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Les mystères de Paris, Tome IV cover

Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 36: La Force
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About This Book

The narrative follows interwoven episodes in Parisian society, tracing attempts at redemption, schemes, and rescues among a cast including Fleur-de-Marie, the Louve, and Martial. The Louve undergoes a moral transformation inspired by Fleur-de-Marie and seeks to abandon a disreputable life to live with Martial in rural solitude. Parallel threads depict criminal plots, interventions by agents of public safety, imprisonments, revelations involving a portrait and a vault, and the fates of secondary figures. Scenes alternate between intimate domestic resolutions and public punishments, culminating in deliverances, sanctions, and the establishment of a charitable bank for the poor. The volume blends melodramatic episodes with social observation, exploring class divisions and moral dilemmas.

—Par la force de ta passion...

—La passion... et puis-je en inspirer, mon Dieu?

—Tiens, tu n'es qu'un notaire doublé de sacristain... tu me fais pitié... Est-ce à moi à t'apprendre ton rôle?... Tu es laid... sois terrible: on oubliera ta laideur. Tu es vieux... sois énergique: on oubliera ton âge. Tu es repoussant... sois menaçant. Puisque tu ne peux être le noble cheval qui hennit fièrement au milieu de ses cavales amoureuses, ne sois pas du moins le stupide chameau qui plie les genoux et tend le dos... sois tigre... un vieux tigre qui rugit au milieu du carnage a encore sa beauté... sa tigresse lui répond du fond du désert...

À ce langage qui n'était pas sans une sorte d'éloquence naturelle et hardie, Jacques Ferrand tressaillit, frappé de l'expression sauvage, presque féroce, des traits de Cecily, qui, le sein gonflé, la narine ouverte, la bouche insolente, attachait sur lui de grands yeux noirs et brûlants.

Jamais elle ne lui avait paru plus belle...

—Parlez, parlez encore, s'écria-t-il avec exaltation, vous parlez sérieusement cette fois... Oh! si je pouvais!...

—On peut ce qu'on veut, dit brusquement Cecily.

—Mais...

—Mais je te dis que si vieux, si repoussant que tu sois... je voudrais être à ta place, et avoir à séduire une femme belle, ardente et jeune, que la solitude m'aurait livrée, une femme qui comprend tout... parce qu'elle est peut-être capable de tout... oui, je la séduirais. Et, une fois ce but atteint, ce qui aurait été contre moi tournerait à mon avantage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire: «J'ai su me faire pardonner mon âge et ma laideur! L'amour qu'on me témoigne je ne le dois pas à la pitié, à un caprice dépravé: je le dois à mon esprit, à mon audace, à mon énergie... je le dois enfin à ma passion effrénée... Oui, et maintenant ils seraient là de beaux jeunes gens, brillants de grâce et de charme, que cette femme si belle, que j'ai vaincue par les preuves sans bornes d'une passion effrénée, n'aurait pas un regard pour eux; non... car elle saurait que ces élégants efféminés craindraient de compromettre le nœud de leur cravate ou une boucle de leur chevelure pour obéir à un de ses ordres fantasques... tandis qu'elle jetterait son mouchoir au milieu des flammes, que, sur un signe d'elle, son vieux tigre se précipiterait dans la fournaise avec un rugissement de joie.»

—Oui, je le ferais!... Essayez, essayez! s'écria Jacques Ferrand de plus en plus exalté.

Cecily continua en s'approchant davantage du guichet et en attachant sur Jacques Ferrand un regard fixe et pénétrant.

—Car cette femme saurait bien, reprit la créole, qu'elle aurait un caprice exorbitant à satisfaire... que ces beaux fils regarderaient à leur argent s'ils en avaient, ou, s'ils n'en avaient pas, à une bassesse... tandis que son vieux tigre...

—Ne regarderait à rien... lui... entendez-vous? à rien... Fortune... honneur... Il saurait tout sacrifier, lui!...

—Vrai?... dit Cecily en posant ses doigts charmants sur les doigts osseux et velus de Jacques Ferrand, dont les mains crispées, passant au travers du guichet, étreignaient l'épaisseur de la porte.

Pour la première fois il sentait le contact de la peau fraîche et polie de la créole. Il devint plus pâle encore, poussa une sorte d'aspiration rauque.

—Comment cette femme ne serait-elle pas ardemment passionnée? ajouta Cecily. Aurait-elle un ennemi, que, le désignant du regard à son vieux tigre... elle lui dirait: «Frappe...» et...

—Et il frapperait! s'écria Jacques Ferrand en tâchant d'approcher du bout des doigts de Cecily ses lèvres desséchées.

—Vrai?... le vieux tigre frapperait? dit la créole en appuyant doucement sa main sur la main de Jacques Ferrand.

—Pour te posséder, s'écria le misérable, je crois que je commettrais un crime...

—Tiens, maître..., dit tout à coup Cecily en retirant sa main, à ton tour va-t'en... je ne te reconnais plus; tu ne me parais plus si laid... que tout à l'heure... va-t'en.

Elle s'éloigna brusquement du guichet.

La détestable créature sut donner à son geste et à ces dernières paroles un accent de vérité si incroyable; son regard, à la fois surpris, brûlant et courroucé, semblait exprimer si naturellement son dépit d'avoir un moment oublié la laideur de Jacques Ferrand, que celui-ci, transporté d'une espérance frénétique, s'écria en se cramponnant aux barreaux du guichet:

—Cecily... reviens... reviens... ordonne... je serai ton tigre...

—Non, non, maître..., dit Cecily en s'éloignant de plus en plus du guichet, et pour conjurer le diable qui me tente... je vais chanter une chanson de mon pays... Maître, entends-tu?... Au-dehors le vent redouble, la tempête se déchaîne... quelle belle nuit pour deux amants, assis côte à côte auprès d'un beau feu pétillant!...

—Cecily... reviens!... cria Jacques Ferrand d'un ton suppliant.

—Non, non, plus tard... quand je le pourrai sans danger... mais la lumière de cette lampe blesse ma vue... une douce langueur appesantit mes paupières... Je ne sais quelle émotion m'agite... une demi-obscurité me plaira davantage... on dirait que je suis dans le crépuscule du plaisir...

Et Cecily alla vers la cheminée, éteignit la lampe, prit une guitare suspendue au mur et attisa le feu, dont les flamboyantes lueurs éclairèrent alors cette vaste pièce.

De l'étroit guichet où il se tenait immobile, tel était le tableau qu'apercevait Jacques Ferrand.

Au milieu de la zone lumineuse formée par les tremblantes clartés du foyer, Cecily, dans une pose pleine de mollesse et d'abandon, à demi couchée sur un vaste divan de damas grenat, tenait une guitare dont elle tirait quelques harmonieux préludes.

Le foyer embrasé jetait ses reflets vermeils sur la créole, qui apparaissait ainsi vivement éclairée au milieu de l'obscurité du reste de la chambre.

Pour compléter l'effet de ce tableau, que le lecteur se rappelle l'aspect mystérieux, presque fantastique, d'un appartement où la flamme de la cheminée lutte contre les grandes ombres noires qui tremblent au plafond et sur les murailles...

L'ouragan redoublait de violence, on l'entendait mugir au-dehors.

Tout en préludant sur sa guitare, Cecily attachait opiniâtrement son regard magnétique sur Jacques Ferrand, qui, fasciné, ne la quittait pas des yeux.

