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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 32: Réflexion
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

Et le groupe menaçant se rapprochant de plus en plus de la Goualeuse, celle-ci, croisant ses mains par un mouvement machinal, regardait de côté et d'autre avec épouvante et semblait implorer du secours.

—Oh! reprit la laitière, tu as beau chercher autour de toi, Mlle Clara n'est plus là pour te défendre; tu ne nous échapperas pas.

—Hélas! madame, dit-elle toute tremblante, je ne veux pas vous échapper; je ne demande pas mieux que de répondre à ce qu'on me demandera... puisque cela peut vous être utile... Mais quel mal ai-je fait à toutes les personnes qui m'entourent et me menacent?...

—Tu nous a fait que tu as eu le front d'aller avec nos maîtres, quand nous, qui valons mille fois mieux que toi, nous n'y allons pas... Voilà ce que tu nous as fait.

—Et puis, pourquoi as-tu voulu que l'on chasse d'ici cette pauvre veuve et ses enfants? dit un autre.

—Ce n'est pas moi, c'est Mlle Clara qui voulait...

—Laisse-nous donc tranquilles, reprit le laboureur en l'interrompant, tu n'as pas seulement demandé grâce pour elle: tu étais contente de lui voir ôter son pain!

—Non, non, elle n'a pas demandé grâce!

—Est-elle mauvaise!

—Une pauvre veuve... mère de trois enfants!

—Si je n'ai pas demandé sa grâce, dit Fleur-de-Marie, c'est que je n'avais pas la force de dire un mot...

—Tu avais bien la force de parler à des assassins!

Ainsi qu'il arrive toujours dans les émotions populaires, ces paysans, plus bêtes que méchants, s'irritaient, s'excitaient, se grisaient au bruit de leurs propres paroles, et s'animaient en raison des injures et des menaces qu'ils prodiguaient à leur victime.

Ainsi le populaire arrive quelquefois, à son insu, par une exaltation progressive, à l'accomplissement des actes les plus injustes et les plus féroces.

Le cercle menaçant des métayers se rapprochait de plus en plus de Fleur-de-Marie; tous gesticulaient en parlant; la veuve du forgeron ne se possédait plus.

Seulement séparée du profond abreuvoir par le parapet où elle s'appuyait, la Goualeuse eut peur d'être renversée dans l'eau et s'écria, en étendant vers eux des mains suppliantes:

—Mais, mon Dieu! que voulez-vous de moi? Par pitié, ne me faites pas de mal!...

Et comme la laitière, gesticulant toujours, s'approchait de plus en plus et lui mettait ses deux poings presque sur le visage, Fleur-de-Marie s'écria, en se renversant en arrière avec effroi:

—Je vous en supplie, madame, n'approchez pas autant; vous allez me faire tomber à l'eau.

Ces paroles de Fleur-de-Marie éveillèrent chez ces gens grossiers une idée cruelle. Ne pensant qu'à faire une de ces plaisanteries de paysans, qui souvent vous laissent à moitié mort sur place, un des plus enragés s'écria:

—Un plongeon!... donnons-lui un plongeon!

—Oui... oui... À l'eau!... à l'eau!... répéta-t-on avec des éclats de rire et des applaudissements frénétiques.

—C'est ça, un bon plongeon!... Elle n'en mourra pas!

—Ça lui apprendra à venir se mêler aux honnêtes gens!

—Oui, oui... À l'eau! à l'eau!

—Justement on a cassé la glace ce matin.

—La fille des rues se souviendra des braves gens de la ferme d'Arnouville!

En entendant ces cris inhumains, ces railleries barbares, en voyant l'exaspération de toutes ces figures stupidement irritées qui s'avançaient pour l'enlever, Fleur-de-Marie se crut morte.

À son premier effroi succéda bientôt une sorte de contentement amer: elle entrevoyait l'avenir sous de si noires couleurs qu'elle remercia mentalement le ciel d'abréger ses peines; elle ne prononça plus un mot de plainte, se laissa glisser à genoux, croisa religieusement ses deux mains sur sa poitrine, ferma les yeux et attendit en priant.

Les laboureurs, surpris de l'attitude et de la résignation muette de la Goualeuse, hésitèrent un moment à accomplir leurs projets sauvages; mais, gourmandés sur leur faiblesse par la partie féminine de l'assemblée, ils recommencèrent de vociférer pour se donner le courage d'accomplir leurs méchants desseins.

Deux des plus furieux allaient saisir Fleur-de-Marie, lorsqu'une voix émue, vibrante, leur cria:

—Arrêtez!

Au même instant, Mme Georges, qui s'était frayé un passage au milieu de cette foule, arriva auprès de la Goualeuse, toujours agenouillée, la prit dans ses bras, la releva en s'écriant:

—Debout, mon enfant!... debout, ma fille chérie! On ne s'agenouille que devant Dieu.

L'expression, l'attitude de Mme Georges furent si courageusement impérieuses que la foule recula et resta muette.

L'indignation colorait vivement les traits de Mme Georges, ordinairement pâles. Elle jeta sur les laboureurs un regard ferme et leur dit d'une voix haute et menaçante:

—Malheureux!... n'avez-vous pas honte de vous porter à de telles violences contre cette malheureuse enfant!...

—C'est une...

—C'est ma fille! s'écria Mme Georges en interrompant un des laboureurs. M. l'abbé Laporte, que tout le monde bénit et vénère, l'aime et la protège, et ceux qu'il estime doivent être respectés par tout le monde.

Ces simples paroles imposèrent aux laboureurs.

Le curé de Bouqueval était, dans le pays, regardé comme un saint; plusieurs paysans n'ignoraient pas l'intérêt qu'il portait à la Goualeuse. Pourtant quelques sourds murmures se firent encore entendre; Mme Georges en comprit le sens et s'écria:

—Cette malheureuse fille fût-elle la dernière des créatures, fût-elle abandonnée de tous, votre conduite envers elle n'en serait pas moins odieuse. De quoi voulez-vous la punir? Et de quel droit d'ailleurs? Quelle est votre autorité? La force? N'est-il pas lâche, honteux à des hommes de prendre pour victime une jeune fille sans défense! Viens, Marie, viens, mon enfant bien-aimée, retournons chez nous; là, du moins, tu es connue et appréciée...

Mme Georges prit le bras de Fleur-de-Marie; les laboureurs, confus et reconnaissant la brutalité de leur conduite, s'écartèrent respectueusement.

La veuve seule s'avança et dit résolument à Mme Georges:

—Cette fille ne sortira pas d'ici qu'elle n'ait fait sa déposition chez le maire au sujet de l'assassinat de mon pauvre mari.

—Ma chère amie, dit Mme Georges en se contraignant, ma fille n'a aucune déposition à faire ici; plus tard, si la justice trouve bon d'invoquer son témoignage, on la fera appeler, et je l'accompagnerai... Jusque-là personne n'a le droit de l'interroger.

—Mais, madame... je vous dis...

Mme Georges interrompit la laitière et lui répondit sévèrement:

—Le malheur dont vous êtes victime peut à peine excuser votre conduite; un jour vous regretterez les violences que vous avez si imprudemment excitées. Mlle Marie demeure avec moi à la ferme de Bouqueval, instruisez-en le juge qui a reçu votre première déclaration, nous attendrons ses ordres.

La veuve ne put rien répondre à ces sages paroles; elle s'assit sur le parapet de l'abreuvoir et se mit à pleurer amèrement en embrassant ses enfants.

Quelques minutes après cette scène, Pierre amena le cabriolet; Mme Georges et Fleur-de-Marie y montèrent pour retourner à Bouqueval.

En passant devant la maison de la fermière d'Arnouville, la Goualeuse aperçut Clara: elle pleurait, à demi cachée derrière une persienne entr'ouverte, et fit à Fleur-de-Marie un signe d'adieu avec son mouchoir.


XII

Consolations

—Ah! madame! quelle honte pour moi! quel chagrin pour vous! dit Fleur-de-Marie à sa mère adoptive, lorsqu'elle se retrouva seule avec elle dans le petit salon de la ferme de Bouqueval. Vous êtes sans doute pour toujours fâchée avec Mme Dubreuil, et cela à cause de moi. Oh! mes pressentiments!... Dieu m'a punie d'avoir ainsi trompé cette dame et sa fille... je suis un sujet de discorde entre vous et votre amie...

