fleur-de-Marie et de Mme Georges. Celles-ci, en descendant de voiture, furent joyeusement accueillies par la fermière et par sa fille.

Mme Dubreuil avait cinquante ans environ; sa physionomie était douce et affable; les traits de sa fille, jolie brune aux yeux bleus, aux joues fraîches et vermeilles, respiraient la candeur et la bonté.

À son grand étonnement, lorsque Clara vint lui sauter au cou, la Goualeuse vit son amie vêtue comme elle en paysanne, au lieu d'être habillée en demoiselle.

—Comment, vous aussi, Clara, vous voici déguisée en campagnarde? dit Mme Georges en embrassant la jeune fille.

—Est-ce qu'il ne faut pas qu'elle imite en tout sa sœur Marie? dit Mme Dubreuil. Elle n'a pas eu de cesse qu'elle n'ait eu aussi son casaquin de drap, sa jupe de futaine, tout comme votre Marie... Mais il s'agit bien des caprices de ces petites filles, ma pauvre Mme Georges! dit Mme Dubreuil en soupirant; venez, que je vous conte tous mes embarras.

En arrivant dans le salon avec sa mère et Mme Georges, Clara s'assit auprès de Fleur-de-Marie, lui donna la meilleure place au coin du feu, l'entoura de mille soins, prit ses mains dans les siennes pour s'assurer si elles n'étaient plus froides, l'embrassa encore et l'appela sa méchante petite sœur, en lui faisant tout bas de doux reproches sur le long intervalle qu'elle mettait entre ses visites.

Si l'on se souvient de l'entretien de la pauvre Goualeuse et du curé, on comprendra qu'elle devait recevoir ces caresses tendres et ingénues avec un mélange d'humilité, de bonheur et de crainte.

—Et que vous arrive-t-il, donc, ma chère madame Dubreuil? dit Mme Georges, et à quoi pourrais-je vous être utile?

—Mon Dieu! à bien des choses. Je vais vous expliquer cela. Vous ne savez pas, je crois, que cette ferme appartient en propre à Mme la duchesse de Lucenay. C'est à elle que nous avons directement affaire... sans passer par les mains de l'intendant de M. le duc.

—En effet, j'ignorais cette circonstance.

—Vous allez savoir pourquoi je vous en instruis... C'est donc à Mme la duchesse ou à Mme Simon, sa première femme de chambre, que nous payons les fermages. Mme la duchesse est si bonne, si bonne, quoiqu'un peu vive, que c'est un vrai plaisir d'avoir des rapports avec elle; Dubreuil et moi nous nous mettrions dans le feu pour l'obliger... Dame! c'est tout simple: je l'ai vue petite fille, quand elle venait ici avec son père, feu M. le prince de Noirmont... Encore dernièrement elle nous a demandé six mois de fermage d'avance... Quarante mille francs, ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval, comme on dit... mais nous avions cette somme en réserve, la dot de notre Clara, et du jour au lendemain Mme la duchesse a eu son argent en beaux louis d'or. Ces grandes dames, ça a tant besoin de luxe! Pourtant il n'y a guère que depuis un an que Mme la duchesse est exacte à toucher ses fermages aux échéances; autrefois elle paraissait n'avoir jamais besoin d'argent... Mais maintenant c'est bien différent!

—Jusqu'à présent, ma chère madame Dubreuil, je ne vois pas encore à quoi je puis vous être bonne.

—M'y voici, m'y voici; je vous disais cela pour vous faire comprendre que Mme la duchesse a toute confiance en nous... Sans compter qu'à l'âge de douze ou treize ans elle a été, avec son père pour compère, marraine de Clara... qu'elle a toujours comblée... Hier soir donc, je reçois par un exprès cette lettre de Mme la duchesse:

«Il faut absolument, ma chère madame Dubreuil, que le petit pavillon du verger soit en état d'être occupé après-demain soir: faites-y transporter tous les meubles nécessaires, tapis, rideaux, etc. Enfin, que rien n'y manque, et qu'il soit surtout aussi confortable que possible...»

