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Les mystères de Paris, Tome II cover

Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 72: La folie
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About This Book

The narrative traces interconnected episodes of hardship, scheming, and charity across city and countryside: rural hospitality and domestic calm contrast with urban plots of extortion, abduction, and clandestine meetings; secrets emerge through letters, confessions, wills, and denunciations, leading to arrests, revelations, and personal reckonings; recurring themes include poverty, social injustice, compassion, madness, and the moral complexity of both the underworld and the bourgeoisie, presented through serialized scenes that alternate suspenseful events with reflective domestic moments.

XII

La folie

—Ce matin, reprit Louise, avant que personne fût levé chez M. Ferrand, je suis venue ici avec l'argent que m'avait donné M. Germain pour sauver mon père; mais la somme ne suffisait pas, et sans votre générosité je n'aurais pu le délivrer des mains des recors... Probablement, après mon départ de chez M. Ferrand, on sera monté dans ma chambre, et on aura trouvé des traces qui auront mis sur la voie de cette funeste découverte... Un dernier service, monsieur, dit Louise en tirant le rouleau d'or de sa poche: Voudrez-vous faire remettre cet argent à M. Germain?... Je lui avais promis de ne dire à personne qu'il était employé chez M. Ferrand; mais puisque vous le saviez, je n'ai pas été indiscrète... Maintenant, monsieur, je vous le répète... devant Dieu qui m'entend, je n'ai pas dit un mot qui ne fût vrai... Je n'ai pas cherché à affaiblir mes torts, et...

Mais s'interrompant brusquement, Louise effrayée s'écria:

—Monsieur! regardez mon père... regardez... qu'est-ce qu'il a donc?

Morel avait écouté la dernière partie de ce récit avec une sombre indifférence que Rodolphe s'était expliquée, l'attribuant à l'accablement de ce malheureux. Après des secousses si violentes, si rapprochées, ses larmes avaient dû se tarir, sa sensibilité s'émousser; il ne devait même plus lui rester la force de s'indigner, pensait Rodolphe.

Rodolphe se trompait.

Ainsi que la flamme tour à tour mourante et renaissante d'un flambeau qui s'éteint, la raison de Morel, déjà fortement ébranlée, vacilla quelque temps, jeta çà et là quelques dernières lueurs d'intelligence, puis tout à coup... s'obscurcit.

Absolument étranger à ce qui se disait, à ce qui se passait autour de lui, depuis quelques instants le lapidaire était devenu fou.

Quoique sa meule fût placée de l'autre côté de son établi, et qu'il n'eût entre les mains ni pierreries ni outils, l'artisan, attentif, occupé, simulait les opérations de son travail habituel à l'aide d'instruments imaginaires.

Il accompagnait cette pantomime d'une sorte de frôlement de sa langue contre son palais, afin d'imiter le bruit de la meule dans ses mouvements de rotation.

—Mais, monsieur, reprit Louise avec une frayeur croissante, regardez donc mon père!

Puis, s'approchant de l'artisan, elle lui dit:

—Mon père!... mon père!...

Morel regarda sa fille de ce regard troublé, vague, distrait, indécis, particulier aux aliénés...

Sans discontinuer sa manœuvre insensée, il répondit tout bas d'une voix douce et triste:

—Je dois treize cents francs au notaire... le prix du sang de Louise... Il faut travailler, travailler, travailler! Oh! je payerai, je payerai, je payerai...

—Mon Dieu, monsieur, mais ce n'est pas possible... cela ne peut pas durer!... Il n'est pas tout à fait fou, n'est-ce pas? s'écria Louise d'une voix déchirante. Il va revenir à lui... ce n'est qu'un moment d'absence.

—Morel!... Mon ami! lui dit Rodolphe, nous sommes là... Votre fille est auprès de vous, elle est innocente...

—Treize cents francs! dit le lapidaire sans regarder Rodolphe; et il continua son simulacre de travail.

—Mon père..., dit Louise en se jetant à ses genoux et serrant malgré lui ses mains dans les siennes, c'est moi, Louise!

—Treize cents francs!... répéta-t-il en se dégageant avec effort des étreintes de sa fille.

—Treize cents francs... ou sinon, ajouta-t-il à voix basse et comme en confidence, ou sinon... Louise est guillotinée...

Et il se remit à feindre de tourner sa meule.

Louise poussa un cri terrible.

—Il est fou! s'écria-t-elle, il est fou!... et c'est moi... C'est moi qui en suis cause... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! ce n'est pas ma faute pourtant... je ne voulais pas mal faire... c'est ce monstre!...

—Allons, pauvre enfant, du courage! dit Rodolphe, espérons... cette folie ne sera que momentanée. Votre père... a trop souffert; tant de chagrins précipités étaient au-dessus de la force d'un homme... Sa raison faiblit un moment... elle reprendra le dessus.

—Mais ma mère... ma grand'mère... mes sœurs... mes frères... que vont-ils devenir? s'écria Louise, les voilà privés de mon père et de moi... ils vont donc mourir de faim, de misère et de désespoir!

—Ne suis-je pas là?... Soyez tranquille, ils ne manqueront de rien... Courage! vous dis-je; votre révélation provoquera la punition d'un grand criminel. Vous m'avez convaincu de votre innocence, elle sera reconnue, proclamée, je n'en doute pas.

—Ah! monsieur, vous le voyez... le déshonneur, la folie, la mort... Voilà les maux qu'il cause, cet homme! Et on ne peut rien contre lui! rien!... Ah! cette pensée complète tous mes maux!...

—Loin de là, que la pensée contraire vous aide à les supporter.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—Emportez avec vous la certitude que votre père, que vous et les vôtres vous serez vengés.

—Vengés?...

—Oui!... Et je vous jure, moi, répondit Rodolphe avec solennité, je vous jure que, ses crimes prouvés, cet homme expiera cruellement le déshonneur, la folie, la mort qu'il a causés. Si les lois sont impuissantes à l'atteindre, et si sa ruse et son adresse égalent ses forfaits, à sa ruse on opposera la ruse, à son adresse l'adresse, à ses forfaits des forfaits; mais qui seront aux siens ce que le supplice juste et vengeur, infligé au coupable par une main inexorable, est au meurtre lâche et caché.

—Ah! monsieur, que Dieu vous entende! Ce n'est plus moi que je voudrais venger, c'est mon père insensé... c'est mon enfant mort en naissant...

Puis tentant un dernier effort pour tirer Morel de sa folie, Louise s'écria encore:

—Mon père, adieu! On m'emmène en prison... Je ne te verrai plus! C'est ta Louise qui te dit adieu. Mon père! Mon père! Mon père!...

À ces appels déchirants rien ne répondit.

Rien ne retentit dans cette pauvre âme anéantie... rien.

Les cordes paternelles, toujours les dernières brisées, ne vibrèrent pas...

La porte de la mansarde s'ouvrit.

Le commissaire entra.

—Mes moments sont comptés, monsieur, dit-il à Rodolphe. Je vous déclare à regret qu'il m'est impossible de laisser cet entretien se prolonger plus longtemps.

—Cet entretien est terminé, monsieur, répondit amèrement Rodolphe en montrant le lapidaire. Louise n'a plus rien à dire à son père... il n'a plus rien à entendre de sa fille... il est fou!

—Grand Dieu! voilà ce que je redoutais... Ah! c'est affreux! s'écria le magistrat.

Et s'approchant vivement de l'ouvrier, au bout d'une minute d'examen, il fut convaincu de cette douloureuse réalité.

—Ah! monsieur, dit-il tristement à Rodolphe, je faisais déjà des vœux sincères pour que l'innocence de cette jeune fille fût reconnue! Mais, après un tel malheur, je ne me bornerai pas à des vœux... non, non; je dirai cette famille si probe, si désolée; je dirai l'affreux et dernier coup qui l'accable, et, n'en doutez pas, les juges auront un motif de plus de trouver une innocente dans l'accusée.

—Bien, bien, monsieur, dit Rodolphe; en agissant ainsi, ce ne sont pas des fonctions que vous remplissez... c'est un sacerdoce que vous exercez.

—Croyez-moi, monsieur, notre mission est presque toujours si pénible que c'est avec bonheur, avec reconnaissance, que nous nous intéressons à ce qui est honnête et bon.

