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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 49: I
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

Un fourneau, un poêlon et une marmite de terre égueulée, deux ou trois tasses fêlées éparses çà et là sur le carreau, un baquet, une planche à savonner et une grande cruche de grès placée sous l'angle du toit, près de la porte disjointe, que le vent ébranle à chaque instant, voilà ce que possède cette famille.

Ce tableau désolant est éclairé par la chandelle, dont la flamme, agitée par la bise qui siffle à travers les interstices des tuiles, jette tantôt sur ces misères ses lueurs pâles et vacillantes, tantôt fait scintiller de mille feux, pétiller de mille étincelles prismatiques l'éblouissant fouillis de diamants et de rubis exposés sur l'établi où sommeille le lapidaire.

Par un mouvement d'attention machinal, les yeux de ces infortunés, tous silencieux, tous éveillés, depuis l'aïeule jusqu'au plus petit enfant, s'attachaient instinctivement sur le lapidaire, leur seul espoir, leur seule ressource.

Dans leur naïf égoïsme, ils s'inquiétaient de le voir inactif et affaissé sous le poids du travail.

La mère songeait à ses enfants.

Les enfants songeaient à eux.

L'idiote paraissait ne songer à rien.

Pourtant tout à coup elle se dressa sur son séant, croisa sur sa poitrine de squelette ses longs bras secs et jaunes comme du buis, regarda la lumière en clignotant, puis se leva lentement, entraînant après elle, comme un suaire, son lambeau de couverture.

Elle était de très-grande taille, sa tête rasée paraissait démesurément petite, un mouvement spasmodique agitait sa lèvre inférieure, épaisse et pendante: ce masque hideux offrait le type d'un hébétement farouche.

L'idiote s'avança sournoisement près de l'établi, comme un enfant qui va commettre un méfait.

Quand elle fut à la portée de la chandelle, elle approcha de la flamme ses deux mains tremblantes; leur maigreur était telle que la lumière qu'elles abritaient leur donnait une sorte de transparence livide.

Madeleine Morel suivait de son grabat les moindres mouvements de la vieille; celle-ci, en continuant de se réchauffer à la flamme de la chandelle, baissait la tête et considérait avec une curiosité imbécile le chatoiement des rubis et des diamants qui scintillaient sur la table.

Absorbée par cette contemplation, l'idiote ne maintint pas ses mains à une distance suffisante de la flamme, elle se brûla et poussa un cri rauque.

À ce bruit, Morel se réveilla en sursaut et releva vivement la tête.

Il avait quarante ans, une physionomie ouverte, intelligente et douce, mais flétrie, mais creusée par la misère; une barbe grise de plusieurs semaines couvrait le bas de son visage couturé par la petite vérole; des rides précoces sillonnaient son front déjà chauve; ses paupières enflammées étaient rougies par l'abus des veilles.

Un de ces phénomènes fréquents chez les ouvriers d'une constitution débile, et voués à un travail sédentaire qui les contraint à demeurer tout le jour dans une position presque invariable, avait déformé sa taille chétive. Continuellement forcé de se tenir courbé sur son établi et de se pencher du côté droit, afin de mettre sa meule en mouvement, le lapidaire, pour ainsi dire, pétrifié, ossifié dans cette position qu'il gardait douze à quinze heures par jour, s'était voûté et déjeté tout d'un côté.

Puis son bras droit, incessamment exercé par le pénible maniement de la meule, avait acquis un développement musculaire considérable, tandis que le bras et la main gauches, toujours inertes et appuyés sur l'établi pour présenter les facettes des diamants à l'action de la meule, étaient réduits à un état de maigreur et de marasme effrayant; les jambes grêles, presque annihilées par le manque complet d'exercice, pouvaient à peine soutenir ce corps épuisé, dont toute la substance, toute la vitalité, toute la force semblaient s'être concentrées dans la seule partie que le travail exerce continuellement.

Et, comme disait Morel avec une poignante résignation:

—C'est moins pour moi que je tiens à manger que pour renforcer le bras qui tourne la meule.

Réveillé en sursaut, le lapidaire se trouva face à face avec l'idiote.

—Qu'avez-vous? Que voulez-vous, la mère? lui dit Morel; puis il ajouta d'une voix plus basse, craignant d'éveiller sa famille qu'il croyait endormie: Allez vous coucher, la mère. Ne faites pas de bruit, Madeleine et les enfants dorment.

—Je ne dors pas, je tâche de réchauffer Adèle, dit l'aînée des petites filles.

—J'ai trop faim pour dormir, reprit un des garçons; ça n'était pas mon tour d'aller souper hier comme mes frères chez Mlle Rigolette.

—Pauvres enfants! dit Morel avec accablement, je croyais que vous dormiez, au moins.

—J'avais peur de t'éveiller, Morel, dit la femme; sans cela, je t'aurais demandé de l'eau; j'ai bien soif, je suis dans mon accès de fièvre.

—Tout de suite, répondit l'ouvrier; seulement il faut que je fasse d'abord recoucher ta mère. Voyons, laissez donc mes pierres tranquilles, dit-il à la vieille qui voulait s'emparer d'un gros rubis dont le scintillement fixait son attention. Allez donc vous coucher, la mère! répéta-t-il.

—Ça, ça, répondit l'idiote en montrant la pierre précieuse qu'elle convoitait.

—Nous allons nous fâcher, dit Morel en grossissant sa voix, pour effrayer sa belle-mère dont il repoussa doucement la main.

—Mon Dieu! mon Dieu! Morel, que j'ai donc soif, murmura Madeleine. Viens donc me donner à boire!

—Mais comment veux-tu que je fasse, aussi? Je ne puis pas laisser ta mère toucher à mes pierres, pour qu'elle me perde encore un diamant, comme il y a un an; et Dieu sait... Dieu sait ce qu'il nous coûte, ce diamant, et ce qu'il nous coûtera peut-être encore.

Et le lapidaire porta sa main à son front d'un air sombre; puis il ajouta, en s'adressant à un de ses enfants:

—Félix, va donner à boire à ta mère, puisque tu ne dors pas.

—Non, non, j'attendrai, il va prendre froid, reprit Madeleine.

—Je n'aurai pas plus froid dehors que dans la paillasse, dit l'enfant en se levant.

—À çà, voyons, allez-vous finir! s'écria Morel d'une voix menaçante pour chasser l'idiote, qui ne voulait pas s'éloigner de l'établi et s'obstinait à s'emparer d'une des pierres.

—Maman, l'eau de la cruche est gelée, cria Félix.

—Casse la glace alors, dit Madeleine.

—Elle est trop épaisse, je ne peux pas.

—Morel, casse donc la glace de la cruche, dit Madeleine d'une voix dolente et impatiente; puisque je n'ai pas autre chose à boire que de l'eau, que j'en puisse boire au moins. Tu me laisses mourir de soif.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! quelle patience! Mais comment veux-tu que je fasse? J'ai ta mère sur les bras, s'écria le malheureux lapidaire.

Il ne pouvait parvenir à se débarrasser de l'idiote, qui, commençant à s'irriter de la résistance qu'elle rencontrait, faisait entendre une sorte de grondement courroucé.

—Appelle-la donc, dit Morel à sa femme; elle t'écoute quelquefois, toi.

—Ma mère, allez vous coucher; si vous êtes sage, je vous donnerai du café que vous aimez bien.

—Ça, ça, reprit l'idiote en cherchant cette fois à s'emparer violemment du rubis qu'elle convoitait.

Morel la repoussa avec ménagement, mais en vain.

—Mon Dieu! tu sais bien que tu n'en finiras pas avec elle, si tu ne lui fais pas peur avec le fouet, s'écria Madeleine; il n'y a que ce moyen-là de la faire rester tranquille.

—Il le faut bien; mais, quoiqu'elle soit folle, menacer une vieille femme de coups de fouet, ça me répugne toujours, dit Morel.

Puis, s'adressant à la vieille qui tâchait de le mordre, et qu'il contenait d'une main, il s'écria de sa voix la plus terrible:

—Gare au fouet! si vous n'allez pas vous coucher tout de suite!

Ces menaces furent encore vaines.

Il prit le fouet sous son établi, le fit claquer violemment et en menaça l'idiote, lui disant:

—Couchez-vous tout de suite, couchez-vous!

