Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.
Elle n'en eut pas le courage.
Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le désespoir?
La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'œil enflammé, attend d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous parlons.
En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance envers le cœur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!
Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou d'affreux dans le cœur de ceux qui les implorent.
—Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...
—Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment de bonheur perdu?
—Oui, mon enfant; mais si au contraire...
—Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple, droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à s'offrir à ceux qui souffrent...
—Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais encore moins ouvrir cette lettre.
—Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de la surveillance de ma maison...»
—De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à briser le cachet.
—Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi, je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez, voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...
—Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce soit moi!
Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de cœur.
Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance, respirait à peine.
—Lis tout haut, maman, dit-elle.
—La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme de Fermont en regardant la signature.
—Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune dame aura voulu te répondre elle-même.
—Nous allons voir.
Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:
«Madame,
«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous répondre pendant mon absence...»
—Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.
—Écoute, écoute!
«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire, madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous secourir.
«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M. d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
«Comtesse d'ORBIGNY»
La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse, incapables de prononcer une parole.
Le père Micou frappa à la porte et dit:
—Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission? C'est vingt sous.
—Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.
—Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien, plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.
Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.
—Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...
Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et, s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:
—Monsieur, lui dit-elle, l'œil étincelant, les joues colorées par l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve, entendez-vous? Vous en êtes responsable.
—On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me payer mon port de lettre et ma commission.
—Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, je vous en avertis.
—Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en défie, moi!
La malheureuse femme était atterrée.
Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après les menaces que lui adressait le revendeur.
Celui-ci reprit:
—C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or; vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut toujours au moins vingt sous.
—Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce, ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...
—Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a longtemps qu'il est frit, l'argent!
—Mon Dieu! Mon Dieu!
—Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien! s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui, frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.
—Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.
Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:
—Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne peut pas durer.
En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.
Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant brisé la serrure.
Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté.
En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule, presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le même palier.
VI
La rue de Chaillot
Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.
Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade la plus à la mode de Paris.
Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy, spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.
Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle fatale.
Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.
Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte, largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.
Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.
Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef de cette petite porte.
Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes, si cela se pouvait dire.
L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport, un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones très-distinctes:
Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;
Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...
Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes, servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait colligée pour le grand Frédéric.
Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs, peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec grâce.
Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum, que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!
Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et d'émail.
Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse, enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes langueurs...
Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.
À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.
Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un aspect tout viril.
C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la meilleure compagnie.
Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère, pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner savant) avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter bruyamment les cornets d'un creps infernal.
Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef d'écurie de M. de Saint-Remy.
Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages restèrent seuls.
Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante, n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un four-in-hand; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.
Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.
M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées, quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines... après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de Hollande.
—Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait une petite cuisine bourgeoise fort supportable?
—Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?
—Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac. Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des autres.
—J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.
—Tout à votre service, mon cher Edwards.
—Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens, c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.
—C'était raisonnable.
—Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes chevaux et mes voitures?—Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.—Eh bien! a repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux, gens et voitures pendant six mois.»
—Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire d'or.
—Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre dans la propriété des chevaux et des voitures.
—Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?
—Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me conseillez-vous?
—Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.
—Comment?
—Je me trouve dans la même position que vous.
—Vous?
—M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer, restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc., et non à autre chose: c'était une condition du marché.
—Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?
—Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...
—Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.
—Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous et à moi.
—Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...
—En cinq ans...
—Et M. le vicomte avait hérité?...
—D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire, mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux, porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes auraient payé cela fort cher.
—Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?
—Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde. Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres, mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence: il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège, le niais!
Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.
—Vous espérez le débusquer?
—Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.
—Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...
—Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage; car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.
—Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout Paris.
—C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.
—Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?
—Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas, mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M. le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un second comme M. le vicomte pour entendre la vie.
—Et les chevaux!
—Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents conseils, l'a énormément raffiné.
—Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!
—Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.
—Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du rez-de-chaussée...
—J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.
—Les miens?
—Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos adversaires... Mais enfin certains bruits...
—Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...
—Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.
—Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?
—Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent toujours sur leurs jambes, comme on dit...
—Et il n'a plus aucun héritage à attendre?
—Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.
—Son père?
—Certainement...
—Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...
—Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte lui a écrit pour certains papiers de famille...
—Mais on ne le voit jamais ici?
—Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en province, à Angers.
—Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?
—Son père?
—Oui.
—Jamais... jamais... ah bien! non.
—Ils sont donc brouillés?
—Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.
—Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit donc froidement:
—Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince; Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse; il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.
Et M. Boyer s'inclina.
Edwards l'imita.
—Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain comte polonais.
—Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de Senneval, Mme la marquise... une enragée...
M. Boyer interrompit son compagnon.
—Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels mécomptes.
—Comment?
—Mme la marquise de Senneval est la sœur de M. le duc de Montbrison, où vous désirez entrer...
—Ah! diable!
—Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté vingt-quatre heures dans la maison.
