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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 63: VIII
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

Et de rire.

Rodolphe écoutait ce babil avec curiosité; il se demandait pour la troisième ou quatrième fois ce qu'il devait penser de la vertu de Rigolette.

Tantôt la liberté même des paroles de la grisette et le souvenir du gros verrou lui faisaient presque croire qu'elle aimait ses voisins en frères, en camarades, et que Mme Pipelet l'avait calomniée; tantôt il souriait de ses velléités de crédulité, en songeant qu'il était peu probable qu'une fille aussi jeune, aussi abandonnée, eût échappé aux séductions de MM. Giraudeau, Cabrion et Germain. Pourtant, la franchise, l'originale familiarité de Rigolette éveillaient en lui de nouveaux doutes.

—Vous me charmez, ma voisine, en disposant ainsi de mes dimanches, reprit gaiement Rodolphe; soyez tranquille, nous ferons de fameuses parties.

—Un instant, monsieur le dépensier, c'est moi qui tiendrai la bourse, je vous en préviens. L'été, nous pourrons dîner très-bien... mais très-bien!... pour trois francs, à la Chartreuse ou à l'Ermitage Montmartre, une demi-douzaine de contredanses ou de valses par là-dessus, et quelques courses sur les chevaux de bois... j'adore monter à cheval... ça vous fera vos cent sous, pas un liard de plus... Valsez-vous?

—Très-bien.

—À la bonne heure! M. Cabrion me marchait toujours sur les pieds, et puis, par farce, il jetait des pois fulminants par terre, ça fait qu'on n'a plus voulu de nous à la Chartreuse.

Et de rire.

—Soyez tranquille, je vous réponds de ma réserve à l'égard des pois fulminants; mais l'hiver, que ferons-nous?

—L'hiver, comme on a moins faim, nous dînerons parfaitement pour quarante sous, et il nous restera trois francs pour le spectacle, car je ne veux pas que vous dépassiez vos cent sous: c'est déjà bien assez cher; mais tout seul vous dépenseriez au moins ça à l'estaminet, au billard, avec de mauvais sujets qui sentent la pipe comme des horreurs. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux passer gaiement la journée avec une petite amie bien bonne enfant, bien rieuse, qui trouvera encore le temps de vous économiser quelques dépenses en vous ourlant vos cravates, en soignant votre ménage?

—Mais c'est un gain tout clair, ma voisine. Seulement, si mes amis me rencontrent avec ma gentille petite amie sous le bras?

—Eh bien! ils diront: «Il n'est pas malheureux, ce diable de Rodolphe!»

—Vous savez mon nom?

—Quand j'ai appris que la chambre voisine était déjà louée, j'ai demandé à qui.

—Et mes amis diront: «Il est très-heureux, ce Rodolphe!...» Et ils m'envieront.

—Tant mieux!

—Ils me croiront heureux.

—Tant mieux!... tant mieux!...

—Et si je ne le suis pas autant que je le paraîtrai?

—Qu'est-ce que ça vous fait, pourvu qu'on le croie?... Aux hommes, il ne leur en faut pas davantage.

—Mais votre réputation?

Rigolette partit d'un éclat de rire.

—La réputation d'une grisette! Est-ce qu'on croit à ces météores-là? reprit-elle. Si j'avais père ou mère, frère ou sœur, je tiendrais pour eux au qu'en-dira-t-on... Je suis toute seule, ça me regarde...

—Mais, moi, je serai très-malheureux.

—De quoi?

—De passer pour être heureux, tandis qu'au contraire je vous aimerai... à peu près comme vous dîniez chez le papa Crétu... en mangeant votre pain sec à la lecture d'un livre de cuisine.

—Bah! bah! vous vous y ferez: je serai pour vous si douce, si reconnaissante, si peu gênante, que vous vous direz: «Après tout, autant faire mon dimanche avec elle qu'avec un camarade...» Si vous êtes libre le soir dans la semaine, et que ça ne vous ennuie pas, vous viendrez passer la soirée avec moi, vous profiterez de mon feu et de ma lampe; vous louerez des romans, vous me ferez la lecture. Autant ça que d'aller perdre votre argent au billard; sinon, si vous êtes occupé tard chez votre patron, ou que vous aimiez mieux aller au café, vous me direz bonsoir en rentrant, si je veille encore. Si je suis couchée, le lendemain matin je vous dirai bonjour à travers votre cloison pour vous éveiller... Tenez, M. Germain, mon dernier voisin, passait toutes ses soirées comme ça avec moi; il ne s'en plaignait pas!... Il m'a lu tout Walter Scott... C'est ça qui était amusant! Quelquefois, le dimanche, quand il faisait mauvais, au lieu d'aller au spectacle et de sortir, il allait acheter quelque chose; nous faisions une vraie dînette dans ma chambre, et puis après nous lisions... Ça m'amusait presque autant que le théâtre. C'est pour vous dire que je ne suis pas difficile à vivre, et que je fais tout ce qu'on veut. Et puis, vous qui parliez d'être malade, si jamais vous l'étiez... c'est moi qui suis une vraie petite sœur grise!... demandez aux Morel... Tenez, vous ne savez pas votre bonheur, monsieur Rodolphe... C'est un vrai quine à la loterie de m'avoir pour voisine.

—C'est vrai, j'ai toujours eu du bonheur; mais, à propos de M. Germain, où est-il donc maintenant?

—À Paris, je pense.

—Vous ne le voyez plus?

—Depuis qu'il a quitté la maison, il n'est plus revenu chez moi.

—Mais où demeure-t-il? Que fait-il?

—Pourquoi ces questions-là, mon voisin?

—Parce que je suis jaloux de lui, dit Rodolphe en souriant, et que je voudrais...

—Jaloux!!! Et Rigolette de rire. Il n'y a pas de quoi, allez... Pauvre garçon!...

—Sérieusement, ma voisine, j'aurais le plus grand intérêt à savoir où rencontrer M. Germain! Vous connaissez sa demeure, et, sans me vanter, vous devez me croire incapable d'abuser du secret que je vous demande... Je vous le jure dans son intérêt...

—Sérieusement, mon voisin, je crois que vous pouvez vouloir beaucoup de bien à M. Germain; mais il m'a fait promettre de ne dire son adresse à personne... et puisque je ne vous la dis pas à vous, c'est que ça m'est impossible... Cela ne doit pas vous fâcher contre moi... Si vous m'aviez confié un secret, vous seriez content, n'est-ce pas, de me voir agir comme je le fais?

—Mais...

—Tenez, mon voisin, une fois pour toutes, ne me parlez plus de cela... J'ai fait une promesse, je la tiendrai, et, quoi que vous me puissiez dire, je vous répondrai toujours la même chose...

Malgré son étourderie, sa légèreté, la jeune fille accentua ces derniers mots si fermement que Rodolphe comprit, à son grand regret, qu'il n'obtiendrait peut-être pas d'elle ce qu'il désirait savoir. Il lui répugnait d'employer la ruse pour surprendre la confiance de Rigolette; il attendit et reprit gaiement:

—N'en parlons plus, ma voisine. Diable! vous gardez si bien les secrets des autres que je ne m'étonne plus que vous gardiez les vôtres.

—Des secrets, moi! Je voudrais bien en avoir, ça doit être très-amusant.

—Comment! Vous n'avez pas un petit secret de cœur?

—Un secret de cœur?

—Enfin... vous n'avez jamais aimé? dit Rodolphe en regardant bien fixement Rigolette pour tâcher de deviner la vérité.

—Comment! jamais aimé?... Et M. Giraudeau? Et M. Cabrion? Et M. Germain? Et vous donc?...

—Vous ne les avez pas aimés plus que moi?... autrement que moi?

—Ma foi! non; moins peut-être, car il a fallu m'habituer aux yeux louches de M. Giraudeau, à la barbe rousse et aux farces de M. Cabrion, et à la tristesse de M. Germain, car il était bien triste, ce pauvre jeune homme. Vous, au contraire, vous m'avez plu tout de suite...

—Voyons, ma voisine, ne vous fâchez pas; je vais vous parler... en vrai camarade...

—Allez... allez... j'ai le caractère bien fait... Et puis vous êtes si bon que vous n'auriez pas le cœur, j'en suis sûre, de me dire quelque chose qui me fasse de la peine...

—Sans doute... Mais voyons, franchement, vous n'avez jamais eu d'amant?