—Confortable! vous entendez, madame Georges: et c'est souligné encore! dit Mme Dubreuil, en regardant son amie d'un air à la fois méditatif et embarrassé; puis elle continua:

«Faites faire du feu jour et nuit dans le pavillon pour en chasser l'humidité, car il y a longtemps qu'on ne l'a habité. Vous traiterez la personne qui viendra s'y établir comme vous me traiteriez moi-même; une lettre que cette personne vous remettra vous instruira de ce que j'attends de votre zèle toujours si obligeant. J'y compte cette fois encore, sans crainte d'en abuser; je sais combien vous êtes bonne et dévouée. Adieu, ma chère madame Dubreuil. Embrassez ma jolie filleule, et croyez à mes sentiments bien affectionnés.

NOIRMONT DE LUCENAY.»

«P. S. La personne dont il s'agit arrivera après-demain dans la soirée. Surtout n'oubliez pas, je vous prie, de rendre le pavillon aussi confortable que possible.»

—Vous voyez; encore ce diable de mot souligné! dit Mme Dubreuil en remettant dans sa poche la lettre de la duchesse de Lucenay.

—Eh bien! rien de plus simple, reprit Mme Georges.

—Comment, rien de plus simple!... Vous n'avez donc pas entendu? Mme la duchesse veut surtout que le pavillon soit aussi confortable que possible; c'est pour ça que je vous ai priée de venir. Nous deux Clara, nous nous sommes tuées à chercher ce que voulait dire confortable, et nous n'avons pu y parvenir... Clara a pourtant été en pension à Villiers-le-Bel, et a remporté je ne sais combien de prix d'histoire et de géographie... eh bien! c'est égal, elle n'est pas plus avancée que moi au sujet de ce mot baroque; il faut que ce soit un mot de la cour ou du grand monde... Mais c'est égal, vous concevez combien c'est embarrassant: Mme la duchesse veut surtout que le pavillon soit confortable, elle souligne le mot, elle le répète deux fois, et nous ne savons pas ce que cela veut dire!

—Dieu merci! je puis expliquer ce grand mystère, dit Mme Georges en souriant: confortable, dans cette occasion, veut dire un appartement commode, bien arrangé, bien clos, bien chaud; une habitation, enfin, où rien ne manque de ce qui est nécessaire et même superflu...

—Ah! mon Dieu! je comprends; mais alors je suis encore plus embarrassée!

—Comment cela?

—Mme la duchesse parle de tapis, de meubles et de beaucoup d'et cætera, mais nous n'avons pas de tapis ici, nos meubles sont des plus communs; et puis enfin je ne sais pas si la personne que nous devons attendre est un monsieur ou une dame, et il faut que tout soit prêt demain soir... Comment faire? comment faire? Ici il n'y a aucune ressource. En vérité, madame Georges, c'est à en perdre la tête.

—Mais, maman, dit Clara, si tu prenais les meubles qui sont dans ma chambre, en attendant qu'elle soit remeublée j'irais passer trois ou quatre jours à Bouqueval avec Marie.

—Ta chambre! ta chambre! mon enfant, est-ce que c'est assez beau! dit Mme Dubreuil en haussant les épaules, est-ce que c'est assez... assez confortable? comme dit Mme la duchesse... Mon Dieu! mon Dieu! où va-t-on chercher des mots pareils!

—Ce pavillon est donc ordinairement inhabité? demanda Mme Georges.

—Sans doute; c'est cette petite maison blanche qui est toute seule au bout du verger. M. le prince l'a fait bâtir pour Mme la duchesse quand elle était demoiselle; lorsqu'elle venait à la ferme avec son père, c'est là qu'ils se reposaient. Il y a trois jolies chambres, et au bout du jardin une laiterie suisse, où Mme la duchesse, étant enfant, s'amusait à jouer à la laitière; depuis son mariage, nous ne l'avons vue à la ferme que deux fois, et chaque fois elle a passé quelques heures dans le petit pavillon. La première fois, il y a de cela six ans, elle est venue à cheval avec...

Puis, comme si la présence de Fleur-de-Marie et de Clara l'empêchait d'en dire davantage, Mme Dubreuil reprit:

—Mais je cause, je cause, et tout cela ne me sort pas d'embarras... Venez donc à mon secours, ma pauvre madame Georges, venez donc à mon secours!

—Voyons, dites-moi comment à cette heure est meublé ce pavillon?

—Il l'est à peine; dans la pièce principale, une natte de paille sur le carreau, un canapé de jonc, des fauteuils pareils, une table, quelques chaises, voilà tout. De là à être confortable il y a loin, comme vous le voyez.

