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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 65: IX
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

—Mais, mon Dieu! de quoi l'accuse-t-on alors? Moi, son père, je vous jure que, de quoi qu'on puisse l'accuser, elle est innocente; et de ma vie non plus je n'ai menti.

—À quoi bon connaître cette accusation? lui dit Rodolphe, ému de ses douleurs; l'innocence de Louise sera prouvée; la personne qui s'intéresse vivement à vous protégera votre fille... Allons, du courage... cette fois encore la Providence ne vous faillira pas. Embrassez votre fille, vous la reverrez bientôt...

—Monsieur le commissaire, s'écria Morel sans écouter Rodolphe, on n'enlève pas une fille à son père sans lui dire au moins de quoi on l'accuse! Je veux tout savoir... Louise, parleras-tu?

—Votre fille est accusée d'infanticide, dit le magistrat.

—Je... je... ne comprends pas... je vous...

Et Morel, atterré, balbutia quelques mots sans suite.

—Votre fille est accusée d'avoir tué son enfant, reprit le commissaire profondément ému de cette scène, mais il n'est pas encore prouvé qu'elle ait commis ce crime.

—Oh! non, cela n'est pas, monsieur, cela n'est pas! s'écria Louise avec force en se relevant. Je vous jure qu'il était mort! Il ne respirait plus... il était glacé... j'ai perdu la tête... voilà mon crime... Mais tuer mon enfant, oh! jamais!...

—Ton enfant, misérable! s'écria Morel en levant ses deux mains sur Louise, comme s'il eût voulu l'anéantir sous ce geste et sous cette imprécation terrible.

—Grâce, mon père! Grâce!... s'écria-t-elle.

Après un moment de silence effrayant, Morel reprit avec un calme plus effrayant encore:

—Monsieur le commissaire, emmenez cette créature... ce n'est pas là ma fille...

Le lapidaire voulut sortir; Louise se jeta à ses genoux, qu'elle embrassa de ses deux bras, et la tête renversée en arrière, éperdue et suppliante, elle s'écria:

—Mon père! écoutez-moi seulement... écoutez-moi!

—Monsieur le commissaire, emmenez-la donc, je vous l'abandonne, disait le lapidaire en faisant tous ses efforts pour se dégager des étreintes de Louise.

—Écoutez-la, lui dit Rodolphe en l'arrêtant, ne soyez pas maintenant impitoyable.

—Elle!!! mon Dieu! mon Dieu!... Elle!!! répétait Morel en portant ses deux mains à son front, elle déshonorée!... Oh! l'infâme!... l'infâme!

—Et si elle s'est déshonorée pour vous sauver?... lui dit tout bas Rodolphe.

Ces mots firent sur Morel une impression foudroyante; il regarda sa fille éplorée, toujours agenouillée à ses pieds; puis, l'interrogeant d'un coup d'œil impossible à peindre, il s'écria d'une voix sourde, les dents serrées par la rage:

—Le notaire?

Une réponse vint sur les lèvres de Louise... Elle allait parler, mais, la réflexion l'arrêtant sans doute, elle baissa la tête en silence et resta muette.

—Mais non, il voulait me faire emprisonner ce matin! reprit Morel en éclatant, ce n'est donc pas lui?... Oh! tant mieux!... tant mieux!... Elle n'a pas même d'excuse à sa faute, je ne serai pour rien dans son déshonneur... Je pourrai sans remords la maudire!...

—Non! non!... ne me maudissez pas, mon père!... À vous, je dirai tout... à vous seul; et vous verrez... vous verrez si je ne mérite pas votre pardon...

—Écoutez-la, par pitié! lui dit Rodolphe.

—Que m'apprendra-t-elle? Son infamie?... Elle va être publique; j'attendrai...

—Monsieur!... s'écria Louise en s'adressant au magistrat, par pitié! laissez-moi dire quelques mots à mon père... avant de le quitter pour jamais, peut-être... Et devant vous aussi, notre sauveur, je parlerai... mais seulement devant vous et devant mon père...

—J'y consens, dit le magistrat.

—Serez-vous donc insensible? Refuserez-vous cette dernière consolation à votre enfant? demanda Rodolphe à Morel. Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour les bontés que j'ai attirées sur vous, rendez-vous à la prière de votre fille.

Après un moment de farouche et morne silence, Morel répondit: «Allons!...»

—Mais... où irons-nous?... demanda Rodolphe, votre famille est à côté...

—Où nous irons? s'écria le lapidaire avec une ironie amère; où nous irons? là-haut... dans la mansarde... à côté du corps de ma fille... le lieu est bien choisi pour cette confession... n'est-ce pas? Allons... nous verrons si Louise osera mentir en face du cadavre de sa sœur. Allons!

Et Morel sortit précipitamment, d'un air égaré, sans regarder Louise.

—Monsieur, dit tout bas le commissaire à Rodolphe, de grâce, dans l'intérêt de ce pauvre père, ne prolongez pas cet entretien. Vous disiez vrai, sa raison n'y résisterait pas; tout à l'heure son regard était presque celui d'un fou...

—Hélas! monsieur, je crains comme vous un terrible et nouveau malheur; je vais abréger autant que possible ces adieux déchirants.

Et Rodolphe rejoignit le lapidaire et sa fille.

Si étrange, si lugubre que fût la détermination de Morel, elle était d'ailleurs, pour ainsi dire, commandée par les localités; le magistrat consentait à attendre l'issue de cet entretien dans la chambre de Rigolette, la famille Morel occupait le logement de Rodolphe, il ne restait que la mansarde.

Ce fut dans ce funèbre réduit que se rendirent Louise, son père et Rodolphe.


IX

Confession

Sombre et cruel spectacle!

Au milieu de la mansarde, telle que nous l'avons dépeinte, reposait, sur la couche de l'idiote, le corps de la petite fille morte le matin; un lambeau de drap la recouvrait.

La rare et vive clarté filtrée par l'étroite lucarne jetait sur les figures des trois acteurs de cette scène des lumières et des ombres durement tranchées.

Rodolphe, debout et adossé au mur, était péniblement ému.

Morel, assis sur le bord de son établi, la tête baissée, les mains pendantes, le regard fixe, farouche, ne quittait pas des yeux le matelas où étaient déposés les restes de la petite Adèle.

À cette vue, le courroux, l'indignation du lapidaire s'affaiblirent et se changèrent en une tristesse d'une amertume inexprimable; son énergie l'abandonnait, il s'affaissait sous ce nouveau coup.

Louise, d'une pâleur mortelle, se sentait défaillir; la révélation qu'elle devait faire l'épouvantait. Pourtant elle se hasarda à prendre en tremblant la main de son père, cette pauvre main amaigrie, déformée par l'excès du travail.

Il ne la retira pas; alors sa fille, éclatant en sanglots, la couvrit de baisers et la sentit bientôt se presser légèrement contre ses lèvres. La colère de Morel avait cessé; ses larmes, longtemps contenues, coulèrent enfin.

—Mon père! si vous saviez? s'écria Louise, si vous saviez comme je suis à plaindre!

—Oh! tiens, vois-tu, ce sera le chagrin de toute ma vie, Louise, de toute ma vie, répondit le lapidaire en pleurant. Toi, mon Dieu!... toi en prison... sur le banc des criminels... toi, si fière... quand tu avais le droit d'être fière... Non! reprit-il dans un nouvel accès de douleur désespérée, non! je préférerais te voir sous le drap de mort à côté de ta pauvre petite sœur...

—Et moi aussi, je voudrais y être! répondit Louise.

—Tais-toi, malheureuse enfant, tu me fais mal... J'ai eu tort de te dire cela; j'ai été trop loin... Allons, parle; mais, au nom de Dieu, ne mens pas... Si affreuse que soit la vérité, dis-la-moi... que je l'apprenne de toi... elle me paraîtra moins cruelle... Parle, hélas! les moments nous sont comptés; en bas... on t'attend. Oh! les tristes... tristes adieux, juste ciel!

—Mon père, je vous dirai tout..., reprit Louise, s'armant de résolution; mais promettez-moi, et que notre sauveur me promette aussi de ne répéter ceci à personne... à personne... S'il savait que j'ai parlé, voyez-vous... Oh! ajouta-t-elle en frissonnant de terreur, vous seriez perdus... perdus comme moi... car vous ne savez pas la puissance et la férocité de cet homme!

—De quel homme?

—De mon maître...

—Le notaire?

