IV
François Germain
Les traits de Germain manquaient de régularité, mais on ne pouvait voir une figure plus intéressante; sa tournure était distinguée, sa taille svelte; ses vêtements simples, mais propres (un pantalon gris et une redingote noire boutonnée jusqu'au cou), ne se ressentaient en rien de l'incurie sordide où s'abandonnent généralement les prisonniers; ses mains blanches et nettes témoignaient d'un soin pour sa personne qui avait encore augmenté l'aversion des autres détenus à son égard; car la perversité morale se joint presque toujours à la saleté physique.
Ses cheveux châtains, naturellement bouclés, qu'il portait longs et séparés sur le côté du front, selon la mode du temps, encadraient sa figure pâle et abattue; ses yeux, d'un beau bleu, annonçaient la franchise et la bonté; son sourire, à la fois doux et triste, exprimait la bienveillance et une mélancolie habituelle; car, quoique bien jeune, ce malheureux avait été déjà cruellement éprouvé.
En un mot, rien de plus touchant que cette physionomie souffrante, affectueuse, résignée, comme aussi rien de plus honnête, de plus loyal que le cœur de ce jeune homme.
La cause même de son arrestation (en la dépouillant des aggravations calomnieuses dues à la haine de Jacques Ferrand) prouvait la bonté de Germain et n'accusait qu'un moment d'entraînement et d'imprudence coupable sans doute, mais pardonnable, si l'on songe que le fils de Mme Georges pouvait remplacer le lendemain matin la somme momentanément prise dans la caisse du notaire pour sauver Morel le lapidaire.
Germain rougit légèrement, lorsque à travers le grillage du parloir il aperçut le frais et charmant visage de Rigolette.
Celle-ci, selon sa coutume, voulait paraître joyeuse, pour encourager et égayer un peu son protégé; mais la pauvre enfant dissimulait mal le chagrin et l'émotion qu'elle ressentait toujours dès son entrée dans la prison.
Assise sur un banc, de l'autre côté de la grille, elle tenait sur ses genoux son cabas de paille.
Le vieux gardien, au lieu de rester dans le couloir, alla s'établir auprès d'un poêle à l'extrémité de la salle; au bout de quelques moments il s'endormit.
Germain et Rigolette purent donc causer en liberté.
—Voyons, monsieur Germain, dit la grisette en approchant le plus possible son gentil visage de la grille pour mieux examiner les traits de son ami, voyons si je serai contente de votre figure... Est-elle moins triste?... Hum!... hum!... comme cela... Prenez garde... je me fâcherai...
—Que vous êtes bonne!... Venir encore aujourd'hui!
—Encore! mais c'est un reproche, cela...
—Ne devrais-je pas, en effet, vous reprocher de tant faire pour moi, pour moi qui ne peux rien... que vous dire merci?
—Erreur, monsieur; car je suis aussi heureuse que vous des visites que je vous fais. Ce serait donc à moi de vous dire merci à mon tour... Ah! ah! c'est là où je vous prends, monsieur l'injuste... Aussi, j'aurais bien envie de vous punir de vos vilaines idées en ne vous donnant pas ce que je vous apporte.
—Encore une attention... Comme vous me gâtez!... Oh! merci!... Pardon si je répète si souvent ce mot qui vous fâche... mais vous ne me laissez que cela à dire.
—D'abord, vous ne savez pas ce que je vous apporte...
—Qu'est-ce que cela me fait?...
—Eh bien! vous êtes gentil...
—Quoi que ce soit, cela ne vient-il pas de vous? Votre bonté touchante ne me remplit-elle pas de reconnaissance... et d'...
Germain n'acheva pas et baissa les yeux.
—Et de quoi?... reprit Rigolette en rougissant.
—Et de... de dévouement, balbutia Germain.
—Pourquoi pas de respect tout de suite, comme à la fin d'une lettre? dit Rigolette avec impatience. Vous me trompez, ce n'est pas cela que vous vouliez dire... Vous vous êtes arrêté brusquement...
—Je vous assure...
—Vous m'assurez... vous m'assurez... je vous vois bien rougir à travers la grille... Est-ce que je ne suis pas votre petite amie, votre bonne camarade? Pourquoi me cacher quelque chose?... Soyez donc franc avec moi, dites-moi tout, ajouta timidement la grisette: car elle n'attendait qu'un aveu de Germain pour lui dire naïvement, loyalement qu'elle l'aimait.
Honnête et généreux amour, que le malheur de Germain avait fait naître.
—Je vous assure, reprit le prisonnier avec un soupir, que je n'ai voulu rien dire de plus... que je ne vous cache rien!
—Fi! le menteur! s'écria Rigolette en frappant du pied. Eh bien! vous voyez cette grande cravate de laine blanche que je vous apportais—elle la tira de son cabas, pour vous punir d'être si dissimulé, vous ne l'aurez pas... Je l'avais tricotée pour vous... je m'étais dit: «Il doit faire si froid, si humide dans ces grandes cours de la prison, qu'au moins il sera bien chaudement garanti avec cela... Il est si frileux!»
—Comment, vous...?
—Oui, monsieur, vous êtes frileux..., dit Rigolette en l'interrompant, je me le rappelle bien, peut-être! ce qui ne vous empêchait pas de vouloir toujours, par délicatesse, m'empêcher de mettre du bois dans mon poêle, quand vous passiez la soirée avec moi... Oh! j'ai bonne mémoire!
—Et moi aussi... que trop bonne!... dit Germain d'une voix émue.
Et il passa sa main sur ses yeux.
—Allons! vous voilà encore à vous attrister, quoique je vous le défende.
—Comment voulez-vous que je ne sois pas touché aux larmes, quand je songe à tout ce que vous avez fait pour moi depuis mon séjour en prison?... Et cette nouvelle attention n'est-elle pas charmante? Ne sais-je pas enfin que vous prenez sur vos nuits pour avoir le temps de venir me voir? À cause de moi, vous vous imposez un travail exagéré.
—C'est ça! plaignez-moi bien vite de faire tous les deux ou trois jours une jolie promenade pour venir visiter mes amis, moi qui adore marcher... C'est si amusant de regarder les boutiques tout le long du chemin!
—Et aujourd'hui, sortir par ce vent, par cette pluie!
—Raison de plus, vous n'avez pas idée des drôles de figures qu'on rencontre! Les uns retiennent leur chapeau à deux mains pour que l'ouragan ne l'emporte pas; les autres, pendant que leur parapluie fait la tulipe, font des grimaces incroyables en fermant les yeux pendant que la pluie leur fouette le visage... Tenez, ce matin, pendant toute ma route, c'était une vraie comédie... Je me promettais de vous faire rire en vous la racontant... Mais vous ne voulez pas seulement vous dérider un peu...
—Ce n'est pas ma faute... pardonnez-moi; mais les bonnes impressions que je vous dois tournent en attendrissement profond... Vous le savez, je n'ai pas le bonheur gai... c'est plus fort que moi...
Rigolette ne voulut pas laisser pénétrer que, malgré son gentil babil, elle était bien près de partager l'émotion de Germain; elle se hâta de changer de conversation et reprit:
—Vous dites toujours que c'est plus fort que vous; mais il y a encore bien des choses plus fortes que vous... que vous ne faites pas, quoique je vous en aie prié, supplié, ajouta Rigolette.
—De quoi voulez-vous parler?
