«Je le suppliai de me permettre de me retirer au Sacré-Cœur, où j'avais quelques amies: j'y resterais jusqu'au moment où il jugerait à propos de me marier. Il me fit observer que le temps était passé où l'on se mariait à la grille d'un couvent; que mon empressement à le quitter lui serait très-sensible, s'il ne voyait dans mes paroles une exaltation excusable, mais peu sensée, qui se calmerait nécessairement; puis il m'embrassa au front en m'appelant mauvaise tête.
«Hélas! en effet, il fallait me soumettre. Jugez, monseigneur, de ma douleur! Vivre de la vie de chaque jour avec une femme à qui je reprochais presque la mort de ma mère... Je prévoyais les scènes les plus cruelles entre mon père et moi, aucune considération ne pouvant m'empêcher de témoigner mon aversion pour Mme Roland. Il me semblait qu'ainsi je vengerais ma mère, tandis que la moindre parole d'affection dite à cette femme m'eût paru une lâcheté sacrilège.
—Mon Dieu, que cette existence dut vous être pénible... que j'étais loin de penser que vous eussiez déjà tant souffert lorsque j'avais le plaisir de vous voir davantage! Jamais un mot de vous ne m'avait fait soupçonner...
—C'est qu'alors, monseigneur, je n'avais pas à m'excuser à vos yeux d'une faiblesse impardonnable... Si je vous parle si longuement de cette époque de ma vie, c'est pour vous faire comprendre dans quelle position j'étais lorsque je me suis mariée... et pourquoi, malgré un avertissement qui aurait dû m'éclairer, j'ai épousé M. d'Harville.
«En arrivant aux Aubiers (c'est le nom de la terre de mon père), la première personne qui vint à notre rencontre fut Mme Roland. Elle avait été s'établir dans cette terre le jour de la mort de ma mère. Malgré son air humble et doucereux, elle laissait déjà percer une joie triomphante mal dissimulée. Je n'oublierai jamais le regard à la fois ironique et méchant qu'elle me jeta lors de mon arrivée; elle semblait me dire: «Je suis ici chez moi, c'est vous qui êtes l'étrangère.» Un nouveau chagrin m'était réservé: soit manque de tact impardonnable, soit impudence éhontée, cette femme occupait l'appartement de ma mère. Dans mon indignation, je me plaignis à mon père d'une pareille inconvenance; il me répondit sévèrement que cela devait d'autant moins m'étonner qu'il fallait m'habituer à considérer et à respecter Mme Roland comme une seconde mère. Je lui dis que ce serait profaner ce nom sacré, et à son grand courroux je ne manquai aucune occasion de témoigner mon aversion à Mme Roland; plusieurs fois il s'emporta et me réprimanda durement devant cette femme. Il me reprochait mon ingratitude, ma froideur envers l'ange de consolation que la Providence nous avait envoyé. «Je vous en prie, mon père, parlez pour vous», lui dis-je un jour. Il me traita cruellement. Mme Roland, de sa voix mielleuse, intercéda pour moi avec une profonde hypocrisie. «Soyez indulgent pour Clémence, disait-elle: les regrets que lui inspire l'excellente personne que nous pleurons tous sont si naturels, si louables, qu'il faut avoir égard à sa douleur, et la plaindre même dans ses emportements.—Eh bien! me disait mon père en me montrant Mme Roland avec admiration, vous l'entendez! Est-elle assez bonne, assez généreuse? C'est en vous jetant dans ses bras que vous devriez lui répondre.—Cela est inutile, mon père; madame me hait... et je la hais.—Ah! Clémence! vous me faites bien du mal, mais je vous pardonne, ajouta Mme Roland en levant les yeux au ciel.—Mon amie! ma noble amie! s'écria mon père d'une voix émue, calmez-vous, je vous en conjure: par égard pour moi, ayez pitié d'une folle assez à plaindre pour vous méconnaître ainsi! Puis, me lançant des regards irrités:—Tremblez, s'écria-t-il, si vous osez encore outrager l'âme la plus belle qu'il y ait au monde; faites-lui à l'instant vos excuses.—Ma mère me voit et m'entend... elle ne me pardonnerait pas cette lâcheté», dis-je à mon père; et je sortis, le laissant occupé de consoler Mme Roland et d'essuyer ses larmes menteuses... Pardon, monseigneur, de m'appesantir sur ces puérilités, mais elles peuvent seules vous donner une idée de la vie que je menais alors.
—Je crois assister à ces scènes intérieures si tristement et si humainement vraies... Dans combien de familles elles ont dû se renouveler, et combien de fois elles se renouvelleront encore!... Rien de plus vulgaire, et pourtant rien de plus habile que la conduite de Mme Roland; cette simplicité de moyens dans la perfidie la met à la portée de tant d'intelligences médiocres... Et encore ce n'est pas cette femme qui était habile, c'est votre père qui était aveugle; mais en quelle qualité présentait-il Mme Roland au voisinage?
—Comme mon institutrice et son amie... et on l'acceptait ainsi.
—Je n'ai pas besoin de vous demander s'il vivait dans le même isolement?
—À l'exception de quelques rares visites, forcées par des relations de voisinage et d'affaires, nous ne voyions personne; mon père, complètement dominé par sa passion et cédant sans doute aux instances de Mme Roland, quitta au bout de trois mois à peine le deuil de ma mère, sous prétexte que le deuil... se portait dans le cœur... Sa froideur pour moi augmenta de plus en plus, son indifférence allait à ce point qu'il me laissait une liberté incroyable pour une jeune personne de mon âge. Je le voyais à l'heure du déjeuner: il rentrait ensuite chez lui avec Mme Roland, qui lui servait de secrétaire pour sa correspondance d'affaires; puis il sortait avec elle en voiture ou à pied et ne rentrait qu'une heure avant le dîner... Mme Roland faisait une fraîche et charmante toilette; mon père s'habillait avec une recherche étrange à son âge; quelquefois, après dîner, il recevait les gens qu'il ne pouvait s'empêcher de voir; il faisait ensuite, jusqu'à dix heures, une partie de trictrac avec Mme Roland, puis il lui offrait le bras pour la conduire à la chambre de ma mère, lui baisait respectueusement la main et se retirait. Quant à moi, je pouvais disposer de ma journée, monter à cheval suivie d'un domestique, ou faire à ma guise de longues promenades dans les bois qui environnaient le château; quelquefois, accablée de tristesse, je ne parus pas au déjeuner, mon père ne s'en inquiéta même pas...
—Quel singulier oubli!... quel abandon!...
—Ayant plusieurs fois de suite rencontré un de nos voisins dans les bois où je montais ordinairement à cheval, je renonçai à ces promenades et je ne sortis plus du parc.
—Mais quelle était la conduite de cette femme envers vous lorsque vous étiez seule avec elle?
—Ainsi que moi, elle évitait autant que possible ces rencontres. Une seule fois, faisant allusion à quelques paroles dures que je lui avais adressées la veille, elle me dit froidement: «Prenez garde, vous voulez lutter avec moi... vous serez brisée.—Comme ma mère? lui dis-je; il est fâcheux, madame, que M. Polidori ne soit pas là pour vous affirmer que ce sera... après-demain.» Ces mots firent sur Mme Roland une impression profonde qu'elle surmonta bientôt. Maintenant que je sais, grâce à vous, monseigneur, ce que c'est que le docteur Polidori, et de quoi il est capable, l'espèce d'effroi que témoigna Mme Roland en m'entendant lui rappeler ces mystérieuses paroles confirmerait peut-être d'horribles soupçons... Mais non... non, je ne veux pas croire cela... Je serais trop épouvantée en songeant que mon père est à cette heure presque à la merci de cette femme.
—Et que vous répondit-elle lorsque vous lui avez rappelé ces mots de Polidori?
—Elle rougit d'abord; puis, surmontant son émotion, elle me demanda froidement ce que je voulais dire. «Quand vous serez seule, madame, interrogez-vous à ce sujet, vous vous répondrez.» À peu de temps de là eut lieu une scène qui décida pour ainsi dire de mon sort. Parmi un grand nombre de tableaux de famille ornant un salon où nous nous rassemblions le soir, se trouvait le portrait de ma mère. Un jour je m'aperçus de sa disparition. Deux de nos voisins avaient dîné avec nous: l'un d'eux, M. Dorval, notaire du pays, avait toujours témoigné à ma mère la plus profonde vénération. En arrivant dans le salon: «Où est donc le portrait de ma mère? dis-je à mon père.—La vue de ce tableau me causait trop de regrets, me répondit mon père d'un air embarrassé, en me montrant d'un coup d'œil les étrangers témoins de cet entretien.—Et où est ce portrait maintenant, mon père?» Se tournant vers Mme Roland et l'interrogeant du regard avec un mouvement d'impatience: «—Où a-t-on mis le portrait? lui demanda-t-il.—Au garde-meuble, répondit-elle en me jetant cette fois un coup d'œil de défi, croyant que la présence de nos voisins m'empêcherait de lui répondre.—Je conçois, madame, lui dis-je froidement, que le regard de ma mère devait vous peser beaucoup; mais ce n'était pas une raison pour reléguer au grenier le portrait d'une femme qui, lorsque vous étiez misérable, vous a charitablement permis de vivre dans sa maison.»