Au bruit retentissant du fouet, la vieille s'éloigna d'abord brusquement de l'établi, puis s'arrêta, gronda entre ses dents et jeta des regards irrités sur son gendre.

—Au lit! Au lit! répéta celui-ci en s'avançant et en faisant de nouveau claquer son fouet.

Alors l'idiote regagna lentement sa couche à reculons, en montrant le poing au lapidaire.

Celui-ci, désirant terminer cette scène cruelle pour aller donner à boire à sa femme, s'avança très-près de l'idiote, fit une dernière fois brusquement résonner son fouet, sans la toucher néanmoins, et répéta d'une voix menaçante:

—Au lit, tout de suite!

La vieille, dans son effroi, se mit à pousser des hurlements affreux, se jeta sur sa couche et s'y blottit comme un chien dans son chenil, sans cesser de hurler.

Les enfants épouvantés, croyant que leur père avait frappé la vieille, lui crièrent en pleurant:

—Ne bats pas grand'mère, ne la bats pas!

Il est impossible de rendre l'effet sinistre de cette scène nocturne, accompagnée des cris suppliants des enfants, des hurlements furieux de l'idiote et des plaintes douloureuses de la femme du lapidaire.


XIX

La dette

Morel le lapidaire avait souvent assisté à des scènes aussi tristes que celles que nous venons de raconter; pourtant il s'écria, dans un accès de désespoir, en jetant son fouet sur son établi:

—Oh! Quelle vie! quelle vie!

—Est-ce ma faute, à moi, si ma mère est idiote? dit Madeleine en pleurant.

—Est-ce la mienne? dit Morel. Qu'est-ce que je demande? de me tuer de travail pour vous tous. Jour et nuit je suis à l'ouvrage; je ne me plains pas, tant que j'en aurai la force, j'irai; mais je ne peux pas non plus faire mon état et être en même temps gardien de fou, de malade et d'enfants! Non, le ciel n'est pas juste à la fin! Non, il n'est pas juste! C'est trop de misère pour un seul homme! dit le lapidaire avec un accent déchirant.

Et, accablé, il retomba sur son escabeau, la tête cachée dans ses mains.

—Puisqu'on n'a pas voulu prendre ma mère à l'hospice, parce qu'elle n'était pas assez folle, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi, là? dit Madeleine de sa voix traînante, dolente et plaintive. Quand tu te tourmenteras de ce que tu ne peux pas empêcher, à quoi ça t'avancera-t-il?

—À rien, dit l'artisan; et il essuya ses yeux qu'une larme avait mouillés; à rien... tu as raison. Mais quand tout vous accable, on n'est quelquefois pas maître de soi.

—Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai soif! Je frissonne, et la fièvre me brûle, dit Madeleine.

—Attends, je vais te donner à boire.

Morel alla prendre la cruche sous le toit. Après avoir difficilement brisé la glace qui recouvrait l'eau, il remplit une tasse de ce liquide gelé et s'approcha du grabat de sa femme, qui étendait vers lui ses mains impatientes.

Mais, après un moment de réflexion, il lui dit:

—Non, ça serait trop froid; dans un accès de fièvre, ça te ferait du mal.

—Ça me fera du mal? Tant mieux, donne vite alors, reprit Madeleine avec amertume; ça sera plus tôt fini, ça te débarrassera de moi, tu n'auras plus qu'à être gardien de fou et d'enfants. La malade sera de moins.

—Pourquoi me parler comme cela, Madeleine? je ne le mérite pas, dit tristement Morel. Tiens, ne me fais pas de chagrin, c'est tout juste s'il me reste assez de raison et de force pour travailler; je n'ai pas la tête bien solide, elle n'y résisterait pas; et alors qu'est-ce que vous deviendriez tous? C'est pour vous que je parle; s'il ne s'agissait que de moi, je ne m'embarrasserais guère de demain. Dieu merci! la rivière coule pour tout le monde.

—Pauvre Morel! dit Madeleine attendrie; c'est vrai, j'ai eu tort de te dire d'un air fâché que je voudrais te débarrasser de moi. Ne m'en veux pas, mon intention était bonne; oui, car enfin je vous suis inutile à toi et à nos enfants. Depuis seize mois que je suis alitée... Oh! mon Dieu! que j'ai soif! Je t'en prie, donne-moi à boire.

—Tout à l'heure; je tâche de réchauffer la tasse entre mes mains.

—Es-tu bon! Et moi qui te dis des choses dures, encore!

—Pauvre femme, tu souffres! Ça aigrit le caractère. Dis-moi tout ce que tu voudras, mais ne me dis pas que tu voudrais me débarrasser de toi.

—Mais à quoi te suis-je bonne?

—À quoi nous sont bons nos enfants?

—À te surcharger de travail.

—Sans doute! aussi, grâce à vous autres, je trouve la force d'être à l'ouvrage quelquefois vingt heures par jour, à ce point que j'en suis devenu difforme et estropié. Est-ce que tu crois que sans cela je ferais pour l'amour de moi tout seul le métier que je fais? Oh! non, la vie n'est pas assez belle, j'en finirais avec elle.

—C'est comme moi, reprit Madeleine; sans les enfants, il y a longtemps que je t'aurais dit: «Morel, tu en as assez, moi aussi; le temps d'allumer un réchaud de charbon, on se moque de la misère...» Mais ces enfants... ces enfants...

—Tu vois donc bien qu'ils sont bons à quelque chose, dit Morel avec une admirable naïveté. Allons, tiens, bois, mais par petites gorgées, car c'est encore bien froid.

—Oh! merci, Morel, dit Madeleine en buvant avec avidité.

—Assez, assez...

—C'était trop froid; mon frisson redouble, dit Madeleine en lui rendant la tasse.

—Mon Dieu, mon Dieu! je te l'avais bien dit, tu souffres...

—Je n'ai plus la force de trembler. Il me semble que je suis saisie de tous les côtés dans un gros glaçon, voilà tout...

Morel ôta sa veste, la mit sur les pieds de sa femme, et resta le torse nu. Le malheureux n'avait pas de chemise.

—Mais tu vas geler, Morel!

—Tout à l'heure, si j'ai trop froid, je reprendrai ma veste un moment.

—Pauvre homme!... ah! tu as bien raison, le ciel n'est pas juste. Qu'est-ce que nous avons fait pour être si malheureux, tandis que d'autres...?

—Chacun a ses peines, les grands comme les petits.

—Oui, mais les grands ont des peines qui ne leur creusent pas l'estomac et qui ne les font pas grelotter. Tiens, quand je pense qu'avec le prix d'un de ces diamants que tu polis nous aurions de quoi vivre dans l'aisance, nous et nos enfants, ça révolte. Et à quoi ça leur sert-il, ces diamants?

—S'il n'y avait qu'à dire: à quoi ça sert-il aux autres? on irait loin. C'est comme si tu disais: à quoi ça sert-il à ce monsieur, que Mme Pipelet appelle le commandant, d'avoir loué et meublé le premier étage de cette maison, où il ne vient jamais? À quoi ça lui sert-il d'avoir là de bons matelas, de bonnes couvertures, puisqu'il loge ailleurs?

—C'est bien vrai. Il y aurait là de quoi nipper pour longtemps plus d'un pauvre ménage comme le nôtre... sans compter que tous les jours Mme Pipelet fait du feu pour empêcher ses meubles d'être abîmés par l'humidité. Tant de bonne chaleur perdue, tandis que nous et nos enfants nous gelons! Mais tu me diras à ça: nous ne sommes pas des meubles. Oh! ces riches, c'est si dur!

—Pas plus durs que d'autres, Madeleine. Mais ils ne savent pas, vois-tu, ce que c'est que la misère. Ça naît heureux, ça vit heureux, ça meurt heureux: à propos de quoi veux-tu que ça pense à nous? Et puis, je te dis... ils ne savent pas... Comment se feraient-ils une idée des privations des autres? Ont-ils grand-faim, grande est leur joie, ils n'en dînent que mieux. Fait-il grand froid, tant mieux, ils appellent ça une belle gelée: c'est tout simple; s'ils sortent à pied, ils rentrent ensuite au coin d'un bon foyer, et la froidure leur fait trouver le feu meilleur; ils ne peuvent donc pas nous plaindre beaucoup, puisqu'à eux la faim et le froid leur tournent à plaisir. Ils ne savent pas, vois-tu, ils ne savent pas!... À leur place nous ferions comme eux.

