Et, après avoir montré le poing à Rodolphe, d'un saut il enjamba dix marches suivi de son complice, qui regardait derrière lui avec un certain effroi.
Mme Pipelet se mit en mesure de venger Rodolphe des menaces du recors; regardant son poêlon d'un air inspiré, elle s'écria héroïquement:
—Les dettes de Morel sont payées... ils vont avoir de quoi manger; ils n'ont plus besoin de ma pâtée: gare là-dessous!!
Et se penchant sur la rampe, la vieille vida le contenu de son poêlon sur le dos des deux recors, qui arrivaient en ce moment au premier étage.
—Et alllllez... donc! ajouta la portière, les voilà trempés comme une soupe... comme deux soupes... Eh! eh! eh! c'est le cas de le dire...
—Mille millions de tonnerres! s'écria Malicorne, inondé de la préparation ordinaire de Mme Pipelet, voulez-vous faire attention là-haut... vieille gaupe!
—Alfred! riposta Mme Pipelet en criant à tue-tête, d'une voix aigre à percer le tympan d'un sourd, Alfred! tape dessus, vieux chéri! Ils ont voulu faire les Bédouins avec ta Stasie (Anastasie). Ces deux indécents... ils m'ont saccagée... Tape dessus à grands coups de balai... Dis à l'écaillère et au rogomiste de t'aider... À vous! à vous! à vous! au chat! au chat! au voleur!... Kiss! kiss! kiss!... Brrrrr... Hou... hou... Tape dessus!... vieux chéri!!! Boum! boum!!!
Et, pour clore formidablement ces onomatopées, qu'elle avait accompagnées de trépignements furieux, Mme Pipelet, emportée par l'ivresse de la victoire, lança du haut en bas de l'escalier son poêlon de faïence, qui, se brisant avec un bruit épouvantable au moment où les recors, étourdis de ces cris affreux, descendaient quatre à quatre les dernières marches, augmenta prodigieusement leur effroi.
—Et alllllez donc! s'écria Anastasie en riant aux éclats et en se croisant les bras dans une attitude triomphante.
Pendant que Mme Pipelet poursuivait les recors de ses injures et de ses huées, Morel s'était jeté aux pieds de Rodolphe.
—Ah! monsieur, vous nous sauvez la vie!... À qui devons-nous ce secours inespéré?...
—À Dieu; vous le voyez, il a toujours pitié des honnêtes gens.
II
Rigolette
Louise, la fille du lapidaire, était remarquablement belle, d'une beauté grave. Svelte et grande, elle tenait de la Junon antique par la régularité de ses traits sévères, et de la Diane chasseresse par l'élégance de sa taille élevée. Malgré le hâle de son teint, malgré la rougeur rugueuse de ses mains, d'un très-beau galbe, mais durcies par les travaux domestiques, malgré ses humbles vêtements, cette jeune fille avait un extérieur plein de noblesse, que l'artisan, dans son admiration paternelle, appelait un air de princesse.
Nous n'essaierons pas de peindre la reconnaissance et la stupeur joyeuse de cette famille, si brusquement arrachée à un sort épouvantable. Un moment même, dans cet enivrement subit, la mort de la petite fille fut oubliée.
Rodolphe seul remarqua l'extrême pâleur de Louise et la sombre préoccupation dont elle semblait toujours accablée, malgré la délivrance de son père.
Voulant rassurer complètement les Morel sur leur avenir et expliquer une libéralité qui pouvait compromettre son incognito, Rodolphe dit au lapidaire, qu'il emmena sur le palier, pendant que Rigolette préparait Louise à apprendre la mort de sa petite sœur:
—Avant-hier matin, une jeune dame est venue chez vous!
—Oui, monsieur, et elle a paru bien peinée de l'état où elle nous voyait.
—Après Dieu, c'est elle que vous devez remercier, non pas moi...
—Il serait vrai, monsieur!... cette jeune dame...
—Est votre bienfaitrice. J'ai souvent porté des étoffes chez elle; en venant louer ici une chambre au quatrième, j'ai appris par la portière votre cruelle position... Comptant sur la charité de cette dame, j'ai couru chez elle... et avant-hier elle était ici, afin de juger par elle-même de l'étendue de votre malheur; elle en a été douloureusement émue; mais comme ce malheur pouvait être le fruit de l'inconduite, elle m'a chargé de prendre moi-même, et le plus tôt possible, des renseignements sur vous, désirant proportionner ses bienfaits à votre probité.
—Bonne et excellente dame! j'avais bien raison de dire...
—De dire à Madeleine: Si les riches savaient! n'est-ce pas?
—Comment, monsieur, connaissez-vous le nom de ma femme?... qui vous a appris que...
—Depuis ce matin six heures, dit Rodolphe en interrompant Morel, je suis caché dans le petit grenier qui avoisine votre mansarde.
—Vous!... monsieur?
—Et j'ai tout entendu, tout, honnête et excellent homme!!!
—Mon Dieu!... mais comment étiez-vous là?
—En bien ou en mal, je ne pouvais être mieux renseigné que par vous-même; j'ai voulu tout voir, tout entendre à votre insu. Le portier m'avait parlé de ce petit réduit en me proposant de me le céder pour en faire un bûcher. Ce matin, je lui ai demandé à le visiter; j'y suis resté une heure, et j'ai pu me convaincre qu'il n'y avait pas un caractère plus probe, plus noble, plus courageusement résigné que le vôtre.
—Mon Dieu, monsieur, il n'y a pas grand mérite: je suis né comme ça, et je ne pourrais pas faire autrement.
—Je le sais; aussi je ne vous loue pas, je vous apprécie... J'allais sortir de ce réduit pour vous délivrer des recors, lorsque j'ai entendu la voix de votre fille. J'ai voulu lui laisser le plaisir de vous sauver... Malheureusement, la rapacité des gardes du commerce a enlevé cette douce satisfaction à la pauvre Louise; alors j'ai paru. J'avais reçu hier quelques sommes qui m'étaient dues, j'ai été à même de faire une avance à votre bienfaitrice en payant pour vous cette malheureuse dette. Mais votre infortune a été si grande, si honnête, si digne, que l'intérêt qu'on vous porte et que vous méritez ne s'arrêtera pas là. Je puis, au nom de votre ange sauveur, vous répondre d'un avenir paisible, heureux, pour vous et pour les vôtres...
—Il serait possible!... Mais, au moins, son nom, monsieur?... son nom, à cet ange du ciel, à cet ange sauveur, comme vous l'appelez?
—Oui, c'est un ange... Et vous aviez encore raison de dire que grands et petits avaient leurs peines.
—Cette dame serait malheureuse?
—Qui n'a pas ses chagrins?... Mais je ne vois aucune raison de vous taire son nom... Cette dame s'appelle...
Songeant que Mme Pipelet n'ignorait pas que Mme d'Harville était venue dans la maison pour demander le commandant, Rodolphe, craignant l'indiscret bavardage de la portière, reprit après un moment de silence:
—Je vous dirai le nom de cette dame... à une condition...
—Oh! parlez, monsieur!...
—C'est que vous ne le répéterez à personne... vous entendez? à personne...
—Oh! je vous le jure... Mais ne pourrais-je pas au moins la remercier, cette providence des malheureux?
—Je le demanderai à Mme d'Harville, je ne doute pas qu'elle n'y consente.
—Cette dame se nomme?
—Mme la marquise d'Harville.
—Oh! je n'oublierai jamais ce nom-là. Ce sera ma sainte... mon adoration. Quand je pense que, grâce à elle, ma femme, mes enfants sont sauvés... Sauvés! pas tous... pas tous... ma pauvre petite Adèle, nous ne la reverrons plus!... Hélas! mon Dieu, il faut se dire qu'un jour ou l'autre nous l'aurions perdue, qu'elle était condamnée...
Et le lapidaire essuya ses larmes.
—Quant aux derniers devoirs à rendre à cette pauvre petite si vous m'en croyez... voilà ce qu'il faut faire... Je n'occupe pas encore ma chambre; elle est grande, saine, aérée; il y a déjà un lit, on y transportera ce qui sera nécessaire pour que vous et votre famille vous puissiez vous établir là, en attendant que Mme d'Harville ait trouvé à vous caser convenablement. Le corps de votre enfant restera dans la mansarde, où il sera cette nuit, comme il convient, gardé et veillé par un prêtre. Je vais prier M. Pipelet de s'occuper de ces tristes détails.