—Des amants!... Ah! bien oui! Est-ce que j'ai le temps?

—Qu'est-ce que le temps fait à cela?

—Ce que ça fait? Mais tout... D'abord je serais jalouse comme un tigre, je me ferais sans cesse des peines de cœur; eh bien! est-ce que je gagne assez d'argent pour pouvoir perdre deux ou trois heures par jour à pleurer, à me désoler? Et si on me trompait... que de larmes, que de chagrins!... Ah bien! par exemple... c'est pour le coup que ça m'arriérerait joliment!

—Mais tous les amants ne sont pas infidèles, ne font pas pleurer leur maîtresse.

—Ça serait encore pis... s'il était par trop gentil. Est-ce que je pourrais vivre un moment sans lui?... et comme il faudrait probablement qu'il soit toute la journée à son bureau, à son atelier ou à sa boutique, je serais comme une pauvre âme en peine pendant son absence; je me forgerais mille chimères... je me figurerais que d'autres l'aiment... qu'il est auprès d'elles... Et s'il m'abandonnait!... jugez donc!... est-ce que je sais enfin... tout ce qui pourrait m'arriver? Tant il y a que certainement mon travail s'en ressentirait... et alors, qu'est-ce que je deviendrais? C'est tout juste si, tranquille comme je suis, je puis me tenir au courant en travaillant douze à quinze heures par jour... Voyez donc si je perdais trois ou quatre journées par semaine à me tourmenter... comment rattraper ce temps-là?... Impossible!... Il faudrait donc me mettre aux ordres de quelqu'un?... Oh! ça, non!... j'aime trop ma liberté...

—Votre liberté?

—Oui, je pourrais entrer comme première ouvrière chez la maîtresse couturière pour qui je travaille... j'aurais quatre cents francs, logée, nourrie...

—Et vous n'acceptez pas?

—Non, sans doute... je serais à gages chez les autres; au lieu que, si pauvre que soit mon chez-moi, au moins je suis chez moi; je ne dois rien à personne... J'ai du courage, du cœur, de la santé, de la gaieté... un bon voisin comme vous: qu'est-ce qu'il me faut de plus?

—Et vous n'avez jamais songé à vous marier?

—Me marier!... je ne peux me marier qu'à un pauvre comme moi. Voyez les malheureux Morel... voilà où ça mène... tandis que quand on n'a à répondre que pour soi... on s'en tire toujours...

—Ainsi vous ne faites jamais de châteaux en Espagne, de rêves?

—Si... je rêve de ma garniture de cheminée... excepté ça... qu'est-ce que vous voulez que je désire?

—Mais si un parent vous avait laissé une petite fortune... douze cents francs de rentes, je suppose... à vous qui vivez avec cinq cents francs?

—Dame! ça serait peut-être un bien, peut-être un mal.

—Un mal?

—Je suis heureuse comme je suis: je connais la vie que je mène, je ne sais pas celle que je mènerais si j'étais riche. Tenez, mon voisin, quand, après une bonne journée de travail, je me couche le soir, que ma lumière est éteinte, et qu'à la lueur du petit peu de braise qui reste dans mon poêle je vois ma chambre bien proprette, mes rideaux, ma commode, mes chaises, mes oiseaux, ma montre, ma table chargée d'étoffes qu'on m'a confiées, et que je me dis: «Enfin tout ça est à moi, je ne le dois qu'à moi...» vrai, mon voisin... ces idées-là me bercent bien câlinement, allez!... et quelquefois je m'endors orgueilleuse et toujours contente. Eh bien!... je devrais mon chez-moi à l'argent d'un vieux parent... que ça ne me ferait pas autant de plaisir, j'en suis sûre... Mais tenez, nous voici au Temple, avouez que c'est un superbe coup d'œil!


V

Le Temple

Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette à la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l'aspect singulier de cet énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.

Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d'une fontaine qui se trouve à l'angle d'une grande place, on aperçoit un immense parallélogramme construit en charpente et surmonté d'un comble recouvert d'ardoises.

C'est le Temple.

Borné à gauche par la rue du Petit-Thouars, à droite par la rue Percée, il aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde entourée d'une galerie à arcades.

Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et dans sa longueur, le partage en deux parties égale; celles-ci sont à leur tour divisées, subdivisées à l'infini par une multitude de petites ruelles latérales et transversales qui se croisent en tous sens et sont abritées de la pluie par le toit de l'édifice.

Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée; mais la plus infime rognure d'étoffe quelconque, mais le plus mince débris de fer, de cuivre, de fonte ou d'acier y trouve son vendeur et son acheteur.

Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièces que l'on met aux habits troués ou déchirés.

Il est des magasins où l'on découvre des montagnes de savates éculées, percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur, parmi lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles, épaisses d'un pouce, constellées de clous comme des portes de prison, dures comme le sabot d'un cheval; véritables squelettes de chaussures, dont toutes les adhérences ont été dévorées par le temps; tout cela est moisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s'achète: il y a des négociants qui vivent de ce commerce.

Il existe des détaillants de ganses, franges, crêtes, cordons, effilés de soie, de coton ou de fil, provenant de la démolition de rideaux complètement hors de service.

D'autres industriels s'adonnent au commerce des chapeaux de femme: ces chapeaux n'arrivent jamais à leur boutique que dans les sacs des revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, les transformations les plus violentes, les décolorations les plus incroyables. Afin que les marchandises ne tiennent pas trop de place dans un magasin ordinairement grand comme une énorme boîte, on plie bien proprement ces chapeaux en deux, après quoi on les aplatit et on les empile excessivement serrés; sauf la saumure, c'est absolument le même procédé que pour la conservation des harengs; aussi ne peut-on se figurer combien, grâce à ce mode d'arrimage, il tient de ces choses dans un espace de quatre pieds carrés.

L'acheteur se présente-t-il, on soustrait ces chiffons à la haute pression qu'ils subissent, la marchande donne, d'un air dégagé, un petit coup de poing dans le fond de la forme pour la relever, défripe la passe sur son genou, et vous avez sous les yeux un objet bizarre, fantastique, qui rappelle confusément à votre souvenir ces coiffures fabuleuses, particulièrement dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de figurantes ou aux duègnes des théâtres de province.

Plus loin, à l'enseigne du Goût du jour, sous les arcades de la rotonde élevée au bout de la large voie qui sépare le Temple en deux parties, sont appendus comme des ex-voto des myriades de vêtements de couleurs, de formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore plus énormes que celles des vieux chapeaux de femme.

Ainsi on trouve des fracs gris de lin crânement rehaussés de trois rangées de boutons de cuivre à la hussarde, et chaudement ornés d'un petit collet fourré en poil de renard.

Des redingotes primitivement vert bouteille, que le temps a rendues vert pistache, bordées d'un cordonnet noir et rajeunies par une doublure écossaise bleue et jaune du plus riant effet.

Des habits dits autrefois à queue de morue, couleur d'amadou, à riche collet de panne, ornés de boutons jadis argentés, mais alors d'un rouge cuivreux.

On y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat, côtelées de brandebourgs et d'agréments de coton noir éraillés; non loin d'icelles, des robes de chambre artistement faites avec de vieux carricks dont on a ôté les triples collets et qu'on a intérieurement garnis de morceaux de cotonnade imprimée; les mieux portées sont bleu ou vert sordide, ornées de pièces nuancées, brodées de fil passé, et doublées d'étoffe rouge à rosaces orange, parements et collets pareils; une cordelière, faite d'un vieux cordon de sonnette en laine tordue, sert de ceinture à ces élégants déshabillés, dans lesquels Robert Macaire se fût prélassé avec un orgueilleux bonheur.

Nous ne parlerons que pour mémoire d'une foule de costumes de Frontin plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu desquels on retrouve pourtant çà et là quelques authentiques livrées royales ou princières que les révolutions de toutes sortes ont traînées du palais aux sombres arceaux de la rotonde du Temple.

Ces exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux habits ridicules sont le côté grotesque de ce bazar; c'est le quartier des guenilles prétentieusement parées et déguisées; mais on doit avouer, ou plutôt on doit proclamer que ce vaste établissement est d'une haute utilité pour les classes pauvres ou peu aisées. Là elles achètent, à un rabais excessif, d'excellentes choses presque neuves, dont la dépréciation est pour ainsi dire imaginaire.