—Très-bien! s'écria Rodolphe. Ce dédain glacial était écrasant.
«—Mademoiselle! s'écria mon père.—Vous avouerez pourtant, lui dis-je en l'interrompant, qu'une personne qui insulte lâchement à la mémoire d'une femme qui lui a fait l'aumône ne mérite que dédain et aversion.»
«Mon père resta un moment stupéfait: Mme Roland devint pourpre de honte et de colère; les voisins très-embarrassés baissèrent les yeux et gardèrent le silence. «—Mademoiselle, reprit mon père, vous oubliez que madame était l'amie de votre mère; vous oubliez que madame a veillé et veille encore sur votre éducation avec une sollicitude maternelle... vous oubliez enfin que je professe pour elle la plus respectueuse estime... Et puisque vous vous permettez une si inconvenante sortie devant ces messieurs, je vous dirai, moi, que les ingrats et les lâches sont ceux qui, oubliant les soins les plus tendres, osent reprocher une noble infortune à une personne qui mérite l'intérêt et le respect.—Je ne me permettrai pas de discuter cette question avec vous, mon père, dis-je d'une voix soumise.—Peut-être, mademoiselle, serai-je plus heureuse, moi! s'écria Mme Roland, emportée cette fois par la colère au delà des bornes de sa prudence habituelle. Peut-être me ferez-vous la grâce, non de discuter, reprit-elle, mais d'avouer que, loin de devoir la moindre reconnaissance à votre mère, je n'ai à me souvenir que de l'éloignement qu'elle m'a toujours témoigné; car c'est bien contre sa volonté que j'ai...—Ah! madame, lui dis-je, en l'interrompant, par respect pour mon père, par pudeur pour vous-même, dispensez-vous de ces honteuses révélations, vous me feriez regretter de vous avoir exposée à de si humiliants aveux.—Comment! mademoiselle!... s'écria-t-elle presque insensée de colère, vous osez dire...—Je dis, madame, repris-je en l'interrompant encore, je dis que ma mère, en daignant vous permettre de vivre chez elle au lieu de vous en faire chasser selon son droit, a dû vous prouver, par son mépris, que sa tolérance à votre égard lui était imposée.»
—De mieux en mieux, s'écria Rodolphe, c'était une exécution complète. Et cette femme?...
—Mme Roland, par un moyen fort vulgaire, mais fort commode, termina cet entretien; elle s'écria: «Mon Dieu! mon Dieu!» et se trouva mal. Grâce à cet incident, les deux témoins de cette scène sortirent sous le prétexte d'aller chercher des secours; je les imitai, pendant que mon père prodiguait à Mme Roland les soins les plus empressés.
—Quel dut être le courroux de votre père lorsque ensuite vous l'avez revu...
—Il vint chez moi le lendemain matin, et me dit: «Afin qu'à l'avenir des scènes pareilles à celle d'hier ne se renouvellent plus, je vous déclare que, dès que le temps rigoureux de mon deuil et du vôtre sera expiré, j'épouserai Mme Roland. Vous aurez donc désormais à la traiter avec le respect et les égards que mérite... ma femme... Pour des raisons particulières, il est nécessaire que vous vous mariiez avant moi; la fortune de votre mère s'élève à plus d'un million; c'est votre dot. Dès ce jour je m'occuperai activement de vous assurer une union convenable en donnant suite à quelques propositions qui m'ont été faites à votre sujet. La persistance avec laquelle vous attaquez, malgré mes prières, une personne qui m'est si chère me donne la mesure de votre attachement pour moi. Mme Roland dédaigne ces attaques; mais je ne souffrirai pas que de telles inconvenances se renouvellent devant des étrangers dans ma propre maison. Désormais, vous n'entrerez ou ne resterez dans le salon que lorsque Mme Roland ou moi, nous y serons seuls.»
«Après ce dernier entretien, je vécus encore plus isolée. Je ne voyais mon père qu'aux heures de repas, qui se passaient dans un morne silence. Ma vie était si triste que j'attendais avec impatience le moment où mon père me proposerait un mariage quelconque pour accepter. Mme Roland, ayant renoncé à mal parler de ma mère, se vengeait en me faisant souffrir un supplice de tous les instants: elle affectait, pour m'exaspérer, de se servir de mille choses qui avaient appartenu à ma mère: son fauteuil, son métier à tapisserie, les livres de sa bibliothèque particulière, jusqu'à un écran à tablette que j'avais brodé pour elle et au milieu duquel se voyait son chiffre. Cette femme profanait tout...
—Oh! je conçois l'horreur que ces profanations devaient vous causer.
—Et puis l'isolement rend les chagrins plus douloureux encore...
—Et vous n'aviez personne... personne à qui vous confier?
—Personne... Pourtant je reçus une preuve d'intérêt qui me toucha, et qui aurait dû m'éclairer sur l'avenir: un des deux témoins de cette scène où j'avais si durement traité Mme Roland était M. Dorval, vieux et honnête notaire, à qui ma mère avait rendu quelques services en s'intéressant à une de ses pièces. D'après la défense de mon père, je ne descendais jamais au salon lorsque des étrangers s'y trouvaient... je n'avais donc pas revu M. Dorval, lorsque, à ma grande surprise, il vint un jour, d'un air mystérieux, me trouver dans une allée du parc, lieu habituel de ma promenade. «Mademoiselle, me dit-il, je crains d'être surpris par M. le comte; lisez cette lettre, brûlez-la ensuite, il s'agit d'une chose très-importante pour vous.» Et il disparut.
«Dans cette lettre, il me disait qu'il s'agissait de me marier à M. le marquis d'Harville; ce parti semblait convenable de tout point; on me répondait des bonnes qualités de M. d'Harville: il était jeune, fort riche, d'un esprit distingué, d'une figure agréable; et pourtant les familles des deux jeunes personnes que M. d'Harville avait dû épouser successivement avaient brusquement rompu le mariage projeté. Le notaire ne pouvait me dire la raison de cette rupture, mais il croyait de son devoir de m'en prévenir, sans toutefois prétendre que la cause de ces ruptures fût préjudiciable à M. d'Harville. Les deux jeunes personnes dont il s'agissait étaient filles, l'une de M. de Beauregard, pair de France; l'autre, de lord Boltrop. M. Dorval me faisait cette confidence, parce que mon père, très-impatient de conclure mon mariage, ne paraissait pas attacher assez d'importance aux circonstances qu'on me signalait.
—En effet, dit Rodolphe, après quelques moments de réflexion, je me souviens maintenant que votre mari, à une année d'intervalle, me fit successivement part de deux mariages projetés qui, près de se conclure, avaient été brusquement rompus, m'écrivait-il, pour quelques discussions d'intérêt.
Mme d'Harville sourit avec amertume et répondit:
—Vous saurez la vérité tout à l'heure, monseigneur... Après avoir lu la lettre du vieux notaire, je ressentis autant de curiosité que d'inquiétude. Qui était M. d'Harville? Mon père ne m'en avait jamais parlé. J'interrogeais en vain mes souvenirs; je ne me rappelais pas ce nom. Bientôt Mme Roland, à mon grand étonnement, partit pour Paris. Son voyage devait durer huit jours au plus; pourtant mon père ressentit un profond chagrin de cette séparation passagère; son caractère s'aigrit; il redoubla de froideur envers moi. Il lui échappa même de me répondre un jour que je lui demandais comment il se portait: «—Je suis souffrant, et c'est de votre faute.—De ma faute, mon père?—Certes. Vous savez combien je suis habitué à Mme Roland, et cette admirable femme que vous avez outragée fait dans votre seul intérêt ce voyage, qui la retient loin de moi.»
«Cette marque d'intérêt de Mme Roland m'effraya; j'eus vaguement l'instinct qu'il s'agissait de mon mariage. Je vous laisse à penser, monseigneur, la joie de mon père au retour de ma future belle-mère. Le lendemain, il me fit prier de passer chez lui; il était seul avec elle.—J'ai, me dit-il, depuis longtemps songé à votre établissement. Votre deuil finit dans un mois. Demain arrivera ici M. le marquis d'Harville, jeune homme extrêmement distingué, fort riche, et en tout capable d'assurer votre bonheur. Il vous a vue dans le monde; il désire vivement cette union; toutes les affaires d'intérêt sont réglées. Il dépendra donc absolument de vous d'être mariée avant six semaines. Si, au contraire, par un caprice, que je ne veux pas prévoir, vous refusiez ce parti presque inespéré, je me marierais toujours, selon mon intention, dès que le temps de mon deuil serait expiré. Dans ce dernier cas, je dois vous le déclarer... votre présence chez moi ne me serait agréable que si vous me promettiez de témoigner à ma femme la tendresse et le respect qu'elle mérite.—Je vous comprends, mon père. Si je n'épouse pas M. d'Harville, vous vous marierez; et alors, pour vous et pour... madame, il n'y a plus aucun inconvénient à ce que je me retire au Sacré-Cœur.—Aucun», me répondit-il froidement.