—Mais, monsieur, vous priver de votre chambre!... ça n'est pas la peine. Maintenant que nous voilà tranquilles, que je n'ai plus peur d'aller en prison... notre pauvre logis me semblera un palais, surtout si ma Louise nous reste... pour tout soigner comme par le passé...
—Votre Louise ne vous quittera plus. Vous disiez que ce serait votre luxe de l'avoir toujours auprès de vous... ce sera mieux... ce sera votre récompense.
—Mon Dieu, monsieur, est-ce possible? Ça me paraît un rêve... Je n'ai jamais été dévot... mais un tel coup du sort... un secours si providentiel... ça vous ferait croire!...
—Croyez toujours... qu'est-ce que vous risquez?...
—C'est vrai, répondit naïvement Morel; qu'est-ce qu'on risque?
—Si la douleur d'un père pouvait reconnaître des compensations, je vous dirais qu'une de vos filles vous est retirée, mais que l'autre vous est rendue.
—C'est juste, monsieur. Nous aurons notre Louise, maintenant.
—Vous acceptez ma chambre, n'est-ce pas? Sinon comment faire pour cette triste veillée mortuaire?... Songez donc à votre femme, dont la tête est déjà si faible... lui laisser pendant vingt-quatre heures un si douloureux spectacle sous les yeux!
—Vous songez à tout! à tout!... Combien vous êtes bon, monsieur!
—C'est votre ange bienfaiteur qu'il faut remercier, sa bonté m'inspire. Je vous dis ce qu'il vous dirait, il m'approuvera, j'en suis sûr... Ainsi vous acceptez, c'est convenu. Maintenant, dites-moi, ce Jacques Ferrand?...
Un sombre nuage passa sur le front de Morel.
—Ce Jacques Ferrand, reprit Rodolphe, est bien Jacques Ferrand, notaire, qui demeure rue du Sentier?
—Oui, monsieur. Est-ce que vous le connaissez?
Puis, assailli de nouveau par ses craintes au sujet de Louise, Morel s'écria:
—Puisque vous le connaissez, monsieur, dites... dites... ai-je le droit d'en vouloir à cet homme?... et qui sait... si ma fille... ma Louise...
Il ne put achever et cacha sa figure dans ses mains. Rodolphe comprit ses craintes.
—La démarche même du notaire, lui dit-il, doit vous rassurer: il vous faisait sans doute arrêter pour se venger des dédains de votre fille; du reste, j'ai tout lieu de croire que c'est un malhonnête homme. S'il en est ainsi, dit Rodolphe, après un moment de silence, comptons sur la Providence pour le punir.
—Il est bien riche et bien hypocrite, monsieur!
—Vous étiez bien pauvre et bien désespéré!... la Providence vous a-t-elle failli?
—Oh! non, monsieur... grand Dieu!... ne croyez pas que je dise cela par ingratitude...
—Un ange sauveur est venu à vous... un vengeur inexorable atteindra peut-être le notaire... s'il est coupable.
À ce moment, Rigolette sortit de la mansarde en essuyant ses yeux.
Rodolphe dit à la jeune fille:
—N'est-ce pas, ma voisine, que M. Morel fera bien d'occuper ma chambre avec sa famille, en attendant que son bienfaiteur, dont je ne suis que l'agent, lui ait trouvé un logement convenable?
Rigolette regarda Rodolphe d'un air étonné.
—Comment, monsieur, vous seriez assez généreux...?
—Oui, mais à une condition... qui dépend de vous, ma voisine...
—Oh! tout ce qui dépendra de moi...
—J'avais quelques comptes très-pressés à régler pour mon patron... on doit les venir chercher tantôt... mes papiers sont en bas. Si, en qualité de voisine, vous vouliez me permettre de m'occuper de ce travail chez vous... sur un coin de votre table... pendant que vous travaillerez? Je ne vous dérangerais pas, et la famille Morel pourrait tout de suite, avec l'aide de M. et Mme Pipelet, s'établir chez moi.
—Oh! si ce n'est que cela, monsieur, très-volontiers; entre voisins on doit s'entraider. Vous donnez l'exemple par ce que vous faites pour ce bon M. Morel. À votre service, monsieur.
—Appelez-moi mon voisin, sans cela ça me gênera, et je n'oserai pas accepter, dit Rodolphe en souriant.
—Qu'à cela ne tienne! Je puis bien vous appeler mon voisin, puisque vous l'êtes.
—Papa, maman te demande... viens! viens! dit un des petits garçons en sortant de la mansarde.
—Allez, mon cher monsieur Morel; quand tout sera prêt en bas, on vous en fera prévenir.
Le lapidaire rentra précipitamment chez lui.
—Maintenant, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, il faut encore que vous me rendiez un service.
—De tout mon cœur, si c'est possible, mon voisin.
—Vous êtes, j'en suis sûr, une excellente petite ménagère; il s'agirait d'acheter à l'instant ce qui est nécessaire pour que la famille Morel soit convenablement vêtue, couchée et établie dans ma chambre, où il n'y a encore que mon mobilier de garçon (et il n'est pas lourd) qu'on a apporté hier. Comment allons-nous faire pour nous procurer tout de suite ce que je désire pour les Morel?
Rigolette réfléchit un moment et répondit:
—Avant deux heures vous aurez ça, de bons vêtements tout faits, bien chauds, bien propres, du bon linge bien blanc pour toute la famille, deux petits lits pour les enfants, un pour la grand'mère, tout ce qu'il faut enfin... mais, par exemple, cela coûtera beaucoup, beaucoup d'argent.
—Et combien?
—Oh! au moins... au moins cinq ou six cents francs...
—Pour le tout?
—Hélas! oui... vous voyez, c'est bien de l'argent! dit Rigolette en ouvrant de grands yeux et en secouant la tête.
—Et nous aurions ça?...
—Avant deux heures!
—Mais vous êtes donc une fée, ma voisine?
—Mon Dieu, non; c'est bien simple... Le Temple est à deux pas d'ici, et vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin.
—Le Temple?
—Oui, le Temple.
—Qu'est-ce que cela?
—Vous ne connaissez pas le Temple, mon voisin?
—Non, ma voisine.
—C'est pourtant là où les gens comme vous et moi se meublent et se nippent, quand ils sont économes. C'est bien moins cher qu'ailleurs et c'est aussi bon...
—Vraiment?
—Je le crois bien; tenez, je suppose... combien avez-vous payé votre redingote?
—Je ne vous dirai pas précisément.
—Comment, mon voisin, vous ne savez pas ce que vous coûte votre redingote?
—Je vous avouerai en confidence, ma voisine, dit Rodolphe en souriant, que je la dois... Alors, vous comprenez... je ne peux pas savoir...
—Ah! mon voisin, mon voisin, vous me faites l'effet de ne pas avoir beaucoup d'ordre.
—Hélas! non, ma voisine.
—Il faudra vous corriger de cela, si vous voulez que nous soyons amis, et je vois déjà que nous le serons, vous avez l'air si bon! Vous verrez que vous ne serez pas fâché de m'avoir pour voisine. Vous m'aiderez... je raccommoderai... on est voisin, c'est pour ça. J'aurai bien soin de votre linge, vous me donnerez un coup de main pour cirer ma chambre. Je suis matinale, je vous réveillerai afin que vous ne soyez pas en retard à votre magasin. Je frapperai à votre cloison jusqu'à ce que vous m'ayez dit: «Bonjour, voisine!»
—C'est convenu, vous m'éveillerez; vous aurez soin de mon linge, et je cirerai votre chambre.
—Et vous aurez de l'ordre?
—Certainement.
—Et quand vous aurez quelques effets à acheter, vous irez au Temple; car, tenez, un exemple: votre redingote vous coûte quatre-vingts francs, je suppose; eh bien! vous l'auriez eue au Temple pour trente francs.
—Mais c'est merveilleux! Ainsi, vous croyez qu'avec cinq ou six cents francs ces pauvres Morel...?
—Seraient nippés, de tout, et très-bien, et pour longtemps.
—Ma voisine, une idée!...
—Voyons l'idée!
—Vous vous connaissez en objets de ménage?
—Mais oui, un peu, dit Rigolette avec une nuance de fatuité.
—Prenez mon bras, et allons au Temple acheter de quoi nipper les Morel; ça va-t-il?
—Oh! quel bonheur! Pauvres gens! Mais de l'argent?
—J'en ai.
—Cinq cents francs?
—Le bienfaiteur de Morel m'a donné carte blanche, il n'épargnera rien pour que ces braves gens soient bien. S'il y a même un endroit où l'on trouve de meilleures fournitures qu'au Temple...