—Les pauvres gens sont donc meilleurs qu'eux tous, puisqu'ils s'entraident! Cette bonne petite Mlle Rigolette, qui nous a si souvent veillés, moi ou les enfants, pendant nos maladies, a emmené hier Jérôme et Pierre pour partager son souper. Et son souper, ça n'est guère; une tasse de lait et du pain. À son âge on a bon appétit; bien sûr elle se sera privée.

—Pauvre fille! Oui, elle est bien bonne. Et pourquoi? parce qu'elle connaît la peine. Et, comme je dis toujours: si les riches savaient! Si les riches savaient!

—Et cette petite dame qui est venue avant-hier, d'un air effaré, nous demander si nous avions besoin de quelque chose, maintenant elle sait, celle-là, ce que c'est que des malheureux... eh bien! elle n'est pas revenue.

—Elle reviendra peut-être; car, malgré sa figure effrayée, elle avait l'air bien doux et bien comme il faut.

—Oh! avec toi, dès qu'on est riche, on a toujours raison. On dirait que les riches sont faits d'une autre pâte que nous.

—Je ne dis pas cela, reprit doucement Morel; je dis au contraire qu'ils ont leurs défauts; nous avons, nous, les nôtres.

«Le malheur est qu'ils ne savent pas... Le malheur est qu'il y a, par exemple, beaucoup d'agents pour découvrir les gueux qui ont commis des crimes, et qu'il n'y a pas d'agents pour découvrir les honnêtes ouvriers accablés de famille qui sont dans la dernière des misères et qui, faute d'un peu de secours donné à point, se laissent quelquefois tenter. C'est bon de punir le mal, ça serait peut-être meilleur de l'empêcher. Vous êtes resté probe jusqu'à cinquante ans; mais l'extrême misère, la faim vous poussent au mal, et voilà un coquin de plus; tandis que si on avait su... Mais à quoi bon penser à cela?... Le monde est comme il est. Je suis pauvre et désespéré, je parle ainsi; je serais riche, je parlerais de fêtes et de plaisirs.

«Eh bien! pauvre femme, comment vas-tu?

—Toujours la même chose... Je ne sens plus mes jambes. Mais toi, tu trembles; reprends donc ta veste, et souffle cette chandelle qui brûle pour rien; voilà le jour.

En effet, une lueur blafarde, glissant péniblement à travers la neige dont était obstrué le carreau de la lucarne, commençait à jeter une triste clarté dans l'intérieur de ce réduit et rendait son aspect plus affreux encore. L'ombre de la nuit voilait au moins une partie de ces misères.

—Je vais attendre qu'il fasse assez clair pour me remettre à travailler, dit le lapidaire en s'asseyant sur le bord de la paillasse de sa femme et en appuyant son front dans ses deux mains.

Après quelques moments de silence, Madeleine lui dit:

—Quand Mme Mathieu doit-elle revenir chercher les pierres auxquelles tu travailles?

—Ce matin. Je n'ai plus qu'une facette d'un diamant faux à polir.

—Un diamant faux!... toi qui ne tailles que des pierres fines, malgré ce qu'on croit dans la maison!

—Comment! tu ne sais pas!... Mais c'est juste, quand l'autre jour Mme Mathieu est venue, tu dormais. Elle m'a donné dix diamants faux, dix cailloux du Rhin à tailler, juste de la même grosseur et de la même manière que le même nombre de pierres fines qu'elle m'apportait, celles qui sont là avec des rubis. Je n'ai jamais vu des diamants d'une plus belle eau; ces dix pierres-là valent certainement plus de soixante mille francs.

—Et pourquoi te les fait-elle imiter en faux?

—Une grande dame à qui ils appartiennent, une duchesse, je crois, a chargé M. Baudoin le joaillier de vendre sa parure et de lui faire faire à la place une parure en pierres fausses. Mme Mathieu, la courtière en pierreries de M. Baudoin, m'a appris cela en m'apportant les pierres vraies, afin que je donne aux fausses la même coupe et la même forme; Mme Mathieu a chargé de la même besogne quatre autres lapidaires, car il y a quarante ou cinquante pierres à tailler. Je ne pouvais pas tout faire, cela devait être prêt ce matin; il faut à M. Baudoin le temps de remonter des pierres fausses. Mme Mathieu dit que souvent des dames font ainsi en cachette remplacer leurs diamants par des cailloux du Rhin.

—Tu vois bien, les fausses pierres font le même effet que les vraies, et les grandes dames, qui mettent seulement ça pour se parer, n'auraient jamais l'idée de sacrifier un diamant au soulagement de malheureux comme nous!

—Pauvre femme! Sois donc raisonnable, le chagrin te rend injuste. Qui est-ce qui sait que nous, les Morel, sommes malheureux?

—Oh! quel homme, quel homme! On te couperait en morceaux, toi, que tu dirais merci.

Morel haussa les épaules avec compassion.

—Combien te devra ce matin Mme Mathieu? reprit Madeleine.

—Rien, puisque je suis en avance avec elle de cent vingt francs.

—Rien! Mais nous avons fini hier nos derniers vingt sous.

—Oui, dit Morel d'un air abattu.

—Et comment allons-nous faire?

—Je ne sais pas.

—Et le boulanger ne veut plus nous fournir à crédit...

—Non, puisque hier j'ai emprunté le quart d'un pain à Mme Pipelet.

—La mère Burette ne nous prêterait rien?

—Nous prêter!... Maintenant qu'elle a tous nos effets en gage, sur quoi nous prêterait-elle?... sur nos enfants? dit Morel avec un sourire amer.

—Mais ma mère, les enfants et toi, vous n'avez mangé hier qu'une livre et demie de pain à vous tous! Vous ne pouvez pas mourir de faim non plus. Aussi c'est ta faute; tu n'a pas voulu te faire inscrire cette année au bureau de charité.

—On n'inscrit que les pauvres qui ont des meubles, et nous n'en avons plus; on nous regarde comme en garni. C'est comme pour être admis aux salles d'asile, il faut que les enfants aient au moins une blouse, et les nôtres n'ont que des haillons; et puis, pour le bureau de charité, il aurait fallu, pour me faire inscrire, aller, retourner peut-être vingt fois au bureau, puisque nous n'avons pas de protections. Ça me ferait perdre plus de temps que ça ne vaudrait.

—Mais comment faire alors?

—Peut-être cette petite dame qui est venue hier ne nous oubliera pas.

—Oui, comptes-y. Mais Mme Mathieu te prêtera bien cent sous; tu travailles pour elle depuis dix ans, elle ne peut pas laisser dans une pareille peine un honnête ouvrier chargé de famille.

—Je ne crois pas qu'elle puisse nous prêter quelque chose. Elle a fait tout ce qu'elle a pu en m'avançant petit à petit cent vingt francs; c'est une grosse somme pour elle. Parce qu'elle est courtière de diamants et qu'elle en a quelquefois pour cinquante mille francs dans son cabas, elle n'en est pas plus riche. Quand elle gagne cent francs par mois, elle est bien contente, car elle a des charges, deux nièces à élever. Cent sous pour elle, vois-tu, c'est comme cent sous pour nous, et il y a des moments où on ne les a pas, tu le sais bien. Étant déjà de beaucoup en avance avec moi, elle ne peut s'ôter le pain de la bouche à elle et aux siens.

—Voilà ce que c'est que de travailler pour des courtiers au lieu de travailler pour les forts joailliers; ils sont moins regardants quelquefois. Mais tu te laisses toujours manger la laine sur le dos, c'est ta faute.

—C'est ma faute! s'écria ce malheureux, exaspéré par cet absurde reproche; est-ce ta mère ou non qui est cause de toutes nos misères? S'il n'avait pas fallu payer le diamant qu'elle a perdu, ta mère, nous serions en avance, nous aurions le prix de mes journées, nous aurions les onze cents francs que nous avons retirés de la caisse d'épargne pour les joindre aux treize cents francs que nous a prêtés ce M. Jacques Ferrand, que Dieu maudisse!

—Tu t'obstines encore à ne lui rien demander, à celui-là. Après ça, il est si avare que ça ne servirait peut-être à rien; mais enfin on essaie toujours.

—À lui! À lui! M'adresser à lui! s'écria Morel; j'aimerais mieux me laisser brûler à petit feu. Tiens, ne me parle pas de cet homme-là, tu me rendrais fou.