—Oui..., dit Louise à voix basse et en regardant autour d'elle, comme si elle eût craint d'être entendue.

—Rassurez-vous, reprit Rodolphe; cet homme est cruel et puissant, peu importe, nous le combattrons! Du reste, si je révélais ce que vous allez nous dire, ce serait seulement dans votre intérêt ou dans celui de votre père.

—Et moi aussi, Louise, si je parlais, ce serait pour tâcher de te sauver. Mais qu'a-t-il encore fait, ce méchant homme?

—Ce n'est pas tout, dit Louise, après un moment de réflexion, dans ce récit il sera question de quelqu'un qui m'a rendu un grand service... qui a été pour mon père et pour notre famille plein de bonté; cette personne était employée chez M. Ferrand lorsque j'y suis entrée, elle m'a fait jurer de ne pas la nommer.

Rodolphe, pensant qu'il s'agissait peut-être de Germain, dit à Louise:

—Si vous voulez parler de François Germain... soyez tranquille, son secret sera bien gardé par votre père et par moi.

Louise regarda Rodolphe avec surprise.

—Vous le connaissez? dit-elle.

—Comment! ce bon, cet excellent jeune homme qui a demeuré ici pendant trois mois était employé chez le notaire quand tu y es entrée? dit Morel. La première fois que tu l'as vu ici, tu as eu l'air de ne pas le connaître?...

—Cela était convenu entre nous, mon père; il avait de graves raisons pour cacher qu'il travaillait chez M. Ferrand. C'est moi qui lui avais indiqué la chambre du quatrième qui était à louer ici, sachant qu'il serait pour vous un bon voisin...

—Mais, reprit Rodolphe, qui a donc placé votre fille chez le notaire?

—Lors de la maladie de ma femme, j'avais dit à Mme Burette, la prêteuse sur gages, qui loge ici, que Louise voulait entrer en maison pour nous aider. Mme Burette connaissait la femme de charge du notaire; elle m'a donné pour elle une lettre où elle lui recommandait Louise comme un excellent sujet. Maudite... maudite soit cette lettre!... elle est la cause de tous nos malheurs... Enfin, monsieur, voilà comment ma fille est entrée chez le notaire.

—Quoique je sois instruit de quelques-uns des faits qui ont causé la haine de M. Ferrand contre votre père, dit Rodolphe à Louise, je vous prie, racontez-moi en peu de mots ce qui s'est passé entre vous et le notaire depuis votre entrée à son service... cela pourra servir à vous défendre.

—Pendant les premiers temps de mon séjour chez M. Ferrand, reprit Louise, je n'ai pas eu à me plaindre de lui. J'avais beaucoup de travail, la femme de charge me rudoyait souvent, la maison était triste, mais j'endurais avec patience; le service est le service; ailleurs j'aurais eu d'autres désagréments. M. Ferrand avait une figure sévère, il allait à la messe, il recevait souvent des prêtres; je ne me défiais pas de lui. Dans les commencements, il me regardait à peine; il me parlait très-durement, surtout en présence des étrangers.

«Excepté le portier, qui logeait sur la rue, dans le corps de logis où est l'étude, j'étais seule de domestique avec Mme Séraphin, la femme de charge. Le pavillon que nous occupions était une grande masure isolée, entre la cour et le jardin. Ma chambre était tout en haut. Bien souvent j'avais peur, restant le soir toujours seule, ou dans la cuisine, qui est souterraine, ou dans ma chambre. La nuit, il me semblait quelquefois entendre des bruits sourds et extraordinaires à l'étage au-dessous de moi, que personne n'habitait, et où seulement M. Germain venait souvent travailler dans le jour; deux des fenêtres de cet étage étaient murées, et une des portes, très-épaisse, était renforcée de lames de fer. La femme de charge m'a dit depuis que dans cet endroit se trouvait la caisse de M. Ferrand.

«Un jour j'avais veillé très-tard pour finir des raccommodages pressés; j'allais pour me coucher, lorsque j'entendis marcher doucement dans le petit corridor au bout duquel était ma chambre; on s'arrêta à ma porte; d'abord je supposai que c'était la femme de charge; mais, comme on n'entrait pas, cela me fit peur; je n'osais bouger, j'écoutais, on ne remuait pas, j'étais pourtant sûre qu'il y avait quelqu'un derrière ma porte: je demandai par deux fois qui était là... on ne me répondit rien. De plus en plus effrayée, je poussai ma commode contre la porte, qui n'avait ni verrou, ni serrure. J'écoutai toujours, rien ne bougea; au bout d'une demi-heure, qui me parut bien longue, je me jetai sur mon lit; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, je demandai à la femme de charge la permission de faire mettre un verrou à ma chambre, qui n'avait pas de serrure, lui racontant ma peur de la nuit; elle me répondit que j'avais rêvé, qu'il fallait d'ailleurs m'adresser à M. Ferrand pour ce verrou. À ma demande, il haussa les épaules, me dit que j'étais folle; je n'osai plus en parler.

«À quelque temps de là, arriva le malheur du diamant. Mon père, désespéré, ne savait comment faire. Je contai son chagrin à Mme Séraphin, elle me répondit: «Monsieur est si charitable qu'il fera peut-être quelque chose pour votre père.» Le soir même, je servais à table, M. Ferrand me dit brusquement: «Ton père a besoin de treize cents francs; va ce soir lui dire de passer demain à mon étude, il aura son argent. C'est un honnête homme, il mérite qu'on s'intéresse à lui.» À cette marque de bonté, je fondis en larmes: je ne savais comment remercier mon maître; il me dit avec sa brusquerie ordinaire: «C'est bon, c'est bon; ce que je fais est tout simple...» Le soir, après mon ouvrage, je vins annoncer cette bonne nouvelle à mon père, et le lendemain...

—J'avais les treize cents francs contre une lettre de change à trois mois de date, acceptée en blanc par moi, dit Morel; je fis comme Louise, je pleurai de reconnaissance; j'appelai cet homme mon bienfaiteur... mon sauveur. Oh! il a fallu qu'il fût bien méchant pour détruire la reconnaissance et la vénération que je lui avais vouées...

—Cette précaution de vous faire souscrire une lettre de change en blanc, à une échéance tellement rapprochée que vous ne pouviez la payer, n'éveilla pas vos soupçons? lui demanda Rodolphe.

—Non, monsieur; j'ai cru que le notaire prenait ses sûretés, voilà tout; d'ailleurs, il me dit que je n'avais pas besoin de songer à rembourser cette somme avant deux ans; tous les trois mois je lui renouvellerais seulement la lettre de change pour plus de régularité; cependant, à la première échéance, on l'a présentée ici, elle n'a pas été payée, il a obtenu jugement contre moi, sous le nom d'un tiers; mais il m'a fait dire que ça ne devait pas m'inquiéter... que c'était une erreur de son huissier.

—Il voulait ainsi vous tenir en sa puissance, dit Rodolphe.

—Hélas! oui, monsieur; car ce fut à dater de ce jugement qu'il commença de... Mais continue, Louise... continue... Je ne sais plus où j'en suis... la tête me tourne... j'ai comme des absences... j'en deviendrai fou!... C'est par trop aussi... c'est par trop!...

Rodolphe calma le lapidaire... Louise reprit:

—Je redoublais de zèle, afin de reconnaître, comme je le pouvais, les bontés de M. Ferrand pour nous. La femme de charge me prit dès lors en grande aversion; elle trouvait du plaisir à me tourmenter, à me mettre dans mon tort en ne me répétant pas les ordres que M. Ferrand lui donnait pour moi; je souffrais de ces désagréments, j'aurais préféré une autre place; mais l'obligation que mon père avait à mon maître m'empêchait de m'en aller. Depuis trois mois M. Ferrand avait prêté cet argent; il continuait de me brusquer devant Mme Séraphin; cependant il me regardait quelquefois à la dérobée d'une manière qui m'embarrassait, et il souriait en me voyant rougir.

—Vous comprenez, monsieur? Il était alors en train d'obtenir contre moi une contrainte par corps.

—Un jour, reprit Louise, la femme de charge sort après le dîner, contre son habitude; les clercs quittent l'étude; ils logeaient dehors. M. Ferrand envoie le portier en commission, je reste à la maison seule avec mon maître; je travaillais dans l'antichambre, il me sonne. J'entre dans sa chambre à coucher, il était debout devant la cheminée; je m'approche de lui, il se retourne brusquement, me prend dans ses bras... Sa figure était rouge comme du sang, ses yeux brillaient. J'eus une peur affreuse, la frayeur m'empêcha d'abord de faire un mouvement; mais, quoiqu'il soit très-fort, je me débattis si vivement que je lui échappai; je me sauvai dans l'antichambre, dont je poussai la porte, la tenant de toutes mes forces; la clef était de son côté.