—Eh bien! moi, à votre place, voici ce que je ferais: il est onze heures, j'enverrais à Paris un homme intelligent.

—Notre prend-garde-à-tout[28], il n'y en a pas de plus actif.

—À merveille... en deux heures au plus tard il est à Paris; il va chez un tapissier de la Chaussée-d'Antin, peu importe lequel; il lui remet la liste que je vais vous faire, après avoir vu ce qui manque dans le pavillon, et il lui dira que, coûte que coûte...

—Oh! bien sûr... pourvu que Mme la duchesse soit contente, je ne regarderai à rien...

—Il lui dira donc que, coûte que coûte, il faut que ce qui est noté sur cette liste soit ici ce soir ou dans la nuit, ainsi que trois ou quatre garçons tapissiers pour tout mettre en place.

—Ils pourront venir par la voiture de Gonesse, elle part à huit heures du soir de Paris.

—Et comme il ne s'agit que de transporter des meubles, de clouer des tapis et de poser des rideaux, tout peut être facilement prêt demain soir.

—Ah! ma bonne madame Georges, de quel embarras vous me sauvez!... Je n'aurais jamais pensé à cela... Vous êtes ma providence... Vous allez avoir la bonté de me faire la liste de ce qu'il faut pour que le pavillon soit...

—Confortable?... oui, sans doute.

—Ah! mon Dieu... une autre difficulté!... Encore une fois, nous ne savons pas si c'est un monsieur ou une dame que nous attendons. Dans sa lettre, Mme la duchesse dit: «Une personne»; c'est bien embrouillé!...

—Agissez comme si vous attendiez une femme, ma chère madame Dubreuil; si c'est un homme, il ne s'en trouvera que mieux.

—Vous avez raison... toujours raison...

Une servante de ferme vint annoncer que le déjeuner était servi.

—Nous déjeunerons tout à l'heure, dit Mme Georges; mais, pendant que je vais écrire la liste de ce qui est nécessaire, faites prendre la mesure des trois pièces en hauteur et en étendue, afin qu'on puisse d'avance disposer les rideaux et les tapis.

—Bien, bien... je vais aller dire tout cela à mon prend-garde-à-tout.

—Madame, reprit la servante de ferme, il y a aussi là cette laitière de Stains: son ménage est dans une petite charrette traînée par un âne! Dame... il n'est pas lourd, son ménage!

—Pauvre femme!... dit Mme Dubreuil avec intérêt.

—Quelle est donc cette femme? demanda Mme Georges.

—Une paysanne de Stains, qui avait quatre vaches et qui faisait un petit commerce en allant vendre tous les matins son lait à Paris. Son mari était maréchal-ferrant; un jour, ayant besoin d'acheter du fer, il accompagne sa femme, convenant avec elle de venir la reprendre au coin de la rue où d'habitude elle vendait son lait. Malheureusement la laitière s'était établie dans un vilain quartier, à ce qu'il paraît; quand son mari revient, il la trouve aux prises avec des mauvais sujets ivres qui avaient eu la méchanceté de renverser son lait dans le ruisseau. Le forgeron tâche de leur faire entendre raison, ils le maltraitent; il se défend, et dans la rixe il reçoit un coup de couteau qui l'étend roide mort.

—Ah! quelle horreur!... s'écria Mme Georges. Et a-t-on arrêté l'assassin?

—Malheureusement non; dans le tumulte il s'est échappé; la pauvre veuve assure qu'elle le reconnaîtrait bien, car elle l'a vu plusieurs fois avec d'autres de ses camarades, habitués de ce quartier; mais jusqu'ici toutes les recherches ont été inutiles pour le découvrir. Bref, depuis la mort de son mari, la laitière a été obligée, pour payer diverses dettes, de vendre ses vaches et quelques morceaux de terre qu'elle avait; le fermier du château de Stains m'a recommandé cette brave femme comme une excellente créature, aussi honnête que malheureuse, car elle a trois enfants dont le plus âgé n'a que douze ans; j'avais justement une place vacante, je la lui ai donnée, et elle vient s'établir à la ferme.

—Cette bonté de votre part ne m'étonne pas, ma chère madame Dubreuil.

—Dis-moi, Clara, reprit la fermière, veux-tu aller installer cette brave femme dans son logement, pendant que je vais prévenir le prend-garde-à-tout de se préparer à partir pour Paris?