Un des côtés du Temple, destiné aux objets de couchage, était rempli de monceaux de couvertures, de draps, de matelas, d'oreillers. Plus loin, c'étaient des tapis, des rideaux, des ustensiles de ménage de toutes sortes; ailleurs, des vêtements, des chaussures, des coiffures pour toutes les conditions, pour tous les âges. Ces objets, généralement d'une extrême propreté, n'offraient à la vue rien de répugnant.

On ne saurait croire, avant d'avoir visité ce bazar, comme il faut peu de temps et peu d'argent pour remplir une charrette de tout ce qui est nécessaire au complet établissement de deux ou trois familles qui manquent de tout.

Rodolphe fut frappé de la manière à la fois empressée, prévenante et joyeuse avec laquelle les marchands, debout en dehors de leurs boutiques, sollicitaient la pratique des passants; ces façons, empreintes d'une sorte de familiarité respectueuse, semblaient appartenir à un autre âge.

Rodolphe donnait le bras à Rigolette. À peine parut-il dans le grand passage, où se tenaient les marchands d'objets de literie, qu'il fut poursuivi des offres les plus séduisantes.

—Monsieur, entrez donc voir mes matelas, c'est comme neuf; je vais vous en découdre un coin, vous verrez la fourniture; on dirait de la laine d'agneau, tant c'est doux et blanc!

—Ma jolie petite dame, j'ai des draps de belle toile, meilleurs que neufs, car leur première rudesse est passée; c'est souple comme un gant, fort comme une trame d'acier.

—Mes gentils mariés, achetez-moi donc de ces couvertures; voyez, c'est moelleux, chaud et léger; on dirait de l'édredon, c'est remis à neuf, ça n'a pas servi vingt fois; voyons, ma petite dame, décidez votre mari, donnez-moi votre pratique, je vous monterai votre ménage pas cher... vous serez contents, vous reviendrez voir la mère Bouvard, vous trouverez de tout chez moi... Hier, j'ai eu une occasion superbe... vous allez voir ça... allons, entrez donc!... la vue n'en coûte rien.

—Ma foi, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, cette bonne grosse femme aura la préférence... Elle nous prend pour de jeunes mariés, ça me flatte... je me décide pour sa boutique.

—Va pour la grosse femme! dit Rigolette, sa figure me revient aussi!

La grisette et son compagnon entrèrent chez la mère Bouvard.

Par une magnanimité peut-être sans exemple ailleurs qu'au Temple, les rivales de la mère Bouvard ne se révoltèrent pas de la préférence qu'on lui accordait; une de ses voisines poussa même la générosité jusqu'à dire:

—Autant que ça soit la mère Bouvard qu'une autre qui ait cette aubaine; elle a de la famille, et c'est la doyenne et l'honneur du Temple.

Il était d'ailleurs impossible d'avoir une figure plus avenante, plus ouverte et plus réjouie que la doyenne du Temple.

—Tenez, ma jolie petite dame, dit-elle à Rigolette, qui examinait plusieurs objets d'un œil très-connaisseur: deux garnitures de lit complètes, c'est comme tout neuf. Si par hasard vous voulez un vieux petit secrétaire pas cher, en voilà un (la mère Bouvard l'indiqua du geste), je l'ai eu du même lot. Quoique je n'achète pas ordinairement de meubles, je n'ai pu refuser de le prendre; les personnes de qui je tiens tout ça avaient l'air si malheureuses! Pauvre dame!... c'était surtout la vente de cette antiquaille qui semblait lui saigner le cœur... Il paraît que c'était un meuble de famille...

À ces mots, et pendant que la marchande débattait avec Rigolette les prix de différentes fournitures, Rodolphe considéra plus attentivement le meuble que la mère Bouvard lui avait montré.

C'était un de ces anciens secrétaires en bois de rose, d'une forme presque triangulaire, fermé par un panneau antérieur qui, rabattu et soutenu par deux longues charnières de cuivre, sert de table à écrire. Au milieu de ce panneau, orné de marqueterie de bois de couleurs variées, Rodolphe remarqua un chiffre incrusté en ébène, composé d'un M et d'un R entrelacés, et surmonté d'une couronne de comte. Il supposa que le dernier possesseur de ce meuble appartenait à une classe élevée de la société. Sa curiosité redoubla: il regarda le secrétaire avec une nouvelle attention: il visitait machinalement les tiroirs les uns après les autres, lorsque, éprouvant quelque difficulté à ouvrir le dernier, et cherchant la cause de cet obstacle, il découvrit et attira à lui avec précaution une feuille de papier à moitié engagée entre le casier et le fond du meuble.

Pendant que Rigolette terminait ses achats avec la mère Bouvard, Rodolphe examinait curieusement sa découverte.

Aux nombreuses ratures qui couvraient ce papier, on reconnaissait le brouillon d'une lettre inachevée.

Rodolphe lut ce qui suit avec assez de peine:

«Monsieur,

«Soyez persuadé que le malheur le plus effroyable peut seul me contraindre à la démarche que je tente auprès de vous. Ce n'est pas une fierté mal placée qui cause mes scrupules, c'est le manque absolu de titres au service que j'ose vous demander. La vue de ma fille, réduite comme moi au plus affreux dénuement, me fait surmonter mon embarras. Quelques mots seulement sur la cause des désastres qui m'accablent.

«Après la mort de mon mari, il me restait pour fortune trois cent mille francs placés par mon frère chez M. Jacques Ferrand, notaire. Je recevais à Angers, où j'étais retirée avec ma fille, les intérêts de cette somme par l'entremise de mon frère. Vous savez, Monsieur, l'épouvantable événement qui a mis fin à ses jours; ruiné, à ce qu'il paraît, par de secrètes et malheureuses spéculations, il s'est tué il y a huit mois. Lors de ce funeste événement, je reçus de lui quelques lignes désespérées. Lorsque je les lirais; me disait-il, il n'existerait plus. Il terminait cette lettre en me prévenant qu'il ne possédait aucun titre relativement à la somme placée en mon nom chez M. Jacques Ferrand; ce dernier ne donnant jamais de reçu, car il était l'honneur, la piété même, il me suffirait de me présenter chez lui pour que cette affaire fût convenablement réglée.

«Dès qu'il me fut possible de songer à autre chose qu'à la mort affreuse de mon frère, je vins à Paris, où je ne connaissais personne que vous, Monsieur, et encore indirectement par les relations que vous aviez eues avec mon mari. Je vous l'ai dit, la somme déposée chez M. Jacques Ferrand formait toute ma fortune; et mon frère m'envoyait tous les six mois l'intérêt échu de cet argent: plus d'une année était révolue depuis le dernier paiement, je me présentai donc chez M. Jacques Ferrand pour lui demander un revenu dont j'avais le plus grand besoin.

«À peine m'étais-je nommée que, sans respect pour ma douleur, il accusa mon frère de lui avoir emprunté deux mille francs que sa mort lui faisait perdre, ajoutant que, non-seulement son suicide était un crime devant Dieu et devant les hommes, mais encore que c'était un acte de spoliation dont lui, M. Jacques Ferrand, se trouvait victime.

«Cet odieux langage m'indigna: l'éclatante probité de mon frère était bien connue; il avait, il est vrai, à l'insu de moi et de ses amis, perdu sa fortune dans des spéculations hasardées; mais il était mort avec une réputation intacte, regretté de tous, et ne laissant aucune dette, sauf celle du notaire.

«Je répondis à M. Ferrand que je l'autorisais à prendre à l'instant, sur les trois cent mille francs dont il était dépositaire, les deux mille francs que lui devait mon frère. À ces mots, il me regarda d'un air stupéfait et me demanda de quels trois cent mille francs je voulais parler.

«—De ceux que mon frère a placés chez vous depuis dix-huit mois, monsieur, et dont jusqu'à présent vous m'avez fait parvenir les intérêts par son entremise, lui dis-je, ne comprenant pas sa question.

«Le notaire haussa les épaules, sourit de pitié comme si mes paroles n'eussent pas été sérieuses et me répondit que, loin de placer de l'argent chez lui, mon frère lui avait emprunté deux mille francs.

«Il m'est impossible de vous exprimer mon épouvante à cette réponse.

«—Mais alors qu'est devenue cette somme? m'écriai-je. Ma fille et moi nous n'avons pas d'autre ressource; si elle nous est enlevée, il ne nous reste que la misère la plus profonde. Que deviendrons-nous?