—On ne trouve nulle part rien de mieux, et puis il y a de tout et tout fait: de petites robes pour les enfants, des robes pour leur mère.
—Allons au Temple alors, ma voisine.
—Ah! mon Dieu, mais...
—Quoi donc?
—Rien... c'est que, voyez-vous... mon temps... c'est tout mon avoir; je me suis déjà même un peu arriérée... en venant par-ci par-là veiller la pauvre femme Morel; et vous concevez, une heure d'un côté, une heure de l'autre, ça fait petit à petit une journée; une journée, c'est trente sous; et quand on ne gagne rien un jour, il faut vivre tout de même... mais, bah!... c'est égal... je prendrai cela sur ma nuit... et puis, tiens! les parties de plaisir sont rares, et je me fais une joie de celle-là... il me semblera que je suis riche... riche, riche, et que c'est avec mon argent que j'achète toutes ces bonnes choses pour ces pauvres Morel... Eh bien! voyons, le temps de mettre mon châle, un bonnet, et je suis à vous, mon voisin.
—Si vous n'avez que ça à mettre, ma voisine... voulez-vous que pendant ce temps-là j'apporte mes papiers chez vous?
—Bien volontiers, ça fait que vous verrez ma chambre, dit Rigolette avec orgueil, car mon ménage est déjà fait, ce qui vous prouve que je suis matinale, et que si vous êtes dormeur et paresseux... tant pis pour vous, je vous serai un mauvais voisinage.
Et, légère comme un oiseau, Rigolette descendit l'escalier, suivie de Rodolphe, qui alla chez lui se débarrasser de la poussière du grenier de M. Pipelet.
Nous dirons plus tard pourquoi Rodolphe n'était pas encore prévenu de l'enlèvement de Fleur-de-Marie, qui avait eu lieu la veille à la ferme de Bouqueval, et pourquoi il n'était pas venu visiter les Morel le lendemain de son entretien avec Mme d'Harville.
Nous rappellerons de plus au lecteur que, Mlle Rigolette sachant seule la nouvelle adresse de François Germain, fils de Mme Georges, Rodolphe avait un grand intérêt à pénétrer cet important secret.
La promenade au Temple qu'il venait de proposer à la grisette devait la mettre en confiance avec lui et le distraire des tristes pensées qu'avait éveillées en lui la mort de la petite fille de l'artisan.
L'enfant que Rodolphe regrettait amèrement avait dû mourir à peu près à cet âge...
C'était, en effet, à cet âge que Fleur-de-Marie avait été livrée à la Chouette, par la femme de charge du notaire Jacques Ferrand.
Nous dirons plus tard dans quel but et dans quelles circonstances.
Rodolphe, armé, par manière de contenance, d'un formidable rouleau de papiers, entra dans la chambre de Rigolette.
Rigolette était à peu près du même âge que la Goualeuse, son ancienne amie de prison.
Il y avait entre ces deux jeunes filles la différence qu'il y a entre le rire et les larmes;
Entre l'insouciance joyeuse et la rêverie mélancolique;
Entre l'imprévoyance la plus audacieuse et une sombre, une incessante préoccupation de l'avenir;
Entre une nature délicate, exquise, élevée, poétique, douloureusement sensible, incurablement blessée par le remords, et une nature gaie, vive, heureuse, mobile, prosaïque, irréfléchie, quoique bonne et complaisante.
Car, loin d'être égoïste, Rigolette n'avait de chagrins que ceux des autres; elle sympathisait de toutes ses forces, se dévouait corps et âme à ce qui souffrait, mais n'y songeait plus, le dos tourné, comme on dit vulgairement.
Souvent elle s'interrompait de rire aux éclats pour pleurer sincèrement, et elle s'interrompait de pleurer pour rire encore.
En véritable enfant de Paris, Rigolette préférait l'étourdissement au calme, le mouvement au repos, l'âpre et retentissante harmonie de l'orchestre des bals de la Chartreuse ou du Colisée au doux murmure du vent, des eaux et du feuillage;
Le tumulte assourdissant des carrefours de Paris à la solitude des champs;...
L'éblouissement des feux d'artifice, le flamboiement du bouquet, le fracas des bombes, à la sérénité d'une belle nuit pleine d'étoiles, d'ombre et de silence.
Hélas! oui, la bonne fille préférait franchement la boue noire des rues de la capitale au verdoiement des prés fleuris; ses pavés fangeux ou brûlants à la mousse fraîche ou veloutée des sentiers des bois parfumés de violettes; la poussière suffocante des barrières ou des boulevards au balancement des épis d'or, émaillés de l'écarlate des pavots sauvages et de l'azur des bluets...
Rigolette ne quittait sa chambre que le dimanche et le matin de chaque jour, pour faire sa provision de mouron, de pain, de lait et de millet pour elle et ses deux oiseaux, comme disait Mme Pipelet; mais elle vivait à Paris pour Paris. Elle eût été au désespoir d'habiter ailleurs que dans la capitale.
Autre anomalie: malgré ce goût des plaisirs parisiens, malgré la liberté ou plutôt l'abandon où elle se trouvait, étant seule au monde... malgré l'économie fabuleuse qu'il lui fallait mettre dans ses moindres dépenses pour vivre avec environ trente sous par jour, malgré la plus piquante, la plus espiègle, la plus adorable petite figure du monde, jamais Rigolette ne choisissait ses amoureux (nous ne dirons pas ses amants; l'avenir prouvera si l'on doit considérer les propos de Mme Pipelet, au sujet des voisins de la grisette, comme des calomnies ou des indiscrétions); Rigolette, disons-nous, ne choisissait ses amoureux que dans sa classe, c'est-à-dire ne choisissait que ses voisins, et cette égalité devant le loyer était loin d'être chimérique.
Un opulent et célèbre artiste, un moderne Raphaël dont Cabrion était le Jules Romain, avait vu un portrait de Rigolette, qui, dans cette étude d'après nature, n'était aucunement flattée. Frappé des traits charmants de la jeune fille, le maître soutint à son élève qu'il avait poétisé, idéalisé son modèle. Cabrion, fier de sa jolie voisine, proposa à son maître de la lui faire voir comme objet d'art, un dimanche, au bal de l'Ermitage. Le Raphaël, charmé de cette ravissante figure, fit tous ses efforts pour supplanter son Jules Romain. Les offres les plus séduisantes, les plus splendides, furent faites à la grisette: elle les refusa héroïquement, tandis que le dimanche, sans façon et sans scrupule, elle acceptait d'un voisin un modeste dîner au Méridien (cabaret renommé du boulevard du Temple) et une place de galerie à la Gaîté ou à l'Ambigu.
De telles intimités étaient fort compromettantes et pouvaient faire singulièrement soupçonner la vertu de Rigolette.
Sans nous expliquer encore à ce sujet, nous ferons remarquer qu'il est dans certaines délicatesses relatives des secrets et des abîmes impénétrables.
Quelques mots de la figure de la grisette, et nous introduirons Rodolphe dans la chambre de sa voisine.
Rigolette avait dix-huit ans à peine, une taille moyenne, petite même, mais si gracieusement tournée, si finement cambrée, si voluptueusement arrondie... mais qui répondait si bien à sa démarche à la fois leste et furtive, qu'elle paraissait accomplie: un pouce de plus lui eût fait beaucoup perdre de son gracieux ensemble; le mouvement de ses petits pieds, toujours irréprochablement chaussés de bottines de casimir à noir à semelle un peu épaisse, rappelait l'allure alerte, coquette et discrète de la caille ou de la bergeronnette. Elle ne semblait pas marcher, elle effleurait le pavé; elle glissait rapidement à sa surface.
Cette démarche particulière aux grisettes, à la fois agile, agaçante et légèrement effarouchée, doit être sans doute attribuée à trois causes:
À leur désir d'être trouvées jolies;
À leur crainte d'une admiration traduite... par une pantomime trop expressive;
À la préoccupation qu'elles ont toujours de perdre le moins de temps possible dans leurs pérégrinations.
Rodolphe n'avait encore vu Rigolette qu'au sombre jour de la mansarde des Morel ou sur un palier non moins obscur; il fut donc ébloui de l'éclatante fraîcheur de la jeune fille lorsqu'il entra doucement dans une chambre éclairée par deux larges croisées. Il resta un moment immobile, frappé du gracieux tableau qu'il avait sous les yeux.
