WeRead Powered by ReaderPub
Les mystères de Paris, Tome III cover

Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 35: XV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Le récit enchaîne épisodes parallèles qui montrent des familles démunies, des ouvriers et des bienfaiteurs aristocratiques dont les interventions alternent consolation et complications. Un protecteur découvre la lettre d'une mère réduite à la misère par l'infidélité d'un dépositaire et déclenche des secours qui mettent au jour les souffrances d'une mansarde. Des intrigues secondaires présentent bandes criminelles, refuges insulaires et perquisitions, dévoilant exploitation, hypocrisie et sacrifices discrets. Le ton allie mélodrame et critique sociale, déroulant une série d'épisodes qui éclairent la misère urbaine et la complexité morale des personnages.

—Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...

—Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et que je tâcherais de la placer.

—Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à m'en accorder un...

—Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents, établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée par vous... personne si respectable...

—Ah! monsieur Rodolphe...

—Si estimable...

—Ah! mon roi des locataires...

—Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...

—Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien! tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me tomber sur le dos d'un jour à l'autre.

—Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.

—Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?

—Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin; ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on demande quelque chose pour qu'on vous refuse...

—À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...

—Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine, et que vous ne concevez rien au cadeau qu'elle vous fait là...

—Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je ne sais pas... et vous?

—Chut!... Si M. Pipelet...

—Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez eux.

—Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour vous. Je ne suis pas riche, mais...

—Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la pure amitié... Cent francs!

—Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de quelques mois...

—C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me voir travailler... ça vous amusera.

—Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.

—Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui entrait, où allez-vous, madame?

—Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi arrêtée au passage.

—Il n'y est pas...

—C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.

—Il n'y est pas...

—Vous vous trompez...

—Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manœuvrant toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M. Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté pour une dame...

—Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.

—Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...

—Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que d'inquiétude.

—Oui, madame...

—Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle eût craint d'être entendue:—Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.

À ce nom, Rodolphe tressaillit.

C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.

Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.

—Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. Bradamanti; vous pouvez monter, madame.

La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.

—Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà tout pensif!

—Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la portière.

—Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas à ce petit gueux de Tortillard.

—Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?

—En Normandie... route d'Alençon.

Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, était située en Normandie.

Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence, nécessairement dans de sinistres intentions!

—C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment ostiner la Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M. Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle... Cicé?

—Cecily...

—C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.

—Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet, en sortant de sa loge.

—Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...

—Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame Pipelet...

Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à Polidori, monta chez Mlle Rigolette.


XIII

Le premier chagrin de Rigolette

La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette; la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe ouvrière n'avait pas allumé son poêle.

À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de l'autre côté de la rue formait l'horizon.

Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.

Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.

De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une incomparable agilité.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un tabouret placé devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur habitude, ne chantaient pas.

C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.

Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de si bonne heure.

C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas toujours l'avantage.

Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie elle éprouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée; mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur causer des sentiments très-durables.

Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes... satisfaite de s'y être montrée pitoyable.

Mais ce n'était pas là un chagrin.

Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison, elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait bientôt.

Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que, par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle, pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait presque luxueuse.

—Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette, nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de cette jeune fille.

Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux, solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations sur la fin des choses d'ici-bas.

Telle n'était pas la vertu de Rigolette.

Elle n'avait ni lutté ni médité.

Elle avait travaillé, ri et chanté.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas le loisir d'être amoureuse.

Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté, l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.

On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?

Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...

À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de la vertu, un des projets de l'empereur.

Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...

Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a découvert Rigolette.

Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête, laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.

Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours, mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?

Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et de sérénité.

Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses mérites passés lui viendrait en aide.

L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes d'intérêt par leurs excellents antécédents.

Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.

N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables antécédents?

Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de haute charité morale?

Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne enfant, mais non pas une maîtresse.

Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa gentillesse doublaient le prix.

D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les boulevards ou dans les passages!

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse, n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès de belles moins cruelles!

François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité de la jeune fille; fût-ce instinct du cœur ou délicatesse d'esprit, il devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire un mot de cet amour.

Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent même un peu triste.

Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières, naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement, elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.

Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs, ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés; ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à travailler une grande partie de la nuit.

De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être adressée par Germain, et contenait ce qui suit:

«Prison de la Conciergerie.

«Mademoiselle,

«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et j'ose pourtant vous écrire!

«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier coup m'accablerait tout à fait!

«Voici ce qui s'est passé.

«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort est bien cruel!...

«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là, il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je vous laisse la clef.» Et il sortit.

«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme Morel, le lapidaire.

«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le faisait emprisonner.

«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est un méchant homme!...»

«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours, il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé, il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui laisserais pas.

«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.

«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ, revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux, aux yeux de tous, c'est un vol.

«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M. Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.

«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent. Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!

«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque, qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize cents francs que je rapportais.

«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M. Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte, et ses paroles ne méritent aucune confiance.

«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux, mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre cœur vous guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.

«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon jugement!

«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.

«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant que tout le monde m'examinait.

«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.

«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenue.

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos: cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule. J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur la place.

«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt, après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons du dépôt.

«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui soient très-sévèrement défendues.

«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.

«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour où j'ai quitté la rue du Temple.

«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu le sait.

«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est précieux.

«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.

«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me refuserez pas.

«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un cœur bienveillant la tristesse qui m'accable!

«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...

«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon sort.

«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si bonne... que...

«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

«FRANÇOIS GERMAIN

«P. S.—Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la Force.»

On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son cœur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître d'école.

Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse amitié, ressentit pour lui une vive préférence.

Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.

Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu: sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y joignait.

Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.


XIV

Amitié

—Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?

—Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car j'ai beaucoup de chagrin.