—Un mot encore, monsieur. Les révélations de Louise Morel m'ont évidemment prouvé son innocence. Pouvez-vous m'apprendre comment son prétendu crime a été découvert ou plutôt dénoncé?

—Ce matin, dit le magistrat, une femme de charge au service de M. Ferrand, notaire, est venue me déclarer qu'après le départ précipité de Louise Morel, qu'elle savait grosse de sept mois, elle était montée dans la chambre de cette jeune fille, et qu'elle y avait trouvé des traces d'un accouchement clandestin. Après quelques investigations, des pas marqués sur la neige avaient conduit à la découverte du corps d'un enfant nouveau-né enterré dans le jardin.

«Après la déclaration de cette femme, je me suis transporté rue du Sentier; j'ai trouvé M. Jacques Ferrand indigné de ce qu'un tel scandale se fût passé chez lui. M. le curé de l'église Bonne-Nouvelle, qu'il avait envoyé chercher, m'a aussi déclaré que la fille Morel avait avoué sa faute devant lui, un jour qu'elle implorait à ce propos l'indulgence et la pitié de son maître; que de plus il avait souvent entendu M. Ferrand donner à Louise Morel les avertissements les plus sévères, lui prédisant que tôt ou tard elle se perdrait; prédiction qui venait de se réaliser si malheureusement, ajouta l'abbé. L'indignation de M. Ferrand, reprit le magistrat, me parut si légitime, que je la partageai. Il me dit que sans doute Louise Morel était réfugiée chez son père. Je me rendis ici à l'instant; le crime était flagrant, j'avais le droit de procéder à une arrestation immédiate.

Rodolphe se contraignit en entendant parler de l'indignation de M. Ferrand. Il dit au magistrat:

—Je vous remercie mille fois, monsieur, de votre obligeance et de l'appui que vous voudrez bien prêter à Louise; je vais faire conduire ce malheureux dans une maison de fous, ainsi que la mère de sa femme.

Puis s'adressant à Louise, qui, toujours agenouillée près de son père, tâchait en vain de le rappeler à la raison:

—Résignez-vous, mon enfant, à partir sans embrasser votre mère... épargnez-lui des adieux déchirants... Soyez rassurée sur son sort, rien ne manquera désormais à votre famille; on trouvera une femme qui soignera votre mère et s'occupera de vos frères et sœurs sous la surveillance de votre bonne voisine Mlle Rigolette. Quant à votre père, rien ne sera épargné pour que sa guérison soit aussi rapide que complète... Courage, croyez-moi, les honnêtes gens sont souvent rudement éprouvés par le malheur, mais ils sortent toujours de ces luttes plus purs, plus forts, plus vénérés.

Deux heures après l'arrestation de Louise, le lapidaire et la vieille idiote furent, d'après les ordres de Rodolphe, conduits par David à Charenton; ils devaient y être traités en chambre et recevoir des soins particuliers.

Morel quitta la maison de la rue du Temple sans résistance; indifférent, il alla où on le mena; sa folie était douce, inoffensive et triste.

La grand'mère avait faim: on lui montra de la viande et du pain, elle suivit le pain et la viande.

Les pierreries du lapidaire, confiées à sa femme, furent, le même jour, remises à Mme Mathieu, la courtière, qui vint les chercher.

Malheureusement, cette femme fut épiée et suivie par Tortillard, qui connaissait la valeur des pierres prétendues fausses, par l'entretien qu'il avait surpris lors de l'arrestation de Morel par les recors... Le fils de Bras-Rouge s'assura que la courtière demeurait boulevard Saint-Denis, nº 11.

Rigolette apprit à Madeleine Morel avec beaucoup de ménagement l'accès de folie du lapidaire et l'emprisonnement de Louise. D'abord Madeleine pleura beaucoup, se désola, poussa des cris désespérés; puis, cette première effervescence de douleur passée, la pauvre créature, faible et mobile, se consola peu à peu en se voyant, elle et ses enfants, entourés du bien-être qu'ils devaient à la générosité de leur bienfaiteur.

Quant à Rodolphe, ses pensées étaient amères en songeant aux révélations de Louise.

«Rien de plus fréquent, se disait-il, que cette corruption plus ou moins violemment imposée par le maître à la servante: ici, par la terreur ou par la surprise; là, par l'impérieuse nature des relations que crée la servitude.

«Cette dépravation par ordre, descendant du riche au pauvre, et méprisant, pour s'assouvir, l'inviolabilité tutélaire du foyer domestique, cette dépravation, toujours déplorable quand elle est acceptée volontairement, devient hideuse, horrible, lorsqu'elle est forcée.

«C'est un asservissement impur et brutal, un ignoble et barbare esclavage de la créature, qui, dans son effroi, répond aux désirs du maître par des larmes, à ses baisers par le frisson du dégoût et de la peur.

«Et puis, pensait encore Rodolphe, pour la femme quelles conséquences! presque toujours l'avilissement, la misère, la prostitution, le vol, quelquefois l'infanticide!

«Et c'est encore à ce sujet que les lois sont étranges!

«Tout complice d'un crime porte la peine de ce crime.

«Tout receleur est assimilé au voleur.

«Cela est juste.

«Mais qu'un homme, par désœuvrement, séduise une jeune fille innocente et pure, la rende mère, l'abandonne, ne lui laisse que honte, infortune, désespoir, et la pousse ainsi à l'infanticide, crime qu'elle doit payer de sa tête...

«Cet homme sera-t-il regardé comme son complice?

«Allons donc!

«Qu'est-ce que cela! Rien, moins que rien... une amourette, un caprice d'un jour pour un minois chiffonné... Le tour est fait... À une autre!

«Bien plus, pour peu que cet homme soit d'un caractère original et narquois (au demeurant le meilleur fils du monde), il peut aller voir sa victime à la barre des assises.

«S'il est d'aventure cité comme témoin, il peut s'amuser à dire à ces gens très-curieux de faire guillotiner la jeune fille le plus tôt possible, pour la plus grande gloire de la morale publique:

«—J'ai quelque chose d'important à révéler à la justice.

«—Parlez.

«—Messieurs les jurés.

«Cette malheureuse était vertueuse et pure, c'est vrai...

«Je l'ai séduite, c'est encore vrai...

«Je lui ai fait un enfant, c'est toujours vrai...

«Après quoi, comme elle était blonde, je l'ai complètement abandonnée pour une autre qui était brune, c'est de plus en plus vrai.

«Mais en cela j'ai usé d'un droit imprescriptible, d'un droit sacré que la société me reconnaît et m'accorde...

«—Le fait est que ce garçon est complètement dans son droit, se diront tout bas les jurés les uns aux autres. Il n'y a pas de loi qui défende de faire un enfant à une jeune fille blonde et de l'abandonner ensuite pour une jeune fille brune. C'est tout bonnement un gaillard...

«—Maintenant, messieurs les jurés, cette malheureuse prétend avoir tué son enfant... je dirai même notre enfant...

«Parce que je l'ai abandonnée...

«Parce que, se trouvant seule et dans la plus profonde misère, elle s'est épouvantée, elle a perdu la tête. Et pourquoi? Parce qu'ayant, disait-elle, à soigner, à nourrir son enfant, il lui devenait impossible d'aller de longtemps travailler dans son atelier, et de gagner ainsi sa vie et celle du résultat de notre amour.

«Mais je trouve ces raisons-là pitoyables, permettez-moi de vous le dire, messieurs les jurés.

«Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas aller accoucher à la Bourbe... s'il y avait de la place?

«Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas, au moment critique, se rendre à temps chez le commissaire de son quartier, lui faire sa déclaration de... honte, afin d'être autorisée à déposer son enfant aux Enfants-Trouvés?

«Est-ce qu'enfin mademoiselle, pendant que je faisais la poule à l'estaminet, en attendant mon autre maîtresse, ne pouvait pas trouver moyen de se tirer d'affaire par un procédé moins sauvage?

«Car je l'avouerai, messieurs les jurés, je trouve trop commode et trop cavalière cette façon de se débarrasser du fruit de plusieurs moments d'erreur et de plaisir, et d'échapper ainsi aux soucis de l'avenir.