En disant ces mots, la physionomie du lapidaire, ordinairement douce et résignée, prit une expression de sombre énergie, son pâle visage se colora légèrement; il se leva brusquement du grabat où il était assis et marcha dans la mansarde avec agitation. Malgré son apparence grêle, difforme, l'attitude et les traits de cet homme respiraient alors une généreuse indignation.

—Je ne suis pas méchant, s'écria-t-il; de ma vie, je n'ai fait de mal à personne, mais, vois-tu, ce notaire[31]!... Oh! je lui souhaite autant de mal qu'il m'en a fait. Puis, mettant ses deux mains sur son front, il murmura d'une voix douloureuse: Mon Dieu! pourquoi donc faut-il qu'un mauvais sort que je n'ai pas mérité me livre, moi et les miens, pieds et poings liés, à cet hypocrite! Aura-t-il donc le droit d'user de sa richesse pour perdre, corrompre et désoler ceux qu'il veut perdre, corrompre et désoler?

—C'est ça, c'est ça, dit Madeleine, déchaîne-toi contre lui; tu seras bien avancé quand il t'aura fait mettre en prison, comme il peut le faire d'un jour à l'autre pour cette lettre de change de treize cents francs, pour laquelle il a obtenu jugement contre toi. Il te tient comme un oiseau au bout d'un fil. Je le déteste autant que toi, ce notaire; mais, puisque nous sommes dans sa dépendance, il faut bien...

—Laisser déshonorer notre fille, n'est-ce pas? s'écria le lapidaire d'une voix foudroyante.

—Mon Dieu! tais-toi donc, ces enfants sont éveillés... ils t'entendent.

—Bah! bah! tant mieux! reprit Morel avec une effrayante ironie, ça sera d'un bon exemple pour nos deux petites filles; ça les préparera; il n'a qu'un jour à en avoir aussi la fantaisie, le notaire! Ne sommes-nous pas dans sa dépendance? comme tu dis toujours. Voyons, répète donc encore qu'il peut me faire mettre en prison; voyons, parle franchement... il faut lui abandonner notre fille, n'est-ce pas?

Puis ce malheureux termina son imprécation en éclatant en sanglots; car cette honnête et bonne nature ne pouvait longtemps soutenir ce ton de douloureux sarcasme.

—Ô mes enfants! s'écria-t-il en fondant en larmes; mes pauvres enfants! ma Louise, ma bonne et belle Louise!... trop belle, trop belle!... c'est aussi de là que viennent tous nos malheurs. Si elle n'avait pas été si belle, cet homme ne m'aurait pas proposé de me prêter cet argent. Je suis laborieux et honnête, le joaillier m'aurait donné du temps, je n'aurais pas d'obligation à ce vieux monstre, et il n'abuserait pas du service qu'il nous a rendu pour tâcher de déshonorer ma fille, je ne l'aurais pas laissée un jour chez lui. Mais il le faut, il le faut; il me tient dans sa dépendance. Oh! la misère, la misère, que d'outrages elle fait dévorer!

—Mais, comment faire aussi? Il a dit à Louise: «Si tu t'en vas de chez moi, je fais mettre ton père en prison.»

—Oui, il la tutoie comme la dernière des créatures.

—Si ce n'était que cela, on se ferait une raison; mais si elle quitte le notaire il te fera prendre, et alors, pendant que tu seras en prison, que veux-tu que je devienne toute seule, moi, avec nos enfants et ma mère? Quand Louise gagnerait vingt francs par mois dans une autre place, est-ce que nous pourrions vivre six personnes là-dessus?

—Oui, c'est pour vivre que nous laissons peut-être déshonorer Louise.

—Tu exagères toujours; le notaire la poursuit, c'est vrai... elle nous l'a dit, mais elle est honnête, tu le sais bien.

—Oh! oui, elle est honnête, et active, et bonne!... Quand, nous voyant dans la gêne à cause de ta maladie, elle a voulu entrer en place pour ne pas nous être à charge, je ne t'ai pas dit, va, ce que ça m'a coûté!... Elle, servante... maltraitée, humiliée!... elle si fière naturellement qu'en riant... te souviens-tu? nous riions alors, nous l'appelions la Princesse, parce qu'elle disait toujours qu'à force de propreté elle rendrait notre pauvre réduit comme un petit palais... Chère enfant, ç'aurait été mon luxe de la garder près de nous, quand j'aurais dû passer les nuits au travail... C'est qu'aussi, quand je voyais sa bonne figure rose et ses jolis yeux bruns devant moi, là, près de mon établi, et que je l'écoutais chanter, ma tâche ne me paraissait pas lourde! Pauvre Louise, si laborieuse et avec ça si gaie... Jusqu'à ta mère dont elle faisait ce qu'elle voulait!... Mais, dame! aussi quand elle vous parlait, quand elle vous regardait, il n'y avait pas moyen de ne pas dire comme elle... Et toi, comme elle te soignait! comme elle t'amusait! Et ses frères et ses sœurs, s'en occupait-elle assez!... Elle trouvait le temps de tout faire. Aussi, avec Louise, tout notre bonheur... tout s'en est allé.

—Tiens, Morel, ne me rappelle pas ça... tu me fends le cœur, dit Madeleine en pleurant à chaudes larmes.

—Et quand je pense que peut-être ce vieux monstre... Tiens, vois-tu... à cette pensée la tête me tourne... Il me prend des envies d'aller le tuer et de me tuer après...

—Et nous! qu'est-ce que nous deviendrions? Et puis, encore une fois, tu t'exagères. Le notaire aura peut-être dit cela à Louise comme... en plaisantant... D'ailleurs il va à la messe tous les dimanches; il fréquente beaucoup de prêtres... Il y a beaucoup de gens qui disent qu'il est plus sûr de placer de l'argent chez lui qu'à la caisse d'épargne.

—Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est riche et hypocrite... je connais bien Louise... elle est honnête... Oui, mais elle nous aime comme on n'aime pas; son cœur saigne de notre misère. Elle sait que sans moi vous mourriez tout à fait de faim; et si le notaire l'a menacée de me faire mettre en prison... la malheureuse a été peut-être capable... Oh! ma tête!... c'est à en devenir fou!

—Mon Dieu! si cela était arrivé, le notaire lui aurait donné de l'argent, des cadeaux, et, bien sûr, elle n'aurait rien gardé pour elle; elle nous en aurait fait profiter.

—Tais-toi... je ne comprends pas seulement que tu aies des idées pareilles... Louise accepter... Louise...

—Mais pas pour elle... pour nous...

—Tais-toi... encore une fois, tais-toi!... tu me fais frémir... Sans moi... je ne sais pas ce que tu serais devenue... et mes enfants aussi avec des raisons pareilles.

—Quel mal est-ce que je dis?

—Aucun...

—Eh bien! pourquoi crains-tu que?...

Le lapidaire interrompit impatiemment sa femme:

—Je crains, parce que je remarque que depuis trois mois... chaque fois que Louise vient ici et qu'elle m'embrasse... elle rougit.

—Du plaisir de te voir.

—Ou de honte... elle est de plus en plus triste...

—Parce qu'elle nous voit de plus en plus malheureux. Et puis, quand je lui parle du notaire, elle dit que maintenant il ne la menace plus de la prison pour toi.

—Oui, mais à quel prix ne la menace-t-il plus? elle ne le dit pas, et elle rougit en m'embrassant... Oh! mon Dieu! ça serait déjà pourtant bien mal à un maître de dire à une pauvre fille honnête, dont le pain dépend de lui: «Cède, ou je te chasse: et si l'on vient s'informer de toi, je répondrai que tu es un mauvais sujet, pour t'empêcher de te placer ailleurs...» Mais lui dire: «Cède, ou je fais mettre ton père en prison!» lui dire cela lorsqu'on sait que toute une famille vit du travail de ce père, oh! c'est mille fois plus criminel encore!

—Et quand on pense qu'avec un des diamants qui sont là sur ton établi tu pourrais avoir de quoi rembourser le notaire, faire sortir notre fille de chez lui et la garder chez nous..., dit lentement Madeleine.

—Quand tu me répéteras cent fois la même chose, à quoi bon?... Certainement que, si j'étais riche, je ne serais pas pauvre, reprit Morel avec une douloureuse impatience.