—Oui, maman; Marie va venir avec moi.

—Sans doute; est-ce que vous pouvez vous passer l'une de l'autre? dit la fermière.

—Et moi, reprit Mme Georges en s'asseyant devant une table, je vais commencer ma liste pour ne pas perdre de temps, car il faut que nous soyons de retour à Bouqueval à quatre heures.

—À quatre heures!... vous êtes donc bien pressée? dit Mme Dubreuil.

—Oui, il faut que Marie soit au presbytère à cinq heures.

—Oh! s'il s'agit du bon abbé Laporte... c'est sacré, dit Mme Dubreuil. Je vais donner les ordres en conséquence... Ces deux enfants ont bien... bien des choses à se dire... Il faut leur donner le temps de se parler.

—Nous partirons donc à trois heures, ma chère madame Dubreuil.

—C'est entendu... Mais que je vous remercie donc encore!... quelle bonne idée j'ai eue de vous prier de venir à mon aide! dit Mme Dubreuil. Allons, Clara; allons, Marie!...

Pendant que Mme Georges écrivait, Mme Dubreuil sortit d'un côté, les deux jeunes filles d'un autre, avec la servante qui avait annoncé l'arrivée de la laitière de Stains.

—Où est-elle, cette pauvre femme? demanda Clara.

—Elle est avec ses enfants, sa petite charrette et son âne, dans la cour des granges, mademoiselle.

—Tu vas la voir, Marie, la pauvre femme, dit Clara en prenant le bras de la Goualeuse; comme elle est pâle et comme elle a l'air triste avec son grand deuil de veuve! La dernière fois qu'elle est venue voir maman, elle m'a navrée; elle pleurait à chaudes larmes en parlant de son mari, et puis tout à coup ses larmes s'arrêtaient, et elle entrait dans des accès de fureur contre l'assassin. Alors... elle me faisait peur, tant elle avait l'air méchant; mais au fait, son ressentiment est bien naturel!... l'infortunée!... Comme il y a des gens malheureux!... n'est-ce pas, Marie?

—Oh! oui, oui... sans doute..., répondit la Goualeuse en soupirant d'un air distrait. Il y a des gens bien malheureux, vous avez raison, mademoiselle...

—Allons! s'écria Clara en frappant du pied avec une impatience chagrine, voilà encore que tu me dis vous... et que tu m'appelles mademoiselle; mais tu es donc fâchée contre moi, Marie?

—Moi, grand Dieu!

—Eh bien! alors, pourquoi me dis-tu vous?... Tu le sais, ma mère et Mme Georges t'ont déjà réprimandée pour cela. Je t'en préviens, je te ferai encore gronder: tant pis pour toi...

—Clara, pardon, j'étais distraite...

—Distraite... quand tu me revois après plus de huit grands jours de séparation? dit tristement Clara. Distraite... cela serait déjà bien mal; mais non, non, ce n'est pas cela: tiens, vois-tu, Marie... je finirai par croire que tu es fière.

Fleur-de-Marie devint pâle comme une morte et ne répondit pas...

À sa vue, une femme portant le deuil de veuve avait poussé un cri de colère et d'horreur.

Cette femme était la laitière qui, chaque matin, vendait du lait à la Goualeuse lorsque celle-ci demeurait chez l'ogresse du tapis-franc.


XI

La laitière

La scène que nous allons raconter se passait dans une des cours de la ferme, en présence des laboureurs et des femmes de service qui rentraient de leurs travaux pour prendre leur repas de midi.

Sous un hangar, on voyait une petite charrette attelée d'un âne, et contenant le rustique et pauvre mobilier de la veuve; un petit garçon de douze ans, aidé de deux enfants moins âgés, commençait à décharger cette voiture.