«Que diable! ce n'est pas tout, pour une jeune fille, que de perdre l'honneur, de braver le mépris, l'infamie, et de porter un enfant illégitime neuf mois dans son sein... il lui faut encore l'élever, cet enfant! Le soigner, le nourrir, lui donner un état, en faire enfin un honnête homme comme son père, ou une honnête fille qui ne se débauche pas comme sa mère... Car enfin la maternité a des devoirs sacrés, que diable! Et les misérables qui les foulent aux pieds, ces devoirs sacrés, sont des mères dénaturées, qui méritent un châtiment exemplaire et terrible...

«En foi de quoi, messieurs les jurés, livrez-moi lestement cette scélérate au bourreau, et vous ferez acte de citoyens vertueux, indépendants, fermes et éclairés... Dixi!

«—Ce monsieur envisage la question sous un point de vue très-moral, dira d'un air paterne quelque bonnetier enrichi ou quelque vieil usurier déguisé en chef du jury; il a fait, pardieu! ce que nous aurions tous fait à sa place, car elle est fort gentille, cette petite blondinette, quoiqu'un peu pâlotte... Ce gaillard-là, comme dit Joconde, «a courtisé la brune et la blonde»; il n'y a pas de loi qui le défende. Quant à cette malheureuse, après tout, c'est sa faute! Pourquoi ne s'est-elle pas défendue? Elle n'aurait pas eu à commettre un crime... un... crime monstrueux qui fait... qui fait... rougir la société... jusque dans ses fondements.»

«Et ce bonnetier enrichi ou cet usurier aura raison, parfaitement raison.

«En vertu de quoi ce monsieur peut-il être incriminé? De quelle complicité directe ou indirecte, morale ou matérielle, peut-on l'accuser?

«Cet heureux coquin a séduit une jolie fille, ensuite il l'a plantée là, il l'avoue; où est la loi qui défend ceci et cela?

«La société, en cas pareil, ne dit-elle pas comme ce père de je ne sais plus quel conte grivois:

«—Prenez garde à vos poules, mon coq est lâché... je m'en lave les mains!»

«Mais qu'un pauvre misérable, autant par besoin que par stupidité, contrainte, ou ignorance des lois qu'il ne sait pas lire, achète sciemment une guenille provenant d'un vol... il ira vingt ans aux galères comme receleur, si le voleur va vingt ans aux galères.

«Ceci est un raisonnement logique, puissant.

«Sans receleurs, il n'y aurait pas de voleurs.

«Sans voleurs pas de receleurs.

«Non... pas plus de pitié... moins de pitié, même... pour celui qui excite au mal que pour celui qui fait le mal!

«Que la plus légère complicité soit donc punie d'un châtiment terrible!...

«Bien... il y a là une pensée sévère et féconde, haute et morale.

«On va s'incliner devant la société qui a dicté cette loi... mais on se souvient que cette société, si inexorable envers les moindres complicités de crimes contre les choses, est ainsi faite qu'un homme simple et naïf qui essaierait de prouver qu'il y a au moins solidarité morale, complicité matérielle entre le séducteur inconstant et la fille séduite et abandonnée passerait pour un visionnaire.

«Et si cet homme simple se hasardait d'avancer que, sans père... il n'y aurait peut-être pas d'enfant, la société crierait à l'atrocité, à la folie.

«Et elle aurait raison, toujours raison... car, après tout, ce monsieur, qui pourrait dire de si belles choses au jury, pour peu qu'il fût amateur d'émotions tragiques, pourrait aussi aller tranquillement voir couper le cou de sa maîtresse, exécutée pour crime d'infanticide, crime dont il est le complice, disons mieux... l'auteur, par son horrible abandon.

«Cette charmante protection, accordée à la partie masculine de la société pour certaines friponnes espiègleries relevant du petit dieu d'amour, ne montre-t-elle pas que le Français sacrifie encore aux Grâces, et qu'il est toujours le peuple le plus galant de l'univers?»


XIII

Jacques Ferrand

Au temps où se passaient les événements que nous racontons, à l'une des extrémités de la rue du Sentier, s'étendait un long mur crevassé, chaperonné d'une couche de plâtre hérissée de morceaux de bouteilles; ce mur, bornant de ce côté le jardin de Jacques Ferrand le notaire, aboutissait à un corps de logis, bâti sur la rue et élevé seulement d'un étage surmonté de greniers.

Deux larges écussons de cuivre doré, insignes du notariat, flanquaient la porte cochère vermoulue, dont on ne distinguait plus la couleur primitive sous la boue qui la couvrait.

Cette porte conduisait à un passage couvert; à droite se trouvait la loge d'un vieux portier à moitié sourd, qui était au corps des tailleurs ce que M. Pipelet était au corps des bottiers; à gauche, une écurie servant de cellier, de buanderie, de bûcher et d'établissement à une naissante colonie de lapins, parqués dans la mangeoire par le portier, qui se distrayait des chagrins d'un récent veuvage en élevant de ces animaux domestiques.

À côté de la loge s'ouvrait la baie d'un escalier tortueux, étroit, obscur, conduisant à l'étude, ainsi que l'annonçait aux clients une main peinte en noir, dont l'index se dirigeait vers ces mots aussi peints en noir sur le mur: L'étude est au premier.

D'un côté d'une grande cour pavée, envahie par l'herbe, on voyait des remises inoccupées; de l'autre côté, une grille de fer rouillé, qui fermait le jardin; au fond, le pavillon, seulement habité par le notaire.

Un perron de huit ou dix marches de pierres disjointes, branlantes, moussues, verdâtres, usées par le temps, conduisait à ce pavillon carré, composé d'une cuisine et autres dépendances souterraines, d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un comble où avait habité Louise.

Ce pavillon paraissait aussi dans un grand état de délabrement; de profondes lézardes sillonnaient les murs; les fenêtres et les persiennes, autrefois peintes en gris, étaient, avec les années, devenues presque noires; les six croisées du premier étage, donnant sur la cour, n'avaient pas de rideaux; une espèce de rouille grasse et opaque couvrait les vitres; au rez-de-chaussée on voyait, à travers les carreaux, plus transparents, des rideaux de cotonnade jaune passée à rosaces rouges.

Du côté du jardin, le pavillon n'avait que quatre fenêtres; deux étaient murées.

Ce jardin, encombré de broussailles parasites, semblait abandonné; on n'y voyait pas une plate-bande, pas un arbuste; un bouquet d'ormes, cinq ou six gros arbres verts, quelques acacias et sureaux, un gazon clair et jaune, rongé par la mousse et par le soleil d'été; des allées de terre crayeuse, embarrassées de ronces; au fond, une serre à demi souterraine; pour horizon, les grands murs nus et gris des maisons mitoyennes, percés çà et là de jours de souffrance, grillés comme des fenêtres de prison; tel était le triste ensemble du jardin et de l'habitation du notaire.

À cette apparence, ou plutôt à cette réalité, M. Ferrand attachait une grande importance.

Aux yeux du vulgaire, l'insouciance du bien-être passe presque toujours pour du désintéressement; la malpropreté, pour de l'austérité.

Comparant le gros luxe financier de quelques notaires, ou les toilettes fabuleuses de mesdames leurs notairesses, à la sombre maison de M. Ferrand, si dédaigneux de l'élégance, de la recherche et de la somptuosité, les clients éprouvaient une sorte de respect ou plutôt de confiance aveugle pour cet homme, qui, d'après sa nombreuse clientèle et la fortune qu'on lui supposait, aurait pu dire, comme maint confrère: «Mon équipage (cela se dit ainsi), mon raout (sic), ma campagne (sic), mon jour à l'Opéra (sic)», etc., et qui, loin de là, vivait avec une sévère économie; aussi, dépôts, placements, fidéicommis, toutes ces affaires enfin qui reposent sur l'intégrité la plus reconnue, sur la bonne foi la plus retentissante, affluaient-elles chez M. Ferrand.

En vivant de peu, ainsi qu'il vivait, le notaire cédait à son goût... Il détestait le monde, le faste, les plaisirs chèrement achetés; en eût-il été autrement, il aurait sans hésitation sacrifié ses penchants les plus vifs à l'apparence qu'il lui importait de se donner.

