—Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la duchesse.
M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:
—Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.
—Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...
Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs admirables colliers de rubis et de diamants.
—Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord Douglas.
—Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait perdre la tête, à ce pauvre homme.
—La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!
—Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le leur.
—Combien ce collier? demanda M. d'Harville.
—Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.
—Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse, dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à quelque prix exorbitant.
—Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M. d'Harville.
—Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier prix sera de quarante-deux mille francs.
—Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple détestable.
—Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en vante!
—On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus que toutes les protestations du monde.
—Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.
—Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à merveille!
—Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.
—M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées, et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et examinées durant cet entretien.
M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres, lui dit tout bas:
—Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit plus complète.
À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.
—Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?
—Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas. Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont elles vous exilent de temps à autre.
—Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.
—Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles merveilles il nous ferait admirer!
—Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance de l'Europe... du monde?
—Adopté! cria-t-on en chœur.
—Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes, seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.
—Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des magnificences qu'ils devraient étaler.
—Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy, auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût général.
—Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.
—C'est clair.
—Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.
—Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent, parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.
—À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M. d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance française.
—Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par acclamation.
—En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.
—Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.
—Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?
—L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement les travaux.
—Quel homme à projets vous êtes!
—J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet du Val-Richer.
—Votre terre de Bourgogne?
—Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu me prête vie...
—Pauvre vieillard!...
—Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer pour vous arrondir encore?
—Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.
—Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes affaires?
—M. Jacques Ferrand.
À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.
—Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe avait raconté à Clémence à propos du notaire.
—Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité antique, dit M. de Lucenay.
—Aussi respecté que respectable.
—Très-pieux... ce qui ne gâte rien.
—Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.
—C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à propos de l'argent qu'on leur confie.
—Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.
—Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de ce digne homme d'une intégrité proverbiale?
—Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le château admirable?...
—Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard, c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore, qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma foi, la vie se passe assez doucement.
—Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.
—Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé, si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d'excellents.
On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de très-belles armes.
M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa chambre.
—Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.
—Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton.
Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la chambre du marquis pour examiner les armes.
M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:
—Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le spleen... l'ennui...
Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.
—Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là n'est bon que dans les cas désespérés.
—Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.
—Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.
—Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce jeu-là?
—Sans doute, mais c'est toujours imprudent.
—Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement le canon entre ses dents... et alors...
—Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.
—On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.
—Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!
—Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va droit chez les âmes.
Avec ces mots le coup partit.
M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.
Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M. d'Harville.
Le lendemain on devait lire dans un journal:
«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:
«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine de vingt-six ans, cité pour la bonté de son cœur, marié depuis peu d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M. d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M. d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle qu'il tombe victime d'un effroyable accident...
«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la Providence.»
Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et déplorable imprudence.
Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le mystérieux secret de sa mort volontaire?...
Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur la véritable cause de ce suicide.
Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se tuer?...
Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement à lui, Clémence avait éveillé dans le cœur de son mari de douloureux remords.
La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour, passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie; bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût de lui-même et de la vie.
Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:
«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne. Sa conduite, pleine de cœur et d'élévation, augmenterait encore ma folle passion, s'il était possible de l'augmenter.
«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...
«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...
«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon détestable sort...
«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?
«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.
«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»
Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux sacrifice.
Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?
Non!
Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...
L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par un nouveau crime.
VI
Saint-Lazare
Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de tous.
Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes, à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.
Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire, appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces prostituées...
Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces cœurs gangrenés, et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme malade dont elles n'ont pas désespéré.
Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que nous venons de citer.
Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre, pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette œuvre longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées, pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout ce qui était absolument impur et criminel?
Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais, pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.
Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité, pour que nous prétendions enseigner ou réformer.
Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non contester la réalité.
Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous ne disons pas à secourir) tant de maux.
Cela se conçoit.
L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille. L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet d'opéra.
Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant emploi d'aumônes nouvelles.
Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles adhésions.
Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous, n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre œuvre.
Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées que nous avons soulevées!
Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.
Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.
Mme de Blainval, une des patronnesses de l'œuvre des jeunes détenues, n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient en sautoir.
Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au greffe.