—Tenez, maître, dit la créole, écoutez une chanson de mon pays; nous ne savons pas faire de vers, nous disons un simple récitatif sans rimes, et entre chaque repos nous improvisons tant bien que mal une cantilène appropriée à l'idée du couplet; c'est très-naïf et très-pastoral, cela vous plaira, j'en suis sûre, maître... Cette chanson s'appelle La Femme amoureuse; c'est elle qui parle.

Et Cecily commença une sorte de récitatif bien plus accentué par l'expression de la voix que par la modulation du chant.

Quelques accords, doux et frémissants, servaient d'accompagnement.

Telle était la chanson de Cecily:

Des fleurs, partout des fleurs...
Mon amant va venir! L'attente du bonheur et me brise et m'énerve.
Adoucissons l'éclat du jour, la volupté cherche une ombre transparente.
Au frais parfum des fleurs mon amant préfère ma chaude haleine...
L'éclat du jour ne blessera pas ses yeux, car ses paupières, sous mes baisers, resteront closes.
Mon ange, oh! viens... mon sein bondit, mon sang brûle...
Viens... viens... viens...

Ces paroles, dites avec autant d'ardeur impatiente que si la créole se fût adressée à un amant invisible, furent ensuite pour ainsi dire traduites par elle dans un thème d'une mélodie enchanteresse; ses doigts charmants tiraient de sa guitare, instrument ordinairement peu sonore, des vibrations pleines d'une suave harmonie.

La physionomie animée de Cecily, ses yeux voilés, humides, toujours attachés sur ceux de Jacques Ferrand, exprimaient les brûlantes langueurs de l'attente.

Paroles amoureuses, musique enivrante, regards enflammés, beauté sensuellement idéale, au-dehors le silence, la nuit... tout concourait en ce moment à égarer la raison de Jacques Ferrand.

Aussi, éperdu, s'écria-t-il:

—Grâce... Cecily!... Grâce!... C'est à en perdre la tête!... Tais-toi, c'est à mourir!... Oh! je voudrais être fou!...

—Écoutez donc le second couplet, maître, dit la créole en préludant de nouveau.

Et elle continua son récitatif passionné:

Si mon amant était là et que sa main effleurât mon épaule nue, je me sentirais frissonner et mourir...
S'il était là... et que ses cheveux effleurassent ma joue, ma joue si pâle deviendrait pourpre...
Ma joue si pâle serait en feu...
Âme de mon âme, si tu étais là... mes lèvres desséchées, mes lèvres avides ne diraient pas une parole...
Vie de ma vie, si tu étais là, ce n'est pas moi qui, expirante... demanderais grâce...
Ceux que j'aime comme je t'aime... je les tue...
Mon ange, oh! viens... mon sein bondit... mon sang brûle...
Viens... viens... viens...

Si la créole avait accentué la première strophe avec une langueur voluptueuse, elle mit dans ces dernières paroles tout l'emportement de l'amour antique.

Et, comme si la musique eût été impuissante à exprimer son fougueux délire, elle jeta sa guitare loin d'elle... et se levant à demi en tendant les bras vers la porte où se tenait Jacques Ferrand, elle répéta d'une voix éperdue, mourante:

—Oh! viens... viens... viens...

Peindre le regard électrique dont elle accompagna ces paroles serait impossible...

Jacques Ferrand poussa un cri terrible.

—Oh! la mort... la mort à celui que tu aimerais ainsi... à qui tu dirais ces paroles brûlantes! s'écria-t-il en ébranlant la porte dans un emportement de jalousie et d'ardeur furieuse. Oh!... ma fortune... ma vie pour une minute de cette volupté dévorante... que tu peins en traits de flamme.

Souple comme une panthère, d'un bond Cecily fut au guichet; et, comme si elle eût difficilement concentré ses feints transports, elle dit à Jacques Ferrand d'une voix basse, concentrée, palpitante:

—Eh bien!... je te l'avoue... je me suis embrasée moi-même... aux ardentes paroles de cette chanson. Je ne voulais pas revenir à cette porte... et m'y voilà revenue... malgré moi... car j'entends encore tes paroles de tout à l'heure: «Si tu me disais: frappe... je frapperais...» Tu m'aimes donc bien?

—Veux-tu... de l'or... tout mon or?...

—Non... j'en ai...

—As-tu un ennemi? je le tue.

—Je n'ai pas d'ennemi...

—Veux-tu être ma femme? je t'épouse.

—Je suis mariée!...

—Mais que veux-tu donc alors? Mon Dieu!... Que veux-tu donc?...

—Prouve-moi que ta passion pour moi est aveugle, furieuse, que tu lui sacrifierais tout!...

—Tout! oui, tout! mais comment?

—Je ne sais... mais il y a un instant l'éclat de tes yeux m'a éblouie... Si à cette heure tu me donnais une de ces marques d'amour forcené qui exaltent l'imagination d'une femme jusqu'au délire... je ne sais pas de quoi je serais capable!... Hâte-toi! je suis capricieuse; demain, l'impression de tout à l'heure sera peut-être effacée.

—Mais quelle preuve puis-je te donner ici, à l'instant? cria le misérable en se tordant les mains. C'est un supplice atroce! Quelle preuve? dis, quelle preuve?

—Tu n'es qu'un sot! répondit Cecily en s'éloignant du guichet avec une apparence de dépit dédaigneux et irrité. Je me suis trompée! Je te croyais capable d'un dévouement énergique! Bonsoir... C'est dommage...

—Cecily... oh! ne t'en va pas... reviens... Mais que faire? dis-le-moi au moins. Oh! ma tête s'égare... que faire? Mais que faire?

—Cherche...

—Mon Dieu! Mon Dieu!

—Cherche...

—Mon Dieu! Mon Dieu!

—Je n'étais que trop disposée à me laisser séduire si tu l'avais voulu... tu ne retrouveras pas une occasion pareille.

—Mais enfin... on dit ce qu'on veut! s'écria le notaire presque insensé.

—Devine...

—Explique-toi... ordonne...

—Eh! si tu me désirais aussi passionnément que tu le dis... tu trouverais le moyen de me persuader... Bonsoir...

—Cecily!

—Je vais fermer ce guichet... au lieu d'ouvrir cette porte...

—Grâce! Écoute...

—Un moment j'avais pourtant cru que ma tête se montait... ce foyer s'éteint... l'obscurité serait venue... je n'aurais plus songé qu'à ton dévouement; alors ce verrou... mais, non... tu ne veux pas... oh! tu ne sais pas ce que tu perds... Bonsoir, saint homme...

—Cecily... écoute... reste... j'ai trouvé... s'écria Jacques Ferrand après un moment de silence et avec une explosion de joie impossible à rendre.

Le misérable fut alors frappé de vertige.

Une vapeur impure obscurcit son intelligence: livré aux appétits aveugles et furieux de la brute, il perdit toute prudence... toute réserve... l'instinct de sa conservation morale l'abandonna...

—Eh bien! cette preuve de ton amour? dit la créole, qui, s'étant rapprochée de la cheminée pour y prendre son poignard, revint lentement près du guichet, doucement éclairée par la lueur du foyer...

Puis, sans que le notaire s'en aperçût, elle s'assura du jeu d'une chaînette de fer qui reliait deux pitons, dont l'un était vissé dans la porte, l'autre dans le chambranle.

—Écoute, dit Jacques Ferrand d'une voix rauque et entrecoupée, écoute... Si je mettais mon honneur... ma fortune... ma vie à ta merci... là... à l'instant... croirais-tu que je t'aime? Cette preuve de folle passion te suffirait-elle, dis?