Debout devant une glace placée au-dessus de sa cheminée, Rigolette finissait de nouer sous son menton les brides de ruban d'un petit bonnet de tulle brodé, orné d'une légère garniture piquée de faveur cerise; ce bonnet, très-étroit de passe, posé très-en arrière, laissait bien à découvert deux larges et épais bandeaux de cheveux lisses, brillants comme du jais, tombant très-bas sur le front; ses sourcils fins, déliés, semblaient tracés à l'encre et s'arrondissaient au-dessus de deux grands yeux noirs éveillés et malins; ses joues fermes et pleines se veloutaient du plus frais incarnat, frais à la vue, frais au toucher comme une pêche vermeille imprégnée de froide rosée du matin.
Son petit nez relevé, espiègle, effronté, eût fait la fortune d'une Lisette ou d'une Marion; sa bouche un peu grande, aux lèvres bien roses, bien humides, aux petites dents blanches, serrées, perlées, était rieuse et moqueuse; de trois charmantes fossettes qui donnaient une grâce mutine à sa physionomie, deux se creusaient aux joues, l'autre au menton, non loin d'un grain de beauté, petite mouche d'ébène meurtrièrement posée au coin de la bouche.
Entre un col garni, largement rabattu, et le fond du petit bonnet, froncé par un ruban cerise, on voyait la naissance d'une forêt de beaux cheveux si parfaitement tordus et relevés que leur racine se dessinait aussi nette, aussi noire que si elle eût été peinte sur l'ivoire de ce charmant cou.
Une robe de mérinos raisin de Corinthe, à dos plat et à manches justes, faites avec amour par Rigolette, révélait une taille tellement mince et svelte que la jeune fille ne portait jamais de corset!... par économie. Une souplesse, une désinvolture inaccoutumées dans les moindres mouvements des épaules et du corsage, qui rappelaient la moelleuse ondulation des allures de la chatte, trahissaient cette particularité.
Qu'on se figure une robe étroitement collée aux formes rondes et polies du marbre, et l'on conviendra que Rigolette pouvait parfaitement se passer de l'accessoire de toilette dont nous avons parlé. La ceinture d'un petit tablier de levantine gros vert entourait sa taille, qui eût tenu entre les dix doigts.
Confiante dans la solitude où elle croyait être, car Rodolphe restait toujours à la porte, immobile et inaperçu, Rigolette, après avoir lustré ses bandeaux du plat de sa main mignonne, blanche et parfaitement soignée, mit son petit pied sur une chaise et se courba pour resserrer le lacet de sa bottine. Cette opération intime ne put s'accomplir sans exposer aux yeux indiscrets de Rodolphe un bas de coton blanc comme la neige et la moitié d'une jambe d'un galbe pur et irréprochable.
D'après le récit détaillé que nous avons fait de sa toilette, on devine que la grisette avait choisi son plus joli bonnet et son plus joli tablier pour faire honneur à son voisin dans leur visite au Temple.
Elle trouvait le prétendu commis marchand fort à son gré: sa figure à la fois bienveillante, fière et hardie, lui plaisait beaucoup; puis il se montrait si compatissant envers les Morel, en leur cédant généreusement sa chambre, que, grâce à cette preuve de bonté, et peut-être aussi grâce à l'agrément de ses traits, Rodolphe avait, sans s'en douter, fait un pas de géant dans la confiance de la couturière.
Celle-ci, d'après ses idées pratiques sur l'intimité forcée et les obligations réciproques qu'impose le voisinage, s'estimait très-franchement heureuse de ce qu'un voisin tel que Rodolphe venait succéder au commis voyageur, à Cabrion et à François Germain; car elle commençait à trouver que l'autre chambre restait bien longtemps vacante, et elle craignait surtout de ne pas la voir occupée d'une manière convenable.
Rodolphe profitait de son invisibilité pour jeter un coup d'œil curieux dans ce logis, qu'il trouvait encore au-dessus des louanges que Mme Pipelet avait accordées à l'excessive propreté du modeste ménage de Rigolette.
Rien de plus gai, de mieux ordonné que cette pauvre chambrette.
Un papier gris à bouquets verts couvrait les murs; le carreau mis en couleur, d'un beau rouge, luisait comme un miroir. Un poêle de faïence blanche était placé dans la cheminée, où l'on avait symétriquement rangé une petite provision de bois coupé si court, si menu, que sans hyperbole on pouvait comparer chaque morceau à une énorme allumette.
Sur la cheminée de pierre figurant du marbre gris, on voyait pour ornements deux pots à fleurs ordinaires, peints d'un beau vert émeraude, et dès le printemps toujours remplis de fleurs communes, mais odorantes; un petit cartel de buis renfermant une montre d'argent tenait lieu de pendule; d'un côté brillait un bougeoir de cuivre étincelant comme de l'or, garni d'un bout de bougie; de l'autre côté brillait, non moins resplendissante, une de ces lampes formées d'un cylindre et d'un réflecteur de cuivre monté sur une tige d'acier et sur un pied de plomb. Une assez grande glace carrée, encadrée d'une bordure de bois noir, surmontait la cheminée.
Des rideaux en toile perse, grise et verte, bordés d'un galon de laine, coupés, ouvrés, garnis par Rigolette, et aussi posés par elle sur leurs légères tringles de fer noircies, drapaient les croisées et le lit, recouvert d'une courtepointe pareille; deux cabinets à vitrage, peints en blanc, placés de chaque côté de l'alcôve, renfermaient sans doute les ustensiles de ménage, le fourneau portatif, la fontaine, les balais, etc., etc., car aucun de ces objets ne déparait l'aspect coquet de cette chambre.
Une commode d'un beau bois de noyer bien veiné, bien lustré, quatre chaises du même bois, une grande table à repasser et à travailler, recouverte d'une de ces couvertures de laine verte que l'on voit dans quelques chaumières de paysans, un fauteuil de paille avec son tabouret pareil, siège habituel de la couturière, tel était ce modeste mobilier.
Enfin, dans l'embrasure d'une des croisées, on voyait la cage de deux serins, fidèles commensaux de Rigolette.
Par une de ces idées industrieuses qui ne viennent qu'aux pauvres, cette cage était posée au milieu d'une grande caisse de bois d'un pied de profondeur; placée sur une table, cette caisse, que Rigolette appelait le jardin de ses oiseaux, était remplie de terre recouverte de mousse pendant l'hiver, au printemps on y semait du gazon et de petites fleurs.
Rodolphe considérait ce réduit avec intérêt et curiosité, il comprenait parfaitement l'air de joyeuse humeur de cette jeune fille.
Il se figurait cette solitude égayée par le gazouillement des oiseaux et par le chant de Rigolette; l'été elle travaillait sans doute auprès de sa fenêtre ouverte, à demi voilée par un verdoyant rideau de pois de senteur roses, de capucines orange, de volubilis bleus et blancs; l'hiver elle veillait au coin de son petit poêle, à la clarté douce de sa lampe.
Puis chaque dimanche elle se distrayait de cette vie laborieuse par une franche et bonne journée de plaisirs partagés avec un voisin jeune, gai, insouciant, amoureux comme elle... (Rodolphe n'avait alors aucune raison de croire à la vertu de la grisette.)
Le lundi elle reprenait ses travaux en songeant aux plaisirs passés et aux plaisirs à venir. Rodolphe sentit alors la poésie de ces refrains vulgaires sur Lisette et sa chambrette, sur ces folles amours qui nichent gaiement dans quelques mansardes; car cette poésie qui embellit tout, qui d'un taudis de pauvres gens fait un joyeux nid d'amoureux, c'est la riante, fraîche et verte jeunesse... et personne mieux que Rigolette ne pouvait représenter cette adorable divinité.
Rodolphe en était là de ses réflexions, lorsque, regardant machinalement la porte, il y aperçut un énorme verrou...
Un verrou qui n'eût pas déparé la porte d'une prison.
Ce verrou le fit réfléchir...
Il pouvait avoir deux significations, deux usages bien distincts:
Fermer la porte aux amoureux...
Fermer la porte sur les amoureux...
L'un de ces usages ruinait radicalement les assertions de Mme Pipelet.
L'autre les confirmait.
Rodolphe en était là de ses interprétations, lorsque Rigolette, tournant la tête, l'aperçut, et, sans changer d'attitude, lui dit:
—Tiens, voisin, vous étiez donc là?
III
Voisin et voisine
Le brodequin lacé, la jolie jambe disparut sous les amples plis de la robe raisin de Corinthe, et Rigolette reprit:
—Ah! vous étiez là, monsieur le sournois?...
—J'étais là... admirant en silence.
—Et qu'admiriez-vous, mon voisin?
—Cette gentille petite chambre... car vous êtes logée comme une reine, ma voisine...