La laitière, complètement vêtue de noir, était une femme de quarante ans environ, à la figure rude, virile et résolue; ses paupières étaient rougies par des larmes récentes. En apercevant Fleur-de-Marie, elle jeta d'abord un cri d'effroi; mais bientôt la douleur, l'indignation, la colère, contractèrent ses traits; elle se précipita sur la Goualeuse, la prit brutalement par le bras et s'écria en la montrant aux gens de la ferme:

—Voilà une malheureuse qui connaît l'assassin de mon pauvre mari... Je l'ai vue vingt fois parler à ce brigand! Quand je vendais du lait au coin de la rue de la Vieille-Draperie, elle venait m'en acheter pour un sou tous les matins; elle doit savoir quel est le scélérat qui a fait le coup, comme toutes ses pareilles, elle est de la clique de ces bandits... Oh! tu ne m'échapperas pas, coquine que tu es!... s'écria la laitière exaspérée par d'injustes soupçons; et elle saisit l'autre bras de Fleur-de-Marie, qui, tremblante, éperdue, voulait fuir.

Clara, stupéfaite de cette brusque agression, n'avait pu jusqu'alors dire un mot; mais, à ce redoublement de violence, elle s'écria en s'adressant à la veuve:

—Mais vous êtes folle!... le chagrin vous égare!... vous vous trompez!...

—Je me trompe!... reprit la paysanne avec une ironie amère, je me trompe! Oh! que non!... je ne me trompe pas... Tenez, regardez comme la voilà déjà pâle... la misérable!... comme ses dents claquent!... La justice te forcera de parler; tu vas venir avec moi chez M. le maire... entends-tu?... Oh! il ne s'agit pas de résister... j'ai une bonne poigne... je t'y porterai plutôt...

—Insolente que vous êtes! s'écria Clara exaspérée, sortez d'ici... Oser ainsi manquer à mon amie, à ma sœur!

—Votre sœur... mademoiselle, allons donc! C'est vous, vous qui êtes folle! répondit grossièrement la veuve. Votre sœur!... une fille des rues, que, durant six mois, j'ai vue traîner dans la Cité!

À ces mots, les laboureurs firent entendre de longs murmures contre Fleur-de-Marie; ils prenaient naturellement parti pour la laitière, qui était de leur classe, et dont le malheur les intéressait.

Les trois enfants, entendant leur mère élever la voix, accoururent auprès d'elle et l'entourèrent en pleurant, sans savoir de quoi il s'agissait. L'aspect de ces pauvres petits, aussi vêtus de deuil, redoubla la sympathie qu'inspirait la veuve et augmenta l'indignation des paysans contre Fleur-de-Marie.

Clara, effrayée de ces démonstrations presque menaçantes, dit aux gens de la ferme d'une voix émue:

—Faites sortir cette femme d'ici; je vous répète que le chagrin l'égare. Marie, Marie, pardon! Mon Dieu, cette folle ne sait pas ce qu'elle dit...

La Goualeuse, pâle, la tête baissée pour échapper à tous les regards, restait muette, anéantie, inerte, et ne faisait pas un mouvement pour échapper aux rudes étreintes de la robuste laitière.

Clara, attribuant cet abattement à l'effroi qu'une pareille scène devait inspirer à son amie, dit de nouveau aux laboureurs:

—Vous ne m'entendez donc pas? Je vous ordonne de chasser cette femme... Puisqu'elle persiste dans ses injures, pour la punir de son insolence, elle n'aura pas ici la place que ma mère lui avait promise; de sa vie elle ne remettra les pieds à la ferme.

Aucun laboureur ne bougea pour obéir aux ordres de Clara; l'un d'eux osa même dire:

—Dame... mademoiselle, si c'est une fille des rues et qu'elle connaisse l'assassin du mari de cette pauvre femme... faut qu'elle vienne s'expliquer chez le maire...

—Je vous répète que vous n'entrerez jamais à la ferme, dit Clara à la laitière, à moins qu'à l'instant vous ne demandiez pardon à mademoiselle Marie de vos grossièretés.

—Vous me chassez, mademoiselle!... à la bonne heure, répondit la veuve avec amertume. Allons, mes pauvres orphelins, ajouta-t-elle en embrassant ses enfants, rechargez la charrette, nous irons gagner notre pain ailleurs, le bon Dieu aura pitié de nous; mais au moins, en nous en allant, nous emmènerons chez M. le maire cette malheureuse, qui va être bien forcée de dénoncer l'assassin de mon pauvre mari... puisqu'elle connaît toute la bande!... Parce que vous êtes riche, mademoiselle, reprit-elle en regardant insolemment Clara, parce que vous avez des amies dans ces créatures-là... faut pas pour cela... être si dure aux pauvres gens!

—C'est vrai, dit un laboureur, la laitière a raison...