La probité était tellement naturelle et pour ainsi dire tellement organique chez cet homme, qu'il ne lui venait pas à l'esprit que sa femme abattue, aigrie par le malheur, pût concevoir quelque arrière-pensée mauvaise et voulût tenter son irréprochable honnêteté.

Il reprit amèrement:

—Il faut se résigner. Heureux ceux qui peuvent avoir leurs enfants auprès d'eux et les défendre des pièges; mais une fille du peuple, qui la garantit? personne... Est-elle en âge de gagner quelque chose, elle part le matin pour son atelier, rentre le soir; pendant ce temps-là la mère travaille de son côté, le père du sien. Le temps, c'est notre fortune, et le pain est si cher qu'il ne nous reste pas le loisir de veiller sur nos enfants; et puis on crie à l'inconduite des filles pauvres... comme si leurs parents avaient le moyen de les garder chez eux, ou le temps de les surveiller quand elles sont dehors... Les privations ne nous sont rien auprès du chagrin de quitter notre femme, notre enfant, notre père... C'est surtout à nous, pauvres gens, que la vie de famille serait salutaire et consolante... Et, dès que nos enfants sont en âge de raison, nous sommes forcés de nous en séparer!

À ce moment on frappa bruyamment à la porte de la mansarde.


XX

Le jugement

Étonné, le lapidaire se leva et alla ouvrir... Deux hommes entrèrent dans la mansarde.

L'un, maigre, grand, la figure ignoble et bourgeonnée, encadrée d'épais favoris noirs grisonnants, tenait à la main une grosse canne plombée, portait un chapeau déformé et une longue redingote verte crottée, étroitement boutonnée. Son col de velours noir râpé laissait voir un cou long, rouge, pelé comme celui d'un vautour... Cet homme s'appelait Malicorne.

L'autre plus petit, et de mine aussi basse, rouge, gros et trapu, était vêtu avec une sorte de somptuosité grotesque. Des boutons de brillants attachaient les plis de sa chemise d'une propreté douteuse, et une longue chaîne d'or serpentait sur un gilet écossais d'étoffe passée, que laissait voir un paletot de panne d'un gris jaunâtre... Cet homme s'appelait Bourdin.

—Oh! que ça pue la misère et la mort ici! dit Malicorne en s'arrêtant au seuil.

—Le fait est que ça ne sent pas le musc! Quelles pratiques! reprit Bourdin en faisant un geste de dégoût et de mépris; puis il s'avança vers l'artisan qui le regardait avec autant de surprise que d'indignation.

À travers la porte laissée entrebâillée, on vit apparaître la figure méchante, attentive et rusée de Tortillard, qui, ayant suivi ces inconnus à leur insu, regardait, épiait, écoutait.

—Que voulez-vous? dit brusquement le lapidaire, révolté de la grossièreté des deux hommes.

—Jérôme Morel? lui répondit Bourdin.

—C'est moi...

—Ouvrier lapidaire?

—C'est moi.

—Bien sûr?

—Encore une fois, c'est moi... Vous m'impatientez... que voulez-vous?... expliquez-vous ou sortez!

—Que ça d'honnêteté?... merci!... dis donc, Malicorne, reprit l'homme en se retournant vers son camarade, il n'y a pas gras... ici... c'est pas comme chez le vicomte de Saint-Remy?

—Oui... mais quand il y a gras, on trouve visage de bois... comme nous l'avons trouvé rue de Chaillot. Le moineau avait filé la veille... et roide encore, tandis que des vermines pareilles ça reste collé à son chenil.

—Je crois bien; ça ne demande qu'à être serré[32] pour avoir la pâtée.

—Faut encore que le loup[33] soit bon enfant; ça lui coûtera plus que ça ne vaut... mais ça le regarde.

—Tenez, dit Morel avec indignation, si vous n'étiez pas ivres comme vous en avez l'air, on se mettrait en colère... Sortez de chez moi à l'instant!

—Ah! ah! il est fameux, le déjeté! s'écria Bourdin en faisant une allusion insultante à la déviation de la taille du lapidaire. Dis donc, Malicorne, il a le toupet d'appeler ça un chez soi... un bouge où je ne voudrais pas mettre mon chien...

—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Madeleine, si effrayée qu'elle n'avait pas jusqu'alors pu dire une parole, appelle donc au secours... c'est peut-être des malfaiteurs... Prends garde à tes diamants...

En effet, voyant ces deux inconnus de mauvaise mine s'approcher de plus en plus de l'établi où étaient encore exposées les pierreries, Morel craignit quelque mauvais dessein, courut à sa table et, de ses deux mains, couvrit les pierres précieuses.

Tortillard, toujours aux écoutes et aux aguets, retint les paroles de Madeleine, remarqua le mouvement de l'artisan et se dit:

—Tiens... tiens... tiens... on le disait lapidaire en faux; si les pierres étaient fausses, il n'aurait pas peur d'être volé... Bon à savoir: alors la mère Mathieu, qui vient souvent ici, est donc aussi courtière en vrai... C'est donc de vrais diamants qu'elle a dans son cabas... Bon à savoir; je dirai ça à la Chouette, à la Chouette, dit le fils de Bras-Rouge en chantonnant.

—Si vous ne sortez pas de chez moi, je crie à la garde, dit Morel.

Les enfants, effrayés de cette scène, commencèrent à pleurer, et la vieille idiote se dressa sur son séant...

—S'il y a quelqu'un qui ait le droit de crier à la garde... c'est nous... entendez-vous, monsieur le déjeté? dit Bourdin.

—Vu que la garde doit nous prêter main-forte pour vous conduire si vous regimbez, ajouta Malicorne. Nous n'avons pas de juge de paix avec nous, c'est vrai; mais si vous tenez à jouir de sa société, on va vous en servir un sortant de son lit, tout chaud, tout bouillant... Bourdin va aller le chercher.

—En prison... moi? s'écria Morel frappé de stupeur.

—Oui... à Clichy...

—À Clichy? répéta l'artisan d'un air hagard.

—A-t-il la boule dure, celui-là! dit Malicorne.

—À la prison pour dettes... aimez-vous mieux ça? reprit Bourdin.

—Vous... vous... seriez... comment... le notaire... Ah! mon Dieu!...

Et l'ouvrier, pâle comme la mort, retomba sur son escabeau, sans pouvoir ajouter une parole.

—Nous sommes gardes du commerce pour vous pincer, si nous en étions capables... Y êtes-vous, pays?

—Morel... le billet du maître de Louise!... Nous sommes perdus! s'écria Madeleine d'une voix déchirante.

—Voilà le jugement, dit Malicorne en tirant de son portefeuille un acte timbré.

Après avoir psalmodié, comme d'habitude, une partie de cette requête d'une voix presque inintelligible, il articula nettement les derniers mots, malheureusement trop significatifs pour l'artisan:

—«Jugeant en dernier ressort, le tribunal condamne le sieur Jérôme Morel à payer au sieur Pierre Petit-Jean, négociant[34], par toutes voies de droit, et même par corps, la somme de treize cents francs avec l'intérêt à dater du jour du protêt, et le condamne en outre aux dépens.

«Fait et jugé à Paris, le 13 septembre 1838.»

—Et Louise, alors? Et Louise? s'écria Morel presque égaré sans paraître entendre ce grimoire, où est-elle? Elle est donc sortie de chez le notaire, puisqu'il me fait emprisonner?... Louise... mon Dieu! qu'est-elle devenue?

—Qui ça, Louise? dit Bourdin.

—Laisse-le donc, reprit brutalement Malicorne, est-ce que tu ne vois pas qu'il bat la breloque? Allons, et il s'approcha de Morel, allons, par file à gauche... en avant, marche, décanillons; j'ai besoin de prendre l'air, ça empoisonne ici.

—Morel, n'y va pas. Défends-toi! s'écria Madeleine avec égarement. Tue-les, ces gueux-là. Oh! es-tu poltron!... Tu te laisseras emmener? Tu nous abandonneras?

—Faites comme chez vous, madame, dit Bourdin d'un air sardonique. Mais si votre homme lève la main sur moi, je l'étourdis.