—De votre opiniâtreté à vous isoler toujours des autres prisonniers... à ne jamais leur parler... Leur gardien vient encore de me dire que, dans votre intérêt, vous devriez prendre cela sur vous... Je suis sûre que vous n'en faites rien... Vous vous taisez?... Vous voyez bien, c'est toujours la même chose!... Vous ne serez content que lorsque ces affreux hommes vous auront fait du mal!...
—C'est que vous ne savez pas l'horreur qu'ils m'inspirent... vous ne savez pas toutes les raisons personnelles que j'ai de fuir et d'exécrer eux et leurs pareils!
—Hélas! si, je crois les savoir, ces raisons... j'ai lu ces papiers que vous aviez écrits pour moi, et que j'ai été chercher chez vous après votre emprisonnement... Là j'ai appris les dangers que vous aviez courus à votre arrivée à Paris, parce que vous vous êtes refusé à vous associer, en province, aux crimes du scélérat qui vous avait élevé... C'est même à la suite du dernier guet-apens qu'il vous a tendu que, pour le dérouter, vous avez quitté la rue du Temple... ne disant qu'à moi où vous alliez demeurer... Dans ces papiers-là... j'ai aussi lu autre chose, ajouta Rigolette en rougissant de nouveau et en baissant les yeux; j'ai lu des choses... que...
—Oh! que vous auriez toujours ignorées, je vous le jure, s'écria vivement Germain, sans le malheur qui me frappe... Mais, je vous en supplie, soyez tout à fait généreuse: pardonnez-moi ces folies, oubliez-les; autrefois seulement il m'était permis de me complaire dans ces rêves, quoique bien insensés.
Rigolette venait une seconde fois de tâcher d'amener un aveu sur les lèvres de Germain, en faisant allusion aux pensées remplies de tendresse, de passion, que celui-ci avait écrites jadis et dédiées au souvenir de la grisette; car, nous l'avons dit, il avait toujours ressenti pour elle un vif et sincère amour; mais, pour jouir de l'intimité cordiale de sa gentille voisine, il avait caché cet amour sous les dehors de l'amitié.
Rendu par le malheur encore plus défiant et plus timide, il ne pouvait s'imaginer que Rigolette l'aimât d'amour, lui prisonnier, lui flétri d'une accusation terrible, tandis qu'avant les malheurs qui le frappaient elle ne lui témoignait qu'un attachement tout fraternel.
La grisette, se voyant si peu comprise, étouffa un soupir, attendant, espérant une occasion meilleure de dévoiler à Germain le fond de son cœur.
Elle reprit donc avec embarras:
—Mon Dieu! je comprends bien que la société de ces vilaines gens vous fasse horreur, mais ce n'est pas une raison pourtant pour braver des dangers inutiles.
—Je vous assure qu'afin de suivre vos recommandations, j'ai plusieurs fois tâché d'adresser la parole à ceux d'entre eux qui me semblaient moins criminels; mais si vous saviez quel langage! quels hommes!
—Hélas! c'est vrai; cela doit être terrible...
—Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-vous, c'est de m'apercevoir que je m'habitue peu à peu aux affreux entretiens que, malgré moi, j'entends toute la journée; oui, maintenant j'écoute avec une morne apathie des horreurs qui, pendant les premiers jours, me soulevaient d'indignation; aussi, tenez, je commence à douter de moi, s'écria-t-il avec amertume.
—Oh! monsieur Germain, que dites-vous!
—À force de vivre dans ces horribles lieux, notre esprit finit par s'habituer aux pensées criminelles, comme notre oreille s'habitue aux paroles grossières qui retentissent continuellement autour de nous. Mon Dieu! Mon Dieu! Je comprends maintenant que l'on puisse entrer ici innocent, quoique accusé, et que l'on en sorte perverti...
—Oui, mais pas vous, pas vous!
—Si, moi, et d'autres valant mille fois mieux que moi. Hélas! ceux qui, avant le jugement, nous condamnent à cette odieuse fréquentation, ignorent donc ce qu'elle a de douloureux et de funeste!... Ils ignorent donc qu'à la longue l'air que l'on respire ici devient contagieux... mortel à l'honneur...
—Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me faites trop de chagrin.
—Vous me demandez la cause de ma tristesse croissante, la voilà... Je ne voulais pas vous la dire... mais je n'ai qu'un moyen de reconnaître votre pitié pour moi.
—Ma pitié... ma pitié...
—Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien! je vous l'avoue avec effroi... je ne me reconnais plus... j'ai beau mépriser, fuir ces misérables; leur présence, leur contact agit sur moi... malgré moi... On dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l'atmosphère où ils vivent... Il me semble que je sens la corruption me gagner par tous les pores... Si l'on m'absolvait de la faute que j'ai commise, la vue, les relations des honnêtes gens me rempliraient de confusion et de honte. Je n'en suis pas encore à me plaire au milieu de mes compagnons; mais j'en suis venu à redouter le jour où je me retrouverai au milieu de personnes honorables... Et cela, parce que j'ai la conscience de ma faiblesse.
—De votre faiblesse?
—De ma lâcheté...
—De votre lâcheté?... Mais quelles idées injustes avez-vous donc de vous-même, mon Dieu?
—Et n'est-ce pas être lâche et coupable que de composer avec ses devoirs, avec la probité? Et cela je l'ai fait.
—Vous! Vous!
—Moi. En entrant ici... je ne m'abusais pas sur la grandeur de ma faute... tout excusable qu'elle était peut-être. Eh bien! maintenant elle me paraît moindre; à force d'entendre ces voleurs et ces meurtriers parler de leurs crimes avec des railleries cyniques ou un orgueil féroce, je me surprends quelquefois à envier leur audacieuse indifférence et à me railler amèrement des remords dont je suis tourmenté pour un délit si insignifiant... comparé à leurs forfaits...
—Mais vous avez raison! Votre action, loin d'être blâmable, est généreuse; vous étiez sûr de pouvoir le lendemain matin rendre l'argent que vous preniez seulement pour quelques heures, afin de sauver une famille entière de la ruine, de la mort peut-être.
—Il n'importe; aux yeux de la loi, aux yeux des honnêtes gens, c'est un vol. Sans doute il est moins mal de voler dans un tel but que dans tel autre; mais, voyez-vous, cela, c'est un symptôme funeste que d'être obligé, pour s'excuser à ses propres yeux, de regarder au-dessous de soi... Je ne puis plus m'égaler aux gens sans tache... Me voici déjà forcé de me comparer aux gens dégradés avec lesquels je vis... Aussi à la longue... je m'en aperçois bien, la conscience s'engourdit, s'endurcit... Demain, je commettrais un vol, non pas avec la certitude de pouvoir restituer la somme que j'aurais dérobée dans un but louable, mais je volerais par cupidité, que je me croirais sans doute innocent, en me comparant à celui qui tue pour voler... Et pourtant, à cette heure, il y a autant de distance entre moi et un assassin, qu'il y en a entre moi et un homme irréprochable... Ainsi, parce qu'il est des êtres mille fois plus dégradés que moi, ma dégradation va s'amoindrir à mes yeux! Au lieu de pouvoir dire comme autrefois: «Je suis aussi honnête que le plus honnête homme», je me consolerai en disant: «Je suis le moins dégradé des misérables parmi lesquels je suis destiné à vivre toujours!»
—Toujours! Mais une fois sorti d'ici?