—Dame! voyez-vous, c'est mon luxe; je ne sors jamais, c'est bien le moins que je me plaise chez moi...
—Mais je n'en reviens pas, quels jolis rideaux!... et cette commode aussi belle que l'acajou... Vous avez dû dépenser furieusement d'argent ici?
—Ne m'en parlez pas!... J'avais à moi quatre cent vingt-cinq francs en sortant de prison... presque tout y a passé...
—En sortant de prison! Vous?...
—Oui... c'est toute une histoire! Vous pensez bien; n'est-ce pas, que je n'étais pas en prison pour avoir fait mal!
—Sans doute... mais comment?
—Après le choléra, je me suis trouvée toute seule au monde. J'avais alors, je crois, dix ans...
—Mais, jusque-là, qui avait pris soin de vous?
—Oh! de bien braves gens!... mais ils sont morts du choléra... (Ici, les grands yeux noirs de Rigolette devinrent humides.) On a vendu le peu qu'ils possédaient pour payer quelques petites dettes, et je suis restée sans personne qui voulût me recueillir; ne sachant comment faire, je suis allée à un corps de garde qui était en face de notre maison, et j'ai dit au factionnaire: «Monsieur le soldat, mes parents sont morts, je ne sais où aller; qu'est-ce qu'il faut que je fasse?» Là-dessus l'officier est venu; il m'a fait conduire chez le commissaire, qui m'a fait mettre en prison comme vagabonde, et j'en suis sortie à seize ans.
—Mais vos parents?
—Je ne sais pas qui était mon père, j'avais six ans quand j'ai perdu ma mère, qui m'avait retirée des Enfants-Trouvés, où elle avait été forcée de me mettre d'abord. Les braves gens dont je vous ai parlé demeuraient dans notre maison; ils n'avaient pas d'enfants: me voyant orpheline ils m'ont prise avec eux.
—Et quel était leur état, leur position?
—Papa Crétu, je l'appelais comme ça, était peintre en bâtiment et sa femme bordeuse...
—Étaient-ce au moins des ouvriers aisés?
—Comme dans tous les ménages: quand je dis ménages, ils n'étaient pas mariés, mais ils s'appelaient mari et femme. Il y avait des hauts et des bas; aujourd'hui dans l'abondance, si le travail donnait; demain dans la gêne, s'il ne donnait pas; mais ça n'empêchait pas l'homme et la femme d'être contents de tout et toujours gais (à ce souvenir la physionomie de Rigolette redevint sereine). Il n'y avait pas dans le quartier un ménage pareil; toujours en train, toujours chantant; avec ça bons comme il n'est pas possible: ce qui était à eux était aux autres. Maman Crétu était une grosse réjouie de trente ans, propre comme un sou, vive comme une anguille, joyeuse comme un pinson. Son mari était un autre Roger-Bontemps; il avait un grand nez, une grande bouche, toujours un bonnet de papier sur la tête, et une figure si drôle, mais si drôle, qu'on ne pouvait le regarder sans rire. Une fois revenu à la maison, après l'ouvrage, il ne faisait que chanter, grimacer, gambader comme un enfant, il me faisait danser, sauter sur ses genoux; il jouait avec moi comme s'il avait été de mon âge; et sa femme me gâtait que c'était une bénédiction! Tous deux ne me demandaient qu'une chose, d'être de bonne humeur; et ce n'était pas ça, Dieu merci! qui me manquait. Aussi ils m'ont baptisée Rigolette et le nom m'en est resté. Quant à la gaieté, ils me donnaient l'exemple; jamais je ne les ai vus tristes. S'ils se faisaient des reproches, c'était la femme qui disait à son mari: «Tiens, Crétu, c'est bête, mais tu me fais trop rire!» Ou bien c'était lui qui disait à sa femme: «Tiens, tais-toi, Ramonette (je ne sais pas pourquoi il l'appelait Ramonette), tais-toi, tu me fais mal, tu es trop drôle!...» Et moi je riais de les voir rire... Voilà comme j'ai été élevée, et comme ils m'ont formé le caractère... J'espère que j'ai profité!
—À merveille, ma voisine! Ainsi entre eux jamais de disputes?
—Jamais, au grand jamais!... Le dimanche, le lundi, quelquefois le mardi, ils faisaient, comme ils disaient, la noce, et ils m'emmenaient toujours avec eux. Papa Crétu était très-bon ouvrier, quand il voulait travailler, il gagnait ce qu'il lui plaisait; sa femme aussi. Dès qu'ils avaient de quoi faire le dimanche et le lundi, et vivre au courant tant bien que mal, ils étaient contents. Après ça, fallait-il chômer, ils étaient contents tout de même... Je me rappelle que, quand nous n'avions que du pain et de l'eau, papa Crétu prenait dans sa bibliothèque...
—Il avait une bibliothèque?
—Il appelait ainsi un petit casier où il mettait tous les recueils de chansons nouvelles... Il les achetait et il les savait toutes. Quand il n'y avait donc que du pain à la maison, il prenait dans sa bibliothèque un vieux livre de cuisine, et il nous disait: «Voyons, qu'est-ce que nous allons manger aujourd'hui? Ceci? Cela?...» et il nous lisait le titre d'une foule de bonnes choses. Chacun choisissait son plat; papa Crétu prenait une casserole vide, et, avec des mines et des plaisanteries les plus drôles du monde, il avait l'air de mettre dans la casserole tout ce qu'il fallait pour composer un bon ragoût; et puis il faisait semblant de verser ça dans un plat vide aussi, qu'il posait sur la table, toujours avec des grimaces à nous tenir les côtes; il reprenait ensuite son livre, et pendant qu'il nous lisait, par exemple, le récit d'une bonne fricassée de poulet que nous avions choisie, et qui nous faisait venir l'eau à la bouche... nous mangions notre pain... avec sa lecture, en riant comme des fous.
—Et ce joyeux ménage avait des dettes?
—Jamais! Tant qu'il y avait de l'argent, on noçait; quand il n'y en avait pas, on dînait en détrempe, comme disait papa Crétu à cause de son état.
—Et à l'avenir, il n'y songeait pas?
—Ah bien, oui! L'avenir, pour nous, c'était le dimanche et le lundi. L'été, nous les passions aux barrières; l'hiver, dans le faubourg.
—Puisque ces bonnes gens se convenaient si bien, puisqu'ils faisaient si fréquemment la noce, pourquoi ne se mariaient-ils pas?
—Un de leurs amis leur a demandé ça une fois devant moi.
—Eh bien?
—Ils ont répondu: «Si nous avons un jour des enfants, à la bonne heure! mais, pour nous deux, nous nous trouvons bien comme ça... À quoi bon nous forcer à faire ce que nous faisons de bon cœur? Ça serait des frais et nous n'avons pas d'argent de trop.» Mais, voyez un peu, reprit Rigolette, comme je bavarde. C'est qu'aussi, une fois que je suis sur le compte de ces braves gens, qui ont été si bons pour moi, je ne peux pas m'empêcher d'en parler longuement. Tenez, mon voisin, soyez assez gentil pour prendre mon châle sur le lit et pour me l'attacher là, sous le col de ma chemisette, avec cette grosse épingle, et nous allons descendre, car il nous faut le temps de choisir au Temple ce que vous voulez acheter pour ces pauvres Morel.
Rodolphe s'empressa d'obéir aux ordres de Rigolette; il prit sur le lit un grand châle tartan de couleur brune, à larges raies ponceau, et le posa soigneusement sur les charmantes épaules de Rigolette.
—Maintenant, mon voisin, relevez un peu mon col, pincez bien la robe et le châle ensemble, enfoncez l'épingle, et surtout prenez garde de me piquer.
Pour exécuter ces nouveaux commandements, il fallut que Rodolphe touchât presque ce cou d'ivoire, où se dessinait, si noire et si nette, l'attache des beaux cheveux d'ébène de Rigolette.
Le jour était bas, Rodolphe s'approcha... très-près... trop près sans doute, car la grisette jeta un petit cri effarouché.
Nous ne saurions dire la cause de ce petit cri.
Était-ce la pointe de l'épingle? Était-ce la bouche de Rodolphe qui avait effleuré ce cou blanc, frais et poli? Toujours est-il que Rigolette se retourna vivement et s'écria d'un air moitié riant, moitié triste, qui fit presque regretter à Rodolphe l'innocente liberté qu'il avait prise:
—Mon voisin, je ne vous prierai plus jamais d'attacher mon châle.
—Pardon, ma voisine... je suis si maladroit!