On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence, de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des détenues.
Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que ces enseignements survivront au séjour de la prison.
Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent presque toujours sûrement du premier coup d'œil, et qu'elles les classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.
Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville, possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la maison une autorité considérable.
Mme Armand dit à Clémence:
—Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize ou dix-sept ans tout au plus.
—Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?
—Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a arrêtée.
—Et elle vous semble intéressante?
—Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides. Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.
—C'est donc une fille de campagne?
—Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel qui l'a envoyée ici.
—Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?
—Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle. Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais, elle voudrait revenir au bien.
—Qu'a-t-elle répondu?
—Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé; on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.—Mais d'où venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le, prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera vos bonnes résolutions.—Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.—Mais en sortant d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?—Oh! jamais, s'est-elle écriée.—Que ferez-vous donc alors?—Dieu le sait», a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
—Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?
—En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux, mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.
—Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses misérables compagnes?
—Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les autres détenues.
—En si peu de temps?
—Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du respect.
—Comment! ces malheureuses...
—Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre la supériorité.
—Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?
—Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits, bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent, audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon pain?—Moi! dit d'abord la Louve.—Moi!» dit ensuite une créature presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues, quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «—C'est moi qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.—C'est vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui donnassent raison intérieurement.
—Comment dites-vous ce nom, madame?
—La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.
—Celui-ci est singulier...
—Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son accent est enchanteur...
—Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?
—Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien... et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les détenues en eurent les larmes aux yeux.
—Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue.
—Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard, jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds, et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi qui te défendrais...»
—Quel caractère singulier!
—L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «—C'est plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas une personne comme nous autres.—Mais qui vous l'a dit?—On ne nous l'a pas dit, cela se voit.—Mais encore à quoi?—À mille choses. D'abord, hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière: pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le droit.»
—Quelle observation étrange!
—Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à la manière dont elle parle...—Et puis enfin, reprit brusquement la Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi... nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»
—Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria Mme d'Harville.
—Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect des seules personnes qu'elles puissent respecter.
—Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments naturels plus forts que la dépravation.
—Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui, honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien: c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne les méprise pas.
—Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?
—On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes... Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame, je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût causé par un remords de ce genre.
—Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne peut calmer!
—Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma protégée.
—De la Goualeuse?
—Oui, madame.
—Et comment donc cela?
—Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame... combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame, que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...
—Ah! quelle horreur!...
—Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal... La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve, qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!... Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...» J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand... prononcé avec un soupir.
—Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...
—Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se repentir pendant son sommeil.
—Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite passée?
—Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts, il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction, j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais complètement désespéré d'elles.
Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés, si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.
—Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout que de bien vous pouvez, vous devez faire!
—Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles; il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.
—Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares satisfactions!
—La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et là quelques éclaircies dans des cœurs que l'on aurait crus tout d'abord absolument ténébreux.
—Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
—Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes, vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
—La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de cet artisan?
—Sa fille s'appelle Louise Morel...
—C'est bien cela...
—Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, notaire.
—Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
—Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit effrayant.
—Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son avenir...
—Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.
—Que voulez-vous dire, madame?
—Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...
—Et pour quelle raison croyez-vous cela?
—Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle avait trouvé un refuge.
—Et pourquoi cette crainte?
—Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
—En effet, ses vêtements de paysanne...
—Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...
—Et ce nom?
Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:
—Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...
—Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis, réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:
—Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... tout à l'heure?...
—Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la prison.
—Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui resta seule.
«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta: Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le cœur s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!... Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan... que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il ignorera cette éternelle passion de ma vie...»
Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le lecteur au milieu des détenues.
VII
Mont-Saint-Jean
Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.
Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de promenade aux détenues.
Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée qu'on leur ouvrit.
Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les mettent en dehors de la loi commune.
Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.
À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues, dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi qu'on le verra plus tard...
On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la pudeur et la chasteté.
Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...
C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme et du corps.
Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.
C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée, contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude gauche, de parer les coups qu'on lui portait.
Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse: c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée, tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de ses plaintes que de ses menaces.
Cette femme était le jouet des détenues.
Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements... elle était grosse.
Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la maternité.
Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom du souffre-douleur), on remarquait la Louve.
La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves; quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui, retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère, laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de la Louve.
Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme d'Harville.
—Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi vous acharnez-vous après moi?...
—Parce que ça nous amuse.
—Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...
—C'est ton état.
—Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...
—Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre tant que je peux.
—Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu t'appelles Mont-Saint-Jean.
—Oui, oui, raconte-nous ça.
—Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?
—S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!
—Ça devait être un invalide...
—Un restant d'homme...
—Combien avait-il d'yeux de verre?
—Et de nez de fer-blanc?
—Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...
—Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal; mais ne me battez pas, je ne demande que ça.
—Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.
—Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?
—Qu'elle nous le montre!
—Voyons! voyons!
—Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.
—Il faut lui prendre...
—Oui, arrache-lui... la Louve!
—Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc ça... laissez donc ça...
—Qu'est-ce que c'est?
—Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?
—Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être farce!
—Voyons!!
—La layette... la layette!
—Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien sûr...
—À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des mains de Mont-Saint-Jean.
Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.
—Que ça de guenilles!
—On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!
—En voilà des échantillons de vieilles loques!
—Quelle boutique!...
—Et pour coudre tout ça...
—Il y aura plus de fil que d'étoffe...
—Ça fait des broderies!
—Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!
—Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant, puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me haïssent.
La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le préau.
Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval (enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée, était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte de dignité triste.
Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la réhabilitation.
—Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur faire?
Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put recueillir.
Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:
—Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre femme qui pleure...
La détenue recula son pied...
La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.
Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:
—Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...
—Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes et noires, et une doublure de toile à matelas.
Ceci était exact.
Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires sans fin.
—Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.
—À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita en l'air comme un trophée.
—Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.
—Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!
—Certainement.
—Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!
—C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.
—Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous abusez de cela à la fin!...
—Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?... répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.
—Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix douce... Vous ne l'aurez pas.
—Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...
—Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...
—Je vous en prie!...
—Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la Louve tout à fait irritée.
—Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!
—Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre souffre-douleur...
—C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques, murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis pour Mont-Saint-Jean!...
—Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!... Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est surtout bien brave et bien généreux!
—Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence de son caractère et par son impatience de toute contradiction. Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus irritée.
Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire entendre.
Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant, oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille avait jusqu'alors pris sur elles.
—Elle nous appelle lâches!
—De quel droit vient-elle nous blâmer?
—Est-ce qu'elle est plus que nous?
—Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.
—Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.
—Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce qu'elle a à dire?
—Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant, entends-tu, Mont-Saint-Jean?
—Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de poing.
—Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on te traitera de même.
—Oui!... oui!
—Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!
—Qu'elle nous demande pardon!
—À genoux!
—À deux genoux!
—Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.
—À genoux! à genoux!
—Ah! nous sommes des lâches!
—Répète-le donc, hein!
Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la Louve, qui vociférait de nouveau:
—Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»
—Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a peur de vous!
L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus corrompues.
La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient, elles s'avouaient lâches.
Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:
—Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être; pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous voulez.
Les détenues ne rirent pas.
La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à la main.
—Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous tourmentez Mont-Saint-Jean par désœuvrement, non par cruauté. Mais vous oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le couvrir, n'est-ce pas, la Louve?
—C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...
—C'est tout simple, ça...
—S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui, n'est-ce pas, la Louve?
—Oui, et de bon cœur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.
—Ni nous non plus...
—Un pauvre petit innocent!
—Qu'est-ce qui aurait le cœur de vouloir lui faire mal?
—Faudrait être des monstres!
—Des sans-cœur!
—Des bêtes sauvages!
—Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...
—Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout. Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus courageuse que nous...
—C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous dire comme ça nos vérités en face...
—Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que ça s'y met...
—Ça devient des vrais petits lions.
—Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!
—Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean, nous battons son enfant.
—Je n'avais pas pensé à cela.
—Ni moi non plus.
—Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.
—Et battre un enfant... c'est affreux!
—Pas une de nous n'en serait capable.
Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque, de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.
Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait d'attendrissement.