—Ton honneur... ta fortune... ta vie?... Je ne te comprends pas.

—Si je te livre un secret qui peut me faire monter sur l'échafaud, seras-tu à moi?

—Toi... criminel? Tu railles... Et ton austérité?

—Mensonge...

—Ta probité?

—Mensonge...

—Ta piété?

—Mensonge...

—Tu passes pour un saint, et tu serais un démon!... Tu te vantes... Non, il n'y a pas d'homme assez habilement rusé, assez froidement énergique, assez heureusement audacieux pour capter ainsi la confiance et le respect des hommes... Ce serait un sarcasme infernal, un épouvantable défi jeté à la face de la société!

—Je suis cet homme... J'ai jeté ce sarcasme et ce défi à la face de la société! s'écria le monstre dans un accès d'épouvantable orgueil.

—Jacques!... Jacques!... Ne parle pas ainsi! dit Cecily d'une voix stridente et le sein palpitant; tu me rendrais folle...

—Ma tête pour tes caresses... veux-tu?

—Ah! voilà donc de la passion enfin!... s'écria Cecily. Tiens... prends mon poignard... tu me désarmes...

Jacques Ferrand prit, à travers le guichet, l'arme dangereuse avec précaution et la jeta au loin dans le corridor.

—Cecily... tu me crois donc? s'écria-t-il avec transport.

—Si je te crois! dit la créole en appuyant avec force ses deux mains charmantes sur les mains crispées de Jacques Ferrand. Oui, je te crois... car je retrouve ton regard de tout à l'heure, ce regard qui m'avait fascinée... Tes yeux étincellent d'une ardeur sauvage. Jacques... je les aime, tes yeux!

—Cecily!!!

—Tu dois dire vrai...

—Si je dis vrai!... Oh! tu vas voir.

—Ton front est menaçant... Ta figure redoutable... Tiens, tu es effrayant et beau comme un tigre en fureur... Mais tu dis vrai, n'est-ce pas?

—J'ai commis des crimes, te dis-je!

—Tant mieux... si par leur aveu tu me prouves ta passion...

—Et si je dis tout?

—Je t'accorde tout... Car si tu as cette confiance aveugle, courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne serait plus l'amant idéal de la chanson que j'appellerais. C'est à toi... mon tigre... à toi... que je dirais: «Viens... viens... viens...»

En disant ces mots avec une expression avide et ardente, Cecily s'approcha si près, si près du guichet, que Jacques Ferrand sentit sur sa joue le souffle embrasé de la créole et sur ses doigts velus l'impression électrique de ses lèvres fraîches et fermes...

—Oh! tu seras à moi... je serai ton tigre! s'écria-t-il. Et après, si tu le veux, tu me déshonoreras, tu feras tomber ma tête... Mon honneur, ma vie, tout est à toi maintenant...

—Ton honneur?

—Mon honneur! Écoute. Il y a dix ans, on m'avait confié une enfant et deux cent mille francs qu'on lui destinait. J'ai abandonné l'enfant; je l'ai fait passer pour morte au moyen d'un faux acte de décès, et j'ai gardé l'argent...

—C'est habile et hardi... Qui aurait cru cela de toi?

—Écoute encore. Je haïssais mon caissier... Un soir, il avait pris chez moi un peu d'or qu'il m'a restitué le lendemain; mais, pour perdre ce misérable, je l'ai accusé de m'avoir volé une somme considérable. On m'a cru; on l'a jeté en prison... Maintenant mon honneur est-il à ta merci?

—Oh!... tu m'aimes... Jacques... tu m'aimes... Me livrer ainsi tes secrets! Quel empire ai-je donc sur toi?... Je ne serai pas ingrate... Donne ce front où sont nées tant d'infernales pensées... que je le baise...

—Oh! s'écria le notaire en balbutiant, l'échafaud serait là... dressé, que je ne reculerais pas... Écoute encore... Cette enfant autrefois abandonnée s'est retrouvée sur mon chemin... Elle m'inspirait des craintes... je l'ai fait tuer...

—Toi?... Et comment? Où cela?...

—Il y a peu de jours... près du pont d'Asnières... à l'île du Ravageur... un nommé Martial l'a noyée dans un bateau à soupape... Voilà-t-il assez de détails? Me croiras-tu?

—Oh! démon... d'enfer... tu m'épouvantes, et pourtant tu m'attires... tu me passionnes... Quel est donc ton pouvoir?

—Écoute encore... Avant cela, un homme m'avait confié cent mille écus... Je l'ai fait tomber dans un guet-apens... je lui ai brûlé la cervelle... J'ai prouvé qu'il s'était suicidé, et j'ai nié le dépôt que sa sœur réclamait. Maintenant ma vie est à ta merci... Ouvre.

—Jacques... tiens, je t'adore! dit la créole avec exaltation.

—Oh! viennent mille morts... et je les brave! s'écria le notaire dans un enivrement impossible à peindre. Oui, tu avais raison; je serais jeune, charmant, que je n'éprouverais pas cette joie triomphante... La clef! Jette-moi la clef!... Tire le verrou...

La créole ôta la clef de la serrure, fermée en dedans, et la donna au notaire par le guichet en lui disant éperdument:

—Jacques... je suis folle!...

—Tu es à moi enfin! s'écria-t-il avec un rugissement sauvage, en faisant précipitamment tourner le pêne de la serrure.

Mais la porte, fermée au verrou, ne s'ouvrit pas encore.

—Viens, mon tigre! Viens..., dit Cecily d'une voix mourante.

—Le verrou... le verrou!... s'écria Jacques Ferrand.

—Mais si tu me trompais!... s'écria tout à coup la créole. Si ces secrets... tu les inventais pour te jouer de moi!...

Le notaire resta un moment frappé de stupeur. Il se croyait au terme de ses vœux; ce dernier temps d'arrêt mit le comble à son impatiente furie.

Il porta rapidement la main à sa poitrine, ouvrit son gilet, rompit avec violence une chaînette d'acier à laquelle était suspendu un petit portefeuille rouge, le prit, et, le montrant par le guichet à Cecily, il lui dit d'une voix oppressée, haletante:

—Voilà de quoi faire tomber ma tête. Tire le verrou, le portefeuille est à toi...

—Donne, mon tigre!... s'écria Cecily.

Et, tirant bruyamment le verrou d'une main, de l'autre elle saisit le portefeuille...

Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu'au moment où il sentit la porte céder sous son effort...

Mais si la porte céda, elle ne fit que s'entrebâiller de la largeur d'un demi-pied environ, retenue qu'elle était à la hauteur de la serrure par la chaîne et les pitons.

À cet obstacle imprévu, Jacques Ferrand se précipita contre la porte et l'ébranla d'un effort désespéré.

Cecily, avec la rapidité de la pensée, prit le portefeuille entre ses dents, ouvrit la croisée, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste que hardie, se servant d'une corde à nœuds fixée à l'avance au balcon, elle se laissa glisser du premier étage dans la cour, rapide et légère comme une flèche qui tombe à terre...

Puis, s'enveloppant à la hâte dans le manteau, elle courut à la loge du portier, l'ouvrit, tira le cordon, sortit dans la rue et sauta dans une voiture qui, depuis l'entrée de Cecily chez Jacques Ferrand, venait chaque soir, à tout événement, par ordre du baron de Graün, stationner à vingt pas de la maison du notaire...

Cette voiture partit au grand trot de deux vigoureux chevaux.