—Au contraire, monsieur, et c'est ce dont je me plains... Voyons, votre bras; mais soyez sage, ou nous nous fâcherons!
—Vrai, ma voisine, ce n'est pas faute... Votre joli cou était si blanc, que j'ai eu comme un éblouissement... Malgré moi ma tête s'est baissée... et...
—Bien, bien! À l'avenir j'aurai soin de ne plus vous donner de ces éblouissements-là, dit Rigolette en le menaçant du doigt; puis elle ferma sa porte. Tenez, mon voisin, prenez ma clef; elle est si grosse, qu'elle crèverait ma poche... C'est un vrai pistolet.
Et de rire.
Rodolphe se chargea (c'est le mot) d'une énorme clef qui aurait pu glorieusement figurer sur un de ces plats allégoriques que les vaincus viennent humblement offrir aux vainqueurs d'une ville.
Quoique Rodolphe se crût assez changé par les années pour ne pas être reconnu par Polidori, avant de passer devant la porte du charlatan, il releva le collet de son paletot.
—Mon voisin, n'oubliez pas de prévenir M. Pipelet que l'on va apporter des effets qu'il faudra monter dans votre chambre, dit Rigolette.
—Vous avez raison ma voisine; nous allons entrer un moment dans la loge du portier.
M. Pipelet, son éternel chapeau tromblon sur la tête, était, comme toujours, vêtu de son habit vert et gravement assis devant une table couverte de morceaux de cuir et de débris de chaussures de toutes sortes; il s'occupait alors de ressemeler une botte, avec le sérieux de la conscience qu'il mettait à toutes choses. Anastasie était absente de la loge.
—Eh bien! monsieur Pipelet, lui dit Rigolette, j'espère que voilà du nouveau! Grâce à mon voisin les pauvres Morel sont hors de peine... Quand on pense qu'on allait conduire le pauvre ouvrier en prison! Oh! ces gardes du commerce sont de vrais sans-cœur!
—Et des sans-mœurs, mademoiselle, ajouta M. Pipelet d'un ton courroucé en gesticulant, avec une botte en réparation dans laquelle il avait introduit sa main et son bras gauches. Non, je ne crains pas de le répéter à la face du ciel et des hommes, ce sont de grands sans-mœurs. Ils ont profité des ténèbres de l'escalier pour oser porter leurs gestes indécents jusque sur la taille de mon épouse! En entendant les cris de sa pudeur offensée, malgré moi j'ai cédé à la vivacité de mon caractère. Je ne le cache pas, mon premier mouvement a été de rester immobile et de devenir pourpre de honte, en songeant aux odieux attentats dont Anastasie venait d'être victime... comme me le prouvait l'égarement de sa raison, puisque, dans son délire, elle avait jeté son poêlon de faïence du haut en bas de l'escalier. À cet instant, ces affreux débauchés ont passé devant ma loge...
—Vous les avez poursuivis, j'espère, monsieur Pipelet? dit Rigolette, qui avait assez de peine à conserver son sérieux.
—J'y songeais, répondit M. Pipelet avec un profond soupir, lorsque j'ai réfléchi qu'il me faudrait affronter leurs regards, peut-être même leurs propos licencieux, cela m'a révolté, m'a mis hors de moi. Je ne suis pas plus méchant qu'un autre, mais quand ces éhontés ont passé devant la loge, mon sang n'a fait qu'un tour, et je n'ai pu m'empêcher de mettre brusquement ma main devant mes yeux, pour me dérober la vue de ces luxurieux malfaiteurs!!! Mais cela ne m'étonna pas, il devait m'arriver quelque chose de malheureux aujourd'hui, j'avais rêvé de ce monstre de Cabrion!
Rigolette sourit, et le bruit des soupirs de M. Pipelet se confondit avec les coups de marteau qu'il appliquait sur la semelle de sa vieille botte.
D'après les réflexions d'Alfred, il résultait qu'Anastasie s'était outrageusement vantée, imitant à sa manière le coquet manège de ces femmes qui, pour raviver le feu de leurs maris ou de leurs amants, se disent incessamment et dangereusement courtisées.
—Mon voisin, dit tout bas Rigolette à Rodolphe, laissez croire à ce pauvre M. Pipelet qu'on a agacé sa femme: intérieurement ça le flatte.
Ne voulant pas, en effet, détruire l'illusion dont se berçait M. Pipelet, Rodolphe lui dit:
—Vous avez sagement pris le parti des sages, mon cher monsieur Pipelet, celui du mépris. D'ailleurs, la vertu de Mme Pipelet est au-dessus de toute atteinte.
—Sa vertu, monsieur... sa vertu! Et Alfred recommença de gesticuler avec sa botte au bras, j'en porterais ma tête sur l'échafaud! La gloire du grand Napoléon... et la vertu d'Anastasie... j'en peux répondre comme de mon propre honneur, monsieur!
—Et vous avez raison, monsieur Pipelet. Mais oubliez ces misérables recors; veuillez, je vous prie, me rendre un service.
—L'homme est né pour s'entraider, répliqua M. Pipelet d'un ton sentencieux et mélancolique; à plus forte raison, lorsqu'il est question d'un aussi bon locataire que monsieur.
—Il s'agirait de faire monter chez moi différents objets qu'on apportera tout à l'heure. Ils sont destinés aux Morel.
—Soyez tranquille, monsieur, je surveillerai cela.
—Puis, reprit tristement Rodolphe, il faudrait demander un prêtre pour veiller la petite fille qu'ils ont perdue cette nuit, aller déclarer son décès et, en même temps, commander un service et un convoi décents. Voici de l'argent... Ne ménagez rien: le bienfaiteur de Morel, dont je ne suis que l'agent, veut que tout soit fait pour le mieux.
—Fiez-vous-en à moi, monsieur, Anastasie est allée acheter notre dîner; dès qu'elle rentrera, je lui ferai garder la loge et je m'occuperai de vos commissions.
À ce moment, un homme si complètement embossé dans son manteau, comme disent les Espagnols, qu'on apercevait à peine ses yeux, s'informa, sans trop s'approcher de la loge, et restant le plus possible dans l'ombre, si Mme Burette, marchande d'objets d'occasion, était chez elle.
—Venez-vous de Saint-Denis? lui demanda M. Pipelet d'un air d'intelligence.
—Oui, en une heure un quart.
—C'est bien cela, alors montez.
L'homme au manteau disparut rapidement dans l'escalier.
—Qu'est-ce que cela signifie? dit Rodolphe à M. Pipelet.
—Il se manigance quelque chose chez la mère Burette... c'est des allées, des venues continuelles. Elle m'a dit ce matin: «Vous demanderez à toutes les personnes qui viendront pour moi: «Venez-vous de Saint-Denis?» Celles qui répondront: «Oui, en une heure un quart», vous les laisserez monter... mais pas d'autres.»
—C'est un véritable mot d'ordre! dit Rodolphe assez intrigué.
—Justement, monsieur. Aussi me suis-je dit à part moi: il se manigance quelque chose chez la mère Burette. Sans compter que Tortillard, un mauvais garnement, un petit boiteux, qui est employé chez M. César Bradamanti, est rentré cette nuit à deux heures, avec une vieille femme borgne qu'on appelle la Chouette. Celle-ci est restée jusqu'à quatre heures du matin chez la mère Burette, pendant qu'un fiacre l'attendait à la porte. D'où venait cette femme borgne? Que venait faire cette femme borgne à une heure aussi indue? Telles sont les questions que je me suis posées sans pouvoir y répondre, ajouta gravement M. Pipelet.
—Et cette femme que vous appelez la Chouette est repartie à quatre heures du matin en fiacre? demanda Rodolphe.
—Oui, monsieur; et elle va sans doute revenir: car la mère Burette m'a dit que la consigne ne regardait pas la borgnesse.
Rodolphe pensa, non sans raison, que la Chouette machinait quelque nouveau méfait; mais, hélas! il était loin de songer à quel point cette nouvelle trame l'intéressait.
—C'est donc bien convenu, mon cher monsieur Pipelet; n'oubliez pas tout ce que je vous ai recommandé pour les Morel, et priez aussi votre femme de leur faire apporter un bon repas de chez le meilleur traiteur du voisinage.
—Soyez tranquille, dit M. Pipelet; aussitôt que mon épouse sera de retour, j'irai à la mairie, à l'église et chez le traiteur... À l'église pour le mort... chez le traiteur pour les vivants..., ajouta philosophiquement et poétiquement M. Pipelet. C'est comme fait, monsieur... c'est comme fait.
