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Les mystères de Paris, Tome III cover

Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 49: V
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About This Book

Le récit enchaîne épisodes parallèles qui montrent des familles démunies, des ouvriers et des bienfaiteurs aristocratiques dont les interventions alternent consolation et complications. Un protecteur découvre la lettre d'une mère réduite à la misère par l'infidélité d'un dépositaire et déclenche des secours qui mettent au jour les souffrances d'une mansarde. Des intrigues secondaires présentent bandes criminelles, refuges insulaires et perquisitions, dévoilant exploitation, hypocrisie et sacrifices discrets. Le ton allie mélodrame et critique sociale, déroulant une série d'épisodes qui éclairent la misère urbaine et la complexité morale des personnages.

—Et qu'il a volée?

—Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.

—Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.

L'enfant baissa la tête sans répondre.

—Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.

La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir de regret.

François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa sœur, le rendit à Martial.

—Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme si on volait soi-même.

—C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.

—Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant, tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes enfants.

—Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.

—Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!

—Bonsoir, mon frère!

Martial embrassa les enfants.

Ils restèrent seuls.

—Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit Amandine.

—Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas entendu?

—Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...

—Ça ne te fait pas plaisir?

—Ma foi, non...

—Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours?

—Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques, qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à travailler comme un chien.

—Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!

—Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis, travailler... c'est trop ennuyeux...

—Mais ici on nous bat toujours, mon frère!

—On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres...

—Il est si bon pour nous!

—Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener... c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...

—Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa nourriture.

—Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.

—Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine à notre frère Martial!

—Eh bien! tant pis!

—Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.

—Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée... c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse... en prison.

—Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas? Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans les bois qu'il aime tant.

—Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient.

La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on ferma la porte à double tour.

—On nous enferme! s'écria François.

—Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous faire?

—C'est peut-être Martial.

—Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant l'oreille.

Au bout de quelques instants François ajouta:

—On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut l'enfoncer peut-être!

—Oui, oui, son chien aboie toujours...

—Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant.

—Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant de la porte.

Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété.

—Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse; j'entends marcher dans le corridor.

—Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait levés, dit Amandine avec terreur.

—Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...

—Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...

—Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...

—Tu crois?

—Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...

—Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant...

Tout à coup, elle s'écria:

—François! Mon frère nous appelle...

—Martial?

—Oui... entends-tu? Entends-tu?...

En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants, arriva jusqu'à eux.

—Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...

—Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...

—Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours; crie-lui donc que nous sommes enfermés, François!

Ce dernier allait suivre le conseil de sa sœur, lorsqu'un coup violent ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux enfants.

—Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses mains.

François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa sœur.

Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison.

Martial avait cessé d'appeler les enfants.

Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à travers les feuilles de la persienne.

—Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu vois quelque chose? ajouta-t-elle.

—Non... la nuit est trop noire.

—Tu n'entends rien?

—Non, il fait trop grand vent.

—Reviens... reviens alors!

—Ah! maintenant je vois quelque chose.

—Quoi donc?

—La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.

—Qui est-ce qui la porte?

—Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.

—Qui ça?

—Écoute... écoute... c'est Calebasse.

—Que dit-elle?

—Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle.

—Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure.

—Je n'entends plus rien.

—Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant?

—Je ne peux plus voir...

—Tu n'entends plus rien?

—Non...

—Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle!

—Ça se peut bien.

—Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...

—Je n'ose pas.

—Rien qu'un peu.

—Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait!

—Il fait si noir, il n'y a pas de danger.

François se rendit, quoique à regret, au désir de sa sœur, entrebâilla la persienne et regarda.

—Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et s'approchant de François sur la pointe du pied.

—À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial.

—Et puis?

—Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois reluire...

—Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa sœur.

Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur qui s'échappait de la persienne entr'ouverte.

Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière.

—Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver, petits mouchards!

Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la veille du jour où Mme Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie.


IV

Un garni

Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu, quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.

Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie (vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).

Sur un méchant écriteau on lisait: Chambres et cabinets meublés; à droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.

Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels que fer, plomb, cuivre et étain.

Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.

Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.

Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse, rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.

Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et pour cause) ce qui se passait dans la boutique.

Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des monceaux de débris de fer et de fonte.

Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent l'attention du logeur-revendeur-receleur.

—Entrez! cria-t-il.

On entra.

C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.

Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la querelle de ce bandit avec son frère Martial.)

—Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.

—Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.

—Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...

—C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.

—Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du gras-double[10]?

—Non, père Micou.

—C'est pas du ravage[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne travailles plus... c'est peut-être du dur[12]?

—Non, père Micou; c'est du rouget[13]... quatre saumons... Il doit y en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.

—Va me chercher le rouget; nous allons peser.

—Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.

Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme si déjà sa vengeance eût été satisfaite.

—Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?

—Rien... une foulure.

—Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de ferrailleur, mais excellent.

—Merci, père Micou.

—Allons, viens chercher le rouget; je vais t'aider, paresseux!

En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.

—C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du plafond.

—Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait peut-être, mon chien ne jase pas.

—Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le cuivre; ta mère et ta sœur sont en bonne santé?

—Oui, père Micou.

—Les enfants aussi?

—Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?

—Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton frère Martial, toujours sauvage?

—Ma foi, je n'en sais rien.

—Comment! Tu n'en sais rien?

—Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas au milieu de la rivière, et lui avec...

—Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le sentir, ton frère!

—C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres. Combien y a-t-il de livres de cuivre?

—T'as le coup d'œil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.

—Et vous me devez?

—Trente francs tout au juste.

—Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente francs!

—Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.

—Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!

—Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en donne quinze sous la livre.

—Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au moins?

—Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons pour tes bachots?

—Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme qui dirait pour doubler des volets.

—J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet ne traverserait pas ça.

—C'est ce que je veux... justement!...

—Et de quelle grandeur?

—Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.

—Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?

—Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces carrés.

—J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un gant... Et puis?

—Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté une soupape de deux pieds carrés.

—Une trappe, tu veux dire?

—Non, une soupape...

—Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.

—C'est possible; moi, je le comprends.

—À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?

—C'est tout.

—Ça n'est guère.

—Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai en repassant; j'ai encore des courses à faire.

—Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde, petit gourmand?

—Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île avant midi.

—Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu boire la goutte?

—Toujours... vous me la devez bien!...

Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie, un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.

—À la vôtre, père Micou!

—À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!

—Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?

—Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.

—Pourquoi donc?

—Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à toi.

—Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez bon marché.

—Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit dans leur chambre.

—Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de girondes[14] là-dedans?

—Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses vingt ans!

—Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!

—Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...

—Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...

—Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette petite Rigolette...

—Honnête?

—Tout juste!

Colas!

—Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il m'envoie ces pratiques-là.

—Et elles paient en conséquence?

—Toujours.

—Mais c'est tous amis de la pègre[15] ceux qui n'ont pas de papiers!

—Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends rien... Encore une tournée!

—Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!

—À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles, ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!

—Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces deux femmes?

—Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.

—Comment cela?

—Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais d'hommes!

—Elles ne vous payeront pas.

—Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces. Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car, depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de papiers...

—Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...

—Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs, un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein soleil.

—Quand il en fait dans votre passage, père Micou.

—Farceur!... Encore une tournée?

—Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux loge donc encore ici?

—En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.

—Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.

—Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière.

—Une rentière?

—Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne... Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.

—Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.

—Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!

Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse, entra dans le magasin du revendeur.

—Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?

—Père Micou, votre neveu n'est pas là?

—Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va rentrer tout à l'heure.

—M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.

—Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.

—Et qu'il se dépêche.

—Soyez tranquille.

La bonne sortit.

—C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?

—Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse. Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse: Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des gens calés: il écrit à un vicomte.

—Ah bah!

—Tiens, vois plutôt: À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de Chaillot... Très-pressée... À lui-même. J'espère que quand on loge des rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la maison, hein?

—Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie qu'à filer.

—Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là tout?

—Oui, et mon argent?

—Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te dise... depuis que tu es là... je t'examine...

—Eh bien?

—Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.

—Moi?

—Oui.

—Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.

—Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et qui te cuit... une puce à la muette[16], comme dit l'autre... et pour que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas bégueule.

—Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant malgré lui.

—On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.

—C'est mon bras qui me fait mal.

—Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.

—Merci, père Micou... à tout à l'heure.

Et le bandit sortit.

Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace, portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la veille d'un brillant vernis.

Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la sécurité du père Micou.

On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques, servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des personnages de cette histoire.

—Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot au logeur.

—Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.

—Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention et fatuité sur cette adresse aristocratique.

—Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?

—Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des reproches à vous faire.

—À moi, monsieur?

—De très-graves reproches.

—Comment, monsieur?

—Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier; ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.

—Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un vrai hameau.

—Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

—Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il y a...

—Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de tels locataires votre maison ressemble à un hameau...

—Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans quoi il serait déjà dehors.

—Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.

—Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille qui ne bougent pas plus que des marmottes.

—Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.

—Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.

—Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.

—Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.

—C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade, ma nièce abandonne cette maison.

—Soyez tranquille, monsieur.

—Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit... car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.


V

Les victimes d'un abus de confiance

Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende.

Art. 406 et 408 du Code pénal

Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la triste maison du passage de la Brasserie.

Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées, sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.

Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le mobilier de ce garni.

Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.

Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux victimes de Jacques Ferrand).

Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour, se partageant ainsi les heures de la nuit.

Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques instants de repos et d'oubli.

Dans ce moment elle dormait.

Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille honorable et honorée.

Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une affliction inexprimable.

Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.

Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou, des épaules et des bras de la jeune fille.

De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide, est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui couve et menace.

Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait sur sa fille un œil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement, précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire, s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les premières atteintes de la maladie.

Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être encore frappées des mêmes maux.

Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de folles illusions.

Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont.

Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers, abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin... doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour ma fille!

—Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!... Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!... Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...

«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers, on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...

Puis, s'interrompant avec un élan de colère:

—Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!

«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...

«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence, c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...

«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...

«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources, seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?... Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!... Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...

Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:

—Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence, parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle... Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non, non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre, ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.

Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières, qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui laissèrent pas d'illusion.

Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:

—Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété? son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle, lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie, apporte en dot plus de cent mille écus...

Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire:

—Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui avait droit à tant de félicité...

«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car, enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme. Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les mères...

«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge... et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?

«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous, mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!

Et elle ajouta avec une sombre amertume:

—Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres, puisque le notaire l'aura voulu.

«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.

Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle reprit avec plus de calme:

—J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une telle place serait pour nous une position inespérée.

Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.

—Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille en regardant la porte avec terreur.

—Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.

—Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la poste restante...

À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de plusieurs vigoureux coups de poing.

—Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.

Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:

—Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines! Ohé!...

—Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.

—Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma pipe... allons, houp! et plus vite que ça!

—Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas la mère à sa fille.

—Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un tonnerre!

—Monsieur... je n'ai pas de feu...

—Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... ouvrez-vous... voyons?

—Monsieur... retirez-vous...

—Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...

—Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...

—Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas? Alors je démolis tout!... Hue! donc.

Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.

Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.

Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.

—Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée. Je vais crier au secours...

Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.

—De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.

Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant sur ses jambes inégales:

—Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie allumé ma pipe.

—Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.

—C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis tout! Et vous avec!...

—Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.

Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing à Mme de Fermont en lui disant:

—Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la langue et tu ne pourras pas crier...

Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit en proférant d'horribles menaces.

Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.

Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène, qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à une crise nerveuse.

Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de caresses, parvint à la ranimer.

Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:

—Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en est allé.

Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de douleur indicible:

—C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos tortures!...

Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.

—Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant tendrement sa fille, ce misérable est parti.

—Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette maison... j'y mourrai de peur.

—Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.

—Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien, c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui souffres, tu veux me le cacher.

—Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...

—Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!

—Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins... vois-tu!

—Bien vrai, tu ne souffres pas?

—Non, non, je t'assure... Et toi?

—Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie, maman, quittons cette maison.

—Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons ménager le plus possible.

—Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.

—Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!

—Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa réponse.

—Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...

—Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...

—Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.

—Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?

—Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à un refus ou à une humiliation?

—Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...

—De M. d'Orbigny?

—Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que vous avez tort de désespérer de lui.

—Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai, autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se retirer en Normandie avec sa jeune femme.

—C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans une grande maison il y a toujours de l'emploi...

—Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...

—Nous sommes si malheureuses!

—C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.

—Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...

—Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de Lucenay.

—Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il vantait sans cesse le bon cœur et la générosité?

—Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle pourrait peut-être trouver à nous placer.

—Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient un peu M. d'Orbigny.

—Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous, j'aurais recours à une dernière ressource.

—Laquelle, maman?

—C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...

—M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère avec étonnement.

—Oui, mon enfant, il a un fils...

—Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...

—En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils depuis cette époque.

—Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.

—Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy étant fort répandu dans le monde, et fort riche...

—Fort riche?... Et son père est pauvre?

—Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...

—Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?

—Son père n'aurait rien accepté de lui.

—Pourquoi cela?

—C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...

—Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père, n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela expliquerait alors son silence.

—Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune relation. Enfin, c'est toujours à tenter...

—À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable... et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de l'espoir.

—Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir reçu sa réponse...

—Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra nous être utile avant de nous répondre.

—Dieu t'entende, mon enfant!

—Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous, il t'en aurait instruite tout de suite.

—À moins qu'il ne veuille rien faire...

—Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est malheureux on espère toujours...

—Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les maux que l'on ne connaît pas!

—Mais votre lettre...

—Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon Dieu... tu trembles... tu as froid...

—Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle, soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu avais?...

—Tais-toi, malheureuse enfant...

—Mais enfin, maman, cela est donc possible?...

—Hélas!...

—Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?

—Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes... j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être... Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis que trop sujette au découragement... tu sais bien...

—Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me laisser seule ici en y allant vous-même.

—Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici, pourtant!

—Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...

À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.

—Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table contre la porte.

Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.

—Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit sous de port et la commission... c'est vingt sous...

—Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa douce et charmante figure.

—Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.

—C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si impatiemment désirée.

—Je vais vous payer, monsieur.

—Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en passant.

Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut.

—La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers... c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: À Madame X. Z., poste restante, à Paris[17].

—Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le cœur me bat!

—Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une voix altérée, en montrant la lettre.