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Les mystères de Paris, Tome IV cover

Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 57: X
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About This Book

The narrative follows interwoven episodes in Parisian society, tracing attempts at redemption, schemes, and rescues among a cast including Fleur-de-Marie, the Louve, and Martial. The Louve undergoes a moral transformation inspired by Fleur-de-Marie and seeks to abandon a disreputable life to live with Martial in rural solitude. Parallel threads depict criminal plots, interventions by agents of public safety, imprisonments, revelations involving a portrait and a vault, and the fates of secondary figures. Scenes alternate between intimate domestic resolutions and public punishments, culminating in deliverances, sanctions, and the establishment of a charitable bank for the poor. The volume blends melodramatic episodes with social observation, exploring class divisions and moral dilemmas.

—Tonnerre de lambin! s'écria le Squelette, finiras-tu de nous faire languir?

—Voilà! reprit Pique-Vinaigre.

«Un jour, Coupe-en-Deux avait ramassé Gringalet dans la rue, mourant de froid et de faim; il aurait aussi bien fait de le laisser mourir. Comme Gringalet était faible, il était peureux, et comme il était peureux, il était devenu la risée et le pâtiras des autres petits montreurs de bêtes, qui le battaient et lui faisaient tant et tant de misère qu'il en serait devenu méchant, si la force et le courage ne lui avaient pas manqué.

«Mais non... quand on l'avait beaucoup battu, il pleurait en disant: «Je n'ai fait de mal à personne, et tout le monde me fait du mal... c'est injuste. Oh! si j'étais fort et hardi!» Vous croyez peut-être que Gringalet allait ajouter: «Je rendrais aux autres le mal qu'on m'a fait.» Eh bien! pas du tout... il disait: «Oh! si j'étais fort et hardi, je défendrais les faibles contre les forts, car je suis faible, et les forts m'ont fait souffrir!»

«En attendant, comme il était trop puceron pour empêcher les forts de molester les faibles, à commencer par lui-même, il empêchait les grosses bêtes de manger les petites.

—En voilà-t-il une drôle d'idée! dit le détenu au bonnet bleu.

—Et ce qu'il y a de plus farce, reprit le conteur, c'est qu'on aurait dit qu'avec cette idée-là Gringalet se consolait d'être battu... ce qui prouve qu'il n'avait pas au fond un mauvais cœur.

—Pardieu, je crois bien, au contraire, dit le gardien. Diable de Pique-Vinaigre, est-il amusant!

À ce moment trois heures et demie sonnèrent.

Le bourreau de Germain et le Gros-Boiteux échangèrent un coup d'œil significatif.

L'heure avançait, le surveillant ne s'en allait pas, et quelques-uns des détenus, les moins endurcis semblaient presque oublier les sinistres projets du Squelette contre Germain, pour écouter avec avidité le récit de Pique-Vinaigre:

—Quand je dis, reprit celui-ci, que Gringalet empêchait les grosses bêtes de manger les petites, vous entendez bien que Gringalet n'allait pas se mêler des affaires des tigres, des lions, des loups, ou même des renards et des singes de la ménagerie de Coupe-en-Deux, il était trop peureux pour cela: mais, dès qu'il voyait, par exemple, une araignée embusquée dans sa toile pour y prendre une pauvre folle de mouche qui volait gaiement au soleil du bon Dieu, sans nuire à personne, crac, Gringalet donnait un coup de bâton dans la toile, délivrait la mouche et écrasait l'araignée en vrai César... Oui! en vrai César... car il devenait blanc comme un linge en touchant à ces vilaines bêtes; il lui fallait donc de la résolution... à lui qui avait peur d'un hanneton, et qui avait été très-longtemps à se familiariser avec la tortue que Coupe-en-Deux lui distribuait tous les matins. Aussi Gringalet, en surmontant la frayeur que lui causaient les araignées, afin d'empêcher les mouches d'être mangées, se montrait...

—Se montrait aussi crâne dans son espèce qu'un homme qui aurait attaqué un loup pour lui ôter un mouton de la gueule, dit le détenu au bonnet bleu...

—Ou qu'un homme qui aurait attaqué Coupe-en-Deux pour lui retirer Gringalet des pattes, ajouta Barbillon, aussi vivement intéressé.

—Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'après ces beaux coups-là, Gringalet ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait jamais, il souriait, il faisait le crâne, mettait son bonnet de travers (quand il avait un bonnet), et chantonnait La Marseillaise d'un air vainqueur... Dans ce moment-là, il n'y avait pas une araignée capable d'oser le regarder en face.