«—Je n'en sais rien, répondit froidement le notaire. Il est probable que votre frère, au lieu de placer cette somme chez moi comme il vous l'a dit, l'aura mangée dans les spéculations malheureuses auxquelles il s'adonnait à l'insu de tout le monde.

«—C'est faux, c'est infâme, monsieur! m'écriai-je. Mon frère était la loyauté même. Loin de me dépouiller, moi et ma fille, il se fût sacrifié pour nous. Il n'avait jamais voulu se marier, pour laisser ce qu'il possédait à mon enfant.

«—Oseriez-vous donc prétendre, madame, que je suis capable de nier un dépôt qui m'aurait été confié? me demanda le notaire avec une indignation qui me parut si honorable et si sincère que je lui répondis:

«—Non, sans doute, monsieur; votre réputation de probité est connue; mais je ne puis pourtant accuser mon frère d'un aussi cruel abus de confiance.

«—Sur quels titres vous fondez-vous pour me faire cette réclamation? me demanda M. Ferrand.

«—Sur aucun, monsieur. Il y a dix-huit mois, mon frère, qui voulait bien se charger de mes affaires, m'a écrit: «J'ai un excellent placement à six pour cent; envoie-moi ta procuration pour vendre tes rentes: je déposerai trois cent mille francs, que je compléterai, chez M. Jacques Ferrand, notaire.» J'ai envoyé ma procuration à mon frère; peu de jours après, il m'a annoncé que le placement était fait chez vous, que vous ne donniez jamais de reçu; et au bout de six mois il m'a envoyé les intérêts échus.

«—Et au moins avez-vous quelques lettres de lui à ce sujet, madame?

«—Non, monsieur. Elles traitaient seulement d'affaires, je ne les conservai pas.

—Je ne puis malheureusement rien à cela, madame, me répondit le notaire. Si ma probité n'était pas au-dessus de tout soupçon, de toute atteinte, je vous dirais: «Les tribunaux vous sont ouverts; attaquez-moi: les juges auront à choisir entre la parole d'un homme honorable, qui depuis trente ans jouit de l'estime des gens de bien, et la déclaration posthume d'un homme qui, après s'être sourdement ruiné dans les entreprises les plus folles, n'a trouvé de refuge que dans le suicide...» Je vous dirais enfin: «Attaquez-moi, madame, si vous l'osez, et la mémoire de votre frère sera déshonorée.» Mais je crois que vous aurez le bon sens de vous résigner à un malheur fort grand, sans doute, mais auquel je suis étranger.

«—Mais enfin, monsieur, je suis mère! Si ma fortune m'est enlevée, moi et ma fille nous n'avons d'autre ressource qu'un modeste mobilier. Cela vendu, c'est la misère, monsieur, l'affreuse misère!

«—Vous avez été dupe, c'est un malheur; je n'y puis rien, me répondit le notaire. Encore une fois, madame, votre frère vous a trompée. Si vous hésitez entre sa parole et la mienne, attaquez-moi: les tribunaux prononceront.

«Je sortis de chez le notaire la mort dans le cœur. Que me restait-il à faire dans cette extrémité? Sans titre pour prouver la validité de ma créance, convaincue de la sévère probité de mon frère, confondue par l'assurance de M. Ferrand, n'ayant personne à qui m'adresser pour demander des conseils (vous étiez alors en voyage), sachant qu'il faut de l'argent pour avoir les avis des gens de loi, et voulant précisément conserver le peu qui me restait, je n'osai entreprendre un tel procès. Ce fut alors...

Ce brouillon de lettre s'arrêtait là; car d'indéchiffrables ratures couvraient quelques lignes qui suivaient encore; enfin au bas, et dans un coin de la page, Rodolphe lut cette espèce de mémento: «Écrire à Mme la duchesse de Lucenay».

Rodolphe resta pensif après la lecture de ce fragment de lettre. Quoique la nouvelle infamie dont on semblait accuser Jacques Ferrand ne fût pas prouvée, cet homme s'était montré si impitoyable envers le malheureux Morel, si infâme envers Louise, sa fille, qu'un déni de dépôt, protégé par une impunité certaine, pouvait à peine étonner de la part d'un pareil misérable.

Cette mère, qui réclamait cette fortune si étrangement disparue, était sans doute habituée à l'aisance. Ruinées par un coup subit, ne connaissant personne à Paris, disait le projet de lettre, quelle devait être l'existence de ces deux femmes dénuées de tout peut-être, seules au milieu de cette ville immense!

Rodolphe avait, on le sait, promis quelques intrigues à Mme d'Harville, en lui assignant, même au hasard, et pour occuper son esprit, un rôle à jouer dans une bonne œuvre à venir, certain d'ailleurs de trouver, avant son prochain rendez-vous avec la marquise, quelque malheur à soulager.

Il pensa que peut-être le hasard le mettait sur la voie d'une noble infortune, qui pourrait, selon son projet, intéresser le cœur et l'imagination de Mme d'Harville.

Le projet de lettre qu'il tenait entre ses mains, et dont la copie n'avait sans doute pas été envoyée à la personne dont on implorait l'assistance, annonçait un caractère fier et résigné que l'offre d'une aumône révolterait sans doute. Alors que de précautions, que de détours, que de ruses délicates pour cacher la source d'un généreux secours ou pour le faire accepter!

Et puis que d'adresse pour s'introduire chez cette femme afin de juger si elle méritait véritablement l'intérêt qu'elle semblait devoir inspirer! Rodolphe entrevoyait là une foule d'émotions neuves, curieuses, touchantes, qui devaient singulièrement amuser Mme d'Harville, ainsi qu'il le lui avait promis.

—Eh bien! mon mari, dit gaiement Rigolette à Rodolphe, qu'est-ce que c'est donc que ce chiffon de papier que vous lisez là?

—Ma petite femme, répondit Rodolphe, vous êtes très-curieuse! Je vous dirai cela tantôt. Avez-vous terminé vos achats?

—Certainement, et vos protégés seront établis comme des rois. Il ne s'agit plus que de payer; Mme Bouvard est bien arrangeante, faut être juste.

—Ma petite femme, une idée: pendant que je vais payer, si vous alliez choisir des vêtements pour Mme Morel et pour ses enfants? Je vous avoue mon ignorance au sujet de ces emplettes. Vous diriez d'apporter cela ici: on ne ferait qu'un voyage et nos pauvres gens auraient tout à la fois.

—Vous avez toujours raison, mon mari Attendez-moi, ça ne sera pas long. Je connais deux marchandes dont je suis la pratique habituelle; je trouverai chez elles tout ce qu'il me faudra.

Et Rigolette sortit.

Mais elle se retourna pour dire:

—Madame Bouvard, je vous confie mon mari; n'allez pas lui faire les yeux doux au moins.

Et de rire, et de disparaître prestement.


VI

Découverte

—Faut avouer, monsieur, dit la mère Bouvard à Rodolphe, après le départ de Rigolette, faut avouer que vous avez là une fameuse petite ménagère. Peste!... elle s'entend joliment à acheter; et puis elle est gentille! Rose et blanche, avec de grands beaux yeux noirs et les cheveux pareils... c'est rare!...

—N'est-ce pas qu'elle est charmante, et que je suis un heureux mari, madame Bouvard?

—Aussi heureux mari qu'elle est heureuse femme... j'en suis bien sûre.

—Vous ne vous trompez guère: mais, dites-moi, combien vous dois-je?

—Votre petite ménagère n'a pas voulu démordre de trois cent trente francs pour le tout. Comme il n'y a qu'un Dieu, je ne gagne que quinze francs, car je n'ai pas payé ces objets aussi bon marché que j'aurais pu... je n'ai pas eu le cœur de les marchander... les gens qui vendaient avaient l'air par trop malheureux!

—Vraiment! Ne sont-ce pas les mêmes personnes à qui vous avez aussi acheté ce petit secrétaire?