—Mon amie... est une excellente femme, ma chère enfant, mais une pauvre tête faible... Du reste, comme elle a très-bon cœur, demain elle regrettera, j'en suis sûre, son fol emportement d'aujourd'hui...

—Hélas! madame, ne croyez pas que je veuille la justifier en vous accusant, mon Dieu!... Mais votre bonté pour moi vous a peut-être aveuglée... Mettez-vous à la place de Mme Dubreuil... Apprendre que la compagne de sa fille chérie... était... ce que j'étais... dites? Peut-on blâmer son indignation maternelle?

Mme Georges ne trouva malheureusement rien à répondre à cette question de Fleur-de-Marie, qui reprit avec exaltation:

—Cette scène flétrissante que j'ai subie aux yeux de tous, demain tout le pays le saura! Ce n'est pas pour moi que je crains; mais qui sait maintenant si la réputation de Clara... ne sera pas à tout jamais entachée... parce qu'elle m'a appelée son amie, sa sœur! J'aurais dû suivre mon premier mouvement... résister au penchant qui m'attirait vers Mlle Dubreuil... et, au risque de lui inspirer de l'aversion, me soustraire à l'amitié qu'elle m'offrait... Mais j'ai oublié la distance qui me séparait d'elle... Aussi, vous le voyez, j'en suis punie, oh! cruellement punie... car j'aurai peut-être causé un tort irréparable à cette jeune personne, si vertueuse et si bonne...

—Mon enfant, dit Mme Georges après quelques moments de réflexion, vous avez tort de vous faire de si douloureux reproches: votre passé est coupable... oui, très-coupable... Mais n'est-ce rien que d'avoir, par votre repentir, mérité la protection de notre vénérable curé? N'est-ce pas sous ses auspices, sous les miens, que vous avez été présentée à Mme Dubreuil? Vos seules qualités ne lui ont-elles pas inspiré l'attachement qu'elle vous avait librement voué?... N'est-ce pas elle qui vous a demandé d'appeler Clara votre sœur? Et puis enfin, ainsi que je lui ai dit tout à l'heure, car je ne voulais ni ne devais rien lui cacher, pouvais-je, certaine que j'étais de votre repentir, ébruiter le passé, et rendre ainsi votre réhabilitation plus pénible... impossible, peut-être, en vous désespérant, en vous livrant au mépris de gens qui, aussi malheureux, aussi abandonnés que vous l'avez été, n'auraient peut-être pas, comme vous, conservé le secret instinct de l'honneur et de la vertu? La révélation de cette femme est fâcheuse, funeste; mais devais-je, en la prévenant, sacrifier votre repos futur à une éventualité presque improbable?

—Ah! madame, ce qui prouve que ma position est à jamais fausse et misérable, c'est que, par affection pour moi, vous avez eu raison de cacher le passé, et que la mère de Clara a aussi raison de me mépriser au nom de ce passé; de me mépriser... comme tout le monde me méprisera désormais, car la scène de la ferme d'Arnouville va se répandre, tout va se savoir... Oh! je mourrai de honte... je ne pourrai plus supporter les regards de personne!

—Pas même les miens! Pauvre enfant! dit Mme Georges en fondant en larmes et en ouvrant ses bras à Fleur-de-Marie, tu ne trouveras pourtant jamais dans mon cœur que la tendresse, que le dévouement d'une mère... Courage donc, Marie! Ayez la conscience de votre repentir. Vous êtes ici entourée d'amis, eh bien! cette maison sera le monde pour vous... Nous irons au-devant de la révélation que vous craignez: notre bon abbé assemblera les gens de la ferme, qui vous aiment déjà tant; il leur dira la vérité sur le passé... Croyez-moi, mon enfant, sa parole a une telle autorité que cette révélation vous rendra plus intéressante encore.

—Je vous crois, madame, et je me résignerai; hier, dans notre entretien, M. le curé m'avait annoncé les douloureuses expiations: elles commencent, je ne dois pas m'étonner. Il m'a dit encore que mes souffrances me seraient un jour comptées... Je l'espère... Soutenue dans ces épreuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.

—Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses conseils ne vous auront été plus salutaires... Voici déjà quatre heures et demie; disposez-vous à aller au presbytère, mon enfant... Je vais écrire à M. Rodolphe pour lui apprendre ce qui est arrivé à la ferme d'Arnouville... Un exprès lui portera ma lettre... puis j'irai vous rejoindre chez notre bon abbé... car il est urgent que nous causions tous trois.

Peu d'instants après, la Goualeuse sortait de la ferme afin de se rendre au presbytère par le chemin creux où la veille le Maître d'école et Tortillard étaient convenus de se retrouver.


XIII

Réflexion

Ainsi qu'on a pu le voir par ses entretiens avec Mme Georges et avec le curé de Bouqueval, Fleur-de-Marie avait si noblement profité des conseils de ses bienfaiteurs, s'était tellement assimilé leurs principes, qu'elle se désespérait de plus en plus en songeant à son abjection passée.

Malheureusement encore, son esprit s'était développé à mesure que ses excellents instincts grandissaient au milieu de l'atmosphère d'honneur et de pureté où elle vivait.

D'une intelligence moins élevée, d'une sensibilité moins exquise, d'une imagination moins vive, Fleur-de-Marie se serait facilement consolée.

Elle s'était repentie, un vénérable prêtre l'avait pardonnée, elle aurait oublié les horreurs de la Cité au milieu des douceurs de la vie rustique qu'elle partageait avec Mme Georges; elle se fût enfin livrée sans crainte à l'amitié que lui témoignait Mlle Dubreuil, et cela, non par insouciance des fautes qu'elle avait commises, mais par confiance aveugle dans la parole de ceux dont elle reconnaissait l'excellence.

Ils lui disaient: «Maintenant votre bonne conduite vous rend l'égale des honnêtes gens»; elle n'aurait vu aucune différence entre elle et les honnêtes gens.

La scène douloureuse de la ferme d'Arnouville l'eût péniblement affectée, mais elle n'aurait pas, pour ainsi dire, prévu, devancé cette scène, en versant des larmes amères, en éprouvant de vagues remords à la vue de Clara dormant, innocente et pure, dans la même chambre que l'ancienne pensionnaire de l'ogresse.

Pauvre fille!... ne s'était-elle pas bien souvent adressé elle-même, dans le silence de ses longues insomnies, des récriminations bien plus poignantes que celles dont les habitants de la ferme l'avaient accablée?

Ce qui tuait lentement Fleur-de-Marie, c'était l'analyse, c'était l'examen incessant de ce qu'elle se reprochait; c'était surtout la comparaison constante de l'avenir que l'inexorable passé lui imposait, et de l'avenir qu'elle eût rêvé sans cela.

L'esprit d'analyse, d'examen et de comparaison est presque toujours inhérent à la supériorité de l'intelligence. Chez les âmes altières et orgueilleuses, cet esprit amène le doute et la révolte contre les autres.

Chez les âmes timides et délicates, cet esprit amène le doute et la révolte contre soi.

On condamne les premiers, ils s'absolvent.

On absout les seconds, ils se condamnent.

Le curé de Bouqueval, malgré sa sainteté, Mme Georges, malgré ses vertus, ou plutôt tous deux à cause de leurs vertus et de leur sainteté, ne pouvaient imaginer ce que souffrait la Goualeuse depuis que son âme, dégagée de ses souillures, pouvait contempler toute la profondeur de l'abîme où on l'avait plongée.

Ils ne savaient pas que les affreux souvenirs de la Goualeuse avaient presque la puissance, la force de la réalité; ils ne savaient pas que cette jeune fille, d'une sensibilité exquise, d'une imagination rêveuse et poétique, d'une finesse d'impression douloureuse à force de susceptibilité; ils ne savaient pas que cette jeune fille ne passait pas un jour sans se rappeler, mais aussi sans ressentir, avec une souffrance mêlée de dégoût et d'épouvante, les honteuses misères de son existence d'autrefois.

Qu'on se figure une enfant de seize ans, candide et pure, ayant la conscience de sa candeur et de sa pureté, jetée par quelque pouvoir infernal dans l'infâme taverne de l'ogresse et invinciblement soumise au pouvoir de cette mégère!... Telle était pour Fleur-de-Marie la réaction du passé sur le présent.