—Ah! ce n'est plus de la faiblesse, c'est de la cruauté!... s'écria Rodolphe.
—Savez-vous, monseigneur, ce qui m'a toujours empêchée de garder contre mon père le moindre ressentiment? C'est qu'une sorte de prévision m'avertissait qu'un jour il payerait, hélas! bien cher son aveugle passion pour Mme Roland... Et, Dieu merci, ce jour est encore à venir.
—Et ne lui dites-vous rien de ce que vous avait appris le vieux notaire sur les deux mariages si brusquement rompus par les familles auxquelles M. d'Harville devait s'allier?
—Si, monseigneur... Ce jour-là même je priai mon père de m'accorder un moment d'entretien particulier. «Je n'ai pas de secret pour Mme Roland, vous pouvez parler devant elle», me répondit-il. Je gardai le silence. Il reprit sévèrement: «Encore une fois, je n'ai pas de secret pour Mme Roland... Expliquez-vous donc clairement.—Si vous le permettez, mon père, j'attendrai que vous soyez seul.» Mme Roland se leva brusquement et sortit. «Vous voilà satisfaite... me dit-il. Eh bien! parlez.—Je n'éprouve aucun éloignement pour l'union que vous me proposez, mon père; seulement j'ai appris que M. d'Harville ayant été deux fois sur le point d'épouser...—Bien, bien, reprit-il en m'interrompant; je sais ce que c'est. Ces ruptures ont eu lieu en suite de discussions d'intérêt dans lesquelles d'ailleurs la délicatesse de M. d'Harville a été complètement à couvert. Si vous n'avez pas d'autre objection que celle-là, vous pouvez vous regarder comme mariée... et heureusement mariée, car je ne veux que votre bonheur.»
—Sans doute Mme Roland fut ravie de cette union?
—Ravie? Oui, monseigneur, dit amèrement Clémence. Oh! bien ravie!... car cette union était son œuvre. Elle en avait donné la première idée à mon père... Elle savait la véritable cause de la rupture des deux premiers mariages de M. d'Harville... voilà pourquoi elle tenait tant à me le faire épouser.
—Mais dans quel but?
—Elle voulait se venger de moi en me vouant ainsi à un sort affreux.
—Mais votre père...
—Trompé par Mme Roland, il crut qu'en effet des discussions d'intérêt avaient seules fait manquer les projets de M. d'Harville.
—Quelle horrible trame!... Mais cette raison mystérieuse?
—Tout à l'heure je vous la dirai, monseigneur. M. d'Harville arriva aux Aubiers; ses manières, son esprit, sa figure me plurent: il avait l'air bon; son caractère était doux, un peu triste. Je remarquai en lui un contraste qui m'étonnait et qui m'agréait à la fois: son esprit était cultivé, sa fortune très-enviable, sa naissance illustre; et pourtant quelquefois sa physionomie, ordinairement énergique et résolue, exprimait une sorte de timidité presque craintive, d'abattement et de défiance de soi, qui me touchait beaucoup. J'aimais aussi à le voir témoigner une bonté charmante à un vieux valet de chambre qui l'avait élevé, et duquel seul il voulait recevoir des soins. Quelque temps après son arrivée, M. d'Harville resta deux jours renfermé chez lui; mon père désira le voir... Le vieux domestique s'y opposa, prétextant que son maître avait une migraine si violente qu'il ne pouvait recevoir absolument personne. Lorsque M. d'Harville reparut, je le trouvai très-pâle, très-changé... Plus tard il éprouvait toujours une sorte d'impatience presque chagrine lorsqu'on lui parlait de cette indisposition passagère... À mesure que je connaissais M. d'Harville, je découvrais en lui des qualités qui m'étaient sympathiques. Il avait tant de raisons d'être heureux que je lui savais gré de sa modestie dans le bonheur... L'époque de notre mariage convenue, il alla toujours au-devant de mes moindres volontés dans nos projets d'avenir. Si quelquefois je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me parlait de sa mère, de son père, qui eussent été fiers et ravis de le voir marié selon son cœur et son goût. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas admettre des raisons si flatteuses pour moi... M. d'Harville devina les rapports dans lesquels j'avais d'abord vécu avec Mme Roland et avec mon père, quoique celui-ci, heureux de mon mariage, qui hâtait le sien, fût redevenu pour moi d'une grande tendresse. Dans plusieurs entretiens, M. d'Harville me fit sentir avec beaucoup de tact et de réserve qu'il m'aimait peut-être encore davantage en raison de mes chagrins passés... Je crus devoir, à ce sujet, le prévenir que mon père songeait à se remarier; et comme je lui parlais du changement que cette union apporterait dans ma fortune, il ne me laissa pas achever et fit preuve du plus noble désintéressement; les familles auxquelles il avait été sur le point de s'allier devaient être bien sordides, pensai-je alors, pour avoir eu de graves difficultés d'intérêt avec lui.
—Le voilà bien tel que je l'ai toujours connu, dit Rodolphe, rempli de cœur, de dévouement, de délicatesse... Mais ne lui avez-vous jamais parlé de ces deux mariages rompus?
—Je vous l'avoue, monseigneur, le voyant si loyal, si bon, plusieurs fois cette question me vint aux lèvres... mais bientôt, de crainte même de blesser cette loyauté, cette bonté, je n'osai aborder un tel sujet. Plus le jour fixé pour notre mariage approchait, plus M. d'Harville se disait heureux... Cependant deux ou trois fois je le vis accablé d'une morne tristesse... Un jour, entre autres, il attacha sur moi ses yeux, où roulait une larme: il semblait oppressé, on eût dit qu'il voulait et qu'il n'osait me confier un secret important... Le souvenir de la rupture de ces deux mariages me revint à la pensée... Je l'avoue, j'eus peur... Un secret pressentiment m'avertit qu'il s'agissait peut-être du malheur de ma vie entière... mais j'étais si torturée chez mon père que je surmontai mes craintes...
—Et M. d'Harville ne vous confia rien?
—Rien... Quand je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me répondait: «Pardonnez-moi, mais j'ai le bonheur triste...» Ces mots, prononcés d'une voix touchante, me rassurèrent un peu... Et puis, comment oser... à ce moment même, où ses yeux étaient baignés de larmes, lui témoigner une défiance outrageante à propos du passé?
«Les témoins de M. d'Harville, M. de Lucenay et M. de Saint-Remy, arrivèrent aux Aubiers quelques jours avant mon mariage; mes plus proches parents y furent seuls invités. Nous devions, aussitôt après la messe, partir pour Paris... Je n'éprouvais pas d'amour pour M. d'Harville, mais je ressentais pour lui de l'intérêt: son caractère m'inspirait de l'estime. Sans les événements qui suivirent cette fatale union, un sentiment plus tendre m'aurait sans doute attachée à lui. Nous fûmes mariés.
À ces mots, Mme d'Harville pâlit légèrement, sa résolution parut l'abandonner. Puis elle reprit:
—Aussitôt après mon mariage, mon père me serra tendrement dans ses bras. Mme Roland aussi m'embrassa, je ne pouvais devant tout le monde me dérober à cette nouvelle hypocrisie; de sa main sèche et blanche elle me serra la main à me faire mal et me dit à l'oreille d'une voix doucereusement perfide ces paroles que je n'oublierai jamais: «Songez quelquefois à moi au milieu de votre bonheur, car c'est moi qui fais votre mariage.» Hélas! j'étais loin de comprendre alors le véritable sens de ses paroles. Notre mariage avait eu lieu à onze heures; aussitôt après nous montâmes en voiture... suivis d'une femme à moi et du vieux valet de chambre de M. d'Harville; nous voyagions si rapidement que nous devions être à Paris avant dix heures du soir.
«J'aurais été étonnée du silence et de la mélancolie de M. d'Harville, si je n'avais su qu'il avait, comme il disait, le bonheur triste. J'étais moi-même péniblement émue, je revenais à Paris pour la première fois depuis la mort de ma mère; et puis, quoique je n'eusse guère de raison de regretter la maison paternelle, j'y étais chez moi... et je la quittais pour une maison où tout me serait nouveau, inconnu; où j'allais arriver seule avec mon mari, que je connaissais à peine depuis six semaines, et qui la veille encore ne m'eût pas dit un mot qui ne fût empreint d'une formalité respectueuse. Peut-être ne tient-on pas assez compte de la crainte que nous cause ce brusque changement de ton et de manières auquel les hommes bien élevés sont même sujets dès que nous leur appartenons... On ne songe pas que la jeune femme ne peut en quelques heures oublier sa timidité, ses scrupules de jeune fille.