Seulement préoccupé de Louise, Morel n'entendait rien de ce qu'on disait autour de lui. Tout à coup une expression de joie amère éclaira son visage, il s'écria:

—Louise a quitté la maison du notaire... j'irai en prison de bon cœur... Mais, jetant un regard autour de lui, il s'écria: Et ma femme et sa mère... et mes autres enfants... qui les nourrira? On ne voudra pas me confier des pierres pour travailler en prison... on croira que c'est mon inconduite qui m'y envoie... Mais c'est donc la mort des miens, notre mort à tous, qu'il veut, le notaire?

—Une fois! deux fois! finirons-nous? dit Bourdin, ça nous embête, à la fin... Habillez-vous, et filons.

—Mes bons messieurs, pardon de ce que je vous ai dit tout à l'heure! s'écria Madeleine toujours couchée. Vous n'aurez pas le cœur d'emmener Morel... Qu'est-ce que vous voulez que je devienne avec mes cinq enfants et ma mère qui est folle? Tenez, la voyez-vous?... là, accroupie sur son matelas? elle est folle, mes bons messieurs!... elle est folle...

—La vieille tondue?

—Tiens! c'est vrai, elle est tondue, dit Malicorne; moi, je croyais qu'elle avait un serre-tête blanc...

—Mes enfants, jetez-vous aux genoux de ces bons messieurs, s'écria Madeleine, voulant, par un dernier effort, attendrir les recors; priez-les de ne pas emmener votre pauvre père... notre seul gagne-pain...

Malgré les ordres de leur mère, les enfants pleuraient effrayés, n'osant pas sortir de leur grabat.

À ce bruit inaccoutumé, à l'aspect des deux recors qu'elle ne connaissait pas, l'idiote commença à jeter des hurlements sourds en se rencognant contre la muraille.

Morel semblait étranger à ce qui se passait autour de lui; ce coup était si affreux, si inattendu, les conséquences de cette arrestation lui paraissaient si épouvantables, qu'il ne pouvait y croire... Déjà affaibli par des privations de toutes sortes, les forces lui manquaient; il restait pâle, hagard, assis sur son escabeau, affaissé sur lui-même, les bras pendants, la tête baissée sur sa poitrine...

—Ah çà! mille tonnerres!... ça finira-t-il? s'écria Malicorne. Est-ce que vous croyez qu'on est à la noce ici? Marchons, ou je vous empoigne.

Le recors mit sa main sur l'épaule de l'artisan et le secoua rudement.

Ces menaces, ce geste inspirèrent une grande frayeur aux enfants; les trois petits garçons sortirent de leur paillasse à moitié nus, et vinrent, éplorés, se jeter aux pieds des gardes du commerce, joignant les mains et criant d'une voix déchirante:

—Grâce! Ne tuez pas notre père!...

À la vue de ces malheureux enfants frissonnant de froid et d'épouvante, Bourdin, malgré sa dureté naturelle et son habitude de pareilles scènes, se sentit presque ému. Son camarade, impitoyable, dégagea brutalement sa jambe des étreintes des enfants qui s'y cramponnaient suppliants.

—Eh! hue donc, les moutards!... Quel chien de métier, si on avait toujours affaire à des mendiants pareils!...

Un épisode horrible rendit cette scène plus affreuse encore. L'aînée des petites filles, restée couchée dans la paillasse avec sa sœur malade, s'écria tout à coup:

—Maman, maman, je ne sais pas ce qu'elle a... Adèle... Elle est toute froide! Elle me regarde toujours... et elle ne respire plus...

La pauvre enfant phtisique venait d'expirer doucement sans une plainte, son regard toujours attaché sur celui de sa sœur qu'elle aimait tendrement...

Il est impossible de rendre le cri que jeta la femme du lapidaire à cette affreuse révélation, car elle comprit tout.

Ce fut un de ces cris pantelants, convulsifs, arrachés du plus profond des entrailles d'une mère.

—Ma sœur a l'air d'être morte! Mon Dieu! mon Dieu! j'en ai peur! s'écria l'enfant en se précipitant hors de la paillasse et courant épouvantée se jeter dans les bras de sa mère.

Celle-ci, oubliant que ses jambes presque paralysées ne pouvaient la soutenir, fit un violent effort pour se lever et courir auprès de sa fille morte; mais les forces lui manquèrent, elle tomba sur le carreau en poussant un dernier cri de désespoir.

Ce cri trouva un écho dans le cœur de Morel; il sortit de sa stupeur, d'un bond fut à la paillasse, y saisit sa fille âgée de quatre ans...

Il la trouva morte.

Le froid, le besoin avaient hâté sa fin... quoique sa maladie, fruit de la misère, fût mortelle.

Ses pauvres petits membres étaient déjà roidis et glacés...

Fin de la troisième partie


QUATRIÈME PARTIE


I

Louise

Morel, ses cheveux gris hérissés par le désespoir et par l'effroi, restait immobile, tenant sa fille morte entre ses bras. Il la contemplait d'un œil fixe, sec et rouge.

—Morel, Morel... donne-moi Adèle! s'écriait la malheureuse mère en étendant les bras vers son mari. Ce n'est pas vrai... non, elle n'est pas morte... tu vas voir, je vais la réchauffer...

La curiosité de l'idiote fut excitée par l'empressement des deux recors à s'approcher du lapidaire, qui ne voulait pas se séparer du corps de son enfant. La vieille cessa de hurler, se leva de sa couche, s'approcha lentement, passa sa tête hideuse et stupide par-dessus l'épaule de Morel... et pendant quelques moments l'aïeule contempla le cadavre de sa petite-fille...

Ses traits gardèrent leur expression habituelle d'hébétement farouche; au bout d'une minute, l'idiote fit entendre une sorte de bâillement caverneux, rauque comme celui d'une bête affamée; puis, retournant à son grabat, elle s'y jeta en criant:

—A faim! A faim!

—Vous voyez, messieurs, vous voyez, une pauvre petite fille de quatre ans, Adèle... Elle s'appelle Adèle. Je l'ai embrassée hier au soir encore; et ce matin... Voilà! vous me direz que c'est toujours celle-là de moins à nourrir, et que j'ai du bonheur, n'est-ce pas? dit l'artisan d'un air hagard.

Sa raison commençait à s'ébranler sous tant de coups réitérés.

—Morel, je veux ma fille; je la veux! s'écria Madeleine.

—C'est vrai, chacun à son tour, répondit le lapidaire. Et il alla poser l'enfant dans les bras de sa femme.

Puis il se cacha la figure entre ses mains en poussant un long gémissement.

Madeleine, non moins égarée que son mari, enfouit dans la paille de son grabat le corps de sa fille, le couvant des yeux avec une sorte de jalousie sauvage, pendant que les autres enfants, agenouillés, éclataient en sanglots.

Les recors, un moment émus par la mort de l'enfant, retombèrent bientôt dans leur habitude de dureté brutale.

—Ah çà, voyons, camarade, dit Malicorne au lapidaire, votre fille est morte, c'est un malheur; nous sommes tous mortels; nous n'y pouvons rien, ni vous non plus... Il faut nous suivre; nous avons encore un particulier à pincer, car le gibier donne aujourd'hui.

Morel n'entendait pas cet homme.

Complètement égaré dans de funèbres pensées, l'artisan se disait d'une voix sourde et saccadée:

—Il va pourtant falloir ensevelir ma petite fille... la veiller... ici... jusqu'à ce qu'on vienne l'emporter... L'ensevelir! mais avec quoi? Nous n'avons rien... Et le cercueil... qui est-ce qui nous fera crédit? Oh! un cercueil tout petit... pour un enfant de quatre ans... ça ne doit pas être cher... et puis pas de corbillard... on prend ça sous son bras... Ah! ah! ah! ajouta-t-il avec un éclat de rire effrayant, comme j'ai du bonheur!... Elle aurait pu mourir à dix-huit ans à l'âge de Louise, et on ne m'aurait pas fait crédit d'un grand cercueil...

—Ah çà, mais minute! ce gaillard-là est capable d'en perdre la boule, dit Bourdin à Malicorne; regarde donc ses yeux... il fait peur... Allons, bon!... et la vieille idiote qui hurle de faim!... quelle famille!...

—Faut pourtant en finir... Quoique l'arrestation de ce mendiant-là ne soit tarifée qu'à soixante-seize francs soixante-quinze centimes, nous enflerons, comme de juste, les frais à deux cent quarante ou deux cent cinquante francs. C'est le loup[35] qui paie...

