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Les mystères de Paris, Tome III cover

Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 45: III
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About This Book

Le récit enchaîne épisodes parallèles qui montrent des familles démunies, des ouvriers et des bienfaiteurs aristocratiques dont les interventions alternent consolation et complications. Un protecteur découvre la lettre d'une mère réduite à la misère par l'infidélité d'un dépositaire et déclenche des secours qui mettent au jour les souffrances d'une mansarde. Des intrigues secondaires présentent bandes criminelles, refuges insulaires et perquisitions, dévoilant exploitation, hypocrisie et sacrifices discrets. Le ton allie mélodrame et critique sociale, déroulant une série d'épisodes qui éclairent la misère urbaine et la complexité morale des personnages.

«—Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.

«—Voulez-vous gagner de l'argent?

«—Oui, bourgeois, beaucoup.

«—Vous avez un bateau?

«—Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et ravageurs de père en fils, à votre service.

«—Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...

«—Peur... de quoi, bourgeois?

«—De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait d'aider à l'accident... Comprenez-vous?

«—Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat, ça coûte cher d'assaisonnement...

«—Combien... pour deux?...

«—Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans la rivière?

«—Oui...

«—Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!

«—Va pour mille francs...

«—Payés d'avance, bourgeois.

«—Deux cents francs d'avance, le reste après...

«—Vous vous défiez de moi, bourgeois?

«—Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos conventions.

«—Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en prendre!

«—C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai huit cents francs.

«—Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?

«—Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?

«—C'est dit, bourgeois.

«—Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?

«—Oui, bourgeois.

«—Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.

«—Oui, bourgeois.

«—Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?

«—Vingt bonnes minutes.

«—Vos bateaux sont à fond plat?

«—Plat comme la main, bourgeois.

«—Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le faire couler à volonté en un clin d'œil... Comprenez-vous?

«—Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier voyage.

«—Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué, et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage, vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la vieille femme et la jeune fille blonde...

«—Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!

«—Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques dans votre cabaret?

«—Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous des amis connus.

«—Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...

«—Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!

«—Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.

«—Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?

«—C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.

«—À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?

«—Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de manière à éloigner ses soupçons.

«—De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...

«—Et qu'elle boira avec la petite blonde.

«—C'est crânement arrangé, bourgeois.

«—Et surtout que la vieille ne se doute de rien!

«—Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.

«—Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je vous emploierai encore.

«—À votre service, bourgeois!»

«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.

On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait seulement tendu à la Goualeuse.

Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa réputation?

Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.

La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas, qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il à parler avec une exaltation singulière:

—Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants, qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son cabas.

—Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux étincelèrent de cupidité.

—Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon, boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan! Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!

—Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été relâché.

—Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais trahir les autres... jamais!

La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:

—J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme toujours...

—Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la table.

—J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire des enfants...

—Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru..., ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout serait dit...

—Il y a d'autres moyens.

—C'est le meilleur! dit le brigand.

—Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.

La veuve ajouta:

—Demain matin il quittera l'île pour toujours.

—Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.

—Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face... comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai... Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.

—Et puis après, la mère? demanda Nicolas.

—Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain... sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on l'a laissé trop tranquille...

—Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.

—C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit Nicolas.

—Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est l'enfer... il cédera...

—Et s'il ne cédait pas?

—Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.

—Vraiment, la mère?

—Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y réussissais pas... alors, à l'autre moyen.

—Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.

—Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.

Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.

Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.


II

La mère et le fils

Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement dans la cuisine.

Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.

Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur son braconnage de rivière.

À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre fort illicite.

Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il prenait le parti du faible contre le fort.

L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle visage une expression singulièrement résolue.

Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux, qu'il déposa près de lui sur le buffet...

Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte, n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés, l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset, ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son maître, très-peu sympathique à la famille.

—Où sont donc les enfants?

Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.

—Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.

—Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la réponse de sa sœur.

—Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.

—Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?

—Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.

Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de Calebasse, dit de nouveau à sa mère:

—Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.