—Rien ne m'a toujours paru plus barbare et plus sauvage que cette coutume d'emporter brutalement une jeune femme comme une proie, tandis que le mariage ne devrait être que la consécration du droit d'employer toutes les ressources de l'amour, toutes les séductions de la tendresse passionnée pour se faire aimer.
—Vous comprenez alors, monseigneur, le brisement de cœur et la vague frayeur avec lesquels je revenais à Paris, dans cette ville où ma mère était morte il y avait un an à peine. Nous arrivons à l'hôtel d'Harville.
L'émotion de la jeune femme redoubla, ses joues se couvrirent d'une rougeur brûlante, et elle ajouta d'une voix déchirante:
—Il faut pourtant que vous sachiez tout... sans cela... je vous paraîtrais trop méprisable... Eh bien!... reprit-elle avec une résolution désespérée, on me conduisit dans l'appartement qui m'était destiné... on m'y laissa seule... M. d'Harville vint m'y rejoindre... Malgré ses protestations de tendresse, je me mourais d'effroi... les sanglots me suffoquaient... j'étais à lui... il fallut me résigner... Mais bientôt mon mari, poussant un cri terrible, me saisit le bras à me le briser... je veux en vain me délivrer de cette étreinte de fer... implorer sa pitié... il ne m'entend plus... son visage est contracté par d'effrayantes convulsions... ses yeux roulent dans leurs orbites avec une rapidité qui me fascine... sa bouche contournée est remplie d'une écume sanglante... sa main m'étreint toujours... Je fais un effort désespéré... ses doigts roidis abandonnent enfin mon bras... et je m'évanouis au moment où M. d'Harville se débat dans le paroxysme de cette horrible attaque... Voilà ma nuit de noces, monseigneur... Voilà la vengeance de Mme Roland!...
—Malheureuse femme! dit Rodolphe avec accablement, je comprends... épileptique! Ah! c'est affreux!...
—Et ce n'est pas tout..., ajouta Clémence d'une voix déchirante. Oh! que cette nuit fatale... soit à jamais maudite!... Ma fille... ce pauvre petit ange a hérité de cette épouvantable maladie!...
—Votre fille... aussi? Comment! sa pâleur... sa faiblesse?
—C'est cela... mon Dieu! C'est cela, et les médecins pensent que le mal est incurable!... parce qu'il est héréditaire...
Mme d'Harville cacha sa tête dans ses mains; accablée par cette douloureuse révélation, elle n'avait plus le courage de dire une parole.
Rodolphe aussi resta muet.
Sa pensée reculait effrayée devant les terribles mystères de cette première nuit de noces... Il se figurait cette jeune fille, déjà si attristée par son retour dans la ville où sa mère était morte, arrivant dans cette maison inconnue, seule avec un homme pour qui elle ressentait de l'intérêt, de l'estime, mais pas d'amour, mais rien de ce qui trouble délicieusement, rien de ce qui enivre, rien de ce qui fait qu'une femme oublie son chaste effroi dans le ravissement d'une passion légitime et partagée.
Non, non; tremblante d'une crainte pudique, Clémence arrivait là... triste, froide, le cœur brisé, le front pourpre de honte, les yeux remplis de larmes... Elle se résigne... et puis, au lieu d'entendre des paroles remplies de reconnaissance, d'amour et de tendresse, qui la consolent du bonheur qu'elle a donné... elle voit rouler à ses pieds un homme égaré, qui se tord, écume, rugit, dans les affreuses convulsions d'une des plus effrayantes infirmités dont l'homme soit incurablement frappé!
Et ce n'est pas tout... Sa fille... pauvre petit ange innocent, est aussi flétrie en naissant...
Ces douloureux et tristes aveux faisaient naître chez Rodolphe des réflexions amères.
«Telle est la loi de ce pays, se disait-il: une jeune fille belle et pure, loyale et confiante, victime d'une funeste dissimulation, unit sa destinée à celle d'un homme atteint d'une épouvantable maladie, héritage fatal qu'il doit transmettre à ses enfants; la malheureuse femme découvre cet horrible mystère: que peut-elle? Rien...
«Rien que souffrir et pleurer, rien que tâcher de surmonter son dégoût et son effroi... rien que passer ses jours dans des angoisses, dans des terreurs infinies... rien que chercher peut-être des consolations coupables en dehors de l'existence désolée qu'on lui a faite.
«Encore une fois, disait Rodolphe, ces lois étranges forcent quelquefois à des rapprochements honteux, écrasants pour l'humanité...
«Dans ces lois, les animaux semblent toujours supérieurs à l'homme par les soins qu'on leur donne, par les améliorations dont on les poursuit, par la protection dont on les entoure, par les garanties dont on les couvre...
«Ainsi achetez un animal quelconque: qu'une infirmité prévue par la loi se déclare chez lui après l'emplette... la vente est nulle... C'est qu'aussi, voyez donc, quelle indignité, quel crime de lèse-société! condamner un homme à conserver un animal qui parfois tousse, corne ou boite! Mais c'est un scandale, mais c'est un crime, mais c'est une monstruosité sans pareille! Jugez donc, être forcé de garder, mais de garder toujours, toute leur vie durant, un mulet qui tousse, un cheval qui corne, un âne qui boite! Quelles effroyables conséquences cela ne peut-il pas entraîner pour le salut de l'humanité tout entière!... Aussi il n'y a pas là de marché qui tienne, de parole qui fasse, de contrat qui engage... La loi toute-puissante vient délier tout ce qui était lié.
«Mais qu'il s'agisse d'une créature faite à l'image de Dieu, mais qu'il s'agisse d'une jeune fille qui, dans son innocente foi à la loyauté d'un homme, s'est unie à lui, et qui se réveille la compagne d'un épileptique, d'un malheureux que frappe une maladie terrible, dont les conséquences morales et physiques sont effroyables; une maladie qui peut jeter le désordre et l'aversion dans la famille, perpétuer un mal horrible; vicier des générations...
«Oh! cette loi si inexorable à l'endroit des animaux boitants, cornants ou toussants; cette loi, si admirablement prévoyante, qui ne veut pas qu'un cheval taré soit apte à la reproduction... cette loi se gardera bien de délivrer la victime d'une pareille union...
«Ces liens sont sacrés... indissolubles; c'est offenser les hommes et Dieu que de les briser.
«En vérité, disait Rodolphe, l'homme est quelquefois d'une humilité bien honteuse et d'un égoïsme d'orgueil bien exécrable... Il se ravale au-dessous de la bête en la couvrant de garanties qu'il se refuse; et il impose, consacre, perpétue ses plus redoutables infirmités en les mettant sous la sauvegarde de l'immutabilité des lois divines et humaines.»
XVII
La charité
Rodolphe blâmait beaucoup M. d'Harville, mais il se promit de l'excuser aux yeux de Clémence, quoique bien convaincu, d'après les tristes révélations de celle-ci, que le marquis s'était à jamais aliéné son cœur.
De pensée en pensée, Rodolphe se dit:
«Par devoir, je me suis éloigné d'une femme que j'aimais... et qui déjà peut-être ressentait pour moi un secret penchant. Soit désœuvrement de cœur, soit commisération, elle a failli perdre l'honneur, la vie, pour un sot qu'elle croyait malheureux. Si, au lieu de m'éloigner d'elle, je l'avais entourée de soins, d'amour et de respects, ma réserve eût été telle que sa réputation n'aurait pas reçu la plus légère atteinte, les soupçons de son mari n'eussent jamais été éveillés; tandis qu'à cette heure elle est presque à la merci de la fatuité de M. Charles Robert, et il sera, je le crains, d'autant plus indiscret qu'il a moins de raisons de l'être.
«Et puis encore, qui sait maintenant si, malgré les périls qu'elle a courus, le cœur de Mme d'Harville restera toujours inoccupé? Tout retour vers son mari est désormais impossible... Jeune, belle, entourée, d'un caractère sympathique à tout ce qui souffre... pour elle, que de dangers! que d'écueils! Pour M. d'Harville, que d'angoisses, que de chagrins! À la fois jaloux et amoureux de sa femme, qui ne peut vaincre l'éloignement, la frayeur qu'il lui inspire depuis la première et funeste nuit de son mariage... quel sort est le sien!»
Clémence, le front appuyé sur sa main, les yeux humides, la joue brûlante de confusion, évitait le regard de Rodolphe, tant cette révélation lui avait coûté.
—Ah! maintenant, reprit Rodolphe après un long silence, je comprends la cause de la tristesse de M. d'Harville, tristesse que je ne pouvais pénétrer... je comprends ses regrets...
—Ses regrets! s'écria Clémence, dites donc ses remords, monseigneur... s'il en éprouve... car jamais crime pareil n'a été plus froidement médité...
—Un crime... madame?