—Dis donc qui avance; car c'est ce moineau-là qui payera les violons... puisque c'est lui qui va la danser.

—Quand celui-là aura de quoi payer à son créancier deux mille cinq cents francs pour capital, intérêts, frais et tout... il fera chaud...

—Ça ne sera pas comme ici, car on gèle..., dit le recors en soufflant dans ses doigts. Finissons-en, emballons-le, il pleurnichera en chemin... Est-ce que c'est notre faute, à nous, si sa petite est crevée?...

—Quand on est aussi gueux que ça on ne fait pas d'enfants.

—Ça lui apprendra! ajouta Malicorne; puis, frappant sur l'épaule de Morel: Allons, allons, camarade, nous n'avons pas le temps d'attendre; puisque vous ne pouvez pas payer, en prison!

—En prison, M. Morel! s'écria une voix jeune et pure. Et une jeune fille brune, fraîche, rose et coiffée en cheveux, entra vivement dans la mansarde.

—Ah! Mlle Rigolette, dit un des enfants en pleurant, vous êtes si bonne! Sauvez papa, on veut l'emmener en prison, et notre petite sœur est morte...

—Adèle est morte! s'écria la jeune fille, dont les grands yeux noirs et brillants se voilèrent de larmes. Votre père en prison! Ça ne se peut pas...

Et, immobile, elle regardait tour à tour le lapidaire, sa femme et les recors.

Bourdin s'approcha de Rigolette.

—Voyons, ma belle enfant, vous qui avez votre sang-froid, faites entendre raison à ce brave homme; sa petite fille est morte, à la bonne heure! Mais il faut qu'il nous suive à Clichy... à la prison pour dettes: nous sommes gardes du commerce...

—C'est donc vrai? s'écria la jeune fille.

—Très-vrai! La mère a la petite dans son lit, on ne peut pas la lui ôter; ça l'occupe... Le père devrait profiter de ça pour filer.

—Mon Dieu! mon Dieu, quel malheur! s'écria Rigolette, quel malheur! Comment faire?

—Payer ou aller en prison, il n'y a pas de milieu; avez-vous deux ou trois billets de mille à leur prêter? demanda Malicorne d'un air goguenard; si vous les avez, passez à votre caisse, et aboulez les noyaux, nous ne demandons pas mieux.

—Ah! c'est affreux! dit Rigolette avec indignation. Oser plaisanter devant un pareil malheur!

—Eh bien! sans plaisanterie, reprit l'autre recors, puisque vous voulez être bonne à quelque chose, tâchez que la femme ne nous voie pas emmener le mari. Vous leur éviterez à tous les deux un mauvais quart d'heure.

Quoique brutal, le conseil était bon; Rigolette le suivit et s'approcha de Madeleine. Celle-ci, égarée par le désespoir, n'eut pas l'air de voir la jeune fille, qui s'agenouilla auprès du grabat avec les autres enfants.

Morel n'était revenu de son égarement passager que pour retomber sous le coup des réflexions les plus accablantes; plus calme, il put contempler l'horreur de sa position. Décidé à cette extrémité, le notaire devait être impitoyable, les recors faisaient leur métier.

L'artisan se résigna.

—Ah çà! marchons-nous à la fin? lui dit Bourdin.

—Je ne peux pas laisser ces diamants ici; ma femme est à moitié folle, dit Morel en montrant les diamants épars sur son établi. La courtière pour qui je travaille doit venir les chercher ce matin ou dans la journée; il y en a pour une somme considérable.

—Bon, dit Tortillard, qui était toujours resté auprès de la porte entrebâillée, bon, bon, la Chouette saura ça.

—Accordez-moi seulement jusqu'à demain, reprit Morel, afin que je puisse remettre ces diamants à la courtière.

—Impossible! Finissons tout de suite!

—Mais je ne veux pas, en laissant ces diamants ici, les exposer à être perdus.

—Emportez-les avec vous, notre fiacre est en bas, vous le payerez avec les frais. Nous irons chez votre courtière: si elle n'y est pas, vous déposerez ces pierreries au greffe de Clichy; ils seront aussi en sûreté là qu'à la banque... Voyons, dépêchons-nous; nous filerons sans que votre femme et vos enfants vous aperçoivent.

—Accordez-moi jusqu'à demain, que je puisse faire enterrer mon enfant! demanda Morel d'une voix suppliante et altérée par les larmes qu'il contraignait.

—Non!... voilà plus d'une heure que nous perdons ici...

—Cet enterrement vous attristerait encore, ajouta Malicorne.

—Ah! oui... cela m'attristerait, dit Morel avec amertume. Vous craignez tant d'attrister les gens!... Alors un dernier mot.

—Voyons, sacrebleu! dépêchez-vous!... dit Malicorne avec une impatience brutale.

—Depuis quand avez-vous l'ordre de m'arrêter?

—Le jugement a été rendu il y a quatre mois, mais c'est hier que notre huissier a reçu l'ordre du notaire de le mettre à exécution...

—Hier seulement?... pourquoi si tard?...

—Est-ce que je le sais, moi?... Allons, votre paquet!

—Hier!... et Louise n'a pas paru ici: où est-elle? Qu'est-elle devenue? dit le lapidaire en tirant de l'établi une boîte de carton remplie de coton, dans laquelle il rangea les pierres. Mais ne pensons pas à cela... En prison j'aurai le temps d'y songer.

—Voyons, faites vite votre paquet et habillez-vous.

—Je n'ai pas de paquet à faire, je n'ai que ces diamants à emporter pour les consigner au greffe.

—Habillez-vous alors!...

—Je n'ai pas d'autres vêtements que ceux-là.

—Vous allez sortir avec ces guenilles! dit Bourdin.

—Je vous ferai honte, sans doute? dit le lapidaire avec amertume.

—Non, puisque nous allons dans votre fiacre, répondit Malicorne.

—Papa, maman t'appelle, dit un des enfants.

—Écoutez, murmura rapidement Morel en s'adressant à un des recors, ne soyez pas inhumain... accordez-moi une dernière grâce... Je n'ai pas le courage de dire adieu à ma femme, à mes enfants... mon cœur se briserait... S'ils vous voient m'emmener, ils accourront auprès de moi... Je voudrais éviter cela. Je vous en supplie, dites-moi tout haut que vous reviendrez dans trois ou quatre jours, et feignez de vous en aller... vous m'attendrez à l'étage au-dessous... je sortirai cinq minutes après... ça m'épargnera les adieux, je n'y résisterais pas, je vous assure... je deviendrais fou... j'ai manqué le devenir tout à l'heure.

—Connu!... vous voulez me faire voir le tour!... dit Malicorne, vous voulez filer, vieux farceur.

—Oh! mon Dieu!... mon Dieu! s'écria Morel avec une douloureuse indignation.

—Je ne crois pas qu'il blague, dit tout bas Bourdin à son compagnon; faisons ce qu'il demande, sans ça nous ne sortirons jamais d'ici; je vais d'ailleurs rester là en dehors de la porte... Il n'y a pas d'autre sortie à la mansarde, il ne peut pas nous échapper.

—À la bonne heure, mais que le tonnerre l'emporte!... quelle chenille! quelle chenille!... Puis, s'adressant à voix basse à Morel: C'est convenu, nous vous attendons au quatrième... faites votre frime, et dépêchons.

—Je vous remercie, dit Morel.

—Eh bien! à la bonne heure, reprit Bourdin à voix haute, en regardant l'artisan d'un air d'intelligence, puisque c'est comme ça et que vous nous promettez de payer, nous vous laissons; nous reviendrons dans cinq ou six jours... Mais alors soyez exact!

—Oui, messieurs, j'espère alors pouvoir payer, répondit Morel.

Les recors sortirent.

Tortillard, de peur d'être surpris, avait disparu dans l'escalier au moment où les gardes du commerce sortaient de la mansarde.

—Madame Morel, entendez-vous? dit Rigolette en s'adressant à la femme du lapidaire pour l'arracher à sa lugubre contemplation, on laisse votre mari tranquille; ces deux hommes sont sortis.

—Maman, entends-tu? on n'emmène pas mon père, reprit l'aîné des garçons.

—Morel! écoute, écoute... Prends un des gros diamants, on ne le saura pas, et nous sommes sauvés, murmura Madeleine tout à fait en délire. Notre petite Adèle n'aura plus froid, elle ne sera plus morte...