Elle atteignit le boulevard avant que Jacques Ferrand se fût aperçu de la fuite de Cecily.

Revenons à ce monstre.

Par l'entrebâillement de la porte, il ne pouvait apercevoir la fenêtre dont la créole s'était servie pour préparer et assurer sa fuite... D'un dernier coup furieux de ses larges épaules, Jacques Ferrand fit éclater la chaîne qui tenait la porte entr'ouverte...

Il se précipita dans la chambre...

Il ne trouva personne...

La corde à nœuds se balançait encore au balcon de la croisée, où il se pencha...

Alors, de l'autre côté de la cour, à la clarté de la lune, qui se dégageait des nuages amoncelés par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement de la voûte d'entrée, la porte cochère ouverte.

Jacques Ferrand devina tout.

Une dernière lueur d'espoir lui restait.

Vigoureux et déterminé, il enjamba le balcon, se laissa glisser à son tour dans la cour au moyen de la corde et sortit en hâte de sa maison.

La rue était déserte...

Il ne vit personne.

Il n'entendit d'autre bruit que le roulement lointain de la voiture qui emportait rapidement la créole.

Le notaire pensa que c'était quelque carrosse attardé et n'attacha aucune attention à cette circonstance.

Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Cecily, qui emportait avec elle la preuve de ses crimes!...

À cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé sur une borne placée à sa porte.

Il resta longtemps là, muet, immobile, pétrifié.

Les yeux fixes, hagards, les dents serrées, la bouche écumante, labourant machinalement de ses ongles sa poitrine qu'il ensanglantait, il sentait sa pensée s'égarer et se perdre dans un abîme sans fond.

Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pesamment et d'un pas mal assuré; les objets vacillaient à sa vue comme s'il sortait d'une ivresse profonde...

Il ferma violemment la porte de la rue et rentra dans sa cour...

La pluie avait cessé.

Le vent, continuant de souffler avec force, chassait de lourdes nuées grises qui voilaient, sans l'obscurcir, la clarté de la lune, dont la lumière blafarde éclairait la maison.

Un peu calmé par l'air vif et froid de la nuit, Jacques Ferrand, espérant combattre son agitation intérieure par l'agitation de sa marche, s'enfonça dans les allées boueuses de son jardin, marchant à pas rapides, saccadés, et de temps à autre portant à son front ses deux poings crispés...

Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une allée, près d'une serre en ruine.

Tout à coup il trébucha violemment contre un amas de terre fraîchement remuée.

Il se baissa, regarda machinalement et vit quelques linges ensanglantés.

Il se trouvait près de la fosse que Louise Morel avait creusée pour y cacher son enfant mort...

Son enfant... qui était aussi celui de Jacques Ferrand...

Malgré son endurcissement, malgré les effroyables craintes qui l'agitaient, Jacques Ferrand frissonna d'épouvante.

Il y avait quelque chose de fatal dans ce rapprochement.

Poursuivi par la punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait sur la fosse de son enfant... malheureux fruit de sa violence et de sa luxure!...

Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand eût foulé cette sépulture avec une indifférence atroce, mais, ayant épuisé son énergie sauvage dans la scène que nous avons racontée, il se sentit saisi d'une faiblesse et d'une terreur soudaines...

Son front s'inonda d'une sueur glacée, ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et il tomba sans mouvement à côté de cette tombe ouverte.


XV

La Force

...Erreur inexplicable! erreur injuste! erreur cruelle!

    WOLFGANG, livre II


Peut-être nous accusera-t-on, à propos de l'extension donnée aux scènes suivantes, de porter atteinte à l'unité de notre fable par quelques tableaux épisodiques; il nous semble que dans ce moment surtout, où d'importantes questions pénitentiaires, questions qui touchent au vif de l'état social, sont à la veille d'être, sinon résolues (nos législateurs s'en garderont bien), du moins discutées, il nous semble que l'intérieur d'une prison, effrayant pandémonium, lugubre thermomètre de la civilisation, serait une étude opportune.

En un mot, les physionomies variées des détenus de toutes classes, les relations de famille ou d'affection qui les rattachent encore au monde dont les murs de la prison les séparent, nous ont paru dignes d'intérêt.

On nous excusera donc d'avoir groupé autour de plusieurs prisonniers, personnages connus de cette histoire, d'autres figures secondaires, destinées à mettre en action, en relief, certaines critiques, et à compléter cette initiation à la vie de prison.

Entrons à la Force.

Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de détention, située rue du Roi-de-Sicile, au Marais.

Au milieu de l'une des premières cours, on voit quelques massifs de terre, plantés d'arbustes, au pied desquels pointent déjà çà et là les pousses vertes et précoces des primevères et des perce-neige; un perron surmonté d'un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de la vigne, conduit à l'un des sept ou huit promenoirs destinés aux détenus.

Les vastes bâtiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup à ceux d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrême.

Ce sont de grandes façades de pierre blanche percées de hautes et larges fenêtres où circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pavé des préaux sont d'une scrupuleuse propreté. Au rez-de-chaussée, de vastes salles chauffées pendant l'hiver, fraîchement aérées pendant l'été, servent, durant le jour, de lieu de conversation, d'atelier ou de réfectoire aux détenus.

Les étages supérieurs sont consacrés à d'immenses dortoirs de dix ou douze pieds d'élévation, au carrelage net et luisant; deux rangées de lits de fer les garnissent, lits excellents composés d'une paillasse, d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien blanche et d'une chaude couverture de laine.

À la vue de ces établissements réunissant toutes les conditions du bien-être et de la salubrité, on reste malgré soi fort surpris, habitué que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides, malsains et ténébreux.

On se trompe.

Ce qui est triste, sordide et ténébreux, ce sont les bouges où, comme Morel le lapidaire, tant de pauvres et honnêtes ouvriers languissent épuisés, forcés d'abandonner leur grabat à leur femme infirme et de laisser avec un impuissant désespoir leurs enfants hâves, affamés, grelotter de froid dans leur paille infecte.

Même contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures.

Incessamment préoccupé des besoins de sa famille, auxquels il suffit à peine au jour le jour, voyant une folle concurrence amoindrir son salaire, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne sonnera pas pour lui, une sorte de lassitude somnolente interrompra son travail exagéré. Puis, au réveil de ce douloureux assoupissement, il se retrouvera face à face avec les mêmes pensées accablantes sur le présent, avec les mêmes inquiétudes pour le lendemain.

Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux de la vie qu'il mène, certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un délit ou par un crime), regrettant la liberté sans doute, mais trouvant de larges compensations dans le bien-être matériel dont il jouit, certain d'emporter à sa sortie de prison une bonne somme d'argent, gagnée par un labeur commode et modéré; estimé, c'est-à-dire redouté de ses compagnons en raison de son cynisme et de sa perversité, le condamné, au contraire, sera toujours insouciant et gai.

Encore une fois, que lui manque-t-il?

Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture, salaire élevé[9], travail facile, et surtout et avant tout société de son choix, société, répétons-le, qui mesure sa considération à la grandeur des forfaits?

Un condamné endurci ne connaît donc, ni la misère, ni la faim, ni le froid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honnêtes gens?

Il ne les voit pas, il n'en connaît pas.

Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprès des bandits au milieu desquels il passera désormais sa vie.

Comment craindrait-il la honte?

Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer à rougir et à se repentir du passé, il entend de farouches applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre.

À peine emprisonné, il médite de nouveaux forfaits.

Quoi de plus logique?