—Vous l'entendez, monsieur, vous l'entendez, dit Morel à Rodolphe, voilà la conduite de ce digne bienfaiteur.

—Au bout de quelques moments la porte céda sous ses efforts, reprit Louise, heureusement la lampe était à ma portée, j'eus le temps de l'éteindre. L'antichambre était éloignée de la pièce où il se tenait; il se trouva tout à coup dans l'obscurité, il m'appela, je ne répondis pas; il me dit alors d'une voix tremblante de colère: «Si tu essaies de m'échapper, ton père ira en prison pour les treize cents francs qu'il me doit et qu'il ne peut payer.» Je le suppliai d'avoir pitié de moi, je lui promis de faire tout au monde pour le bien servir, pour reconnaître ses bontés, mais je lui déclarai que rien ne me forcerait à m'avilir.

—C'est pourtant bien là le langage de Louise, dit Morel, de ma Louise quand elle avait le droit d'être fière. Mais comment?... Enfin, continue, continue...

—Je me trouvais toujours dans l'obscurité; j'entends, au bout d'un moment, fermer la porte de sortie de l'antichambre, que mon maître avait trouvée, à tâtons. Il me tenait ainsi en son pouvoir; il court chez lui et revient bientôt avec une lumière. Je n'ose vous dire, mon père, la lutte nouvelle qu'il me fallut soutenir, ses menaces, ses poursuites de chambre en chambre: heureusement le désespoir, la peur, la colère me donnèrent des forces: ma résistance le rendait furieux, il ne se possédait plus. Il me maltraita, me frappa; j'avais la figure en sang...

—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria le lapidaire en levant les mains au ciel, ce sont là des crimes pourtant... et il n'y a pas de punition pour un tel monstre... il n'y en a pas...

—Peut-être, dit Rodolphe, qui semblait réfléchir profondément; puis, s'adressant à Louise: Courage! Dites tout.

—Cette lutte durait depuis longtemps; mes forces m'abandonnaient, lorsque le portier, qui était rentré, sonna deux coups: c'était une lettre qu'on annonçait. Craignant, si je n'allais pas la chercher, que le portier ne l'apportât lui-même, M. Ferrand me dit: «—Va-t'en!... Dis un mot, et ton père est perdu; si tu cherches à sortir de chez moi, il est encore perdu; si on vient aux renseignements sur toi, je t'empêcherai de te placer, en laissant entendre, sans l'affirmer, que tu m'as volé. Je dirai de plus que tu es une détestable servante...» Le lendemain de cette scène, malgré les menaces de mon maître, j'accourus ici tout dire à mon père. Il voulait me faire à l'instant quitter cette maison... mais la prison était là... Le peu que je gagnais devenait indispensable à notre famille depuis la maladie de ma mère... Et les mauvais renseignements que M. Ferrand me menaçait de donner sur moi m'auraient empêchée de me placer ailleurs pendant bien longtemps peut-être.

—Oui, dit Morel avec une sombre amertume, nous avons eu la lâcheté, l'égoïsme de laisser notre enfant retourner là... Oh! je vous le disais bien, la misère... la misère... que d'infamies elle fait commettre!...

—Hélas! mon père, n'avez-vous pas essayé de toutes manières de vous procurer ces treize cents francs? Cela étant impossible, il a bien fallu nous résigner.

—Va, va, continue... Les tiens ont été tes bourreaux; nous sommes plus coupables que toi du malheur qui t'arrive, dit le lapidaire en cachant sa figure dans ses mains.

—Lorsque je revis mon maître, reprit Louise, il fut pour moi, comme il avait été avant la scène dont je vous ai parlé, brusque et dur; il ne me dit pas un mot du passé; la femme de charge continua de me tourmenter; elle me donnait à peine ce qui m'était nécessaire pour me nourrir, enfermait le pain sous clef; quelquefois, par méchanceté, elle souillait devant moi les restes du repas qu'on me laissait, car presque toujours elle mangeait avec M. Ferrand. La nuit, je dormais à peine, je craignais à chaque instant de voir le notaire entrer dans ma chambre, qui ne fermait pas; il m'avait fait ôter la commode que je mettais devant ma porte pour me garder; il ne me restait qu'une chaise, une petite table et ma malle. Je tâchais de me barricader avec cela comme je pouvais, et je me couchais tout habillée. Pendant quelque temps il me laissa tranquille; il ne me regardait même pas. Je commençais à me rassurer un peu, pensant qu'il ne songeait plus à moi. Un dimanche, il m'avait permis de sortir; je vins annoncer cette bonne nouvelle à mon père et à ma mère: nous étions tous bien heureux!... C'est jusqu'à ce moment que vous avez tout su, mon père... Ce qui me reste à vous dire—et la voix de Louise trembla—est affreux... je vous l'ai toujours caché.

—Oh! j'en étais bien sûr... bien sûr... que tu me cachais un secret, s'écria Morel avec une sorte d'égarement et une singulière volubilité d'expression qui étonna Rodolphe. Ta pâleur, tes traits... auraient dû m'éclairer. Cent fois je l'ai dit à ta mère... mais bah! bah! bah! elle me rassurait... La voilà bien! La voilà bien! Pour échapper au mauvais sort, laisser notre fille chez ce monstre!... Et notre fille, où va-t-elle? sur le banc des criminels... La voilà bien! Ah! mais aussi... enfin... qui sait?... Au fait... parce qu'on est pauvre... oui... mais les autres?... Bah... bah... les autres... Puis, s'arrêtant comme pour rassembler ses pensées qui lui échappaient, Morel se frappa le front et s'écria: Tiens! je ne sais plus ce que je dis... la tête me fait un mal horrible... il me semble que je suis gris...

Et il cacha sa tête dans ses deux mains.

Rodolphe ne voulut pas laisser voir à Louise combien il était effrayé de l'incohérence du langage du lapidaire; il reprit gravement:

—Vous n'êtes pas juste, Morel; ce n'est pas pour elle seule, mais pour sa mère, pour ses enfants, pour vous-même, que votre pauvre femme redoutait les funestes conséquences de la sortie de Louise de chez le notaire... N'accusez personne... Que toutes les malédictions, que toutes les haines retombent sur un seul homme... sur ce monstre d'hypocrisie, qui plaçait une fille entre le déshonneur et la ruine... la mort peut-être de son père et de sa famille; sur ce maître qui abusait d'une manière infâme de son pouvoir de maître... Mais patience, je vous l'ai dit, la Providence réserve souvent au crime des vengeances surprenantes et épouvantables.

Les paroles de Rodolphe étaient, pour ainsi dire, empreintes d'un tel caractère de certitude et de conviction en parlant de cette vengeance providentielle, que Louise regarda son sauveur avec surprise, presque avec crainte.

—Continuez, mon enfant, reprit Rodolphe en s'adressant à Louise, ne nous cachez rien... cela est plus important que vous ne le pensez.

—Je commençais donc à me rassurer un peu, dit Louise, lorsqu'un soir M. Ferrand et la femme de charge sortirent chacun de leur côté. Ils ne dînèrent pas à la maison, je restai seule; comme d'habitude, on me laissa ma ration d'eau, de pain et de vin, après avoir fermé à clef les buffets. Mon ouvrage terminé, je dînai, et puis, ayant peur toute seule dans les appartements, je remontai dans ma chambre, après avoir allumé la lampe de M. Ferrand. Quand il sortait le soir, on ne l'attendait jamais. Je me mis à travailler, et, contre mon ordinaire, peu à peu le sommeil me gagna... Ah! mon père! s'écria Louise en s'interrompant avec crainte, vous allez ne pas me croire... vous allez m'accuser de mensonge... et pourtant, tenez, sur le corps de ma pauvre petite sœur, je vous jure que je vous dis bien la vérité...

—Expliquez-vous, dit Rodolphe.

—Hélas! monsieur, depuis sept mois je cherche en vain à m'expliquer à moi-même cette nuit affreuse... sans pouvoir y parvenir; j'ai manqué perdre la raison en tâchant d'éclaircir ce mystère.

—Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-elle dire? s'écria le lapidaire, sortant de l'espèce de stupeur indifférente qui l'accablait par intermittence depuis le commencement de ce récit.

—Je m'étais, contre mon habitude, endormie sur ma chaise..., reprit Louise. Voilà la dernière chose dont je me souviens... Avant, avant... oh! mon père, pardon... Je vous jure que je ne suis pas coupable pourtant...

—Je te crois! Je te crois! Mais parle.

—Je ne sais depuis combien de temps je dormais lorsque je m'éveillai, toujours dans ma chambre, mais couchée et déshonorée par M. Ferrand, qui était auprès de moi.

—Tu mens, tu mens! s'écria le lapidaire furieux. Avoue-moi que tu as cédé à la violence, à la peur de me voir traîner en prison, mais ne mens pas ainsi!

—Mon père, je vous jure...

—Tu mens, tu mens!... Pourquoi le notaire aurait-il voulu me faire emprisonner, puisque tu lui avais cédé?

—Cédé, oh! non, mon père! Mon sommeil fut si profond que j'étais comme morte... Cela vous semble extraordinaire, impossible... Mon Dieu, je le sais bien, car à cette heure je ne peux encore le comprendre.

—Et moi je comprends tout, reprit Rodolphe en interrompant Louise, ce crime manquait à cet homme. N'accusez pas votre fille de mensonge, Morel... Dites-moi, Louise, en dînant, avant de monter dans votre chambre, n'avez-vous pas remarqué quelque goût étrange à ce que vous avez bu? Tâchez de bien vous rappeler cette circonstance.

Après un moment de réflexion, Louise répondit:

—Je me souviens, en effet, que le mélange d'eau et de vin que Mme Séraphin me laissa, selon son habitude, avait un goût un peu amer; je n'y ai pas alors fait attention parce que quelquefois la femme de charge s'amusait à mettre du sel ou du poivre dans ce que je buvais.

—Et ce jour-là cette boisson vous a semblé amère?

—Oui, monsieur, mais pas assez pour m'empêcher de la boire; j'ai cru que le vin était tourné.

Morel, l'œil fixe, un peu hagard, écoutait les questions de Rodolphe et les réponses de Louise sans paraître comprendre leur portée.

—Avant de vous endormir sur votre chaise, n'avez-vous pas senti votre tête pesante, vos jambes alourdies?

—Oui, monsieur; les tempes me battaient, j'avais un léger frisson, j'étais mal à mon aise.

—Oh! le misérable! le misérable! s'écria Rodolphe. Savez-vous, Morel, ce que cet homme a fait boire à votre fille?

L'artisan regarda Rodolphe sans lui répondre.

—La femme de charge, sa complice, avait mêlé dans le breuvage de Louise un soporifique, de l'opium, sans doute; les forces, la pensée de votre fille, ont été paralysées pendant quelques heures; en sortant de ce sommeil léthargique, elle était déshonorée!...

—Ah! maintenant, s'écria Louise, mon malheur s'explique. Vous le voyez, mon père, je suis moins coupable que je ne le paraissais. Mon père, mon père, réponds-moi donc!

Le regard du lapidaire était d'une effrayante fixité.

Une si horrible perversité ne pouvait entrer dans l'esprit de cet homme naïf et honnête. Il comprenait à peine cette affreuse révélation.

Et puis, faut-il le dire, depuis quelques moments sa raison lui échappait; par instants ses idées s'obscurcissaient; alors il tombait dans ce néant de la pensée qui est à l'intelligence ce que la nuit est à la vue... formidable symptôme de l'aliénation mentale.

Pourtant Morel reprit d'une voix sourde, brève et précipitée:

—Oh! oui, c'est bien mal, bien mal, très-mal.

Et il retomba dans son apathie.

Rodolphe le regarda avec anxiété, il crut que l'énergie de l'indignation commençait à s'épuiser chez ce malheureux, de même qu'à la suite de violents chagrins souvent les larmes manquent.

Voulant terminer le plus tôt possible ce triste entretien, Rodolphe dit à Louise:

—Courage, mon enfant, achevez de nous dévoiler ce tissu d'horreurs.

—Hélas! monsieur, ce que vous avez entendu n'est rien encore. En voyant M. Ferrand auprès de moi, je jetai un cri de frayeur. Je voulus fuir, il me retint de force; je me sentais encore si faible, si appesantie, sans doute, à cause de ce breuvage dont vous m'avez parlé, que je ne pus m'échapper de ses mains. «Pourquoi te sauver maintenant? me dit M. Ferrand d'un air étonné qui me confondit. Quel est ton caprice? Ne suis-je pas là de ton consentement?—Ah! monsieur, c'est indigne, m'écriai-je; vous avez abusé de mon sommeil, pour me perdre! Mon père le saura.» Mon maître éclata de rire: «J'ai abusé, de ton sommeil, moi! mais tu plaisantes? À qui feras-tu croire ce mensonge? Il est quatre heures du matin. Je suis ici depuis dix heures; tu aurais dormi bien longtemps et bien opiniâtrement. Avoue donc plutôt que je n'ai fait que profiter de ta bonne volonté. Allons, ne sois pas ainsi capricieuse, ou nous nous fâcherons. Ton père est en mon pouvoir; tu n'as plus de raisons maintenant pour me repousser; sois soumise et nous serons bons amis: sinon, prends garde.—Je dirai tout à mon père! m'écriai-je; il saura me venger. Il y a une justice.» M. Ferrand me regarda avec surprise: «Mais tu es donc décidément folle? Et que diras-tu à ton père? Qu'il t'a convenu de me recevoir ici? Libre à toi... tu verras comme il t'accueillera.—Mon Dieu! mais cela n'est pas vrai. Vous savez bien que vous êtes ici malgré moi.—Malgré toi? Tu aurais l'effronterie de soutenir ce mensonge, de parler de violences! Veux-tu une preuve de ta fausseté? J'avais ordonné à Germain, mon caissier, de revenir hier soir, à dix heures, terminer un travail pressé; il a travaillé jusqu'à une heure du matin dans une chambre au-dessous de celle-ci. N'aurait-il pas entendu tes cris, le bruit d'une lutte pareille à celle que j'ai soutenue en bas contre toi, méchante, quand tu n'étais pas aussi raisonnable qu'aujourd'hui? Eh bien! interroge demain Germain, il affirmera ce qui est: que cette nuit tout a été parfaitement tranquille dans la maison.»

—Oh! toutes les précautions étaient prises pour assurer son impunité, dit Rodolphe.

—Oui, monsieur, car j'étais atterrée. À tout ce que me disait M. Ferrand, je ne trouvais rien à répondre. Ignorant quel breuvage il m'avait fait prendre, je ne m'expliquais pas à moi-même la persistance de mon sommeil. Les apparences étaient contre moi. Si je me plaignais, tout le monde m'accuserait; cela devait être, puisque pour moi-même cette nuit affreuse était un mystère impénétrable.


X

Le crime

Rodolphe restait confondu de l'effroyable hypocrisie de M. Ferrand.

—Ainsi, dit-il à Louise, vous n'avez pas osé vous plaindre à votre père de l'odieux attentat du notaire?

—Non, monsieur; il m'aurait crue sans doute la complice de M. Ferrand; et puis je craignais que dans sa colère mon père n'oubliât que sa liberté, que l'existence de notre famille dépendaient toujours de mon maître.

—Et probablement, reprit Rodolphe, pour éviter à Louise une partie de ces pénibles aveux, cédant à la contrainte, à la frayeur de perdre votre père par un refus, vous avez continué d'être la victime de ce misérable?

Louise baissa les yeux en rougissant.

—Et ensuite sa conduite fut-elle moins brutale envers vous?

—Non, monsieur; pour éloigner les soupçons, lorsque par hasard il avait le curé de Bonne-Nouvelle et son vicaire à dîner, mon maître m'adressait devant eux de durs reproches; il priait M. le curé de m'admonester; il lui disait que tôt ou tard je me perdrais, que j'avais des manières trop libres avec les clercs de l'étude, que j'étais fainéante, qu'il me gardait par charité pour mon père, un honnête père de famille qu'il avait obligé. Sauf le service rendu à mon père, tout cela était faux. Jamais je ne voyais les clercs de l'étude; ils travaillaient dans un corps de logis séparé du nôtre.

—Et quand vous vous trouviez seule avec M. Ferrand, comment expliquait-il sa conduite à votre égard devant le curé?