Quelques mots sur le caractère de cet homme.

C'était un de ces fils de la grande famille des avares.

On montre presque toujours l'avare sous un jour ridicule ou grotesque; les plus méchants ne vont pas au delà de l'égoïsme ou de la dureté.

La plupart augmentent leur fortune en thésaurisant; quelques-uns, en bien petit nombre, s'aventurent à prêter au denier trente; à peine les plus déterminés osent-ils sonder du regard le gouffre de l'agiotage... mais il est presque inouï qu'un avare, pour acquérir de nouveaux biens, aille jusqu'au crime, jusqu'au meurtre.

Cela se conçoit.

L'avarice est surtout une passion négative, passive.

L'avare, dans ses combinaisons incessantes, songe bien plus à s'enrichir en ne dépensant pas, en rétrécissant de plus en plus autour de lui les limites du strict nécessaire, qu'il ne songe à s'enrichir aux dépens d'autrui: il est, avant tout, le martyr de la conservation.

Faible, timide, rusé, défiant, surtout prudent et circonspect, jamais offensif, indifférent aux maux du prochain, du moins l'avare ne causera pas ces maux; il est, avant tout et surtout, l'homme de la certitude, du positif, ou plutôt il n'est l'avare que parce qu'il ne croit qu'au fait, qu'à l'or qu'il tient en caisse.

Les spéculations, les prêts les plus sûrs le tentent peu; car, si improbable qu'elle soit, ils offrent toujours une chance de perte, et il aime mieux encore sacrifier l'intérêt de son argent que d'exposer le capital.

Un homme aussi timoré, aussi contempteur des éventualités, aura donc rarement la sauvage énergie du scélérat qui risque le bagne ou sa tête pour s'approprier une fortune.

Risquer est un mot rayé du vocabulaire de l'avare.

C'est donc en ce sens que Jacques Ferrand était, disons-nous, une assez curieuse exception, une variété peut-être nouvelle de l'espèce avare.

Car Jacques Ferrand risquait, et beaucoup.

Il comptait sur sa finesse, elle était extrême; sur son hypocrisie, elle était profonde; sur son esprit, il était souple et fécond; sur son audace, elle était infernale, pour assurer l'impunité de ses crimes, et ils étaient déjà nombreux.

Jacques Ferrand était une double exception.

Ordinairement aussi, ces gens aventureux, énergiques, qui ne reculent devant aucun forfait pour se procurer de l'or, sont harcelés par des passions fougueuses: le jeu, le luxe, la table, la grande débauche.

Jacques Ferrand ne connaissait aucun de ces besoins violents, désordonnés; fourbe et patient comme un faussaire, cruel et déterminé comme un meurtrier, il était sobre et régulier comme Harpagon.

Une seule passion, ou plutôt un seul appétit, mais honteux, mais ignoble, mais presque féroce dans son animalité, l'exaltait souvent jusqu'à la frénésie.

C'était la luxure.

La luxure de la bête, la luxure du loup ou du tigre.

Lorsque ce ferment acre et impur fouettait le sang de cet homme robuste, des chaleurs dévorantes lui montaient à la face, l'effervescence charnelle obstruait son intelligence; alors, oubliant quelquefois sa prudence rusée, il devenait, nous l'avons dit, tigre ou loup, témoin ses premières violences envers Louise.

Le soporifique, l'audacieuse hypocrisie avec laquelle il avait nié son crime étaient, si cela peut se dire, beaucoup plus dans sa manière que la force ouverte.

Désir grossier, ardeur brutale, dédain farouche, voilà les différentes phases de l'amour chez cet homme.

C'est dire, ainsi que l'a prouvé sa conduite avec Louise, que la prévenance, la bonté, la générosité lui étaient absolument inconnues. Le prêt de treize cents francs fait à Morel à gros intérêts était à la fois pour Ferrand un piège, un moyen d'oppression et une bonne affaire. Sûr de la probité du lapidaire, il savait être remboursé tôt ou tard; cependant, il fallut que la beauté de Louise eût produit sur lui une impression bien profonde pour qu'il se dessaisît d'une somme si avantageusement placée.

Sauf cette faiblesse, Jacques Ferrand n'aimait que l'or.

Il aimait l'or pour l'or.

Non pour les jouissances qu'il procurait, il était stoïque.

Non pour les jouissances qu'il pouvait procurer, il n'était pas assez poëte pour jouir spéculativement comme certains avares. Quant à ce qui lui appartenait, il aimait la possession pour la possession. Quant à ce qui appartenait aux autres, s'il s'agissait d'un riche dépôt, par exemple, loyalement remis à sa seule probité, il éprouvait à rendre ce dépôt le même déchirement, le même désespoir qu'éprouvait l'orfèvre Cardillac à se séparer d'une parure dont son goût exquis avait fait un chef-d'œuvre d'art.

C'est que, pour le notaire, c'était aussi un chef-d'œuvre d'art que son éclatante réputation de probité... C'est qu'un dépôt était aussi pour lui un joyau dont il ne pouvait se dessaisir qu'avec des regrets furieux.

Que de soins, que d'astuce, que de ruses, que d'habileté, que d'art en un mot, n'avait-il pas employés pour attirer cette somme dans son coffre, pour parfaire cette étincelante renommée d'intégrité où les plus précieuses marques de confiance venaient pour ainsi dire s'enchâsser, ainsi que les perles et les diamants dans l'or des diadèmes de Cardillac!

Plus le célèbre orfèvre se perfectionnait, dit-on, plus il attachait de prix à ses parures, regardant toujours la dernière comme son chef-d'œuvre, et se désolant de l'abandonner.

Plus Jacques Ferrand se perfectionnait dans le crime, plus il tenait aux marques de confiance sonnantes et trébuchantes qu'on lui accordait... regardant toujours aussi sa dernière fourberie comme son chef-d'œuvre.

On verra, par la suite de cette histoire, à l'aide de quels moyens, vraiment prodigieux de composition et de machination, il parvint à s'approprier impunément plusieurs sommes très-considérables.

Sa vie souterraine, mystérieuse, lui donnait les émotions incessantes, terribles, que le jeu donne au joueur.

Contre la fortune de tous, Jacques Ferrand mettait pour enjeu son hypocrisie, sa ruse, son audace, sa tête... et il jouait sur le velours, comme on dit; car, hormis l'atteinte de la justice humaine, qu'il caractérisait vulgairement et énergiquement d'une «cheminée qui pouvait lui tomber sur la tête», perdre, pour lui, c'était ne pas gagner; et encore était-il si criminellement doué que, dans son ironie amère, il voyait un gain continu dans l'estime sans bornes, dans la confiance illimitée qu'il inspirait, non-seulement à la foule de ses riches clients, mais encore à la petite bourgeoisie et aux ouvriers de son quartier.

Un grand nombre d'entre eux plaçaient de l'argent chez lui, disant: «Il n'est pas charitable, c'est vrai; il est dévot, c'est un malheur; mais il est plus sûr que le gouvernement et que les caisses d'épargne.»

Malgré sa rare habileté, cet homme avait commis deux de ces erreurs auxquelles les plus rusés criminels n'échappent presque jamais.

Forcé par les circonstances, il est vrai, il s'était adjoint deux complices; cette faute immense, ainsi qu'il disait, avait été réparée en partie; nul des deux complices ne pouvait le perdre sans se perdre lui-même, et tous deux n'auraient retiré de cette extrémité d'autre profit que celui de dénoncer à la vindicte publique eux-mêmes et le notaire.

Il était donc, de ce côté, assez tranquille.

Du reste, n'étant pas au bout de ses crimes, les inconvénients de la complicité étaient balancés par l'aide criminelle qu'il en tirait parfois encore.

Quelques mots maintenant du physique de M. Ferrand, et nous introduirons le lecteur dans l'étude du notaire, où nous retrouverons les principaux personnages de ce récit.

M. Ferrand avait cinquante ans, et il n'en paraissait pas quarante; il était de stature moyenne, voûté, large d'épaules, vigoureux, carré, trapu, roux, velu comme un ours.