—Oui, monsieur... tenez, ça fend le cœur, rien que d'y songer! Figurez-vous qu'avant-hier il arrive ici une dame jeune et belle encore, mais si pâle, si maigre, qu'elle faisait peine à voir... et puis nous connaissons ça, nous autres. Quoiqu'elle fût, comme on dit, tirée à quatre épingles, son vieux châle de laine noir râpé, sa robe d'alépine aussi noire et tout éraillée, son chapeau de paille au mois de janvier (cette dame était en deuil) annonçaient ce que nous appelons une misère bourgeoise, car je suis sûre que c'est une dame très-comme il faut; enfin, elle me demande en rougissant si je veux acheter la fourniture de deux lits complets et un vieux petit secrétaire, je lui réponds que puisque je vends, faut bien que j'achète; que si ça me convient, c'est une affaire faite, mais que je voudrais voir les objets. Elle me prie alors de venir chez elle, pas loin d'ici, de l'autre côté du boulevard, dans une maison sur le quai du canal Saint-Martin. Je laisse ma boutique à ma nièce, je suis la dame, nous arrivons dans une maison à petites gens, comme on dit, tout au fond de la cour; nous montons au quatrième, la dame frappe, une jeune fille de quatorze ans vient ouvrir: elle était aussi en deuil, et aussi pâle et bien maigre; mais malgré ça, belle comme le jour... si belle que je restai en extase.

—Et cette belle jeune fille?

—Était la fille de la dame en deuil... Malgré le froid, une pauvre robe de cotonnade noire à pois blancs et un petit châle de deuil tout usé, voilà ce qu'elle avait sur elle.

—Et leur logis était misérable?

—Figurez-vous, monsieur, deux pièces bien propres, mais nues, mais glaciales que ça en donnait la petite mort; d'abord une cheminée où on ne voyait pas une miette de cendre; il n'y avait pas eu de feu là depuis bien longtemps. Pour tout mobilier, deux lits, deux chaises, une commode, une vieille malle et le petit secrétaire; sur la malle un paquet dans un foulard... Ce petit paquet, c'était tout ce qui restait à la mère et à la fille, une fois leur mobilier vendu. Le propriétaire s'arrangeait des deux bois de lits, des chaises, de la malle, de la table pour ce qu'on lui devait, nous dit le portier, qui était monté avec nous. Alors cette dame me pria bien honnêtement d'estimer, les matelas, les draps, les rideaux, les couvertures. Foi d'honnête femme, monsieur, quoique mon état soit d'acheter bon marché et de vendre cher, quand j'ai vu cette pauvre demoiselle les yeux tout pleins de larmes, et sa mère qui, malgré son sang-froid, avait l'air de pleurer en dedans, j'ai estimé à quinze francs près ce que ça valait, et ça bien au juste, je vous le jure. J'ai même consenti, pour les obliger, à prendre ce petit secrétaire, quoique ce ne soit pas ma partie...

—Je vous l'achète, madame Bouvard...

—Ma foi! tant mieux, monsieur, il me serait resté longtemps sur les bras... Je ne m'en étais chargée que pour lui rendre service, à cette pauvre dame. Je lui dis donc le prix que j'offrais de ces effets... Je m'attendais qu'elle allait marchander, demander plus... Ah! bien oui... C'est encore à ça que j'ai vu que ce n'était pas une dame du commun; misère bourgeoise, allez, monsieur, bien sûr! Je lui dis donc: «C'est tant.» Elle me répond: «C'est bien. Retournons chez vous, vous me payerez, car je ne dois plus revenir dans cette maison.» Alors elle dit à sa fille, qui pleurait assise sur la malle: «—Claire, prends le paquet...» (je me suis bien souvenue du nom, elle l'a appelée Claire). La jeune demoiselle se lève; mais en passant à côté du petit secrétaire, voilà qu'elle se jette à genoux devant et qu'elle se met à sangloter. «—Mon enfant, du courage! On nous regarde», lui dit sa mère à demi-voix, ce qui ne m'a pas empêchée de l'entendre. Vous concevez, monsieur, c'est des gens pauvres, mais fiers malgré ça. Quand la dame m'a donné la clef du petit secrétaire, j'ai vu aussi une larme dans ses yeux rougis; le cœur avait l'air de lui saigner en se séparant de ce vieux meuble, mais elle tâchait de garder son sang-froid et sa dignité devant des étrangers. Enfin elle a averti le portier que je viendrais enlever tout ce que le propriétaire ne gardait pas, et nous sommes revenues ici. La jeune demoiselle donnait le bras à sa mère et portait le petit paquet renfermant tout ce qu'elles possédaient. Je leur ai compté leur argent, trois cent quinze francs, et je ne les ai plus revues.

—Mais leur nom?

—Je ne le sais pas; la dame m'avait vendu ses effets en présence du portier: je n'avais pas besoin de m'informer de son nom... ce qu'elle vendait était bien à elle.

—Mais leur nouvelle adresse?

—Je n'en sais rien non plus.

—Sans doute on la connaît dans son ancien logement?

—Non, monsieur. Quand j'y ai retourné pour chercher mes effets, le portier m'a dit en me parlant de la mère et de la fille: «C'étaient des personnes bien tranquilles, bien respectables et bien malheureuses! Pourvu qu'il ne leur arrive pas malheur! Elles ont l'air comme ça calmes; mais au fond, je suis sûr qu'elles sont désespérées.—Et où vont-elles aller loger à cette heure? que je lui demande.—Ma foi! je n'en sais rien, qu'il me répond; elles sont parties sans me le dire... bien sûr qu'elles ne reviendront plus.»

Les espérances que Rodolphe avait un moment conçues s'évanouirent. Comment découvrir ces deux malheureuses femmes, ayant pour tout indice le nom de la jeune fille, Claire, et ce fragment de brouillon de lettre dont nous avons parlé, au bas duquel se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay?» La seule et bien faible chance de retrouver les traces de ces infortunées reposait donc sur Mme de Lucenay, qui se trouvait heureusement de la société de Mme d'Harville.

—Tenez, madame, payez-vous, dit Rodolphe à la marchande, en lui présentant un billet de cinq cents francs.

—Je vas vous rendre, monsieur...

—Où trouverons-nous une charrette pour transporter ces effets?

—Si ça n'est pas trop loin, une grande charrette à bras suffira... il y a celle du père Jérôme, ici près: c'est mon commissionnaire habituel... Quelle est votre adresse, monsieur?

—Rue du Temple, nº 17.

—Rue du Temple, nº 17?... oh! bien, bien, je ne connais que ça!

—Vous êtes allée dans cette maison?

—Plusieurs fois... d'abord, j'ai acheté les hardes à une prêteuse sur gages qui demeure là... c'est vrai qu'elle ne fait pas un beau métier... mais ça ne me regarde pas... elle vend, j'achète, nous sommes quittes... Une autre fois, il n'y a pas six semaines, j'y suis retournée pour le mobilier d'un jeune homme qui demeurait au quatrième et qui déménageait.

—M. François Germain, peut-être? s'écria Rodolphe.

—Juste! Vous le connaissez?

—Beaucoup; malheureusement il n'a pas laissé rue du Temple sa nouvelle adresse, et je ne sais plus où le trouver.

—Si ce n'est que ça, je peux vous tirer d'embarras.

—Vous savez où il demeure?

—Pas précisément, mais je sais où vous pourrez bien sûr le rencontrer.

—Et où cela?

—Chez le notaire où il travaille.

—Un notaire?

—Oui, qui demeure rue du Sentier.

—M. Jacques Ferrand! s'écria Rodolphe.

—Lui-même, un bien saint homme; il y a un crucifix et du bois bénit dans son étude; ça sent la sacristie comme si on y était.

—Mais comment avez-vous su que M. Germain travaillait chez ce notaire?

—Voilà... Ce jeune homme est venu me proposer d'acheter en bloc son petit mobilier. Cette fois-là encore, quoique ce ne soit pas ma partie, j'ai fait affaire du tout, et j'ai ensuite détaillé ici; puisque ça l'arrangeait, ce jeune homme, je ne voulais pas le désobliger. Je lui achète donc son mobilier de garçon... bon...; je le lui paie... bon... Il avait sans doute été content de moi, car au bout de quinze jours il revient pour m'acheter une garniture de lit. Une petite charrette et un commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voilà qu'au moment de payer il s'aperçoit qu'il a oublié sa bourse. Il avait l'air d'un si honnête jeune homme que je lui dis: «Emportez tout de même les effets, je passerai chez vous pour le paiement.—Très-bien, me dit-il, mais je ne suis jamais chez moi: venez demain, rue du Sentier, chez M. Jacques Ferrand, notaire, où je suis employé, je vous payerai.» J'y suis allée le lendemain, il m'a payée; seulement ce que je trouve de drôle, c'est qu'il ait vendu son mobilier pour en acheter un autre quinze jours après.