Ferons-nous ainsi comprendre l'espèce de ressentiment rétrospectif, ou plutôt le contrecoup moral dont la Goualeuse souffrait si cruellement qu'elle regrettait, plus souvent qu'elle n'avait osé l'avouer à l'abbé, de n'être pas morte étouffée dans la fange?

Pour peu qu'on réfléchisse et qu'on ait d'expérience de la vie, on ne prendra pas ce que nous allons dire pour un paradoxe:

Ce qui rendait Fleur-de-Marie digne d'intérêt et de pitié, c'est que non-seulement elle n'avait jamais aimé, mais que ses sens étaient toujours restés endormis et glacés. Si bien souvent, chez des femmes peut-être moins délicatement douées que Fleur-de-Marie, de chastes répulsions succèdent longtemps au mariage, s'étonnera-t-on que cette infortunée, enivrée par l'ogresse, et jetée à seize ans au milieu de la horde de bêtes sauvages ou féroces qui infestaient la Cité, n'ait éprouvé qu'horreur et effroi, et soit sortie moralement pure de ce cloaque?...

Les naïves confidences de Clara Dubreuil au sujet de son candide amour pour le jeune fermier qu'elle devait épouser avaient navré Fleur-de-Marie; elle aussi sentait qu'elle aurait aimé vaillamment, qu'elle aurait éprouvé l'amour dans tout ce qu'il avait de dévoué, de noble, de pur et de grand; et pourtant il ne lui était plus permis d'inspirer ou d'éprouver ce sentiment; car si elle aimait... elle choisirait en raison de l'élévation de son âme... et plus ce choix serait digne d'elle, plus elle devrait s'en croire indigne.


XIV

Le chemin creux

Le soleil se couchait à l'horizon; la plaine était déserte, silencieuse.

Fleur-de-Marie approchait de l'entrée du chemin creux qu'il lui fallait traverser pour se rendre au presbytère, lorsqu'elle vit sortir de la ravine un petit garçon boiteux, vêtu d'une blouse grise et d'une casquette bleue; il semblait éploré, et, du plus loin qu'il aperçut la Goualeuse, il accourut près d'elle.

—Oh! ma bonne dame, ayez pitié de moi, s'il vous plaît! s'écria-t-il en joignant les mains d'un air suppliant.

—Que voulez-vous? Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda la Goualeuse avec intérêt.

—Hélas! ma bonne dame, ma pauvre grand'mère, qui est bien vieille, bien vieille, est tombée là-bas, en descendant le ravin; elle s'est fait beaucoup de mal... j'ai peur qu'elle se soit cassé la jambe... Je suis trop faible pour l'aider à se relever... Mon Dieu, comment faire, si vous ne venez pas à mon secours? Pauvre grand'mère! elle va mourir peut-être!

La Goualeuse, touchée de la douleur du petit boiteux, s'écria:

—Je ne suis pas très-forte non plus, mon enfant, mais je pourrai peut-être vous aider à secourir votre grand'mère... Allons vite près d'elle... Je demeure à cette ferme là-bas... si la pauvre vieille ne peut s'y transporter avec nous, je l'enverrai chercher.

—Oh! ma bonne dame, le bon Dieu vous bénira, bien sûr... C'est par ici... à deux pas, dans le chemin creux, comme je vous le disais; c'est en descendant la berge qu'elle a tombé.

—Vous n'êtes donc pas du pays? demanda la Goualeuse en suivant Tortillard, que l'on a sans doute déjà reconnu.

—Non, ma bonne dame, nous venons d'Écouen.

—Et où alliez-vous?

—Chez un bon curé qui demeure sur la colline là-bas..., dit le fils de Bras-Rouge, pour augmenter la confiance de Fleur-de-Marie.

—Chez M. l'abbé Laporte, peut-être?

—Oui, ma bonne dame, chez M. l'abbé Laporte, ma pauvre grand'mère le connaît beaucoup, beaucoup...

—J'allais justement chez lui; quelle rencontre! dit Fleur-de-Marie en s'enfonçant de plus en plus dans le chemin creux.

—Grand'maman! me voilà, me voilà!... Prends patience, je t'amène du secours! cria Tortillard pour prévenir le Maître d'école et la Chouette de se tenir prêts à saisir leur victime.

—Votre grand'mère n'est donc pas tombée loin d'ici? demanda la Goualeuse.

—Non, ma bonne dame, derrière ce gros arbre là-bas, où le chemin tourne, à vingt pas d'ici.

Tout à coup Tortillard s'arrêta.

Le bruit du galop d'un cheval retentit dans le silence de la plaine.

—Tout est encore perdu, se dit Tortillard.

Le chemin faisait un coude très-prononcé à quelques toises de l'endroit où le fils de Bras-Rouge se trouvait avec la Goualeuse.

Un cavalier parut à ce détour; lorsqu'il fut auprès de la jeune fille, il s'arrêta.

On entendit alors le trot d'un autre cheval, et quelques moments après survint un domestique vêtu d'une redingote brune à boutons d'argent, d'une culotte de peau blanche et de bottes à revers. Une étroite ceinture de cuir fauve serrait derrière sa taille le mackintosh de son maître.

Le maître, vêtu simplement d'une épaisse redingote bronze et d'un pantalon gris clair, montait avec une grâce parfaite un cheval bai, de pur sang, d'une beauté singulière; malgré la longue course qu'il venait de faire, le lustre éclatant de sa robe à reflets dorés ne se ternissait pas même d'une légère moiteur.

Le cheval du groom, qui resta immobile à quelques pas de son maître, était aussi plein de race et de distinction.

Dans ce cavalier, d'une figure brune et charmante, Tortillard reconnut M. le vicomte de Saint-Remy, que l'on supposait être l'amant de Mme la duchesse de Lucenay.

—Ma jolie fille, dit le vicomte à la Goualeuse, dont la beauté le frappa, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer la route du village d'Arnouville?

Marie, baissant les yeux devant le regard profond et hardi de ce jeune homme, répondit:

—En sortant du chemin creux, monsieur, vous prendrez le premier sentier à main droite: ce sentier vous conduira à une avenue de cerisiers qui mène directement à Arnouville.

—Mille grâces, ma belle enfant... Vous me renseignez mieux qu'une vieille femme que j'ai trouvée à deux pas d'ici, étendue au pied d'un arbre; je n'ai pu en tirer d'elle autre chose que des gémissements.

—Ma pauvre grand'mère!... murmura Tortillard d'une voix dolente.

—Maintenant, encore un mot, reprit M. de Saint-Remy en s'adressant à la Goualeuse, pouvez-vous me dire si je trouverai facilement, à Arnouville, la ferme de M. Dubreuil?

La Goualeuse ne put s'empêcher de tressaillir à ces mots qui lui rappelaient la pénible scène de la matinée; elle répondit:

—Les bâtiments de la ferme bordent l'avenue que vous allez suivre pour vous rendre à Arnouville, monsieur.

—Encore une fois, merci, ma belle enfant! dit M. de Saint-Remy. Et il partit au galop, suivi de son groom.

Les traits charmants du vicomte s'étaient quelque peu déridés pendant qu'il parlait à Fleur-de-Marie; dès qu'il fut seul, ils redevinrent sombres et contractés par une inquiétude profonde.

Fleur-de-Marie, se souvenant de la personne inconnue pour qui l'on préparait à la hâte un pavillon de la ferme d'Arnouville par les ordres de Mme de Lucenay, ne douta pas qu'il ne s'agît de ce jeune et beau cavalier.

Le galop des chevaux ébranla quelque temps encore la terre durcie par la gelée; il s'amoindrit, cessa...

Tout redevint silencieux.

Tortillard respira.

Voulant rassurer et avertir ses complices, dont l'un, le Maître d'école, s'était dérobé à la vue des cavaliers, le fils de Bras-Rouge s'écria:

—Grand'mère!... me voilà... avec une bonne dame qui vient à ton secours!...

—Vite, vite, mon enfant! Ce monsieur à cheval nous a fait perdre quelques minutes, dit la Goualeuse en hâtant le pas, afin d'atteindre le tournant du chemin creux.

À peine y arriva-t-elle que la Chouette, qui s'y tenait embusquée, dit à voix basse:

—À moi, Fourline!

Puis, sautant sur la Goualeuse, la borgnesse la saisit au cou d'une main, et de l'autre lui comprima les lèvres, pendant que Tortillard, se jetant aux pieds de la jeune fille, se cramponnait à ses jambes pour l'empêcher de faire un pas.