À la porte de l'allée, Rodolphe et Rigolette se trouvèrent face à face avec Anastasie, qui revenait du marché, rapportant un lourd panier de provisions.
—À la bonne heure! s'écria la portière en regardant le voisin et la voisine d'un air narquois et significatif; vous voilà déjà bras dessus bras dessous... Ça va!... Chaud!... Chaud!... Tiens... faut bien que jeunesse se passe!... à jolie fille beau garçon... vive l'amour! Et alllllez donc!
Et la vieille disparut dans les profondeurs de l'allée en criant:
—Alfred! ne geins pas, vieux chéri... voilà ta Stasie qui t'apporte du nanan, gros friand!
Rodolphe, offrant son bras à Rigolette, sortit avec elle de la maison de la rue du Temple.
IV
Le budget de Rigolette
À la neige de la nuit avait succédé un vent très-froid; le pavé de la rue, ordinairement fangeux, était presque sec. Rigolette et Rodolphe se dirigèrent vers l'immense et singulier bazar que l'on nomme le Temple. La jeune fille s'appuyait sans façon au bras de son cavalier, aussi peu gênée avec lui que s'ils eussent été liés par une longue intimité.
—Est-elle drôle, cette Mme Pipelet, avec ses remarques! dit la grisette à Rodolphe.
—Ma foi, ma voisine, je trouve qu'elle a raison.
—En quoi, mon voisin?
—Elle a dit: «Il faut que jeunesse se passe... vive l'amour! Et allez donc!»
—Eh bien?
—C'est justement ma manière de voir...
—Comment?
—Je voudrais passer ma jeunesse avec vous... pouvoir crier: «Vive l'amour!» et aller où vous voudriez me conduire.
—Je le crois bien... vous n'êtes pas difficile!
—Où serait le mal?... nous sommes voisins.
—Si nous n'étions pas voisins, je ne sortirais pas avec vous comme ça...
—Vous me dites donc d'espérer?
—D'espérer quoi?
—Que vous m'aimerez.
—Je vous aime déjà.
—Vraiment?
—C'est tout simple, vous êtes bon, vous êtes gai. Quoique pauvre vous-même, vous faites ce que vous pouvez pour ces pauvres Morel, en intéressant des gens riches à leur malheur; vous avez une figure qui me revient beaucoup, une jolie tournure, ce qui est toujours agréable et flatteur pour moi, qui vous donne le bras et qui vous le donnerai souvent. Voilà, je crois, assez de raisons pour que je vous aime.
Puis, s'interrompant pour rire aux éclats, Rigolette s'écria:
—Regardez donc... regardez donc cette grosse femme avec ses vieux souliers fourrés; on dirait qu'elle est traînée par deux chats sans queue.
Et de rire encore.
—Je préfère vous regarder, ma voisine; je suis si heureux de penser que vous m'aimez déjà.
—Je vous le dis parce que ça est... Vous ne me plairiez pas, je vous le dirais tout de même... Je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais trompé personne, ni été coquette. Quand on me plaît, je le dis tout de suite...
Puis, s'interrompant encore pour s'arrêter devant une boutique, la grisette s'écria:
—Oh! voyez donc la jolie pendule et les deux beaux vases! J'avais pourtant déjà trois livres dix sous d'économie dans ma tirelire pour en acheter de pareils! En cinq ou six ans j'aurais pu y atteindre.
—Des économies, ma voisine! Et vous gagnez?...
—Au moins trente sous par jour, quelquefois quarante; mais je ne compte jamais que sur trente, c'est plus prudent, et je règle mes dépenses là-dessus, dit Rigolette d'un air aussi important que s'il se fût agi de l'équilibre financier d'un budget formidable.
—Mais avec trente sous par jour, comment pouvez-vous vivre?
—Le compte n'est pas long... Voulez-vous que je vous le fasse, mon voisin? Vous m'avez l'air d'un dépensier, ça vous servira d'exemple.
—Voyons, ma voisine.
—Mes trente sous par jour me font quarante-cinq francs par mois, n'est-ce pas?
—Oui.
—Là-dessus j'ai douze francs de loyer et vingt-trois francs de nourriture.
—Vingt-trois francs de nourriture!...
—Mon Dieu, oui, tout autant! Avouez que pour une mauviette comme moi... c'est énorme... par exemple, je ne me refuse rien.
—Voyez-vous la petite gourmande...
—Ah! mais aussi là-dedans je compte la nourriture de mes oiseaux...
—Il est certain que si vous vivez trois là-dessus, c'est moins exorbitant. Mais voyons le détail par jour... toujours pour mon instruction.
—Écoutez bien; une livre de pain, c'est quatre sous; deux sous de lait, ça fait six; quatre sous de légumes l'hiver, ou de fruits et de salade dans l'été; j'adore la salade, parce que c'est, comme les légumes, propre à arranger, ça ne salit pas les mains; voilà donc déjà dix sous; trois sous de beurre ou d'huile et de vinaigre pour assaisonnement, treize! Une voie[36] de belle eau claire, oh! ça c'est mon luxe, ça me fait mes quinze sous, s'il vous plaît... Ajoutez-y par semaine deux ou trois sous de chènevis et de mouron pour régaler mes oiseaux, qui mangent ordinairement un peu de mie de pain et de lait, c'est vingt-deux à vingt-trois francs par mois, ni plus ni moins.
—Et vous ne mangez jamais de viande?
—Ah! bien oui... de la viande!... elle coûte des dix et douze sous la livre; est-ce qu'on y peut songer? Et puis ça sent la cuisine, le pot-au-feu; au lieu que du lait, des légumes, des fruits, c'est tout de suite prêt. Tenez, un plat que j'adore, qui n'est pas embarrassant, et que je fais dans la perfection...
—Voyons le plat...
—Je mets de belles pommes de terre jaunes dans le four de mon poêle; quand elles sont cuites, je les écrase avec un peu de beurre et de lait... une pincée de sel... c'est un manger des dieux... Si vous êtes gentil, je vous en ferai goûter...
—Arrangé par vos jolies mains, ça doit être excellent. Mais, voyons, comptons, ma voisine... Nous avons déjà vingt-trois francs de nourriture, douze francs de loyer, c'est trente-cinq francs par mois...
—Pour aller à quarante-cinq ou cinquante francs que je gagne, il me reste dix ou quinze francs pour mon bois ou mon huile pendant l'hiver, pour mon entretien et mon blanchissage... c'est-à-dire pour mon savon; car, excepté mes draps, je me blanchis moi-même... c'est encore mon luxe... une blanchisseuse de fin me coûterait les yeux de la tête... tandis que je repasse très-bien, et je me tire d'affaire... Pendant les cinq mois d'hiver, je brûle une voie[37] et demie de bois... et je dépense pour quatre ou cinq sous d'huile par jour pour ma lampe... ça me fait environ quatre-vingts francs par an pour mon chauffage et mon éclairage.
—De sorte que c'est au plus s'il vous reste cent francs pour votre entretien.
—Oui, et c'est là-dessus que j'avais économisé mes trois francs dix sous.
—Mais vos robes, vos chaussures, ce joli bonnet?
—Mes bonnets, je n'en mets que quand je sors, et ça ne me ruine pas, car je les monte moi-même; chez moi je me contente de mes cheveux... Quant à mes robes, à mes bottines... est-ce que le Temple n'est pas là?
—Ah! oui... ce bienheureux Temple... Eh bien! vous trouvez là...
—Des robes excellentes et très-jolies. Figurez-vous que les grandes dames ont l'habitude de donner leurs vieilles robes à leurs femmes de chambre. Quand je dis vieilles... c'est-à-dire qu'elles les ont portées un mois ou deux en voiture... et les femmes de chambre vont les vendre au Temple... pour presque rien... Ainsi, tenez, j'ai là une robe de très-beau mérinos raisin de Corinthe que j'ai eue pour quinze francs; elle en avait peut-être coûté soixante, elle avait été à peine portée, je l'ai arrangée à ma taille... et j'espère qu'elle me fait honneur.
—C'est vous qui lui faites honneur, ma voisine... Mais, avec la ressource du Temple, je commence à comprendre que vous puissiez suffire à votre entretien avec cent francs par an.
—N'est-ce pas? On a là des robes d'été charmantes pour cinq ou six francs, des brodequins comme ceux que je porte, presque neufs, pour deux ou trois francs. Tenez, ne dirait-on pas qu'ils ont été faits pour moi? dit Rigolette, qui s'arrêta et montra le bout de son joli pied, véritablement très-bien chaussé.