«Une autre fois, c'était un cricri qui se noyait et se débattait dans un ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts à la nage et rattrapait le cricri, qu'il déposait ensuite sur un brin d'herbe. Un maître nageur médailliste, qui aurait repêché son dixième noyé à cinquante francs par tête, n'aurait pas été plus fier que Gringalet quand il voyait son cricri gigoter et se sauver...

«Et pourtant le cricri ne lui donnait ni argent ni médaille et ne lui disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alors, Pique-Vinaigre mon ami, me dira l'honorable société, quel diable de plaisir Gringalet, que tout le monde battait, trouvait-il donc à être le libérateur des cricris et le bourreau des araignées? Puisqu'on lui faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait pas en faisant du mal selon sa force; par exemple, en faisant manger des mouches par des araignées, ou en laissant les cricris se noyer... ou même en en noyant exprès... des cricris?...

—Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas comme ça? dit Nicolas.

—À quoi ça lui aurait-il servi? dit un autre.

—Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui en faisait!

—Non! eh bien! moi, je comprends ça, qu'il aimait à sauver des mouches... ce pauvre petit moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se disait peut-être: «Qui sait si on ne me sauvera pas tout de même?»

—Le camarade a raison, s'écria Pique-Vinaigre; il a lu dans le cœur de ce que j'allais dégoiser à l'honorable société.

«Gringalet n'était pas malin; il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez; mais il s'était dit: «Coupe-en-Deux est mon araignée, peut-être bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres pauvres moucherons... Qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôtera de ses griffes.» Car jusqu'alors, pour rien au monde il n'aurait osé se sauver de chez son maître, il se serait cru mort. Pourtant, un jour que lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n'avaient gagné à eux deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit à battre le pauvre enfant si fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lassé d'être le rebut et le martyr de tout le monde, il guette le moment où la trappe du grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pâtée à ses bêtes, il se laisse glisser le long de l'échelle...

—Ah!... tant mieux! dit un détenu.

—Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au doyen? dit le bonnet bleu, il aurait donné sa rincée à Coupe-en-Deux.

—Oui, mais il n'osait pas... Il avait trop peur, il aimait mieux tâcher de se sauver. Malheureusement Coupe-en-Deux l'avait vu; il vous l'empoigne par le cou et le remonte dans le grenier: cette fois-là, Gringalet, en pensant à ce qui l'attendait, frémit de tout son corps, car il n'était pas au bout de ses peines.

«À propos des peines de Gringalet, il faut que je vous parle de Gargousse, le grand singe favori de Coupe-en-Deux; ce méchant animal était, ma foi, plus grand que Gringalet; jugez quelle taille pour un singe! Maintenant je vais vous dire pourquoi on ne le menait pas se montrer dans les rues comme les autres bêtes de la ménagerie; c'est que Gargousse était si méchant et si fort, qu'il n'y avait eu, parmi tous les enfants, qu'un Auvergnat de quatorze ans, gaillard résolu, qui, après s'être plusieurs fois colleté et battu avec Gargousse, avait fini par pouvoir le mater, l'emmener et le tenir à la chaîne, et encore bien souvent il y avait eu des batailles où Gargousse avait mis son conducteur en sang.

«Embêté de ça, le petit Auvergnat s'était dit un beau jour: «Bon, bon, je me vengerai de toi, gredin de singe!» Un matin donc il part avec sa bête comme à l'ordinaire; pour l'amorcer il achète un cœur de mouton; pendant que Gargousse mange, il passe une corde dans le bout de sa chaîne, attache la corde à un arbre et, une fois que le gueux de singe est bien amarré, il vous lui flanque une dégelée de coups de bâton... mais une dégelée, que le feu y aurait pris.

—Ah! c'est bien fait!

—Bravo, l'Auvergnat!

—Tape dessus, mon garçon!

—Éreinte-moi ce scélérat de Gargousse, dirent les détenus.

—Et il tapait de bon cœur, allez, reprit Pique-Vinaigre, il fallait voir comme Gargousse criait, grinçait des dents, sautait, gambadait et de-ci et de-là; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son bâton en veux-tu! en voilà!

