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Les mystères de Paris, Tome IV cover

Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 15: V
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About This Book

The narrative follows interwoven episodes in Parisian society, tracing attempts at redemption, schemes, and rescues among a cast including Fleur-de-Marie, the Louve, and Martial. The Louve undergoes a moral transformation inspired by Fleur-de-Marie and seeks to abandon a disreputable life to live with Martial in rural solitude. Parallel threads depict criminal plots, interventions by agents of public safety, imprisonments, revelations involving a portrait and a vault, and the fates of secondary figures. Scenes alternate between intimate domestic resolutions and public punishments, culminating in deliverances, sanctions, and the establishment of a charitable bank for the poor. The volume blends melodramatic episodes with social observation, exploring class divisions and moral dilemmas.

—Entrez vite... et fermez la porte.

La Chouette entra.

Ouvrant à la hâte un secrétaire, Sarah y prit un coffret d'ébène qu'elle apporta sur un bureau situé au milieu de la chambre et fit signe à la Chouette de venir près d'elle.

Le coffret contenait plusieurs fonds d'écrins superposés les uns sur les autres et renfermant de magnifiques pierreries.

Sarah était si pressée d'arriver au fond du coffret qu'elle jetait précipitamment sur la table ces casiers splendidement garnis de colliers, de bracelets, de diadèmes, où les rubis, les émeraudes, et les diamants chatoyaient de mille feux.

La Chouette fut éblouie...

Elle était armée, elle était seule, enfermée avec la comtesse; la fuite lui était facile, assurée...

Une idée infernale traversa l'esprit de ce monstre.

Mais pour exécuter ce nouveau forfait, il lui fallait sortir son stylet de son cabas et s'approcher de Sarah sans exciter sa défiance.

Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avance traîtreusement vers sa proie, la vieille profita de la préoccupation de la comtesse pour faire insensiblement le tour du bureau qui la séparait de sa victime.

La Chouette avait déjà commencé cette évolution perfide, lorsqu'elle fut obligée de s'arrêter brusquement.

Sarah retira un médaillon du double fond de la boîte, se pencha sur la table, le tendit à la Chouette d'une main tremblante et lui dit:

—Regardez ce portrait.

—C'est la Pégriotte! s'écria la Chouette, frappée de l'extrême ressemblance; c'est la petite qu'on m'a livrée; il me semble la voir quand Tournemine me l'a amenée... C'est bien là ses grands cheveux bouclés que j'ai coupés tout de suite et bien vendus, ma foi!...

—Vous la reconnaissez, c'était bien elle? Oh! je vous en conjure, ne me trompez pas... ne me trompez pas!

—Je vous dis, ma petite dame, que c'est la Pégriotte, comme si on la voyait, dit la Chouette en tâchant de se rapprocher davantage de Sarah sans être remarquée; à l'heure qu'il est, elle ressemble encore à ce portrait... Si vous la voyiez vous en seriez frappée.

Sarah n'avait pas eu un cri de douleur, d'effroi, en apprenant que sa fille avait pendant dix ans vécu misérable, abandonnée...

Pas un remords en songeant qu'elle-même l'avait fait arracher fatalement de la paisible retraite où Rodolphe l'avait placée.

Tout d'abord, cette mère dénaturée n'interrogea pas la Chouette avec une anxiété terrible sur le passé de son enfant.

Non; chez Sarah l'ambition avait depuis longtemps étouffé la tendresse maternelle.

Ce n'était pas la joie de retrouver sa fille qui la transportait, c'était l'espoir certain de voir réaliser enfin le rêve orgueilleux de toute sa vie...

Rodolphe s'était intéressé à cette malheureuse enfant, l'avait recueillie sans la connaître; que serait-ce donc lorsqu'il saurait qu'elle était... SA FILLE!!!

Il était libre... la comtesse, veuve...

Sarah voyait déjà briller à ses yeux la couronne souveraine.

La Chouette, avançant toujours à pas lents, avait enfin gagné l'un des bouts de la table et placé son stylet perpendiculairement dans son cabas, la poignée à fleur de l'ouverture... bien à sa portée...

Elle n'était plus qu'à quelques pas de la comtesse.

—Savez-vous écrire? lui dit tout à coup celle-ci.

Et repoussant de la main le coffre et les bijoux elle ouvrit un buvard placé devant un encrier.

—Non, madame, je ne sais pas écrire, répondit la Chouette à tout hasard...

—Je vais donc écrire sous votre dictée... Dites-moi toutes les circonstances de l'abandon de cette petite fille.

Et Sarah, s'asseyant dans un fauteuil devant le bureau, prit une plume et fit signe à la Chouette de venir auprès d'elle.

L'œil de la vieille étincela.

Enfin... elle était debout, à côté du siège de Sarah.

Celle-ci, courbée sur la table, se préparait à écrire...

—Je vais lire tout haut, et à mesure, dit la comtesse, vous rectifierez mes erreurs.

—Oui, madame, reprit la Chouette en épiant les moindres mouvements de Sarah.

Puis elle glissa sa main droite dans son cabas, pour pouvoir saisir son stylet sans être vue.

La comtesse commença d'écrire:

—«Je déclare que...»

Mais s'interrompant et se tournant vers la Chouette, qui touchait déjà le manche de son poignard, Sarah ajouta:

—À quelle époque cette enfant vous a-t-elle été livrée?

—Au mois de février 1827.

—Et par qui? reprit Sarah, toujours tournée vers la Chouette.

—Par Pierre Tournemine, actuellement au bagne de Rochefort... C'est Mme Séraphin, la femme de charge du notaire, qui lui avait donné la petite.

La comtesse se remit à écrire et lut à haute voix:

—«Je déclare qu'au mois de février 1827, le nommé...» La Chouette avait tiré son stylet.

Déjà elle le levait pour frapper sa victime entre les deux épaules...

Sarah se retourna de nouveau.

La Chouette, pour n'être pas surprise, appuya prestement sa main droite armée sur le dossier du fauteuil de Sarah et se pencha vers elle afin de répondre à sa nouvelle question.

—J'ai oublié le nom de l'homme qui vous a confié l'enfant, dit la comtesse.

—Pierre Tournemine, répondit la Chouette.

—«Pierre Tournemine», répéta Sarah en continuant d'écrire, «actuellement au bagne de Rochefort m'a remis un enfant qui lui avait été confié par la femme de charge du...»

La comtesse ne put achever...