—Il m'assurait qu'il plaisantait. Mais le curé prenait ces accusations au sérieux; il me disait sévèrement qu'il faudrait être doublement vicieuse pour se perdre dans une sainte maison où j'avais continuellement sous les yeux de religieux exemples. À cela je ne savais que répondre, je baissais la tête en rougissant; mon silence, ma confusion, tournaient encore contre moi; la vie m'était si à charge que bien des fois j'ai été sur le point de me détruire; mais je pensais à mon père, à ma mère, à mes frères et sœurs que je soutenais un peu, je me résignais; au milieu de mon avilissement, je trouvais une consolation: au moins mon père était sauvé de la prison. Un nouveau malheur m'accabla, je devins mère... je me vis perdue tout à fait. Je ne sais pourquoi je pressentis que M. Ferrand, en apprenant un événement qui aurait pourtant dû le rendre moins cruel pour moi, redoublerait de mauvais traitements à mon égard; j'étais pourtant loin encore de supposer ce qui allait arriver.

Morel, revenu de son aberration momentanée, regarda autour de lui avec étonnement, passa sa main sur son front, rassembla ses souvenirs et dit à sa fille:

—Il me semble que j'ai eu un moment d'absence; la fatigue, le chagrin... Que disais-tu?

—Lorsque M. Ferrand apprit que j'étais mère...

Le lapidaire fit un geste de désespoir; Rodolphe le calma d'un regard.

—Allons, j'écouterai jusqu'au bout, dit Morel. Va, va.

Louise reprit:

—Je demandai à M. Ferrand par quels moyens je cacherais ma honte et les suites d'une faute dont il était l'auteur. Hélas! c'est à peine si vous me croirez, mon père...

—Eh bien?...

—M'interrompant avec indignation et une feinte surprise, il eut l'air de ne pas me comprendre; il me demanda si j'étais folle. Effrayée, je m'écriai: «Mais, mon Dieu! que voulez-vous donc que je devienne maintenant? Si vous n'avez pas pitié de moi, ayez au moins pitié de votre enfant.—Quelle horreur! s'écria M. Ferrand en levant les mains au ciel. Comment, misérable! tu as l'audace de m'accuser d'être assez bassement corrompu pour descendre jusqu'à une fille de ton espèce!... Tu es assez effrontée pour m'attribuer les suites de tes débordements, moi qui t'ai cent fois répété devant les témoins les plus respectables que tu te perdais, vile débauchée! Sors de chez moi à l'instant; je te chasse.»

Rodolphe et Morel restaient frappés d'épouvante; une hypocrisie si infernale les foudroyait.

—Oh! je l'avoue, dit Rodolphe, cela passe les prévisions les plus horribles.

Morel ne dit rien; ses yeux s'agrandirent d'une manière effrayante, un spasme convulsif contracta ses traits; il descendit de l'établi où il était assis, ouvrit brusquement un tiroir, y prit une forte lime très-longue, très-acérée, emmanchée dans une poignée de bois et s'élança vers la porte.

Rodolphe devina sa pensée, le saisit par le bras et l'arrêta.

—Morel, où allez-vous? Vous vous perdez, malheureux!

—Prenez garde! s'écria l'artisan furieux en se débattant, je ferais deux malheurs au lieu d'un.

Et l'insensé menaça Rodolphe.

—Mon père, c'est notre sauveur! s'écria Louise.

—Il se moque bien de nous! bah! bah! Il veut sauver le notaire! répondit Morel complètement égaré en luttant contre Rodolphe.

Au bout d'une seconde, celui-ci le désarma avec ménagement, ouvrit la porte et jeta la lime sur l'escalier.

Louise courut au lapidaire, le serra dans ses bras et lui dit:

—Mon père, c'est notre bienfaiteur! Tu as levé la main sur lui, reviens donc à toi!

Ces mots rappelèrent Morel à lui-même, il cacha sa figure dans ses mains, et, muet, il tomba aux genoux de Rodolphe.

—Relevez-vous, pauvre père, reprit Rodolphe avec bonté. Patience... patience... je comprends votre fureur, je partage votre haine; mais au nom de votre vengeance, ne la compromettez pas...

—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria le lapidaire en se relevant. Mais que peut la justice... la loi... contre cela? Pauvres gens que nous sommes! Quand nous irons accuser cet homme riche, puissant, respecté, on nous rira au nez, ah! ah! ah! Et il se prit à rire d'un rire convulsif. Et on aura raison... Où seront nos preuves? oui, nos preuves? On ne nous croira pas. Aussi, je vous dis, moi, s'écria-t-il dans un redoublement de folle fureur, je vous dis que je n'ai confiance que dans l'impartialité du couteau...

—Silence, Morel, la douleur vous égare, lui dit tristement Rodolphe... Laissez parler votre fille... les moments sont précieux, le magistrat l'attend, il faut que je sache tout... vous dis-je... tout... Continuez, mon enfant.

Morel retomba sur son escabeau avec accablement.

—Il est inutile, monsieur, reprit Louise, de vous dire mes larmes, mes prières; j'étais anéantie. Ceci s'était passé à dix heures du matin dans le cabinet de M. Ferrand, le curé devait venir déjeuner avec lui ce jour-là; il entra au moment où mon maître m'accablait de reproches et d'outrages... il parut vivement contrarié à la vue du prêtre.

—Et que dit-il alors?...

—Il eut bientôt pris son parti; il s'écria, en me montrant: «Eh bien! monsieur l'abbé, je le disais bien, que cette malheureuse se perdrait... Elle est perdue... à tout jamais perdue; elle vient de m'avouer sa faute et sa honte... en me priant de la sauver. Et penser que j'ai, par pitié, reçu dans ma maison une telle misérable!—Comment! me dit M. l'abbé avec indignation, malgré les conseils salutaires que votre maître vous a donnés maintes fois devant moi... vous vous êtes avilie à ce point! Oh! cela est impardonnable... Mon ami, après les bontés que vous avez eues pour cette malheureuse et pour sa famille, de la pitié serait faiblesse... Soyez inexorable», dit l'abbé, dupe comme tout le monde de l'hypocrisie de M. Ferrand.

—Et vous n'avez pas à cet instant démasqué l'infâme? dit Rodolphe.

—Mon Dieu! monsieur, j'étais terrifiée, ma tête se perdait, je n'osais, je ne pouvais prononcer une parole; pourtant je voulus parler, me défendre: «Mais, monsieur... m'écriai-je...—Pas un mot de plus, indigne créature, me dit M. Ferrand en m'interrompant. Tu as entendu M. l'abbé. De la pitié serait de la faiblesse... Dans une heure tu auras quitté ma maison!» Puis, sans me laisser le temps de répondre, il emmena l'abbé dans une autre pièce.

«Après le départ de M. Ferrand, reprit Louise, je fus un moment comme en délire; je me voyais chassée de chez lui, ne pouvant me replacer ailleurs, à cause de l'état où je me trouvais et des mauvais renseignements que mon maître donnerait sur moi; je ne doutais pas non plus que dans sa colère il ne fît emprisonner mon père; je ne savais que devenir; j'allai me réfugier dans ma chambre.

«Au bout de deux heures, M. Ferrand y parut: «Ton paquet est-il fait? me dit-il.—Grâce! lui dis-je en tombant à ses pieds, ne me renvoyez pas de chez vous dans l'état où je suis. Que vais-je devenir? Je ne puis me placer nulle part!—Tant mieux, Dieu te punira de ton libertinage et de tes mensonges.—Vous osez dire que je mens? m'écriai-je indignée, vous osez dire que ce n'est pas vous qui m'avez perdue?—Sors à l'instant de chez moi, infâme, puisque tu persistes dans tes calomnies, s'écria-t-il d'une voix terrible. Et pour te punir, demain je ferai emprisonner ton père.—Eh bien! non, non, lui dis-je épouvantée, je ne vous accuserai plus, monsieur... je vous le promets, mais ne me chassez pas... Ayez pitié de mon père; le peu que je gagne ici soutient ma famille... Gardez-moi chez vous... je ne dirai rien... je tâcherai qu'on ne s'aperçoive de rien, et quand je ne pourrai plus cacher ma triste position, eh bien! alors seulement vous me renverrez.»