—C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...
—Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de l'Europe.
—Quel obstiné!...
—Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.
—Quel homme! Quel homme!
—Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit, dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.
—Et la mère de M. le vicomte?
—Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien, mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou presque rien à attendre de son père...
—Qui, du reste, doit le détester.
—Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question, persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.
L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures.
—Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant.
Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître.
VII
Le comte de Saint-Remy
Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.
Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât, par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides, il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui commandait le respect.
La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.
Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une lingerie à la mode.
—M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.
Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu, qui tenait à la main une grosse canne.
—M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de l'impertinent examen du portier.
—M. le vicomte n'y est pas.
Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste significatif, invita l'inconnu à se retirer.
—J'attendrai, dit le comte.
Et il passa outre.
—Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.
—Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa canne, tu oses me toucher!...
—J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.
À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron de la maison.
—Quel est ce bruit? demanda-t-il.
—Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.
—Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...
Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:
—Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...
—Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond ébahissement du portier.
Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus du boudoir du rez-de-chaussée.
—M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à rentrer.
Et le valet de chambre disparut.
Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence; mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.
Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de Florestan de Saint-Remy.
Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à cette vision et marcha à grands pas.
—Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon souvenir.
«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!
«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche, jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!
Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les épaules:
—Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années, j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils, lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh! ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le cœur!... Oh! je ne sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!
Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.
Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un moment.
Expliquons la cause de cette apparition inattendue.
Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours, défendu sa porte.
Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de Mme de Lucenay.
Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva en face à face avec le père de Florestan.
Elle ne put retenir un cri d'effroi.
—Clotilde! s'écria le comte stupéfait.
Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.
La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément les traits.
—Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux, vous... ici... chez mon fils!
Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:
—Monsieur de Saint-Remy!
La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:
—Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami; souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère Clotilde...
—Oui... je vous appelais ainsi... mais...
—Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»
—Ah! Clotilde!...
—Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est beau!
—C'est parce que votre père était mon ami, que...
—Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay; puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue: Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des souvenirs si précieux, si chers à mon cœur!...
Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son amant!
—Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?
Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:
—Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...
—Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer... depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais des reproches à vous faire.
—À moi?... À moi?...
—Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...
Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au comte:
—Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.
—Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.
—Que voulez-vous dire?
—Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand intérêt pour moi.
—Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux, je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage, probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je puis me dire amie vaillante et dévouée!
—Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...
—Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à fond... je l'exige...
Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment, était glacé.
Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce dernier attachait beaucoup d'importance...
La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement avoué combien il lui était cher.
Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de son fils.
Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se trouve?
—Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis très-longtemps j'habite Angers?
—Non, je le savais.
—Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi de témoin lors d'un duel...
—Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce duel... et aussi la cause qui l'a amené...
—J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en étouffant un soupir...
Il continua:
—Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie, j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires de sa sœur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui, si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en instruire.
—Eh bien?
—Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.
—Et cette adresse?
—Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement. Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour retrouver cette pauvre femme et sa fille.
Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un redoublement d'attention; tout à coup elle dit:
—En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville...
—Quelles personnes? demanda le comte.
—La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure est très-noble?
—Sans doute; mais comment savez-vous...
—Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?
—Oui... oui...
—Et elle s'appelle Claire?
—Oh! de grâce! dites, où sont-elles?
—Hélas! je l'ignore...
—Vous l'ignorez?
—Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait l'appui.
—Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?
—Je l'ignore... je ne la connais pas.
—Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé d'une idée subite.
—Que dites-vous?
—Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre généreux et excellent cœur. Dans son infortune, elle aura songé à recourir à vous.
—En effet, cela peut s'expliquer ainsi.
—Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en sa possession?
—Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois, sur leurs traces.
—Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.
—Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident; une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a été tué sur le coup.
—Ah! c'est horrible!
—La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps de son deuil chez son père, en Normandie.
—Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède. Maintenant c'est ma seule famille.
—Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi, j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma réponse?
—À Asnières, poste restante.
—Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?
—J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui me plaît... J'ai accepté.
—Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre parente... Ce notaire a nié le dépôt.
—Le misérable!... Et il se nomme?
—M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie de rire.
—Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.
En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.
—Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais, sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est un grand misérable!
—Et il demeure?
—Rue du Sentier.
—Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors assez avec certains soupçons...
—Quels soupçons?
—D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se suicider... a été victime d'un assassinat.
—Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...
—Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en votre nom et en celui de M. de Lucenay...
—Comment! vous partez... sans voir Florestan?
—Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la retrouver; maintenant, adieu...
—Ah! vous êtes impitoyable!
—Ne savez-vous pas...?
—Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...
—Comment? N'est-il pas riche, heureux?...
—Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y a de noblesse dans ce cœur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au contraire, vous pourriez...
Mme de Lucenay n'acheva pas.
Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.
Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui l'accompagnait:
—Mais c'est impossible!...
—Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot, je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté... Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...