—Tant pis..., répondit la veuve.

—Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.

—Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!

Martial, surpris, regarda fixement son frère.

Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.

Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien, donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.

Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant encore, il appela son chien et lui dit doucement:

—Ici, Miraut.

Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.

Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser son frère à bout pour amener un éclat.

Il ajouta donc:

—Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste ici.

Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.

Échangeant un coup d'œil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une séparation complète.

Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa rudement en disant:

—Hors d'ici, hé, Miraut!

Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et de persistance.

L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans quelque but caché, redoubla de modération.

Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.

Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se regardèrent profondément surpris.

Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait glorieusement et gardait un profond silence.

—Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.

Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:

—Attends... je n'ai pas fini de souper...

—Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.

—Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.

Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue contre son palais et dit:

—Voilà de fameuse eau!

Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas, déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:

—Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.

—Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, c'est moi qui la souffletterais drôlement!

—Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...

Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une colère contenue:

—Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une tournée que tu ne cherches pas.

—Une tournée... à moi?

—Oui... meilleure que la dernière.

—Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus, que Nicolas ait si peur de lui.

—Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas devenant blême de fureur.

—Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse... entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu porteras longtemps mes marques.

—Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...

—Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu recommences... je recommencerai à t'avertir.

—Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.

—Vous?

—Oui... moi.

—Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?

—Tu me battras aussi? N'est-ce pas?

—Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas; maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...

—Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau catalan, tu me rosseras!!!

—Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son frère.

Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.

—Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.

—Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du ravageur.

Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment de se jeter sur son frère.

—Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi, Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!

Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur son frère le couteau levé.

Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper son couteau.

—Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.

—Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant d'un coup de pied le couteau sous le buffet.

Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque.

Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui communiquait à la cuisine.

Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manœuvre aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:

—Maintenant, ma mère... à nous deux...

—Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que j'ai sur le cœur.

—Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le cœur.

—Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...

—Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma sœur ont voulu m'assassiner, vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez... qu'avez-vous contre moi?

—Ce que j'ai?...

—Oui...

—Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés!

—Moi?

—Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de gibier que tu avais connu à Bercy.

—Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise, ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme vous autres... de là votre haine.

—Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol sans danger, vol de lâche!...

—Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole pas... Quant à être lâche...

—Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!

—Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.

—Métier de lâche!... Métier de lâche!...

—Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le dire!

—Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets?

—Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis..., ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde... guillotiné! de mon frère... galérien! de ma sœur... voleuse!

—Et de ta mère, qu'en dis-tu?

—Je dis...

—Quoi?

—Je dis qu'elle est morte...

—Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu trembles!...

—Les venger?

—Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et sœur...

Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put s'empêcher de frissonner.

La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers mots, était épouvantable.

Elle reprit avec une fureur croissante:

—Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!! Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés... lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on nous payera ça!!!

—Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu... j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le vendeur de gibier.

—Fallait y rester... dans tes bois.

—Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par l'exemple.

—Qu'est-ce que ça te fait?

—Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme Ambroise, Nicolas et Calebasse...

—Pas possible!

—Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries tous les jours... ça m'a lassé...

—Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!... Au lieu d'avoir le cœur de revenir avec nous, pour faire comme nous... comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...

—Je vous dis que non...

—Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille... excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]!

—C'est dommage...

—Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y jamais rentrer...

Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il lui dit:

—Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là?

—Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle, des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...

—Vous croyez me faire peur?

—Je ne te dis que ce qui t'arrivera...

—Ça m'est égal... je reste...

—Tu resteras ici?

—Oui.

—Malgré nous?

—Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux de sa trempe!

—Tiens... tu me fais rire.

Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots étaient horribles.

—Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En attendant, je reste.

—Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?

—Comme vous dites!

—Emmener les enfants?

—Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous en réponds.

La veuve haussa les épaules et reprit:

—Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi; mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici?

—Oui! Oui! Mille fois oui!

—Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien... Sais-tu quel métier fait ton frère?

—Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...

—Tu le sauras... il vole...

—Tant pis pour lui.