La Chouette, après s'être doucement débarrassée de son cabas en le laissant couler à ses pieds, s'était jetée sur la comtesse avec autant de rapidité que de furie, de sa main gauche l'avait saisie à la nuque, et, lui appuyant le visage sur la table, lui avait, de sa main droite, planté le stylet entre les deux épaules...

Cet abominable meurtre fut exécuté si brusquement que la comtesse ne poussa pas un cri, pas une plainte.

Toujours assise, elle resta le haut du corps et le front sur la table. Sa plume s'échappa de sa main.

—Le même coup que Fourline... au petit vieillard de la rue du Roule, dit le monstre. Encore une qui ne parlera plus... son compte est fait.

Et la Chouette, s'emparant à la hâte des pierreries, qu'elle jeta dans son cabas, ne s'aperçut pas que sa victime respirait encore.

Le meurtre et le vol accomplis, l'horrible vieille ouvrit la porte vitrée, disparut rapidement dans l'allée d'arbres verts, sortit par la petite porte de la ruelle et gagna les terrains déserts.

Près de l'Observatoire, elle prit un fiacre qui la conduisit chez Bras-Rouge, aux Champs-Élysées. La veuve Martial, Nicolas, Calebasse et Barbillon avaient, on le sait, donné rendez-vous à la Chouette dans ce repaire pour voler et tuer la courtière en diamants.


V

L'agent de sûreté

Le lecteur connaît déjà le cabaret du Cœur-Saignant, situé aux Champs-Élysées, proche le Cours-la-Reine, dans l'un des vastes fossés qui avoisinaient cette promenade il y a quelques années.

Les habitants de l'île du Ravageur n'avaient pas encore paru.

Depuis le départ de Bradamanti, qui avait, on le sait, accompagné la belle-mère de Mme d'Harville en Normandie, Tortillard était revenu chez son père.

Placé en vedette en haut de l'escalier, le petit boiteux devait signaler l'arrivée des Martial par un cri convenu, Bras-Rouge étant alors en conférence secrète avec un agent de sûreté nommé Narcisse Borel que l'on se souvient peut-être d'avoir vu au tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il y vint arrêter deux scélérats accusés de meurtre.

Cet agent, homme de quarante ans environ, vigoureux et trapu, avait le teint coloré, l'œil fin et perçant, la figure complètement rasée, afin de pouvoir prendre divers déguisements nécessaires à ses dangereuses expéditions; car il lui fallait souvent joindre la souplesse de transfiguration du comédien au courage et à l'énergie du soldat pour parvenir à s'emparer de certains bandits contre lesquels il devait lutter de ruse et de détermination. Narcisse Borel était, en un mot, l'un des instruments les plus utiles, les plus actifs de cette Providence au petit pied, appelée modestement et vulgairement la Police.

Revenons à l'entretien de Narcisse Borel et de Bras-Rouge... Cet entretien semblait très-animé.

—Oui, disait l'agent de sûreté, on vous accuse de profiter de votre position à double face pour prendre impunément part aux vols d'une bande de malfaiteurs très-dangereux, et pour donner sur eux de fausses indications à la police de sûreté... Prenez garde, Bras-Rouge, si cela était découvert, on serait sans pitié pour vous.

—Hélas! je sais qu'on m'accuse de cela, et c'est désolant, mon bon monsieur Narcisse, répondit Bras-Rouge en donnant à sa figure de fouine une expression de chagrin hypocrite. Mais j'espère qu'aujourd'hui enfin on me rendra justice et que ma bonne foi sera reconnue.

—Nous verrons bien!

—Comment peut-on se défier de moi? Est-ce que je n'ai pas fait mes preuves? Est-ce moi, oui ou non, qui, dans le temps, vous ai mis à même d'arrêter en flagrant délit Ambroise Martial, un des plus dangereux malfaiteurs de Paris? Car, comme on dit, bon chien chasse de race, et la race des Martial vient de l'enfer, où elle retournera si le bon Dieu est juste.

—Tout cela est bel et bon, mais Ambroise était prévenu qu'on allait venir l'arrêter: si je n'avais pas devancé l'heure que vous m'aviez indiquée, il m'échappait.

—Me croyez-vous capable, monsieur Narcisse, de lui avoir secrètement donné avis de votre arrivée?

—Ce que je sais, c'est que j'ai reçu de ce brigand-là un coup de pistolet à bout portant, qui heureusement ne m'a traversé que le bras.

—Dame, monsieur Narcisse, il est sûr que dans votre partie on est exposé à ces malentendus-là...

—Ah! vous appelez ça des malentendus!

—Certainement, car il voulait sans doute, le scélérat, vous loger la balle dans le corps.

—Dans le bras, dans le corps ou dans la tête, peu importe, ce n'est pas de cela que je me plains; chaque état a ses désagréments.

—Et ses plaisirs, donc, monsieur Narcisse, et ses plaisirs! Par exemple, lorsqu'un homme aussi fin, aussi adroit, aussi courageux que vous... est depuis longtemps sur la piste d'une nichée de brigands, qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en bouge, avec un bon limier comme votre serviteur Bras-Rouge, et qu'il finit par les traquer et les cerner dans une souricière dont aucun ne peut échapper, avouez, monsieur Narcisse, qu'il y a là un grand plaisir... une joie de chasseur... Sans compter le service que l'on rend à la justice, ajouta gravement le tavernier du Cœur-Saignant.

—Je serais assez de votre avis, si le limier était fidèle, mais je crains qu'il ne le soit pas.

—Ah! monsieur Narcisse, vous croyez...

—Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie vous vous amusez à nous égarer et que vous abusez de la confiance qu'on a en vous. Chaque jour vous promettez de nous aider à mettre la main sur la bande... Ce jour n'arrive jamais.

—Et si ce jour arrive aujourd'hui, monsieur Narcisse, comme j'en suis sûr, et si je vous fais ramasser Barbillon, Nicolas Martial, la veuve, sa fille et la Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de filet? Vous méfierez-vous encore de moi?

—Non, et vous aurez rendu un véritable service; car on a contre cette bande de fortes présomptions, des soupçons presque certains, mais malheureusement aucune preuve.

—Aussi, un petit bout de flagrant délit, en permettant de les pincer, aiderait furieusement à débrouiller leurs cartes, hein! monsieur Narcisse?

—Sans doute... Et vous m'assurez qu'il n'y a pas eu provocation de votre part dans le coup qu'ils vont tenter?