—Et qu'est-ce donc, monseigneur, que d'enchaîner à soi, par des liens indissolubles, une jeune fille qui se fie à votre honneur, lorsqu'on se sait fatalement frappé d'une maladie qui inspire l'épouvante et l'horreur? Qu'est-ce donc que de vouer sûrement un malheureux enfant aux mêmes misères?... Qui forçait M. d'Harville à faire deux victimes? Une passion aveugle et insensée?... Non, il trouvait à son gré ma naissance, ma fortune et ma personne... il a voulu faire un mariage convenable, parce que la vie de garçon l'ennuyait sans doute.
—Madame... de la pitié au moins...
—De la pitié!... Savez-vous qui la mérite, ma pitié? c'est ma fille... Pauvre victime de cette odieuse union, que de nuits, que de jours j'ai passés près d'elle! que de larmes amères m'ont arrachées ses douleurs!...
—Mais son père... souffrait des mêmes douleurs imméritées!
—Mais c'est son père qui l'a condamnée à une enfance maladive, à une jeunesse flétrie, et, si elle vit, à une vie d'isolement et de chagrins: car elle ne se mariera pas. Oh! non, je l'aime trop pour l'exposer un jour à pleurer sur son enfant fatalement frappé, comme je pleure sur elle... J'ai trop souffert de cette trahison pour me rendre coupable ou complice d'une trahison pareille!
—Oh! vous aviez raison... la vengeance de votre belle-mère est horrible... Patience... Peut-être, à votre tour, serez-vous vengée..., dit Rodolphe après un moment de réflexion.
—Que voulez-vous dire, monseigneur? lui demanda Clémence étonnée de l'inflexion de sa voix.
—J'ai presque toujours eu... le bonheur de voir punir, oh! cruellement punir les méchants que je connaissais, ajouta-t-il avec un accent qui fit tressaillir Clémence. Mais, le lendemain de cette malheureuse nuit, que vous dit votre mari?
—Il m'avoua, avec une étrange naïveté, que les familles auxquelles il devait s'allier avaient découvert le secret de sa maladie et rompu les unions projetées... Ainsi, après avoir été repoussé deux fois... il a encore... oh! cela est infâme!... Et voilà pourtant ce qu'on appelle dans le monde un gentilhomme de cœur et d'honneur!
—Vous toujours si bonne, vous êtes cruelle!...
—Je suis cruelle, parce que j'ai été indignement trompée. M. d'Harville me savait bonne; que ne s'adressait-il loyalement à ma bonté, en me disant toute la vérité!
—Vous l'eussiez refusé...
—Ce mot le condamne, monseigneur; sa conduite était une trahison indigne s'il avait cette crainte.
—Mais il vous aimait!
—S'il m'aimait, devait-il me sacrifier à son égoïsme?... Mon Dieu! j'étais si tourmentée, j'avais tant de hâte de quitter la maison de mon père, que, s'il eût été franc, peut-être m'aurait-il touchée, émue par le tableau de l'espèce de réprobation dont il était frappé, de l'isolement auquel le vouait un sort affreux et fatal... Oui, le voyant à la fois si loyal, si malheureux, peut-être n'aurais-je pas eu le courage de le refuser; et, si j'avais pris ainsi l'engagement sacré de subir les conséquences de mon dévouement, j'aurais vaillamment tenu ma promesse. Mais vouloir forcer mon intérêt et ma pitié en me mettant d'abord dans sa dépendance; mais exiger cet intérêt, cette pitié, au nom de mes devoirs de femme, lui qui a trahi ses devoirs d'honnête homme, c'est à la fois une folie et une lâcheté!... Maintenant, monseigneur, jugez de ma vie! jugez de mes cruelles déceptions! J'avais foi dans la loyauté de M. d'Harville, et il m'a indignement trompée... Sa mélancolie douce et timide m'avait intéressée; et cette mélancolie, qu'il disait causée par de pieux souvenirs, n'était que la conscience de son incurable infirmité...
—Mais enfin, vous fût-il étranger, ennemi, la vue de ses souffrances doit vous apitoyer: votre cœur est noble et généreux!
—Mais, puis-je les calmer, ces souffrances? Si encore ma voix était entendue, si un regard reconnaissant répondait à mon regard attendri!... Mais non... Oh! vous ne savez pas, monseigneur, ce qu'il y a d'affreux dans ces crises où l'homme se débat dans une furie sauvage, ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien, et ne sort de cette frénésie que pour tomber dans une sorte d'accablement farouche. Quand ma fille succombe à une de ces attaques, je ne puis que me désoler; mon cœur se déchire, je baise en pleurant ces pauvres petits bras roidis par les convulsions qui la tuent... Mais c'est ma fille... c'est ma fille!... et quand je la vois souffrir ainsi, je maudis mille fois plus encore son père. Si les douleurs de mon enfant se calment, mon irritation contre mon mari se calme aussi; alors... oui, alors je le plains, parce que je suis bonne; à mon aversion succède un sentiment de pitié douloureuse... Mais enfin, me suis-je mariée à dix-sept ans pour n'éprouver jamais que ces alternatives de haine et de commisération pénible, pour pleurer sur un malheureux enfant que je ne conserverai peut-être pas? Et à propos de ma fille, monseigneur, permettez-moi d'aller au-devant d'un reproche que je mérite sans doute, et que peut-être vous n'osez pas me faire. Elle est si intéressante qu'elle aurait dû suffire à occuper mon cœur, car je l'aime passionnément; mais cette affection navrante est mêlée de tant d'amertumes présentes, de tant de craintes pour l'avenir, que ma tendresse pour ma fille se résout toujours par des larmes. Auprès d'elle, mon cœur est continuellement brisé, torturé, désespéré; car je suis impuissante à conjurer ses maux, que l'on dit incurables. Eh bien! pour sortir de cette atmosphère accablante et sinistre, j'avais rêvé un attachement dans la douceur duquel je me serais réfugiée, reposée... Hélas! je me suis abusée, indignement abusée, je l'avoue, et je retombe dans l'existence douloureuse que mon mari m'a faite. Dites, monseigneur, était-ce cette vie que j'avais le droit d'attendre? Suis-je donc seule coupable des torts que M. d'Harville voulait ce matin me faire payer de ma vie? Ces torts sont grands, je le sais, d'autant plus grands que j'ai à rougir de mon choix. Heureusement pour moi, monseigneur, ce que vous avez surpris de l'entretien de la comtesse Sarah et de son frère au sujet de M. Charles Robert m'épargnera la honte de ce nouvel aveu... Mais j'espère au moins que maintenant je vous semble mériter autant de pitié que de blâme, et que vous voudrez bien me conseiller dans la cruelle position où je me trouve.
—Je ne puis vous exprimer, madame, combien votre récit m'a ému; depuis la mort de votre mère jusqu'à la naissance de votre fille, que de chagrins dévorés, que de tristesses cachées!... Vous si brillante, si admirée, si enviée!...
—Oh! croyez-moi, monseigneur, lorsqu'on souffre de certains malheurs, il est affreux de s'entendre dire: «Est-elle heureuse!...»
—N'est-ce pas, rien n'est plus puéril? Eh bien vous n'êtes pas seule à souffrir de ce cruel contraste entre ce qui est et ce qui paraît.
—Comment, monseigneur?
—Aux yeux de tous, votre mari doit sembler encore plus heureux que vous, puisqu'il vous possède... Et pourtant, n'est-il pas aussi bien à plaindre? Est-il au monde une vie plus atroce que la sienne? Ses torts envers vous sont grands... Mais il en est affreusement puni! Il vous aime comme vous méritez d'être aimée... et il sait que vous ne pouvez avoir pour lui qu'un insurmontable éloignement... Dans sa fille souffrante, maladive, il voit un reproche incessant. Ce n'est pas tout, la jalousie vient encore le torturer...
—Et que puis-je à cela, monseigneur? ne pas lui donner le droit d'être jaloux? soit. Mais parce que mon cœur n'appartiendra à personne, lui appartiendra-t-il davantage? Il sait que non. Depuis l'affreuse scène que je vous ai racontée, nous vivons séparés; mais, aux yeux du monde, j'ai pour lui les égards que les convenances commandent... et je n'ai dit à personne, si ce n'est à vous, monseigneur, un mot de ce fatal secret.
—Et je vous assure, madame, que si le service que je vous ai rendu méritait une récompense, je me croirais mille fois payé par votre confiance. Mais, puisque vous voulez bien me demander mes conseils et que vous me permettez de vous parler franchement...
—Oh! je vous en supplie, monseigneur...
—Laissez-moi vous dire que, faute de bien employer une de vos plus précieuses qualités, vous perdez de grandes jouissances qui non-seulement satisferaient aux grands besoins de votre cœur, mais vous distrairaient de vos chagrins domestiques, et répondraient encore à ce besoin d'émotions vives, poignantes, et j'oserais presque ajouter (pardonnez-moi ma mauvaise opinion des femmes) à ce goût naturel pour le mystère et pour l'intrigue qui a tant d'empire sur elles.
—Que voulez-vous dire, monseigneur?
—Je veux dire que si vous vouliez vous amuser à faire le bien, rien ne vous plairait, rien ne vous intéresserait davantage.