Ses cheveux s'aplatissaient sur ses tempes, son front était chauve, ses sourcils à peine indiqués; son teint bilieux disparaissait presque sous une innombrable quantité de taches de rousseur; mais, lorsqu'une vive émotion l'agitait, ce masque fauve et terreux s'injectait de sang et devenait d'un rouge livide.

Sa figure était plate comme une tête de mort, ainsi que le dit le vulgaire; son nez, camus et punais; ses lèvres, si minces, si imperceptibles, que sa bouche semblait incisée dans sa face; lorsqu'il souriait d'un air méchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents, presque toutes noires et gâtées. Toujours rasé jusqu'aux tempes, ce visage blafard avait une expression à la fois austère et béate, impassible et rigide, froide et réfléchie; ses petits yeux noirs, vifs, perçants, mobiles, disparaissaient sous de larges lunettes vertes.

Jacques Ferrand avait une vue excellente; mais, abrité par ses lunettes, il pouvait—avantage immense!—observer sans être observé; il savait combien un coup d'œil est souvent et involontairement significatif. Malgré son imperturbable audace, il avait rencontré deux ou trois fois dans sa vie certains regards puissants, magnétiques, devant lesquels il avait été forcé de baisser la vue; or, dans quelques circonstances souveraines, il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous interroge, vous accuse ou vous juge.

Les larges lunettes de M. Ferrand étaient donc une sorte de retranchement couvert d'où il examinait attentivement les moindres manœuvres de l'ennemi... car tout le monde était l'ennemi du notaire, parce que tout le monde était plus ou moins sa dupe, et que les accusateurs ne sont que les dupes éclairées ou révoltées.

Il affectait dans son habillement une négligence qui allait jusqu'à la malpropreté, ou plutôt il était naturellement sordide; son visage rasé tous les deux jours, son crâne sale et rugueux, ses ongles plats cerclés de noir, son odeur de bouc, ses vieilles redingotes râpées, ses chapeaux graisseux, ses cravates en corde, ses bas de laine noirs, ses gros souliers, recommandaient encore singulièrement sa vertu auprès de ses clients, en donnant à cet homme un air de détachement du monde, un parfum de philosophie pratique qui les charmait.

À quels goûts, à quelle passion, à quelle faiblesse, le notaire avait-il, disait-on, sacrifié la confiance qu'on lui témoignait?... Il gagnait peut-être soixante mille francs par an, et sa maison se composait d'une servante et d'une vieille femme de charge; son seul plaisir était d'aller chaque dimanche à la messe et à vêpres; il ne connaissait pas d'opéra comparable au chant grave de l'orgue, pas de société mondaine qui valût une soirée paisiblement passée au coin de son feu avec le curé de sa paroisse après un dîner frugal; il mettait enfin sa joie dans la probité, son orgueil dans l'honneur, sa félicité dans la religion.

Tel était le jugement que les contemporains de M. Jacques Ferrand portaient sur ce rare et grand homme de bien.


XIV

L'étude

L'étude de M. Ferrand ressemblait à toutes les études; ses clercs à tous les clercs. On y arrivait par une antichambre meublée de quatre vieilles chaises. Dans l'étude proprement dite, entourée de casiers garnis des cartons renfermant les dossiers des clients de M. Ferrand, cinq jeunes gens, courbés sur des pupitres de bois noir, riaient, causaient, ou griffonnaient incessamment.

Une salle d'attente, encore remplie de cartons, et dans laquelle se tenait d'habitude M. le premier clerc; puis une autre pièce vide, qui, pour plus de secret, séparait le cabinet du notaire de cette salle d'attente, tel était l'ensemble de ce laboratoire d'actes de toutes sortes.

Deux heures venaient de sonner à une antique pendule à coucou placée entre les deux fenêtres de l'étude; une certaine agitation régnait parmi les clercs, quelques fragments de leur conversation feront connaître la cause de cet émoi.

—Certainement, si quelqu'un m'avait soutenu que François Germain était un voleur, dit l'un des jeunes gens, j'aurais répondu: «Vous en avez menti!»

—Moi aussi!...

—Moi aussi!...

—Moi, ça m'a fait un tel effet de le voir arrêter et emmener par la garde que je n'ai pas pu déjeuner... J'en ai été récompensé, car ça m'a épargné de manger la ratatouille quotidienne de la mère Séraphin.

—Dix-sept mille francs, c'est une somme!

—Une fameuse somme!

—Dire que, depuis quinze mois que Germain est caissier, il n'avait pas manqué un centime à la caisse du patron!...

—Moi, je trouve que le patron a eu tort de faire arrêter Germain, puisque ce pauvre garçon jurait ses grands dieux qu'il n'avait pris que mille trois cents francs en or.

—D'autant plus qu'il les rapportait ce matin pour les remettre dans la caisse, ces mille trois cents francs, au moment où le patron venait d'envoyer chercher la garde...

—Voilà le désagrément des gens d'une probité féroce comme le patron, ils sont impitoyables.

—C'est égal, on doit y regarder à deux fois avant de perdre un pauvre jeune homme qui s'est bien conduit jusque-là.

—M. Ferrand dit à cela que c'est pour l'exemple.

—L'exemple de quoi? Ça ne sert à rien à ceux qui sont honnêtes, et ceux qui ne le sont pas savent bien qu'ils sont exposés à être découverts s'ils volent.

—La maison est tout de même une bonne pratique pour le commissaire.

—Comment?

—Dame! ce matin cette pauvre Louise... tantôt Germain...

—Moi, l'affaire de Germain ne me paraît pas claire...

—Puisqu'il a avoué!

—Il a avoué qu'il avait pris mille trois cents francs, oui; mais il soutient comme un enragé qu'il n'a pas pris les autres quinze mille francs en billets de banque et les autres sept cents francs qui manquent à la caisse.

—Au fait, puisqu'il avoue une chose, pourquoi n'avouerait-il pas l'autre?

—C'est vrai; on est aussi puni pour quinze cents francs que pour quinze mille francs.

—Oui, mais on garde les quinze mille francs, et en sortant de prison, ça fait un petit établissement, dirait un coquin.

—Pas si bête!

—On aura beau dire et beau faire, il y a quelque chose là-dessous.

—Et Germain qui défendait toujours le patron quand nous l'appelions jésuite!

—C'est pourtant vrai. «Pourquoi le patron n'aurait-il pas le droit d'aller à la messe? nous disait-il, vous avez bien le droit de n'y pas aller.»

—Tiens, voilà Chalamel qui rentre de course; c'est lui qui va être étonné!

—De quoi, de quoi, mes braves? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau sur cette pauvre Louise?

—Tu le saurais, flâneur, si tu n'étais pas resté si longtemps en course.

—Tiens, vous croyez peut-être qu'il n'y a qu'un pas de clerc d'ici à la rue de Chaillot.

—Oh! mauvais!... mauvais!...

—Eh bien! ce fameux vicomte de Saint-Remy?

—Il n'est pas encore venu?

—Non.

—Tiens, sa voiture était attelée, et il m'a fait dire par son valet de chambre qu'il allait venir tout de suite; mais il n'a pas l'air content, a dit le domestique... Ah! messieurs, voilà un joli petit hôtel!... Un crâne luxe... On dirait d'une de ces petites maisons des seigneurs d'autrefois... dont on parle dans Faublas. Oh! Faublas... voilà mon héros, mon modèle! dit Chalamel en déposant son parapluie et en désarticulant ses socques.

—Je crois bien alors qu'il a des dettes et des contraintes par corps, ce vicomte.

—Une recommandation de trente-quatre mille francs que l'huissier a envoyée ici, puisque c'est à l'étude qu'on doit venir payer; le créancier aime mieux ça, je ne sais pas pourquoi.

—Il faut bien qu'il puisse payer maintenant, ce beau vicomte, puisqu'il est revenu hier soir de la campagne, où il était caché depuis trois jours pour échapper aux gardes du commerce.

—Mais comment n'a-t-on pas déjà saisi chez lui?

—Lui, pas bête! La maison n'est pas à lui, son mobilier est au nom de son valet de chambre, qui est censé lui louer en garni, de même que ses chevaux et ses voitures sont au nom de son cocher, qui dit, lui, qu'il donne à loyer au vicomte des équipages magnifiques à tant par mois. Oh! c'est un malin, allez, M. de Saint-Remy. Mais qu'est-ce que vous disiez? qu'il est arrivé encore du nouveau ici?