—Non, sur l'honneur! C'est la Chouette qui est venue me proposer d'attirer la courtière chez moi, lorsque cette infernale borgnesse a appris par mon fils que Morel le lapidaire, qui demeure rue du Temple, travaillait en vrai au lieu de travailler en faux, et que la mère Mathieu avait souvent sur elle des valeurs considérables... J'ai accepté l'affaire, en proposant à la Chouette de nous adjoindre les Martial et Barbillon, afin de vous mettre toute la séquelle sous la main.

—Et le Maître d'école, cet homme si dangereux, si fort et si féroce, qui était toujours avec la Chouette? un des habitués du tapis-franc?

—Le Maître d'école?... dit Bras-Rouge en feignant l'étonnement.

—Oui, un forçat évadé du bagne de Rochefort, un nommé Anselme Duresnel, condamné à perpétuité. On sait maintenant qu'il s'est défiguré pour se rendre méconnaissable... N'avez-vous aucun indice sur lui?

—Aucun..., répondit intrépidement Bras-Rouge, qui avait ses raisons pour faire ce mensonge; car le Maître d'école était alors enfermé dans une des caves du cabaret.

—Il y a tout lieu de croire que le Maître d'école est l'auteur de nouveaux assassinats. Ce serait une capture importante...

—Depuis six semaines, on ne sait pas ce qu'il est devenu.

—Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa trace.

—Toujours des reproches! monsieur Narcisse... toujours!

—Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et la contrebande?...

—Ne faut-il pas que je connaisse un peu de toutes sortes de gens, des contrebandiers comme d'autres, pour vous mettre sur la voie?... Je vous ai dénoncé ce tuyau à introduire les liquides, établi en dehors de la barrière du Trône et aboutissant dans une maison de la rue...

—Je sais tout cela, dit Narcisse en interrompant Bras-Rouge; mais, pour un que vous dénoncez, vous en faites peut-être échapper dix; et vous continuez impunément votre trafic... Je suis sûr que vous mangez à deux râteliers, comme on dit.

—Ah! monsieur Narcisse... je suis incapable d'une faim aussi malhonnête...

—Et ce n'est pas tout; rue du Temple, n° 17, loge une femme Burette, prêteuse sur gages, que l'on accuse d'être votre receleuse particulière, à vous.

—Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur Narcisse? on dit tant de choses, le monde est si méchant... Encore une fois, il faut bien que je fraie avec le plus grand nombre de coquins possible, que j'aie même l'air de faire comme eux... pis qu'eux, pour ne pas leur donner de soupçons... Mais ça me navre de les imiter... ça me navre... Il faut que je sois bien dévoué au service, allez... pour me résigner à ce métier-là...

—Pauvre cher homme... je vous plains de toute mon âme.

—Vous riez, monsieur Narcisse... Mais si l'on croit ça, pourquoi n'a-t-on pas fait une descente chez la mère Burette et chez moi?

—Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher ces bandits, que vous nous promettez de nous livrer depuis si longtemps.

—Et je vais vous les livrer, monsieur Narcisse; avant une heure, ils seront ficelés... et sans trop de peine, car il y a trois femmes; quant à Barbillon et à Nicolas Martial, ils sont féroces comme des tigres, mais lâches comme des poules.

—Tigres ou poules, dit Narcisse en entr'ouvrant sa longue redingote et montrant la crosse de deux pistolets qui sortaient des goussets de son pantalon, j'ai là de quoi les servir.

—Vous ferez toujours bien de prendre deux de vos hommes avec vous, monsieur Narcisse; quand ils se voient acculés, les plus poltrons deviennent quelquefois des enragés.

—Je placerai deux de mes hommes dans la petite salle basse, à côté de celle où vous ferez entrer la courtière... au premier cri, je paraîtrai à une porte, les deux hommes à l'autre.

—Il faut vous hâter, car la bande va arriver d'un moment à l'autre, monsieur Narcisse.

—Soit, je vais poster mes hommes. Pourvu que ce ne soit pas encore pour rien, cette fois...

L'entretien fut interrompu par un sifflement particulier destiné à servir de signal.

Bras-Rouge s'approcha d'une fenêtre pour voir quelle personne Tortillard annonçait.

—Tenez, voilà déjà la Chouette. Eh bien! me croyez-vous, à présent, monsieur Narcisse?

—C'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas tout; enfin, nous verrons; je cours placer mes hommes.

Et l'agent de sûreté disparut par une porte latérale.


VI

La Chouette

La précipitation de la marche de la Chouette, les ardeurs féroces d'une fièvre de rapine et de meurtre qui l'animaient encore avaient empourpré son hideux visage; son œil vert étincelait d'une joie sauvage.

Tortillard la suivait sautillant et boitant.

Au moment où elle descendait les dernières marches de l'escalier, le fils de Bras-Rouge, par une méchante espièglerie, posa son pied sur les plis traînants de la robe de la Chouette.

Ce brusque temps d'arrêt fit trébucher la vieille. Ne pouvant se retenir à la rampe, elle tomba sur ses genoux, les deux mains tendues en avant, abandonnant son précieux cabas, d'où s'échappa un bracelet d'or garni d'émeraudes et de perles fines...

La Chouette, s'étant dans sa chute quelque peu excorié les doigts, ramassa le bracelet qui n'avait pas échappé à la vue perçante de Tortillard, se releva et se précipita furieuse sur le petit boiteux qui s'approchait d'elle d'un air hypocrite en lui disant:

—Ah! mon Dieu! le pied vous a donc fourché?

Sans lui répondre, la Chouette saisit Tortillard par les cheveux et, se baissant au niveau de sa joue, le mordit avec rage; le sang jaillit sous sa dent.

Chose étrange! Tortillard, malgré sa méchanceté, malgré le ressentiment d'une cruelle douleur, ne poussa pas une plainte, pas un cri...

Il essuya son visage ensanglanté et dit en riant d'un air forcé:

—J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si fort une autre fois... hé... la Chouette...

—Méchant petit momacque, pourquoi as-tu mis exprès ton pied sur ma robe... pour me faire tomber?

—Moi! ah bien! par exemple... je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès, ma bonne Chouette. Plus souvent que votre petit Tortillard aurait voulu vous faire du mal... il vous aime trop pour cela; vous avez beau le battre, le brusquer, le mordre, il vous est attaché comme le pauvre petit chien l'est à son maître, dit l'enfant d'une voix pateline et doucereuse.