S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera le repos, le bien-être matériel de la prison, et ses joyeux et hardis compagnons de crime et de débauche...

Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres, manifeste-t-il, au contraire, le moindre remords; il est exposé à des railleries atroces, à des huées infernales, à des menaces terribles.

Enfin, chose si rare qu'elle est devenue l'exception de la règle, un condamné sort-il de cet épouvantable pandémonium avec la volonté ferme de revenir, au bien par des prodiges de travail, de courage, de patience et d'honnêteté, a-t-il pu cacher son infamant passé, la rencontre d'un de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet échafaudage de réhabilitation si péniblement élevé.

Voici comment.

Un libéré endurci propose une affaire à un libéré repentant; celui-ci, malgré de dangereuses menaces, refuse cette criminelle association; aussitôt une délation anonyme dévoile la vie de ce malheureux qui voulait à tout prix cacher et expier une première faute par une conduite honorable.

Alors, exposé aux dédains ou au moins à la défiance de ceux dont il avait conquis l'intérêt à force de labeur et de probité, réduit à la détresse, aigri par l'injustice, égaré par le besoin, cédant enfin à ses funestes obsessions, cet homme presque réhabilité retombera encore et pour toujours au fond de l'abîme d'où il était si difficilement sorti.

Dans les scènes suivantes, nous tâcherons donc de démontrer les monstrueuses et inévitables conséquences de la réclusion en commun.

Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésitations pernicieuses, on paraît comprendre qu'il est peu raisonnable de plonger dans une atmosphère abominablement viciée des gens qu'un air pur et salubre pourrait seul sauver.

Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomérant les êtres gangrenés, on redouble l'intensité de leur corruption, qui devient ainsi incurable!

Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en un mot, qu'un remède à cette lèpre envahissante qui menace le corps social...

L'isolement!...

Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait être, sinon comptée, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes, plus éloquentes que la nôtre, demandent avec une si juste et si impatiente insistance, l'application complète, absolue, du système cellulaire.

Un jour aussi, peut-être, la société saura que le mal est une maladie accidentelle et non pas organique; que les crimes sont presque toujours des faits de subversion d'instincts, de penchants toujours bons dans leur essence, mais faussés, mais maléficiés par l'ignorance, l'égoïsme ou l'incurie des gouvernants, et que la santé de l'âme, comme celle du corps, est invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène salubre et préservatrice.

Dieu donne à tous des organes impérieux, des appétits énergiques, le désir du bien-être; c'est à la société d'équilibrer et de satisfaire ces besoins.

L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et santé, a droit, souverainement droit, à un labeur justement rétribué, qui lui assure non le superflu, mais le nécessaire, mais le moyen de rester sain et robuste, actif et laborieux... partant, honnête et bon, parce que sa condition sera heureuse.

Les sinistres régions de la misère et de l'ignorance sont peuplées d'êtres morbides, aux cœurs flétris. Assainissez ces cloaques, répandez-y l'instruction, l'attrait du travail, d'équitables salaires, de justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la vie de l'âme.

Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de la Force.

C'est une salle obscure, séparée dans sa longueur en deux parties égales par un étroit couloir à claires-voies.

L'une des parties de ce parloir communique à l'intérieur de la prison: elle est destinée aux détenus.

L'autre communique au greffe: elle est destinée aux étrangers admis à visiter les prisonniers.

Ces entrevues et ces conversations ont lieu à travers le double grillage de fer du parloir, en présence d'un gardien qui se tient dans l'intérieur et à l'extrémité du couloir.

L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce jour-là offrait de nombreux contrastes: les uns étaient couverts de vêtements misérables, d'autres semblaient appartenir à la classe ouvrière, ceux-ci à la riche bourgeoisie.

Les mêmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes qui venaient voir les détenus: presque toutes sont des femmes.

Généralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs; car, chose étrange, funeste et prouvée par l'expérience, il est peu de chagrins, de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de prison passés en commun!

Ceux qui s'épouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y habituent promptement; la contagion les gagne: environnés d'êtres dégradés, n'entendant que des paroles infâmes, une sorte de farouche émulation les entraîne, et, soit pour imposer à leurs compagnons en luttant de cynisme avec eux, soit pour s'étourdir par cette ivresse morale, presque toujours les nouveaux venus affichent autant de dépravation et d'insolente gaieté que les habitués de la prison.

Revenons au parloir.

Malgré le bourdonnement sonore d'un grand nombre de conversations tenues à demi-voix d'un côté du couloir à l'autre, prisonniers et visiteurs finissaient, après quelque temps de pratique, par pouvoir causer entre eux, à la condition absolue de ne pas se laisser un moment distraire ou occuper par l'entretien de leurs voisins, ce qui créait une sorte de secret au milieu de ce bruyant échange de paroles, chacun étant forcé d'entendre son interlocuteur, mais de ne pas écouter un mot de ce qui se disait autour de lui.

Parmi les détenus appelés au parloir par des visiteurs, le plus éloigné de l'endroit où siégeait le gardien était Nicolas Martial.

Au morne abattement dont on l'a vu frappé lors de son arrestation avait succédé une assurance cynique.

Déjà la contagieuse et détestable influence de la prison en commun portait ses fruits.

Sans doute, s'il eût été aussitôt transféré dans une cellule solitaire, ce misérable, encore sous le coup de son premier accablement, face à face avec la pensée de ses crimes, épouvanté de la punition qui l'attendait, ce misérable eût éprouvé, sinon du repentir, au moins une frayeur salutaire dont rien ne l'eût distrait.

Et qui sait ce que peut produire chez un coupable une méditation incessante, forcée, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs châtiments?...

Loin de là, jeté au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le moindre signe de repentir est une lâcheté, ou plutôt une trahison qu'ils font chèrement expier—car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur stupide défiance, ils regardent comme capable de les espionner tout homme (s'il s'en trouve) qui, triste et morne, regrettant sa faute, ne partage pas leur audacieuse insouciance et frémit à leur contact.

Jeté, disons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial, connaissant dès longtemps et par tradition les mœurs des prisons, surmonta sa faiblesse et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre dans les annales du vol et du meurtre.

Quelques vieux repris de justice avaient connu son père le supplicié, d'autres son frère le galérien; il fut reçu et aussitôt patronné par ces vétérans du crime avec un intérêt farouche.

Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier exalta le fils de la veuve; ces louanges données à la perversité héréditaire de sa famille l'enivrèrent. Oubliant bientôt, dans ce hideux étourdissement, l'avenir qui le menaçait, il ne se souvint de ses forfaits passés que pour s'en glorifier et les exagérer encore aux yeux de ses compagnons.

L'expression de la physionomie de Martial était donc aussi insolente que celle de son visiteur était inquiète et consternée.

Ce visiteur était le père Micou, le receleur logeur du passage de la Brasserie, dans la maison duquel Mme de Fermont et sa fille, victimes de la cupidité de Jacques Ferrand, avaient été obligées de se retirer.

Le père Micou savait de quelles peines il était passible pour avoir maintes fois acquis à vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien d'autres.

Le fils de la veuve étant arrêté, le receleur se trouvait presque à la discrétion du bandit, qui pouvait le désigner comme son acheteur habituel. Quoique cette accusation ne pût être appuyée de preuves flagrantes, elle n'en était pas moins très-dangereuse, très-redoutable pour le père Micou; aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que Nicolas lui avait fait transmettre par un libéré sortant.

—Eh bien! comment ça va-t-il, père Micou? lui dit le brigand.