Mme d'Harville regarda Rodolphe avec étonnement.
—Et vous comprenez, reprit-il, que je ne vous parle pas d'envoyer avec insouciance, presque avec dédain, une riche aumône à des malheureux que vous ne connaissez pas, et qui souvent ne méritent pas vos bienfaits. Mais si vous vous amusiez comme moi à jouer de temps à autre à la Providence, vous avoueriez que certaines bonnes œuvres ont quelquefois tout le piquant d'un roman.
—Je n'avais pas songé, monseigneur, à cette manière d'envisager la charité sous le point de vue amusant, dit Clémence en souriant à son tour.
—C'est une découverte que j'ai due à mon horreur de tout ce qui est ennuyeux; horreur qui m'a été surtout inspirée par mes conférences politiques avec mes ministres. Mais pour en revenir à notre bienfaisance amusante, je n'ai pas, hélas! la vertu de ces gens désintéressés qui confient à d'autres le soin de placer leurs aumônes. S'il s'agissait simplement d'envoyer un de mes chambellans porter quelques centaines de louis à chaque arrondissement de Paris, j'avoue à ma honte que je ne prendrais pas grand goût à la chose; tandis que faire le bien comme je l'entends, c'est ce qu'il y a au monde de plus amusant. Je tiens à ce mot, parce que pour moi il dit... tout ce qui plaît, tout ce qui charme, tout ce qui attache... Et vraiment, madame, si vous vouliez devenir ma complice dans quelques ténébreuses intrigues de ce genre, vous verriez, je vous le répète, qu'à part même la noblesse de l'action, rien n'est souvent plus curieux, plus attachant, plus attrayant... quelquefois même plus divertissant que ces aventures charitables... Et puis, que de mystères pour cacher son bienfait!... que de précautions à prendre pour n'être pas connu!... que d'émotions diverses et puissantes, à la vue de pauvres et bonnes gens qui pleurent de joie en vous voyant!... Mon Dieu! cela vaut autant quelquefois que la figure maussade d'un amant jaloux, infidèle, car ils ne sont guère que cela tour à tour... Tenez! les émotions dont je vous parle sont à peu près celles que vous avez ressenties ce matin en allant rue du Temple... Vêtue bien simplement pour n'être pas remarquée, vous sortiriez aussi de chez vous le cœur palpitant, vous monteriez aussi tout inquiète dans un modeste fiacre dont vous baisseriez les stores pour ne pas être vue, et puis, jetant aussi les yeux de côté et d'autre de peur d'être surprise, vous entreriez furtivement dans quelque maison de misérable apparence... tout comme ce matin, vous dis-je... La seule différence, c'est que vous vous disiez: «Si l'on me découvre, je suis perdue»; et que vous vous diriez: «Si l'on me découvre, je serai bénie!» Mais comme vous avez la modestie de vos adorables qualités, vous emploierez les ruses les plus perfides, les plus diaboliques pour n'être pas bénie.
—Ah! monseigneur, s'écria Mme d'Harville avec attendrissement, vous m'avez sauvée! Je ne puis vous exprimer les nouvelles idées, les consolantes espérances que vos paroles éveillent en moi. Vous dites bien vrai, occuper son cœur et son esprit à se faire adorer de ceux qui souffrent, c'est presque aimer... Que dis-je... c'est mieux qu'aimer... Quand je compare l'existence que j'entrevois à celle qu'une honteuse erreur m'aurait faite, les reproches que je m'adresse sont plus amers encore...
—J'en serais désolé, reprit Rodolphe en souriant, car tout mon désir serait de vous aider à oublier le passé et de vous prouver seulement que le choix des distractions de cœur est nombreux... Les moyens du bien et du mal sont souvent à peu près les mêmes... la fin seule diffère... En un mot, si le bien est aussi attrayant, aussi amusant que le mal, pourquoi préférer celui-ci? Tenez, je vais faire une comparaison bien vulgaire. Pourquoi beaucoup de femmes prennent-elles pour amants des hommes qui ne valent pas leurs maris? Parce que le plus grand charme de l'amour est l'attrait affriandant du fruit défendu... Avouez que, si on retranchait de cet amour les craintes, les angoisses, les difficultés, les dangers, il ne resterait rien, ou peu de chose, c'est-à-dire l'amant dans sa simplicité première; en un mot, ce serait toujours plus ou moins l'aventure de cet homme à qui l'on disait: «Pourquoi n'épousez-vous pas cette veuve, votre maîtresse?—Hélas! j'y ai bien pensé, répondait-il, mais c'est qu'alors je ne saurais plus où aller passer mes soirées.»
—C'est un peu trop vrai, monseigneur, dit Mme d'Harville en souriant.
—Eh bien! si je trouve le moyen de vous faire ressentir ces craintes, ces angoisses, ces inquiétudes qui vous affriandent, si j'utilise votre goût naturel pour le mystère et pour les aventures, votre penchant à la dissimulation et à la ruse (toujours mon exécrable opinion des femmes, vous voyez, qui perce malgré moi!), ajouta gaiement Rodolphe, ne changerai-je pas en qualités généreuses des instincts impérieux, inexorables, excellents si on les emploie bien, funestes si on les emploie mal?... Voyons, dites, voulez-vous que nous ourdissions à nous deux toutes sortes de machinations bienfaisantes, de roueries charitables dont seront victimes, comme toujours, de très-bonnes gens? Nous aurions nos rendez-vous, notre correspondance, nos secrets... et surtout nous nous cacherions bien du marquis; car votre visite de ce matin chez les Morel l'aura mis en éveil. Enfin, si vous le vouliez, nous serions... en intrigue réglée.
—J'accepte avec joie, avec reconnaissance cette association ténébreuse, monseigneur, dit gaiement Clémence. Et, pour commencer notre roman, je retournerai dès demain chez ces infortunés, auxquels ce matin je n'ai pu malheureusement apporter que quelques paroles de consolation; car, profitant de mon trouble et de mon effroi, un petit garçon boiteux m'a volé la bourse que vous m'aviez remise. Ah! monseigneur, ajouta Clémence, et sa physionomie perdit l'expression de douce gaieté qui l'avait un moment animée, si vous saviez quelle misère!... quel horrible tableau! Non, non... je ne croyais pas qu'il pût exister de telles infortunes!... Et je me plains!... et j'accuse ma destinée!
Rodolphe, ne voulant pas laisser voir à Mme d'Harville combien il était touché de ce retour sur elle-même, qui prouvait la beauté de son âme, reprit gaiement:
—Si vous le permettez, j'excepterai les Morel de notre communauté; vous me laisserez me charger de ces pauvres gens, et vous me promettrez surtout de ne pas retourner dans cette triste maison... car j'y demeure...
—Vous, monseigneur?... Quelle plaisanterie!...
—Rien de plus sérieux... un logement modeste, il est vrai... deux cents francs par an: de plus, six francs pour mon ménage libéralement accordés chaque mois à la portière, Mme Pipelet, cette horrible vieille que vous savez. Ajoutez à cela que j'ai pour voisine la plus jolie grisette du quartier du Temple, Mlle Rigolette; et vous conviendrez que, pour un commis marchand qui gagne dix-huit cents francs (je passe pour un commis), c'est assez sortable.
—Votre présence... si inespérée dans cette fatale maison, me prouve que vous parlez sérieusement, monseigneur... quelque généreuse action vous attire là sans doute. Mais pour quelle bonne œuvre me réservez-vous donc? quel sera le rôle que vous me destinez?
—Celui d'un ange de consolation, et, passez-moi ce vilain mot, d'un démon de finesse et de ruse... car il y a certaines blessures délicates et douloureuses que la main d'une femme peut seule soigner et guérir; il est aussi des infortunes si fières, si ombrageuses, si cachées, qu'il faut une rare pénétration pour les découvrir et un charme irrésistible pour attirer leur confiance.
—Et quand pourrai-je déployer cette pénétration, cette habileté que vous me supposez? demanda impatiemment Mme d'Harville.
—Bientôt, je l'espère, vous aurez à faire une conquête digne de vous; mais il faudra employer vos ressources les plus machiavéliques.
—Et quel jour, monseigneur, me confierez-vous ce grand secret?
—Voyez... nous voilà déjà au rendez-vous... Pouvez-vous me faire la grâce de me recevoir dans quatre jours?
—Si tard!... dit naïvement Clémence.
—Et le mystère? Et les convenances? Jugez donc! si l'on nous croyait complices, on se défierait de nous; mais j'aurai peut-être à vous écrire. Quelle est cette femme âgée qui m'a apporté ce soir votre lettre?
—Une ancienne femme de chambre de ma mère: la sûreté, la discrétion même.
—C'est donc à elle que j'adresserai mes lettres, elle vous les remettra. Si vous avez la bonté de me répondre, écrivez: «À M. Rodolphe, rue Plumet». Votre femme de chambre mettra vos lettres à la poste.
—Je les mettrai moi-même, monseigneur, en faisant comme d'habitude ma promenade à pied...