—Figure-toi qu'il y a deux heures le patron entre ici comme un furieux: «Germain n'est pas là? nous crie-t-il.—Non, monsieur.—Eh bien! le misérable m'a volé hier soir dix-sept mille francs», reprit le patron.

—Germain... voler... allons donc!

—Tu vas voir.

«Comment donc, monsieur, vous êtes sûr? Mais ce n'est pas possible, que nous nous écrions.—Je vous dis, messieurs, que j'avais mis hier dans le tiroir du bureau où il travaille quinze billets de mille, plus deux mille francs en or dans une petite boîte: tout a disparu.» À ce moment, voilà le père Marriton, le portier, qui arrive en disant: «Monsieur, la garde va venir.»

—Et Germain?

—Attends donc... Le patron dit au portier: «Dès que M. Germain viendra, envoyez-le ici, à l'étude, sans lui rien dire... Je veux le confondre devant vous, messieurs», reprend le patron. Au bout d'un quart d'heure, le pauvre Germain arrive comme si de rien n'était; la mère Séraphin venait d'apporter notre ratatouille: il salue le patron, nous dit bonjour très-tranquillement. «Germain, vous ne déjeunez pas? dit M. Ferrand.—Non, monsieur; merci, je n'ai pas faim.—Vous venez bien tard?—Oui, monsieur... j'ai été obligé d'aller à Belleville ce matin. Sans doute pour cacher l'argent que vous m'avez volé?» s'écria M. Ferrand d'une voix terrible.

—Et Germain...?

—Voilà le pauvre garçon qui devient pâle comme un mort, et qui répond tout de suite en balbutiant: «Monsieur, je vous en supplie, ne me perdez pas...»

—Il avait volé?

—Mais attendez donc, Chalamel. «—Ne me perdez pas! dit-il au patron.—Vous avouez donc, misérable?—Oui, monsieur... mais voici l'argent qui manque. Je croyais pouvoir le remettre ce matin avant que vous fussiez levé: malheureusement, une personne qui avait à moi une petite somme, et que je croyais trouver hier soir chez elle, était à Belleville depuis deux jours; il m'a fallu y aller ce matin. C'est ce qui a causé mon retard. Grâce, monsieur, ne me perdez pas! En prenant cet argent, je savais bien que je pourrais le remettre ce matin. Voici les treize cents francs en or.—Comment, les treize cents francs! s'écria M. Ferrand. Il s'agit bien de treize cents francs! Vous m'avez volé, dans le bureau de la chambre du premier, quinze billets de mille francs dans un portefeuille vert et deux mille francs en or.—Moi! jamais! s'écria ce pauvre Germain d'un air renversé. Je vous avais pris treize cents francs en or... mais pas un sou de plus. Je n'ai pas vu de portefeuille dans le tiroir; il n'y avait que deux mille francs en or dans une boîte.—Oh! l'infâme menteur!... s'écria le patron. Vous avez volé treize cents francs, vous pouvez bien en avoir volé davantage; la justice prononcera... Oh! je serai impitoyable pour un si affreux abus de confiance. Ce sera un exemple...»—Enfin, mon pauvre Chalamel, la garde arrive sur ce coup de temps-là, avec le secrétaire du commissaire, pour dresser procès-verbal; on empoigne Germain, et voilà!

—C'est-il bien possible? Germain, la crème des honnêtes gens!

—Ça nous a paru aussi bien singulier.

—Après ça, il faut avouer une chose: Germain était maniaque, il ne voulait jamais dire où il demeurait.

—Ça, c'est vrai.

—Il avait toujours l'air mystérieux.

—Ce n'est pas une raison pour qu'il ait volé dix-sept mille francs.

—Sans doute.

—C'est une remarque que je fais.

—Ah bien!... voilà une nouvelle!... c'est comme si on me donnait un coup de poing sur la tête... Germain... Germain... qui avait l'air si honnête... à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession!

—On dirait qu'il avait comme un pressentiment de son malheur...

—Pourquoi?

—Depuis quelque temps il avait comme quelque chose qui le rongeait.

—C'était peut-être à propos de Louise.

—De Louise?

—Après ça, je ne fais que répéter ce que disait ce matin la mère Séraphin.

—Quoi donc? Quoi donc?

—Qu'il était l'amant de Louise... et le père de l'enfant...

—Voyez-vous le sournois!

—Tiens, tiens, tiens!

—Ah! bah!

—Ça n'est pas vrai!

—Comment sais-tu ça, Chalamel?

—Il n'y a pas quinze jours que Germain m'a dit, en confidence, qu'il était amoureux fou, mais fou, fou, d'une petite ouvrière, bien honnête, qu'il avait connue dans une maison où il avait logé; il avait les larmes aux yeux en me parlant d'elle.

—Ohé, Chalamel! ohé, Chalamel! Est-il rococo!

—Il dit que Faublas est son héros, et il est assez bon enfant, assez cruche, assez actionnaire pour ne pas comprendre qu'on peut être amoureux de l'une et être l'amant de l'autre.

—Je vous dis, moi, que Germain parlait sérieusement.

À ce moment, le maître clerc entra dans l'étude.

—Eh bien! dit-il, Chalamel, avez-vous fait toutes les courses?

—Oui, monsieur Dubois, j'ai été chez M. de Saint-Remy, il va venir tout à l'heure pour payer.

—Et chez Mme la comtesse Mac-Gregor?

—Aussi... voilà la réponse.

—Et chez la comtesse d'Orbigny?

—Elle remercie bien le patron; elle est arrivée hier matin de Normandie, elle ne s'attendait pas à avoir sitôt sa réponse: voilà la lettre. J'ai aussi passé chez l'intendant de M. le marquis d'Harville, comme il l'avait demandé, pour les frais du contrat que j'ai été faire signer l'autre jour à l'hôtel.

—Vous lui aviez bien dit que ce n'était pas si pressé?

—Oui, mais l'intendant a voulu payer tout de même. Voilà l'argent. Ah! j'oubliais cette carte qui était ici en bas chez le portier, avec un mot au crayon écrit dessus (pas sur le portier); ce monsieur a demandé le patron, il a laissé cela.

—WALTER MURPH, lut le maître clerc, et plus bas, au crayon: «reviendra à trois heures pour affaires importantes». Je ne connais pas ce nom.

—Ah! j'oubliais encore, reprit Chalamel, M. Badinot a dit que c'était bon, que M. Ferrand fasse comme il l'entendrait, que ça serait toujours bien.

—Il n'a pas donné de réponse par écrit?

—Non, monsieur, il a dit qu'il n'avait pas le temps.

—Très-bien.

—M. Charles Robert viendra aussi dans la journée parler au patron; il paraît qu'il s'est battu hier en duel avec le duc de Lucenay.

—Est-il blessé?

—Je ne crois pas, on me l'aurait dit chez lui.

—Tiens! une voiture qui s'arrête...

—Oh! les beaux chevaux! Sont-ils fougueux!

—Et ce gros cocher anglais, avec sa perruque blanche et sa livrée brune à galons d'argent, et ses épaulettes comme un colonel!

—C'est un ambassadeur, bien sûr.

—Et le chasseur en a-t-il aussi, de cet argent sur le corps!

—Et de grandes moustaches!

—Tiens, dit Chalamel, c'est la voiture du vicomte de Saint-Remy.

—Que ça de genre? Merci!

Bientôt après, M. de Saint-Remy entrait dans l'étude.


XV

M. de Saint-Remy

Nous avons dépeint la charmante figure, l'élégance exquise, la tournure ravissante de M. de Saint-Remy, arrivé la veille de la ferme d'Arnouville (propriété de Mme la duchesse de Lucenay), où il avait trouvé un refuge contre les poursuites des gardes du commerce Malicorne et Bourdin.

M. de Saint-Remy entra brusquement dans l'étude, son chapeau sur la tête, l'air haut et fier, fermant à demi les yeux, et demandant d'un air souverainement impertinent, sans regarder personne:

—Le notaire, où est-il?

—M. Ferrand travaille dans son cabinet, dit le maître clerc, si vous voulez attendre un instant, monsieur, il pourra vous recevoir.