—Pour vous servir, mon brave garçon, répondit le receleur avec empressement. Dès que j'ai vu la personne que vous m'avez envoyée tout de suite, je me...

—Tiens! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, père Micou? dit Nicolas en l'interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me méprisez... parce que je suis dans la peine?...

—Non, mon garçon, je ne méprise personne..., dit le receleur qui ne se souciait pas d'afficher sa familiarité passée avec ce misérable.

—Eh bien! alors, dites-moi tu... comme d'habitude, ou je croirai que vous n'avez plus d'amitié pour moi, et ça me fendrait le cœur...

—À la bonne heure, dit le père Micou en soupirant. Je me suis donc occupé tout de suite de tes petites commissions.

—Voilà qui est parler, père Micou... je savais bien que vous n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac?

—J'en ai déposé deux livres au greffe, mon garçon.

—Il est bon?

—Tout ce qu'il y a de meilleur.

—Et le jambonneau?

—Aussi déposé avec un pain blanc de quatre livres; j'y ai ajouté une petite surprise à laquelle tu ne t'attendais pas... une demi-douzaine d'œufs durs et une belle tête de Hollande...

—C'est ce qui s'appelle se conduire en ami! Et du vin?

—Il y a six bouteilles cachetées, mais tu sais qu'on ne t'en délivrera qu'une bouteille par jour.

—Que voulez-vous!... Faut bien en passer par là.

—J'espère que tu es content de moi, mon garçon?

—Certainement, et je le serai encore, et je le serai toujours, père Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces œufs et ce vin ne dureront que le temps d'avaler... mais, comme dit l'autre, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore, grâce au papa Micou, qui me donnera encore du nanan si je suis gentil.

—Comment!... tu veux...?

—Que dans deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites provisions, père Micou.

—Que le diable me brûle si je le fais! C'est bon une fois.

—Bon une fois! Allons donc! Des jambons et du vin, c'est bon toujours, vous savez bien ça.

—C'est possible, mais je ne suis pas chargé de te nourrir de friandises.

—Ah! père Micou! c'est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, à moi qui vous ai si souvent porté du gras-double[10].

—Tais-toi donc, malheureux! dit le receleur effrayé.

—Non, j'en ferai juge le curieux[11]; je lui dirai: «Figurez-vous que le père Micou...»

—C'est bon, c'est bon, s'écria le receleur, voyant avec autant de crainte que de colère Nicolas très-disposé à abuser de l'empire que lui donnait leur complicité, j'y consens... je te renouvellerai ta provision, quand elle sera finie.

—C'est juste... rien que juste... Faudra pas non plus oublier d'envoyer du café à ma mère et à Calebasse, qui sont à Saint-Lazare; elles prenaient leur tasse tous les matins... ça leur manquerait.

—Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?

—Comme vous voudrez, père Micou... n'en parlons plus... je demanderai au curieux si...

—Va donc pour le café, dit le receleur en l'interrompant. Mais que le diable t'emporte!... Maudit soit le jour où je t'ai connu!

—Mon vieux... moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis ravi de vous connaître. Je vous vénère comme mon père nourricier.

—J'espère que tu n'as rien de plus à m'ordonner? reprit le père Micou avec amertume.

—Si... tu diras à ma mère et à ma sœur que, si j'ai tremblé quand on m'a arrêté, je ne tremble plus, et que je suis maintenant aussi déterminé qu'elles deux.

—Je leur dirai. Est-ce tout?

—Attendez donc. J'oubliais de vous demander deux paires de bas de laine bien chauds... vous ne voudriez pas que je m'enrhume, n'est-ce pas?

—Je voudrais que tu crèves!

—Merci, père Micou, ça sera pour plus tard; aujourd'hui j'aime autant autre chose... je veux la passer douce. Au moins si on me raccourcit comme mon père... j'aurai joui de la vie.

—Elle est propre, ta vie.

—Elle est superbe! Depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi. S'il y avait eu des lampions et des fusées, on aurait illuminé et tiré des fusées en mon honneur, quand on a su que j'étais le fils du fameux Martial, le guillotiné.

—C'est touchant. Belle parenté!

—Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une ironie farouche.

—Oui... c'est Charlot[12] qui vous les donne sur la place du Palais, vos lettres de noblesse.

—Bien sûr que ce n'est pas M. le curé; raison de plus; en prison faut être de la noblesse de la haute pègre[13] pour avoir de l'agrément, sans ça on vous regarde comme des riens du tout. Faut voir comme on les arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pègre; qui font leur tête... Tenez, il y a ici justement un nommé Germain, un petit jeune homme qui fait le dégoûté et qui a l'air de nous mépriser. Gare à sa peau! C'est un sournois; on le soupçonne d'être un mouton. Si ça est, on lui grignotera le nez... en manière d'avis.

—Germain? Ce jeune homme s'appelle Germain?

—Oui... vous le connaissez? Il est donc de la pègre? Alors, malgré son air colas...

—Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain dont j'ai entendu parler, son compte est bon.

—Comment?

—Il a déjà manqué de tomber dans un guet-apens que le Velu et le Gros-Boiteux lui ont tendu il y a quelque temps.

—Pourquoi donc ça?

—Je n'en sais rien. Ils disaient qu'en province il avait coqué[14] quelqu'un de leur bande.

—J'en étais sûr... Germain est un mouton. Eh bien! on en mangera, du mouton. Je vas dire ça aux amis... ça leur donnera de l'appétit. Ah çà! le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches à vos locataires?

—Dieu merci, j'en suis débarrassé, de ce vilain gueux-là! Tu le verras ici aujourd'hui ou demain.

—Vive la joie! nous allons rire! En voilà encore un qui ne boude pas!

—C'est parce qu'il va retrouver ici Germain... que je t'ai dit que le compte du jeune homme serait bon... si c'est le même...

—Et pourquoi l'a-t-on pincé, le Gros-Boiteux?

—Pour un vol commis avec un libéré qui voulait rester honnête et travailler. Ah! bien oui! le Gros-Boiteux l'a joliment enfoncé. Il a tant de vice, ce gueux-là! Je suis sûr que c'est lui qui a forcé la malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrième.

—Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes dont la plus jeune vous incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille.

—Elles n'incendieront plus personne; car, à l'heure qu'il est, la mère doit être morte, et la fille n'en vaut guère mieux. J'en serai pour une quinzaine de loyer; mais que le diable me brûle si je donne seulement une loque pour les enterrer! J'ai fait assez de pertes, sans compter les douceurs que tu me pries de donner à toi et à ta famille; ça arrange joliment mes affaires. J'ai de la chance cette année...

—Bah! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche comme un Crésus. Ah çà! que je ne vous retienne pas!

—C'est heureux!

—Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en m'apportant d'autres provisions?

—Oui... il le faut bien...

—Ah! j'oubliais... pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette neuve, en velours écossais, avec un gland; la mienne n'est plus mettable.

—Ah çà! décidément tu veux rire?

—Non, père Micou, je veux une casquette en velours écossais. C'est mon idée.

—Mais tu t'acharnes donc à me mettre sur la paille?

—Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c'est oui ou c'est non. Je ne vous force pas... mais... suffit.

Le receleur, en réfléchissant qu'il était à la merci de Nicolas, se leva, craignant d'être assailli de nouvelles demandes, s'il prolongeait sa visite.

—Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu y perdras autant que moi.

—Soyez tranquille, père Micou, je ne vous ferai chanter[15] qu'autant qu'il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car ça serait dommage, vous chantez bien.

