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Les mystères de Paris, Tome III cover

Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 59: X
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About This Book

Le récit enchaîne épisodes parallèles qui montrent des familles démunies, des ouvriers et des bienfaiteurs aristocratiques dont les interventions alternent consolation et complications. Un protecteur découvre la lettre d'une mère réduite à la misère par l'infidélité d'un dépositaire et déclenche des secours qui mettent au jour les souffrances d'une mansarde. Des intrigues secondaires présentent bandes criminelles, refuges insulaires et perquisitions, dévoilant exploitation, hypocrisie et sacrifices discrets. Le ton allie mélodrame et critique sociale, déroulant une série d'épisodes qui éclairent la misère urbaine et la complexité morale des personnages.

—Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je venais vous tuer... j'ai trop tardé.

—Me tuer!

—Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets... vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.

Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui disant:

—Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!

Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte, son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.

Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait aucune pitié à attendre de lui.

—Mon père! s'écria-t-il.

—Il faut mourir!

—Je me repens!

—Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!

—J'expierai mes fautes!

—Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?

—Grâce!

—La porte va céder! Tu l'auras voulu!...

Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.

Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait résister plus longtemps.

Le vicomte se vit perdu.

Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de résignation:

—Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et il étendit sa main vers le pistolet.—Mais, au moins, un mot, un seul mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.

Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.

«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins hésiter devant ce sacrifice.»

Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être forcée.

—Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et pardonnez-moi!

Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire d'une voix émue:

—Je vous pardonne.

—Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en finir... Adieu.

Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.

Florestan se posa le canon du pistolet sur le cœur.

Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les portières se refermèrent sur lui.

Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses agents de ne pas avancer.

Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.

—Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains... mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la mort que l'infamie... mais c'est affreux!

—Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison... Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que celui qui m'appelait ici.

—Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.

—Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.

—À quelle somme sont estimés les diamants volés?

—À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette somme... à votre fils.

—Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.

Le commissaire s'inclina.

Le comte sortit.

Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les portières étaient baissées.

Il les souleva avec émotion.

—Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y passer.

Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.

Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.

—C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite! s'écria-t-il avec dépit.

En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le cœur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras et avait prestement disparu.

Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put retrouver Florestan.

Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin les Champs-Élysées.

Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose triste...

Nous le savons.

Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement leurs misères, leurs vices, leurs crimes.

Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.

C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.

Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables, sacrés...

La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.

Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.

Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées, protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage et ardeur au travail.

Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser, vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son rayonnement splendide et salutaire.

Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.

Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux ces biens et pour eux et pour autrui!

D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent d'une manière sordide.

Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral, que le pouvoir encourage et patronne.

Comment en serait-il autrement?

Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?

Personne.

Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le pauvre avec sa pauvreté.

On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de l'autre.

On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.

N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?

Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de l'association des capitaux et du labeur...

Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui, établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...

Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement pratique!

Parmi les riches, qui hésiterait alors:

Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,

Les farouches jouissances de l'avarice,

Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,

Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...


X

Les adieux

...J'ai cru—j'ai vu—je pleure...

WORDSWORTH

Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.

Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce influence de la jeune fille avait encore augmenté.

La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.

Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une prairie... une fleur est un parterre...

Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville, Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter Saint-Lazare.

Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du malheur, osait à peine espérer d'être libre...

Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus accablante encore.

Ce n'est pas tout.

Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle, naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers Rodolphe.

Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...

Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui, quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.

La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son cœur cette désolante révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.

Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à Rodolphe qu'elle allait revoir...

Il n'en fut rien.

Son cœur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.

Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une partie du secret de Mme d'Harville.

«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie dédaigneuse...

«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...

«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»

Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.

À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté physique est toujours attrayante.

Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait, parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi inexplicables que la ressemblance des traits...

En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors, complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son père.

Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville, à quitter Saint-Lazare.

Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.

Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières, grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?

La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds; tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et dévoué... le regard du chien sur son maître.

La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.

Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations d'un cœur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour elle.

Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement, essuya une larme et se remit à coudre avec activité.

—Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.

—Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.

—Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...

—Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure de sa compagne.

—Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...

—Dites toujours, Mont-Saint-Jean.

—Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien agréable à voir et à sentir, pas vrai?

—Sans doute...

—Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...

—Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.

—C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.

—C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.

—Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et par vous et par les autres.

—Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.

—Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne heure...

—Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...

—Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez... c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi pour mon enfant...

—Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant cela.

Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.

—Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne! dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher, de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.

Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.

—Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.

—Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...

—Pourquoi cela?

—Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses pareils.

—Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...

—Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez... qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien, bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit que quelquefois par un regard... ça arrive.

Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé Fleur-de-Marie par ce vœu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:

—Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui... qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?

La Goualeuse tressaillit à ces paroles.

En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie, dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...

—Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.

—Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée... vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que moi. Ce vœu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.

—Priez, priez... Dieu vous exaucera.

—Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me battait, et que j'étais le pâtiras de tout le monde, qu'il se trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce, serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et si méchante?...

—Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi que vous étiez doublement à plaindre.

—Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères, avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?

—Elle est un peu capricieuse...

—C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...

—Comment cela?

—Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.

—Quoi donc?

—Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est impossible.

—Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en soupirant.

—Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...

À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et souriant.

—Bonne nouvelle, mon enfant...

—Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.

—Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.

—Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main sur son cœur qui battait avec violence et retomba sur son banc.

—Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement ces secousses-là sont sans danger.

—Ah! madame, que de reconnaissance!...

—C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai quelques mots à dire à l'atelier.

Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.

La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.

Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur ses genoux.

Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas informer ses bienfaiteurs de son triste sort.

Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges, Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples habitants de la ferme.

Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:

—Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous être utile à quelque chose?

En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son visage ruisselant de larmes.

Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa laideur disparaissait.

—Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!

—Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus... jamais...

—Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié... Mont-Saint-Jean.

—Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté. Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria: Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini... plus rien... plus rien...

—Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous souviendrez de moi.

—Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues, que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...

—Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le faire élever quand vous pourrez vous en séparer...

—M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté sur lui...

—Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit honnête, et pour cela...

—Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi, du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle avec une sorte de fierté.

—Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!

—Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi qui n'ai rien qui m'aime.

—Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que deviendra-t-il?»

L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille, Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à propos de son enfant.

—Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion d'elle.

En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie; quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de prison.

—C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.

Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:

—Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta: Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?

—Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?

—Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne m'avaient pas trompée.

À ce moment une cloche sonna.

—Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, encore adieu, ma chère enfant!...

Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement; puis elle dit à un des employés de la maison:

—Conduisez mademoiselle au vestiaire.

Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où l'attendait Mme Séraphin.

La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.


XI

Souvenirs

Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision administrative.

Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération.

Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure, avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans l'accomplissement de cette bonne œuvre; ce vœu, attribué à la modestie philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable, fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.

Mme Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui s'intéressaient à elle.

D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à Mme d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa liberté à l'intervention de la marquise.

La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la défiance de sa victime.

Mme Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement, l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son sourire hypocrite.

Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou confidente des crimes de son maître, Mme Séraphin ne put s'empêcher d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à une mort certaine.

—Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit Mme Séraphin d'une voix mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison?

—Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de Mme d'Harville, qui a été si bonne pour moi...

—Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en retard... et nous avons une longue route à faire.

—Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas... madame? s'écria la Goualeuse.

—Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez Mme Georges, dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie: Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel ouf vous allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons, partons... Votre servante, messieurs.

Et Mme Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit avec la Goualeuse.

Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes.

La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis, lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute visiter quelque prisonnière.

C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun. Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre enfant.

—Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne compagne de prison[18] et de promenades champêtres.

—La Goualeuse! dit à son tour la grisette.

Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si différentes de physionomie et de beauté.

L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et de grâce...

L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse, d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le travail.

Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se regardèrent...

Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...

La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui avait précédé sa dégradation première.

—C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...

—Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous ne sommes vues..., répondit la Goualeuse.

—Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...

—Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les yeux...

—Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?

—Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en balbutiant et en rougissant de honte.

—Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi... mademoiselle la villageoise.

—Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante! C'est pour moi que tu y venais pourtant.

—Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as fait, n'est-ce pas?»

—Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.

—Seulement... j'ai un reproche à te faire.

—À moi?...

—Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.

—Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus confuse, que je n'ai pas pu...

—Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?

—Oui... je m'en souviens.

—Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux, puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...

—Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint pourpre.

Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:

—Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas; mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur place nous n'aurions pas fait comme elles!...

—Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les plains...

—Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit Mme Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience.

—Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.

—C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons une longue course à faire, répondit Mme Séraphin fort contrariée de cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...

—Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie? toujours contente?...

—Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...

—Tu as des chagrins?

—Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai.

—Toujours bonne...

—Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille... une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux.

Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Séraphin tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette.

La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des deux jeunes filles.

—Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce que tu ne l'oublies pas dans son malheur!

—Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.

—D'une prison d'hommes, toi?...

—Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste... aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge, et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête, je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça.

—Et pourquoi as-tu envie de pleurer?

—Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'œil... Je m'aperçois de ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...

—Comment?

—Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance, je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage encore.

—Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!

—C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère.

—Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens.

—N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon cœur. Quand je me suis en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique. Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que je travaillais; ce roman-là s'appelle Ivan... Ivanhoé... oui, c'est ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre Germain! il était si complaisant!...

—C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir...

—Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.

—Excellent cœur! dit la Goualeuse tout émue.

—Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort... Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses, grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le cœur; j'avais beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie, c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»

Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé d'attention.

—Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda Fleur-de-Marie.

—Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation, il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est aussi le dénonciateur de Louise.

—De Louise, que tu viens voir ici?

—Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son tour...

Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:

—Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi, qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez, mademoiselle?

Rigolette n'avait aucune raison de se défier de Mme Séraphin. Néanmoins, se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire: «Patience, chacun aura son tour.»

—Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette, ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à grand-chose.

—Quel malheur! reprit Mme Séraphin, j'avais espéré le contraire quand vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant notaire.

—Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement les soupçons de Mme Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant, comme l'est ce M. Ferrand?

—Oh! il y a des cœurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux honnêtes gens que redoutable aux méchants.

Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais, toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie:

—Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en aide aux pauvres gens?...

—Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles de Dieu...

Mme Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.»

—Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un.

—Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.

—M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise.

—Sans doute, dit la Goualeuse.

—M. Rodolphe!... Un commis voyageur?

—Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement?

—Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.

—Ce n'est peut-être pas le même.

—Voyons, voyons le tien; comment est-il?

—Jeune!...

—C'est ça.

—Une figure pleine de noblesse et de bonté.

—C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il de petites moustaches?

—Oui.

—Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça le tien?

—Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.

—Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit.

—Tu le connais?

—Si je le connais? c'est mon voisin.

—M. Rodolphe?

—Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne.

—Lui?... Lui?...

—Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent... mon cher voisin...

—Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en réfléchissant.

—Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre?

—Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté...

—Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai joliment le cœur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.

Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès de Rigolette?

Mais quel était le but de cette nouvelle transformation?

La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:

—Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe; quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à quoi nous en tenir.

—Et où demeures-tu, Rigolette?

—Rue du Temple, n° 17.

«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit Mme Séraphin, qui avait attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière, qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti... Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.»

—Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse, et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais répète-moi la tienne, je crains de l'oublier.

—Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle était écrit en magnifique bâtarde: Mademoiselle Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17. C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu, c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...

—Tu l'aimes donc?

—Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte.

—Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en pressant tendrement les mains de son amie.

Mme Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie:

—Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un quart d'heure de perdu.

—A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai des oiseaux... c'est mon luxe.

—Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons, adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de t'avoir rencontrée!

—Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie.

—Oui, oui... adieu, Rigolette.

—Adieu, ma bonne petite Goualeuse.

Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur émotion.

Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui avait fait obtenir Rodolphe.

Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Séraphin, qui ordonna au cocher d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière.

Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur.

Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à Mme Séraphin, qui l'invitait à descendre:

—Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?

—Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me suivre...

—Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis aveuglément; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien.

—Elle se porte à ravir.

—Et M. Rodolphe?

—Parfaitement bien aussi.

—Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?

—Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...

—C'est lui qui vous les a donnés?

—Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en riant la femme de charge.

—Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir.

—En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons arrivées.

La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de noyers.

Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine.

À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air vif et pur de la campagne.

Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme Séraphin lui dit:

—Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle?

—Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-être M. Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas... derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de joie naïve:

—Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence, quelle fraîcheur on doit y trouver!

—Ma foi, dit Mme Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que vous trouviez cette île jolie.

—Pourquoi cela, madame?

—Parce que nous y allons.

—Dans cette île?

—Oui, cela vous surprend?

—Un peu, madame.

—Et si vous trouviez là vos amis?

—Que dites-vous?

—Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous pas encore plus agréablement surprise?

—Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe...

—Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne dois pas dire.

—Je vais les revoir... oh! madame, comme mon cœur bat!

—N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à peine vous suivre... petite folle...

—Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver...

—C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au contraire...

—Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras, madame?

—Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et ingambe, et moi je suis vieille.

—Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...

—Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.

—Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis le croire.

—Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez et vous le croirez alors!

—Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un moment de réflexion, c'est que Mme Georges m'attende là au lieu de m'attendre à la ferme.

—Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse...

—Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en souriant.

—Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos amis vous ménagent.

—Une surprise? à moi, madame?

—Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore parler malgré moi.

Nous laisserons Mme Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à la rivière.

Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du Ravageur.