—Comment, attendre?

—Mais, monsieur...

—Il n'y a pas de mais, monsieur; allez lui dire que M. de Saint-Remy est là... Je trouve encore singulier que ce notaire me fasse faire antichambre... Ça empeste le poêle ici!

—Veuillez passer dans la pièce à côté, monsieur, dit le premier clerc, j'irai tout de suite prévenir M. Ferrand.

M. de Saint-Remy haussa les épaules et suivit le maître clerc. Au bout d'un quart d'heure qui lui sembla fort long et qui changea son dépit en colère, M. de Saint-Remy fut introduit dans le cabinet du notaire.

Rien de plus curieux que le contraste de ces deux hommes, tous deux profondément physionomistes et généralement habitués à juger presque du premier coup d'œil à qui ils avaient affaire.

M. de Saint-Remy voyait Jacques Ferrand pour la première fois. Il fut frappé du caractère de cette figure blafarde, rigide, impassible, au regard caché par d'énormes lunettes vertes, au crâne disparaissant à demi sous un vieux bonnet de soie noire.

Le notaire était assis devant son bureau, sur un fauteuil de cuir, à côté d'une cheminée dégradée, remplie de cendre, où fumaient deux tisons noircis. Des rideaux de percaline verte, presque en lambeaux, ajustés à de petites tringles de fer sur les croisées, cachaient les vitres inférieures et jetaient dans ce cabinet, déjà sombre, un reflet livide et sinistre. Des casiers de bois noir remplis de cartons étiquetés, quelques chaises de merisier recouvertes de velours d'Utrecht jaune, une pendule d'acajou, un carrelage jaunâtre, humide et glacial, un plafond sillonné de crevasses et orné de guirlandes de toiles d'araignée, tel était le sanctus sanctorum de M. Jacques Ferrand.

Le vicomte n'avait pas fait deux pas dans ce cabinet, n'avait pas dit une parole, que le notaire, qui le connaissait de réputation, le haïssait déjà. D'abord il voyait en lui, pour ainsi dire, un rival en fourberies; et puis, par cela même que M. Ferrand était d'une mine basse et ignoble, il détestait chez les autres l'élégance, la grâce et la jeunesse, surtout lorsqu'un air suprêmement insolent accompagnait ces avantages.

Le notaire affectait ordinairement une sorte de brusquerie rude, presque grossière, envers ses clients, qui n'en ressentaient que plus d'estime pour lui en raison de ces manières de paysan du Danube. Il se promit de redoubler de brutalité envers M. de Saint-Remy.

Celui-ci, ne connaissant aussi Jacques Ferrand que de réputation, s'attendait à trouver en lui une sorte de tabellion, bonhomme ou ridicule, le vicomte se représentant toujours sous des dehors presque niais les hommes de probité proverbiale, dont Jacques Ferrand était, disait-on, le type achevé.

Loin de là, la physionomie, l'attitude du tabellion, imposaient au vicomte un ressentiment indéfinissable, moitié crainte, moitié haine, quoiqu'il n'eût aucune raison sérieuse de le craindre ou de le haïr. Aussi, en conséquence de son caractère résolu, M. de Saint-Remy exagéra-t-il encore son insolence et sa fatuité habituelles. Le notaire gardait son bonnet sur sa tête, le vicomte garda son chapeau et s'écria, dès la porte, d'une voix haute et mordante:

—Il est pardieu! fort étrange, monsieur, que vous me donniez la peine de venir ici, au lieu d'envoyer chercher chez moi l'argent des traites que j'ai souscrites à ce Badinot, et pour lesquelles ce drôle-là m'a poursuivi... Vous me dites, il est vrai, qu'en outre vous avez une communication très-importante à me faire... soit... mais alors vous ne devriez pas m'exposer à attendre un quart d'heure dans votre antichambre; cela n'est pas poli, monsieur.

M. Ferrand, impassible, termina un calcul qu'il faisait, essuya méthodiquement sa plume sur l'éponge imbibée d'eau qui entourait son encrier de faïence ébréchée, et leva vers le vicomte sa face glaciale, terreuse et camuse, chargée d'une paire de lunettes.

On eût dit une tête de mort dont les orbites auraient été remplacées par de larges prunelles fixes, glauques et vertes.

Après l'avoir considéré un moment en silence, le notaire dit au vicomte, d'une voix brusque et brève:

—Où est l'argent?

Ce sang-froid exaspéra M. de Saint-Remy.

Lui... lui, l'idole des femmes, l'envie des hommes, le parangon de la meilleure compagnie de Paris, le duelliste redouté, ne pas produire plus d'effet sur un misérable notaire! Cela était odieux; quoiqu'il fût en tête-à-tête avec Jacques Ferrand, son orgueil intime se révoltait.

—Où sont les traites? reprit-il aussi brièvement.

Du bout d'un de ses doigts durs comme du fer et couverts de poils roux, le notaire, sans répondre, frappa sur un large portefeuille de cuir posé près de lui.

Décidé à être aussi laconique, mais frémissant de colère, le vicomte prit dans la poche de sa redingote un petit agenda de cuir de Russie fermé par des agrafes d'or, en tira quarante billets de mille francs et les montra au notaire.

—Combien? demanda celui-ci.

—Quarante mille francs.

—Donnez...

—Tenez, et finissons vite, monsieur; faites votre métier, payez-vous, remettez-moi les traites, dit le vicomte en jetant impatiemment le paquet de billets de banque sur la table.

Le notaire les prit, se leva, les examina près de la fenêtre, les tournant un à un, avec une attention si scrupuleuse et pour ainsi dire si insultante pour M. de Saint-Remy, que ce dernier en blêmit de rage.

Le notaire, comme s'il eût deviné les pensées qui agitaient le vicomte, hocha la tête, se tourna à demi vers lui, et lui dit avec un accent indéfinissable:

—Ça s'est vu...

Un moment interdit, M. de Saint-Remy reprit sèchement:

—Quoi?

—Des billets de banque faux, répondit le notaire en continuant de soumettre ceux qu'il tenait à un examen attentif.

—À propos de quoi me faites-vous cette remarque, monsieur?

Jacques Ferrand s'arrêta un moment, regarda fixement le vicomte à travers ses lunettes; puis, haussant imperceptiblement les épaules, il se remit à inventorier les billets sans prononcer une parole.

—Mort-Dieu, monsieur le notaire, sachez que, lorsque j'interroge, on me répond! s'écria M. de Saint-Remy irrité par le calme de Jacques Ferrand.

—Ceux-là sont bons..., dit le notaire en retournant vers son bureau où il prit une petite liasse de papiers timbrés auxquels étaient annexées deux lettres de change; il mit ensuite un des billets de mille francs et trois rouleaux de cent francs sur le dossier de la créance, puis il dit à M. de Saint-Remy, en lui indiquant du bout du doigt l'argent et les titres: «Voici ce qui vous revient des quarante mille francs; mon client m'a chargé de percevoir la note des frais.»

Le vicomte s'était contenu à grand-peine pendant que Jacques Ferrand établissait ses comptes. Au lieu de lui répondre et de prendre l'argent, il s'écria d'une voix tremblante de colère:

—Je vous demande, monsieur, pourquoi vous m'avez dit, à propos des billets de banque que je viens de vous remettre, qu'on en avait vu de faux?

—Pourquoi?

—Oui.

—Parce que... je vous ai mandé ici pour une affaire de faux...

Et le notaire braqua ses lunettes vertes sur le vicomte.

—En quoi cette affaire de faux me concerne-t-elle?

Après un moment de silence, M. Ferrand dit au vicomte, d'un air triste et sévère:

—Vous rendez-vous compte, monsieur, des fonctions que remplit un notaire?

—Le compte et les fonctions sont parfaitement simples, monsieur; j'avais tout à l'heure quarante mille francs, il m'en reste treize cents...

—Vous êtes très-plaisant, monsieur... Je vous dirai, moi, qu'un notaire est aux affaires temporelles ce qu'un confesseur est aux affaires spirituelles... Par état, il connaît souvent d'ignobles secrets.

—Après, monsieur?

—Il se trouve souvent forcé d'être en relation avec des fripons...