Trompée par l'hypocrisie de Tortillard, la Chouette le crut et lui répondit:

—À la bonne heure! si je t'ai mordu à tort, ce sera pour toutes les autres fois que tu l'aurais mérité, brigand... Allons, vive la joie!... Aujourd'hui je n'ai pas de rancune... Où est ton filou de père?

—Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le chercher?...

—Non. Les Martial sont-ils venus?

—Pas encore...

—Alors j'ai le temps de descendre chez Fourline; j'ai à lui parler, au vieux sans yeux...

—Vous allez au caveau du Maître d'école? dit Tortillard en dissimulant à peine une joie diabolique.

—Qu'est-ce que ça te fait?

—À moi?

—Oui, tu m'as demandé cela d'un drôle d'air?

—Parce que je pense à quelque chose de drôle.

—Quoi?

—C'est que vous devriez bien au moins lui apporter un jeu de cartes pour le désennuyer, reprit Tortillard d'un air narquois; ça le changerait un peu... il ne joue qu'à être mordu par les rats! À ce jeu-là il gagne toujours, et à la fin ça lasse.

La Chouette rit aux éclats de ce lazzi et dit au petit boiteux:

—Amour de momacque à sa maman... je ne connais pas un moutard pour avoir déjà plus de vice que ce gueux-là... Va chercher une chandelle, tu m'éclaireras pour descendre chez Fourline... et tu m'aideras à ouvrir sa porte... tu sais bien qu'à moi toute seule je ne peux pas seulement la pousser.

—Ah bien! non, il fait trop noir dans la cave, dit Tortillard en hochant la tête.

—Comment! Comment! Toi qui es mauvais comme un démon, tu serais poltron?... Je voudrais bien voir ça... allons, va vite, et dis à ton père que je vas revenir tout à l'heure... que je suis avec Fourline... que nous causons de la publication des bans pour notre mariage... eh! eh! eh! ajouta le monstre en ricanant, voyons, dépêche-toi, tu seras garçon de noce, et si tu es gentil c'est toi qui prendras ma jarretière...

Tortillard alla chercher une lumière d'un air maussade.

En l'attendant, la Chouette, toute à l'ivresse du succès de son vol, plongea sa main droite dans son cabas pour y manier les bijoux précieux qu'il renfermait.

C'était pour cacher momentanément ce trésor qu'elle voulait descendre dans le caveau du Maître d'école, et non pour jouir, selon son habitude, des tourments de sa nouvelle victime.

Nous dirons tout à l'heure pourquoi, du consentement de Bras-Rouge, la Chouette avait relégué le Maître d'école dans ce même réduit souterrain où ce brigand avait autrefois précipité Rodolphe.

Tortillard, tenant un flambeau, reparut à la porte du cabaret.

La Chouette le suivit dans la salle basse, où s'ouvrit la large trappe à deux vantaux que l'on connaît déjà.

Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumière dans le creux de sa main, et précédant la vieille, descendit lentement un escalier de pierre conduisant à une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la porte épaisse du caveau qui avait failli devenir le tombeau de Rodolphe.

Arrivé au bas de l'escalier, Tortillard parut hésiter à suivre la Chouette.

—Eh bien!... méchant lambin... avance donc, lui dit-elle en se retournant.

—Dame! il fait si noir... et puis vous allez si vite, la Chouette. Mais au fait, tenez... j'aime mieux m'en retourner... et vous laisser la chandelle.

—Et la porte du caveau, imbécile?... Est-ce que je peux l'ouvrir à moi toute seule? Avanceras-tu?

—Non... j'ai trop peur.

—Si je vais à toi... prends garde...

—Puisque vous me menacez, je remonte...

Et Tortillard recula de quelques pas.

—Eh bien! écoute... sois gentil, reprit la Chouette en contenant sa colère, je te donnerai quelque chose...

—À la bonne heure! dit Tortillard en se rapprochant, parlez-moi ainsi, et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, mère la Chouette.

—Avance, avance, je suis pressée...

—Oui; mais promettez-moi que vous me laisserez aguicher le Maître d'école?

—Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le temps.

—Rien qu'un petit peu; laissez-moi seulement le faire écumer...

—Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je remonte tout de suite.

—Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte de son appartement?

—Ça ne te regarde pas. Voyons, en finiras-tu? Les Martial sont peut-être déjà en haut, il faut que je leur parle... Sois gentil et tu n'en seras pas fâché... arrive.

—Il faut que je vous aime bien, allez, la Chouette... vous me faites faire tout ce que vous voulez, dit Tortillard en s'avançant lentement.

La clarté blafarde, vacillante de la chandelle, éclairant vaguement ce sombre couloir, dessinait la noire silhouette du hideux enfant sur les murailles verdâtres, lézardées, ruisselantes d'humidité.

Au fond du passage, à travers une demi-obscurité, on voyait le cintre bas, écrasé, de l'entrée du caveau, sa porte épaisse, garnie de bandes de fer, et, se détachant dans l'ombre, le tartan rouge et le bonnet blanc de la Chouette.

Grâce à ses efforts et à ceux de Tortillard, la porte s'ouvrit, en grinçant, sur ses gonds rouillés.

Une bouffée de vapeur humide s'échappa de cet antre, obscur comme la nuit.

La lumière, posée à terre, jetait quelques lueurs sur les premières marches de l'escalier de pierre, dont les derniers degrés se perdaient complètement dans les ténèbres.

Un cri, ou plutôt un rugissement sauvage, sortit des profondeurs du caveau.

—Ah! voilà Fourline qui dit bonjour à sa maman, dit ironiquement la Chouette.

Et elle descendit quelques marches pour cacher son cabas dans quelque recoin.

—J'ai faim! cria le Maître d'école d'une voix frémissante de rage; on veut donc me faire mourir comme une bête enragée!

—Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en éclatant de rire, eh bien!... suce mon pouce...

On entendit le bruit d'une chaîne qui se roidissait violemment...

Puis un soupir de rage muette, contenue.

—Prends garde! Prends garde! Tu vas te faire encore bobo à la jambe, comme à la ferme de Bouqueval. Pauvre bon papa! dit Tortillard.

—Il a raison, cet enfant; tiens-toi donc en repos, Fourline, reprit la vieille; l'anneau et la chaîne sont solides, vieux sans yeux, ça vient de chez le père Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute aussi; pourquoi t'es-tu laissé ficeler pendant ton sommeil? On n'a eu ensuite qu'à te passer l'anneau et la chaîne à la gigue, et à te descendre ici... au frais... pour te conserver, vieux coquet.