—Pauvre femme!

—Elle est dans son droit...

—On a assassiné son mari... faut-il pas qu'elle soit contente?

—On ne peut pas l'empêcher de faire son possible pour découvrir les brigands qui ont fait le coup.

—C'est une injustice de la renvoyer.

—Est-ce que c'est sa faute, à elle, si l'amie de Mlle Clara se trouve être... une fille des rues?

—On ne met pas à la porte une honnête femme... une mère de famille... à cause d'une malheureuse pareille!

Et les murmures devenaient menaçants, lorsque Clara s'écria:

—Dieu soit loué... voici ma mère...

En effet, Mme Dubreuil, revenant du pavillon du verger, traversait la cour.

—Eh bien! Clara, eh bien! Marie, dit la fermière en approchant du groupe, venez-vous déjeuner? Allons, mes enfants, il est déjà tard!

—Maman, s'écria Clara, défendez ma sœur des insultes de cette femme, et elle montra la veuve; de grâce, renvoyez-la d'ici. Si vous saviez toutes les insolences qu'elle a l'audace de dire à Marie...

—Comment? Elle oserait?...

—Oui, maman... Voyez, pauvre petite sœur, comme elle est tremblante... elle peut à peine se soutenir... Ah! c'est une honte qu'une telle scène se passe chez nous... Marie, pardonne-nous, je t'en supplie!

—Mais qu'est-ce que cela signifie? demanda Mme Dubreuil en regardant autour d'elle d'un air inquiet, après avoir remarqué l'accablement de la Goualeuse.

—Madame sera juste, elle... bien sûr..., murmurèrent les laboureurs.

—Voilà Mme Dubreuil; c'est toi qui vas être mise à la porte, dit la veuve à Fleur-de-Marie.

—Il est donc vrai! s'écria Mme Dubreuil à la laitière, qui tenait toujours Fleur-de-Marie par le bras, vous osez parler de la sorte à l'amie de ma fille! Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bontés? Voulez-vous laisser cette jeune personne tranquille!

—Je vous respecte, madame, et j'ai de la reconnaissance pour vos bontés, dit la veuve en abandonnant le bras de Fleur-de-Marie; mais avant de m'accuser et de me chasser de chez vous avec mes enfants, interrogez donc cette malheureuse. Elle n'aura peut-être pas le front de nier que je la connais et qu'elle me connaît aussi.

—Mon Dieu, Marie, entendez-vous ce que dit cette femme? demanda Mme Dubreuil au comble de la surprise.

—T'appelles-tu, oui ou non, la Goualeuse? dit la laitière à Marie.

—Oui, dit la malheureuse à voix basse d'un air atterré et sans regarder Mme Dubreuil; oui, on m'appelait ainsi...

—Ah! voyez-vous! s'écrièrent les laboureurs courroucés, elle l'avoue! elle l'avoue!...

—Elle l'avoue... mais quoi? Qu'avoue-t-elle? s'écria Mme Dubreuil, à demi effrayée de l'aveu de Fleur-de-Marie.

—Laissez-la répondre, madame, reprit la veuve, elle va encore avouer qu'elle était dans une maison infâme de la rue aux Fèves, dans la Cité, où je lui vendais pour un sou de lait tous les matins; elle va encore avouer qu'elle a souvent parlé de moi à l'assassin de mon pauvre mari. Oh! elle le connaît bien, j'en suis sûre... un jeune homme pâle qui fumait toujours et qui portait une casquette, une blouse et de grands cheveux; elle doit savoir son nom... est-ce vrai? Répondras-tu, malheureuse! s'écria la laitière.

—J'ai pu parler à l'assassin de votre mari, car il y a malheureusement plus d'un meurtrier dans la Cité, dit Fleur-de-Marie d'une voix défaillante, mais je ne sais pas de qui vous voulez me parler.

—Comment... que dit-elle? s'écria Mme Dubreuil avec effroi. Elle a parlé à des assassins...

—Les créatures comme elle ne connaissent que ça..., répondit la veuve.