Le receleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien fit rentrer Nicolas dans l'intérieur de la prison.

Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus, Rigolette y entrait.

Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat à figure rude et énergique, était vêtu d'un habit veste, d'une casquette et d'un pantalon bleus; deux étoiles d'argent étaient brodées sur le collet et sur les retroussis de son habit.

À la vue de la grisette, la figure de cet homme s'éclaircit et prit une expression d'affectueuse bienveillance; il avait toujours été frappé de la grâce, de la gentillesse et de la bonté touchante avec lesquelles Rigolette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s'entretenir avec lui.

Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire; sa réserve, sa douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de la prison; intérêt qu'on se gardait d'ailleurs de lui témoigner, de peur de l'exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous l'avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.

Au-dehors, il pleuvait à torrents; mais, grâce à ses socques élevés et à son parapluie, Rigolette avait courageusement bravé le vent et la pluie.

—Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté. Il faut du cœur pour sortir par un temps pareil au moins!

—Quand on pense toute la route au plaisir qu'on va faire à un pauvre prisonnier, on ne s'inquiète guère du temps, allez, monsieur!

—Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir...

—Sûrement... Et comment va-t-il, mon pauvre Germain?

—Tenez, ma chère demoiselle, j'en ai bien vu des détenus; ils étaient tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu à peu ils se mettaient au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps finissaient souvent par devenir les plus gais de tous... M. Germain, ce n'est pas cela, il a l'air de plus en plus accablé, lui.

—C'est ce qui me désole.

—Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de l'œil, il est toujours seul... Je vous l'ai déjà dit, vous devriez lui recommander de ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler aux autres; il finira par être leur bête noire... les préaux sont surveillés, mais un mauvais coup est bientôt fait.

—Ah! mon Dieu! monsieur... est-ce qu'il y a davantage de danger pour lui? s'écria Rigolette.

—Pas précisément; mais ces bandits-là voient qu'il n'est pas des leurs, et ils le haïssent parce qu'il a l'air honnête et fier.

—Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites là, monsieur, de tâcher de parler aux moins méchants; mais c'est plus fort que lui, il ne peut surmonter sa répugnance.

—Il a tort... il a tort... une rixe est bien vite engagée.

—Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le séparer d'avec les autres?

—Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises intentions à son égard, je lui avais conseillé de se mettre à ce que nous appelons la pistole, c'est-à-dire en chambre.

—Eh bien?

—Je n'avais pas pensé à une chose... toute une rangée de cellules est comprise dans les travaux de réparation qu'on fait à la prison, et les autres sont occupées.

—Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s'écria Rigolette, dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?

—Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu'obtiennent les détenus qui peuvent la payer, une chambre à la pistole.

—Hélas!... alors il est perdu, s'il est pris en haine dans la prison...

—Rassurez-vous, on y veillera de près... Mais, je vous le répète, ma chère demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu... il n'y a que le premier pas qui coûte!

—Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un bon et honnête cœur, c'est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des gens pareils.

—De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait, tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant, il ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis... il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui... car voilà deux heures... je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus à l'aise... Je pourrai même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon que vous ne soyez séparés que par une grille au lieu de deux: c'est toujours cela.

—Ah! monsieur, combien vous êtes bon... que je vous remercie!

—Chut! qu'on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux. Asseyez-vous là-bas, au bout du banc; et dès que cet homme et cette femme seront partis, j'irai prévenir M. Germain.

Le gardien rentra à son poste dans l'intérieur du couloir; Rigolette alla tristement se placer à l'extrémité du banc où s'asseyaient les visiteurs.

Pendant que la grisette attend l'arrivée de Germain, nous ferons successivement assister le lecteur à l'entretien des prisonniers qui étaient restés dans le parloir après le départ de Nicolas Martial.

Fin de la septième partie


HUITIÈME PARTIE


I

Pique-Vinaigre

Le détenu qui se trouvait à côté de Barbillon était un homme de quarante-cinq ans environ, grêle, chétif, et d'une physionomie fine, intelligente, joviale et railleuse; il avait une bouche énorme, presque entièrement édentée; dès qu'il parlait, il la contournait de droite à gauche, selon l'habitude assez générale des gens accoutumés à s'adresser à la populace des carrefours; son nez était camard; sa tête démesurément grosse, presque complètement chauve; il portait un vieux gilet de tricot gris, un pantalon d'une couleur inappréciable, lacéré, rapiécé en mille endroits: ses pieds nus, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux linges, étaient chaussés de sabots.

Cet homme, nommé Fortuné Gobert, dit Pique-Vinaigre, ancien joueur de gobelets, réclusionnaire libéré d'une condamnation pour crime d'émission de fausse monnaie, était prévenu de rupture de ban et de vol commis la nuit avec effraction et escalade.

Écroué depuis très-peu de jours à la Force, déjà Pique-Vinaigre remplissait, à la satisfaction générale de ses compagnons de prison, le métier de conteur.

Aujourd'hui les conteurs sont très-rares; mais autrefois chaque chambrée avait généralement, moyennant une légère contribution individuelle, son conteur d'office, qui par ses improvisations faisait paraître moins longues les interminables soirées d'hiver, les détenus se couchant à la tombée du jour.

S'il est assez curieux de signaler ce besoin de fictions, de récits émouvants, qui se retrouve chez ces misérables, il est une chose bien plus considérable aux yeux des penseurs: ces gens corrompus jusqu'à la moelle, ces voleurs, ces meurtriers, préfèrent surtout les histoires où sont exprimés des sentiments généreux, héroïques, les récits où la faiblesse et la bonté sont vengées d'une oppression farouche.

Il en est de même des filles perdues; elles affectionnent singulièrement la lecture des romans naïfs, touchants et élégiaques, et répugnent presque toujours aux lectures obscènes.

L'instinct naturel du bien, joint au besoin d'échapper par la pensée à tout ce qui leur rappelle la dégradation où elles vivent, ne cause-t-il pas chez ces malheureuses les sympathies et les répulsions intellectuelles dont nous venons de parler?

Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de récits héroïques où la faiblesse, après mille traverses, finit par triompher de son persécuteur. Pique-Vinaigre possédait en outre un grand fonds d'ironie qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties étant souvent sardoniques ou plaisantes.

Il venait d'entrer au parloir.

En face de lui, de l'autre côté de la grille, on voyait une femme de trente-cinq ans environ, d'une figure pâle, douce et intéressante, pauvrement, mais proprement vêtue; elle pleurait amèrement et tenait son mouchoir sur ses yeux.

Pique-Vinaigre la regardait avec un mélange d'impatience et d'affection.

—Voyons donc, Jeanne, lui dit-il, ne fais pas l'enfant; voilà seize ans que nous ne nous sommes vus: si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes yeux, ça n'est pas le moyen de nous reconnaître.

—Mon frère, mon pauvre Fortuné... j'étouffe... je ne peux pas parler...

—Es-tu drôle, va! Mais qu'est-ce que tu as?

Sa sœur, car cette femme était sa sœur, contint ses sanglots, essuya ses larmes et, le regardant avec stupeur, reprit:

—Ce que j'ai? Comment, je te retrouve en prison, toi qui y es déjà resté quinze ans...

—C'est vrai; il y a aujourd'hui six mois que je suis sorti de la centrale de Melun... sans t'aller voir à Paris, parce que la capitale m'était défendue...

—Déjà repris! Qu'est-ce que tu as donc encore fait, mon Dieu? Pourquoi as-tu quitté Beaugency, où on t'avait envoyé en surveillance?