Rodolphe crut deviner et devina la raison de cette singularité: Germain voulait faire perdre ses traces aux misérables qui le poursuivaient. Craignant sans doute que son déménagement ne les mît sur la voie de sa nouvelle demeure, il avait préféré, pour éviter ce danger, vendre ses meubles et en racheter ensuite.

Rodolphe tressaillit de joie en songeant au bonheur de Mme Georges, qui allait enfin revoir ce fils si longtemps, si vainement cherché.

Rigolette rentra bientôt, l'œil joyeux, la bouche souriante.

—Eh bien! quand je vous le disais! s'écria-t-elle, je ne me suis point trompée... nous aurons dépensé en tout six cent quarante francs, et les Morel seront établis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les marchands qui arrivent... sont-ils chargés! Rien ne manquera au ménage de la famille, il y a tout ce qu'il faut, jusqu'à un gril, deux belles casseroles étamées à neuf, et une cafetière... Je me suis dit: «Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en grand!...» et avec tout ça, c'est au plus si j'aurais perdu trois heures... mais payez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voilà bientôt midi; il va falloir que mon aiguille aille un fameux train pour rattraper cette matinée-là.

Rodolphe paya et quitta le Temple avec Rigolette.


VII

Apparition

Au moment où la grisette et son compagnon entraient dans l'allée de leur maison, ils furent presque renversés par Mme Pipelet, qui courait, troublée, éperdue, effarée...

—Ah! mon Dieu! dit Rigolette, qu'est-ce que vous avez donc, madame Pipelet? Où courez-vous comme cela?

—C'est vous! Mademoiselle Rigolette... s'écria Anastasie; c'est le bon Dieu qui vous envoie... aidez-moi à sauver la vie d'Alfred...

—Que dites-vous?

—Ce pauvre vieux chéri est évanoui, ayez pitié de nous!... courez-moi chercher pour deux sous d'absinthe chez le rogomiste, de la plus forte... c'est son remède quand il est indisposé... du pylore... ça le remettra peut-être; soyez charitable, ne me refusez pas, je pourrai retourner auprès d'Alfred. Je suis tout ahurie.

Rigolette abandonna le bras de Rodolphe et courut chez le rogomiste.

—Mais qu'est-il arrivé, madame Pipelet? demanda Rodolphe en suivant la portière, qui retournait à la loge.

—Est-ce que je sais, mon digne monsieur! J'étais sortie pour aller à la mairie, à l'église et chez le traiteur, pour éviter ces trottes-là à Alfred... Je rentre... qu'est-ce que je vois... ce vieux chéri les quatre fers en l'air! Tenez, monsieur Rodolphe, dit Anastasie en ouvrant la porte de sa tanière, voyez si ça ne fend pas le cœur!

Lamentable spectacle!... Toujours coiffé de son chapeau tromblon, plus coiffé même que d'habitude, car le castor douteux, enfoncé violemment sans doute (à en juger par une cassure transversale), cachait ses yeux, M. Pipelet était assis par terre et adossé au pied de son lit.

L'évanouissement avait cessé; Alfred commençait à faire quelques légers mouvements de mains, comme s'il eût voulu repousser quelqu'un ou quelque chose; puis il essaya de se débarrasser de sa visière improvisée.

—Il gigote!... c'est bon signe!... il revient!... s'écria la portière. Et, se baissant, elle lui cria aux oreilles:—Qu'est-ce que tu as, mon Alfred?... C'est ta Stasie qui est là... Comment vas-tu?... On va t'apporter de l'absinthe, ça te remettra. Puis, prenant une voix de fausset des plus caressantes, elle ajouta:—On l'a donc écharpé, assassiné, ce pauvre vieux chéri à sa maman, hein?

Alfred poussa un profond soupir et laissa échapper comme un gémissement ce mot fatidique:

—CABRION!!!

Et ses mains frémissantes semblèrent vouloir de nouveau repousser une vision effrayante.

—Cabrion! encore ce gueux de peintre! s'écria Mme Pipelet. Alfred en a tant rêvé toute la nuit qu'il m'a abîmée de coups de pied. Ce monstre-là est son cauchemar! Non-seulement il a empoisonné ses jours, mais il empoisonne ses nuits; il le poursuit jusque dans son sommeil; oui, monsieur, comme si Alfred serait un malfaiteur, et que ce Cabrion, que Dieu confonde! serait son remords acharné.

Rodolphe sourit discrètement, prévoyant quelque nouveau tour de l'ancien voisin de Rigolette.

—Alfred... réponds-moi, ne fais pas le muet, tu me fais peur, dit Mme Pipelet; voyons, remets-toi... Aussi, pourquoi vas-tu penser à ce gredin-là!... tu sais bien que quand tu y songes, ça te fait le même effet que les choux... ça te porte au pylore et ça t'étouffe.

—Cabrion! répéta M. Pipelet en relevant avec effort son chapeau démesurément enfoncé sur ses yeux, qu'il roula autour de lui d'un air égaré.

Rigolette entra, portant une petite bouteille d'absinthe.

—Merci, mam'zelle; êtes-vous complaisante! dit la vieille; puis elle ajouta: Tiens, vieux chéri, siffle-moi ça, ça va te remettre.

Et Anastasie, approchant vivement la fiole des lèvres de M. Pipelet, entreprit de lui faire avaler l'absinthe.

Alfred eut beau se débattre courageusement, sa femme, profitant de la faiblesse de sa victime, lui maintint la tête d'une main ferme et, de l'autre, lui introduisit le goulot de la petite bouteille entre les dents, et le força de boire l'absinthe; après quoi elle s'écria triomphalement:

—Et alllllez donc! Te voilà sur tes pattes, vieux chéri!

En effet, Alfred, après s'être essuyé la bouche du revers de la main, ouvrit ses yeux, se leva debout et demanda d'un ton encore effarouché:

—L'avez-vous vu?

—Qui?

—Est-il parti?

—Mais qui, Alfred?

—Cabrion!

—Il a osé! s'écria la portière.

M. Pipelet, aussi muet que la statue du commandeur, baissa, comme le spectre, deux fois la tête d'un air affirmatif.

—M. Cabrion est venu ici? demanda Rigolette en retenant une violente envie de rire.

—Ce monstre-là est-il déchaîné après Alfred! s'écria Mme Pipelet. Oh! si j'avais été là avec mon balai... Il l'aurait mangé jusqu'au manche. Mais parle donc, Alfred, raconte-nous donc ton malheur!

M. Pipelet fit signe de la main qu'il allait parler.

On écouta l'homme au chapeau tromblon dans un religieux silence.

Il s'exprima en ces termes d'une voix profondément émue:

—Mon épouse venait de me quitter pour m'éviter la peine d'aller, selon le commandement de monsieur (il s'inclina devant Rodolphe), à la mairie, à l'église et chez le traiteur...

—Ce vieux chéri avait eu le cauchemar toute la nuit; j'ai préféré lui éviter ça, dit Anastasie.

—Ce cauchemar m'était envoyé comme un avertissement d'en haut, reprit religieusement le portier. J'avais rêvé Cabrion... je devais souffrir de Cabrion; la journée avait commencé par un attentat sur la taille de mon épouse...

—Alfred... Alfred... tais-toi donc! Ça me gêne devant le monde..., dit Mme Pipelet en minaudant, roucoulant et baissant les yeux d'un air pudique.

—Je croyais avoir payé ma dette de malheur à cette journée de malheur après le départ de ces luxurieux malfaiteurs, reprit M. Pipelet, lorsque... Dieu! mon Dieu!

—Voyons, Alfred, du courage!

—J'en aurai, répondit héroïquement M. Pipelet; il m'en faut... J'en aurai... J'étais donc là, assis tranquillement devant ma table, réfléchissant à un changement que je voulais opérer dans l'empeigne de cette botte, confiée à mon industrie... lorsque j'entends un bruit... un frôlement au carreau de ma loge... Fut-ce un pressentiment... un avis d'en haut? Mon cœur se serra; je levai la tête... et, à travers la vitre, je vis... je vis...

—Cabrion! s'écria Anastasie en joignant les mains.

—Cabrion! répondit sourdement M. Pipelet. Sa figure hideuse était là, collée à la fenêtre, me regardant avec ses yeux de chat... qu'est-ce que je dis?... de tigre!... juste comme dans un rêve... Je voulus parler, ma langue était collée à mon palais; je voulus me lever, j'étais collé à mon siège... ma botte me tomba des mains, et, comme dans tous les événements critiques et importants de ma vie... je restai complètement immobile... Alors la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, Cabrion entra!