—C'est dommage, il va moisir, dit Tortillard.

On entendit un nouveau bruit de chaîne.

—Eh! eh! Fourline qui sautille comme un hanneton attaché par la patte, dit la vieille. Il me semble le voir...

—Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est le Maître d'école!... chantonna Tortillard.

Cette variante augmenta l'hilarité de la Chouette.

Ayant placé son cabas dans un trou formé par la dégradation de la muraille de l'escalier, elle dit en se relevant:

—Vois-tu, Fourline?...

—Il ne voit pas, dit Tortillard...

—Il a raison, cet enfant! Eh bien! entends-tu, Fourline, il ne fallait pas, en revenant de la ferme, être assez colas pour faire le bon chien... en m'empêchant de dévisager la Pégriotte avec mon vitriol. Par là-dessus, tu m'as parlé de ta muette[2] qui devenait bégueule. J'ai vu que ta pâte de franc gueux s'aigrissait, qu'elle tournait à l'honnête... comme qui dirait au mouchard... que d'un jour à l'autre tu pourrais manger sur nous[3], vieux sans yeux... et alors...

—Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la Chouette, car il a faim! s'écria Tortillard en poussant brusquement et de toutes ses forces la vieille par le dos.

La Chouette tomba en avant, en poussant une imprécation terrible.

On l'entendit rouler au bas de l'escalier de pierre.

—Kis... kis... kis... à toi la Chouette, à toi... saute dessus... vieux, ajouta Tortillard.

Puis, saisissant le cabas sous la pierre où il avait vu la vieille le placer, il gravit précipitamment l'escalier en criant avec un éclat de rire féroce:

—Voilà une poussée qui vaut mieux que celle de tout à l'heure, hein, la Chouette? Cette fois tu ne me mordras pas jusqu'au sang. Ah! tu croyais que je n'avais pas de rancune... merci... je saigne encore.

—Je la tiens... oh!... je la tiens..., cria le Maître d'école du fond du caveau.

—Si tu la tiens, vieux, part à deux, dit Tortillard en ricanant.

Et il s'arrêta sur la dernière marche de l'escalier.

—Au secours! cria la Chouette d'une voix strangulée.

—Merci... Tortillard, reprit le Maître d'école, merci! Et on l'entendit pousser une aspiration de joie effrayante. Oh! je te pardonne le mal que tu m'as fait... et pour ta récompense... tu vas l'entendre chanter, la Chouette!!! écoute-la bien... l'oiseau de mort.

—Bravo!... me voilà aux premières loges, dit Tortillard en s'asseyant au haut de l'escalier.


VII

Le caveau

Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses... une si faible clarté ne put les dissiper.

Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien.

La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée, sans un mot, sans un cri.

Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le souffle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et contenus.

Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitués du paradis des théâtres du boulevard:

—Eh! la toile... la pièce... la musique!

—Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Maître d'école au fond du caveau, et tu vas...

Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débattait avec l'énergie que donne la crainte de la mort.

—Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.

—Tu as beau me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit le Maître d'école.

Puis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta:—C'est cela... Maintenant, écoute...

—Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante, épuisée. Au secours!... Au secours!...

—À la porte... la vieille! Elle empêche d'entendre, dit le petit boiteux en éclatant de rire; à bas la cabale!

Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.

La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du fils de Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.

—Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est plein de bijoux... il est là sous une pierre.

—Que ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans..., dit Tortillard en le secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de galette chaude, et je vas chercher papa!

—Aie pitié de moi, et je...

La Chouette ne put continuer.

Il se fit un nouveau silence.

Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de ce cri répété:

—Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile, ou j'en fais des faux cols! la pièce!... la musique!

—De cette façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien, reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va être affreux pour toi... quelle agonie, hein?

—Ah! çà, pas de bêtises, eh! vieux! s'écria Tortillard en se levant à demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je te l'ai prêtée, mais tu me la rendras... ne me l'abîme pas... je ne veux pas qu'on me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais chercher papa.

—Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon profitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tortillard, craignant que le petit boiteux n'allât chercher du secours.

—À la bonne heure, bravo! Voilà la pièce qui va commencer, dit le fils de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât sérieusement les jours de l'horrible vieille.

—Causons donc, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme. D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi aboutir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...

«Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée.

«D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela n'était rien encore...

«En m'enchaînant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid et la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout à l'épouvante de mes réflexions.

«Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul... avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui m'a puni...

«Cela est effrayant... vois donc!

«C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... et ce caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...

«Je te répète que cela est effrayant.

«Tout ce que cet homme m'a prédit s'est réalisé.

«Il m'avait dit: «Tu as abusé de ta force... tu seras le jouet des plus faibles.»

«Cela a été.

«Il m'avait dit: «Désormais, séparé du monde extérieur, face à face avec l'éternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes crimes.»

«Et ce jour est arrivé... L'isolement m'a purifié.

«Je ne l'aurais pas cru possible.

«Une autre preuve... que je suis peut-être moins scélérat qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à te tenir là... monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes. Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai puni ma complice.

«Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous tes coups.

«J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant... ne trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?

—Bravo!... bien joué... vieux sans yeux. Ça chauffe! s'écria Tortillard en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire?

—Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse. Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.

«Cette révélation te sera odieuse, cœur endurci, et elle te prouvera aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux exercer sur toi au nom de nos victimes.

«Il faut que je me hâte...

«La joie de te tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te forçant de m'entendre.

—Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi à la réplique!... Tu ne sais donc pas ton rôle?... Alors, dis au boulanger[4] de te souffler, ma vieille.

—Oh! tu auras beau te débattre et me mordre, reprit le Maître d'école après un nouveau silence, tu ne m'échapperas pas... Tu m'as coupé les doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...

«Continuons de causer.

«En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence, j'ai commencé par éprouver des accès de rage furieuse... impuissante... Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai revu le rêve... tu sais? le rêve...

«Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantômes...

«Je te dis que cela est effrayant.

«Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme, un corps, pour me représenter incessamment d'une manière visible, presque palpable... les traits de mes victimes.

«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes visions...

«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...

«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi... Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé... et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris donc!... Ris donc...

La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.

—Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.

—Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»

«Quelle vie! Oh! quelle vie!...

«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans cet abîme que creuse incessamment ma pensée!

«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes remords?... Rien... rien...

«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à la merci de mes complices.»

«Hélas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers le repentir.

«Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie remplie d'hallucinations vengeresses ou de réflexions désespérées... peut-être alors le pardon des hommes succède aux remords et à l'expiation.

—Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M. Moëssard... Connu! Connu!

Le Maître d'école n'écouta pas le fils de Bras-Rouge.

—Cela t'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais continué de m'étourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne se fût opéré en moi, je le sais bien...

«Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi songer?

«À de nouveaux crimes?

«Comment les commettre?

«À une évasion?

«Comment m'évader?

«Et si je m'évadais... où irais-je?... Que ferais-je de ma liberté?

«Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je suis poursuivi...

«Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments... oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui m'obsèdent, en leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de mon enfance...

«Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats ont du moins quelques années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et sanglantes.

«On ne naît pas méchant...

«Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois je ressens une consolation amère en me disant: «Je suis à cette heure voué à l'exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où l'on me protégeait, parce que j'étais inoffensif et bon...»

«Hélas!... il faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis... là seulement je trouve quelque calme...

En prononçant ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondément ému; il ajouta:

—Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma fureur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour te punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...

—Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime!... cria Tortillard en applaudissant.

—Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'école, ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait toujours un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?... tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi?

En parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la Chouette quelque liberté de mouvement.

Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait placé dans son corsage après le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de cette arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.

Il poussa un cri de douleur perçant.

Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par cette attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison, déjà fortement ébranlée par tant de secousses.

—Ah! vipère... J'ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante de fureur en étreignant avec force la Chouette, qui avait cru lui échapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus égaré; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais sans doute la venue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voilà... du fond des ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont pâles... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela t'épouvante... tu te débats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les verras pas, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...

Ici le Maître d'école fit une pause.

La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard épouvanté bondit sur sa marche de pierre et se leva debout.

Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige furieux du Maître d'école.

—Chante..., disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de nos assassinés... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!...

La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable s'éteignit dans ce cri d'épouvante, dans ce cri de damné.

Dès lors le Maître d'école ne raisonna plus, ne parla plus; il agit et rugit en bête féroce, il n'obéit plus qu'à l'instinct sauvage de la destruction pour la destruction.

Et il se passa quelque chose d'épouvantable dans les ténèbres du caveau.

On entendit un piétinement précipité, interrompu à différents intervalles par un bruit sourd, retentissant comme celui d'une boîte osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la briser.

Des plaintes aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal accompagnaient chacun de ces coups.

Puis ce fut un râle... d'agonie...

Puis on n'entendit plus rien.

Rien que le piétinement furieux... rien que les coups sourds et rebondissants qui continuèrent toujours...

Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage souterrain.

Tortillard, glacé de terreur par la scène ténébreuse à laquelle il venait d'assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des lumières descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était Narcisse Borel... Des gardes municipaux fermaient la marche.

Tortillard fut saisi sur les premières marches du caveau, tenant encore à la main le cabas de la Chouette.

Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le caveau du Maître d'école.

Tous s'arrêtèrent frappés d'un hideux spectacle.

Enchaîné par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le Maître d'école, horrible, monstrueux, la crinière hérissée, la barbe longue, la bouche écumante, vêtu de haillons ensanglantés, tournait comme une bête fauve autour de son cachot, traînant après lui, par les deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont la tête était horriblement mutilée, brisée, écrasée.

Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de sa complice et pour parvenir à le garrotter.

Après une vigoureuse résistance, on parvint à le transporter dans la salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée par une seule fenêtre.

Là se trouvaient, les menottes aux mains et gardés à vue, Barbillon, Nicolas Martial, sa mère et sa sœur.

Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils entraînaient la courtière en diamants pour l'égorger.

Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre.

Étendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le Maître d'école, légèrement blessé au bras par la Chouette, mais complètement insensé, soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quelquefois il se soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convulsif.

Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé, les lèvres décolorées, l'œil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la lutte, Barbillon était assis sur un banc; ses poignets, serrés dans les menottes de fer, reposaient sur ses genoux.

L'apparence juvénile de ce misérable (il avait à peine dix-huit ans), la régularité de ses traits imberbes, déjà flétris, dégradés, rendaient plus déplorable encore la hideuse empreinte dont la débauche et le crime avaient marqué cette physionomie.

Impassible, il ne disait pas un mot.

On ne pouvait deviner si cette insensibilité apparente était due à la stupeur ou à une froide énergie; sa respiration était fréquente; de temps à autre, de ses deux mains entravées il essuyait la sueur qui baignait son front pâle.

À côté de lui on voyait Calebasse; son bonnet avait été arraché; sa chevelure jaunâtre, serrée à la nuque par un lacet, pendait derrière sa tête en plusieurs mèches rares et effilées. Plus courroucée qu'abattue, ses joues maigres et bilieuses quelque peu colorées, elle contemplait avec dédain l'accablement de son frère Nicolas, placé sur une chaise en face d'elle.

Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé sur lui-même, la tête pendante, les genoux tremblants et s'entrechoquant, était éperdu de terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds gémissements.

Seule entre tous, la mère Martial, la veuve du supplicié, debout, et adossée au mur, n'avait rien perdu de son audace. La tête haute, elle jetait autour d'elle un regard ferme; ce masque d'airain ne trahissait pas la moindre émotion...

Pourtant, à la vue de Bras-Rouge, que l'on ramenait dans la salle basse après l'avoir fait assister à la minutieuse perquisition que le commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison; pourtant, à la vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se contractèrent malgré elle; ses petits yeux, ordinairement ternes, s'illuminèrent comme ceux d'une vipère en furie; ses lèvres serrées devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrottés... Puis, comme si elle eût regretté cette muette manifestation de colère et de haine impuissante, elle dompta son émotion et redevint d'un calme glacial.

Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier, Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d'une bande de criminels dangereux; mais, s'avouant de quelle utilité lui avait été Bras-Rouge dans cette expédition, il ne put s'empêcher de lui jeter un regard expressif et reconnaissant.

Le père de Tortillard devait partager jusqu'après leur jugement la prison et le sort de ceux qu'il avait dénoncés; comme eux il portait des menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, consterné, grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une expression désespérée, poussant des soupirs lamentables. Il embrassait Tortillard, comme s'il eût cherché quelques consolations dans ses caresses paternelles.

Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse: il venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans la prison des jeunes détenus.

—Quel malheur de quitter mon fils chéri! s'écriait Bras-Rouge en feignant l'attendrissement; c'est nous deux qui sommes les plus malheureux, mère Martial... car on nous sépare de nos enfants.