—Le pied est charmant, c'est vrai; mais vous devez difficilement lui trouver des chaussures... Après ça vous me direz sans doute qu'on vend au Temple des souliers d'enfants...
—Vous êtes un flatteur, mon voisin; mais avouez qu'une petite fille toute seule, et bien rangée, peut vivre avec trente sous par jour! Il faut dire aussi que les quatre cent cinquante francs que j'ai emportés de la prison m'ont joliment aidée pour m'établir... Une fois qu'on m'a vue dans mes meubles, ça a inspiré de la confiance, et on m'a donné de l'ouvrage chez moi; mais il a fallu attendre longtemps avant d'en trouver; heureusement j'avais gardé de quoi vivre trois mois sans compter sur mon travail.
—Avec votre petit air étourdi, savez-vous que vous avez beaucoup d'ordre et de raison, ma voisine?
—Dame! quand on est toute seule au monde et qu'on ne veut avoir d'obligation à personne, faut bien s'arranger et faire son nid, comme on dit.
—Et votre nid est charmant.
—N'est-ce pas? Car enfin je ne me refuse rien; j'ai même un loyer au-dessus de mon état; j'ai des oiseaux; l'été, toujours au moins deux pots de fleurs sur ma cheminée, sans compter les caisses de ma fenêtre et celle de ma cage; et, pourtant, comme je vous le disais, j'avais déjà trois francs dix sous dans ma tirelire, afin de pouvoir un jour parvenir à une garniture de cheminée.
—Et que sont devenues ces économies?
—Mon Dieu, dans les derniers temps, j'ai vu ces pauvres Morel si malheureux, si malheureux, que j'ai dit: il n'y a pas de bon sens d'avoir trois bêtes de pièces de vingt sous à paresser dans une tirelire, quand d'honnêtes gens meurent de faim à côté de vous!... Alors j'ai prêté mes trois francs aux Morel. Quand je dis prêté... c'était pour ne pas les humilier, car je les leur aurais donnés de bon cœur.
—Vous entendez bien, ma voisine, que, puisque les voilà à leur aise, ils vous les rembourseront.
—C'est vrai, ça ne sera pas de refus... ça sera toujours un commencement pour acheter une garniture de cheminée... C'est mon rêve!
—Et puis, enfin, il faut toujours songer un peu à l'avenir.
—À l'avenir?
—Si vous tombiez malade, par exemple...
—Moi... malade?
Et Rigolette de rire aux éclats.
De rire si fort qu'un gros homme qui marchait devant elle, portant un chien sous son bras, se retourna tout interloqué, croyant qu'il s'agissait de lui.
Rigolette, sans discontinuer de rire, lui fit une demi-révérence accompagnée d'une petite mine si espiègle que Rodolphe ne put s'empêcher de partager l'hilarité de sa compagne.
Le gros homme continua son chemin en grommelant.
—Êtes-vous folle!... allez, ma voisine! dit Rodolphe en reprenant son sérieux.
—C'est votre faute aussi...
—Ma faute?
—Oui, vous me dites des bêtises...
—Parce que je vous dis que vous pourriez tomber malade?
—Malade, moi?
Et de rire encore.
—Pourquoi pas?
—Est-ce que j'ai l'air de ça?
—Jamais je n'ai vu figure plus rose et plus fraîche.
—Eh bien! alors... pourquoi voulez-vous que je tombe malade?
—Comment?
—À dix-huit ans, avec la vie que je mène... est-ce que c'est possible? Je me lève à cinq heures, hiver comme été; je me couche à dix ou onze; je mange à ma faim, qui n'est pas grande, c'est vrai; je ne souffre pas du froid, je travaille toute la journée, je chante comme une alouette, je dors comme une marmotte, j'ai le cœur libre, joyeux, content; je suis sûre de ne jamais manquer d'ouvrage, à propos de quoi voulez-vous que je sois malade?... ce serait par trop drôle aussi...
Et de rire encore.
Rodolphe, frappé de cette aveugle et bienheureuse confiance dans l'avenir, se reprocha d'avoir risqué de l'ébranler... Il songeait avec une sorte d'effroi qu'une maladie d'un mois pouvait ruiner cette riante et paisible existence.
Cette foi profonde de Rigolette dans son courage et dans ses dix-huit ans... ses seuls biens... semblait à Rodolphe respectable et sainte...
De la part de la jeune fille..., ce n'était plus de l'insouciance, de l'imprévoyance; c'était une créance instinctive à la commisération et à la justice divines, qui ne pouvaient abandonner une créature laborieuse et bonne, une pauvre fille dont le seul tort était de compter sur la jeunesse et sur la santé qu'elle tenait de Dieu...
Au printemps, quand d'une aile agile les oiseaux du ciel, joyeux et chantants, effleurent les luzernes roses, ou fendent l'air tiède et azuré, s'inquiètent-ils du sombre hiver?
—Ainsi, dit Rodolphe à la grisette, vous n'ambitionnez rien?
—Rien...
—Absolument rien?...
—Non... C'est-à-dire, entendons-nous, ma garniture de cheminée... et je l'aurai... je ne sais pas quand... mais j'ai mis dans ma tête de l'avoir, et ce sera; je prendrai plutôt sur mes nuits...
—Et sauf cette garniture?...
—Je n'ambitionne rien... seulement depuis aujourd'hui.
—Pourquoi cela?
—Parce qu'avant-hier encore j'ambitionnais un voisin qui me plût... afin de faire avec lui, comme j'ai toujours fait, bon ménage... afin de lui rendre de petits services pour qu'il m'en rende à son tour.
—C'est déjà convenu, ma voisine; vous soignerez mon linge, et je cirerai votre chambre... sans compter que vous m'éveillerez de bonne heure, en frappant à ma cloison.
—Et vous croyez que ce sera tout?
—Qu'y a-t-il encore?
—Ah bien! vous n'êtes pas au bout. Est-ce qu'il ne faudra pas que le dimanche vous me meniez promener aux barrières ou sur les boulevards? Je n'ai que ce jour-là de récréation...
—C'est ça, l'été nous irons à la campagne.
—Non, je déteste la campagne; je n'aime que Paris. Pourtant, dans le temps, par complaisance, j'ai fait quelques parties à Saint-Germain avec une de mes camarades de prison, qu'on appelait la Goualeuse, parce qu'elle chantait toujours; une bien bonne petite fille!
—Et qu'est-elle devenue?
—Je ne sais pas; elle dépensait son argent de prison sans avoir l'air de s'amuser beaucoup; elle était toujours triste, mais douce et charitable... Quand nous sortions ensemble, je n'avais pas encore d'ouvrage; quand j'en ai eu, je n'ai pas bougé de chez moi; je lui ai donné mon adresse, elle n'est pas venue me voir; sans doute elle est occupée de son côté... C'est pour vous dire, mon voisin, que j'aimais Paris plus que tout. Aussi, quand vous le pourrez, le dimanche, vous me mènerez dîner chez le traiteur, quelquefois au spectacle... sinon, si vous n'avez pas d'argent, vous me mènerez voir les boutiques dans les beaux passages, ça m'amuse presque autant. Mais soyez tranquille, dans nos petites parties fines, je vous ferai honneur... Vous verrez comme je serai gentille avec ma jolie robe de levantine gros bleu, que je ne mets que le dimanche! Elle me va comme un amour; j'ai avec ça un petit bonnet garni de dentelles, avec des nœuds orange, qui ne font pas trop mal sur mes cheveux noirs, des bottines de satin turc que j'ai fait faire pour moi... un charmant châle de bourre de soie façon cachemire. Allez, allez, mon voisin, on se retournera plus d'une fois pour nous voir passer. Les hommes diront: «Mais c'est qu'elle est gentille, cette petite, parole d'honneur!» Et les femmes diront de leur côté: «Mais c'est qu'il a une très-jolie tournure, ce grand jeune homme mince... son air est très-distingué... et ses petites moustaches brimes lui vont très-bien...» Et je serai de l'avis de ces dames, car j'adore les moustaches... Malheureusement M. Germain n'en portait pas à cause de son bureau. M. Cabrion en avait, mais elles étaient rouges comme sa grande barbe, et je n'aime pas les grandes barbes; et puis il faisait par trop le gamin dans les rues, et tourmentait trop ce pauvre M. Pipelet. Par exemple, M. Giraudeau (mon voisin d'avant M. Cabrion) avait une très-bonne tenue, mais il était louche. Dans les commencements, ça me gênait beaucoup, parce qu'il avait toujours l'air de regarder quelqu'un à côté de moi, et, sans y penser, je me retournais pour voir qui.