—Pourquoi! Faudrait me demander pourquoi j'y suis allé.

—Tu as raison.

—D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux, figure-toi que je t'ai embrassée, serrée dans mes bras, comme ça se doit quand on revoit sa sœur après une éternité. Maintenant, causons... Un détenu de Melun, qu'on appelait le Gros-Boiteux, m'avait dit qu'il y avait à Beaugency un ancien forçat de sa connaissance qui employait des libérés à une fabrique de blanc de céruse. Sais-tu ce que c'est que fabriquer le blanc de céruse?

—Non, mon frère.

—C'est un bien joli métier; ceux qui le font, au bout d'un mois ou deux, attrapent la colique de plomb. Sur trois coliques, il y en a un qui crève. Par exemple, faut être juste, les deux autres crèvent aussi, mais à leur aise, ils prennent leur temps, se gobergent et durent environ un an, dix-huit mois au plus. Après ça, le métier n'est pas si mal payé qu'un autre; et il y a des gens nés coiffés qui y résistent deux ou trois ans. Mais ceux-là sont les anciens, les centenaires des blanc-de-cérusiens. On en meurt, c'est vrai, mais il n'est pas fatigant.

—Et pourquoi as-tu choisi un état si dangereux qu'on en meurt, mon pauvre Fortuné?

—Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Quand je suis entré à Melun pour cette affaire de fausse monnaie, j'étais joueur de gobelets. Comme à la prison il n'y avait pas d'atelier pour mon état, et que je ne suis pas plus fort qu'une puce, on m'a mis à la fabrication des jouets d'enfants. C'était un fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de faire confectionner par les détenus ses pantins, ses trompettes de bois et ses sabres idem. Aussi c'est le cas de dire: sabre de bois! en ai-je affilé, percé et taillé pendant quinze ans, de ces jouets! Je suis sûr que j'en ai défrayé les moutards de tout un quartier de Paris... c'était surtout aux trompettes que je mordais. Et les crécelles, donc! Avec deux de ces instruments-là on aurait fait grincer les dents à tout un bataillon, je m'en vante. Mon temps de prison fini, me voilà surtout passé maître en fait de trompettes à deux sous. On me donne à choisir, pour lieu de ma résidence entre trois ou quatre bourgs, à quarante lieues de Paris; j'avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets d'enfants... or, en admettant que, depuis les vieillards jusqu'aux marmots, tous les habitants du bourg auraient eu la passion de faire turlututu dans mes trompettes, j'aurais eu encore bien de la peine à faire mes frais; mais je ne pouvais insinuer à toute une bourgade de trompeter du matin au soir. On m'aurait pris pour un intrigant.

—Mon Dieu, tu ris toujours.

—Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement, voyant qu'à quarante lieues de Paris mon métier d'escamoteur ne me serait pas plus de ressource que mes trompettes, j'ai demandé la surveillance à Beaugency, voulant m'engager dans les blanc-de-cérusiens. C'est une pâtisserie qui vous donne les indigestions de miserere; mais jusqu'à ce qu'on en crève, on en vit, c'est toujours ça de gagné, et j'aimais autant cet état-là que celui de voleur; pour voler je ne suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis la chose dont je te parlerai tout à l'heure.

—Tu aurais été brave et fort, que par idée tu n'aurais pas volé davantage.

—Ah! tu crois cela, toi?

—Oui, au fond tu n'es pas méchant; car dans cette malheureuse affaire de fausse monnaie tu as été entraîné malgré toi, presque forcé, tu le sais bien.

—Oui, ma fille; mais vois-tu, quinze ans dans une maison, ça vous culotte un homme comme mon brûle-gueule que voilà, quand même il serait entré à la geôle blanc comme une pipe neuve. En sortant de Melun, je me sentais donc trop poltron pour voler.

—Et tu avais le courage de prendre un métier mortel! Tiens, Fortuné, je te dis que tu veux te faire plus mauvais que tu ne l'es.

—Attends donc, tout gringalet que j'étais, j'avais dans l'idée, que le diable m'emporte si je sais pourquoi! que je ferais la nique à la colique de plomb, que la maladie aurait trop peu à ronger sur moi et qu'elle irait ailleurs; enfin que je deviendrais un des vieux blanc-de-cérusiens. En sortant de prison je commence par fricasser ma masse, bien entendu, augmentée de ce que j'avais gagné en contant des histoires le soir à la chambrée.

—Comme tu nous en contais autrefois, mon frère. Ça amusait tant notre pauvre mère, t'en souviens-tu?

—Pardieu! bonne femme! Et elle ne s'est jamais doutée, avant de mourir, que j'étais à Melun?

—Jamais, jusqu'à son dernier moment elle a cru que tu étais passé aux îles.

—Que veux-tu, ma fille, mes bêtises, c'est la faute de mon père, qui m'avait dressé pour être paillasse, pour l'assister dans ses tours de gobelet, manger de l'étoupe et cracher du feu; ce qui faisait que je n'avais pas le temps de frayer avec des fils de pairs de France, et j'ai fait de mauvaises connaissances. Mais, pour revenir à Beaugency, une fois sorti de Melun, je fricasse ma masse comme de juste. Après quinze ans de cage, il faut bien prendre un peu l'air et égayer son existence; d'autant plus que, sans être trop gourmand, le blanc de céruse pouvait me donner une dernière indigestion; alors à quoi m'aurait servi mon argent de prison, je te le demande? Finalement j'arrive à Beaugency à peu près sans le sou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de fabrique. Serviteur! pas plus de fabrique de blanc de céruse que dessus la main; il y était mort onze personnes dans l'année; l'ancien forçat avait fermé boutique. Me voilà au milieu de ce bourg, toujours avec mon talent pour les trompettes de bois pour tout potage, et ma cartouche de libéré pour toute recommandation. Je demande à m'employer selon ma force, et comme je n'avais pas de force, tu comprends comme on me reçoit: voleur par-ci, gueux par-là, échappé de prison! Enfin, dès que je paraissais quelque part, chacun mettait ses mains sur ses poches; je ne pouvais donc pas m'empêcher de crever de faim dans un trou pareil, que je ne devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant ça, je romps mon ban pour venir à Paris utiliser mes talents. Comme je n'avais pas de quoi venir en carrosse à quatre chevaux, je suis venu en gueusant et en mendiant tout le long de la route, évitant les gendarmes comme un chien les coups de bâton; j'avais eu du bonheur, j'étais arrivé sans encombre jusqu'auprès d'Auteuil. J'étais harassé, j'avais une faim d'enfer, j'étais vêtu comme tu vois, sans luxe.

Et Pique-Vinaigre jeta un coup d'œil goguenard sur ses haillons.

—Je ne portais pas un sou sur moi, je pouvais être arrêté comme vagabond. Ma foi, une occasion s'est présentée, le diable m'a tenté, et malgré ma poltronnerie...

—Assez, mon frère, assez, dit sa sœur craignant que le gardien, quoique à ce moment assez éloigné de Pique-Vinaigre, n'entendît ce dangereux aveu.

—Tu as peur qu'on écoute? reprit-il; sois tranquille, je ne m'en cache pas, j'ai été pris sur le fait, il n'y avait pas moyen de nier; j'ai tout avoué, je sais ce qui m'attend; mon compte est bon.

—Mon Dieu! Mon Dieu! reprit la pauvre femme en pleurant, avec quel sang-froid tu parles de cela!