—Ensuite, monsieur?

—Il doit, autant qu'il le peut, empêcher un nom honorable d'être traîné dans la boue.

—Qu'ai-je de commun avec tout cela?

—Votre père vous avait laissé un nom respecté que vous déshonorez, monsieur!...

—Qu'osez-vous dire?

—Sans l'intérêt qu'inspire ce nom à tous les honnêtes gens, au lieu d'être cité ici, devant moi, vous le seriez à cette heure devant le juge d'instruction.

—Je ne vous comprends pas.

—Il y a deux mois, vous avez escompté, par l'intermédiaire d'un agent d'affaires, une traite de cinquante-huit mille francs, souscrite par la maison Meulaert et compagnie de Hambourg, au profit d'un William Smith, et payable dans trois mois chez M. Grimaldi, banquier à Paris.

—Eh bien?

—Cette traite est fausse.

—Cela n'est pas vrai...

—Cette traite est fausse!... La maison Meulaert n'a jamais contracté d'engagement avec William Smith; elle ne le connaît pas.

—Serait-il vrai! s'écria M. de Saint-Remy avec autant de surprise que d'indignation; mais alors j'ai été horriblement trompé, monsieur... car j'ai reçu cette valeur comme argent comptant.

—De qui?

—De M. William Smith lui-même; la maison Meulaert est si connue... je connaissais moi-même tellement la probité de M. William Smith que j'ai accepté cette traite en payement d'une somme qu'il me devait...

—William Smith n'a jamais existé... c'est un personnage imaginaire...

—Monsieur, vous m'insultez!

—Sa signature est fausse et supposée comme le reste.

—Je vous dis, monsieur, que M. William Smith existe; mais j'ai sans doute été dupe d'un horrible abus de confiance.

—Pauvre jeune homme!...

—Expliquez-vous.

—En quatre mots, le dépositaire actuel de la traite est convaincu que vous avez commis le faux...

—Monsieur!...

—Il prétend en avoir la preuve; avant-hier, il est venu me prier de vous mander chez moi et de vous proposer de vous rendre cette fausse traite... moyennant transaction... Jusque-là tout était loyal; voici qui ne l'est plus, et je ne vous en parle qu'à titre de renseignements: il demande cent mille francs... écus... aujourd'hui même; ou sinon, demain, à midi, le faux est déposé au parquet du procureur du roi.

—C'est une indignité!

—Et de plus une absurdité... Vous êtes ruiné, vous étiez poursuivi pour une somme que vous venez de me payer, grâce à je ne sais quelle ressource... voilà ce que j'ai déclaré à ce tiers porteur... Il m'a répondu à cela... que certaine grande dame très-riche ne vous laisserait pas dans l'embarras...

—Assez, monsieur!... assez!...

—Autre indignité, autre absurdité! d'accord.

—Enfin, monsieur, que veut-on?

—Indignement exploiter une action indigne. J'ai consenti à vous faire savoir cette proposition tout en la flétrissant comme un honnête homme doit la flétrir. Maintenant cela vous regarde. Si vous êtes coupable, choisissez entre la cour d'assises ou la rançon qu'on vous impose... Ma démarche est tout officieuse, et je ne me mêlerai pas davantage d'une affaire aussi sale. Le tiers porteur s'appelle M. Petit-Jean, négociant en huiles; il demeure sur le bord de la Seine, quai de Billy, 10. Arrangez-vous avec lui. Vous êtes dignes de vous entendre... si vous êtes faussaire, comme il l'affirme.

M. de Saint-Remy était entré chez Jacques Ferrand le verbe insolent, la tête haute. Quoiqu'il eût commis dans sa vie quelques actions honteuses, il restait encore en lui une certaine fierté de race, un courage naturel qui ne s'était jamais démenti. Au commencement de cet entretien, regardant le notaire comme un adversaire indigne de lui, il s'était contenté de le persifler.

Lorsque Jacques Ferrand eut parlé de faux... le vicomte se sentit écrasé. À son tour il se trouvait dominé par le notaire.

Sans l'empire absolu qu'il avait sur lui-même, il n'aurait pu cacher l'impression terrible que lui causa cette révélation inattendue; car elle pouvait avoir pour lui des suites incalculables, que le notaire ne soupçonnait même pas.

Après un moment de silence et de réflexion il se résigna, lui si orgueilleux, si irritable, si vain de sa bravoure, à implorer cet homme grossier qui lui avait si rudement parlé l'austère langage de la probité.

—Monsieur, vous me donnez une preuve d'intérêt dont je vous remercie; je regrette la vivacité de mes premières paroles..., dit M. de Saint-Remy d'un ton cordial.

—Je ne m'intéresse pas du tout à vous, reprit brutalement le notaire. Votre père étant l'honneur même, je n'aurais pas voulu voir son nom à la cour d'assises: voilà tout.

—Je vous répète, monsieur, que je suis incapable de l'infamie dont on m'accuse.

—Vous direz cela à M. Petit-Jean.

—Mais je l'avoue, l'absence de M. Smith, qui a indignement abusé de ma bonne foi...

—Infâme Smith!

—L'absence de M. Smith me met dans un cruel embarras; je suis innocent; qu'on m'accuse, je le prouverai; mais une telle accusation flétrit toujours un galant homme.

—Après?

—Soyez assez généreux pour employer la somme que je viens de vous remettre à désintéresser en partie la personne qui a cette traite entre les mains.

—Cet argent appartient à mon client, il est sacré!

—Mais dans deux ou trois jours je le rembourserai.

—Vous ne le pourrez pas.

—J'ai des ressources.

—Aucunes... d'avouables du moins. Votre mobilier, vos chevaux ne vous appartiennent plus, dites-vous... ce qui m'a l'air d'une fraude indigne.

—Vous êtes bien dur, monsieur. Mais, en admettant cela, ne ferai-je pas argent de tout dans une extrémité aussi désespérée? Seulement, comme il m'est impossible de me procurer d'ici à demain midi cent mille francs, je vous en conjure, employez l'argent que je viens de vous remettre à retirer cette malheureuse traite; ou bien... vous qui êtes si riche... faites-moi cette avance, ne me laissez pas dans une position pareille...

—Moi, répondre de cent mille francs pour vous! Ah çà! vous êtes donc fou?

—Monsieur, je vous en supplie... au nom de mon père... dont vous m'avez parlé... soyez assez bon pour...

—Je suis bon pour ceux qui le méritent, dit rudement le notaire; honnête homme, je hais les escrocs, et je ne serais pas fâché de voir un de ces beaux fils sans foi ni loi, impies et débauchés, une bonne fois attaché au pilori pour servir d'exemple aux autres... Mais j'entends vos chevaux qui s'impatientent, monsieur le vicomte, dit le notaire en souriant du bout de ses dents noires.

À ce moment on frappa à la porte du cabinet.

—Qu'est-ce? dit Jacques Ferrand.

—Madame la comtesse d'Orbigny, dit le maître clerc.

—Priez-la d'attendre un moment.

—C'est la belle-mère de la marquise d'Harville! s'écria M. de Saint-Remy.

—Oui, monsieur; elle a rendez-vous avec moi; ainsi, serviteur.

—Pas un mot de ceci, monsieur! s'écria M. de Saint-Remy d'un ton menaçant.

—Je vous ai dit, monsieur, qu'un notaire était aussi discret qu'un confesseur.

Jacques Ferrand sonna; le clerc parut.

—Faites entrer Mme d'Orbigny. Puis, s'adressant au vicomte: «Prenez ces treize cent francs, monsieur, ce sera toujours un à-compte pour M. Petit-Jean.»

Mme d'Orbigny (autrefois Mme Roland) entra au moment où M. de Saint-Remy sortait, les traits contractés par la rage de s'être inutilement humilié devant le notaire.

—Eh! bonjour, monsieur de Saint-Remy, lui dit Mme d'Orbigny; combien il y a de temps que je ne vous ai vu...

—En effet, madame, depuis le mariage de d'Harville, dont j'étais témoin, je n'ai pas eu l'honneur de vous rencontrer, dit M. de Saint-Remy en s'inclinant et en donnant tout à coup à ses traits une expression affable et souriante. Depuis lors, vous êtes toujours restée en Normandie?