—C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le cœur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
—Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.
—Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse. Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela, je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah! j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été si content, si content!...
À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
—Qui est là? demanda Rodolphe.
—On voudrait parler à m'ame Mathieu, répondit une voix grêle et enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne manifesta aucun étonnement à son aspect.
—Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
—C'est une lettre pour m'ame Mathieu... Faut que je lui remette à elle-même, répondit Barbillon.
—Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
—Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon apportait cette lettre.
À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans environ, y parut tenant une chandelle à la main.
—M'ame Mathieu? dit Barbillon.
—C'est moi, mon garçon.
—Voilà une lettre, il y a réponse...
Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
—Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande. J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette dame...
—Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
—Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
Et la courtière ferma sa porte.
Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement l'escalier.
Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce, qui l'attendait devant une boutique.
Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre, il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de dire à son compagnon:
—Viens pitancher l'eau d'aff, Nicolas; la birbasse fauche dans le point à mort... elle aboulera chez la Chouette; la mère Martial nous aidera à lui pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin, et après nous trimballerons le refroidi dans ton passe-lance[2].
—Esbignons-nous[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue Saint-Denis.
Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain, remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
Le fiacre s'arrêta.
Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de l'allée.
La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
—Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
—Un grand malheur, monseigneur!
—Parle, au nom du ciel!
—M. le marquis d'Harville...
—Tu m'effraies!
—Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai, lorsqu'une fatale imprudence...
—Achève... achève donc!
—En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
—Il s'est blessé grièvement?
—Monseigneur!...
—Eh bien?...
—Quelque chose de terrible!
—Que dis-tu?
—Il est mort!...
—D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses paquets, s'écria:
—Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
—Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami, mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne pouvait répondre.
—C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
—Un bien grand malheur, répondit le squire.
—Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
—Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous... Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
—Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À bientôt, n'est-ce pas?
—Oui, mon enfant, à bientôt.
—Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez Germain.
Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
«Madame,
«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur, mon chagrin.
«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie emmenant avec elle Polidori.
«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père. Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous... Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée quand je songe à cette soirée d'hier où je l'ai quitté, lui... plus tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
«RODOLPHE»
Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même route.
Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir (et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand, craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois connue, pouvait le compromettre dangereusement.
Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont Fleur-de-Marie devait être la victime.
Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de Jacques Ferrand.
Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir cesser sa détention d'un moment à l'autre.
Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme Séraphin pour rencontrer le charlatan.
Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise Morel pour s'en défaire impunément.
Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme Séraphin se rendit en hâte chez Martial.
XVI
L'île du Ravageur
Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une veuve, quatre fils et deux filles...
Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait, disons-nous:
La mère Martial;
Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre vingt ans; le plus jeune douze ans;
Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
Cela doit être.
Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le mal.
Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort civile, ou en lui coupant la tête?
Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la déchéance de celui que la loi a tué?
Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
Elle se trompe.
Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux, qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il ne serait jamais incurable.
Contradiction bizarre!...
L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le germe d'une perversité précoce...
Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
Non...
Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la mort...
Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au mal... la société dira:
«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers, gardes-chiourme et bourreaux?»
Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils soient à point.»
Un criminel demande à être attendu...
«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai le couperet.
«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au cœur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons guéri le donateur.
«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore toute chaude...»
Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en génération.
Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt fulminé contre leur père.
Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte d'introduction.
Voici pourquoi nous agissons ainsi:
À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui, jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles, obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée législative.
Proclamer l'odieuse immoralité de notre œuvre, c'est proclamer implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager, enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
À ce propos, nous ajoutions:
«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions, d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:—Mon gars, as-tu un brin volé et vagabondé?—Non.—Eh bien! il n'y a point de place ici pour toi.».
Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre. Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être réalisé.
Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente direction d'un véritable philanthrope au cœur généreux, à l'esprit pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale de notre œuvre.
Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même milieu d'idées, de vœux et d'espérance avec les fondateurs de cette nouvelle œuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités: qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de récompenser le bien autant qu'il est en elle.
Puisque nous avons parlé de cette nouvelle œuvre de charité, dont la pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde, espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile, et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de l'application de la loi.
Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle, pénible, difficile, dangereuse.
Oui, pénible, difficile, dangereuse.
Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions, souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit, pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de faillir, s'ils sont restés probes?
Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps encore?
La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à réhabiliter un nom déshonoré.
Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son fils innocent?
Cela serait barbare, immoral, insensé.
N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
—Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
—Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à la nouvelle société de patronage.
Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif de l'organisation sociale.
En peut-il être autrement?
À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé, dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé, entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides destinées aux travailleurs».
Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité générale et prolongée».
Cela dit, passons.
Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette petite île moyennant un loyer modique, était ravageur.
Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux, restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture pour exercer leur métier.
Les débardeurs débarquent le bois flotté.
Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des ravageurs a un but différent.
S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb, étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.
Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.
Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si formidablement baptisés.
Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent l'île du Ravageur.
L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie méridionale de cette terre.
Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de la porte:
AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS
bon vin, bonne matelote et friture
On loue des bachots (bateaux) pour la promenade
On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de bateaux.
La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non fériés en parties de plaisir.
Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable bravo, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.
Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses rives.
Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec effraction et tentative de meurtre.
La fille aînée, surnommée Calebasse, aidait sa mère à faire la cuisine et à servir les hôtes; sa sœur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait aussi des soins du ménage, selon ses forces.
Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.
La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la transparence blanchâtre de la rivière.
La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées; leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère, situé proche de l'habitation.
Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...
Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.
Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres, au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables destinées aux habitués du cabaret.
La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une grande table occupe le milieu de cette cuisine.
La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au coin du foyer.
Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses, son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.
La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses deux filles.
L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère, son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing, lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.
François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau, remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur la Seine.
Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne ressemble ni à sa mère, ni à sa sœur aînée; il a l'air sournois, craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'œil défiant, ou échange avec sa petite sœur Amandine un regard d'intelligence et d'affection...
Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble autant à son frère que sa sœur ressemble à sa mère; ses traits, sans être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante; ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins, soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.
Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis, appelant l'attention de sa sœur par un geste rapide, il compte distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...
Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.
En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux et deux victimes.
Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui dit d'une voix dure:
—Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...
L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui dessinaient des lettres sur la toile.
Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la veuve, lui présenta son ouvrage:
—Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.
Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.
L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande sœur lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en s'écriant:
—Petite bête!!!
Amandine regagna sa place et se mit activement à l'œuvre, après avoir échangé avec son frère un regard où roulait une larme.
Le même silence continua de régner dans la cuisine.
Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.
Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.
Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne parlait pas.
Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une irritation concentrée.
Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.
—François, une bûche! dit Calebasse.
Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de la cheminée et répondit:
—Il n'y en a plus là...
—Va au bûcher, reprit Calebasse.
François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.
—Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.
La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.
Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.
—Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu vois...
La grande sœur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.
Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.
François ne bougea pas.
La sœur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du coupable: la veuve l'entendit.
De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.
Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le remit à sa mère.
François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante baguette.
—Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.
La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus ses lèvres pâles, regardait François d'un œil fixe, sans prononcer un mot.
Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant, quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui attendait son frère.
Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et irrité.
—Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit la grande sœur.
—Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit... encore...
—Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.
—J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant malgré lui.
—Tu as peur... imbécile... et de quoi?
François hocha la tête sans répondre.
—Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?
—Je ne sais pas... mais j'ai peur...
—Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?
—Je ne veux plus y aller maintenant...
—Voilà ma mère qui se lève!...
—Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...
—Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.
—Eh bien! parce que...
—Parce que?
—Parce qu'il y a quelqu'un...
—Il y a quelqu'un?
—D'enterré là..., murmura François en frissonnant.
La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes frappées d'une même secousse électrique.
—Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en haussant les épaules.
—Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.
—Menteur!... s'écria Calebasse.
—Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était humide à l'entour..., répliqua François.
—L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour la lessive.
—Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante, c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de terre... je l'ai bien vu.
—Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une ironie sauvage.
François ne répondit pas.
—Méchant petit raille[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est poltron comme une vache, il serait capable de nous faire faucher comme on a fauché[5] notre père!
—Puisque tu m'appelles raille, s'écria François exaspéré, je dirai tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...
L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais inexorable.
Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance, les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le força de monter l'escalier du fond de la cuisine.
Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements sourds, mêlés de cris et de sanglots.
Quelques minutes après ce bruit cessa.
Une porte se referma violemment.
Et la veuve du supplicié redescendit.
Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place, se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans prononcer une parole.
Fin de la cinquième partie
SIXIÈME PARTIE
I
Le pirate d'eau douce
Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:
—Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour de Nicolas et de Martial.
—De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...
—Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille. Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et sortit.
Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le mugissement de la rivière.
Ces bruits étaient profondément tristes.
Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux battements de son cœur palpitant de crainte.
Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux; la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère, elle répondit par un signe de tête affirmatif.
Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...
La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle parut manier plus précipitamment son aiguille.
Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.
—Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni d'où elle venait.
La veuve haussa les épaules.
—Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route, comme avant-hier ce linge-là, qu'il a grinchi[6] sur un bateau de blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine; puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, grinchir?
—Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.
—Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...
—Oui, ma sœur...
—Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et jaunes comme son teint.
La veuve resta froide à cette plaisanterie.
—À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?
La veuve baissa la tête.
—Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.
—Oui, ma sœur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.
—Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique, c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas obéi?
—Ma sœur... le cœur m'a manqué... je n'ai pas osé...
—L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de quelque chose, imbécile?
—Ma sœur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis ce n'était pas de l'argent...
—Qu'est-ce que ça fait?
—Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de l'argent.
—Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là, n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter, petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
—Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.
—C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous, si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la méchante...
La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:
—Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison du médecin?
—Oui, ma mère...
—Il a l'air d'un mendiant!
—Ça n'empêche pas que c'est un noble.
—Un noble?
—Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour toute voiture.
—Qu'en sais-tu s'il a de l'or?
—Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait pas de lettre de Toulon...
À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.
Calebasse continua:
—J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de Saint-Remy?—Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.—C'est pour moi, a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait, le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme un œuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux. C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
Des aboiements violents interrompirent Calebasse.
—Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est Martial ou Nicolas...
Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie contrainte.
Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un œil impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret, entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.
La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce; petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur son épaule.
—Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir. Peut-être que je suis volé... on verra!
—Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve regardait silencieusement son fils.
Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces d'argent.
—Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.
—Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?
—Non, dit la sœur.
—Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache pas...
—Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
—Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... Coupe-sifflet[7] a la langue trop bien affilée!...
—Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça te clôt le bec.
Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:
—Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il nous aiderait.
—Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans souper, dit Calebasse.
—Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot, n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous rentrerons tout ici...
La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher François.
Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la criminalité des siens.
Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de Toulon.
—Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.
—En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit: «Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre... J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont, quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les hardes... Avant de chasser... faut rapporter...
Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille, plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence et des couverts d'argent.
Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent pesamment chargés.
Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas, aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il avait placé le quatrième saumon de cuivre.
—La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse avec une sauvage impatience.
Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.
Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la cuisine, afin de le soulever.
La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais couvercle résister à de vigoureuses pesées.
Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à l'action du levier de Nicolas.
La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.
Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants, dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants, oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une curiosité fatale...
Serrés l'un contre l'autre, l'œil brillant, la respiration oppressée, François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de Nicolas.
Enfin le couvercle sauta en éclats.
—Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain, elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des femmes.
—Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de mousseline de laine.
—Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de foulards, j'ai fait mes frais...
—De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en puisant à son tour dans la caisse.
—La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du quartier Saint-Honoré, s'arrangera du rouget[8].
—Amandine, dit tout bas François à sa petite sœur, comme ça ferait une jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à la main!...
—Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec admiration.
—Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote, Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma mère!...
—La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la veuve après un mûr examen.
—Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais, comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un ami.
—C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux, reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!
—Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
—Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
—Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.
—Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame Pas-Gênée...
—Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!
—Moi... je grinche en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été enflaquée si on m'avait pincé sur la galiote...
—Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement Calebasse en le rejetant dans la caisse.
—C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas. Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le châle sans rancune.
Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de contempler cette étoffe avec envie.
—Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher... j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.
—Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial? Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?
François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans répondre.
—Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais fait des cadeaux, Martial?
—Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant son mouchoir de soie rouge avec bonheur.
Amandine ajouta bien bas:
—Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas de quoi...
—S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas, François?
—Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!
—Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.
—Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.—Les enfants du chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous aurez l'air de petits bourgeois!
—Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?
—Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.
—Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement Calebasse.
Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les donna aux enfants et leur dit:
—Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et éteignez-la avant de vous endormir.
—Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes, vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous retirerai les foulards.
Après le départ des enfants, Nicolas et sa sœur enfouirent les hardes, la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin de la cheminée.
—Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est moi qui régale!
Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un morceau de veau froid et une salade.
Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve, toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les places inoccupées de Martial et des deux enfants.
Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de satisfaction féroce, il dit à la veuve:
—Coupe-sifflet tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la mère!...
—À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose dans le bûcher.
—De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.
—Il a vu un des pieds...
—De l'homme? s'écria, Nicolas.
—Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de son fils.
—C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand, mais depuis le temps... la terre aura tassé...
—Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
—C'est plus sûr, répondit Nicolas.
—On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit Calebasse.
—Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis, s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec nous, ça vous égaiera, la mère!
La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:
—Et l'homme du quai de Billy?
—Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les yeux.
(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait faire les instruments de son nouveau crime.)
«—Bradamanti, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.
«—Ravageur, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.
«—Vous vous appelez Martial? me dit-il.
«—Oui, bourgeois.
«—Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?