—Et pour toi...

—Pour moi?

—Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton grand-père aussi bien qu'ici.

—Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?

—On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu croire que tu ignores nos vols et nos recels?

—Je prouverai que non.

—Nous te chargerons comme notre complice.

—Me charger! Pourquoi?

—Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous.

—Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais volé. Je reste.

—Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?

—La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.

—Cherche bien... cherche bien...

—Je ne me rappelle pas...

—Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme bien mis, qui avait besoin de se cacher?...

—Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...

—Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen?

—Vous me l'avez dit le lendemain matin.

—La nuit de Noël, tu étais donc ici?

—Oui... eh bien?

—Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été assassiné dans cette maison.

—Lui!... Ici?...

—Et volé... et enterré dans le petit bûcher.

—Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. Encore une fois, ça n'est pas vrai!

—Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher!

—François! Et qu'a-t-il vu?

—Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, vas-y, tu t'en assureras.

—Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...

—Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le coup. Comment prouveras-tu le contraire?

—Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.

—Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.

Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa sœur, le désignaient comme leur complice.

La veuve jouissait de l'abattement de son fils.

—Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous!

—Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.

—C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?

Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il lui dit:

—Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...

—Comme tu voudras, mais va-t'en...

—Je m'en irai à une condition.

—Pas de condition!

—Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en province...

—Ils resteront ici...

—Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il?

—À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...

—Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?

—Après?

—Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se découvrent...

—Après?

—Ils vont à l'échafaud, comme mon père.

—Après, après?

—Et leur sort ne vous fait pas trembler!

—Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!

—Mais les enfants! Les enfants!

—Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine rattrapera le temps perdu...

—Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en apprentissage loin d'ici.

—Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?

La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.

—Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi bien à votre tour, ma mère... Je reste.

—Ah! ah!

—Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé à les placer, et je trouverai...

—Ah! c'est ainsi!

—Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit, n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de l'île!

La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu, toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à redouter des mauvais desseins de sa famille.

Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.

D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour l'assister dans ses crimes.

Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime, entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a frappé eux ou les leurs.

Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de passer pour complice de plusieurs crimes.

Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long silence, avec une amertume affectée:

—Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous faire dénoncer par les enfants.

—Moi!

—Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où nous serons pris.

Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.

—Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur silence.

—Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout, où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas nous vendre, que je veux les garder ici.

—Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...

—Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.

—Laissez-moi les emmener... peu vous importe...

—Comment vivras-tu, et eux aussi?

—Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de nous...

—Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre d'eux.

—Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux... J'ai une tête aussi, vous le savez?...

—Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi n'es-tu pas resté dans tes bois?

—Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...

—Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup la veuve.

—Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...

—Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne remettriez jamais les pieds à Paris?

—Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.

—J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie jamais!...

—C'est dit!...

—C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.

—Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.

—Et Calebasse?

—C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à voir.

—Va... que l'enfer te confonde!

—C'est votre bonsoir, ma mère?

—Oui...

—Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.

—Le dernier, reprit la veuve.

Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son maître à l'étage supérieur de la maison.

—Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.

Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs, la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en liberté.


III

François et Amandine

François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux habitués du cabaret.

Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.

Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à travers sa corne transparente.

Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.

Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.

François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa sœur, qui, la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette, qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.

Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa sœur pût s'y réfléchir.

—Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini... Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?

—Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?

—Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que je puisse me voir en marchant...

François exécuta de son mieux cette manœuvre difficile, à la grande satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse, sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.

Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une atmosphère criminelle.

Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils redoutaient et haïssaient.

Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune, familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre, hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes saturnales.

C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être en un moment à jamais perdue ou sauvée...

—Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma sœur! reprit François; est-il joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de soie comme nous deux!»

—Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés, ils nous appelleraient petits voleurs...

—Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!

—Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...

—Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les avons pas volés.

—Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit qu'il ne faut pas voler...

—Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.

—Tu crois, François?

—Bien sûr...

—Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils étaient nous les eût donnés... Et toi, François?

—Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.

—Tu en es bien sûr?

—Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...

—Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous défend, et nous avons de beaux mouchoirs.

—Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il avait le dos tourné?

—Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...

—N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je riais...

—Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais il a bien fallu; ma sœur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le cœur m'a manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne s'est aperçu de rien, et ma sœur a gardé le fichu. Si on m'avait prise pourtant, François, on m'aurait mise en prison...

—On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.

—Tu crois?

—Pardi!

—Et en prison, comme on doit être malheureux!

—Ah! bien oui... au contraire...

—Comment, François, au contraire?

—Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de la Brasserie?

—Un gros boiteux?

—Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.

—Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?

—Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le bateau?...

—Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!

—Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi! Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.

—Tant que ça, François?

—Oh! oui...

—Il était donc bien riche?

—Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné en prison, d'où il sortait.

—Il avait gagné tout cet argent-là en prison?

—Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre les bons enfants de la geôle, comme il dit.

—Il n'avait donc pas peur de la prison, François?

—Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant... tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de froid, faute d'ouvrage...

—Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?

—Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles sortaient.

—Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler, puisqu'on est si bien en prison?

—Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...

—C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!

—Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins dure que moi...

—Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.

—Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours si acharnées sur nous?

—Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...

—Est-ce que c'est notre faute?

—Mon Dieu, non; mais que veux-tu?

—Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça m'avance-t-il de ne pas voler?

—Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?

—Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait voir ses yeux reluire...

—Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans le bûcher.

—Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.

—Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?

—Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?... Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on aura enterré là pour que ça ne se sache pas.

—Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué d'arriver.

—Quand cela?

—Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour de l'argent.

—Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de la tête, à Barbillon?...

—Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien. C'est lui qui est un crâne!

—Si jeune et si méchant... François!

—Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant que lui, s'il était assez fort.

—Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que je n'ai pas voulu jouer avec lui.

—Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...

—Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...

—Bien sûr?

—Oui, bien vrai.

—À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits sinves

—Des sinves?

—Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.

—Ah! oui, c'est vrai.

—Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec ça... Et toi, Amandine?

—Oh! moi aussi.

—Qu'est-ce que tu achèterais?

—Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif; j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.

—Mais pour toi?... Pour toi?...

—J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix, comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais, sous le porche de l'église d'Asnières?

—À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous a vus dans l'église!

—C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas, François?

—Oui... quels beaux chandeliers d'argent!

—Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...

—Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis, habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?

—Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu, quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites communiantes avec leurs voiles blancs?

—Avaient-elles de beaux bouquets!

—Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur bannière!

—Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...

—Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!

—Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or après.

—Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas, François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme les autres enfants!

—C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église, quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!

—Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce pas, François?

—Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?

—Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais jamais...

—À cause des prêtres?

—Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a l'air si douce, si bonne.

—Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse bête!...

—C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma faute...

—À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais pas faire mal, moi.

—Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.

À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.

Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.

Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.

Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.

—Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?

—Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et vous dire bonsoir, dit Amandine.

—Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on s'était disputé, ajouta François.

—Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.

—À nous, mon frère?

—Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi ailleurs, bien loin, bien loin?

—Oh! oui, mon frère!...

—Oui, mon frère.

—Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les trois.

—Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.

—Et où irons-nous? demanda François.

—Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y a de sûr.

—Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?

—Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du cœur et en travaillant ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà! qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.

—C'est que... mon frère... je...

—Voyons, parle.

—C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.

—Vraiment?

—Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste... et puis être apprenti, c'est ennuyeux...

Martial haussa les épaules.

—Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...

—Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous vivons ici, voilà tout...

—Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un bourgeois, n'est-ce pas?

—J'aimerais mieux ça...

—C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?

—Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec François!

—Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.

—Un foulard que Nicolas m'a donné...

—Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.

—Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les eût achetés pour vous en faire cadeau.

Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.

Au bout d'une seconde, François dit résolument:

—Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent, n'est-ce pas, Amandine?

—Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.

—Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.

—Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.

—Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.

—Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée ce soir dans son bateau...