Ceci s'était passé si rapidement que la Chouette n'avait pas eu le temps d'examiner les traits de la Goualeuse; mais dans le peu d'instants qu'il fallut au Maître d'école pour sortir du trou où il s'était tapi et pour venir à tâtons avec son manteau, la vieille reconnut son ancienne victime.

—La Pégriotte!... s'écria-t-elle d'abord stupéfaite; puis elle ajouta avec une joie féroce: C'est encore toi?... Ah! c'est le boulanger qui t'envoie... C'est ton sort de retomber toujours sous ma griffe!... J'ai mon vitriol dans le fiacre... cette fois, ta jolie frimousse y passera... car tu m'enrhumes avec ta figure de vierge... À toi, mon homme! prends garde qu'elle ne te morde, et tiens-la bien pendant que nous allons l'embaluchonner...

De ses deux mains puissantes, le Maître d'école saisit la Goualeuse; et, avant qu'elle eût pu pousser un cri, la Chouette lui jeta le manteau sur la tête et l'enveloppa étroitement.

En un instant, Fleur-de-Marie, liée, bâillonnée, fut mise dans l'impossibilité de faire un mouvement ou d'appeler à son secours.

—Maintenant, à toi le paquet, Fourline..., dit la Chouette. Eh! eh! eh!... c'est seulement pas si lourd que la négresse de la femme noyée du canal Saint-Martin... n'est-ce pas, mon homme? Et comme le brigand tressaillait à ces mots qui lui rappelaient son épouvantable rêve de la nuit, la borgnesse reprit:—Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, Fourline?... On dirait que tu grelottes?... Depuis ce matin, par instants, les dents te claquent comme si tu avais la fièvre, et alors tu regardes en l'air comme si tu cherchais quelque chose.

—Gros feignant!... il regarde les mouches voler, dit Tortillard.

—Allons, vite, filons, mon homme! Emballe-moi la Pégriotte... À la bonne heure! ajouta la Chouette en voyant le brigand prendre Fleur-de-Marie entre ses bras comme on prend un enfant endormi. Vite, au fiacre, vite!...

—Mais qui est-ce qui va me conduire, moi?... demanda le Maître d'école d'une voix sourde, en étreignant son souple et léger fardeau dans ses bras d'Hercule.

—Vieux têtard! il pense à tout, dit la Chouette.

Et, écartant son châle, elle dénoua un foulard rouge qui couvrait son cou décharné, tordit à moitié ce mouchoir dans sa longueur et dit au Maître d'école:

—Ouvre la gargoine, prends le bout de ce foulard dans tes quenottes, serre bien... Tortillard prendra l'autre bout à la main, tu n'auras qu'à le suivre... À bon aveugle bon chien. Ici, moutard!

Le petit boiteux fit une gambade, murmura à voix basse un jappement imitatif et grotesque, prit dans sa main l'autre bout du mouchoir et conduisit ainsi le Maître d'école, pendant que la Chouette hâtait le pas pour prévenir Barbillon.

Nous avons renoncé à peindre la terreur de Fleur-de-Marie, lorsqu'elle s'était vue au pouvoir de la Chouette et du Maître d'école. Elle se sentit défaillir et ne put opposer la moindre résistance.

Quelques minutes après, la Goualeuse était transportée dans le fiacre conduit par Barbillon; quoiqu'il fît nuit, les stores de cette voiture étaient soigneusement fermés, et les trois complices se dirigèrent, avec leur victime presque expirante, vers la plaine Saint-Denis, où Tom les attendait.


XV

Clémence d'Harville

Le lecteur nous excusera d'abandonner une de nos héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous dirons plus tard le dénoûment.

Les exigences de ce récit multiple, malheureusement trop varié dans son unité, nous forcent de passer incessamment d'un personnage à un autre, afin de faire, autant qu'il est en nous, marcher et progresser l'intérêt général de l'œuvre (si toutefois il y a de l'intérêt dans cette œuvre, aussi difficile que consciencieuse et impartiale).

Nous avons encore à suivre quelques-uns des acteurs de ce récit dans ces mansardes où frissonne de froid et de faim une misère timide, résignée, probe et laborieuse...

Dans ces prisons d'hommes et de femmes, prisons souvent coquettes et fleuries, souvent noires et funèbres, mais toujours vastes écoles de perdition, atmosphère nauséabonde et viciée, où l'innocence s'étiole et se flétrit... sombres pandémoniums où un prévenu peut entrer pur, mais d'où il sort presque toujours corrompu...

Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois avec une touchante humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de la sueur glacée de la fièvre...

Dans ces mystérieux asiles où la fille séduite et délaissée met au jour, en l'arrosant de larmes amères, l'enfant qu'elle ne doit plus revoir...

Dans ces lieux terribles où la folie, touchante, grotesque, stupide, hideuse ou féroce, se montre sous des aspects toujours effrayants... depuis l'insensé paisible qui rit tristement de ce rire qui fait pleurer... jusqu'au frénétique qui rugit comme une bête féroce en s'accrochant aux grilles de son cabanon.

Nous avons enfin à explorer...

Mais à quoi bon cette trop longue énumération? Ne devons-nous pas craindre d'effrayer le lecteur? Il a déjà bien voulu nous faire la grâce de nous suivre en des lieux assez étranges, il hésiterait peut-être à nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.

Cela dit, passons.

On se souvient que, la veille du jour où s'accomplissaient les événements que nous venons de raconter (l'enlèvement de la Goualeuse par la Chouette), Rodolphe avait sauvé Mme d'Harville d'un danger imminent, danger suscité par la jalousie de Sarah, qui avait prévenu M. d'Harville du rendez-vous si imprudemment accordé par la marquise à M. Charles Robert.

Rodolphe, profondément ému de cette scène, était rentré chez lui en sortant de la maison de la rue du Temple, remettant au lendemain la visite qu'il comptait faire à Mlle Rigolette et à la famille de malheureux artisans dont nous avons parlé; car il les croyait à l'abri du besoin, grâce à l'argent qu'il avait remis pour eux à la marquise, afin de rendre sa prétendue visite de charité plus vraisemblable aux yeux de M. d'Harville. Malheureusement Rodolphe ignorait que Tortillard s'était emparé de cette bourse, et l'on sait comment le petit boiteux avait commis ce vol audacieux.

Vers les quatre heures, le prince reçut la lettre suivante...

Une femme âgée l'avait apportée et s'en était allée sans attendre la réponse.

«Monseigneur,

Je vous dois plus que la vie; je voudrais vous exprimer aujourd'hui même ma profonde reconnaissance. Demain peut-être la honte me rendrait muette... Si vous pouviez me faire l'honneur de venir chez moi ce soir, vous finirez cette journée comme vous l'avez commencée, monseigneur, par une généreuse action.

D'ORBIGNY-D'HARVILLE.»

«P. S. Ne prenez pas la peine de me répondre, monseigneur, je serai chez moi toute la soirée.»

Rodolphe, heureux d'avoir rendu à Mme d'Harville un service éminent, regrettait pourtant l'espèce d'intimité forcée que cette circonstance établissait tout à coup entre lui et la marquise.

Incapable de trahir l'amitié de M. d'Harville, mais profondément touché de la grâce spirituelle et de l'attrayante beauté de Clémence, Rodolphe, s'apercevant de son goût trop vif pour elle, avait presque renoncé à la voir après un mois d'assiduités.

Aussi se rappelait-il avec émotion l'entretien qu'il avait surpris à l'ambassade de *** entre Tom et Sarah... Celle-ci, pour motiver sa haine et sa jalousie, avait affirmé, non sans raison, que Mme d'Harville ressentait toujours, presque à son insu, une sérieuse affection pour Rodolphe. Sarah était trop sagace, trop fine, trop initiée à la connaissance du cœur humain pour n'avoir pas compris que Clémence, se croyant négligée, dédaignée peut-être par un homme qui avait fait sur elle une impression profonde; que Clémence, dans son dépit, cédant aux obsessions d'une amie perfide, avait pu s'intéresser, presque par surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, sans pour cela oublier complètement Rodolphe.

D'autres femmes, fidèles au souvenir de l'homme qu'elles avaient d'abord distingué, seraient restées indifférentes aux regards du commandant. Clémence d'Harville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n'eût cédé qu'à la séduction du malheur, et qu'un vif sentiment du devoir, joint peut-être au souvenir du prince, souvenir salutaire qui veillait au fond de son cœur, l'eût préservée d'une faute irréparable.