«Malheureusement les singes sont comme les chats, ils ont la vie dure... Gargousse était aussi malin que méchant; quand il avait vu, c'est le cas de le dire, de quel bois ça chauffait pour lui, au plus beau moment de la dégelée il avait fait une dernière cabriole, était retombé à plat au pied de l'arbre, avait gigoté un moment, et puis fait le mort, ne bougeant pas plus qu'une bûche.

«L'Auvergnat n'en voulait pas davantage: croyant le singe assommé, il file, pour ne jamais remettre les pieds chez Coupe-en-Deux. Mais le gueux de Gargousse le guettait du coin de l'œil; tout roué de coups qu'il était, dès qu'il se voit seul et que l'Auvergnat est loin, il coupe avec ses dents la corde qui attachait sa chaîne à l'arbre. Le boulevard Monceau, où il avait reçu sa danse, était tout près de la Petite-Pologne; le singe connaissait son chemin comme son Pater: il détale donc en traînant la gigue et arrive chez son maître, qui rugit, qui écume de voir son singe arrangé ainsi. Mais ça n'est pas tout: depuis ce moment-là Gargousse avait gardé une si furieuse rancune contre tous les enfants en général que Coupe-en-Deux, qui n'était pourtant pas tendre, n'avait plus osé le donner à conduire à personne... de peur d'un malheur; car Gargousse aurait été capable d'étrangler ou de dévorer un enfant; et tous les petits montreurs de bêtes, sachant cela, se seraient plutôt laissé écharper par Coupe-en-Deux que d'approcher du singe.

—Il faut décidément que j'aille manger ma soupe, dit le gardien en faisant un pas vers la porte; ce diable de Pique-Vinaigre ferait descendre les oiseaux des arbres pour l'entendre... Je ne sais pas où il va pêcher ce qu'il raconte.

—Enfin... le gardien s'en va, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux; je suis en nage, j'en ai la fièvre... tant je rage en dedans... Attention seulement à faire le mur autour du mangeur... je me charge du reste...

—Ah çà! soyez sages, dit le gardien en se dirigeant vers la porte.

—Sages comme des images, répondit le Squelette en se rapprochant de Germain, pendant que le Gros-Boiteux et Nicolas, après s'être concertés d'un signe, firent deux pas dans la même direction.

—Ah! respectable gardien... vous vous en allez au plus beau moment, dit Pique-Vinaigre d'un air de reproche.

Sans le Gros-Boiteux qui prévint son mouvement en le saisissant rapidement par le bras, le Squelette s'élançait sur Pique-Vinaigre.

—Comment, au plus beau moment? répondit le gardien en se retournant vers le conteur.

—Je crois bien, dit Pique-Vinaigre; vous ne savez pas tout ce que vous allez perdre... Voilà ce qu'il y a de plus charmant dans mon histoire qui va commencer...

—Ne l'écoutez donc pas, dit le Squelette en contenant à peine sa fureur; il n'est pas en train aujourd'hui; moi je trouve que son conte est bête comme tout...

—Mon conte est bête comme tout? s'écria Pique-Vinaigre froissé dans son amour-propre de narrateur; eh bien! gardien... je vous en prie, je vous en supplie... restez jusqu'à la fin... j'en ai au plus encore pour un bon quart d'heure... d'ailleurs votre soupe est froide... maintenant, qu'est-ce que vous risquez? Je vas chauffer le récit, pour que vous ayez encore le temps d'aller manger avant que nous remontions à nos dortoirs.

—Allons, je reste, mais dépêchez-vous, dit le gardien en se rapprochant.

—Et vous avez raison de rester, gardien; sans me vanter, vous n'aurez rien entendu de pareil, surtout à la fin: il y a le triomphe du singe et de Gringalet... escortés de tous les petites montreurs de bêtes et des habitants de la Petite-Pologne. Ma parole d'honneur, ça n'est pas pour faire le fier, mais c'est vraiment superbe...

—Alors... contez vite, mon garçon, dit le gardien en revenant auprès du poêle.

Le Squelette frémissait de rage...

Il désespérait presque d'accomplir son crime.

Une fois l'heure du coucher arrivée, Germain était sauvé; car il n'habitait pas le même dortoir que son implacable ennemi, et le lendemain, nous l'avons dit, il devait occuper l'une des cellules vacantes à la pistole.

Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux interruptions de plusieurs détenus, qu'ils se trouvaient, grâce au récit de Pique-Vinaigre, transportés dans un milieu d'idées presque pitoyables; peut-être alors n'assisteraient-ils pas avec une féroce indifférence au meurtre affreux dont leur impassibilité devait les rendre complices.