Profitant d'un instant où aucun des siens ne le regardait, le lapidaire sortit avec précaution.

Le garde du commerce l'attendait en dehors, sur une espèce de petit palier aussi plafonné par le toit.

Sur ce palier s'ouvrait la porte d'un grenier qui prolongeait en partie la mansarde des Morel et dans lequel M. Pipelet serrait ses provisions de cuir. En outre (nous l'avons dit), le digne portier appelait ce réduit sa «loge de mélodrame», parce qu'au moyen d'un trou pratiqué à la cloison, entre deux lattes, il allait quelquefois assister aux tristes scènes qui se passaient chez les Morel.

Le recors remarqua la porte du grenier: un instant il pensa que peut-être son prisonnier avait compté sur cette issue pour fuir ou pour se cacher.

—Allons! en route, mauvaise troupe! dit-il en mettant le pied sur la première marche de l'escalier, et il fit signe au lapidaire de le suivre.

—Une minute encore, par grâce! dit Morel.

Il se mit à genoux sur le carreau; à travers une des fentes de la porte, il jeta un dernier regard sur sa famille, joignit les mains et dit tout bas d'une voix déchirante en pleurant à chaudes larmes:

—Adieu, mes pauvres enfants... adieu! ma pauvre femme... adieu!

—Ah çà! finirez-vous vos antiennes? dit brutalement Bourdin. Malicorne a bien raison, quelle chenille! quelle chenille!

Morel se releva; il allait suivre le recors, lorsque ces mots retentirent dans l'escalier:

—Mon père! Mon père!

—Louise! s'écria le lapidaire en levant les mains au ciel. Je pourrai donc l'embrasser avant de partir!

—Merci, mon Dieu! j'arrive à temps!... dit la voix en se rapprochant de plus en plus.

Et on entendit la jeune fille monter précipitamment l'escalier.

—Soyez tranquille, ma petite, dit une troisième voix aigre, poussive, essoufflée, partant d'une région plus inférieure, je m'embusquerai, s'il le faut, dans l'allée, nous deux mon balai et mon vieux chéri, et ils ne sortiront pas d'ici que vous ne leur ayez parlé, les gueusards.

On a sans doute reconnu Mme Pipelet, qui, moins ingambe que Louise, la suivait lentement.

Quelques minutes après, la fille du lapidaire était dans les bras de son père.

—C'est toi, Louise! ma bonne Louise! disait Morel en pleurant. Mais comme tu es pâle! Mon Dieu! qu'as-tu?

—Rien, rien..., répondit Louise en balbutiant. J'ai couru si vite!... Voici l'argent...

—Comment!...

—Tu es libre!

—Tu savais donc?...

—Oui, oui... Prenez, monsieur, voici l'argent, dit la jeune fille en donnant un rouleau d'or à Malicorne.

—Mais cet argent, Louise, cet argent?...

—Tu sauras tout... sois tranquille... Viens rassurer ma mère!

—Non, tout à l'heure! s'écria Morel en se plaçant devant la porte; il pensait à la mort de sa petite fille, que Louise ignorait encore. Attends, il faut que je te parle... Mais cet argent...

—Minute! dit Malicorne en finissant de compter les pièces d'or, qu'il empocha. Soixante-quatre, soixante-cinq; ça fait treize cents francs. Est-ce que vous n'avez que ça, la petite mère?

—Mais tu ne dois que treize cents francs? dit Louise stupéfaite, en s'adressant à son père.

—Oui, dit Morel.

—Minute, reprit le recors; le billet est de treize cents francs, bon; voilà le billet payé: mais les frais?... sans l'arrestation, il y en a déjà pour onze cent quarante francs.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Louise, je croyais que ce n'était que treize cents francs. Mais, monsieur, plus tard on vous payera le reste... voilà un assez fort à-compte... n'est-ce pas, mon père?

—Plus tard... à la bonne heure!... apportez l'argent au greffe, et on lâchera votre père. Allons, marchons!...

—Vous l'emmenez?

—Et roide... C'est un à-compte... qu'il paie le reste, il sera libre... Passe, Bourdin, et en route!

—Grâce!... grâce! s'écria Louise.

—Ah! quelle scie! voilà les geigneries qui recommencent, c'est à vous faire suer en plein hiver, ma parole d'honneur! dit brutalement le recors. Puis, s'avançant vers Morel:—Si vous ne marchez pas tout de suite, je vous empoigne au collet et je vous fais descendre bon train: c'est embêtant, à la fin.

—Oh! mon pauvre père... moi qui le croyais sauvé au moins! dit Louise avec accablement.

—Non... non... Dieu n'est pas juste! s'écria le lapidaire d'une voix désespérée, en frappant du pied avec rage.

—Si, Dieu est juste... il a toujours pitié des honnêtes gens qui souffrent, dit une voix douce et vibrante.

Au même instant, Rodolphe parut à la porte du petit réduit, d'où il avait invisiblement assisté à plusieurs des scènes que nous venons de raconter.

Il était pâle et profondément ému.

À cette apparition subite, les recors reculèrent; Morel et sa fille regardèrent cet inconnu avec stupeur.

Tirant de la poche de son gilet un petit paquet de billets de banque pliés, Rodolphe en prit trois, et, les présentant à Malicorne, lui dit:

—Voici deux mille cinq cents francs; rendez à cette jeune fille l'or qu'elle vous a donné.

De plus en plus étonné, le recors prit les billets en hésitant, les examina en tous sens, les tourna, les retourna, finalement les empocha. Puis, sa grossièreté reprenant le dessus à mesure que son étonnement mêlé de frayeur se dissipait, il toisa Rodolphe et lui dit:

—Ils sont bons, vos billets; mais comment avez-vous entre les mains une somme pareille? Est-elle bien à vous, au moins? ajouta-t-il.

Rodolphe était très-modestement vêtu et couvert de poussière, grâce à son séjour dans le grenier de M. Pipelet.

—Je t'ai dit de rendre cet or à cette jeune fille, répondit Rodolphe d'une voix brève et dure.

—Je t'ai dit!!... et pourquoi donc que tu me tutoies?... s'écria le recors en s'avançant vers Rodolphe d'un air menaçant.

—Cet or!... cet or!... dit le prince en saisissant et en serrant si violemment le poignet de Malicorne que celui-ci plia sous cette étreinte de fer et s'écria:

—Oh! mais vous me faites mal... lâchez-moi!...

—Rends donc cet or!... Tu es payé, va-t'en... sans dire d'insolence, ou je te jette en bas de l'escalier.

—Eh bien! le voilà, cet or, dit Malicorne en remettant le rouleau à la jeune fille, mais ne me tutoyez pas et ne me maltraitez pas, parce que vous êtes plus fort que moi...

—C'est vrai... qui êtes-vous pour vous donner ces airs-là? dit Bourdin en s'abritant derrière son confrère, qui êtes-vous?

—Qui ça est, malappris?... c'est mon locataire... le roi des locataires, mal embouchés que vous êtes! s'écria Mme Pipelet, qui apparut, enfin tout essoufflée, et toujours coiffée de sa perruque blonde à la Titus. La portière tenait à la main un poêlon de terre rempli de soupe fumante qu'elle apportait charitablement aux Morel.

—Qu'est-ce qu'elle veut, cette vieille fouine? dit Bourdin.

—Si vous attaquez mon physique, je me jette sur vous et je vous mords, s'écria Mme Pipelet; et par là-dessus, mon locataire, mon roi des locataires vous fichera du haut en bas des escaliers, comme il le dit... et je vous balaierai comme un tas d'ordures que vous êtes.

—Cette vieille est capable d'ameuter la maison contre nous. Nous sommes payés, nous avons fait nos frais, filons! dit Bourdin à Malicorne.

—Voici vos pièces, dit celui-ci en jetant un dossier aux pieds de Morel.

—Ramasse!... on te paie pour être honnête, dit Rodolphe, et, arrêtant le recors d'une main vigoureuse, de l'autre il lui montra les papiers.

Sentant, à cette nouvelle et redoutable étreinte, qu'il ne pourrait lutter contre un pareil adversaire, le garde du commerce se baissa en murmurant, ramassa le dossier et le remit à Morel, qui le prit machinalement.

Il croyait rêver.

—Vous, quoique vous ayez une poigne de fort de la halle, ne tombez jamais sous notre coupe! dit Malicorne.