D'abord stupéfaite d'une si étrange révélation, confirmée par les dernières paroles de Fleur-de-Marie, Mme Dubreuil, comprenant tout alors, se recula avec dégoût et horreur, attira violemment et brusquement à elle sa fille Clara, qui s'était approchée de la Goualeuse pour la soutenir, et s'écria:

—Ah! quelle abomination! Clara, prenez garde! N'approchez pas de cette malheureuse. Mais comment Mme Georges a-t-elle pu la recevoir chez elle? Comment a-t-elle osé me la présenter, et souffrir que ma fille... Mon Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela! C'est à peine si je peux croire ce que je vois! Mais non, non, Mme Georges est incapable d'une telle indignité! Elle aura été trompée comme nous. Sans cela... Oh! ce serait infâme de sa part!

Clara, désolée, effrayée de cette scène cruelle, croyait rêver. Dans sa candide ignorance, elle ne comprenait pas les terribles récriminations dont on accablait son amie; son cœur se brisa, ses yeux se remplirent de larmes en voyant la stupeur de la Goualeuse, muette, atterrée comme une criminelle devant les juges.

—Viens, viens, ma fille, dit Mme Dubreuil à Clara; puis se retournant vers Fleur-de-Marie: Et vous, indigne créature, le bon Dieu vous punira de votre infâme hypocrisie. Oser souffrir que ma fille... un ange de vertu, vous appelle son amie, sa sœur... son amie!... sa sœur!... vous... le rebut de ce qu'il y a de plus vil au monde! Quelle effronterie! Oser vous mêler aux honnêtes gens, quand vous méritez sans doute d'aller rejoindre vos semblables en prison!

—Oui, oui, s'écrièrent les laboureurs; il faut qu'elle aille en prison; elle connaît l'assassin.

—Elle est peut-être sa complice, seulement!

—Vois-tu qu'il y a une justice au ciel! dit la veuve en montrant le poing à la Goualeuse.

—Quant à vous, ma brave femme, dit Mme Dubreuil à la laitière, loin de vous renvoyer, je reconnaîtrai le service que vous me rendez en dévoilant cette malheureuse.

—À la bonne heure! Notre maîtresse est juste, elle..., murmurèrent les laboureurs.

—Viens, Clara, reprit la fermière, Mme Georges va nous expliquer sa conduite, ou sinon je ne la revois de ma vie; car si elle n'a pas été trompée, elle se conduit envers nous d'une manière affreuse.

—Mais, ma mère, voyez donc cette pauvre Marie...

—Qu'elle crève de honte si elle veut, tant mieux! Méprise-la... Je ne veux pas que tu restes un moment auprès d'elle. C'est une de ces créatures auxquelles une jeune fille comme toi ne parle pas sans se déshonorer.

—Mon Dieu! mon Dieu! maman, dit Clara en résistant à sa mère qui voulait l'emmener, je ne sais pas ce que cela signifie... Marie peut bien être coupable, puisque vous le dites; mais, voyez, elle est défaillante; ayez pitié d'elle au moins.

—Oh! mademoiselle Clara, vous êtes bonne, vous me pardonnez. C'est bien malgré moi, croyez-moi, que je vous ai trompée. Je me le suis bien souvent reproché, dit Fleur-de-Marie en jetant sur sa protectrice un regard de reconnaissance ineffable.

—Mais, ma mère, vous êtes donc sans pitié? s'écria Clara d'une voix déchirante.

—De la pitié pour elle? Allons donc! Sans Mme Georges qui va nous en débarrasser, je ferais mettre cette misérable à la porte de la ferme comme une pestiférée, répondit durement Mme Dubreuil. Et elle entraîna sa fille, qui, se retournant une dernière fois vers la Goualeuse, s'écria:

—Marie, ma sœur! je ne sais pas de quoi l'on t'accuse, mais je suis sûre que tu n'es pas coupable, et je t'aime toujours.

—Tais-toi, tais-toi! dit Mme Dubreuil en mettant sa main sur la bouche de sa fille, tais-toi; heureusement que tout le monde est témoin qu'après cette odieuse révélation tu n'es pas restée un moment seule avec cette fille perdue. N'est-ce pas, mes amis?

—Oui, oui, madame, dit le laboureur, nous sommes témoins que Mlle Clara n'est pas restée un moment avec cette fille, qui est bien sûr une voleuse, puisqu'elle connaît des assassins.

Mme Dubreuil entraîna Clara.

La Goualeuse resta seule au milieu du groupe menaçant qui s'était formé autour d'elle.