Le Squelette pouvait empêcher le conteur de terminer son histoire; mais alors s'évanouissait sa dernière espérance de voir le gardien s'éloigner avant l'heure où Germain serait en sûreté.

—Ah! c'est bête comme tout! reprit Pique-Vinaigre. Eh bien! l'honorable société va juger de la chose...

«Il n'y avait donc pas d'animal plus méchant que le grand singe Gargousse, qui était surtout aussi acharné que son maître après les enfants... Qu'est-ce que fait Coupe-en-Deux pour punir Gringalet d'avoir voulu se sauver?... Ça... vous le saurez, tout à l'heure. En attendant, il rattrape donc l'enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en lui disant: «Demain matin, quand tous les camarades seront partis, je t'empoignerai et tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'ensauver d'ici...»

«Je vous laisse à penser la terrible nuit que passa Gringalet. Il ne ferma presque pas l'œil; il se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait lui faire... À force de se demander ça, il finit par s'endormir... Mais quel sommeil!... Par là-dessus il eut un rêve... un rêve affreux... c'est-à-dire le commencement... Vous allez voir...

«Il rêva qu'il était une de ces pauvres mouches comme il en avait tant fait sauver des toiles d'araignées, et qu'à son tour il tombait dans une grande et forte toile où il se débattait, se débattait de toutes ses forces sans pouvoir s'en dépêtrer; alors il voyait venir vers lui, doucement, traîtreusement, une espèce de monstre qui avait la figure de Coupe-en-Deux sur un corps d'araignée...

«Mon pauvre Gringalet recommençait à se débattre, comme vous pensez... mais, plus il faisait d'efforts, plus il s'enchevêtrait dans la toile, ainsi que font les pauvres mouches... Enfin l'araignée s'approche... le touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible bête l'attirer, l'enlacer... pour le dévorer... Il se croit mort... Mais voilà que tout à coup il entend une espèce de petit bourdonnement clair, sonore, aigu, et il voit un joli moucheron d'or, qui avait une espèce de dard fin et brillant comme une aiguille de diamant, voltiger autour de l'araignée d'un air furieux, et une voix (quand je dis une voix, figurez-vous la voix d'un moucheron!)... une voix qui lui disait: «Pauvre petite mouche... tu as sauvé des mouches... L'araignée ne...»

«Malheureusement Gringalet s'éveilla en sursaut... et il ne vit pas la fin du rêve; malgré ça, il fut d'abord un peu rassuré en se disant: «Peut-être que le moucheron d'or au dard de diamant aurait tué l'araignée si j'avais vu la fin du songe.»

«Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour se rassurer et se consoler, à mesure que la nuit finissait, sa peur revenait si forte qu'à la fin il oublia le rêve, ou plutôt il n'en retint que ce qui était effrayant, la grande toile où il avait été enlacé et l'araignée à figure de Coupe-en-Deux... Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir... Dame! jugez donc, seul... tout seul... sans personne qui voulût le défendre!

«Sur le matin, quand il vit le jour petit à petit paraître par la lucarne du grenier, sa frayeur redoubla; le moment approchait où il allait se trouver seul avec Coupe-en-Deux. Alors il se jeta à genoux au milieu du grenier et, pleurant à chaudes larmes, il supplia ses camarades de demander grâce pour lui à Coupe-en-Deux, ou bien de l'aider à se sauver s'il y avait moyen. Ah! bien oui! les uns par peur du maître, les autres par insouciance, les autres par méchanceté refusèrent au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait.

—Mauvais galopins! dit le prisonnier au bonnet bleu; ils n'avaient donc ni cœur ni ventre!

—C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de voir ce petit abandonné de la nature entière.

—Et seul et sans défense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu; car quelqu'un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, ça fait toujours pitié. Quand on a des dents pour mordre, alors c'est différent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien! montre-les et défends ta queue, mon cadet!

—C'est vrai! dirent plusieurs détenus.

—Ah çà! s'écria le Squelette, ne pouvant plus dissimuler sa rage et s'adressant au bonnet bleu, est-ce que tu ne te tairas pas, toi? Est-ce que je n'ai pas dit: «Silence dans la pègre...» Suis-je ou non le prévôt ici?...