La veuve ne put garder plus longtemps son sang-froid; ne doutant pas de la trahison de Bras-Rouge, qu'elle avait pressentie, elle s'écria:

—J'étais bien sûre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens, Judas!... Et elle lui cracha à la face. Tu vends nos têtes... soit! on verra de belles morts... des morts de vrais Martial!

—Oui... on ne boudera pas devant la Carline, ajouta Calebasse avec une exaltation sauvage.

La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'œil de mépris écrasant, dit à sa fille:

—Ce lâche-là nous déshonorera sur l'échafaud!

Quelques moments après, la veuve et Calebasse, accompagnées de deux agents, montaient en fiacre pour se rendre à Saint-Lazare.

Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge étaient conduits à la Force.

On transportait le Maître d'école au dépôt de la Conciergerie, où se trouvent des cellules destinées à recevoir temporairement les aliénés.


VIII

Présentation

Le mal que font les méchants sans le savoir est souvent plus cruel que celui qu'ils veulent faire.

    SCHILLER (Wallenstein, acte II)


Quelques jours après le meurtre de Mme Séraphin, la mort de la Chouette et l'arrestation de la bande de malfaiteurs surpris chez Bras-Rouge, Rodolphe se rendit à la maison de la rue du Temple.

Nous l'avons dit, voulant lutter de ruse avec Jacques Ferrand, découvrir ses crimes cachés, l'obliger à les réparer et le punir d'une manière terrible dans le cas où, à force d'adresse et d'hypocrisie, ce misérable réussirait à échapper à la vengeance des lois, Rodolphe avait fait venir d'une prison d'Allemagne une créole métisse, femme indigne du nègre David.

Arrivée la veille, cette créature, aussi belle que pervertie, aussi enchanteresse que dangereuse, avait reçu des instructions détaillées du baron de Graün.

On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe avec Mme Pipelet que celle-ci ayant très-adroitement proposé Cecily à Mme Séraphin pour remplacer Louise Morel comme servante du notaire, la femme de charge avait parfaitement accueilli ses ouvertures et promis d'en parler à Jacques Ferrand, ce qu'elle avait fait dans les termes les plus favorables à Cecily, le matin même du jour où elle (Mme Séraphin) avait été noyée à l'île du Ravageur.

Rodolphe venait donc savoir le résultat de la présentation de Cecily.

À son grand étonnement, en entrant dans la loge, il trouva, quoiqu'il fût onze heures du matin, M. Pipelet couché et Anastasie debout auprès de son lit, lui offrant un breuvage.

Alfred, dont le front et les yeux disparaissaient sous un formidable bonnet de coton, ne répondait pas à Anastasie; elle en conclut qu'il dormait et ferma les rideaux du lit; en se retournant, elle aperçut Rodolphe. Aussitôt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le revers de sa main gauche collé à sa perruque.

—Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyez bouleversée, ahurie, exténuée. Il y a de fameux tremblements dans la maison... sans compter qu'Alfred est alité depuis hier.

—Et qu'a-t-il donc?

—Est-ce que ça se demande?

—Comment?

—Toujours du même numéro. Le monstre s'acharne de plus en plus après Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire...

—Encore Cabrion?

—Encore.

—C'est donc le diable?

—Je finirai par le croire, monsieur Rodolphe; car ce gredin-là devine toujours les moments où je suis sortie... À peine ai-je les talons tournés que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux chéri, qui n'a pas plus de défense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j'étais allée chez M. Ferrand, le notaire... C'est encore là où il y a du nouveau.

—Et Cecily? dit vivement Rodolphe; je venais savoir...

—Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouillez pas; j'ai tant... tant de choses à vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.

—Voyons... je vous écoute...

—D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-vous qu'on est venu arrêter la mère Burette.

—La prêteuse sur gages du second?

—Mon Dieu, oui; il paraît qu'elle en avait de drôles de métiers, outre celui de prêteuse! Elle était par là-dessus receleuse, baricandeuse, fondeuse, voleuse, allumeuse, enjôleuse, brocanteuse, fricoteuse, enfin tout ce qui rime à gueuse; le pire, c'est que son vieil amoureux, M. Bras-Rouge, notre principal locataire, est aussi arrêté... Je vous dis que c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi!

—Aussi arrêté... Bras-Rouge?

—Oui, dans son cabaret des Champs-Élysées; on a coffré jusqu'à son fils Tortillard, ce méchant petit boiteux... On dit qu'il s'est passé chez lui un tas de massacres; qu'ils étaient là une bande de scélérats; que la Chouette, une des amies de la mère Burette, a été étranglée, et que si on n'était pas venu à temps, ils assassinaient la mère Mathieu, la courtière en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre Morel... En voilà-t-il de ces nouvelles!

«Bras-Rouge arrêté! la Chouette morte! se dit Rodolphe avec étonnement; l'horrible vieille a mérité son sort; cette pauvre Fleur-de-Marie est du moins vengée.»

—Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans compter la nouvelle infamie de Cabrion, je vas tout de suite en finir avec ce brigand-là... Vous allez voir quel front! Quand on a arrêté la mère Burette, et que nous avons su que Bras-Rouge, notre principal locataire, était aussi pincé, j'ai dit au vieux chéri: «Faut qu'tu trottes tout de suite chez le propriétaire, lui apprendre que M. Bras-Rouge est coffré.» Alfred part. Au bout de deux heures, il m'arrive... mais dans un état... mais dans un état... blanc comme un linge et soufflant comme un bœuf.

—Quoi donc encore?

—Vous allez voir, monsieur Rodolphe: figurez-vous qu'à dix pas d'ici il y a un grand mur blanc; mon vieux chéri, en sortant de la maison, regarde par hasard sur ce mur; qu'est-ce qu'il y voit écrit au charbon en grosses lettres? Pipelet-Cabrion, les deux noms joints par un grand trait d'union (c'est ce trait d'union avec ce scélérat-là qui l'estomaque le plus, mon vieux chéri). Bon, ça commence à le renverser; dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la grande porte du Temple? encore Pipelet-Cabrion, toujours avec un trait d'union; il va toujours; à chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet-Cabrion[5]. Mon vieux chéri commençait à y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les passants le regardaient; il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il était honteux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion aura borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien! oui... tout le long des boulevards, à chaque endroit où il y avait de quoi écrire, toujours Pipelet-Cabrion à mort!... Enfin le pauvre cher homme est arrivé si bouleversé chez le propriétaire qu'après avoir bredouillé, pataugé, barboté pendant un quart d'heure au vis-à-vis du propriétaire, celui-ci n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chanter; il l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m'envoyer pour expliquer la chose. Bon! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sut les murs... Ah bien! oui...