Malgré les reproches dont l'accablait Mme Dubreuil, la présence de la fermière et de Clara avait quelque peu rassuré Fleur-de-Marie sur les suites de cette scène; mais, après le départ des deux femmes, se trouvant à la merci des paysans, les forces lui manquèrent; elle fut obligée de s'appuyer sur le parapet du profond abreuvoir des chevaux de la ferme.

Rien de plus touchant que la pose de cette infortunée.

Rien de plus menaçant que les paroles, que l'attitude des paysans qui l'entouraient.

Assise presque debout sur cette margelle de pierre, la tête baissée, cachée entre ses deux mains, son cou et son sein voilés par les bouts carrés du mouchoir d'indienne rouge qui entourait son petit bonnet rond, la Goualeuse, immobile, offrait l'expression la plus saisissante de la douleur et de la résignation.

À quelques pas d'elle, la veuve de l'assassiné, triomphante et encore exaspérée contre Fleur-de-Marie par les imprécations de Mme Dubreuil, montrait la jeune fille à ses enfants et aux laboureurs avec des gestes de haine et de mépris.

Les gens de la ferme, groupés en cercle, ne dissimulaient pas les sentiments hostiles qui les animaient; leurs rudes et grossières physionomies exprimaient à la fois l'indignation, le courroux, et une sorte de raillerie brutale et insultante; les femmes se montraient les plus furieuses, les plus révoltées. La beauté touchante de la Goualeuse n'était pas une des moindres causes de leur acharnement contre elle.

Hommes et femmes ne pouvaient pardonner à Fleur-de-Marie d'avoir été jusqu'alors traitée d'égal à égal par leurs maîtres.

Et puis encore quelques laboureurs d'Arnouville n'ayant pu justifier d'assez bons antécédents pour obtenir à la ferme de Bouqueval une de ces places si enviées dans le pays, il existait chez ceux-là, contre Mme Georges, un sourd mécontentement dont sa protégée devait se ressentir.

Les premiers mouvements des natures incultes sont toujours extrêmes...

Excellents ou détestables.

Mais ils deviennent horriblement dangereux lorsqu'une multitude croit ses brutalités autorisées par les torts réels ou apparents de ceux que poursuit sa haine ou sa colère.

Quoique la plupart des laboureurs de cette ferme n'eussent peut-être pas tous les droits possibles à afficher une susceptibilité farouche à l'endroit de la Goualeuse, ils semblaient contagieusement souillés par sa seule présence; leur pudeur se révoltait en songeant à quelle classe avait appartenu cette infortunée, qui de plus avouait qu'elle parlait souvent à des assassins. En fallait-il davantage pour exalter la colère de ces campagnards, encore excités par l'exemple de Mme Dubreuil?

—Il faut la conduire chez le maire, s'écria l'un.

—Oui, oui; et si elle ne veut pas marcher, on la poussera.

—Et ça ose s'habiller comme nous autres honnêtes filles de campagne, ajouta une des plus laides maritornes de la ferme.

—Avec son air de sainte-nitouche, reprit une autre, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

—Est-ce qu'elle n'avait pas le front d'aller à la messe?

—L'effrontée!... Pourquoi ne pas communier tout de suite?

—Et il lui fallait frayer avec les maîtres encore!

—Comme si nous étions de trop petites gens pour elle!

—Heureusement chacun a son tour.

—Oh! il faudra bien que tu parles et que tu dénonces l'assassin! s'écria la veuve. Vous êtes tous de la même bande... Je ne suis pas même bien sûre de ne pas t'avoir vue ce jour-là avec eux. Allons, allons, il ne s'agit pas de pleurnicher, maintenant que tu es reconnue. Montre-nous ta face, elle est belle à voir!

Et la veuve abaissa brutalement les deux mains de la jeune fille, qui cachait son visage baigné de larmes.

La Goualeuse, d'abord écrasée de honte, commençait à trembler d'effroi en se trouvant seule à la merci de ces forcenés; elle joignit les mains, tourna vers la laitière ses yeux suppliants et craintifs et dit de sa voix douce:

—Mon Dieu, madame, il y a deux mois que je suis retirée à la ferme de Bouqueval... je n'ai donc pu être témoin du malheur dont vous parlez, et...

La timide voix de Fleur-de-Marie fut couverte par ces cris furieux:

—Menons-la chez M. le maire... elle s'expliquera.

—Allons! en marche, la belle!