Pour toute réponse, le bonnet bleu regarda le Squelette en face, puis il fit ce geste gouailleur parfaitement connu des gamins, qui consiste à appuyer sur le bout du nez le pouce de la main droite ouverte en éventail, et à appuyer son petit doigt sur le pouce de la main gauche, étendue de la même manière.

Le bonnet bleu accompagna cette réponse muette d'une mine si grotesque que plusieurs détenus rirent aux éclats, tandis que d'autres, au contraire, restèrent stupéfaits de l'audace du nouveau prisonnier, tant le Squelette était redouté.

Ce dernier montra le poing au bonnet bleu et lui dit en grinçant des dents:

—Nous compterons demain.

—Et je ferai l'addition sur ta frimousse... je poserai dix-sept calottes, et je ne retiendrai rien.

De crainte que le gardien n'eût une nouvelle raison de rester afin de prévenir une rixe possible, le Squelette répondit avec calme:

—Il ne s'agit pas de ça: j'ai la police du chauffoir, et l'on doit m'écouter, n'est-ce pas, gardien?

—C'est vrai, dit le surveillant. N'interrompez pas. Et toi, continue, Pique-Vinaigre; mais dépêche-toi, mon garçon.


X

Le triomphe de Gringalet et de Gargousse

—Pour lors donc, reprit Pique-Vinaigre, continuant son récit, Gringalet, se voyant abandonné de tout le monde, se résigne à son malheureux sort. Le grand jour vient, et tous les enfants s'apprêtent à décaniller avec leurs bêtes. Coupe-en-Deux ouvre la trappe et fait l'appel pour donner à chacun son morceau de pain. Tous descendent par l'échelle, et Gringalet, plus mort que vif, rencogné, dans un coin du grenier avec sa tortue, ne bougeait pas plus qu'elle; il regardait ses compagnons s'en aller les uns après les autres: il aurait donné bien des choses pour pouvoir faire comme eux... Enfin le dernier quitte le grenier. Le cœur battait bien fort au pauvre enfant; il espérait que peut-être son maître l'oublierait. Ah bien! oui... Voilà qu'il entend Coupe-en-Deux, qui était resté au pied de l'échelle, crier d'une grosse voix:

«—Gringalet!... Gringalet!...

«—Me voilà, mon maître.

«—Descends tout de suite, ou je vais te chercher, reprend Coupe-en-Deux.

«Pour le coup, Gringalet se croit à son dernier jour.

«—Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses membres et en se souvenant de son rêve, te voilà dans la toile, petit moucheron; l'araignée va te manger.»

«Après avoir déposé tout doucement sa tortue par terre, il lui dit comme un adieu, car il avait fini par s'attacher à cette bête. Il s'approcha de la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'échelle pour descendre, quand Coupe-en-Deux, le prenant par sa pauvre jambe maigre comme un fuseau, le tira si fort, si brusquement, que Gringalet dégringola et se rabota toute la figure le long de l'échelle.

—Quel dommage que le doyen de la Petite-Pologne ne se soit pas trouvé là!... Quelle danse à Coupe-en-Deux! dit le bonnet bleu. C'est dans ces moments-là qu'il est bon d'être fort.

—Oui, mon garçon; mais malheureusement le doyen ne se trouvait pas là!... Coupe-en-Deux vous prend donc l'enfant par la peau de son pantalon et l'emporte dans son chenil, où il gardait le grand singe attaché au pied de son lit. Rien qu'à voir seulement l'enfant, voilà la mauvaise bête qui se met à bondir, à grincer des dents comme un furieux, à s'élancer de toute la longueur de sa chaîne à l'encontre de Gringalet, comme pour le dévorer.

—Pauvre Gringalet, comment te tirer de là?

—Mais s'il tombe dans les pattes du singe, il est étranglé net!

—Tonnerre!... ça donne la petite mort, dit le bonnet bleu; moi, dans ce moment-ci, je ne ferais pas de mal à une puce... Et vous, les amis?

—Ma foi, ni moi non plus.

—Ni moi!

À ce moment la pendule de la prison sonna le troisième quart de trois heures.

Le Squelette, craignant de plus en plus que le temps ne lui manquât, s'écria, furieux de ces interruptions qui semblaient annoncer que plusieurs détenus s'apitoyaient réellement:

Silence donc dans la pègre!... Il n'en finira jamais, ce conteur de malheur, si vous parlez autant que lui!

Les interrupteurs se turent.