«Après de nouvelles supplications de ma part, M. Ferrand consentit à me garder chez lui; je regardai cela comme un grand service, tant mon sort était affreux. Pourtant, pendant les cinq mois qui suivirent cette scène cruelle, je fus bien malheureuse, bien maltraitée; quelquefois, seulement, M. Germain, que je voyais rarement, m'interrogeait avec bonté au sujet de mes chagrins; mais la honte m'empêchait de lui rien avouer.

—N'est-ce pas à peu près à cette époque qu'il vint habiter ici?

—Oui, monsieur, il cherchait une chambre du côté de la rue du Temple ou de l'Arsenal; il y en avait une à louer ici, je lui ai enseigné celle que vous occupez maintenant, monsieur; elle lui a convenu. Lorsqu'il l'a quittée, il y a près de deux mois, il m'a priée de ne pas dire ici sa nouvelle adresse, que l'on savait chez M. Ferrand.

L'obligation où était Germain d'échapper aux poursuites dont il était l'objet expliquait ces précautions aux yeux de Rodolphe...

—Et vous n'avez jamais songé à faire vos confidences à Germain? demanda-t-il à Louise.

—Non, monsieur; il était aussi dupe de l'hypocrisie de M. Ferrand; il le disait dur, exigeant; mais il le croyait le plus honnête homme de la terre.

—Germain, lorsqu'il logeait ici, n'entendait-il pas votre père accuser quelquefois le notaire d'avoir voulu vous séduire?

—Mon père ne parlait jamais de ses craintes devant les étrangers; et d'ailleurs, à cette époque, je trompais ses inquiétudes: je le rassurais en lui disant que M. Ferrand ne songeait plus à moi... Hélas! mon pauvre père maintenant, vous me pardonnerez ces mensonges. Je ne les faisais que pour vous tranquilliser; vous le voyez bien, n'est-ce pas?

Morel ne répondit rien: le front appuyé à ses deux bras croisés sur son établi, il sanglotait.

Rodolphe fit signe à Louise de ne pas adresser de nouveau la parole à son père. Elle continua:

—Je passai ces cinq mois dans des larmes, dans des angoisses continuelles. À force de précautions, j'étais parvenue à cacher mon état à tous les yeux; mais je ne pouvais espérer de le dissimuler ainsi pendant les deux derniers mois qui me séparaient du terme fatal... L'avenir était pour moi de plus en plus effrayant; M. Ferrand m'avait déclaré qu'il ne voulait plus me garder chez lui... J'allais être ainsi privée du peu de ressources qui aidaient notre famille à vivre. Maudite, chassée par mon père, car, d'après les mensonges que je lui avais faits jusqu'alors pour le rassurer, il me croirait complice et non victime de M. Ferrand... que devenir? Où me réfugier, où me placer... dans la position où j'étais? J'eus alors une idée bien criminelle. Heureusement j'ai reculé devant son exécution; je vous fais cet aveu, monsieur, parce que je ne veux rien cacher, même de ce qui peut m'accuser, et aussi pour vous montrer à quelles extrémités m'a réduite la cruauté de M. Ferrand. Si j'avais cédé à une funeste pensée, n'aurait-il pas été le complice de mon crime?

Après un moment de silence, Louise reprit avec effort, et d'une voix tremblante:

—J'avais entendu dire par la portière qu'un charlatan demeurait dans la maison... et...

Elle ne put achever.

Rodolphe se rappela qu'à sa première entrevue avec Mme Pipelet il avait reçu du facteur, en l'absence de la portière, une lettre écrite sur gros papier d'une écriture contrefaite, et sur laquelle il avait remarqué les traces de quelques larmes...

—Et vous lui avez écrit, malheureuse enfant... il y a de cela trois jours!... Sur cette lettre vous aviez pleuré, votre écriture était déguisée.

Louise regardait Rodolphe avec effroi...

—Comment savez-vous, monsieur?...

—Rassurez-vous. J'étais seul dans la loge de Mme Pipelet quand on a apporté cette lettre, et, par hasard, je l'ai remarquée...

—Eh bien! oui, monsieur. Dans cette lettre sans signature j'écrivais à M. Bradamanti que, n'osant pas aller chez lui, je le priais de se trouver le soir près du Château-d'Eau... J'avais la tête perdue. Je voulais lui demander ses affreux conseils... Je sortis de chez mon maître dans l'intention de les suivre; mais au bout d'un instant la raison me revint, je compris quel crime j'allais commettre... Je regagnai la maison et je manquai ce rendez-vous. Ce soir-là se passa une scène dont les suites ont causé le dernier malheur qui m'accable.

«M. Ferrand me croyait sortie pour deux heures, tandis qu'au bout de très-peu de temps j'étais de retour. En passant devant la petite porte du jardin, à mon grand étonnement je la vis entr'ouverte; j'entrai par là et je rapportai la clef dans le cabinet de M. Ferrand, où on la déposait ordinairement. Cette pièce précédait sa chambre à coucher, le lieu le plus retiré de la maison; c'était là qu'il donnait ses audiences secrètes, traitant ses affaires courantes dans le bureau de son étude. Vous allez savoir, monsieur, pourquoi je vous donne ces détails: connaissant très-bien les êtres du logis, après avoir traversé la salle à manger, qui était éclairée, j'entrai sans lumière dans le salon, puis dans le cabinet qui précédait sa chambre à coucher. La porte de cette dernière pièce s'ouvrit au moment où je posais la clef sur une table. À peine mon maître m'eut-il aperçue à la clarté de la lampe qui brûlait dans sa chambre qu'il referma brusquement la porte sur une personne que je ne pus voir; puis, malgré l'obscurité, il se précipita sur moi, me saisit au cou comme s'il eût voulu m'étrangler et me dit à voix basse... d'un ton à la fois furieux et effrayé: «Tu espionnais, tu écoutais à la porte! qu'as-tu entendu?... Réponds! Réponds! ou je t'étouffe.» Mais, changeant d'idée, sans me donner le temps de dire un mot, il me fit reculer dans la salle à manger: l'office était ouverte, il m'y jeta brutalement et la referma.

—Et vous n'aviez rien entendu de sa conversation?

—Rien, monsieur; si je l'avais su dans sa chambre avec quelqu'un, je me serais bien gardée d'entrer dans le cabinet; il le défendait même à Mme Séraphin.

—Et lorsque vous êtes sortie de l'office, que vous a-t-il dit?

—C'est la femme de charge qui est venue me délivrer, et je n'ai pas revu M. Ferrand ce soir-là. Le saisissement, l'effroi que j'avais eus me rendirent très-souffrante. Le lendemain, au moment où je descendais, je rencontrai M. Ferrand; je frissonnai en songeant à ses menaces de la veille... Quelle fut ma surprise! Il me dit presque avec calme: «Tu sais pourtant que je défends d'entrer dans mon cabinet quand j'ai quelqu'un dans ma chambre; mais pour le peu de temps que tu as à rester ici, il est inutile que je te gronde davantage.» Et il se rendit à son étude.

«Cette modération m'étonna après ses violences de la veille. Je continuai mon service, selon mon habitude, et j'allai mettre en ordre sa chambre à coucher... J'avais beaucoup souffert toute la nuit: je me trouvais faible, abattue. En rangeant quelques habits dans mon cabinet très-obscur situé près de l'alcôve, je fus tout à coup prise d'un étourdissement douloureux; je sentis que je perdais connaissance... En tombant, je voulus machinalement me retenir en saisissant un manteau suspendu à la cloison, et dans ma chute j'entraînai ce vêtement, dont je fus presque entièrement couverte.

«Quand je revins à moi, la porte vitrée de ce cabinet d'alcôve était fermée... j'entendis la voix de M. Ferrand... Il parlait très-haut... Me souvenant de la scène de la veille, je me crus morte si je faisais un mouvement; je supposais que, cachée sous le manteau qui était tombé sur moi, mon maître, en fermant la porte de ce vestiaire obscur, ne m'avait pas aperçue. S'il me découvrait, comment lui faire croire à ce hasard presque inexplicable? Je retins donc ma respiration, et malgré moi j'entendis la fin de cet entretien sans doute commencé depuis quelque temps.


XI

L'entretien

—Et quelle était la personne qui, enfermée dans la chambre du notaire, causait avec lui? demanda Rodolphe à Louise.

—Je l'ignore, monsieur; je ne connaissais pas cette voix.

—Et que disaient-ils?

