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Les mystères de Paris, Tome III cover

Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 23: IX
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About This Book

Le récit enchaîne épisodes parallèles qui montrent des familles démunies, des ouvriers et des bienfaiteurs aristocratiques dont les interventions alternent consolation et complications. Un protecteur découvre la lettre d'une mère réduite à la misère par l'infidélité d'un dépositaire et déclenche des secours qui mettent au jour les souffrances d'une mansarde. Des intrigues secondaires présentent bandes criminelles, refuges insulaires et perquisitions, dévoilant exploitation, hypocrisie et sacrifices discrets. Le ton allie mélodrame et critique sociale, déroulant une série d'épisodes qui éclairent la misère urbaine et la complexité morale des personnages.

Tous les cœurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et puissants chez les malheureuses dont nous parlons.

Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en le présentant à ses compagnes:

—Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin que la façon ne lui coûte rien...

—Oui... oui...

—C'est ça!... cotisons-nous!...

—J'en suis!

—Fameuse idée!

—Pauvre femme!

—Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une autre...

—La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.

—Je mets dix sous.

—Moi trente.

—Moi vingt.

—Moi, quatre sous... je n'ai que ça.

—Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à la masse. Qui me l'achète?

—Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.

Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant. Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.

Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:

—Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...

—Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible, mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette, tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le pâtiras de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit... quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure. Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!

—Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop sotte.

—Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.

—Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice, Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien! la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras, est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure, quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?

La Louve ne répondit pas d'abord.

À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait une sorte de défiance farouche.

Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce changement subit.

—Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air sombre.

Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du préau. Un banc était tout près.

La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque isolées de leurs compagnes.


VIII

La Louve et la Goualeuse

Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer; mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le réveil d'un excès toujours pénible.

La Louve, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.

D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit soit au niveau du cœur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien, ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la terre aride et brûlante.

Fleur-de-Marie, si l'on veut, personnifiera cette influence bienfaisante.

La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux, d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les cœurs les plus endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.

Malheureusement le charme cesse.

Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.

Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.

Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les rares qualités de cette nature excellente.

Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en l'inspirant.

Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de la Goualeuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier contraste.

Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de plantes pariétaires épargnées par la gelée.

Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel, où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était encore privée.

—Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui, assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.

—Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça ne peut pas durer ainsi.

—Je ne vous comprends pas, la Louve.

—Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore de vous céder...

—Mais...

—Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...

—Qu'avez-vous contre moi, la Louve?

—J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je n'ai plus ni cœur, ni force, ni hardiesse...

Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras, un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans un cœur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:

Mort aux lâches!
Martial.
P. L. V. (pour la vie).

—Voyez-vous cela? s'écria la Louve.

—Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en détournant la vue.

—Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu, ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le corps comme ce poignard est planté dans ce cœur... et il aurait raison, car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.

—Qu'avez-vous fait de lâche?

—Tout...

—Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?

—Oui...

—Ah! je ne vous crois pas...

—Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...

—Qu'a-t-elle dit?

—Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...

—Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!

—Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me mettra sous ses pieds...

—Moi!... et comment?

—Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez d'abord par m'offenser...

—Vous offenser?

—Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds: «Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon couteau levé...

—Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.

—Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon... à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie, c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

—Je ne sais pas... la Louve.

—Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez peut-être cela?

—Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.

—Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.

—Je vous en prie, écoutez-moi.

—Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder. Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune... Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours, j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce naturel, dites?

—Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous cause?

—Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y toucher.

—Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

—Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré moi, m'ont remué le cœur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses tristes.

—Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je ne me souviens pas de vous avoir dit...

—Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...

—Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...

—Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?

—C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.

—Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écœurée, toute sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des lâchetés plein le cœur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés; et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je suis... et ne pas me faire moquer de moi...

—Et pourquoi se moquerait-on de vous?

—Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint, c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le contraire!

—Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?

—Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait, dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça... Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce que j'avais à vous dire, la Goualeuse.

Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le cœur n'était pas complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.

Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, ne s'expliquent pas autrement...

Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent énergiquement contre les influences mauvaises.

Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât l'espoir qu'elle avait un moment conçu.

Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.

«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur, pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»

Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:

—Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les braves cœurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des autres.

—Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve; c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...

—Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce pas?

—Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!

—Et où irez-vous en sortant d'ici?

—Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.

—Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous serez bien contente de le revoir?

—Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter, et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la convalescence...

—Et où est-il maintenant? Que fait-il?

—Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.

—Sur le bord de l'eau?

—Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, allez! dit orgueilleusement la Louve.

—Quel est donc son état?

—Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore sa mère, deux sœurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un jour ou l'autre... ses sœurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux leur cou.

—Et où l'avez-vous connu, Martial?

—À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état, toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur les genoux et sur les mains.

—Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous promener dans les champs.

—J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes forêts, avec mon homme.

—Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?

—Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!

—Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?

—Jamais.

—Qui vous a donc donné ces idées-là?

—Martial.

—Comment?

—Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a censé tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde! Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.

—Et vos parents, la Louve, où sont-ils?

—Est-ce que je sais, moi!...

—Il y a longtemps que vous ne les avez vus?

—Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.

—Ils étaient donc méchants pour vous?

—Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier, a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements; mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons, mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes; il y avait des bleus, mais pas de rouge...

—Et cette femme était méchante pour vous?

—La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. Alors j'avais quinze ou seize ans.

—Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?

—Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine, il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre est entré en apprentissage chez un menuisier.

—Et que faisiez-vous chez cette femme?

—Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin, il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie boucherie.

—Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie en hésitant.

—Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal; mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police; à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu dis de cela, ma fille?—Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des mœurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an; j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée, elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le cœur sur la main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.

Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.

Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille fois au-dessous d'innombrables réalités.

Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales.

Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de meurtres.

Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de plus à ces horreurs.

Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et respecter la sainteté du foyer domestique.

Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de faire coucher leurs enfants ensemble frères et sœurs, à quelques pas d'eux, maris et femmes.

Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par l'ignorance ou par l'inconduite?

Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?

Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du nouveau monde?

Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries par cette grossière et terrible métaphore:

«Graines de bagne!!!»

Et la métaphore a raison.

Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou lupanar, chaque sexe a son avenir.

Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.

Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la prostitution comme un état protégé par le gouvernement!

Ce qui est vrai.

Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.

Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa fille; le mari, la prostitution de sa femme.

Cet endroit s'appelle le «bureau des mœurs»!!!

Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond, bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de l'homme et de la femme, pour que le pouvoir—le pouvoir... cette grave et morale abstraction—soit obligé non-seulement de tolérer, mais de réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un chiffre presque incommensurable!


IX

Châteaux en Espagne

La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste confession de sa compagne, lui dit timidement:

—Écoutez-moi sans vous fâcher.

—Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.

—Êtes-vous heureuse, la Louve?

—Comment?

—De la vie que vous menez?

—Ici, à Saint-Lazare?

—Non, chez vous, quand vous êtes libre?

—Oui, je suis heureuse.

—Toujours?

—Toujours.

—Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?

—Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.

—Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en Espagne? C'est si amusant en prison!

—À propos de quoi, des châteaux en Espagne?

—À propos de Martial.

—De mon homme?

—Oui.

—Ma foi, je n'en ai jamais fait.

—Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.

—Bah! à quoi bon?

—À passer le temps.

—Eh bien! voyons ce château en Espagne.

—Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être devenue...»

—D'être devenue quoi?

—Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»

La Louve haussa les épaules.

—Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?

—Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre action coupable?

—Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur propriétaire?

—Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.

—Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.

—Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.

—M'en aller avec Martial!

—Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et laborieuse?

—Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?

—Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.

—Ah! comme ça, à la bonne heure.

—Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants. Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!

—Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche; oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!

—Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur garde-chasse.

—Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne. Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!

—On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au soir.

—Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...

—Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent: «Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme Martial...»

—Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial... reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...

—Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?

—Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...

—Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure, mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait pas?...

—Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à soigner qui m'embarrasseraient, allez!

—Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos; l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.

—Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non; j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!

Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs rustiques de la ferme de Bouqueval.

La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et pitié.

Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse reprit en souriant:

—Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?

—Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame! Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant... Vous dites donc?...

—Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.

—Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là... allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!

—Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi, poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...

—Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si instinctivement amoureuse des beautés de la nature.

Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle évoquait:

—Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois, c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les feuilles; aimez-vous cela aussi?

—Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.

—N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?

—Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent... Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame! je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:

—Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous, à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu le tintement lointain des clochettes, allez!...

—Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à califourchon sur le dos d'une des vaches...

—Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné, tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une couche épaisse de violettes sauvages.

—Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la Goualeuse?

—Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial... Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières, préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de chanter, quand, par une belle soirée d'été, le cœur satisfait, on regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants? N'est-ce pas, madame Martial?

—C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse.

—À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les étoiles... Alors le cœur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de tous les jours...

—De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...

—Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans la boue des rues de Paris?

Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.

Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène étrange.

Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait fait une exhortation d'une moralité transcendante.

Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.

Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale, avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail, la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain, n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!

Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant, auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?

La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie, prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse compagne.

Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse était manifeste.

Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant menaçante, courroucée:

—Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela, parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse! Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais... jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui, par ta faute!...

—Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

—Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.

—Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.

—Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds... réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas avoir?

—Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie, je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa main.

—Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À quoi ça m'avancera-t-il?

—À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée d'étonnement.

—Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?

—Vous? Vous pourriez cela?

—Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

—Puissant comme Dieu?...

—Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle avec des larmes de reconnaissance—et Fleur-de-Marie essuya ses yeux—un jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté, il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.

—Comme vous tout à l'heure...

—Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir qu'il me montrait me semblait plus beau!

—Comme moi, bon Dieu!

—Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.

—Et pour vous... qu'a-t-il fait?

—Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit... car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et s'écria:

—Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le mal?

Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.

La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:

—Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.

Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.

L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus à la ferme de Bouqueval.

Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.

Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le cœur de la Louve avaient été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près semblables.

Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes et attrayantes couleurs...

Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et, ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.

Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant aux lueurs des flammes éternelles...

On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable, terrible...

À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...

Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons honorables, distinctions glorieuses?

Non.

Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à une misère profonde?

Non.

En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où monte le grand homme de bien?

Non.

Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent l'accusation et la défense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout selon sa conscience.

La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.

Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure, dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.

Le peuple voit bien une justice criminelle (sic), composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, à punir des scélérats.

Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les gens de bien.

Tout lui dit: «Tremble!...»

Rien ne lui dit: «Espère!...»

Tout le menace...

Rien ne le console.

L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.

Cela est nécessaire, soit.

Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si féconde, des gens de bien?

Rien.

Et ce n'est pas tout.

Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable probité seraient au comble de leurs vœux s'ils étaient certains de jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!

Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu de la misère et des tentations?

Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et difficile qu'ils parcourent vaillamment?

Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas toujours découverts par la justice criminelle?

Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.

Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du crime.

Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la vindicte des lois.

Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:

Un homme a tué un autre homme pour le voler:

Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.

Voilà le dernier mot de la société.

Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...

Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de sang.

Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce spectacle funèbre.

Continuons notre utopie...

N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et matériellement rémunérées par l'État?

Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:

—Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert, courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé. Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses œuvres... l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous et rémunérés comme vous...

Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé, du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon plus salutaire, plus féconde?

Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au monde de plus éthéré: la vertu!

Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout économiques, telles que celles-ci:

Le bien porte en soi sa récompense...

La vertu est une chose sans prix...

La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses.

Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:

Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit uniquement suffire pour les encourager au bien.

À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.

La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...

En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente modestement... de gendarmes.

Nous le répétons:

Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du courroux céleste...

Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine à l'égard des gens de bien?

Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, comme de véritables utopies qu'elles sont.

La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui, la jambe avinée, l'œil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux banquet!