—En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.

—Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain! Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si ce n'est pas à fendre le cœur! Vous m'avez dit que vous vous intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M. Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise, maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente. Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs! Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

—Et que comptez-vous faire, ma voisine?

—Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas seulement à qui m'adresser...

—J'avais songé à cela.

—Vous, mon voisin?

—Voici une permission.

—Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de plaisir!

—Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

—Oh! merci, monsieur Rodolphe.

—Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?

—Bien sûr le cœur me battra très-fort la première fois... Mais c'est égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez, monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.

—Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

—Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela, toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.

—Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de l'animation de Rigolette.

—C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe, vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y aurait pas à faire quelque chose?

—Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut compter sur votre discrétion.

—Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.

—Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore que des amis veillent sur lui... car il a des amis.

—Vraiment?

—De très-puissants, de très-dévoués.

—Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!

—Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M. Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait, et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre: ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.

—Je vous comprends, monsieur Rodolphe.

—Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a révélé; elle saura ce que cela signifie.

—Cela suffit, monsieur Rodolphe.

—En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.

—Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire. Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.

—Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand; mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.

—Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux Morel?

—Je loge... en garni.

—Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si tout le monde avait été chez vous.

—Je n'y suis que la nuit, et alors...

—Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous, pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais pensé, ça me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.

—Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera acquitté.

—Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

—En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera nécessaire à la défense de Germain.

—Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de travers, et puis il y a tant, tant de fautes...

—Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.

—La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas? J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des cœurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?

—Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?

—Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous fatiguer et vous ennuyer peut-être?

—Pas du tout... nous prendrons un fiacre.

—Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé, mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.

—Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et Ramonette!

—Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis; sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.

—Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs s'appelaient ainsi.

—Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais, mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai vu que Germain avait bien bon cœur.

—Comment donc?

—Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout, étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux; appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas, et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.

—Quelle courageuse résolution!

—Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties du dimanche comme le Messie: j'avais le cœur bien gros de rester toute seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez, il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

—Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de ces noms, lui?

—Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles, ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M. Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me suis dit: «M. Germain est un bien bon cœur; il n'a contre lui que sa tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce pas?

—Nous allons en voiture et je vous ramènerai.

—C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours ça de temps gagné.

—Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir de vos visites aux prisons?

—Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air, ajouta Rigolette en souriant.

—Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?

—Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas toujours.

—Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.

—Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui c'est différent. Prenez garde de me piquer.

—Allons, l'épingle est tordue.

—Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais, voulez-vous être bien gentil, mon voisin?

—Ordonnez, ma voisine.

—Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon réveil.

—Et où sont vos plumes?

—Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.

—Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.

—Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un petit bougeoir bien luisant.

—Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!

—Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la chandelle, et c'est bien plus propre.

—Pas plus cher?

—Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une demi-livre me fait presque mon année.

—Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de préparatifs pour votre dîner.

—Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin, j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.

—Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez Germain?

—Je vous remercie, mon voisin, j'ai le cœur trop gros; une autre fois, avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?

—C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?

—Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade, sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que je dépense un quart d'heure mal à propos.

—Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.

—Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la porte.

—Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.

—Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli; tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous éclairerai.

Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.

Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il tenait le portrait du damné peintre.

Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau tromblon.

En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette, on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.

Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de son mari:

—Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais réponds donc!

À cette voix chère à son cœur, M. Pipelet releva la tête; ses traits étaient empreints d'une sombre amertume.

—Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.

—Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des départements du royaume.

—Comment! Le commissaire?

—Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le commissaire!... Il m'a ri au nez...

—À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...

—Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:

«—Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de quoi!—D'en rire, môssieur! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme, qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du magistrat... et me voici.

—Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.

—Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...

Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et le portrait au fond de l'allée...

Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir de M. Pipelet.

Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se rendre chez François Germain.


XV

Le testament

François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.

Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort simple.

Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource; mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.

Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à l'instant venu au secours de sa protégée?

Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un éclair de gaieté venait l'illuminer encore.

Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison de modeste apparence.

Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles furent ses expressions.

La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières instructions.

La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:

—Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un mort...

—Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!

—J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.

Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.

Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures dans cette solitude.

Rigolette posa la lumière sur une table.

Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon, composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la cheminée une carafe et un verre.

À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la nuit qui avait précédé son arrestation.

—Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté, comme chez moi...

—C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.

—Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...

—Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre affection.

—Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers et l'argent que Germain me prie de lui garder.

—Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre, vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.

—Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre, mais de l'argent... c'est dangereux...

—Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai ce qu'il vous demandera.

—Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela. Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe, comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.

Et elle lut d'une voix émue:

«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»

—Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?

—Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement adressée?

La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: À Mademoiselle Rigolette, contenait ces mots:

«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus... Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques renseignements joints ici sous le titre de: Footnotes sur ma vie, pourront mettre sur la trace de mes assassins.»

—Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours poursuivi de pareilles idées!

—Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont passés... croyez-moi.

—Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en prison... accusé de vol...

—Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.

—Sa mère! Il a encore sa mère?

—Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui! J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son sort à venir.

—Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je garderai votre secret...

Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.

«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'œil sur ces notes, vous verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de memento intitulé: Mes seuls jours de bonheur.

«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.

«Il me reste un dernier vœu à former, et j'espère que vous voudrez bien l'accomplir.

«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»

—Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.

—Continuez... nous allons voir.

Rigolette reprit:

«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre, mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»

—Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper ainsi de mon avenir! Ah! quel cœur, mon Dieu! Quel cœur excellent!

—Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous aimait... combien il vous aime.

—Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes, que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là; Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.

—Mais enfin vous en étiez... étonnée?

—Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le rendait ainsi.

—Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?

—C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.

—D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe en souriant.