—La conversation durait depuis quelque temps sans doute, car voici seulement ce que j'entendis: «Rien de plus simple, disait cette voix inconnue; un drôle nommé Bras-Rouge, contrebandier déterminé, m'a mis, pour l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure, en rapport avec une famille de pirates d'eau douce[38] établie à la pointe d'une petite île près d'Asnières: ce sont les plus grands bandits de la terre; le père et le grand-père ont été guillotinés, deux des fils sont aux galères à perpétuité; mais il reste à la mère trois garçons et deux filles, tous aussi scélérats les uns que les autres. On dit que, la nuit, pour voler sur les deux rives de la Seine, ils font quelquefois des descentes en bateau jusqu'à Bercy. Ce sont des gens à tuer le premier venu pour un écu; mais nous n'avons pas besoin d'eux, il suffit qu'ils donnent l'hospitalité à votre dame de province. Les Martial (c'est le nom de mes pirates) passeront à ses yeux pour une honnête famille de pêcheurs; j'irai de votre part faire deux ou trois visites à votre jeune dame; je lui ordonnerai certaines potions... et au bout de huit jours elle fera connaissance avec le cimetière d'Asnières. Dans les villages, les décès passent comme une lettre à la poste, tandis qu'à Paris on y regarde de trop près. Mais quand enverrez-vous votre provinciale à l'île d'Asnières, afin que j'aie le temps de prévenir les Martial du rôle qu'ils ont à jouer?—Elle arrivera demain ici, après-demain elle sera chez eux, reprit M. Ferrand, et je la préviendrai que le docteur Vincent ira lui donner des soins de ma part.—Va pour le nom de Vincent, dit la voix; j'aime autant celui-là qu'un autre...»

—Quel est ce nouveau mystère de crime et d'infamie? dit Rodolphe de plus en plus surpris.

—Nouveau! Non, monsieur; vous allez voir qu'il se rattachait à un autre crime que vous connaissez, reprit Louise, et elle continua: J'entendis le mouvement des chaises, l'entretien était terminé. «Je ne vous demande pas le secret, dit M. Ferrand; vous me tenez comme je vous tiens.—Ce qui fait que nous pouvons nous servir et jamais nous nuire, répondit la voix. Voyez mon zèle! j'ai reçu votre lettre hier à dix heures du soir, ce matin je suis chez vous. Au revoir, complice, n'oubliez pas l'île d'Asnières, le pêcheur Martial et le docteur Vincent. Grâce à ces trois mots magiques, votre provinciale n'en a pas pour huit jours.—Attendez, dit M. Ferrand, que j'aille tirer le verrou de précaution que j'avais mis dans mon cabinet et que je voie s'il n'y a personne dans l'antichambre pour que vous puissiez sortir par la ruelle du jardin comme vous y êtes entré...» M. Ferrand sortit un moment, puis il revint, et je l'entendis enfin s'éloigner avec la personne dont j'avais entendu la voix... Vous devez comprendre ma terreur, monsieur, pendant cet entretien, et mon désespoir d'avoir malgré moi surpris un tel secret. Deux heures après cette conversation, Mme Séraphin vint me chercher dans ma chambre où j'étais montée, toute tremblante et plus malade que je ne l'avais été jusqu'alors. «Monsieur vous demande, me dit-elle; vous avez plus de bonheur que vous n'en méritez; allons, descendez. Vous êtes bien pâle, ce qu'il va vous apprendre vous donnera des couleurs.»

«Je suivis Mme Séraphin; M. Ferrand était dans son cabinet. En le voyant, je frissonnai malgré moi; pourtant il avait l'air moins méchant que d'habitude; il me regarda longtemps fixement, comme s'il eût voulu lire au fond de ma pensée. Je baissai les yeux. «Vous paraissez très-souffrante? me dit-il.—Oui, monsieur, lui répondis-je, très-étonnée de ce qu'il ne me tutoyait pas comme d'habitude.—C'est tout simple, ajouta-t-il, c'est la suite de votre état et des efforts que vous avez faits pour le dissimuler; mais malgré vos mensonges, votre mauvaise conduite et votre indiscrétion d'hier, reprit-il d'un ton plus doux, j'ai pitié de vous; dans quelques jours il vous serait impossible de cacher votre grossesse. Quoique je vous aie traitée comme vous le méritez devant le curé de la paroisse, un tel événement aux yeux du public serait la honte d'une maison comme la mienne; de plus, votre famille serait au désespoir... Je consens, dans cette circonstance, à venir à votre secours.—Ah! monsieur, m'écriai-je, ces mots de bonté de votre part me font tout oublier.—Oublier quoi? me demanda-t-il durement.—Rien, rien... pardon monsieur, repris-je, de crainte de l'irriter et le croyant dans de meilleures dispositions, à mon égard.—Écoutez-moi donc reprit-il; vous irez voir votre père aujourd'hui; vous lui annoncerez que je vous envoie deux ou trois mois à la campagne pour garder une maison que je viens d'acheter; pendant votre absence je lui ferai parvenir vos gages. Demain vous quitterez Paris; je vous donnerai une lettre de recommandation pour Mme Martial, mère d'une honnête famille de pêcheurs qui demeure près d'Asnières. Vous aurez soin de dire que vous venez de province sans vous expliquer davantage. Vous saurez plus tard le but de cette recommandation, toute dans votre intérêt. La mère Martial vous traitera comme son enfant; un médecin de mes amis, le docteur Vincent, ira vous donner les soins que nécessite votre position... Vous voyez combien je suis bon pour vous!»

—Quelle horrible trame! s'écria Rodolphe. Je comprends tout maintenant. Croyant que la veille vous aviez surpris un secret terrible pour lui, il voulait se défaire de vous. Il avait probablement un intérêt à tromper son complice en vous désignant à lui comme une femme de province. Quelle dut être votre frayeur à cette proposition!

—Cela me porta un coup violent; j'en fus bouleversée. Je ne pouvais répondre; je regardais M. Ferrand avec effroi, ma tête s'égarait. J'allais peut-être risquer ma vie en lui disant que le matin j'avais entendu ses projets lorsque heureusement je me rappelai les nouveaux dangers auxquels cet aveu m'exposerait. «—Vous ne me comprenez donc pas? me demanda-t-il avec impatience.—Si... monsieur... Mais, lui dis-je en tremblant, je préférerais ne pas aller à la campagne.—Pourquoi cela? Vous serez parfaitement traitée là où je vous envoie.—Non! Non! je n'irai pas; j'aime mieux rester à Paris, ne pas m'éloigner de ma famille; j'aime mieux tout lui avouer, mourir de honte s'il le faut.—Tu me refuses? dit M. Ferrand, contenant encore sa colère et me regardant avec attention. Pourquoi as-tu si brusquement changé d'avis? Tu acceptais tout à l'heure...» Je vis que, s'il me devinait, j'étais perdue; je lui répondis que je ne croyais pas qu'il fût question de quitter Paris, ma famille. «—Mais tu la déshonores, ta famille, misérable! s'écria-t-il; et, ne se possédant plus, il me saisit par le bras et me poussa si violemment qu'il me fit tomber. Je te donne jusqu'à après-demain! s'écria-t-il, demain tu sortiras d'ici pour aller chez les Martial ou pour aller apprendre à ton père que je t'ai chassée, et qu'il ira le jour même en prison.»

«Je restai seule, étendue par terre; je n'avais pas la force de me relever. Mme Séraphin était accourue en entendant son maître élever la voix; avec son aide, et faiblissant à chaque pas, je pus regagner ma chambre. En rentrant je me jetai sur mon lit; j'y restai jusqu'à la nuit; tant de secousses m'avaient porté un coup terrible! Aux douleurs atroces qui me surprirent vers une heure du matin, je sentis que j'allais mettre au monde ce malheureux enfant bien avant terme.

—Pourquoi n'avez-vous pas appelé à votre secours?

—Oh! je n'ai pas osé. M. Ferrand voulait se défaire de moi; il aurait, bien sûr, envoyé chercher le docteur Vincent, qui m'aurait tuée chez mon maître, au lieu de me tuer chez les Martial... ou bien M. Ferrand m'aurait étouffée pour dire ensuite que j'étais morte en couches. Hélas! monsieur, ces terreurs étaient peut-être folles... mais dans ce moment elles m'ont assaillie, c'est ce qui a causé mon malheur; sans cela j'aurais bravé la honte, et je ne serais pas accusée d'avoir tué mon enfant. Au lieu d'appeler du secours, et de peur qu'on n'entendît mes souffrances horribles... seule au milieu de l'obscurité, je donnai le jour à cette malheureuse créature dont la mort fut sans doute causée par cette délivrance prématurée... car je ne l'ai pas tuée, mon Dieu... je ne l'ai pas tuée... oh! non! au milieu de cette nuit j'ai eu un moment de joie amère, c'est quand j'ai pressé mon enfant dans mes bras...