—Il entra!... Quel front! reprit Mme Pipelet, aussi atterrée que son mari de cette audace.

—Il entra lentement, reprit Alfred, s'arrêta un moment à la porte, comme pour me fasciner de son regard atroce... puis il s'avança vers moi, s'arrêtant à chaque pas, me transperçant de l'œil, sans dire un mot, droit, muet, menaçant comme un fantôme!...

—C'est-à-dire que j'en ai le dos qui m'en hérisse, dit Anastasie.

—Je restais de plus en plus immobile et assis sur ma chaise... Cabrion s'avançait toujours lentement... me tenant sous son regard comme le serpent l'oiseau... car il me faisait horreur, et malgré moi je le fixais. Il arrive tout près de moi... Je ne puis davantage supporter son aspect révoltant... c'était trop fort... je n'y tiens plus... je ferme les yeux... Alors, je le sens qui ose porter ses mains sur mon chapeau; il le prend par le haut, l'ôte lentement de dessus ma tête... et me met le chef à nu! Je commençais à être saisi d'un vertige... ma respiration était suspendue... les oreilles me bourdonnaient... j'étais de plus en plus collé à mon siège, je fermais les yeux de plus en plus fort. Alors, Cabrion se baisse, me prend ma tête chauve; que j'ai le droit de dire, ou plutôt que j'avais le droit de dire vénérable avant son attentat... il me prend donc la tête entre ses mains froides comme des mains de mort... et sur mon front glacé de sueur il dépose... un baiser effronté! impudique!!!

Anastasie leva les bras au ciel.

—Mon ennemi le plus acharné venir me baiser au front!... me forcer à subir ses dégoûtantes caresses, après m'avoir odieusement persécuté pour posséder de mes cheveux!... une pareille monstruosité me donna beaucoup à penser et me paralysa... Cabrion profita de ma stupeur pour me remettre mon chapeau sur la tête, puis, d'un coup de poing, il me l'enfonça jusque sur les yeux, comme vous l'avez vu. Ce dernier outrage me bouleversa, la mesure fut comblée, tout tourna autour de moi, et je m'évanouis au moment où je le voyais, par-dessous les bords de mon chapeau, sortir de la loge aussi tranquillement, aussi lentement qu'il y était entré.

Puis, comme si ce récit eût épuisé ses forces, M. Pipelet retomba sur sa chaise en levant ses mains au ciel en manière de muette imprécation.

Rigolette sortit brusquement, son courage était à bout, son envie de rire l'étouffait; elle ne put se contraindre plus longtemps. Rodolphe avait lui-même difficilement gardé son sérieux.

Tout à coup, cette rumeur confuse qui annonce l'arrivée d'un rassemblement populaire retentit dans la rue; on entendit un grand tumulte en dehors de la porte de l'allée, et bientôt des crosses de fusil résonnèrent sur la dalle de la porte.


VIII

L'arrestation

—Mon Dieu! monsieur Rodolphe, s'écria Rigolette en accourant pâle et tremblante, il y a là un commissaire de police et la garde!

—La justice divine veille sur moi! dit M. Pipelet dans un élan de religieuse reconnaissance; on vient arrêter Cabrion... Malheureusement il est trop tard!

Un commissaire de police, reconnaissable à l'écharpe que l'on apercevait sous son habit noir, entra dans la loge; sa physionomie était grave, digne et sévère.

—Monsieur le commissaire, il est trop tard, le malfaiteur s'est évadé! dit tristement M. Pipelet; mais je puis vous donner son signalement... Sourire atroce, regards effrontés... manières...

—De qui parlez-vous? demanda le magistrat.

—De Cabrion! monsieur le commissaire... Mais, en se hâtant, il serait peut-être encore temps de l'atteindre, répondit M. Pipelet.

—Je ne sais pas ce que c'est que Cabrion, dit impatiemment le magistrat; le nommé Jérôme Morel, ouvrier lapidaire, demeure dans cette maison?

—Oui, mon commissaire, dit Mme Pipelet, se mettant au port d'arme.

—Conduisez-moi à son logement.

—Morel le lapidaire! reprit la portière au comble de la surprise; mais c'est la brebis du bon Dieu! Il est incapable de...

—Jérôme Morel demeure-t-il ici, oui ou non?

—Il y demeure, mon commissaire... avec sa famille, dans une mansarde.

—Conduisez-moi donc à cette mansarde.

Puis s'adressant à un homme qui l'accompagnait, le magistrat lui dit:

—Que les deux gardes municipaux attendent en bas et ne quittent pas l'allée. Envoyez Justin chercher un fiacre.

L'homme s'éloigna pour exécuter ces ordres.

—Maintenant, reprit le magistrat en s'adressant à M. Pipelet, conduisez-moi chez Morel.

—Si ça vous est égal, mon commissaire, je remplacerai Alfred; il est indisposé des suites de Cabrion... qui, comme les choux, lui reste sur le pylore.

—Vous ou votre mari, peu importe, allons!

Et, précédé de Mme Pipelet, il commença de monter l'escalier; mais bientôt il s'arrêta, se voyant suivi par Rodolphe et par Rigolette.

—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? leur demanda-t-il.

—C'est les deux locataires du quatrième, dit Mme Pipelet.

—Pardon! monsieur, j'ignorais que vous fussiez de la maison, dit-il à Rodolphe.

Celui-ci, augurant bien des manières polies du magistrat, lui dit:

—Vous allez trouver une famille désespérée, monsieur; je ne sais quel nouveau coup menace ce malheureux artisan, mais il a été cruellement éprouvé cette nuit... Une de ses filles, déjà épuisée par la maladie, est morte... sous ses yeux... morte de froid et de misère...

—Serait-il possible?

—C'est la vérité, mon commissaire, dit Mme Pipelet. Sans monsieur, qui vous parle, et qui est le roi des locataires, puisqu'il a sauvé par ses bienfaits le pauvre Morel de la prison, toute la famille du lapidaire serait morte de faim.

Le commissaire regardait Rodolphe avec autant d'intérêt que de surprise.

—Rien de plus simple, monsieur, reprit celui-ci; une personne très-charitable, sachant que Morel, dont je vous garantis l'honneur et la probité, était dans une position aussi déplorable que peu méritée, m'a chargé de payer une lettre de change pour laquelle les recors allaient traîner en prison ce pauvre ouvrier, seul soutien d'une famille nombreuse.

À son tour, frappé de la noble physionomie de Rodolphe et de la dignité de ses manières, le magistrat lui répondit:

—Je ne doute pas de la probité de Morel; je regrette seulement d'avoir à remplir une pénible mission devant vous, monsieur, qui vous intéressez si vivement à cette famille.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—D'après les services que vous avez rendus aux Morel, d'après votre langage, je vois, monsieur, que vous êtes un galant homme. N'ayant d'ailleurs aucune raison de cacher l'objet du mandat que j'ai à exercer, je vous avouerai qu'il s'agit de l'arrestation de Louise Morel, la fille du lapidaire.

Le souvenir du rouleau d'or offert aux gardes du commerce par la jeune fille revint à la pensée de Rodolphe.

—De quoi est-elle donc accusée, mon Dieu?

—Elle est sous le coup d'une prévention d'infanticide.

—Elle! Elle!... Oh! son pauvre père!

—D'après ce que vous m'apprenez, monsieur, je conçois que, dans les tristes circonstances où se trouve cet artisan, ce nouveau coup lui sera terrible... Malheureusement je dois obéir aux ordres que j'ai reçus.

—Mais il s'agit seulement d'une simple prévention? s'écria Rodolphe. Les preuves manquent, sans doute?

—Je ne puis m'expliquer davantage à ce sujet... La justice a été mise sur la voie de ce crime, ou plutôt de cette présomption, par la déclaration d'un homme respectable à tous égards... le maître de Louise Morel.

—Jacques Ferrand le notaire? dit Rodolphe indigné.

—Oui, monsieur... Mais pourquoi cette vivacité?

—M. Jacques Ferrand est un misérable, monsieur!

—Je vois avec peine que vous ne connaissez pas celui dont vous parlez, monsieur; M. Jacques Ferrand est l'homme le plus honorable du monde; il est d'une probité reconnue de tous.