—Vous sortez souvent seule et à pied?
—Quand il fait beau, presque chaque jour.
—À merveille! C'est une habitude que toutes les femmes devraient prendre dès les premiers mois de leur mariage... Dans de bonnes... ou de mauvaises prévisions l'usage existe... C'est un précédent, comme disent les procureurs; et plus tard ces promenades habituelles ne donnent jamais lieu à des interprétations dangereuses... Si j'avais été femme (et, entre nous, j'aurais été, je le crains, à la fois très-charitable et très-légère), le lendemain de mon mariage, j'aurais pris le plus innocemment du monde les allures les plus mystérieuses... Je me serais ingénument enveloppée des apparences les plus compromettantes... toujours pour établir ce précédent que j'ai dit, afin de pouvoir un jour rendre visite à mes pauvres... ou à mon amant.
—Mais voilà qui est une affreuse perfidie, monseigneur! dit en souriant Mme d'Harville.
—Heureusement pour vous, madame, vous n'avez jamais été à même de comprendre la sagesse et l'humilité de ces prévoyances-là...
Mme d'Harville ne sourit plus; elle baissa les yeux, rougit et dit tristement:
—Vous n'êtes pas généreux, monseigneur!...
D'abord Rodolphe regarda la marquise avec étonnement, puis reprit:
—Je vous comprends, madame... Mais, une fois pour toutes, posons bien nettement votre position à l'égard de M. Charles Robert. Un jour, une femme de vos amies vous montre un de ces mendiants piteux qui roulent des yeux languissants et jouent de la clarinette d'un ton désespéré pour apitoyer les passants. «C'est un bon pauvre, vous dit votre amie, il a au moins sept enfants et une femme aveugle, sourde, muette, etc., etc.—Ah! le malheureux!» dites-vous en lui faisant charitablement l'aumône; et chaque fois que vous rencontrez le mendiant, du plus loin qu'il vous aperçoit ses yeux implorent, sa clarinette rend des sons lamentables, et votre aumône tombe dans son bissac. Un jour, de plus en plus apitoyée sur ce bon pauvre par votre amie, qui méchamment abusait de votre cœur, vous vous résignez à aller charitablement visiter votre infortuné au milieu de ses misères... Vous arrivez: hélas! plus de clarinette mélancolique, plus de regard piteux et implorant, mais un drôle alerte, jovial et dispos, qui entonne une chanson de cabaret... Aussitôt le mépris succède à la pitié... car vous avez pris un mauvais pauvre pour un bon pauvre, rien de plus, rien de moins. Est-ce vrai?...
Mme d'Harville ne put s'empêcher de sourire de ce singulier apologue et répondit à Rodolphe:
—Si acceptable que soit cette justification, monseigneur, elle me semble trop facile.
—Ce n'est pourtant, après tout, qu'une noble et généreuse imprudence que vous avez commise... Il vous reste trop de moyens de la réparer pour la regretter... Mais ne verrai-je pas ce soir M. d'Harville?
—Non, monseigneur... la scène de ce matin l'a si fort affecté qu'il est... souffrant, dit la marquise à voix basse.
—Ah! je comprends..., répondit tristement Rodolphe. Allons, du courage! Il manquait un but à votre envie, une distraction à vos chagrins, comme vous disiez... Laissez-moi croire que vous trouverez cette distraction dans l'avenir dont je vous ai parlé... Alors votre âme sera si remplie de douces consolations que votre ressentiment contre votre mari n'y trouvera peut-être plus de place. Vous éprouverez pour lui quelque chose de l'intérêt que vous portez à votre pauvre enfant... Et quant à ce petit ange, maintenant que je sais la cause de son état maladif, j'oserai presque vous dire d'espérer un peu...
—Il serait possible... monseigneur? Et comment? s'écria Clémence en joignant les mains avec reconnaissance.
—J'ai pour médecin ordinaire un homme très-inconnu et fort savant: il est resté longtemps en Amérique; je me souviens qu'il m'a parlé de deux ou trois cures presque merveilleuses faites par lui sur des esclaves atteints de cette effrayante maladie.
—Ah! monseigneur, il serait possible...
—Gardez-vous bien de trop espérer: la déception serait trop cruelle... Seulement ne désespérons pas tout à fait.
Clémence d'Harville jetait sur les nobles traits de Rodolphe un regard de reconnaissance ineffable. C'était presque un roi... qui la consolait avec tant d'intelligence, de grâce et de bonté.
Elle se demanda comment elle avait pu s'intéresser à M. Charles Robert.
Cette idée lui fut horrible.
—Que ne vous dois-je pas, monseigneur! dit-elle d'une voix émue. Vous me rassurez, vous me faites malgré moi espérer pour ma fille, entrevoir un nouvel avenir qui serait à la fois une consolation, un plaisir et un mérite... N'avais-je pas raison de vous écrire que, si vous vouliez bien venir ici ce soir, vous finiriez la journée comme vous l'avez commencée... par une bonne action?...
—Et ajoutez au moins, madame, une de ces bonnes actions comme je les aime dans mon égoïsme, pleines d'attrait, de plaisir et de charme, dit Rodolphe en se levant, car onze heures et demie venaient de sonner à la pendule du salon.
—Adieu, monseigneur, n'oubliez pas de me donner bientôt des nouvelles de ces pauvres gens de la rue du Temple.
—Je les verrai demain matin... car j'ignorais malheureusement que ce petit boiteux vous eût volé cette bourse, et ces malheureux sont peut-être dans une extrémité terrible. Dans quatre jours, daignez ne pas l'oublier, je viendrai vous mettre au courant du rôle que vous voulez bien accepter. Seulement je dois vous prévenir qu'un déguisement vous sera peut-être indispensable.
—Un déguisement! Oh! quel bonheur! Et lequel, monseigneur?
—Je ne puis vous le dire encore... Je vous laisserai le choix.
En revenant chez lui, le prince s'applaudissait assez de l'effet général de son entretien avec Mme d'Harville. Ces propositions étant données:
Occuper généreusement l'esprit et le cœur de cette jeune femme, qu'un éloignement insurmontable séparait de son mari; éveiller en elle assez de curiosité romanesque, assez d'intérêt mystérieux en dehors de l'amour, pour satisfaire aux besoins de son imagination, de son âme, et la sauvegarder ainsi d'un nouvel amour.
Ou bien encore:
Inspirer à Clémence d'Harville une passion si profonde, si incurable, et à la fois si pure et si noble, que cette jeune femme, désormais incapable d'éprouver un amour moins élevé, ne compromît plus jamais le repos de M. d'Harville, que Rodolphe aimait comme un frère.
XVIII
Misère
On n'a peut-être pas oublié qu'une famille malheureuse dont le chef, ouvrier lapidaire, se nommait Morel, occupait la mansarde de la maison de la rue du Temple.
Nous conduirons le lecteur dans ce triste logis.
Il est cinq heures du matin.
Au-dehors le silence est profond, la nuit noire, glaciale; il neige.
Une chandelle, soutenue par deux brins de bois sur une petite planche carrée, perce à peine de sa lueur jaune et blafarde les ténèbres de la mansarde; réduit étroit, bas, aux deux tiers lambrissé par la pente rapide du toit qui forme avec le plancher un angle très-aigu. Partout on voit le dessous des tuiles verdâtres.
Les cloisons recrépies de plâtre noirci par le temps, et crevassées de nombreuses lézardes, laissent apercevoir les lattes vermoulues qui forment ces minces parois; dans l'une d'elles, une porte disjointe s'ouvre sur l'escalier.
Le sol, d'une couleur sans nom, infect, gluant, est semé çà et là de brins de paille pourrie, de haillons sordides, et de ces gros os que le pauvre achète aux plus infimes revendeurs de viande corrompue pour ronger les cartilages qui y adhèrent encore[30]...
Une si effroyable incurie annonce toujours ou l'inconduite, ou une misère honnête, mais si écrasante, si désespérée, que l'homme anéanti, dégradé, ne sent plus ni la volonté, ni la force, ni le besoin de sortir de sa fange: il y croupit comme une bête dans sa tanière.
Durant le jour, ce taudis est éclairé par une lucarne étroite, oblongue, pratiquée dans la partie déclive de la toiture, et garnie d'un châssis vitré qui s'ouvre et se ferme au moyen d'une crémaillère.
À l'heure dont nous parlons, une couche épaisse de neige recouvrait cette lucarne.
La chandelle, posée à peu près au centre de la mansarde, sur l'établi du lapidaire, projette en cet endroit une sorte de zone de pâle lumière qui, se dégradant peu à peu, se perd dans l'ombre où reste enseveli le galetas, ombre au milieu de laquelle se dessinent vaguement quelques formes blanchâtres.
Sur l'établi, lourde table carrée en chêne brut grossièrement équarri, tachée de graisse et de suif, fourmillent, étincellent, scintillent une poignée de diamants et de rubis d'une grosseur et d'un éclat admirables.