Et la voix de Louise s'éteignit dans les sanglots.

Morel avait écouté le récit de sa fille avec une apathie, une indifférence morne qui effrayèrent Rodolphe.

Pourtant, la voyant fondre en larmes, le lapidaire, qui, toujours accoudé sur son établi, tenait ses deux mains collées à ses tempes, regarda Louise fixement et dit:

—Elle pleure... elle pleure... pourquoi donc qu'elle pleure? Puis il reprit après un moment d'hésitation: Ah! oui... je sais, je sais... le notaire... Continue, ma pauvre Louise... tu es ma fille... je t'aime toujours... tout à l'heure... je ne te reconnaissais plus... mes larmes étaient comme obscures. Oh! mon Dieu! mon Dieu, ma tête... elle me fait bien du mal.

—Vous voyez que je ne suis pas coupable, n'est-ce pas, mon père?

—Oui... oui...

—C'est un grand malheur... mais j'avais si peur du notaire!

—Le notaire!... Oh! je te crois... il est si méchant, si méchant!...

—Vous me pardonnez maintenant?

—Oui...

—Bien vrai?

—Oui... bien vrai... Oh! je t'aime toujours... va... quoique... je ne puisse... pas dire... vois-tu... parce que... Oh! ma tête... ma tête...

Louise regarda Rodolphe avec frayeur.

—Il souffre, laissez-le un peu se calmer. Continuez.

Louise reprit, après avoir deux ou trois fois regardé Morel avec inquiétude:

—Je serrais mon enfant contre moi... j'étais étonnée de ne pas l'entendre respirer; mais je me disais: «La respiration d'un si petit enfant... ça s'entend à peine...» et puis aussi il me semblait bien froid... Je ne pouvais me procurer de lumière, on ne m'en laissait jamais... J'attendis qu'il fît clair, tâchant de le réchauffer comme je le pouvais; mais il me semblait de plus en plus glacé. Je me disais encore: «Il gèle si fort, que c'est le froid qui l'engourdit ainsi.»

«Au point du jour, j'approchai mon enfant de ma fenêtre... je le regardai... il était roide... glacé... Je collai ma bouche à sa bouche pour sentir son souffle... je mis ma main sur son cœur... il ne battait pas... il était mort!...

Et Louise fondit en larmes.

—Oh! dans ce moment, reprit-elle, il se passa en moi quelque chose d'impossible à rendre. Je ne me souviens plus du reste que confusément, comme d'un rêve; c'était à la fois du désespoir, de la terreur, de la rage, et par-dessus tout, j'étais saisie d'une autre épouvante: je ne redoutais plus que M. Ferrand m'étouffât; mais je craignais que si l'on trouvait mon enfant mort à côté de moi on ne m'accusât de l'avoir tué: alors je n'eus plus qu'une seule pensée, celle de cacher son corps à tous les yeux; comme cela, mon déshonneur ne serait pas connu, je n'aurais plus à redouter la colère de mon père, j'échapperais à la vengeance de M. Ferrand, puisque je pourrais, étant ainsi délivrée, quitter sa maison, me placer ailleurs et continuer de gagner de quoi soutenir ma famille...

«Hélas! monsieur, telles sont les raisons qui m'ont engagée à ne rien avouer, à soustraire le corps de mon enfant à tous les yeux. J'ai eu tort, sans doute; mais dans la position où j'étais accablée de tous côtés, brisée par la souffrance, presque en délire, je n'ai pas réfléchi à quoi je m'exposais si j'étais découverte.

—Quelles tortures!... Quelles tortures!... dit Rodolphe avec accablement.

—Le jour grandissait, reprit Louise, je n'avais plus que quelques moments avant qu'on fût éveillé dans la maison... Je n'hésitai plus; j'enveloppai mon enfant du mieux que je pus; je descendis bien doucement; j'allai au fond du jardin afin de faire un trou dans la terre pour l'ensevelir, mais il avait gelé toute la nuit, la terre était trop dure. Alors je cachai le corps au fond d'une espèce de caveau où l'on n'entrait jamais pendant l'hiver; je le recouvris d'une caisse à fleurs vide, et je rentrai dans ma chambre sans que personne m'eût vue sortir.

«De tout ce que je vous dis, monsieur, il ne me reste qu'une idée confuse. Faible comme j'étais, je suis encore à m'expliquer comment j'ai eu le courage et la force de faire tout cela. À neuf heures, Mme Séraphin vint savoir pourquoi je n'étais pas encore levée; je lui dis que j'étais si malade que je la suppliais de me laisser couchée pendant la journée; le lendemain je quitterais la maison, puisque M. Ferrand me renvoyait. Au bout d'une heure, il vint lui-même. «Vous êtes plus souffrante: voilà les suites de votre entêtement, me dit-il; si vous aviez profité de mes bontés, aujourd'hui vous auriez été établie chez de braves gens qui auraient de vous tous les soins possibles; du reste, je ne serai pas assez inhumain pour vous laisser sans secours dans l'état où vous êtes; ce soir le docteur Vincent viendra vous voir.»

«À cette menace je frissonnai de peur. Je répondis à M. Ferrand que la veille j'avais eu tort de refuser ses offres, que je les acceptais; mais qu'étant encore trop souffrante pour partir, je me rendrais seulement le surlendemain chez les Martial, et qu'il était inutile de demander le docteur Vincent. Je ne voulais que gagner du temps; j'étais bien décidée à quitter la maison et aller le surlendemain chez mon père; j'espérais qu'ainsi il ignorerait tout. Rassuré par ma promesse, M. Ferrand fut presque affectueux pour moi, et me recommanda, pour la première fois de sa vie, aux soins de Mme Séraphin.

«Je passai la journée dans des transes mortelles, tremblant à chaque minute que le hasard ne fît découvrir le corps de mon enfant. Je ne désirais qu'une chose, c'était que le froid cessât, afin que, la terre n'étant plus aussi dure, il me fût possible de la creuser... Il tomba de la neige... cela me donna de l'espoir... je restai tout le jour couchée.

«La nuit venue, j'attendis que tout le monde fût endormi; j'eus la force de me lever, d'aller au bûcher chercher une hachette à fendre du bois, pour faire un trou dans la terre couverte de neige... Après des peines infinies, j'y réussis... Alors je pris le corps, je pleurai encore bien sur lui, et je l'ensevelis comme je pus dans la petite caisse à fleurs. Je ne savais pas la prière des morts, je dis un Pater et un Ave, priant le bon Dieu de le recevoir dans son paradis... Je crus que le courage me manquerait lorsqu'il fallut couvrir de terre l'espèce de bière que je lui avais faite... Une mère... enterrer son enfant! Enfin, j'y parvins... Oh! que cela m'a coûté, mon Dieu! Je remis de la neige par-dessus la terre, pour qu'on ne s'aperçût de rien... La lune m'avait éclairée. Quand tout fut fini, je ne pouvais me résoudre à m'en aller... Pauvre petit, dans la terre glacée... sous la neige... Quoiqu'il fût mort... il me semblait qu'il devait ressentir le froid... Enfin, je revins dans ma chambre... je me couchai avec une fièvre violente. Au matin, M. Ferrand envoya savoir comment je me trouvais; je répondis que je me sentais un peu mieux et que je serais, bien sûr, en état de partir le lendemain pour la campagne. Je restai encore cette journée couchée, afin de reprendre un peu de force. Sur le soir, je me levai, je descendis à la cuisine pour me chauffer; j'y restai tard, toute seule. J'allai au jardin dire une dernière prière.

«Au moment où je remontais dans ma chambre, je rencontrai M. Germain sur le palier du cabinet où il travaillait quelquefois; il était très-pâle... il me dit bien vite, en me mettant un rouleau dans la main: «On doit arrêter votre père demain de grand matin pour une lettre de change de treize cents francs; il est hors d'état de la payer... voilà l'argent... dès qu'il fera jour, courez chez lui... D'aujourd'hui seulement je connais M. Ferrand... c'est un méchant homme... je le démasquerai... Surtout ne dites pas que vous tenez cet argent de moi...» Et M. Germain ne me laissa pas le temps de le remercier; il descendit en courant.