Rodolphe, en songeant à son entrevue avec Mme d'Harville, était en proie à mille contradictions. Bien résolu de résister au penchant qui l'entraînait vers elle, tantôt il s'estimait heureux de pouvoir la désaimer, en lui reprochant un choix aussi fâcheux que celui de M. Charles Robert; tantôt, au contraire, il regrettait amèrement de voir tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entourée.

Clémence d'Harville attendait aussi cette entrevue avec anxiété; les deux sentiments qui prédominaient en elle étaient une douloureuse confusion lorsqu'elle pensait à Rodolphe... une aversion profonde lorsqu'elle pensait à M. Charles Robert.

Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.

Une femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ne lui pardonnera jamais de l'avoir mise dans une position humiliante ou ridicule.

Or, Mme d'Harville, en butte aux sarcasmes et aux insultants regards de Mme Pipelet, avait failli mourir de honte.

Ce n'était pas tout.

Recevant de Rodolphe l'avis du danger qu'elle courait, Clémence avait monté précipitamment au cinquième; la direction de l'escalier était telle qu'en le gravissant elle aperçut M. Charles Robert vêtu de son éblouissante robe de chambre, au moment où reconnaissant le pas léger de la femme qu'il attendait, il entrebâillait sa porte d'un air souriant, confiant et conquérant... L'insolente fatuité du costume significatif du commandant apprit à la marquise combien elle s'était grossièrement trompée sur cet homme. Entraînée par la bonté de son cœur, par la générosité de son caractère à une démarche qui pouvait la perdre, elle lui avait accordé ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par commisération, afin de le consoler du rôle ridicule que le mauvais goût de M. le duc de Lucenay lui avait fait jouer devant elle à l'ambassade de ***.

Qu'on juge de la déconvenue, du dégoût de Mme d'Harville, à l'aspect de M. Charles Robert... vêtu en triomphateur!...

Neuf heures venaient de sonner à la pendule du petit salon où Mme d'Harville se tenait habituellement.

Les modistes et les cabaretiers ont tellement abusé du style Louis XV et du style Renaissance que la marquise, femme de beaucoup de goût, avait prohibé de son appartement cette espèce de luxe devenu si vulgaire, le reléguant dans la partie de l'hôtel d'Harville destinée aux grandes réceptions.

Rien de plus élégant et de plus distingué que l'ameublement du salon où la marquise attendait Rodolphe.

La tenture et les rideaux, sans pentes ni draperies, étaient d'une étoffe de l'Inde couleur paille; sur ce fond brillant se dessinaient, brodées en soie mate de même nuance, des arabesques du goût le plus charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d'Alençon cachaient entièrement les vitres.

Les portes, en bois de rose, étaient rehaussées de moulures d'argent doré très-délicatement ciselées qui encadraient dans chaque panneau un médaillon ovale en porcelaine de Sèvres de près d'un pied de diamètre, représentant des oiseaux et des fleurs d'un fini, d'un éclat admirables. Les bordures des glaces et les baguettes de la tenture étaient aussi de bois de rose relevé des mêmes ornements d'argent doré.

La frise de la cheminée, de marbre blanc, et ses deux cariatides d'une beauté antique et d'une grâce exquise étaient dues au ciseau magistral de Marochetti, cet artiste éminent ayant consenti à sculpter ce délicieux chef-d'œuvre, se souvenant sans doute que Benvenuto ne dédaignait pas de modeler des aiguières et des armures.

Deux candélabres et deux flambeaux de vermeil, précieusement travaillés par Gouthière, accompagnaient la pendule, bloc carré de lapis-lazuli, élevé sur un socle de jaspe oriental et surmonté d'une large et magnifique coupe d'or émaillée, enrichie de perles et de rubis, et appartenant au plus beau temps de la Renaissance florentine.

Plusieurs excellents tableaux de l'école vénitienne, de moyenne grandeur, complétaient un ensemble d'une haute magnificence.

Grâce à une innovation charmante, ce joli salon était doucement éclairé par une lampe dont le globe de cristal dépoli disparaissait à demi au milieu d'une touffe de fleurs naturelles contenues dans une profonde et immense coupe de japon bleue, pourpre et or, suspendue au plafond, comme un lustre, par trois grosses chaînes de vermeil, auxquelles s'enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes; quelques-uns de leurs rameaux flexibles et chargés de fleurs, débordant la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de fraîche verdure, sur la porcelaine émaillée d'or, de pourpre et d'azur.

Nous insistons sur ces détails, sans doute puérils, pour donner une idée du bon goût naturel de Mme d'Harville (symptôme presque toujours sûr d'un bon esprit), et parce que certaines misères ignorées, certains mystérieux malheurs semblent encore plus poignants lorsqu'ils contrastent avec les apparences de ce qui fait aux yeux de tous la vie heureuse et enviée.

Plongée dans un grand fauteuil totalement recouvert d'étoffe couleur paille, comme les autres sièges, Clémence d'Harville, coiffée en cheveux, portait une robe de velours noir montante, sur laquelle se découpait le merveilleux travail de son large col et de ses manchettes plates en point d'Angleterre, qui empêchaient le noir du velours de trancher trop crûment sur l'éblouissante blancheur de ses mains et de son cou.

À mesure qu'approchait le moment de son entrevue avec Rodolphe, l'émotion de la marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place à des pensées plus résolues: après de longues réflexions, elle prit le parti de confier à Rodolphe un grand... un cruel secret, espérant que son extrême franchise lui concilierait peut-être une estime dont elle se montrait si jalouse.

Ravivé par la reconnaissance, son premier penchant pour Rodolphe se réveillait avec une nouvelle force. Un de ces pressentiments qui trompent rarement les cœurs aimants lui disait que le hasard seul n'avait pas amené le prince si à point pour la sauver et qu'en cessant depuis quelques mois de la voir il avait cédé à un sentiment tout autre que celui de l'aversion. Un vague instinct élevait aussi dans l'esprit de Clémence des doutes sur la sincérité de l'affection de Sarah.

Au bout de quelques minutes, un valet de chambre, après avoir discrètement frappé, entra et dit à Clémence:

—Madame la marquise veut-elle recevoir Mme Asthon et mademoiselle?

—Mais sans doute, comme toujours..., répondit Mme d'Harville. Et sa fille entra lentement dans le salon.

C'était une enfant de quatre ans, qui eût été d'une charmante figure sans sa pâleur maladive et sa maigreur extrême. Mme Asthon, sa gouvernante, la tenait par la main; Claire (c'était le nom de l'enfant), malgré sa faiblesse, se hâta d'accourir vers sa mère en lui tendant les bras. Deux nœuds de rubans cerise rattachaient au-dessus de chaque tempe ses cheveux bruns, nattés et roulés de chaque côté de son front; sa santé était si frêle qu'elle portait une petite douillette de soie brune ouatée au lieu d'une de ces jolies robes de mousseline blanche, garnies de rubans pareils à la coiffure, et bien décolletées, afin qu'on puisse voir ces bras roses, ces épaules fraîches et satinées, si charmants chez les enfants bien portants.

Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient énormes, tant ses joues étaient creuses. Malgré cette apparence débile, un sourire plein de gentillesse et de grâce épanouit les traits de Claire lorsqu'elle fut placée sur les genoux de sa mère, qui l'embrassait avec une sorte de tendresse triste et passionnée.

—Comment a-t-elle été depuis tantôt, madame Asthon? demanda Mme d'Harville à la gouvernante.

—Assez bien, madame la marquise, quoiqu'un moment j'aie craint...

—Encore! s'écria Clémence en serrant sa fille contre son cœur avec un mouvement d'effroi involontaire.

—Heureusement, madame, je m'étais trompée, dit la gouvernante; l'accès n'a pas eu lieu, Mlle Claire s'est calmée; elle n'a éprouvé qu'un moment de faiblesse... Elle a peu dormi cette après-dînée; mais elle n'a pas voulu se coucher sans venir embrasser Mme la marquise.

—Pauvre petit ange aimé! dit Mme d'Harville en couvrant sa fille de baisers.

Celle-ci lui rendait ses caresses avec une joie enfantine, lorsque le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et annonça:

—Son Altesse Sérénissime monseigneur le grand-duc de Gerolstein!