—Je vous répète, monsieur, que ce notaire est un misérable... Il a voulu faire emprisonner Morel parce que sa fille a repoussé ses propositions infâmes. Si Louise n'est accusée que sur la dénonciation d'un pareil homme... avouez, monsieur, que cette présomption mérite peu de créance.

—Il ne m'appartient pas, monsieur, et il ne me convient pas de discuter la valeur des déclarations de M. Ferrand, dit froidement le magistrat; la justice est saisie de cette affaire, les tribunaux décideront; quant à moi, j'ai l'ordre de m'assurer de la personne de Louise Morel, et j'exécute mon mandat.

—Vous avez raison, monsieur, je regrette qu'un mouvement d'indignation peut-être légitime m'ait fait oublier que ce n'était en effet ni le lieu ni le moment d'élever une discussion pareille. Un mot seulement: le corps de l'enfant que Morel a perdu est resté dans sa mansarde, j'ai offert ma chambre à cette famille pour lui épargner le triste spectacle de ce cadavre; c'est donc chez moi que vous trouverez le lapidaire et probablement sa fille. Je vous en conjure, monsieur, au nom de l'humanité, n'arrêtez pas brusquement Louise au milieu de ces infortunés, à peine arrachés à un sort épouvantable. Morel a éprouvé tant de secousses cette nuit que sa raison n'y résisterait pas; sa femme est aussi dangereusement malade, un tel coup la tuerait.

—J'ai toujours, monsieur, exécuté mes ordres avec tous les ménagements possibles, j'agirai de même dans cette circonstance.

—Si vous me permettiez, monsieur, de vous demander une grâce? Voici ce que je vous proposerais: la jeune fille qui nous suit avec la portière occupe une chambre voisine de la mienne, je ne doute pas qu'elle ne la mette à votre disposition; vous pourriez d'abord y mander Louise, puis, s'il le faut, Morel, pour que sa fille lui fasse ses adieux... Au moins vous éviterez à une pauvre mère malade et infirme une scène déchirante.

—Si cela peut s'arranger ainsi, monsieur... volontiers.

La conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu à demi-voix, pendant que Rigolette et Mme Pipelet se tenaient discrètement à plusieurs marches de distance du commissaire et de Rodolphe; celui-ci descendit auprès de la grisette, que la présence du commissaire rendait toute tremblante, et lui dit:

—Ma pauvre voisine, j'attends de vous un nouveau service; il faudrait me laisser libre de disposer de votre chambre pendant une heure.

—Tant que vous voudrez, monsieur Rodolphe... Vous avez ma clef. Mais, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc?

—Je vous l'apprendrai tantôt; ce n'est pas tout, il faudrait être assez bonne pour retourner au Temple dire qu'on n'apporte que dans une heure ce que nous avons acheté.

—Bien volontiers, monsieur Rodolphe; mais est-ce qu'il arrive encore malheur aux Morel?

—Hélas! oui, il leur arrive quelque chose de bien triste, vous ne le saurez que trop tôt.

—Allons, mon voisin, je cours au Temple... Mon Dieu! moi qui, grâce à vous, croyais ces braves gens hors de peine... dit la grisette; et elle descendit rapidement l'escalier.

Rodolphe avait voulu surtout épargner à Rigolette le triste tableau de l'arrestation de Louise.

—Mon commissaire, dit Mme Pipelet, puisque mon roi des locataires vous conduit, je peux aller retrouver Alfred? Il m'inquiète; c'est à peine si tout à l'heure il était remis de son indisposition de Cabrion.

—Allez... allez, dit le magistrat; et il resta seul avec Rodolphe. Tous deux arrivèrent sur le palier du quatrième, en face de la chambre où étaient alors provisoirement établis le lapidaire et sa famille.

Tout à coup la porte s'ouvrit.

Louise, pâle, éplorée, sortit brusquement.

—Adieu! Adieu! mon père, s'écria-t-elle, je reviendrai, il faut que je parte.

—Louise, mon enfant, écoute-moi donc, reprit Morel en suivant sa fille et en tâchant de la retenir.

À la vue de Rodolphe, du magistrat, Louise et le lapidaire restèrent immobiles.

—Ah! monsieur, vous notre sauveur, dit l'artisan en reconnaissant Rodolphe, aidez-moi donc à empêcher Louise de partir. Je ne sais ce qu'elle a, elle me fait peur; elle veut s'en aller. N'est-ce pas, monsieur, qu'il ne faut plus qu'elle retourne chez son maître? N'est-ce pas que vous m'avez dit: «Louise ne vous quittera plus, ce sera votre récompense.» Oh! à cette bienheureuse promesse, je l'avoue, un moment j'ai oublié la mort de ma pauvre petite Adèle; mais aussi je veux n'être plus séparé de toi, Louise, jamais! jamais!

Le cœur de Rodolphe se brisa, il n'eut pas la force de répondre une parole.

Le commissaire dit sévèrement à Louise:

—Vous vous appelez Louise Morel?

—Oui, monsieur, répondit la jeune fille interdite.

Rodolphe avait ouvert la chambre de Rigolette.

—Vous êtes Jérôme Morel, son père? ajouta le magistrat en s'adressant au lapidaire.

—Oui... monsieur... mais...

—Entrez là avec votre fille.

Et le magistrat montra la chambre de Rigolette, où se trouvait déjà Rodolphe.

Rassurés par la présence de ce dernier, le lapidaire et Louise, étonnés, troublés, obéirent au commissaire; celui-ci ferma la porte et dit à Morel avec émotion:

—Je sais combien vous êtes honnête et malheureux; c'est donc à regret que je vous apprends qu'au nom de la loi... je viens arrêter votre fille.

—Tout est découvert... je suis perdue!... s'écria Louise épouvantée, en se jetant dans les bras de son père.

—Qu'est-ce que tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?... reprit Morel stupéfait. Tu es folle... pourquoi perdue?... T'arrêter!... Pourquoi t'arrêter?... Qui viendrait t'arrêter?...

—Moi... au nom de la loi! et le commissaire montra son écharpe.

—Oh! malheureuse!... Malheureuse!... s'écria Louise en tombant agenouillée.

—Comment! Au nom de la loi? dit l'artisan, dont la raison, fortement ébranlée par ce nouveau coup, commençait à s'affaiblir; pourquoi arrêter ma fille au nom de la loi?... Je réponds de Louise, moi; c'est ma fille, ma digne fille... pas vrai, Louise? Comment? t'arrêter, quand notre bon ange te rend à nous pour nous consoler de la mort de ma petite Adèle? Allons donc! Ça ne se peut pas!... Et puis, monsieur le commissaire, parlant par respect, on n'arrête que les misérables, entendez-vous?... Et Louise, ma fille, n'est pas une misérable. Bien sûr, vois-tu, mon enfant, ce monsieur se trompe... Je m'appelle Morel; il y a plus d'un Morel... tu t'appelles Louise; il y a plus d'une Louise... c'est ça; voyez-vous, monsieur le commissaire, il y a erreur, certainement il y a erreur!

—Il n'y a malheureusement pas erreur!... Louise Morel, faites vos adieux à votre père.

—Vous m'enlevez ma fille, vous!... s'écria l'ouvrier furieux de douleur, en s'avançant vers le magistrat d'un air menaçant.

Rodolphe saisit le lapidaire par le bras et lui dit:

—Calmez-vous, espérez; votre fille vous sera rendue... son innocence sera prouvée; elle n'est sans doute pas coupable.

—Coupable de quoi?... Elle ne peut être coupable de rien... Je mettrai ma main au feu que... Puis, se souvenant de l'or que Louise avait apporté pour payer la lettre de change, Morel s'écria: Mais cet argent!... cet argent de ce matin, Louise?

Et il jeta sur sa fille un regard terrible.

Louise comprit.

—Moi, voler! s'écria-t-elle, et les joues colorées d'une généreuse indignation, son accent, son geste rassurèrent son père.

—Je le savais bien! s'écria-t-il. Vous voyez, monsieur le commissaire... Elle le nie... et de sa vie, elle n'a menti, je vous le jure... Demandez à tous ceux qui la connaissent, ils vous l'affirmeront comme moi. Elle, mentir! Ah! bien oui... elle est trop fière pour ça; d'ailleurs, la lettre de change a été payée par notre bienfaiteur... Cet or, elle ne veut pas le garder; elle allait le rendre à la personne qui le lui a prêté en lui défendant de la nommer... n'est-ce pas, Louise?

—On n'accuse pas votre fille d'avoir volé, dit le magistrat.