Morel était lapidaire en fin, et non pas lapidaire en faux, comme il le disait, et comme on le pensait dans la maison de la rue du Temple... Grâce à cet innocent mensonge, les pierreries qu'on lui confiait semblaient de si peu de valeur qu'il pouvait les garder chez lui sans crainte d'être volé.
Tant de richesses, mises à la merci de tant de misère, nous dispensent de parler de la probité de Morel...
Assis sur un escabeau sans dossier, vaincu par la fatigue, par le froid, par le sommeil, après une longue nuit d'hiver passée à travailler, le lapidaire a laissé tomber sur son établi sa tête appesantie, ses bras engourdis; son front s'appuie à une large meule, placée horizontalement sur la table, et ordinairement mise en mouvement par une petite roue à main; une scie de fin acier, quelques autres outils sont épars à côté; l'artisan, dont on ne voit que le crâne chauve, entouré de cheveux gris, est vêtu d'une vieille veste de tricot brun qu'il porte à nu sur la peau, et d'un mauvais pantalon de toile; ses chaussons de lisière en lambeaux cachent à peine ses pieds bleuis posés sur le carreau.
Il fait dans cette mansarde un froid si glacial, si pénétrant, que l'artisan, malgré l'espèce de somnolence où le plonge l'épuisement de ses forces, frissonne parfois de tout son corps.
La longueur et la carbonisation de la mèche de la chandelle annoncent que Morel sommeille depuis quelque temps; on n'entend que sa respiration oppressée; car les six autres habitants de cette mansarde ne dorment pas...
Oui, dans cette étroite mansarde vivent sept personnes...
Cinq enfants, dont le plus jeune a quatre ans, le plus âgé douze ans à peine.
Et puis leur mère infirme.
Et puis une octogénaire idiote, la mère de leur mère.
La froidure est bien âpre, puisque la chaleur naturelle de sept personnes entassées dans un si petit espace n'attiédit pas cette atmosphère glacée; c'est qu'aussi ces sept corps grêles, chétifs, grelottants, épuisés, depuis le petit enfant jusqu'à l'aïeule, dégagent peu de calorique, comme dirait un savant.
Excepté le père de famille, un moment assoupi, parce que ses forces sont à bout, personne ne dort; non, parce que le froid, la faim, la maladie tiennent les yeux ouverts, bien ouverts.
On ne sait pas combien est rare et précieux pour le pauvre le sommeil profond, salutaire, dans lequel il répare ses forces et oublie ses maux. Il s'éveille si allègre, si dispos, si vaillant au plus rude labeur, après une de ces nuits bienfaisantes, que les moins religieux, dans le sens catholique du mot, éprouvent un vague sentiment de gratitude, sinon envers Dieu, du moins envers... le sommeil, et qui bénit l'effet bénit la cause.
À l'aspect de l'effrayante misère de cet artisan, comparée à la valeur des pierreries qu'on lui confie, on est frappé d'un de ces contrastes qui tout à la fois désolent et élèvent l'âme.
Incessamment cet homme a sous les yeux le déchirant spectacle des douleurs des siens; tout les accable, depuis la faim jusqu'à la folie, et il respecte ces pierreries, dont une seule arracherait sa femme, ses enfants, aux privations qui les tuent lentement.
Sans doute il fait son devoir, simplement son devoir d'honnête homme; mais, parce que ce devoir est simple, son accomplissement est-il moins grand, moins beau? Ces conditions dans lesquelles s'exerce le devoir ne peuvent-elles pas d'ailleurs en rendre la pratique plus méritoire encore?
Et puis cet artisan, restant si malheureux et si probe auprès de ce trésor, ne représente-t-il pas l'immense et formidable majorité des hommes qui, voués à jamais aux privations, mais paisibles, laborieux, résignés, voient chaque jour sans haine et sans envie amère resplendir à leurs yeux la magnificence des riches!
N'est-il pas enfin noble, consolant, de songer que ce n'est pas la force, que ce n'est pas la terreur, mais le bon sens moral qui seul contient ce redoutable océan populaire dont le débordement pourrait engloutir la société tout entière, se jouant de ses lois de sa puissance, comme la mer en furie se joue des digues et des remparts!
Ne sympathise-t-on pas alors de toutes les forces de son âme et de son esprit avec ces généreuses intelligences qui demandent un peu de place au soleil pour tant d'infortune, tant de courage, tant de résignation!
Revenons à ce spécimen, hélas! trop réel, d'épouvantable misère que nous essaierons de peindre dans son effrayante nudité.
Le lapidaire ne possède plus qu'un mince matelas et un morceau de couverture dévolus à la grand'mère idiote, qui, dans son stupide et farouche égoïsme, ne voulait partager son grabat avec personne.
Au commencement de l'hiver, elle était devenue furieuse et avait presque étouffé le plus jeune des enfants qu'on avait voulu placer à côté d'elle, une petite fille de quatre ans, depuis quelque temps phtisique, et qui souffrait trop du froid dans la paillasse où elle couchait avec ses frères et sœurs.
Tout à l'heure nous expliquerons ce mode de couchage, fréquemment usité chez les pauvres. Auprès d'eux, les animaux sont traités en sybarites: on change leur litière.
Tel est le tableau complet que présente la mansarde de l'artisan, lorsque l'œil perce la pénombre où viennent mourir les faibles lueurs de la chandelle.
Le long du mur d'appui, moins humide que les autres cloisons, est placé sur le carreau le matelas où repose la vieille idiote.
Comme elle ne peut rien supporter sur sa tête, ses cheveux blancs, coupés très-ras, dessinent la forme de son crâne, au front aplati; ses épais sourcils gris ombragent ses orbites profondes où luit un regard d'un éclat sauvage, ses joues caves, livides, plissées de mille rides, se collent à ses pommettes et aux angles saillants de sa mâchoire; couchée sur le côté, repliée sur elle-même, son menton touchant presque ses genoux, elle tremble sous une couverture de laine grise, trop petite pour l'envelopper entièrement, et qui laisse apercevoir ses jambes décharnées et le bas d'un vieux jupon en lambeaux dont elle est vêtue. Ce grabat exhale une odeur fétide.
À peu de distance du chevet de la grand'mère s'étend aussi, parallèlement au mur, la paillasse qui sert de lit aux cinq enfants.
Et voici comment:
On a fait une incision à chaque bout de la toile dans le sens de sa longueur, puis on a glissé les enfants dans une paille humide et nauséabonde; la toile d'enveloppe leur sert ainsi de drap et de couverture.
Deux petites filles, dont l'une est gravement malade, grelottent d'un côté, trois petits garçons de l'autre.
Ceux-ci et celles-là couchés tout vêtus, si quelques misérables haillons peuvent s'appeler vêtements.
D'épaisses chevelures blondes, ternes, emmêlées, hérissées, que leur mère laisse croître parce que cela les garantit toujours un peu du froid, couvrent à demi leurs figures pâles, étiolées, souffrantes. L'un des garçons, de ses doigts roidis, tire à soi jusqu'à son menton l'enveloppe de sa paillasse pour se mieux couvrir; l'autre, de crainte d'exposer ses mains au froid, tient la toile entre ses dents qui se choquent; le troisième se serre contre ses deux frères.
La seconde des deux filles, minée par la phtisie, appuie languissamment sa pauvre petite figure, déjà d'une lividité bleuâtre et morbide, sur la poitrine glacée de sa sœur, âgée de cinq ans, qui tâche en vain de la réchauffer entre ses bras et la veille avec une sollicitude inquiète.
Sur une autre paillasse, placée au fond du taudis et en retour de celle des enfants, la femme de l'artisan est étendue gisante, épuisée par une fièvre lente et par une infirmité douloureuse qui ne lui permet pas de se lever depuis plusieurs mois.
Madeleine Morel a trente-six ans. Un vieux mouchoir de cotonnade bleue, serré autour de son front déprimé, fait ressortir davantage encore la pâleur bilieuse de son visage osseux. Un cercle brun cerne ses yeux caves, éteints; des gerçures saignantes fendent ses lèvres blafardes.
Sa physionomie chagrine, abattue, ses traits insignifiants, décèlent un de ces caractères doux, mais sans ressort, sans énergie, qui ne luttent pas contre la mauvaise fortune, mais qui se courbent, s'affaissent et se lamentent.
Faible, inerte, bornée, elle était restée honnête parce que son mari était honnête; livrée à elle-même, le malheur aurait pu la dépraver et la pousser au mal. Elle aimait ses enfants, son mari; mais elle n'avait ni le courage ni la force de retenir ses plaintes amères sur leur commune infortune. Souvent le lapidaire, dont le labeur opiniâtre soutenait seul cette famille, était forcé d'interrompre son travail pour venir consoler, apaiser la pauvre valétudinaire.
Par-dessus un méchant drap de grosse toile bise trouée qui recouvrait sa femme, Morel, pour la réchauffer, avait étendu quelques hardes si vieilles, si rapetassées, que le prêteur sur gages n'avait pas voulu les prendre.