Claire, montée sur les genoux de sa mère, lui avait jeté ses deux bras autour du cou et l'embrassait étroitement. À l'aspect de Rodolphe, Clémence rougit, posa doucement sa fille sur le tapis, fit signe à Mme Asthon d'emmener l'enfant et se leva.

—Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe en souriant après avoir salué respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec mon ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oublié.

Et se courbant un peu, il tendit la main à Claire.

Celle-ci attacha d'abord curieusement sur lui ses deux grands yeux noirs; puis, le reconnaissant, elle fit un gentil signe de tête et lui envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.

—Vous reconnaissez monseigneur, mon enfant? demanda Clémence à Claire.

Celle-ci baissa la tête affirmativement et envoya un nouveau baiser à Rodolphe.

—Sa santé paraît s'être améliorée depuis que je ne l'ai vue, dit-il avec intérêt en s'adressant à Clémence.

—Monseigneur, elle va un peu mieux, quoique toujours souffrante.

La marquise et le prince, aussi embarrassés l'un que l'autre en songeant à leur prochain entretien, étaient presque satisfaits de le voir reculé de quelques minutes par la présence de Claire; mais la gouvernante ayant discrètement emmené l'enfant, Rodolphe et Clémence se trouvèrent seuls.


XVI

Les aveux

Le fauteuil de Mme d'Harville était placé à droite de la cheminée, où Rodolphe, resté debout, s'accoudait légèrement.

Jamais Clémence n'avait été plus frappée du noble et gracieux ensemble des traits du prince; jamais sa voix ne lui avait semblé plus douce et plus vibrante.

Sentant combien il était pénible pour la marquise de commencer cette conversation, Rodolphe lui dit:

—Vous avez été, madame, victime d'une trahison indigne: une lâche délation de la comtesse Sarah Mac-Gregor a failli vous perdre.

—Il serait vrai, monseigneur? s'écria Clémence. Mes pressentiments ne me trompaient donc pas... Et comment Votre Altesse a-t-elle pu savoir?...

—Hier, par hasard, au bal de la comtesse ***, j'ai découvert le secret de cette infamie. J'étais assis dans un endroit écarté du jardin d'hiver. Ignorant qu'un massif de verdure me séparait d'eux et me permettait de les entendre, la comtesse Sarah et son frère vinrent s'entretenir près de moi de leurs projets et du piège qu'ils vous tendaient. Voulant vous prévenir du péril dont vous étiez menacée, je me rendis à la hâte au bal de Mme de Nerval, croyant vous y trouver: vous n'y aviez pas paru. Vous écrire ici ce matin, c'était exposer ma lettre à tomber entre les mains du marquis, dont les soupçons devaient être éveillés. J'ai préféré aller vous attendre rue du Temple, pour déjouer la trahison de la comtesse Sarah. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de vous entretenir si longtemps d'un sujet qui doit vous être désagréable? Sans la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire... de ma vie je ne vous eusse parlé de tout ceci...

Après un moment de silence, Mme d'Harville dit à Rodolphe:

—Je n'ai qu'une manière, monseigneur, de vous prouver ma reconnaissance... c'est de vous faire un aveu que je n'ai fait à personne. Cet aveu ne me justifiera pas à vos yeux, mais il vous fera peut-être trouver ma conduite moins coupable.

—Franchement, madame, dit Rodolphe en souriant, ma position envers vous est très-embarrassante...

Clémence, étonnée de ce ton presque léger, regarda Rodolphe avec surprise.

—Comment, monseigneur?

—Grâce à une circonstance que vous devinerez sans doute, je suis obligé de faire... un peu le grand-parent, à propos d'une aventure qui, dès que vous aviez échappé au piège odieux de la comtesse Sarah, ne méritait pas d'être prise si gravement... Mais, ajouta Rodolphe avec une nuance de gravité douce et affectueuse, votre mari est pour moi presque un frère; mon père avait voué à son père la plus affectueuse gratitude. C'est donc très-sérieusement que je vous félicite d'avoir rendu à votre mari le repos et la sécurité.

—Et c'est aussi parce que vous honorez M. d'Harville de votre amitié, monseigneur, que je tiens à vous apprendre la vérité tout entière... et sur un choix qui doit vous sembler aussi malheureux qu'il l'est réellement... et sur ma conduite, qui offense celui que Votre Altesse appelle presque son frère.

—Je serai toujours, madame, heureux et fier de la moindre preuve de votre confiance. Cependant, permettez-moi de vous dire, à propos du choix dont vous parlez, que je sais que vous avez cédé autant à un sentiment de pitié sincère qu'à l'obsession de la comtesse Sarah Mac-Gregor, qui avait ses raisons pour vouloir vous perdre... Je sais encore que vous avez hésité longtemps avant de vous résoudre à la démarche que vous regrettez tant à cette heure.

Clémence regarda le prince avec surprise.

—Cela vous étonne! Je vous dirai mon secret un autre jour, afin de ne pas passer à vos yeux pour sorcier, reprit Rodolphe en souriant. Mais votre mari est-il complètement rassuré?

—Oui, monseigneur, dit Clémence en baissant les yeux avec confusion; et, je vous l'avoue, il m'est pénible de l'entendre me demander pardon de m'avoir soupçonnée, et s'extasier sur mon modeste silence à propos de mes bonnes œuvres.

—Il est heureux de son illusion, ne vous la reprochez pas, maintenez-le toujours, au contraire, dans sa douce erreur... S'il ne m'était interdit de parler légèrement de cette aventure, et s'il ne s'agissait pas de vous, madame... je dirais que jamais une femme n'est plus charmante pour son mari que lorsqu'elle a quelque tort à dissimuler. On n'a pas idée de toutes les séduisantes câlineries qu'une mauvaise conscience inspire, on n'imagine pas toutes les fleurs ravissantes que fait souvent éclore une perfidie... Quand j'étais jeune, ajouta Rodolphe, en souriant, j'éprouvais toujours, malgré moi, une vague défiance lors de certains redoublements de tendresse; et comme de mon côté je ne me sentais jamais plus à mon avantage que lorsque j'avais quelque chose à me faire pardonner, dès qu'on se montrait pour moi aussi perfidement aimable que je voulais le paraître, j'étais bien sûr que ce charmant accord... cachait une infidélité mutuelle.

Mme d'Harville s'étonnait de plus en plus d'entendre Rodolphe parler en raillant d'une aventure qui aurait pu avoir pour elle des suites si terribles; mais devinant bientôt que le prince, par cette affectation de légèreté, tâchait d'amoindrir l'importance du service qu'il lui avait rendu, elle lui dit, profondément touchée de cette délicatesse:

—Je comprends votre générosité, monseigneur... Permis à vous maintenant de plaisanter et d'oublier le péril auquel vous m'avez arrachée... Mais ce que j'ai à vous dire, moi, est si grave, si triste, cela a tant de rapport avec les événements de ce matin, vos conseils peuvent m'être si utiles, que je vous supplie de vous rappeler que vous m'avez sauvé l'honneur et la vie... oui, monseigneur, la vie... Mon mari était armé; il me l'a avoué dans l'excès de son repentir; il voulait me tuer!...

—Grand Dieu! s'écria Rodolphe avec une vive émotion.

—C'était son droit, reprit amèrement Mme d'Harville.

—Je vous en conjure, madame, répondit Rodolphe très-sérieusement cette fois, croyez-moi, je suis incapable de rester indifférent à ce qui vous intéresse; si tout à l'heure j'ai plaisanté, c'est que je ne voulais pas appesantir tristement votre pensée sur cette matinée, qui a dû vous causer une si terrible émotion. Maintenant, madame, je vous écoute religieusement, puisque vous me faites la grâce de me dire que mes conseils peuvent vous être bons à quelque chose.

—Oh! bien utiles, monseigneur! Mais, avant de vous les demander, permettez-moi de vous dire quelques mots d'un passé que vous ignorez... des années qui ont précédé mon mariage avec M. d'Harville.

Rodolphe s'inclina, Clémence continua:

—À seize ans je perdis ma mère, dit-elle sans pouvoir retenir une larme. Je ne vous dirai pas combien je l'adorai; figurez-vous, monseigneur, l'idéal de la bonté sur la terre; sa tendresse pour moi était extrême, elle y trouvait une consolation profonde à d'amers chagrins... Aimant peu le monde, d'une santé délicate, naturellement très-sédentaire, son plus grand plaisir avait été de se charger seule de mon instruction: car ses connaissances solides, variées, lui permettaient de remplir mieux que personne la tâche qu'elle s'était imposée.

«Jugez, monseigneur, de son étonnement, du mien, lorsque à seize ans, au moment où mon éducation était presque terminée, mon père, prétextant la faiblesse de la santé de ma mère, nous annonça qu'une jeune veuve fort distinguée, que de grands malheurs rendaient très-intéressante, se chargerait d'achever ce que ma mère avait commencé... Ma mère se refusa d'abord au désir de mon père. Moi-même je le suppliai de ne pas mettre entre elle et moi une étrangère; il fut inexorable, malgré nos larmes. Mme Roland, veuve d'un colonel mort dans l'Inde, disait-elle, vint habiter avec nous et fut chargée de remplir auprès de moi les fonctions d'institutrice.

—Comment! c'est cette Mme Roland que monsieur votre père a épousée presque aussitôt après votre mariage?

—Oui, monseigneur.

—Elle était donc très-belle?

—Médiocrement jolie, monseigneur.

—Très-spirituelle, alors?

—De la dissimulation, de la ruse, rien de plus. Elle avait vingt-cinq ans environ, des cheveux blonds très-pâles, des cils presque blancs, de grands yeux ronds d'un bleu clair; sa physionomie était humble et doucereuse; son caractère, perfide jusqu'à la cruauté, était en apparence prévenant jusqu'à la bassesse.

—Et son instruction?

—Complètement nulle, monseigneur; et je ne puis comprendre comment mon père, jusqu'alors si esclave des convenances, n'avait pas songé que l'incapacité de cette femme trahirait scandaleusement le véritable motif de sa présence chez lui. Ma mère lui fit observer que Mme Roland était d'une ignorance profonde; il lui répondit, avec un accent qui n'admettait pas de réplique, que, savante ou non, cette jeune et intéressante veuve garderait chez lui la position qu'il lui avait faite. Je l'ai su plus tard: dès ce moment ma pauvre mère comprit tout et s'affecta profondément, déplorant moins, je pense, l'infidélité de mon père que les désordres intérieurs que cette liaison devait amener et dont le bruit pouvait parvenir jusqu'à moi.

—Mais, en effet, même au point de vue de sa folle passion, monsieur votre père faisait, ce me semble, un mauvais calcul, en introduisant cette femme chez lui.

—Votre étonnement redoublerait encore, monseigneur, si vous saviez que mon père est l'homme du caractère le plus formaliste et le plus entier que je connaisse; il fallait, pour l'amener à un pareil oubli de toute convenance, l'influence excessive de Mme Roland, influence d'autant plus certaine qu'elle la dissimulait sous les dehors d'une violente passion pour lui.

—Mais quel âge avait donc alors monsieur votre père?

—Soixante ans environ.

—Et il croyait à l'amour de cette jeune femme?

—Mon père a été un des hommes les plus à la mode de son temps; Mme Roland, obéissant à son instinct ou à d'habiles conseils...

—Des conseils! Et qui pouvait la conseiller?

—Je vous le dirai tout à l'heure, monseigneur. Devinant qu'un homme à bonnes fortunes, lorsqu'il atteint la vieillesse, aime d'autant plus à être flatté sur ses agréments extérieurs que ces louanges lui rappellent le plus beau temps de sa vie, cette femme, le croiriez-vous, monseigneur? flatta mon père sur la grâce et sur le charme de ses traits, sur l'élégance inimitable de sa taille et de sa tournure; et il avait soixante ans... Tout le monde apprécie sa haute intelligence, et il a donné aveuglément dans ce piège grossier. Telle a été, telle est encore, je n'en doute pas, la cause de l'influence de cette femme sur lui. Tenez, monseigneur, malgré mes tristes préoccupations, je ne puis m'empêcher de sourire en me rappelant avoir, avant mon mariage, souvent entendu dire et soutenir par Mme Roland que ce qu'elle appelait la «maturité réelle» était le plus bel âge de la vie. Cette «maturité réelle» ne commençait guère, il est vrai, que vers cinquante-cinq ou soixante ans.

—L'âge de monsieur votre père?

—Oui, monseigneur. Alors seulement, disait Mme Roland, l'esprit et l'expérience avaient acquis leur dernier développement; alors seulement un homme éminemment placé dans le monde jouissait de toute la considération à laquelle il pouvait prétendre; alors seulement aussi l'ensemble de ses traits, la bonne grâce de ses manières atteignaient leur perfection, la physionomie offrant à cette époque de la vie un rare et divin mélange de gracieuse sérénité et de douce gravité. Enfin, une légère teinte de mélancolie, causée par les déceptions qu'amène toujours l'expérience, complétait le charme irrésistible de la «maturité réelle»; charme seulement appréciable, se hâtait d'ajouter Mme Roland, pour les femmes d'esprit et de cœur qui ont le bon goût de hausser les épaules aux éclats de la jeunesse effarée de ces petits étourdis de quarante ans, dont le caractère n'offre aucune sûreté et dont les traits d'une insignifiante juvénilité ne sont pas encore poétisés par cette majestueuse expression qui décèle la science profonde de la vie.

Rodolphe ne put s'empêcher de sourire de la verve ironique avec laquelle Mme d'Harville traçait le portrait de sa belle-mère.

—Il est une chose que je ne pardonne jamais aux gens ridicules, dit-il à la marquise.

—Quoi donc, monseigneur?

—C'est d'être méchants... cela empêche de rire d'eux tout à son aise.

—C'est peut-être un calcul de leur part, dit Clémence.

—Je le croirais assez, et c'est dommage; car, par exemple, si je pouvais oublier que cette Mme Roland vous a nécessairement fait beaucoup de mal, je m'amuserais fort de cette invention de «maturité réelle» opposée à la folle jeunesse de ces étourneaux de quarante ans, qui, selon cette femme, semblent à peine «sortir de page», comme auraient dit nos grands-parents.

—Du moins, mon père est, je crois, heureux des illusions dont, à cette heure, ma belle-mère l'entoure.

—Et sans doute, dès à présent, punie de sa fausseté, elle subit les conséquences de son semblant d'amour passionné; monsieur votre père l'a prise au mot, il l'entoure de solitude et d'amour. Or, permettez-moi de vous le dire, la vie de votre belle-mère doit être aussi insupportable que celle de son mari doit être heureuse: figurez-vous l'orgueilleuse joie d'un homme de soixante ans, habitué au succès, qui se croit encore assez passionnément aimé d'une jeune femme pour lui inspirer le désir de s'enfermer avec lui dans un complet isolement.

—Aussi, monseigneur, puisque mon père se trouve heureux, je n'aurais peut-être pas à me plaindre de Mme Roland; mais son odieuse conduite envers ma mère... mais la part malheureusement trop active qu'elle a prise à mon mariage causent mon aversion pour elle, dit Mme d'Harville après un moment d'hésitation.

Rodolphe la regarda avec surprise.

—M. d'Harville est votre ami, monseigneur, reprit Clémence d'une voix ferme. Je sais la gravité des paroles que je viens de prononcer... Tout à l'heure vous me direz si elles sont justes. Mais je reviens à Mme Roland, établie auprès de moi comme institutrice, malgré son incapacité reconnue. Ma mère eut à ce sujet une explication pénible avec mon père, et lui signifia que, voulant au moins protester contre l'intolérable position de cette femme, elle ne paraîtrait plus désormais à table si Mme Roland ne quittait pas à l'instant la maison. Ma mère était la douceur, la bonté même; mais elle devenait d'une indomptable fermeté lorsqu'il s'agissait de sa dignité personnelle. Mon père fut inflexible, elle tint sa promesse; de ce moment, nous vécûmes complètement retirées dans son appartement. Mon père me témoigna dès lors autant de froideur qu'à ma mère, pendant que Mme Roland faisait presque publiquement les honneurs de notre maison, toujours en qualité de mon institutrice.

—À quelles extrémités une folle passion ne porte-t-elle pas les esprits les plus éminents! Et puis on nous enorgueillit bien plus en nous louant des qualités ou des avantages que nous ne possédons pas ou que nous ne possédons plus, qu'en nous louant de ceux que nous avons. Prouver à un homme de soixante ans qu'il n'en a que trente, c'est l'a b c de la flatterie... et plus une flatterie est grossière, plus elle a de succès... Hélas nous autres princes, nous savons cela.

—On fait à ce sujet tant d'expériences sur vous; monseigneur...

—Sous ce rapport, monsieur votre père a été traité en roi... Mais votre mère devait horriblement souffrir.

—Plus encore pour moi que pour elle, monseigneur, car elle songeait à l'avenir... Sa santé, déjà très-délicate, s'affaiblit encore; elle tomba gravement malade; la fatalité voulut que le médecin de la maison, M. Sorbier, mourût; ma mère avait toute confiance en lui, elle le regretta vivement. Mme Roland avait pour médecin et pour ami un docteur italien d'un grand mérite, disait-elle; mon père, circonvenu, le consulta quelquefois, s'en trouva bien, et le proposa à ma mère, qui le prit, hélas! et ce fut lui qui la soigna pendant sa dernière maladie... (À ces mots, les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.) J'ai honte de vous avouer cette faiblesse, monseigneur, ajouta-t-elle, mais, par cela seulement que ce médecin avait été donné à mon père par Mme Roland, il m'inspirait (alors sans aucune raison) un éloignement involontaire; je vis avec une sorte de crainte ma mère lui accorder sa confiance; pourtant, sous le rapport de la science, le docteur Polidori...

—Que dites-vous, madame? s'écria Rodolphe.

—Qu'avez-vous, monseigneur? dit Clémence stupéfaite de l'expression des traits de Rodolphe.

«Mais non, se dit le prince en se parlant à lui-même, je me trompe sans doute... il y a cinq ou six ans de cela, tandis que l'on m'a dit que Polidori n'était à Paris que depuis deux ans environ, caché sous un faux nom... c'est bien lui que j'ai vu hier... ce charlatan Bradamanti... Pourtant... deux médecins de ce nom[29]... quelle singulière rencontre!...»

—Madame, quelques mots sur ce docteur Polidori, dit Rodolphe à Mme d'Harville, qui le regardait avec une surprise croissante; quel âge avait cet Italien?

—Mais cinquante ans environ.

—Et sa figure... sa physionomie?

—Sinistre... Je n'oublierai jamais ses yeux d'un vert clair... son nez recourbé comme le bec d'un aigle.

—C'est lui!... c'est bien lui!... s'écria Rodolphe. Et croyez-vous, madame, que le docteur Polidori habite encore Paris? demanda Rodolphe à Mme d'Harville.

—Je ne sais, monseigneur. Environ un an après le mariage de mon père, il a quitté Paris; une femme de mes amies, dont cet Italien était aussi le médecin à cette époque, Mme de Lucenay...

—La duchesse de Lucenay! s'écria Rodolphe.

—Oui, monseigneur... Pourquoi cet étonnement?

—Permettez-moi de vous en taire la cause... Mais, à cette époque, que vous disait Mme de Lucenay sur cet homme?

—Qu'il lui écrivait souvent, depuis son départ de Paris, des lettres fort spirituelles sur les pays qu'il visitait; car il voyageait beaucoup... Maintenant... je me rappelle qu'il y a un mois environ, demandant à Mme de Lucenay si elle recevait toujours des nouvelles de M. Polidori, elle me répondit d'un air embarrassé que depuis longtemps on n'en entendait plus parler, qu'on ignorait ce qu'il était devenu, que quelques personnes même le croyaient mort.

—C'est singulier, dit Rodolphe, se souvenant de la visite de Mme de Lucenay au charlatan Bradamanti.

—Vous connaissez donc cet homme, monseigneur?

—Oui, malheureusement pour moi... Mais, de grâce, continuez votre récit; plus tard je vous dirai ce que c'est que ce Polidori...

—Comment? Ce médecin...

—Dites plutôt cet homme souillé des crimes les plus odieux.

—Des crimes!... s'écria Mme d'Harville avec effroi; il a commis des crimes, cet homme... l'ami de Mme Roland et le médecin de ma mère! Ma mère est morte entre ses mains après quelques jours de maladie!... Ah! monseigneur, vous m'épouvantez!... vous m'en dites trop ou pas assez!...

—Sans accuser cet homme d'un crime de plus, sans accuser votre belle-mère d'une effroyable complicité, je dis que vous devez peut-être remercier Dieu de ce que votre père, après son mariage avec Mme Roland, n'ait pas eu besoin des soins de Polidori...

—Ô mon Dieu! s'écria Mme d'Harville avec une expression déchirante, mes pressentiments ne me trompaient donc pas!

—Vos pressentiments!

—Oui... tout à l'heure, je vous parlais de l'éloignement que m'inspirait ce médecin, parce qu'il avait été introduit chez nous par Mme Roland; je ne vous ai pas tout dit, monseigneur...

—Comment?

—Je craignais d'accuser un innocent, de trop écouter l'amertume de mes regrets. Mais je vais tout vous dire, monseigneur. La maladie de ma mère durait depuis cinq jours; je l'avais toujours veillée. Un soir j'allai respirer l'air du jardin sur la terrasse de notre maison. Au bout d'un quart d'heure, je rentrai par un long corridor obscur. À la faible clarté d'une lumière qui s'échappait de la porte de l'appartement de Mme Roland, je vis sortir M. Polidori. Cette femme l'accompagnait. J'étais dans l'ombre; ils ne m'apercevaient pas. Mme Roland lui dit à voix très-basse quelques paroles que je ne pus entendre. Le médecin répondit d'un ton plus haut ces seuls mots: «Après-demain.» Et comme Mme Roland lui parlait encore à voix basse, il reprit avec un accent singulier: «Après-demain, vous dis-je, après-demain...»

—Que signifiaient ces paroles?

—Ce que cela signifiait, monseigneur? Le mercredi soir, M. Polidori disait: Après-demain... Le vendredi... ma mère était morte!...

—Oh! c'est affreux!...

—Lorsque je pus réfléchir et me souvenir, ce mot «après-demain», qui semblait avoir prédit l'époque de la mort de ma mère, me revint à la pensée; je crus que M. Polidori, instruit par la science du peu de temps que ma mère avait encore à vivre, s'était hâté d'en aller instruire Mme Roland... Mme Roland, qui avait tant de raisons de se réjouir de cette mort. Cela seul m'avait fait prendre cet homme et cet femme en horreur... Mais jamais je n'aurais osé supposer... Oh! non, non, encore à cette heure, je ne puis croire à un pareil crime!

—Polidori est le seul médecin qui ait donné ses soins à votre malheureuse mère?

—La veille du jour où je l'ai perdue, cet homme avait amené en consultation un de ses confrères. Selon ce que m'apprit ensuite mon père, ce médecin avait trouvé ma mère dans un état très-dangereux... Après ce funeste événement, on me conduisit chez une de nos parentes. Elle avait tendrement aimé ma mère. Oubliant la réserve que mon âge lui commandait, cette parente m'apprit sans ménagement combien j'avais de raisons de haïr Mme Roland. Elle m'éclaira sur les ambitieuses espérances que cette femme devait dès lors concevoir.

«Cette révélation m'accabla; je compris enfin tout ce que ma mère avait dû souffrir. Lorsque je revis mon père, mon cœur se brisa: il venait me chercher pour m'emmener en Normandie; nous devions y passer les premiers temps de notre deuil. Pendant la route, il pleura beaucoup et me dit qu'il n'avait que moi pour l'aider à supporter ce coup affreux. Je lui répondis avec expansion qu'il ne me restait non plus que lui depuis la perte de la plus adorée des mères. Après quelques mots sur l'embarras où il se trouverait s'il était forcé de me laisser seule pendant les absences que ses affaires le forçaient de faire de temps à autre, il m'apprit sans transition, et comme la chose la plus naturelle du monde, que, par bonheur pour lui et pour moi, Mme Roland consentait à prendre la direction de sa maison et à me servir de guide et d'amie.

«L'étonnement, la douleur, l'indignation me rendirent muette; je pleurai en silence. Mon père me demanda la cause de mes larmes; je m'écriai, avec trop d'amertume sans doute, que jamais je n'habiterais la même maison que Mme Roland; car je méprisais cette femme autant que je la haïssais à cause des chagrins qu'elle avait causés à ma mère. Il resta calme, combattit ce qu'il appelait mon enfantillage et me dit froidement que sa résolution était inébranlable, et que je m'y soumettrais.