—Eh! j'aurai beau être acquitté, ces gens-là me connaissent; à leur sortie de prison, s'ils me rencontrent, ils me parleront comme à leur ancien compagnon de geôle. Si l'on ignore la juste accusation qui m'a conduit aux assises, ces misérables me menaceront de la divulguer. Vous le voyez donc bien, des liens maudits et maintenant indissolubles m'attachent à eux... tandis que, enfermé seul dans la cellule jusqu'au jour de mon jugement, inconnu d'eux comme ils eussent été inconnus de moi, je n'aurais pas été assailli de ces craintes qui peuvent paralyser les meilleures résolutions... Et puis, seul à seul avec la pensée de ma faute, elle eût grandi au lieu de diminuer à mes yeux; plus elle m'aurait paru grave, plus l'expiation que je me serais imposée dans l'avenir eût été grave. Aussi, plus j'aurais eu à me faire pardonner, plus dans ma pauvre sphère j'aurais tâché de faire le bien... Car il faut cent bonnes actions pour en expier une mauvaise... Mais songerais-je jamais à expier ce qui à cette heure me cause à peine un remords?... Tenez... je le sens, j'obéis à une irrésistible influence, contre laquelle j'ai longtemps lutté de toutes mes forces; on m'avait élevé pour le mal, je cède à mon destin; après tout, isolé, sans famille... qu'importe que ma destinée s'accomplisse honnête ou criminelle... Et pourtant... mes intentions étaient bonnes et pures... Par cela même qu'on avait voulu faire de moi un infâme, j'éprouvais une satisfaction profonde à me dire: «Je n'ai jamais failli à l'honneur, et cela m'a été peut-être plus difficile qu'à tout autre...» Et aujourd'hui... Ah! cela est affreux... affreux..., s'écria le prisonnier avec une explosion de sanglots si déchirants que Rigolette, profondément émue, ne put retenir ses larmes.
C'est qu'aussi l'expression de la physionomie de Germain était navrante; c'est qu'on ne pouvait s'empêcher de sympathiser à ce désespoir d'un homme de cœur qui se débattait contre les atteintes d'une contagion fatale dont sa délicatesse exagérait encore le danger si menaçant.
Oui, le danger menaçant.
Nous n'oublierons jamais ces paroles d'un homme d'une rare intelligence, auxquelles une expérience de vingt années passées dans l'administration des prisons donnait tant de poids:
«En admettant qu'injustement accusé l'on entre complètement pur dans une prison, on en sortira toujours moins honnête qu'on n'y est entré; ce qu'on pourrait appeler la première fleur de l'honorabilité disparaît à jamais au seul contact de cet air corrosif...»
Disons pourtant que Germain, grâce à sa probité saine et robuste, avait longtemps et victorieusement lutté et qu'il pressentait plutôt les approches de la maladie qu'il ne l'éprouvait réellement.
Ses craintes de voir sa faute s'amoindrir à ses propres yeux prouvaient qu'à cette heure encore il en sentait toute la gravité; mais le trouble, mais l'appréhension, mais les doutes qui agitaient cruellement cette âme honnête et généreuse n'en étaient pas moins des symptômes alarmants.
Guidée par la droiture de son esprit, par sa sagacité de femme et par l'instinct de son amour, Rigolette devina ce que nous venons de dire.
Quoique bien convaincue que son ami n'avait encore rien perdu de sa délicate probité elle craignait que, malgré l'excellence de son naturel, Germain ne fût un jour indifférent à ce qui le tourmentait alors si cruellement.
V
Rigolette
...Si assuré que soit le bonheur dont on jouit,
on serait quelquefois tenté de désirer des
malheurs impossibles, pour compléter avec
reconnaissance et vénération la noble grandeur
de certains dévouements...
WOLFGANG, L'Esprit-Saint, livre II.
Rigolette, essuyant ses larmes et s'adressant à Germain, dont le front était appuyé sur la grille, lui dit avec un accent touchant, sérieux, presque solennel, qu'il ne lui connaissait pas encore:
—Écoutez-moi, Germain, je m'exprimerai peut-être mal, je ne parle pas aussi bien que vous; mais ce que je vous dirai sera juste et sincère. D'abord vous avez tort de vous plaindre d'être isolé, abandonné...
—Oh! ne pensez pas que j'oublie jamais ce que votre pitié pour moi vous inspire!...
—Tout à l'heure je ne vous ai pas interrompu quand vous avez parlé de pitié... mais puisque vous répétez ce mot... je dois vous dire que ce n'est pas du tout de la pitié que je ressens pour vous... Je vais vous expliquer cela de mon mieux.
«Quand nous étions voisins, je vous aimais comme un bon frère, comme un bon camarade, vous me rendiez de petits services, je vous en rendais d'autres; vous me faisiez partager vos amusements du dimanche, je tâchais d'être bien gaie, bien gentille pour vous en remercier... nous étions quittes.
—Quittes! Oh! non... je...
—Laissez-moi parler à mon tour... Quand vous avez été forcé de quitter la maison que nous habitions... votre départ m'a fait plus de peine que celui de mes autres voisins.
—Il serait vrai!...
—Oui, parce qu'eux autres étaient des sans-soucis à qui, certainement, je vais manquer bien moins qu'à vous; et puis ils ne s'étaient résignés à devenir mes camarades qu'après s'être fait cent fois répéter par moi qu'ils ne seraient jamais autre chose... Tandis que vous... vous avez tout de suite deviné ce que nous devions être l'un pour l'autre.
«Malgré ça, vous passiez auprès de moi tout le temps dont vous pouviez disposer... vous m'avez appris à écrire... vous m'avez donné de bons conseils, un peu sérieux, parce qu'ils étaient bons, enfin vous avez été le plus dévoué de mes voisins... et le seul qui ne m'ayez rien demandé... pour la peine... Ce n'est pas tout, en quittant la maison, vous m'avez donné une grande preuve de confiance... vous voir confier un secret si important à une petite fille comme moi, dame, ça m'a rendue fière... Aussi, quand je me suis séparée de vous, votre souvenir m'était toujours bien plus présent que celui de mes autres voisins... Ce que je vous dis là est vrai... vous le savez, je ne mens jamais...
—Il serait possible!... Vous auriez fait cette différence entre moi... et les autres?...
—Certainement, je l'ai faite, sinon j'aurais eu un mauvais cœur... Oui, je me disais: «Il n'y a rien de meilleur que M. Germain; seulement il est un peu sérieux... mais c'est égal, si j'avais une amie qui voulût se marier pour être bien, bien heureuse, certainement je lui conseillerais d'épouser M. Germain, car il serait le paradis d'une bonne petite ménagère.»
—Vous pensiez à moi!... pour une autre..., ne put s'empêcher de dire tristement Germain.
—C'est vrai; j'aurais été ravie de vous voir faire un heureux mariage, puisque je vous aimais comme un bon camarade. Vous voyez, je suis franche, je vous dis tout.
—Et je vous en remercie du fond de l'âme; c'est une consolation pour moi d'apprendre que parmi vos amis j'étais celui que vous préfériez.
—Voilà où en étaient les choses lorsque vos malheurs sont arrivés... C'est alors que j'ai reçu cette pauvre et bonne lettre où vous m'instruisiez de ce que vous appelez une faute... faute que je trouve, moi qui ne suis pas savante, une belle et bonne action; c'est alors que vous m'avez demandé d'aller chez vous chercher ces papiers qui m'ont appris que vous m'aviez toujours aimée d'amour sans oser me le dire. Ces papiers où j'ai lu—et Rigolette ne put retenir ses larmes—que, songeant à mon avenir, qu'une maladie ou le manque d'ouvrage pouvaient rendre si pénible, vous me laissiez, si vous mouriez de mort violente, comme vous pouviez le craindre... vous me laissiez le peu que vous aviez acquis à force de travail et d'économie...
—Oui, car si de mon vivant vous vous étiez trouvée sans travail ou malade... c'est à moi, plutôt qu'à tout autre, que vous vous seriez adressée, n'est-ce pas? J'y comptais bien, dites! dites!... Je ne me suis pas trompé, n'est-ce pas?
—Mais c'est tout simple, à qui auriez-vous voulu que je m'adresse?
—Oh! tenez, voilà de ces paroles qui font du bien, qui consolent de bien des chagrins!
—Moi, je ne peux pas vous exprimer ce que j'ai éprouvé en lisant... quel triste mot! ce testament dont chaque ligne contenait un souvenir pour moi ou une pensée pour mon avenir; et pourtant je ne devais connaître ces preuves de votre attachement que lorsque vous n'existeriez plus... Dame, que voulez-vous! après une conduite si généreuse, on s'étonne que l'amour vienne tout d'un coup!... C'est pourtant bien naturel... n'est-ce pas, monsieur Germain?
La jeune fille dit ces derniers mots avec une naïveté si touchante et si franche, en attachant ses grands yeux noirs sur ceux de Germain, que celui-ci ne comprit pas tout d'abord, tant il était loin de se croire aimé d'amour par Rigolette.
Pourtant ces paroles étaient si précises que leur écho retentit au fond de l'âme du prisonnier; il rougit, pâlit tour à tour, et s'écria:
—Que dites-vous! Je crains... Oh! mon Dieu... je me trompe peut-être... je...
—Je dis que du moment où je vous ai vu si bon pour moi, et où je vous ai vu si malheureux, je vous ai aimé autrement qu'un camarade, et que si maintenant une de mes amies voulait se marier, dit Rigolette en souriant et rougissant, ce n'est plus vous que je lui conseillerais d'épouser, monsieur Germain.
—Vous m'aimez! Vous m'aimez!
—Il faut bien que je vous le dise de moi-même, puisque vous ne me le demandez pas.
—Il serait possible!
—Ce n'est pourtant pas faute de vous avoir par deux fois mis sur la voie, pour vous le faire comprendre. Mais bon! monsieur ne veut pas entendre à demi-mot, il me force à lui avouer ces choses-là. C'est mal peut-être, mais comme il n'y a que vous qui puissiez me gronder de mon effronterie, j'ai moins peur; et puis, ajouta Rigolette d'un ton plus sérieux et avec une tendre émotion, tout à l'heure vous m'avez paru si accablé, si désespéré, que je n'y ai pas tenu; j'ai eu l'amour-propre de croire que cet aveu, fait franchement et du fond du cœur, vous empêcherait d'être malheureux à l'avenir. Je me suis dit: «Jusqu'à présent, je n'ai pas eu de chance dans mes efforts pour le distraire ou pour le consoler; mes friandises lui étaient l'appétit, ma gaieté le faisait pleurer; cette fois du moins...» Ah! mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Rigolette en voyant Germain cacher sa figure dans ses mains. Là! voyez si ce n'est pas cruel! s'écria-t-elle, quoi que je fasse, quoi que je dise... vous restez aussi malheureux; c'est être par trop méchant et par trop égoïste aussi!... On dirait qu'il n'y a que vous qui souffriez de vos chagrins!...
—Hélas! quel malheur est le mien!!! s'écria Germain avec désespoir. Vous m'aimez, lorsque je ne suis plus digne de vous!
—Plus digne de moi? Mais ça n'a pas de bon sens, ce que vous dites là! C'est comme si je disais qu'autrefois je n'étais pas digne de votre amitié, parce que j'avais été en prison... car, après tout, moi aussi j'ai été prisonnière, en suis-je moins honnête fille?
—Mais vous êtes allée en prison parce que vous étiez une pauvre enfant abandonnée, tandis que moi! mon Dieu, quelle différence!
—Enfin, quant à la prison, nous n'avons rien à nous reprocher, toujours!... C'est plutôt moi qui suis une ambitieuse... car, dans mon état, je ne devrais penser qu'à me marier avec un ouvrier. Je suis un enfant trouvé... je ne possède rien que ma petite chambre et mon bon courage... pourtant je viens hardiment vous proposer de me prendre pour femme!
—Hélas! autrefois ce sort eût été le rêve, le bonheur de ma vie! Mais à cette heure, moi, sous le coup d'une accusation infamante, j'abuserais de votre admirable générosité, de votre pitié qui vous égare peut-être! Non, non.
—Mais, mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Rigolette avec une impatience douloureuse, je vous dis que ce n'est pas de la pitié que j'ai pour vous! c'est de l'amour. Je ne songe qu'à vous! Je ne dors plus, je ne mange plus; votre triste et doux visage me suit partout. Est-ce de la pitié, cela? Maintenant, quand vous me parlez, votre voix, votre regard me vont au cœur. Il y a mille choses en vous qui, à cette heure, me plaisent à la folie, et que je n'avais pas remarquées. J'aime votre figure, j'aime vos yeux, j'aime votre tournure, j'aime votre esprit, j'aime votre bon cœur, est-ce encore de la pitié, cela? Pourquoi, après vous avoir aimé en ami, vous aimé-je en amant? je n'en sais rien! Pourquoi étais-je folle et gaie quand je vous aimais en ami, pourquoi suis-je tout absorbée depuis que je vous aime en amant? je n'en sais rien! Pourquoi ai-je attendu si tard pour vous trouver à la fois beau et bon, pour vous aimer à la fois des yeux et du cœur? je n'en sais rien, ou plutôt, si, je le sais, c'est que j'ai découvert combien vous m'aimiez sans me l'avoir jamais dit, combien vous étiez généreux et dévoué. Alors l'amour m'a monté du cœur aux yeux, comme y monte une douce larme quand on est attendri.
—Vraiment, je crois rêver en vous entendant parler ainsi.
—Et moi, donc! je n'aurais jamais cru pouvoir oser vous dire tout cela; mais votre désespoir m'y a forcée! Eh bien! monsieur, maintenant que vous savez que je vous aime comme mon ami! comme mon amant! comme mon mari! direz-vous encore que c'est de la pitié?
Les généreux scrupules de Germain tombèrent un moment devant cet aveu si naïf et si vaillant. Une joie inespérée le ravit à ses douloureuses préoccupations.
—Vous m'aimez! s'écria-t-il. Je vous crois: votre accent, votre regard, tout me le dit! Je ne veux pas me demander comment j'ai mérité un pareil bonheur, je m'y abandonne aveuglément. Ma vie, ma vie entière, ne suffira pas à m'acquitter envers vous! Ah! j'ai bien souffert déjà; mais ce moment efface tout!
—Enfin, vous voilà consolé. Oh! j'étais bien sûre, moi, que j'y parviendrais! s'écria Rigolette avec un élan de joie charmante.
—Et c'est au milieu des horreurs d'une prison, et c'est lorsque tout m'accable, qu'une telle félicité...
Germain ne put achever.
Cette pensée lui rappelait la réalité de sa position; ses scrupules, un moment oubliés, revinrent plus cruels que jamais, et il reprit avec désespoir:
—Mais je suis prisonnier, mais je suis accusé de vol, mais je serai condamné, déshonoré peut-être! et j'accepterais votre valeureux sacrifice, je profiterais de votre généreuse exaltation! Oh non! non! je ne suis pas assez infâme pour cela!
—Que dites-vous?
—Je puis être condamné... à des années de prison.
—Eh bien! répondit Rigolette avec calme et fermeté, on verra que je suis une honnête fille, on ne nous refusera pas de nous marier dans la chapelle de la prison.
—Mais je puis être emprisonné loin de Paris.
—Une fois votre femme, je vous suivrai; je m'établirai dans la ville où vous serez; j'y trouverai de l'ouvrage, et je viendrai vous voir tous les jours!
—Mais je serai flétri aux yeux de tous.
—Vous m'aimez plus que tout, n'est-ce pas?
—Pouvez-vous me le demander?
—Alors que vous importe? Loin d'être flétri à mes yeux, je vous regarderai, moi, comme le martyr de votre bon cœur.
—Mais le monde vous accusera, le monde condamnera, calomniera votre choix...
—Le monde! c'est vous pour moi, et moi pour vous; nous laisserons dire...
—Enfin, en sortant de prison, ma vie sera précaire, misérable; repoussé de partout, peut-être ne trouverai-je pas d'emploi!... Et puis cela est horrible à penser, mais si cette corruption que je redoute allait malgré moi me gagner... quel avenir pour vous!
—Vous ne vous corromprez pas; non, car maintenant vous savez que je vous aime, et cette pensée vous donnera la force de résister aux mauvais exemples... vous songerez qu'alors même que tous vous repousseraient en sortant de prison, votre femme vous accueillera avec amour et reconnaissance, bien certaine que vous serez resté honnête homme... Ce langage vous étonne, n'est-ce pas? il m'étonne moi-même... Je ne sais pas où je vais chercher ce que je vous dis... c'est au fond de mon âme assurément... et cela doit vous convaincre... sinon, si vous dédaigniez une offre qui vous est faite de tout cœur... si vous ne vouliez pas de l'attachement d'une pauvre fille qui ne...
Germain interrompit Rigolette avec une ivresse passionnée.
—Eh bien! j'accepte... j'accepte; oui, je le sens, il est quelquefois lâche de refuser certains sacrifices, c'est reconnaître qu'on en est indigne... J'accepte, noble et courageuse fille.
—Bien vrai? Bien vrai, cette fois?...
—Je vous le jure... et puis, vous m'avez dit d'ailleurs quelque chose qui m'a frappé, qui m'a donné le courage qui me manquait.
—Quel bonheur! Et qu'ai-je dit?
—Que pour vous je devrai désormais rester honnête homme... Oui, dans cette pensée je trouverai la force de résister aux détestables influences qui m'entourent... Je braverai la contagion, et je saurai conserver digne de votre amour ce cœur qui vous appartient!
—Ah! Germain, que je suis heureuse! Si j'ai fait quelque chose pour vous, comme vous me récompensez!!!
—Et puis, voyez-vous, quoique vous excusiez ma faute, je n'oublierai pas sa gravité... Ma tâche à l'avenir sera double: expier le passé et mériter le bonheur que je vous dois... Pour cela, je ferai le bien... car, si pauvre que l'on soit, l'occasion ne manque jamais.
—Hélas! mon Dieu! c'est vrai, on trouve toujours plus malheureux que soi.
—À défaut d'argent...
—On donne des larmes, ce que je faisais pour ces pauvres Morel...
—Et c'est une sainte aumône: la charité de l'âme vaut bien celle qui donne du pain.
—Enfin vous acceptez... vous ne vous dédirez pas?...
—Oh! jamais, jamais, mon amie, ma femme; oui, le courage me revient, il me semble sortir d'un songe, je ne doute plus de moi-même, je m'abusais, heureusement je m'abusais. Mon cœur ne battrait pas comme il bat, s'il avait perdu de sa noble énergie.
—Oh! Germain, que vous êtes beau en parlant ainsi! Combien vous me rassurez, non pour moi, mais pour vous-même! Ainsi, vous me le promettez, n'est-ce pas, maintenant que vous avez mon amour pour vous défendre, vous ne craindrez plus de parler à ces méchants hommes, afin de ne pas exciter leur colère contre vous?
—Rassurez-vous. En me voyant triste et accablé, ils m'accuseraient sans doute d'être en proie à mes remords; et en me voyant fier et joyeux, ils croiront que leur cynisme m'a gagné.
—C'est vrai; ils ne vous soupçonneront plus, et je serai tranquille. Ainsi, pas d'imprudence... maintenant vous m'appartenez... je suis votre petite femme?
À ce moment le gardien fit un mouvement: il s'éveillait.
—Vite! dit tout bas Rigolette avec un sourire plein de grâce et de pudique tendresse. Vite, mon mari, donnez-moi un beau baiser sur le front, à travers la grille... ce seront nos fiançailles.
Et la jeune fille, rougissant, appuya son front sur le treillis de fer.
Germain, profondément ému, effleura de ses lèvres, à travers le grillage, ce front pur et blanc.
Une larme du prisonnier y roula comme une perle humide.
Touchant baptême de cet amour chaste, mélancolique et charmant!
—Oh! oh! déjà trois heures! dit le gardien en se levant, et les visiteurs doivent être partis à deux. Allons, ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à la grisette, c'est dommage, mais il faut partir.
—Oh! merci, merci, monsieur, de nous avoir ainsi laissés causer seuls. J'ai donné bon courage à Germain; il prendra sur lui pour n'avoir plus l'air si chagrin, et il n'aura plus rien à craindre de ses méchants compagnons. N'est-ce pas, mon ami?
—Soyez tranquille, dit Germain en souriant, je serai à l'avenir le plus gai de la prison.
—À la bonne heure, alors ils ne feront plus attention à vous, dit le gardien.
—Voilà une cravate que j'ai apportée à Germain, monsieur, reprit Rigolette; faut-il la déposer au greffe?
—C'est l'usage; mais, après tout, pendant que je suis en dehors du règlement, une petite chose de plus ou de moins... Allons, faites la journée complète, donnez-lui votre cadeau vous-même.
Et le gardien ouvrit la porte du couloir.
—Ce brave homme a raison, la journée sera complète, dit Germain en recevant la cravate des mains de Rigolette qu'il serra tendrement. Adieu, et à bientôt. Maintenant je n'ai plus peur de vous demander de venir me voir le plus tôt possible.
—Ni moi de vous le promettre. Adieu, bon Germain.
—Adieu, ma bonne petite amie.
—Et servez-vous bien de ma cravate, craignez d'avoir froid, il fait si humide!
—Quelle jolie cravate! Quand je pense que vous l'avez faite pour moi! Oh! je ne la quitterai pas, dit Germain en la portant à ses lèvres.
—Ah çà! maintenant vous allez avoir de l'appétit, j'espère? Voulez-vous que je vous fasse mon petit régal?
—Certainement, et cette fois j'y ferai honneur.
—Soyez tranquille alors, monsieur le gourmand, vous m'en direz des nouvelles. Allons, encore adieu. Merci, monsieur le gardien, aujourd'hui je m'en vais bien heureuse et bien rassurée. Adieu, Germain.
—Adieu, ma petite femme... à bientôt!...
—À toujours!...
Quelques minutes après, Rigolette, ayant bravement repris ses socques et son parapluie, sortait de la prison plus allègrement qu'elle n'y était entrée.
Pendant l'entretien de Germain et de la grisette, d'autres scènes s'étaient passées dans une des cours de la prison, où nous conduirons le lecteur.
VI
La Fosse-aux-lions
Si l'aspect matériel d'une vaste maison de détention, construite dans toutes les conditions de bien-être et de salubrité que réclame l'humanité, n'offre au regard, nous l'avons dit, rien de sinistre, la vue des prisonniers cause une impression contraire.
L'on est ordinairement saisi de tristesse et de pitié, lorsqu'on se trouve au milieu d'un rassemblement de femmes prisonnières, en songeant que ces infortunées sont presque toujours poussées au mal moins par leur propre volonté que par la pernicieuse influence du premier homme qui les a séduites.
Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de l'âme deux cordes saintes que les violents ébranlements des passions les plus détestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entièrement... l'amour et la maternité!
Parler d'amour et de maternité, c'est dire que, chez ces misérables créatures, de pures et douces lueurs peuvent encore éclairer çà et là les noires ténèbres d'une corruption profonde.
Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le monde... rien de semblable.
C'est le crime d'un seul jet, c'est un bloc d'airain qui ne rougit plus qu'au feu des passions infernales.
Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d'abord saisi d'un frisson d'épouvante et d'horreur.
La réflexion seule vous ramène à des pensées plus pitoyables, mais d'une grande amertume.
Oui, d'une grande amertume... car on réfléchit que les sinistres populations des geôles et des bagnes... que la sanglante moisson du bourreau... germent toujours dans la fange de l'ignorance, de la misère et de l'abrutissement.
Pour comprendre cette première impression d'horreur et d'épouvante dont nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux-lions.
L'une des cours de la Force s'appelle ainsi.
Là sont ordinairement réunis les détenus les plus dangereux par leurs antécédents, par leur férocité ou par la gravité des accusations qui pèsent sur eux.
Néanmoins, on avait été obligé de leur adjoindre temporairement, par suite de travaux d'urgence entrepris dans un des bâtiments de la Force, plusieurs autres prisonniers.
Ceux-ci, quoique également justiciables de la cour d'assises, étaient presque des gens de bien, comparés aux hôtes habituels de la Fosse-aux-lions.
Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scène que nous allons dépeindre. Elle se passait au milieu d'une cour, assez vaste quadrilatère formé par de hautes murailles blanches, percées çà et là de quelques fenêtres grillées.
À l'un des bouts de cette cour, on voyait une étroite porte guichetée; à l'autre bout, l'entrée du chauffoir, grande salle dallée au milieu de laquelle était un calorifère de fonte entouré de bancs de bois, où se tenaient paresseusement étendus plusieurs prisonniers devisant entre eux.
D'autres, préférant l'exercice au repos, se promenaient dans le préau, marchant en rangs pressés, par quatre ou cinq de front, se tenant par le bras.
Il faudrait posséder l'énergique et sombre pinceau de Salvator ou de Goya pour esquisser ces divers spécimens de laideur physique et morale, pour rendre dans sa hideuse fantaisie la variété de costumes de ces malheureux, couverts pour la plupart de vêtements misérables; car n'étant que prévenus, c'est-à-dire supposés innocents, ils ne revêtaient pas l'habit uniforme des maisons centrales: quelques-uns pourtant le portaient; car, à leur entrée en prison, leurs haillons avaient paru si sordides, si infects, qu'après le bain d'usage[18], on leur avait donné la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamnés.
Un phrénologiste aurait attentivement observé ces figures hâves et tannées, aux fronts aplatis ou écrasés, aux regards cruels ou insidieux, à la bouche méchante ou stupide, à la nuque énorme; presque toutes offraient d'effrayantes ressemblances bestiales.
Sur les traits rusés de celui-là, on retrouvait la perfide subtilité du renard; chez celui-ci, la rapacité sanguinaire de l'oiseau de proie; chez cet autre, la férocité du tigre; ailleurs enfin, l'animale stupidité de la brute.
La marche circulaire de cette bande d'êtres silencieux, aux regards hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns contre les autres, au fond de cette cour, espèce de puits carré, avait quelque chose d'étrangement sinistre...
On frémissait en songeant que cette horde féroce serait, dans un temps donné, de nouveau lâchée parmi ce monde auquel elle avait déclaré une guerre implacable.
Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent toujours sous ces apparences de perversité railleuse et effrontée!!!
Esquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la Fosse-aux-lions; laissons les autres sur le second plan.
Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de conciliabule se tenait dans le chauffoir.
Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mémoire.
Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, présider et conduire la discussion, était un détenu surnommé le Squelette[19] dont on a plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les Martial, à l'île du Ravageur.
Le Squelette était prévôt ou capitaine du chauffoir.
Cet homme, d'assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son lugubre surnom par une maigreur dont il est impossible de se faire une idée, et que nous appellerions presque ostéologique...
Si la physionomie des compagnons du Squelette offrait plus ou moins d'analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son front, fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses, plates et allongées, supportées par un cou démesurément long, rappelait entièrement la conformation de la tête du serpent.
Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance; car, sous la peau rugueuse de son front presque plan comme celui d'un reptile, on distinguait les moindres protubérances, les moindres sutures de son crâne; quant à son visage imberbe, qu'on s'imagine du vieux parchemin, immédiatement collé sur les os de la face, et seulement quelque peu tendu depuis la saillie de la pommette jusqu'à l'angle de la mâchoire inférieure, dont on voyait distinctement l'attache.
Les yeux, petits et louches, étaient si profondément encaissés, l'arcade sourcilière ainsi que la pommette étaient si proéminentes, qu'au-dessous du front jaunâtre où se jouait la lumière, on voyait deux orbites littéralement remplies d'ombre, et qu'à peu de distance les yeux semblaient disparaître au fond de ces deux cavités sombres, de ces deux trous noirs qui donnent un aspect si funèbre à une tête de squelette. Ses longues dents, dont les saillies alvéolaires se dessinaient parfaitement sous la peau tannée des mâchoires osseuses et aplaties, se découvraient presque incessamment par un rictus habituel.
Quoique les muscles corrodés de cet homme fussent presque réduits à l'état de tendons, il était d'une force extraordinaire. Les plus robustes résistaient difficilement à l'étreinte de ses longs bras, de ses longs doigts décharnés.
On eût dit la formidable étreinte d'un squelette de fer.
Il portait un bourgeron bleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et il en tirait vanité, ses mains noueuses et la moitié de son avant-bras, ou plutôt deux os (le radius et le cubitus, qu'on nous pardonne cette anatomie), deux os enveloppés d'une peau rude et noirâtre, séparés entre eux par une profonde rainure où serpentaient quelques veines dures et sèches comme des cordes.
Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez juste métaphore de Pique-Vinaigre, y étaler un jeu d'osselets.
Le Squelette, après avoir passé quinze années de sa vie au bagne pour vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait été pris en flagrant délit de vol et de meurtre.
Ce dernier assassinat avait été commis avec des circonstances d'une telle férocité que, vu la récidive, ce bandit se regardait d'avance et avec raison comme condamné à mort.
L'influence que le Squelette exerçait sur les autres détenus par sa force, par son énergie, par sa perversité, l'avait fait choisir, par le directeur de la prison, comme prévôt de dortoir, c'est-à-dire que le Squelette était chargé de la police de sa chambrée, en ce qui touchait l'ordre, l'arrangement et la propreté de la salle et des lits; il s'acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les détenus n'auraient osé manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la surveillance.
Chose étrange et significative...
Les directeurs de prisons les plus intelligents, après avoir essayé d'investir des fonctions dont nous parlons les détenus qui se recommandaient encore par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce choix cependant logique et moral, et de chercher les prévôts parmi les prisonniers les plus corrompus, les plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action positive sur leurs compagnons.
Ainsi, répétons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme et d'audace, plus il sera compté, et pour ainsi dire respecté.
Ce fait prouvé par l'expérience, sanctionné par les choix forcés dont nous parlons, n'est-il pas un argument irréfragable contre le vice de la réclusion en commun?
Ne démontre-t-il pas, jusqu'à une évidence absolue, l'intensité de la contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont on pourrait encore espérer quelque chance de réhabilitation?
Oui, car à quoi bon songer au repentir, à l'amendement, lorsque dans ce pandémonium où l'on doit passer de longues années, sa vie peut-être, on voit l'influence se mesurer au nombre des forfaits?
Encore une fois, l'on ignore donc que le monde extérieur, que la société honnête n'existent plus pour le détenu?
Indifférent aux lois morales qui les régissent, il prend nécessairement les mœurs de ceux qui l'entourent; toutes les distinctions de la geôle étant réservées à la supériorité du crime, inévitablement il tendra toujours vers cette farouche aristocratie.
Revenons au Squelette, prévôt de chambrée, qui causait avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial.
—Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? demanda le Squelette à Martial...
—Oui, oui, cent fois oui; le père Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a déjà voulu le tuer, ce gredin-là... parce qu'il a mangé [20] quelqu'un...
—Alors, qu'on lui dévore le nez et que ça finisse! ajouta Barbillon. Déjà tantôt le Squelette était pour qu'on lui donne une tournée rouge, à ce mouton de Germain.
Le prévôt ôta un moment sa pipe de sa bouche et dit d'une voix si basse, si crapuleusement enrouée qu'on l'entendait à peine:
—Germain faisait sa tête, il nous gênait, il nous espionnait, car moins l'on parle, plus on écoute; il fallait le forcer de filer de la Fosse-aux-lions... Une fois que nous l'aurions fait saigner... on l'aurait ôté d'ici...
—Eh bien! alors..., dit Nicolas, qu'est-ce qu'il y a de changé?
—Il y a de changé, reprit le Squelette, que s'il a mangé, comme le dit le Gros-Boiteux, il n'en sera pas quitte pour saigner...
—À la bonne heure, dit Barbillon.
—Il faut un exemple..., dit le Squelette en s'animant peu à peu. Maintenant ce n'est plus la rousse[21] qui nous découvre, ce sont les mangeurs[22]. Jacques et Gauthier, qu'on a guillotinés l'autre jour... mangés... Roussillon, qu'on a envoyé aux galères à perte de vue[23]... mangé...
—Et moi donc? Et ma mère? Et Calebasse?... Et mon frère de Toulon? s'écria Nicolas. Est-ce que nous n'avons pas tous été mangés par Bras-Rouge? C'est sûr maintenant, puisqu'au lieu de l'écrouer ici on l'a envoyé à la Roquette! On n'a pas osé le mettre avec nous... il sentait donc son tort... le gueux...
—Et moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n'a pas aussi mangé sur moi?
—Et sur moi donc? dit un jeune prisonnier d'une voix grêle, en grasseyant d'une manière affectée, j'ai été coqué[24] par Jobert, un homme qui m'avait proposé une affaire dans la rue Saint-Martin.
Ce dernier personnage, à la voix flûtée, à la figure pâle, grasse et efféminée, au regard insidieux et lâche, était vêtu d'une façon singulière; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir deux mèches de cheveux blonds collées sur les tempes; les deux bouts du mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il portait pour cravate un châle de mérinos blanc à palmettes vertes, qui se croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron disparaissait sous l'étroite ceinture d'un ample pantalon en étoffe écossaise à larges carreaux de couleurs variées.
—Si ce n'est pas une indignité!... Faut-il qu'un homme soit gredin!... reprit ce personnage d'une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me serais méfié de Jobert.
—Je le sais bien qu'il t'a dénoncé, Javotte, répondit le Squelette, qui semblait protéger particulièrement ce prisonnier; à preuve qu'on a fait pour ce mangeur ce qu'on a fait pour Bras-Rouge... on n'a pas non plus osé laisser Jobert ici... on l'a mis au clou à la Conciergerie... Eh bien! il faut que ça finisse... il faut un exemple... les faux frères font la besogne de la police... ils se croient sûrs de leur peau parce qu'on les met dans une autre prison... que ceux qu'ils ont mangés...
—C'est vrai!...
—Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers regardent tout mangeur comme un ennemi à mort; qu'il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici ou ailleurs, ça ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand on en aura refroidi quatre ou cinq dans les préaux... les autres tourneront leur langue deux fois avant de coquer la pègre[25].
—T'as raison, Squelette, dit Nicolas; alors il faut que Germain y passe...
—Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons que le Gros-Boiteux soit arrivé... Quand, pour l'exemple, il aura prouvé à tout le monde que Germain est un mangeur, tout sera dit... le mouton ne bêlera plus, on lui supprimera la respiration...
—Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent? demanda le détenu que le Squelette appelait Javotte.
—J'ai mon idée... Pique-Vinaigre nous servira.
—Lui? Il est trop poltron.
—Et pas plus fort qu'une puce.
—Suffit, je m'entends; où est-il?
—Il était revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour aller jaspiner avec son rat de prison[26].
—Et Germain, il est toujours au parloir?
—Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.
—Dès qu'il descendra, attention! Mais il faudra attendre Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui.
—Sans Pique-Vinaigre?
—Non...
—Et on refroidira Germain?
—Je m'en charge.
—Mais avec quoi, on nous ôte nos couteaux.
—Et ces tenailles-là, y mettrais-tu ton cou? demanda le Squelette en ouvrant ses longs doigts décharnés et durs comme du fer.
—Tu l'étoufferas?
—Un peu.
—Mais si on sait que c'est toi?
—Après? Est-ce que je suis un veau à deux têtes, comme ceux qu'on montre à la foire?
—C'est vrai... On n'est raccourci qu'une fois, et puisque tu es sûr de l'être...
—Archisûr; le rat de prison me l'a dit encore hier... J'ai été pris la main dans le sac et le couteau dans la gorge du pante[27]. Je suis cheval de retour[28], c'est toisé... J'enverrai ma tête voir, dans le panier de Charlot, si c'est vrai qu'il filoute les condamnés et qu'il met de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu de son que le gouvernement nous accorde...
—C'est vrai... le guillotiné a droit à du son... Mon père a été volé aussi... j'en rappelle!!! dit Nicolas Martial avec un ricanement féroce.
Cette abominable plaisanterie fit rire les détenus aux éclats.
Ceci est effrayant... mais, loin d'exagérer, nous affaiblissons l'horreur de ces entretiens si communs en prison.
Il faut pourtant bien, nous le répétons, que l'on ait une idée, et encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se fait dans ces effroyables écoles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre.
Il faut que l'on sache avec quel audacieux dédain presque tous les grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société puisse les frapper.
Alors peut-être on comprendra l'urgence de substituer à ces peines impuissantes, à ces réclusions contagieuses, la seule punition, nous allons le démontrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus déterminés.
Les détenus du chauffoir s'étaient donc pris à rire aux éclats.
—Mille tonnerres! s'écria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous voient blaguer, ce tas de curieux[29] qui croient nous faire bouder devant leur guillotine... Ils n'ont qu'à venir à la barrière Saint-Jacques le jour de ma représentation à bénéfice; ils m'entendront faire la nique à la foule, et dire à Charlot d'une voix crâne: «Père Samson, cordon, s'il vous plaît[30]!»
Nouveaux rires...
—Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Charlot tire le cordon...
—Et il vous ouvre la porte du boulanger[31], dit le Squelette en continuant de fumer sa pipe.
—Ah! bah!... est-ce qu'il y a un boulanger?
—Imbécile! je dis ça par farce... Il y a un couperet, une tête qu'on met dessous... et voilà.
—Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m'arrêter à l'Abbaye de Monte-à-Regret[32], j'aimerais autant partir aujourd'hui que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais déjà y être... le sang m'en vient à la bouche... quand je pense à la foule qui sera là pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille qui se bousculeront, qui se battront pour être bien placés; on louera des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les entends déjà crier: «Place à louer!... Place à louer!...» et puis il y aura de la troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement à la voile... et tout ça pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un pante qu'on se dérangerait comme ça... hein!... les amis?... Voilà de quoi monter un homme... Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous faire marcher en déterminé... Tous ces yeux qui vous regardent vous mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment à passer... on meurt en crâne... ça vexe les juges et les pantes, et ça encourage la pègre à blaguer la camarde.
—C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter l'effroyable forfanterie du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie Charlot monter sa boutique à notre profit.
—Ah bah! dit à son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la boutique à Charlot! C'est comme de la prison ou du bagne, on s'en moque aussi: pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort!
—Par exemple, dit le prisonnier à la voix mignarde, ce qu'il y aurait de sciant, ce serait qu'on nous mette en cellule jour et nuit; on dit qu'on en viendra là.
—En cellule! s'écria le Squelette avec une sorte d'effroi courroucé. Ne parle pas de ça... En cellule!... tout seul!... Tiens, tais-toi, j'aimerais mieux qu'on me coupe les bras et les jambes... Tout seul!... entre quatre murs!... Tout seul... sans avoir des vieux de la pègre avec qui rire!... Ça ne se peut pas! Je préfère cent fois le bagne à la centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'être renfermé on est dehors, on voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme... Eh bien! j'aimerais cent fois mieux être raccourci que d'être mis en cellule pendant seulement un an... Oui, ainsi, à l'heure qu'il est, je suis sûr d'être fauché, n'est-ce pas? eh bien! on me dirait: «Aimes-tu mieux un an de cellule?...» je tendrais le cou... Un an tout seul!... Mais est-ce que c'est possible?... À quoi veulent-ils donc que l'on pense quand est tout seul?...
—Si l'on t'y mettait de force, en cellule?
—Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je m'évaderais, dit le Squelette.
—Mais si tu ne pouvais pas... si tu étais sûr de ne pas te sauver?
—Alors je tuerais le premier venu pour être guillotiné.
—Mais si au lieu de condamner les escarpes[33] à mort... on les condamnait à être en cellule pendant toute leur vie!...
Le Squelette parut frappé de cette réflexion.
Après un moment de silence, il reprit:
—Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me briserais la tête contre les murs... Je me laisserais crever de faim plutôt que d'être en cellule... Comment! tout seul... toute ma vie seul... avec moi? Sans l'espoir de me sauver? Je vous dis que ce n'est pas possible... Tenez, il n'y en a pas de plus crâne que moi, je saignerais un homme pour six blancs... et même pour rien... pour l'honneur... On croit que je n'ai assassiné que deux personnes... mais si les morts parlaient, il y a cinq refroidis qui pourraient dire comment je travaille.
Le brigand se vantait.
Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus caractéristiques des scélérats endurcis.
Un directeur de prison nous disait:
«Si les prétendus meurtres dont ces malheureux se glorifient étaient réels, la population serait décimée.»
—C'est comme moi..., reprit Barbillon pour se vanter à son tour, on croit que je n'ai escarpé que le mari de la laitière de la Cité... mais j'en ai servi bien d'autres avec le grand Robert, qui a été fauché l'an passé.
—C'était donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni feu ni diable... eh bien!... si j'étais en cellule... et bien sûr de ne pouvoir jamais me sauver... tonnerre!... je crois que j'aurais peur...
—De quoi? demanda Nicolas.
—D'être tout seul..., répondit le prévôt.
—Ainsi, si tu avais à recommencer tes jours de pègre et d'escarpe, et si, au lieu de centrales, de bagnes et de guillotine... il n'y avait que des cellules, tu bouderais devant le mal?
—Ma foi... oui... peut-être... (historique), répondit le Squelette.
Et il disait vrai.
On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'inspire à de pareils bandits la seule pensée de l'isolement absolu...
Cette terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer éloquent en faveur de cette pénalité?
Ce n'est pas tout: la condamnation à l'isolement, si redoutée par les scélérats, amènera peut-être forcément l'abolition de la peine de mort.
Voici comment.
La génération criminelle qui à cette heure peuple les prisons et les bagnes regardera l'application du système cellulaire comme un supplice intolérable.
Habitués à la perverse animation de l'emprisonnement en commun, dont nous venons de tâcher d'esquisser quelques traits affaiblis, car, nous le répétons, il nous faut reculer devant des monstruosités de toutes sortes; ces hommes, disons-nous, se voyant menacés, en cas de récidive, d'être séquestrés du monde infâme où ils expiaient si allègrement leurs crimes et d'être mis en cellule seul à seul avec les souvenirs du passé... ces hommes se révolteront à l'idée de cette punition effrayante.
Beaucoup préféreront la mort.
Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant l'assassinat... car, chose étrange, sur dix criminels qui voudront se débarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront... pour être tués... et un seul qui se suicidera.
Alors, sans doute, nous le répétons, le suprême vestige d'une législation barbare disparaîtra de nos codes...
Afin d'ôter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils croient trouver dans le néant, on abolira forcément la peine de mort.
Mais l'isolement cellulaire à perpétuité offrira-t-il une réparation, une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le parricide entre autres?
L'on s'évade de la prison la mieux gardée, ou du moins on espère s'évader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parlons ni cette possibilité ni cette espérance.
Aussi la peine de mort, qui n'a d'autre fin que celle de débarrasser la société d'un être nuisible... la peine de mort, qui donne rarement aux condamnés le temps de se repentir, et jamais celui de se réhabiliter par l'expiation... la peine de mort, que ceux-là subissent inanimés, presque sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable cynisme, la peine de mort sera peut-être remplacée par un châtiment terrible, mais qui donnera au condamné le temps du repentir... de l'expiation, et qui ne retranchera pas violemment de ce monde une créature de Dieu...
L'aveuglement[34] mettra le meurtrier dans l'impossibilité de s'évader et de nuire désormais à personne...
La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement remplacée.
Car la société ne tue pas au nom de la loi du talion.
Elle ne tue pas pour faire souffrir, puisqu'elle a choisi celui de tous les supplices qu'elle croit le moins douloureux[35].
Elle tue au nom de sa propre sûreté...
Or, que peut-elle craindre d'un aveugle emprisonné?
Enfin cet isolement perpétuel, adouci par les charitables entretiens de personnes honnêtes et pieuses qui se voueraient à cette secourable mission, permettrait au meurtrier de racheter son âme par de longues années de remords et de contrition.
Un grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, poussées par les détenus qui se promenaient dans le préau, interrompirent le conciliabule présidé par le Squelette.
Nicolas se leva précipitamment et s'avança sur le pas de la porte du chauffoir, afin de connaître la cause de ce bruit inaccoutumé.
—C'est le Gros-Boiteux! s'écria Nicolas en rentrant.
—Le Gros-Boiteux! s'écria le prévôt, et Germain est-il descendu du parloir?
—Pas encore, dit Barbillon.
—Qu'il se dépêche donc, dit le Squelette, que je lui donne un bon pour une bière neuve.