—Encore Pipelet et Cabrion!

—Comme vous dites, mon roi des locataires; de façon que le pauvre cher homme m'est arrivé ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec Mlle Cecily pour aller chez le notaire... avant d'aller chez le propriétaire... Vous croyez que c'est tout? Joliment! À peine avais-je le dos tourné, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, eut le front d'envoyer ici deux grandes drôlesses qui se sont mises aux trousses d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tête... je vous dirai cela tout à l'heure... finissons du notaire.

«Je pars donc en fiacre avec Mlle Cecily... comme vous me l'aviez recommandé... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire un autre, ainsi que je devais le dire à M. Ferrand.

«Vous me croirez si vous voulez, mon roi des locataires, j'ai vu bien des jolies filles; je me suis vue moi-même dans mon printemps; mais jamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher à cent piques de Cecily. Elle a surtout dans le regard de ses grands scélérats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne sait pas ce que c'est; mais pour sûr... il y a quelque chose qui vous frappe... Quels yeux!

«Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect; eh bien! la première fois qu'elle l'a regardé, il est devenu rouge comme une carotte, ce pauvre vieux chéri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle une seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa chaise, comme s'il avait été assis sur des orties; il m'a dit après qu'il ne savait pas comment ça se faisait, mais que le regard de Cecily lui avait rappelé toutes les histoires de cet effronté de Bradamanti sur les sauvagesses qui le faisaient tant rougir, ma vieille bégueule d'Alfred...

—Mais le notaire? Le notaire?

—M'y voilà, monsieur Rodolphe. Il était environ sept heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son maître que c'est Mme Pipelet qui est là avec la bonne dont Mme Séraphin lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier pousse un soupir et me demande si je sais ce qui est arrivé à Mme Séraphin. Je lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre tremblement!

—Quoi donc?

—La Séraphin s'est noyée dans une partie de campagne qu'elle avait été faire avec une de ses parentes.

—Noyée!... Une partie de campagne en hiver!... dit Rodolphe surpris.

—Mon Dieu, oui, monsieur Rodolphe, noyée... Quant à moi, ça m'étonne plus que cela ne m'attriste; car depuis le malheur de cette pauvre Louise, qu'elle avait dénoncée, je la détestais, la Séraphin. Aussi, ma foi, je me dis: «Elle s'est noyée, eh bien! elle s'est noyée, après tout... je n'en mourrai pas...» Voilà mon caractère.

—Et M. Ferrand?

—Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas que je pourrais voir son maître, et me prie d'attendre dans sa loge; mais au bout d'un moment il revient me chercher; nous traversons la cour et nous entrons dans une chambre au rez-de-chaussée.

«Il n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour éclairer. Le notaire était assis au coin d'un feu où fumaillait un restant de tison... Quelle baraque! Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, est-il vilain! En voilà encore un qui aurait beau m'offrir le trône de l'Arabie pour faire des traits à Alfred...

—Et le notaire a-t-il paru frappé de la beauté de Cecily?

—Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... Un vieux sacristain pareil, ça ne doit pas se connaître en femmes. Pourtant, quand nous sommes entrées toutes les deux, il a fait comme un soubresaut sur sa chaise; c'était sans doute l'étonnement de voir le costume alsacien de Cecily; car elle avait (en cent milliards de fois mieux) la tournure d'une de ces marchandes de petits balais, avec ses cotillons courts et ses jolies jambes chaussées de bas bleus à coins rouges: sapristi... quel mollet!... et la cheville si mince!... et le pied si mignon!... Finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant.

—C'était sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frappait?

—Faut croire; mais le moment croustilleux approchait. Heureusement je me suis rappelé la maxime que vous m'avez dite, monsieur Rodolphe; ça a été mon salut.

—Quelle maxime?

—Vous savez: «C'est assez que l'un veuille pour que l'autre ne veuille pas, ou que l'un ne veuille pas pour que l'autre veuille.» Alors je me dis à moi-même: «Il faut que je débarrasse mon roi des locataires de son Allemande, en la colloquant au maître de Louise; hardi! je vas faire une frime»; et voilà que je dis au notaire, sans lui donner le temps de respirer:

«Pardon, monsieur, si ma nièce vient habillée à la mode de son pays; mais elle arrive, elle n'a que ces vêtements-là, et je n'ai pas de quoi lui en faire faire d'autres, d'autant plus que ça ne sera pas la peine; car nous venons seulement pour vous remercier d'avoir dit à Mme Séraphin que vous consentiez à voir Cecily, d'après les bons renseignements que j'avais donnés sur elle; mais je ne crois pas qu'elle puisse convenir à monsieur.»

—Très-bien, madame Pipelet.

«—Pourquoi votre nièce ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire, qui s'était remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder par-dessus ses lunettes.

«—Parce que Cecily commence à avoir le mal du pays, monsieur. Il n'y a pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut déjà s'en retourner, quand elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balais comme ses payses.

«—Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez cela?

«—Dame, monsieur, je suis sa parente, c'est vrai; mais elle est orpheline, elle a vingt ans, et elle est maîtresse de ses actions.

«—Bah! bah! maîtresse de ses actions, à cet âge-là on doit obéir à ses parents», reprit-il brusquement.

«Là-dessus voilà Cecily qui se met à pleurnicher et à trembler en se serrant contre moi; c'était le notaire qui lui faisait peur, bien sûr...

—Et Jacques Ferrand?

—Il grommelait toujours en maronnant: «Abandonner une fille à cet âge-là, c'est vouloir la perdre! S'en retourner en Allemagne en mendiant, belle ressource! et vous, sa tante, vous souffrez une telle conduite?...»

«Bien, bien, que je me dis, tu vas tout seul, grigou, je te colloquerai Cecily ou j'y perdrai mon nom.»

«—Je suis sa tante, c'est vrai, que je réponds en grognant, et c'est une malheureuse parenté pour moi; j'ai bien assez de charges; j'aimerais autant que ma nièce s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le diable emporte les parents qui vous envoient une grande fille comme ça sans seulement l'affranchir!» Pour le coup, voilà Cecily, qui avait l'air d'avoir le mot, qui se met à fondre en larmes... Là-dessus le notaire prend son creux comme un prédicateur et se met à me dire: