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Les mystères de Paris, Tome IV cover

Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 55: IX
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About This Book

The narrative follows interwoven episodes in Parisian society, tracing attempts at redemption, schemes, and rescues among a cast including Fleur-de-Marie, the Louve, and Martial. The Louve undergoes a moral transformation inspired by Fleur-de-Marie and seeks to abandon a disreputable life to live with Martial in rural solitude. Parallel threads depict criminal plots, interventions by agents of public safety, imprisonments, revelations involving a portrait and a vault, and the fates of secondary figures. Scenes alternate between intimate domestic resolutions and public punishments, culminating in deliverances, sanctions, and the establishment of a charitable bank for the poor. The volume blends melodramatic episodes with social observation, exploring class divisions and moral dilemmas.

VII

Complot

Le Gros-Boiteux, dont l'arrivée était accueillie par les détenus de la Fosse-aux-lions avec une joie bruyante et dont la dénonciation pouvait être si funeste à Germain, était un homme de taille moyenne; malgré son embonpoint et son infirmité, il semblait agile et vigoureux.

Sa physionomie bestiale, comme la plupart de celles de ses compagnons, se rapprochait beaucoup du type du bouledogue; son front déprimé, ses petits yeux fauves, ses joues retombantes, ses lourdes mâchoires, dont l'inférieure, très-saillante, était armée de longues dents, ou plutôt de crocs ébréchés qui çà et là débordaient les lèvres, rendaient cette ressemblance animale plus frappante encore; il avait pour coiffure un bonnet de loutre et portait par-dessus ses habits un manteau bleu à collet fourré.

Le Gros-Boiteux était entré dans la prison accompagné d'un homme de trente ans environ, dont la figure brune et hâlée paraissait moins dégradée que celle des autres détenus, quoiqu'il affectât de paraître aussi résolu que son compagnon; quelquefois son visage s'assombrissait et il souriait amèrement...

Le Gros-Boiteux se retrouvait, comme on dit vulgairement, en pays de connaissance. Il pouvait à peine répondre aux félicitations et aux paroles de bienvenue qu'on lui adressait de toutes parts.

—Te voilà donc enfin, gros réjoui... Tant mieux, nous allons rire.

—Tu nous manquais...

—Tu as bien tardé...

—J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait pour revenir voir les amis... c'est pas ma faute si la rousse n'a pas voulu de moi plus tôt.

—Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas se mettre au clou soi-même; mais une fois qu'on y est... ça se tire et faut gaudrioler.

—Tu as de la chance, Pique-Vinaigre est ici.

—Lui aussi? Un ancien de Melun! Fameux!... Fameux! Il nous aidera à passer le temps avec ses histoires, et les pratiques ne lui manqueront pas, car je vous annonce des recrues.

—Qui donc?...

—Tout à l'heure au greffe... pendant qu'on m'écrouait, on a encore amené deux cadets... Il y en a un que je ne connais pas... mais l'autre, qui a un bonnet de coton bleu et une blouse grise, m'est resté dans l'œil... j'ai vu cette boule-là quelque part... Il me semble que c'est chez l'ogresse du Lapin-Blanc... un fort homme...

—Dis donc, Gros-Boiteux... te rappelles-tu à Melun... que j'avais parié avec toi qu'avant un an tu serais repincé?

—C'est vrai, tu as gagné; car j'avais plus de chances pour être cheval de retour que pour être couronné rosière; mais toi... qu'as-tu fait?

—J'ai grinchi à l'américaine.

—Ah! bon, toujours du même tonneau?...

—Toujours... Je vas mon petit bonhomme de chemin. Ce tour est commun... mais les sinves aussi sont communs, et sans une ânerie de mon collègue je ne serais pas ici... C'est égal, la leçon me profitera. Quand je recommencerai, je prendrai mes précautions... J'ai mon plan...

—Tiens, voilà Cardillac, dit le Boiteux en voyant venir à lui un petit homme misérablement vêtu, à mine basse, méchante et rusée qui tenait du renard et du loup. Bonjour, vieux...

—Allons donc, traînard, répondit gaiement au Gros-Boiteux le détenu surnommé Cardillac; on disait tous les jours: «Il viendra, il ne viendra pas...» Monsieur fait comme les jolies femmes, il faut qu'on le désire...

—Mais oui, mais oui.

—Ah çà! reprit Cardillac, est-ce pour quelque chose d'un peu corsé que tu es ici?

—Ma foi, mon cher, je me suis passé l'effraction. Avant, j'avais fait de très-bons coups; mais le dernier a raté... une affaire superbe... qui d'ailleurs reste encore à faire... malheureusement, nous deux Frank, que voilà, nous avons marché dessus[36].

Et le Gros-Boiteux montra son compagnon, sur lequel tous les yeux se tournèrent.

—Tiens, c'est vrai, voilà Frank! dit Cardillac; je ne l'aurais pas reconnu à cause de sa barbe... Comment! c'est toi! je te croyais au moins maire de ton endroit à l'heure qu'il est... Tu voulais faire l'honnête?...

—J'étais bête et j'en ai été puni, dit brusquement Frank; mais à tout péché miséricorde... c'est bon une fois... me voilà maintenant de la pègre jusqu'à ce que je crève; gare à ma sortie!

—À la bonne heure, c'est parler.

—Mais qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé, Frank?

—Ce qui arrive à tout libéré assez colas pour vouloir, comme tu dis, faire l'honnête... Le sort est si juste!... En sortant de Melun, j'avais une masse de neuf cents et tant de francs...

—C'est vrai, dit le Gros-Boiteux, tous ses malheurs viennent de ce qu'il a gardé sa masse au lieu de la fricoter en sortant de prison. Vous allez voir à quoi mène le repentir... et si on fait seulement ses frais.

—On m'a envoyé en surveillance à Étampes, reprit Frank... Serrurier de mon état, j'ai été chez un maître de mon métier; je lui ai dit: «Je suis libéré, je sais qu'on n'aime pas à les employer, mais voilà les neuf cents francs de ma masse, donnez-moi de l'ouvrage: mon argent ça sera votre garantie; je veux travailler et être honnête.»

—Parole d'honneur, il n'y a que ce Frank pour avoir des idées pareilles.

—Il a toujours eu un petit coup de marteau.

—Ah!... comme serrurier!

—Farceur...

—Et vous allez voir comme ça lui a réussi.

—Je propose donc ma masse en garantie au maître serrurier pour qu'il me donne de l'ouvrage.

«—Je ne suis pas banquier pour prendre de l'argent à intérêt, qu'il me dit, et je ne veux pas de libéré dans ma boutique; je vais travailler dans les maisons, ouvrir des portes dont on perd les clefs; j'ai un état de confiance, et si on savait que j'emploie un libéré parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques. Bonsoir, voisin.»

—N'est-ce pas, Cardillac, qu'il n'avait que ce qu'il méritait?

—Bien sûr...

—Enfant! ajouta le Gros-Boiteux en s'adressant à Frank d'un air paterne, au lieu de rompre tout de suite ton ban, et de venir à Paris fricoter ta masse, afin de n'avoir plus le sou et de te mettre dans la nécessité de voler! Alors on trouve des idées superbes.

—Quand tu me diras toujours la même chose! dit Frank avec impatience; c'est vrai, j'ai eu tort de ne pas dépenser ma masse, puisque je n'en ai pas joui. Pour en revenir à ma surveillance, comme il n'y avait que quatre serruriers à Étampes, celui à qui je m'étais adressé le premier avait jasé; quand j'ai été m'adresser aux autres, ils m'ont dit comme leur confrère... Merci. Partout la même chanson.

—Voyez-vous, les amis, à quoi ça sert? Nous sommes marqués pour la vie, allez!!!

—Me voilà en grève sur le pavé d'Étampes; je vis sur ma masse un mois, deux mois, reprit Frank; l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas. Malgré ma surveillance, je quitte Étampes.

—C'est ce que tu aurais dû faire tout de suite, colas.

—Je viens à Paris; là je trouve de l'ouvrage; mon bourgeois ne savait pas qui j'étais, je lui dis que j'arrive de province. Il n'y avait pas de meilleur ouvrier que moi. Je place sept cents francs qui me restaient chez un agent d'affaires, qui me fait un billet; à l'échéance il ne me paie pas; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait payer; je laisse l'argent chez lui, et je me dis: «C'est une poire pour la soif.» Là-dessus je rencontre le Gros-Boiteux.

—Oui, les amis, et c'est moi qui étais la soif, comme vous l'allez voir. Frank était serrurier, fabriquait les clefs; j'avais une affaire où il pouvait me servir, je lui propose le coup. J'avais des empreintes, il n'y avait plus qu'à travailler dessus, c'était sa partie. L'enfant me refuse, il voulait redevenir honnête. Je me dis: «Il faut faire son bien malgré lui.» J'écris une lettre sans signature à son bourgeois, une autre à ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libéré. Le bourgeois le met à la porte et les compagnons lui tournent le dos.

«Il va chez un autre bourgeois, il y travaille huit jours. Même jeu. Il aurait été chez dix que je lui aurais servi toujours du même.

—Et je ne me doutais pas alors que c'était toi qui me dénonçais, reprit Frank; sans cela tu aurais passé un mauvais quart d'heure.

—Oui; mais moi pas bête je t'avais dit que je m'en allais à Longjumeau voir mon oncle; mais j'étais resté à Paris, et je savais tout ce que tu faisais par le petit Ledru.

—Enfin on me chasse encore de chez mon dernier maître serrurier, comme un gueux bon à pendre. Travaillez donc! soyez donc paisible, pour qu'on vous dise, non pas: «Que fais-tu?» mais: «Qu'as-tu fait?» Une fois sur le pavé, je me dis: «Heureusement il me reste ma masse pour attendre.» Je vas chez l'huissier, il avait levé le pied; mon argent était flambé, j'étais sans le sou, je n'avais pas seulement de quoi payer une huitaine de mon garni. Fallait voir ma rage! Là-dessus le Gros-Boiteux a l'air d'arriver de Longjumeau; il profite de ma colère. Je ne savais à quel clou me pendre, je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'être honnête, qu'une fois dans la pègre on y était à vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me talonne tant...

—Que ce brave Frank ne boude plus, reprit le Gros-Boiteux; il prend son parti en brave, il entre dans l'affaire, elle s'annonçait comme une reine; malheureusement, au moment où nous ouvrons la bouche pour avaler le morceau, pincés par la rousse. Que veux-tu, garçon, c'est un malheur, le métier serait trop beau sans cela.

—C'est égal, si ce gredin d'huissier ne m'avait pas volé, je ne serais pas ici, dit Frank avec une rage concentrée.

—Eh bien! eh bien! reprit le Gros-Boiteux, te voilà bien malade! Avec ça que tu étais plus heureux quand tu t'échinais à travailler!

—J'étais libre.

—Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage ne pressait pas; mais le restant de la semaine enchaîné comme un chien; et jamais sûr de trouver de l'ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur.

—Tu me l'apprendras, dit Frank avec amertume.

—Après ça faut être juste, tu as le droit d'être vexé; c'est dommage que le coup ait manqué, il était superbe, et il le sera encore dans un ou deux mois: les bourgeois seront rassurés et ce sera à refaire. C'est une maison riche, riche! Je serai toujours condamné pour rupture de ban, ainsi je ne pourrai pas reprendre l'affaire; mais, si je trouve un amateur je la céderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma femelle, il n'y aura qu'à fabriquer de nouvelles fausses clefs; avec les enseignements que je pourrai donner, ça ira tout seul. Il y avait et il y a encore là un coup de dix mille francs à faire: ça doit pourtant te consoler, Frank.

Le complice du Gros-Boiteux secoua la tête, croisa les bras sur sa poitrine et ne répondit pas.

Cardillac prit le Gros-Boiteux par le bras, l'attira dans un coin du préau et lui dit, après un moment de silence:

—L'affaire que tu as manquée est encore bonne?

—Dans deux mois, aussi bonne qu'une neuve.

—Tu peux le prouver?

—Pardieu!

—Combien en veux-tu?

—Cent francs d'avance, et je dirai le mot convenu avec ma femelle pour qu'elle livre les empreintes avec quoi on refera de fausses clefs; de plus, si le coup réussit, je veux un cinquième du gain, que l'on payera à ma femelle.

—C'est raisonnable.

—Comme je saurai à qui elle aura donné les empreintes, si on me flibustait ma part, je dénoncerais. Tant pis...

—Tu serais dans ton droit si on t'enfonçait... mais dans la pègre... on est honnête... faut bien compter les uns sur les autres... sans cela il n'y aurait pas d'affaires possibles...

Autre anomalie de ces mœurs horribles...

Ce misérable disait vrai.

Il est assez rare que les voleurs manquent à la parole qu'ils se donnent pour des marchés de cette nature... Ces criminelles transactions s'opèrent généralement avec une sorte de bonne foi, ou plutôt, afin de ne pas prostituer ce mot, disons que la nécessité force ces bandits de tenir leur promesse; car s'ils y manquaient, ainsi que le disait le compagnon du Gros-Boiteux, il n'y aurait pas d'affaires possibles...

Un grand nombre de vols se donnent, s'achètent et se complotent ainsi en prison, autre détestable conséquence de la réclusion en commun.

—Si ce que tu dis est sûr, reprit Cardillac, je pourrai m'arranger de l'affaire... Il n'y a pas de preuves contre moi... je suis sûr d'être acquitté; je passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en liberté, mettons dans vingt jours; le temps de retourner, de faire faire les fausses clefs, d'aller aux renseignements... c'est un mois, six semaines...

—Juste ce qu'il faut aux bourgeois pour se remettre de l'alerte... Et puis, d'ailleurs, qui a été attaqué une fois, croit ne pas l'être une seconde fois; tu sais ça...

—Je sais ça: je prends l'affaire... c'est convenu...

—Mais auras-tu de quoi me payer? Je veux des arrhes.

—Tiens, voilà mon dernier bouton; et quand il n'y en a plus, il y en a encore, dit Cardillac en arrachant un des boutons recouverts d'étoffe qui garnissaient sa mauvaise redingote bleue... Puis, à l'aide de ses ongles, il déchira l'enveloppe et montra au Gros-Boiteux qu'au lieu de moule le bouton renfermait une pièce de quarante francs.

—Tu vois, ajouta-t-il, que je pourrai te donner des arrhes quand nous aurons causé de l'affaire.

—Alors, touche là, vieux, dit le Gros-Boiteux. Puisque tu sors bientôt et que tu as des fonds pour travailler, je pourrai te donner autre chose; mais ça c'est du nanan... du vrai nanan... un petit poupard[37] que moi et ma femelle nous nourrissions depuis deux mois, et qui ne demande qu'à marcher... Figure-toi une maison isolée, dans un quartier perdu, un rez-de-chaussée donnant d'un côté sur une rue déserte, de l'autre sur un jardin; deux vieilles gens qui se couchent comme des poules. Depuis les émeutes et dans la peur d'être pillés, ils ont caché dans un lambris un grand pot à confiture plein d'or... C'est ma femme qui a dépisté la chose en faisant jaser la servante. Mais je t'en préviens, cette affaire-là sera plus chère que l'autre, c'est monnayé... c'est tout cuit et bon à manger...

—Nous nous arrangerons, sois tranquille... Mais je vois que t'as pas mal travaillé depuis que tu as quitté la centrale...

—Oui, j'ai eu assez de chance... J'ai raccroché de bric et de brac pour une quinzaine de cents francs; un de mes meilleurs morceaux a été la grenouille de deux femmes qui logeaient dans le même garni que moi, passage de la Brasserie.

—Chez le père Micou, le receleur?

—Juste.

—Et Joséphine, ta femme?

—Toujours un vrai furet; elle faisait un ménage chez les vieilles gens dont je parle; c'est elle qui a flairé le pot aux jaunets...

—C'est une fière femme!...

—Je m'en vante... À propos de fière femme, tu connais bien la Chouette?

—Oui, Nicolas m'a dit ça; le Maître d'école l'a estourbie; et lui, il est devenu fou.

—C'est peut-être d'avoir perdu la vue par je ne sais quel accident... Ah çà! mon vieux Cardillac, convenu... puisque tu veux t'arranger de mes poupards, je n'en parlerai à personne.

—À personne... je les prends en sevrage. Nous en causerons ce soir...

—Ah çà! qu'est-ce qu'on fait ici?

—On rit et on bêtise à mort.

—Qui est-ce qui est le prévôt de la chambrée?

—Le Squelette.

—En voilà un dur à cuire! Je l'ai vu chez les Martial à l'île du Ravageur... Nous avons nocé avec Joséphine et la Boulotte.

—À propos, Nicolas est ici.

—Je le sais bien, le père Micou me l'a dit... il s'est plaint que Nicolas l'a fait chanter, le vieux gueux... je lui ferai aussi dégoiser un petit air... Les receleurs sont faits pour ça.

—Nous parlions du Squelette: tiens, justement le voilà, dit Cardillac en montrant à son compagnon le prévôt, qui parut à la porte du chauffoir...

—Cadet... avance à l'appel, dit le Squelette au Gros-Boiteux.

—Présent..., répondit celui-ci en entrant dans la salle accompagné de Frank, qu'il prit par le bras.

Pendant l'entretien du Gros-Boiteux, de Frank et de Cardillac, Barbillon avait été, par ordre du prévôt, recruter douze ou quinze prisonniers de choix. Ceux-ci, afin de ne pas éveiller les soupçons du gardien, s'étaient rendus isolément au chauffoir.

Les autres détenus restèrent dans le préau; quelques-uns même, d'après le conseil de Barbillon, parlèrent à voix haute, d'un ton assez courroucé, pour attirer l'attention du gardien et le distraire ainsi de la surveillance du chauffoir, où se trouvèrent bientôt réunis le Squelette, Barbillon, Nicolas, Frank, Cardillac, le Gros-Boiteux et une quinzaine de détenus, tous attendant avec une impatiente curiosité que le prévôt prît la parole.

Barbillon, chargé d'épier et d'annoncer l'approche du surveillant, se plaça près de la porte.

Le Squelette, ôtant sa pipe de sa bouche, dit au Gros-Boiteux:

—Connais-tu un petit jeune homme nommé Germain, aux yeux bleus, cheveux bruns, l'air d'un pante[38]?

—Germain est ici! s'écria le Gros-Boiteux, dont les traits exprimèrent aussitôt la surprise, la haine et la colère.

—Tu le connais donc? demanda le Squelette.

—Si je le connais?... reprit le Gros-Boiteux; mes amis, je vous le dénonce, c'est un mangeur... Il faut qu'on le roule...

—Oui, oui, reprirent les détenus.

—Ah çà! est-ce bien sûr qu'il ait dénoncé? demanda Frank. Si on se trompait?... Rouler un homme qui ne le mérite pas...

Cette observation déplut au Squelette, qui se pencha vers le Gros-Boiteux et lui dit tout bas:

—Qu'est-ce que celui-là?

—Un homme avec qui j'ai travaillé.

—En es-tu sûr?

—Oui; mais ça n'a pas de fiel, c'est mollasse.

—Suffit, j'aurai l'œil dessus.

—Voyons comme quoi Germain est un mangeur, dit un prisonnier.

—Explique-toi, Gros-Boiteux, reprit le Squelette, qui ne quitta plus Frank du regard.

—Voilà, dit le Gros-Boiteux... Un Nantais, nommé Velu, ancien libéré, a éduqué le jeune homme, dont on ignore la naissance. Quand il a eu l'âge, il l'a fait entrer à Nantes chez un banquezingue, croyant mettre le loup dans sa caisse et se servir de Germain pour empaumer une affaire superbe qu'il mitonnait depuis longtemps; il avait deux cordes à son arc... un faux et le soulagement de la caisse du banquezingue... peut-être cent mille francs... à faire en deux coups... Tout était prêt: Velu comptait sur le petit jeune homme comme sur lui-même; ce galopin-là couchait dans le pavillon où était la caisse; Velu lui dit son plan... Germain ne répond ni oui ni non, dénonce tout à son patron, et file le soir même pour Paris.

Les détenus firent entendre de violents murmures d'indignation et des paroles menaçantes.

—C'est un mangeur... il faut le désosser...

—Si l'on veut, je lui cherche querelle... et je le crève...

—Faut-il lui signer sur la figure un billet d'hôpital?

—Silence dans la pègre! cria le Squelette d'une voix impérieuse.

Les prisonniers se turent.

—Continue, dit le prévôt au Gros-Boiteux. Et il se remit à fumer.

—Croyant que Germain avait dit oui, comptant sur son aide, Velu et deux de ses amis tentent l'affaire la nuit même; le banquezingue était sur ses gardes: un des amis de Velu est pincé en escaladant une fenêtre, et lui a le bonheur de s'évader... Il arrive à Paris, furieux d'avoir été mangé par Germain et d'avoir manqué une affaire superbe. Un beau jour, il rencontre le petit jeune homme; il était plein jour, il n'ose rien faire, mais il le suit; il voit où il demeure, et, une nuit, nous deux Velu et le petit Ledru, nous tombons sur Germain... Malheureusement il nous échappe... Il déniche de la rue du Temple où il demeurait; depuis nous n'avons pu le retrouver; mais s'il est ici... je demande...

—Tu n'as rien à demander, dit le Squelette avec autorité.

Le Gros-Boiteux se tut.

—Je prends ton marché, tu me cèdes la peau de Germain, je l'écorche... je ne m'appelle pas le Squelette pour rien... je suis mort d'avance... mon trou est fait à Clamart, je ne risque rien de travailler pour la pègre; les mangeurs nous dévorent encore plus que la police; on met les mangeurs de la Force à la Roquette, et les mangeurs de la Roquette à la Conciergerie, ils se croient sauvés. Minute... quand chaque prison aura tué son mangeur, n'importe où il ait mangé... ça ôtera l'appétit aux autres... Je donne l'exemple... on fera comme moi...

Tous les détenus, admirant la résolution du Squelette, se pressèrent autour de lui... Barbillon lui-même, au lieu de rester auprès de la porte, se joignit au groupe et ne s'aperçut pas qu'un nouveau détenu entrait dans le parloir.

Ce dernier, vêtu d'une blouse grise, et portant un bonnet de coton bleu brodé de laine rouge enfoncé jusque sur ses yeux, fit un mouvement en entendant prononcer le nom de Germain... puis il alla se mêler parmi les admirateurs du Squelette et approuva vivement de la voix et du geste la criminelle détermination du prévôt.

—Est-il crâne, le Squelette!... disait l'un, quelle sorbonne!

—Le diable en personne ne le ferait pas caner...

—Voilà un homme!...

—Si tous les pègres avaient ce front-là... c'est eux qui jugeraient et qui feraient guillotiner les pantes[39]...

—Ça serait juste... chacun son tour...

—Oui... mais on ne s'entend pas...

—C'est égal... il rend un fameux service à la pègre... en voyant qu'on les refroidit... les mangeurs ne mangeront plus...

—C'est sûr.

—Et puisque le Squelette est si sûr d'être fauché, ça ne lui coûte rien... de tuer le mangeur.

—Moi, je trouve que c'est rude! dit Frank, tuer ce jeune homme...

—De quoi! De quoi! reprit le Squelette d'une voix courroucée, on n'a pas le droit de buter un traître?

—Oui, au fait, c'est un traître; tant pis pour lui, dit Frank, après un moment de réflexion.

Ces derniers mots et la garantie du Gros-Boiteux calmèrent la défiance que Frank avait un moment soulevée chez les détenus.

Le Squelette seul persévéra dans sa méfiance.

—Ah çà! et comment faire avec le gardien? Dis donc, Mort-d'avance, car c'est aussi bien ton nom que Squelette, reprit Nicolas en ricanant.

—Eh bien! on l'occupera d'un côté, le gardien.

—Non, on le retiendra de force.

—Oui...

—Non.

—Silence dans la pègre!!! dit le Squelette.

On fit le plus profond silence.

—Écoutez-moi bien, reprit le prévôt de sa voix enrouée; il n'y a pas moyen de faire le coup pendant que le gardien sera dans le chauffoir ou dans le préau. Je n'ai pas de couteau; il y aura quelques cris étouffés; le mangeur se débattra.

—Alors, comment...

—Voilà comment: Pique-Vinaigre nous a promis de nous conter aujourd'hui, après dîner, son histoire de Gringalet et Coupe-en-Deux. Voilà la pluie, nous nous retirerons tous ici, et le mangeur viendra se mettre là-bas dans le coin, à la place où il se met toujours... Nous donnerons quelques sous à Pique-Vinaigre pour qu'il commence son histoire... C'est l'heure du dîner de la geôle... Le gardien nous verra tranquillement occupés à écouter les fariboles de Gringalet et de Coupe-en-Deux, il ne se défiera pas, ira faire un tour à la cantine... Dès qu'il aura quitté la cour... nous avons un quart d'heure à nous, le mangeur est refroidi avant que le gardien soit revenu... Je m'en charge... J'en ai étourdi de plus roides que lui... Mais je ne veux pas qu'on m'aide...

—Minute, s'écria Cardillac, et l'huissier qui vient toujours blaguer ici avec nous... à l'heure du dîner?... S'il entre dans le chauffoir pour écouter Pique-Vinaigre, et qu'il voie refroidir Germain, il est capable de crier au secours... Ça n'est pas un homme culotté, l'huissier; c'est un pistolier, il faut s'en défier.

—C'est vrai, dit le Squelette.

—Il y a un huissier ici! s'écria Frank, victime, on le sait, de l'abus de confiance de maître Boulard; il y a un huissier ici! reprit-il avec étonnement. Et comment s'appelle-t-il?

—Boulard, dit Cardillac.

—C'est mon homme! s'écria Frank en serrant les poings; c'est lui qui m'a volé ma masse...

—L'huissier? demanda le prévôt.

—Oui... sept cent vingt francs qu'il a touchés pour moi.

—Tu le connais?... Il t'a vu? demanda le Squelette.

—Je crois bien que je l'ai vu... pour mon malheur... Sans lui, je ne serais pas ici...

Ces regrets sonnèrent mal aux oreilles du Squelette; il attacha longuement ses yeux louches sur Frank, qui répondait à quelques questions de ses camarades, puis, se penchant vers le Gros-Boiteux, il lui dit tout bas:

—Voilà un cadet qui est capable d'avertir les gardiens de notre coup.

—Non, j'en réponds, il ne dénoncera personne... mais c'est encore frileux pour le vice... et il serait capable de vouloir défendre Germain... Vaudrait mieux l'éloigner du préau.

—Suffit, dit le Squelette, et il reprit tout haut: Dis donc, Frank, est-ce que tu ne le rouleras pas ce brigand d'huissier?

—Laissez faire... qu'il vienne, son compte est bon.

—Il va venir, prépare-toi.

—Je suis tout prêt; il portera mes marques.

—Ça fera une batterie, on renverra l'huissier à sa pistole et Frank au cachot, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux, nous serons débarrassés de tous deux.

—Quelle sorbonne!... Ce Squelette est-il roué! dit le bandit avec admiration. Puis il reprit tout haut:

—Ah çà! préviendra-t-on Pique-Vinaigre qu'on s'aidera de son conte pour engourdir le gardien et escarper le mangeur?

—Non; Pique-Vinaigre est trop mollasse et trop poltron; s'il savait ça, il ne voudrait pas conter; mais, le coup fait, il prendra son parti.

La cloche du dîner sonna.

—À la pâtée, les chiens! dit le Squelette; Pique-Vinaigre et Germain vont rentrer au préau. Attention, les amis, on m'appelle Mort-d'avance, mais le mangeur aussi est mort d'avance.


VIII

Le conteur

Le nouveau détenu dont nous avons parlé, qui portait un bonnet de coton et une blouse grise, avait attentivement écouté et énergiquement approuvé le complot qui menaçait la vie de Germain... Cet homme, aux formes athlétiques, sortit du chauffoir avec les autres prisonniers sans avoir été remarqué et se mêla bientôt aux différents groupes qui se pressaient dans la cour autour des distributeurs d'aliments, qui portaient la viande cuite dans des bassines de cuivre et le pain dans de grands paniers.

Chaque détenu recevait un morceau de bœuf bouilli désossé qui avait servi à faire la soupe grasse du matin, trempée avec la moitié d'un pain supérieur en qualité au pain des soldats[40].

Les prisonniers qui possédaient quelque argent pouvaient acheter du vin à la cantine, et y aller boire, en termes de prison, la gobette.

Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reçu des vivres du dehors improvisaient un festin auquel ils invitaient d'autres détenus. Les convives du fils du supplicié furent le Squelette, Barbillon, et, sur l'observation de celui-ci, Pique-Vinaigre, afin de le bien disposer à conter.

Le jambonneau, les œufs durs, le fromage et le pain blanc dus à la libéralité forcée de Micou le receleur furent étalés sur un des bancs du chauffoir, et le Squelette s'apprêta à faire honneur à ce repas, sans s'inquiéter du meurtre qu'il allait froidement commettre.

—Va donc voir si Pique-Vinaigre n'arrive pas. En attendant d'étrangler Germain, j'étrangle la faim et la soif; n'oublie pas de dire au Gros-Boiteux qu'il faut que Frank saute aux crins de l'huissier pour qu'on débarrasse la Fosse-aux-lions de tous les deux.

—Sois tranquille, Mort-d'avance, si Frank ne roule pas l'huissier, ça ne sera pas notre faute...

Et Nicolas sortit du chauffoir.

À ce moment même, maître Boulard entrait dans le préau en fumant un cigare, les mains plongées dans sa longue redingote de molleton gris, sa casquette à bec bien enfoncée sur ses oreilles, la figure souriante, épanouie; il avisa Nicolas, qui, de son côté, chercha aussitôt Frank des yeux.

Frank et le Gros-Boiteux dînaient assis sur un des bancs de la cour; ils n'avaient pu apercevoir l'huissier, auquel ils tournaient le dos.

Fidèle aux recommandations du Squelette, Nicolas, voyant du coin de l'œil maître Boulard venir à lui, n'eut pas l'air de le remarquer et se rapprocha de Frank et du Gros-Boiteux.

—Bonjour, mon brave, dit l'huissier à Nicolas.

—Ah! bonjour, monsieur, je ne vous voyais pas; vous venez faire, comme d'habitude, votre petite promenade?

—Oui, mon garçon, et aujourd'hui j'ai deux raisons pour la faire... Je vas vous dire pourquoi: d'abord, prenez ces cigares... voyons, sans façon... Entre camarades, que diable! il ne faut pas se gêner.

—Merci, monsieur... Ah çà! pourquoi avez-vous deux raisons de vous promener?

—Vous allez le comprendre, mon garçon. Je ne me sens pas en appétit aujourd'hui... Je me suis dit: «En assistant au dîner de mes gaillards, à force de les voir travailler des mâchoires, la faim me viendra peut-être.»

—C'est pas bête, tout de même... Mais, tenez, si vous voulez voir deux cadets qui mastiquent crânement, dit Nicolas en amenant peu à peu l'huissier tout près du banc de Frank, qui lui tournait le dos, regardez-moi ces deux avale-tout-cru: la fringale vous galopera comme si vous veniez de manger un bocal de cornichons.

—Ah! parbleu... voyons donc ce phénomène, dit maître Boulard.

—Eh! Gros-Boiteux! cria Nicolas.

Le Gros-Boiteux et Frank retournèrent vivement la tête.

L'huissier resta stupéfait, la bouche béante, en reconnaissant celui qu'il avait dépouillé.

Frank, jetant son pain et sa viande sur le banc, d'un bond sauta sur maître Boulard, qu'il prit à la gorge en s'écriant:

—Mon argent!

—Comment?... Quoi?... Monsieur... vous m'étranglez... je...

—Mon argent!...

—Mon ami, écoutez-moi...

—Mon argent!... Et encore, il est trop tard, car c'est ta faute, si je suis ici...

—Mais... je... mais...

—Si je vais aux galères, entends-tu, c'est ta faute; car si j'avais eu ce que tu m'as volé... je ne me serais pas vu dans la nécessité de voler; je serais resté honnête comme je voulais l'être... et on t'acquittera peut-être, toi... On ne te fera rien, mais je te ferai quelque chose, moi... tu porteras mes marques! Ah! tu as des bijoux, des chaînes d'or, et tu voles le pauvre monde!... Tiens... tiens... En as-tu assez? Non... tiens encore!...

—Au secours! Au secours!... cria l'huissier en roulant sous les pieds de Frank, qui le frappait avec furie.

Les autres détenus, très-indifférents à cette rixe, faisaient cercle autour des deux combattants, ou plutôt autour du battant et du battu; car maître Boulard, essoufflé, épouvanté, ne faisait aucune résistance et tâchait de parer, du mieux qu'il pouvait, les coups dont son adversaire l'accablait.

Heureusement, le surveillant accourut aux cris de l'huissier et le retira des mains de Frank.

Maître Boulard se releva pâle, épouvanté, un de ses gros yeux contus; et, sans se donner le temps de ramasser sa casquette, il s'écria en courant vers le guichet:

—Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester une seconde de plus ici... Au secours!...

—Et vous, pour avoir battu monsieur, suivez-moi chez le directeur, dit le gardien en prenant Frank au collet; vous en aurez pour deux jours de cachot.

—C'est égal, il a reçu sa paie, dit Frank.

—Ah çà! lui dit tout bas le Gros-Boiteux en ayant l'air de l'aider à se rajuster, pas un mot de ce qu'on veut faire au mangeur.

—Sois tranquille; peut-être que si j'avais été là je l'aurais défendu; car, tuer un homme pour ça... c'est dur; mais vous dénoncer, jamais!

—Allons, venez-vous? dit le gardien.

—Nous voilà débarrassés de l'huissier et de Frank... maintenant, chaud, chaud pour le mangeur! dit Nicolas.

Au moment où Frank sortait du préau, Germain et Pique-Vinaigre y entraient.

En entrant dans le préau, Germain n'était plus reconnaissable; sa physionomie, jusqu'alors triste, abattue, était radieuse et fière; il portait le front haut et jetait autour de lui un regard joyeux et assuré... Il était aimé... l'horreur de la prison disparaissait à ses yeux.

Pique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrassé: enfin, après avoir hésité deux ou trois fois à l'aborder, il fit un grand effort sur lui-même et toucha légèrement le bras de Germain avant que celui-ci se fût rapproché des groupes de détenus qui de loin l'examinaient avec une haine sournoise. Leur victime ne pouvait leur échapper.

Malgré lui, Germain tressaillit au contact de Pique-Vinaigre; car la figure et les haillons de l'ancien joueur de gobelets prévenaient peu en faveur de ce malheureux. Mais, se rappelant les recommandations de Rigolette, et se trouvant d'ailleurs trop heureux pour n'être pas bienveillant, Germain s'arrêta et dit doucement à Pique-Vinaigre:

—Que voulez-vous?

—Vous remercier.

—De quoi?

—De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire pour ma pauvre sœur.

—Je ne vous comprends pas, dit Germain surpris.

—Je vas vous expliquer cela... Tout à l'heure au greffe, j'ai rencontré le surveillant qui était de garde au parloir...

—Ah! oui, un brave homme...

—Ordinairement les geôliers ne répondent pas à ce nom-là... brave homme... mais le père Roussel, c'est différent..., il le mérite... Tout à l'heure, il m'a donc glissé dans le tuyau de l'oreille: «Pique-Vinaigre, mon garçon, vous connaissez bien M. Germain?—Oui, la bête noire du préau», que je réponds. Puis, s'interrompant, Pique-Vinaigre dit à Germain:—Pardon, excuse, si je vous ai appelé bête noire... ne faites pas attention... attendez la fin.

«—Oui donc, que je réponds, je connais M. Germain, la bête noire du préau.—Et la vôtre aussi, peut-être, Pique-Vinaigre? me demanda le gardien d'un air sévère.—Mon gardien, je suis trop poltron et trop bon enfant pour me permettre d'avoir aucune espèce de bête noire, blanche ou grise, et encore moins M. Germain que tout autre car il ne paraît pas méchant, et on est injuste pour lui.—Eh bien! Pique-Vinaigre, vous avez raison d'être du parti de M. Germain, car il a été bon pour vous.—Pour moi, gardien? Comment donc?—C'est-à-dire, ça n'est pas lui, et ça n'est pas pour vous; mais sauf cela, vous lui devez une fière reconnaissance», me répond le père Roussel.

—Voyons... expliquez-vous un peu plus clairement, dit Germain en souriant.

—C'est absolument ce que j'ai répondu au gardien: «Parlez plus clairement.» Alors il m'a répondu: «Ce n'est pas M. Germain, mais sa jolie petite visiteuse, qui a été pleine de bontés pour votre sœur. Elle l'a entendue vous raconter les malheurs de son ménage, et, au moment où la pauvre femme sortait du parloir, la jeune fille lui a offert de lui être utile autant qu'elle le pourrait.»

—Bonne Rigolette! s'écria Germain attendri; elle s'est bien gardée de m'en rien dire!

«—Oh! pour lors, que je réponds au gardien, je ne suis qu'une oie. Vous avez raison, M. Germain a été bon pour moi, car sa visiteuse, c'est comme qui dirait lui, et ma sœur Jeanne, c'est comme qui dirait moi, et bien plus que moi...»

—Pauvre Rigolette! reprit Germain, cela ne m'étonne pas... elle a un cœur si généreux, si compatissant!

—Le gardien a repris: «J'ai entendu tout cela sans faire semblant de rien. Vous voilà prévenu maintenant. Si vous ne tâchiez pas de rendre service à M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans le cas où vous sauriez quelque complot contre lui, vous seriez un gueux fini... Pique-Vinaigre.—Gardien, je suis un gueux commencé, c'est vrai, mais pas encore un gueux fini... Enfin, puisque la visiteuse de M. Germain a voulu du bien à ma pauvre Jeanne... qui est une brave et honnête femme, celle-là, je m'en vante... je ferai pour M. Germain ce que je pourrai... Malheureusement, ce ne sera pas grand-chose...—C'est égal, faites toujours. Je vais aussi vous donner une bonne nouvelle à apprendre à M. Germain; je viens de la savoir à l'instant.»

—Quoi donc? demanda Germain.

—Il y aura demain une cellule vacante à la pistole; le gardien m'a dit de vous en prévenir.

—Il serait vrai! Oh! quel bonheur! s'écria Germain. Ce brave homme avait raison; c'est une bonne nouvelle que vous m'apprenez là.

—Sans me flatter, je le crois bien, car votre place n'est pas d'être avec des gens comme nous, monsieur Germain.

Puis s'interrompant, Pique-Vinaigre se hâta d'ajouter tout bas et rapidement en se baissant comme s'il eût ramassé quelque chose:

—Tenez, monsieur Germain, voilà les détenus qui nous regardent: ils sont étonnés de nous voir causer ensemble. Je vous laisse, défiez-vous. Si on vous cherche dispute, ne répondez pas. Ils veulent un prétexte pour engager une querelle et vous battre. Barbillon doit engager la dispute; prenez garde à lui. Je tâcherai de les détourner de leur idée...

Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il eût trouvé ce qu'il semblait chercher depuis un moment.

—Merci, mon brave homme. Je serai prudent, dit vivement Germain en se séparant de son compagnon.

Seulement instruit du complot du matin, qui consistait à provoquer une rixe dans laquelle Germain devait être maltraité, afin de forcer ainsi le directeur de la prison à le changer de préau, non-seulement Pique-Vinaigre ignorait le meurtre récemment projeté par le Squelette, mais il ignorait encore que l'on comptait sur son récit de Gringalet et Coupe-en-Deux pour tromper et distraire la surveillance du gardien.

—Arrive donc, feignant, dit Nicolas à Pique-Vinaigre en allant à sa rencontre. Laisse là ta ration de carne; il y a noce et festin... je t'invite.

—Où çà? Au Panier-Fleuri? Au Petit-Ramponneau?

—Farceur!... Non, dans le chauffoir. La table est mise... sur un banc. Nous avons un jambonneau, des œufs et du fromage... C'est moi qui paie.

—Ça me va. Mais c'est dommage de perdre ma ration, et encore plus dommage que ma sœur n'en profite pas. Ni elle ni ses enfants n'en voient pas souvent de la viande, à moins que ça ne soit à la porte des bouchers.

—Allons, viens vite; le Squelette s'embête. Il est capable de tout dévorer avec Barbillon.

Nicolas et Pique-Vinaigre entrèrent dans le chauffoir. Le Squelette, à cheval sur le bout du banc où étaient étalés les vivres de Nicolas, jurait et maugréait en attendant l'amphitryon.

—Te voilà, colimaçon! traînard! s'écria le bandit à la vue du conteur. Qu'est-ce que tu faisais donc?

—Il causait avec Germain, dit Nicolas en dépeçant le jambon.

—Ah! tu causais avec Germain! dit le Squelette en regardant attentivement Pique-Vinaigre sans s'interrompre de manger avec avidité.

—Oui! répondit le conteur. En voilà encore un qui n'a pas inventé les tire-bottes et les œufs durs (je dis ça parce que j'adore ce légume). Est-il bête, ce Germain, est-il bête! Je me suis laissé dire qu'il mouchardait dans la prison: il est joliment trop colas pour ça!

—Ah! tu crois? dit le Squelette en échangeant un coup d'œil rapide et significatif avec Nicolas et Barbillon.

—J'en suis sûr, comme voilà du jambon! Et puis comment diable voulez-vous qu'il moucharde? Il est toujours tout seul, il ne parle à personne et personne ne lui parle; il se sauve de nous comme si nous avions le choléra. S'il faut qu'il fasse des rapports avec ça, excusez du peu! D'ailleurs il ne mouchardera pas longtemps; il va à la pistole.

—Lui! s'écria le Squelette; et quand?

—Demain matin il y aura une cellule de vacante.

—Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. Il ne couche pas dans ma chambre; demain il ne sera plus temps. Aujourd'hui nous n'avons que jusqu'à quatre heures, et voilà qu'il en est bientôt trois, dit tout bas le Squelette à Nicolas, pendant que Pique-Vinaigre causait avec Barbillon.

—C'est égal, reprit tout haut Nicolas en ayant l'air de répondre à une observation du Squelette, Germain a l'air de nous mépriser.

—Au contraire, mes enfants, reprit Pique-Vinaigre, vous l'intimidez, ce jeune homme; il se regarde, auprès de vous, comme le dernier des derniers. Tout à l'heure, savez-vous ce qu'il me disait?

—Non! voyons.

—Il me disait: «Vous êtes bien heureux, vous, Pique-Vinaigre, d'oser parler avec ce fameux Squelette (il a dit fameux) comme de pair à compagnon. Moi! j'en meurs d'envie, de lui parler; mais il me produit un effet si respectueux, si respectueux, que je verrais M. le préfet de police en chair, en os et en uniforme, que je ne serais pas plus abalobé.»

—Il t'a dit cela? reprit le Squelette en feignant de croire et d'être sensible à l'impression d'admiration qu'il causait à Germain.

—Aussi vrai que tu es le plus grand brigand de la terre, il me l'a dit.

—Alors c'est différent, reprit le Squelette. Je me raccommode avec lui. Barbillon avait envie de lui chercher dispute; il fera aussi bien de le laisser tranquille.

—Il fera mieux, s'écria Pique-Vinaigre, persuadé d'avoir détourné le danger dont Germain était menacé. Il fera mieux, car ce pauvre garçon ne mordrait pas à une dispute; il est dans mon genre, hardi comme un lièvre.

—Malgré cela, c'est dommage, reprit le Squelette. Nous comptions sur cette batterie-là pour nous amuser après dîner. Le temps va nous paraître long.

—Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit Nicolas.

—Puisque c'est comme ça, que Pique-Vinaigre raconte une histoire à la chambrée, je ne chercherai pas querelle à Germain, dit Barbillon.

—Ça va, ça va, dit le conteur, c'est déjà une condition; mais il y en a une autre, et sans les deux je ne conte pas.

—Voyons ton autre condition?

—C'est que l'honorable société, qui est empoisonnée de capitalistes, dit Pique-Vinaigre en reprenant son accent de bateleur, me fera la bagatelle d'une cotisation de vingt sous. Vingt sous! messieurs! pour entendre le fameux Pique-Vinaigre, qui a eu l'honneur de travailler devant les grinches les plus renommés, devant les escarpes les plus fameux de France et de Navarre, et qui est incessamment attendu à Brest et à Toulon, où il se rend par ordre du gouvernement. Vingt sous! C'est pour rien, messieurs!

—Allons! on te fera vingt sous, quand tu auras dit tes contes.

—Après? Non, avant, s'écria Pique-Vinaigre.

—Ah çà! dis donc, est-ce que tu nous crois capables de te filouter vingt sous? dit le Squelette d'un air choqué.

—Du tout! répondit Pique-Vinaigre; j'honore la pègre de ma confiance, et c'est pour ménager sa bourse que je demande vingt sous d'avance.

—Ta parole d'honneur?

—Oui, messieurs; car après mon conte on sera si satisfait que ce n'est plus vingt sous, mais vingt francs! mais cent francs qu'on me forcerait de prendre! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter. Vous voyez donc bien que, par économie, vous feriez mieux de me donner vingt sous d'avance!

—Oh! ça n'est pas la blague qui te manque, à toi.

—Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en serve. Et puis, le fin mot, c'est que ma sœur et ses enfants sont dans une atroce débine, et vingt sous dans un petit ménage, ça se sent.

—Pourquoi qu'elle ne grinche pas, ta sœur, et ses mômes aussi, s'ils ont l'âge? dit Nicolas.

—Ne m'en parlez pas, elle me désole, elle me déshonore... je suis trop bon.

—Dis donc trop bête, puisque tu l'encourages.

—C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'être honnête. Mais elle n'est bonne qu'à ce métier-là, elle m'en fait pitié, quoi! Ah çà! c'est convenu, je vous conterai ma fameuse histoire de Gringalet et Coupe-en-Deux, mais on me fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet imbécile de Germain, dit Pique-Vinaigre.

—On te fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet imbécile de Germain, dit le Squelette.

—Alors, ouvrez vos oreilles, vous allez entendre du chenu. Mais voici la pluie... qui fait rentrer les pratiques: il n'y aura pas besoin de les aller chercher.

En effet, la pluie commençait à tomber; les prisonniers quittèrent la cour et vinrent se réfugier dans le chauffoir, toujours accompagnés d'un gardien.

Nous l'avons dit, ce chauffoir était une grande et longue salle dallée, éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour; au milieu se trouvait le calorifère, près duquel se tenaient le Squelette, Barbillon, Nicolas et Pique-Vinaigre. À un signe d'intelligence du prévôt, le Gros-Boiteux vint rejoindre ce groupe.

Germain entra l'un des derniers, absorbé dans de délicieuses pensées. Il alla machinalement s'asseoir sur le rebord de la dernière croisée de la salle, place qu'il occupait habituellement et que personne ne lui disputait; car elle était éloignée du poêle, autour duquel se groupaient les détenus.

Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers avaient d'abord été instruits et de la trahison que l'on reprochait à Germain, et du meurtre qui devait l'en punir.

Mais, bientôt divulgué, ce projet compta autant d'adhérents qu'il y avait de détenus; ces misérables, dans leur aveugle cruauté, regardant cet affreux guet-apens comme une vengeance légitime et y voyant une garantie certaine contre les futures dénonciations des mangeurs.

Germain, Pique-Vinaigre et le gardien ignoraient seuls ce qui allait se passer.

L'attention générale se partageait entre le bourreau, la victime et le conteur qui allait innocemment priver Germain du seul secours que ce dernier pût attendre; car il était presque certain que le gardien, voyant les détenus attentifs aux récits de Pique-Vinaigre, croirait sa surveillance inutile et profiterait de ce moment de calme pour aller prendre son repas.

En effet, lorsque les détenus furent entrés, le Squelette dit au gardien:

—Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne idée... il va nous conter son conte de Gringalet et Coupe-en-Deux. Il fait un temps à ne pas mettre un municipal dehors, nous allons attendre tranquillement l'heure d'aller à nos niches.

—Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tranquilles... Au moins on n'a pas besoin d'être sur votre dos.

—Oui, reprit le Squelette, mais Pique-Vinaigre demande cher pour conter... il veut vingt sous.

—Oui, la bagatelle de vingt sous... et c'est pour rien, s'écria Pique-Vinaigre. Oui, messieurs, pour rien, car il ne faudrait pas avoir un liard dans sa poche pour se priver d'entendre le récit des aventures du pauvre petit Gringalet et du terrible Coupe-en-Deux et du scélérat Gargousse... c'est à fendre le cœur et à hérisser les cheveux. Or, messieurs, qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la bagatelle de quatre liards, ou, si vous aimez mieux compter en kilomètres, la bagatelle de cinq centimes, pour avoir le cœur fendu et les cheveux hérissés?...

—Je mets deux sous, dit le Squelette; et il jeta sa pièce devant Pique-Vinaigre. Allons! est-ce que la pègre serait chiche pour un amusement pareil? ajouta-t-il en regardant ses complices d'un air significatif.

Plusieurs sous tombèrent de côté et d'autre, à la grande joie de Pique-Vinaigre, qui songeait à sa sœur en faisant sa collecte.

—Huit, neuf, dix, onze, douze et treize! s'écria-t-il en ramassant la monnaie; allons, messieurs les richards, les capitalistes et autres banquezingues, encore un petit effort, vous ne pouvez pas rester à treize, c'est un mauvais nombre. Il ne faut plus que sept sous, la bagatelle de sept sous! Comment, messieurs, il sera dit que la pègre de la Fosse-aux-lions ne pourra pas réunir encore sept sous, sept malheureux sous! Ah! messieurs, vous feriez croire qu'on vous a mis ici injustement ou que vous avez eu la main bien malheureuse.

La voix perçante et les lazzis de Pique-Vinaigre avaient tiré Germain de sa rêverie; autant pour suivre les avis de Rigolette en se popularisant un peu que pour faire une légère aumône à ce pauvre diable qui avait témoigné quelque désir de lui être utile, il se leva et jeta une pièce de dix sous aux pieds du conteur, qui s'écria en désignant à la foule le généreux donateur:

—Dix sous, messieurs!... Vous voyez. Je parlais de capitalistes... Honneur à monsieur, il se comporte en banquezingue, en ambassadeur, pour être agréable à la société... Oui, messieurs... car c'est à lui que vous devrez la plus grande part de Gringalet et Coupe-en-Deux... et vous l'en remercierez. Quant aux trois sous de surplus que fait sa pièce... je les mériterai en imitant la voix des personnages, au lieu de parler comme vous et moi... Ce sera une douceur que vous devrez à ce riche capitaliste, que vous devez adorer.

—Allons, ne blague pas tant et commence, dit le Squelette.

—Un moment, messieurs, dit Pique-Vinaigre, il est de toute justice que le capitaliste qui m'a donné dix sous soit... le mieux placé, sauf notre prévôt qui doit choisir.

Cette proposition servait si bien le projet du Squelette qu'il s'écria:

—C'est vrai, après moi il doit être le mieux placé.

Et le bandit jeta un nouveau regard d'intelligence aux détenus.

—Oui, oui, qu'il s'approche, dirent-ils.

—Qu'il se mette au premier banc.

—Vous voyez, jeune homme... votre libéralité est récompensée... L'honorable société reconnaît que vous avez droit aux premières places, dit Pique-Vinaigre à Germain.

Croyant que sa libéralité avait réellement mieux disposé ses odieux compagnons en sa faveur, enchanté de suivre en cela les recommandations de Rigolette, Germain, malgré une assez vive répugnance, quitta sa place de prédilection et se rapprocha du conteur.

Celui-ci aidé de Nicolas et de Barbillon, ayant rangé autour du poêle les quatre ou cinq bancs du chauffoir, dit avec emphase:

—Voici les premières loges... À tout seigneur tout honneur... d'abord le capitaliste...

«Maintenant, que ceux qui ont payé s'asseyent sur les bancs, ajouta gaiement Pique-Vinaigre, croyant fermement que Germain n'avait plus, grâce à lui, aucun péril à redouter. Et ceux qui n'ont pas payé, ajouta-t-il, s'assiéront par terre ou se tiendront debout, à leur choix...

Résumons la disposition matérielle de cette scène.

Pique-Vinaigre, debout auprès du poêle, se préparait à conter.

Près de lui, le Squelette, aussi debout et couvrant Germain des yeux, prêt à s'élancer sur lui au moment où le gardien quitterait la salle.

À quelque distance de Germain, Nicolas, Barbillon, Cardillac et d'autres détenus, parmi lesquels on remarquait l'homme au bonnet de coton bleu et à la blouse grise, occupaient les derniers bancs.

Le plus grand nombre des prisonniers groupés çà et là, les uns assis par terre, d'autres debout et adossés aux murailles, composaient les plans secondaires de ce tableau, éclairé à la Rembrandt par les trois fenêtres latérales, qui jetaient de vives lumières et de vigoureuses ombres sur ces figures si diversement caractérisées et si durement accentuées.

Disons enfin que le gardien, qui devait, à son insu et par son départ, donner le signal du meurtre de Germain, se tenait auprès de la porte entr'ouverte.

—Y sommes-nous? demanda Pique-Vinaigre au Squelette.

—Silence dans la pègre..., dit celui-ci en se retournant à demi; puis, s'adressant à Pique-Vinaigre:—Maintenant, commence ton conte, on t'écoute.

On fit un profond silence.


IX

Gringalet et Coupe-en-Deux

...Rien de plus doux, de plus salutaire, de plus précieux que vos paroles; elles charment, elles encouragent, elles améliorent...

    WOLFGANG, livre IV


Avant d'entamer le récit de Pique-Vinaigre, nous rappellerons au lecteur que, par un contraste bizarre, la majorité des détenus, malgré leur cynique perversité, affectionnent presque toujours les récits naïfs, nous ne voudrions pas dire puérils, où l'on voit, selon les lois d'une inexorable fatalité, l'opprimé vengé de son tyran, après des épreuves et des traverses sans nombre.

Loin de nous la pensée d'établir d'ailleurs le moindre parallèle entre des gens corrompus et la masse honnête et pauvre; mais ne sait-on pas avec quels applaudissements frénétiques le populaire des théâtres du boulevard accueille la délivrance de la victime, et de quelles malédictions passionnées il poursuit le méchant ou le traître?

On raille ordinairement ces incultes témoignages de sympathie pour ce qui est bon, faible et persécuté... d'aversion pour ce qui est puissant, injuste et cruel.

On a tort, ce nous semble.

Rien de plus consolant en soit que ces ressentiments de la foule.

N'est-il pas évident que ces instincts salutaires pourraient devenir des principes arrêtés chez les infortunés que l'ignorance et la pauvreté exposent incessamment à la subversive obsession du mal?

Comment ne pas tout espérer d'un peuple dont le bon sens moral se manifeste si invariablement? D'un peuple qui, malgré les prestiges de l'art, ne permettrait jamais qu'une œuvre dramatique fût dénouée par le triomphe du scélérat et par le supplice du juste?

Ce fait, dédaigné, moqué, nous paraît très-considérable en raison des tendances qu'il constate, et qui souvent même se retrouvent, nous le répétons, parmi les êtres les plus corrompus, lorsqu'ils sont pour ainsi dire au repos et à l'abri des instigations ou des nécessités criminelles.

Et un mot, puisque les gens endurcis dans le crime sympathisent encore quelquefois au récit et à l'expression des sentiments élevés, ne doit-on pas penser que tous les hommes ont plus ou moins en eux l'amour du beau, du bien, du juste, mais que la misère, mais que l'abrutissement, en faussant, en étouffant ces divins instincts, sont les causes premières de la dépravation humaine?

N'est-il pas évident qu'on ne devient généralement méchant que parce qu'on est malheureux, et qu'arracher l'homme aux terribles tentations du besoin par l'équitable amélioration de sa condition matérielle, c'est lui rendre praticables les vertus dont il a la conscience?

L'impression causée par le récit de Pique-Vinaigre démontrera, ou plutôt exposera, nous l'espérons, quelques-unes des idées que nous venons d'émettre.

Pique-Vinaigre commença donc son récit en ces termes, au milieu du profond silence de son auditoire:

—Il y a déjà pas mal de temps que s'est passée, l'histoire que je vais raconter à l'honorable société. Ce qu'on appelait la Petite-Pologne n'était pas encore détruit. L'honorable société sait ou ne sait pas ce que c'était que la Petite-Pologne.

—Connu, dit le détenu au bonnet bleu et à la blouse grise, c'étaient des cassines du côté de la rue du Rocher et de la rue de la Pépinière.

—Justement, mon garçon, reprit Pique-Vinaigre, et le quartier de la Cité, qui n'est pourtant pas composé de palais, serait comme qui dirait la rue de la Paix ou la rue de Rivoli, auprès de la Petite-Pologne; quelle turne! mais du reste, fameux repaire pour la pègre; il n'y avait pas de rues, mais des ruelles; pas de maisons, mais des masures; pas de pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s'il en avait passé; mais il n'en passait pas. Du matin jusqu'au soir, et surtout du soir jusqu'au matin, ce qu'on ne cessait pas d'entendre, c'étaient des cris: «À la garde! Au secours! Au meurtre!» mais la garde ne se dérangeait pas. Tant plus il y avait d'assommés dans la Petite-Pologne, tant moins il y avait de gens à arrêter!

«Ça grouillait donc de monde là-dedans, fallait voir; il y logeait peu de bijoutiers, d'orfèvres et de banquiers; mais, en revanche, il y avait des tas de joueurs d'orgue, de paillasses, de polichinelles ou de montreurs de bêtes curieuses. Parmi ceux-là, il y en avait un qu'on nommait Coupe-en-Deux, tant il était méchant; mais il était surtout méchant pour les enfants... On l'appelait Coupe-en-Deux parce qu'on disait que d'un coup de hache il avait coupé en deux un petit Savoyard.

À ce passage du récit de Pique-Vinaigre, l'horloge de la prison sonna trois heures un quart.

Les détenus rentrant dans les dortoirs à quatre heures, le crime du Squelette devait être consommé avant ce moment.

—Mille tonnerres! le gardien ne s'en va pas, dit-il tout bas au Gros-Boiteux.

—Sois tranquille, une fois l'histoire en train, il filera...

Pique-Vinaigre continua son récit.

—On ne savait pas d'où venait Coupe-en-Deux; les uns disaient qu'il était Italien, d'autres Bohémien, d'autres Turc, d'autres Africain; les bonnes femmes disaient magicien, quoiqu'un magicien dans ce temps-ci paraisse drôle; moi, je serais assez tenté de dire comme les bonnes femmes. Ce qui faisait croire ça, c'est qu'il avait toujours avec lui un grand singe roux appelé Gargousse, et qui était si malin et si méchant qu'on aurait dit qu'il avait le diable dans le ventre. Tout à l'heure je vous reparlerai de Gargousse. Quant à Coupe-en-Deux, je vas vous le dévisager: il avait le teint couleur de revers de botte, les cheveux rouges comme les poils de son singe, les yeux verts, et ce qui ferait croire, comme les bonnes femmes, qu'il était magicien... c'est qu'il avait la langue noire...

—La langue noire? dit Barbillon.

—Noire comme de l'encre! répondit Pique-Vinaigre.

—Et pourquoi ça?

—Parce qu'étant grosse, sa mère avait probablement parlé d'un nègre, reprit Pique-Vinaigre avec une assurance modeste. À cet agrément-là, Coupe-en-Deux joignait le métier d'avoir je ne sais combien de tortues, de singes, de cochons d'Inde, de souris blanches, de renards et de marmottes, qui correspondaient à un nombre égal de petits Savoyards ou d'enfants abandonnés.

«Tous les matins, Coupe-en-Deux distribuait, à chacun sa bête et un morceau de pain noir, et en route... pour demander un petit sou ou faire danser la Catarina. Ceux qui le soir ne rapportaient pas au moins quinze sous étaient battus, mais battus! que dans les premiers temps on entendait les enfants crier d'un bout de la Petite-Pologne à l'autre.

«Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Petite-Pologne un homme qu'on appelait le doyen, parce que c'était le plus ancien de cette espèce de quartier, et qu'il en était comme qui dirait le maire, le prévôt, le juge de paix ou plutôt de guerre, car c'était dans sa cour (il était marchand de vin gargotier) qu'on allait se peigner devant lui, quand il n'y avait que ce moyen de s'entendre et de s'arranger. Quoique déjà vieux, le doyen était fort comme un hercule et très-craint; on ne jurait que par lui dans la Petite-Pologne; quand il disait: «C'est bien», tout le monde disait: «C'est très-bien»; «C'est mal», tout le monde disait: «C'est mal.» Il était brave homme au fond, mais terrible; quand, par exemple, des gens forts faisaient la misère à de plus faibles qu'eux... alors, gare dessous!

«Comme le doyen était voisin de Coupe-en-Deux, il avait dans le commencement entendu les enfants crier, à cause des coups que le montreur de bêtes leur donnait; mais il lui avait dit: «Si j'entends encore les enfants crier, je te fais crier à mon tour, et, comme tu as la voix plus forte, je taperai plus fort.»

—Farceur de doyen! J'aime le doyen, moi! dit le détenu à bonnet bleu.

—Et moi aussi, ajouta le gardien en se rapprochant du groupe.

Le Squelette ne put contenir un mouvement d'impatience courroucée.

Pique-Vinaigre continua:

—Grâce au doyen, qui avait menacé Coupe-en-Deux, on n'entendait donc plus les enfants crier la nuit dans la Petite-Pologne; mais les pauvres petits malheureux n'en souffraient pas moins, car s'ils ne criaient plus quand leur maître les battait, c'est qu'ils craignaient d'être battus encore plus fort. Quant à aller se plaindre au doyen, ils n'en avaient pas seulement l'idée.

«Moyennant les quinze sous que chaque petit montreur de bêtes devait lui rapporter, Coupe-en-Deux les logeait, les nourrissait et les habillait.

«Le soir, un morceau de pain noir, comme à déjeuner... voilà pour la nourriture; il ne leur donnait jamais d'habits... voilà pour l'habillement; et il les enfermait la nuit pêle-mêle avec leurs bêtes, sur la même paille, dans un grenier où on montait par une échelle et par une trappe... voilà pour le logement. Une fois bêtes et enfants rentrés au complet, il retirait l'échelle et fermait la trappe à clef.

«Vous jugez la vie et le vacarme que ces singes, ces cochons d'Inde, ces renards, ces souris, ces tortues, ces marmottes et ces enfants faisaient sans lumière dans ce grenier, qui était grand comme rien. Coupe-en-Deux couchait dans une chambre au-dessous, ayant son grand singe Gargousse attaché au pied de son lit. Quand ça grouillait et que ça criait trop fort dans le grenier, le montreur de bêtes se levait sans lumière, prenait un grand fouet, montait à l'échelle, ouvrait la trappe et, sans y voir, fouaillait à tour de bras.

«Comme il avait toujours une quinzaine d'enfants, et que quelques-uns lui rapportaient, les innocents, quelquefois jusqu'à vingt sous par jour, Coupe-en-Deux, ses frais faits, et ils n'étaient pas gros, avait pour lui environ quatre francs ou cent sous par jour; avec ça, il ribotait; car notez bien que c'était aussi le plus grand soûlard de la terre, et qu'il était régulièrement mort ivre une fois par jour. C'était son régime, il prétendait que sans cela il aurait eu mal à la tête toute la journée; faut dire aussi que sur son gain il achetait des cœurs de mouton à Gargousse, car son grand singe mangeait de la viande crue comme un vorace.

«Mais je vois que l'honorable société me demande Gringalet; le voici, messieurs!

—Ah! voyons Gringalet, et puis je m'en vas manger ma soupe, dit le gardien.

Le Squelette échangea un regard de satisfaction féroce avec le Gros-Boiteux.

—Parmi les enfants à qui Coupe-en-Deux distribuait ses bêtes, reprit Pique-Vinaigre, il y avait un pauvre diable surnommé Gringalet. Sans père ni mère, sans frère ni sœur, sans feu ni lieu, il se trouvait seul... tout seul dans le monde, où il n'avait pas demandé à venir, et d'où il pouvait partir sans que personne y prît garde.

«Il ne se nommait pas Gringalet pour son plaisir, allez! Il était chétif, et malingre, et souffreteux, que c'était pitié; on lui aurait donné au plus sept ou huit ans, et il en avait treize; mais s'il ne paraissait que la moitié de son âge, ce n'était pas mauvaise volonté... car il n'avait environ mangé que de deux jours l'un, et encore si peu et si peu... si mal et si mal, qu'il faisait grandement les choses en paraissant avoir sept ans.

—Pauvre moutard, il me semble le voir! dit le détenu à bonnet bleu, il y en a tant d'enfants comme ça... sur le pavé de Paris, des petits crève-de-faim.

—Faut bien qu'ils commencent jeunes à apprendre cet état-là pour qu'ils puissent s'y faire, reprit Pique-Vinaigre en souriant avec amertume.

—Allons, va donc, dépêche-toi donc, dit brusquement le Squelette, le gardien s'impatiente, sa soupe se refroidit.

—Ah bah! c'est égal, reprit le surveillant, je veux encore faire un peu connaissance avec Gringalet, c'est amusant.

—Vraiment, c'est très-intéressant, ajouta Germain, attentif à ce récit.

—Ah! merci de ce que vous me dites là, mon capitaliste, répondit Pique-Vinaigre, ça me fait plus de plaisir encore que votre pièce de dix sous...