Pique-Vinaigre continua:

—Quand on pense que Gringalet avait eu toutes les peines du monde à s'habituer à sa tortue, et que les plus courageux de ses camarades tremblaient au seul nom de Gargousse, on se figure sa terreur quand il se voit apporter par son maître tout près de ce gueux de singe.

«—Grâce, mon maître! criait-il en claquant ses deux mâchoires l'une contre l'autre, comme s'il avait eu la fièvre, grâce, mon maître! Je ne le ferai plus, je vous le promets!»

«Le pauvre petit criait: «Je ne le ferai plus!» sans savoir ce qu'il disait, car il n'avait rien à se reprocher. Mais Coupe-en-Deux se moquait bien de ça... Malgré les cris de l'enfant, qui se débattait, il le met à la portée de Gargousse, qui saute dessus et l'empoigne.

Une sorte de frémissement circula dans l'auditoire, de plus en plus attentif.

—Comme j'aurais été bête de m'en aller, dit le gardien en se rapprochant davantage des groupes.

—Et ça n'est rien encore; le plus beau n'est pas là, reprit Pique-Vinaigre. Dès que Gringalet sentit les pattes froides et velues du grand singe qui le saisissait par le cou et par la tête, il se crut dévoré, eut comme le délire et se mit à crier avec des gémissements qui auraient attendri un tigre:

«—L'araignée de mon rêve, mon bon Dieu!... L'araignée de mon rêve... Petit moucheron d'or, à mon secours!

«—Veux-tu te taire... Veux-tu te taire!...» lui disait Coupe-en-Deux en lui donnant de grands coups de pied, car il avait peur qu'on n'entendît ses cris; mais au bout d'une minute il n'y avait plus de risque, allez! Le pauvre Gringalet ne criait plus, ne se débattait plus; à genoux et blanc comme un linge, il fermait les yeux et grelottait de tous ses membres ni plus ni moins que par un froid de janvier; pendant ce temps-là, le singe le battait, lui tirait les cheveux et l'égratignait; et puis de temps en temps la méchante bête s'arrêtait pour regarder son maître, absolument comme s'ils s'étaient entendus ensemble. Coupe-en-Deux, lui, riait si fort! si fort! que si Gringalet eût crié, les éclats de rire de son maître auraient couvert ses cris. On aurait dit que ça encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus belle après l'enfant.

—Ah! gredin de singe! s'écria le bonnet bleu. Si je t'avais tenu par la queue, j'aurais mouliné avec toi comme avec une fronde, et je t'aurais cassé la tête sur un pavé.

—Gueux de singe! Il était méchant comme un homme!

—Il n'y pas d'homme si méchant que ça!

—Pas si méchant! reprit Pique-Vinaigre. Et Coupe-en-Deux donc? Jugez-en... Voilà ce qu'il fait après: il détache du pied de son lit la chaîne de Gargousse, qui était très-longue, il retire un moment de ses pattes l'enfant plus mort que vif et l'enchaîne de l'autre côté, de façon que Gringalet était à un bout de la chaîne et Gargousse à l'autre, tous les deux attachés par le milieu des reins, et séparés entre eux par environ trois pieds de distance.

—Voilà-t-il une invention!

—C'est vrai, il y a des hommes plus méchants que les plus méchantes bêtes.

«Quand Coupe-en-Deux eut fait ce coup-là, il dit à son singe, qui avait l'air de le comprendre, car ils méritaient bien de s'entendre:

«—Attention, Gargousse! on t'a montré, c'est toi qui montreras à ton tour Gringalet; il sera ton singe. Allons, houp! debout, Gringalet, ou je dis à Gargousse de piller sur toi...»

«Le pauvre enfant était retombé à genoux, joignant les mains, mais ne pouvant plus parler; on n'entendait que ses dents claquer.

«—Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit à dire Coupe-en-Deux à son singe, et, s'il rechigne, fais-lui comme moi.»

«Et en même temps il donne à l'enfant une dégelée de coups de houssine, puis il remet la baguette au singe.

«Vous savez comme ces animaux sont imitateurs de leur nature, mais Gargousse l'était plus que non pas un; le voilà donc qui prend la houssine d'une main et tombe sur Gringalet, qui est bien obligé de se lever. Une fois debout, il était, ma foi, à peu près de la même taille que le singe; alors Coupe-en-Deux sort de sa chambre et descend l'escalier en appelant Gargousse, et Gargousse le suit en chassant Gringalet devant lui à grand coups de houssine, comme s'il avait été son esclave.

«Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la masure de Coupe-en-Deux. C'est là où il comptait s'amuser; il ferme la porte de la ruelle, et fait signe à Gargousse de faire courir l'enfant devant lui tout autour de la cour à grands coups de houssine.

«Le singe obéit et se met à courser ainsi Gringalet en le battant, pendant que Coupe-en-Deux se tenait les côtes de rire. Vous croyez que cette méchanceté-là devait lui suffire? Ah bien! oui... ce n'était rien encore. Gringalet en avait été quitte jusque-là pour des égratignures, des coups de houssine et une peur horrible. Voilà ce qu'imagina Coupe-en-Deux.

«Pour rendre le singe furieux contre l'enfant, qui tout essoufflé était déjà plus mort que vif, il prend Gringalet par les cheveux, fait semblant de l'accabler de coups et de le mordre, et il le rend à Gargousse en lui criant: «Pille, pille...» et ensuite il lui montre un morceau de cœur de mouton, comme pour lui dire: «Ça sera ta récompense...»

«Oh! alors, mes amis, vraiment c'était un spectacle terrible...

«Figurez-vous un grand singe roux à museau noir, grinçant des dents comme un possédé, et se jetant furieux, quasi enragé, sur ce pauvre petit malheureux, qui, ne pouvant pas se défendre, avait été renversé du premier coup et s'était jeté à plat ventre, la face contre terre, pour ne pas être dévisagé. Voyant ça, Gargousse, que son maître aguichait toujours contre l'enfant, monte sur son dos, le prend par le cou et commence à lui mordre au sang le derrière de la tête.

«—Oh! l'araignée de mon rêve!... l'araignée!» criait Gringalet d'une voix étouffée, se croyant bien mort cette fois.

«Tout à coup on entend frapper à la porte. Pan!... Pan!... Pan!...»

—Ah! le doyen! s'écrièrent les prisonniers avec joie.

—Oui, cette fois, c'était lui, mes amis; il criait à travers la porte: «Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux? Ouvriras-tu? Ne fais pas le sourd; car je te vois par le trou de la serrure!»

«Le montreur de bêtes, forcé de répondre, s'en va tout grognant ouvrir au doyen, qui était un gaillard solide comme un pont, malgré ses cinquante ans, et avec lequel il ne fallait pas badiner quand il se fâchait.

«—Qu'est-ce que vous me voulez? lui dit Coupe-en-Deux en entrebâillant la porte.

«—Je veux te parler, dit le doyen, qui entra presque de force dans la petite cour; puis, voyant le singe toujours acharné après Gringalet, il court, vous empoigne Gargousse par la peau du cou, veut l'arracher de dessus l'enfant et le jeter à dix pas; mais il s'aperçoit seulement alors que l'enfant était enchaîné au singe. Voyant ça, le doyen regarde Coupe-en-Deux d'un air terrible et lui crie: «Viens tout de suite désenchaîner ce petit malheureux!»

«Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet, qui, à demi-mort de frayeur, se voit sauvé si à propos, et comme par miracle. Aussi il ne put s'empêcher de se souvenir du moucheron d'or de son rêve, quoique le doyen n'eût pas l'air d'un moucheron, le gaillard, tant s'en faut...

—Allons, dit le gardien en faisant un pas vers la porte, voilà Gringalet sauvé, je vais manger ma soupe.

—Sauvé! s'écria Pique-Vinaigre, ah bien! oui, sauvé! il n'est pas au bout de ses peines, allez, le pauvre Gringalet.

—Vraiment? dirent quelques détenus avec intérêt.

—Mais qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit le gardien en se rapprochant.

—Restez, gardien, vous le saurez, reprit le conteur.

—Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait faire tout ce qu'il veut, dit le gardien; ma foi, je reste encore un peu.

Le Squelette, muet, écumait de rage.

Pique-Vinaigre continua:

—Coupe-en-Deux, qui craignait le doyen comme le feu, avait, tout en grognant, détaché l'enfant de la chaîne; quand c'est fait, le doyen jette Gargousse en l'air, le reçoit au bout d'un grandissime coup de pied dans les reins et l'envoie rouler à dix pas... Le singe crie comme un brûlé, grince des dents, mais il se sauve lestement et va se réfugier au faîte d'un petit hangar d'où il montre le poing au doyen.

«—Pourquoi battez-vous mon singe? dit Coupe-en-Deux au doyen.

«—Tu devrais me demander plutôt pourquoi je ne te bats pas toi-même. Faire ainsi souffrir cet enfant! Tu t'es donc soûlé de bien bonne heure ce matin?

«—Je ne suis pas plus soûl que vous: j'apprenais un tour à mon singe; je veux donner une représentation où lui et Gringalet paraîtront ensemble; je fais mon état, de quoi vous mêlez-vous?

«—Je me mêle de ce qui me regarde. Ce matin, en ne voyant pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres enfants, je leur ai demandé où il était; ils ne m'ont pas répondu, ils avaient l'air embarrassé; je te connais; j'ai deviné que tu ferais quelques mauvais coups sur lui, et je ne me suis pas trompé. Écoute-moi bien! toutes les fois que je ne verrai pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres le matin, j'arriverai ici dare-dare, et il faudra que tu me le montres, ou sinon, je t'assomme...

«—Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, lui répondit Coupe-en-Deux, irrité de cette menace de surveillance. Vous n'assommerez rien du tout, et si vous ne vous en allez d'ici, ou si vous revenez, je vous...

«—Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-en-Deux par un duo de calottes à assommer un rhinocéros, voilà ce que tu mérites pour répondre ainsi au doyen de la Petite-Pologne.

—Deux calottes, c'était bien maigre, dit le bonnet bleu; à la place du doyen, je lui aurais trempé une drôle de soupe grasse.

—Et il ne l'aurait pas volée, ajouta un détenu.

«—Le doyen, reprit Pique-Vinaigre, en aurait mangé dix comme Coupe-en-Deux. Le montreur de bêtes fut donc obligé de mettre les calottes dans son sac; mais il n'en était pas moins furieux d'être battu, et surtout d'être battu devant Gringalet. Aussi, à ce moment même, il se promit de s'en venger, et il lui vint une idée qui ne pouvait venir qu'à un démon de méchanceté comme lui. Pendant qu'il remuait cette idée diabolique en se frottant les oreilles, le doyen lui dit:

«—Rappelle-toi que si tu t'avises de faire encore souffrir cet enfant je te forcerai à filer de la Petite-Pologne, toi et tes bêtes, sans quoi j'ameuterai tout le monde contre toi; tu sais qu'on te déteste déjà: aussi on te fera une conduite dont ton dos se souviendra, je t'en réponds.

«En traître qu'il était et pour pouvoir exécuter son idée scélérate, au lieu de se fâcher contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien et dit d'un air câlin:

«—Foi d'homme, doyen, vous avez tort de m'avoir battu, et de croire que je veux du mal à Gringalet; au contraire, je vous répète que j'apprenais un nouveau tour à mon singe; il n'est pas commode quand il se rebiffe, et, dans la bagarre, le petit a été mordu, j'en suis fâché.

«—Hum!... fit le doyen en le regardant de travers, est-ce bien vrai, ce que tu me dis là? D'ailleurs, si tu veux apprendre un tour à ton singe, pourquoi l'attaches-tu à Gringalet!

«—Parce que Gringalet doit être aussi du tour. Voilà ce que je veux faire: j'habillerai Gargousse avec un habit rouge et un chapeau à plumes comme un marchand de vulnéraire suisse; j'assoirai Gringalet dans une petite chaise d'enfant; puis je lui mettrai une serviette au cou, et le singe, avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire la barbe.»

«Le doyen ne put s'empêcher de rire à cette idée.

«—N'est-ce pas que c'est farce? reprit Coupe-en-Deux d'un air sournois.

«—Le fait est que c'est farce, dit le doyen, d'autant plus qu'on dit ton gueux de singe assez adroit et assez malin pour jouer une parade pareille.

«—Je le crois bien; quand il m'aura vu cinq ou six fois faire semblant de raser Gringalet, il m'imitera avec son grand rasoir de bois; mais pour ça il faut qu'il s'habitue à l'enfant; aussi je les avais attachés ensemble.

«—Mais pourquoi as-tu choisi Gringalet plutôt qu'un autre?

«—Parce qu'il est le plus petit de tous, et qu'étant assis, Gargousse sera plus grand que lui; d'ailleurs, je voulais donner la moitié de la recette à Gringalet.

«—Si c'est comme cela, dit le doyen rassuré par l'hypocrisie du montreur de bêtes, je regrette la tournée que je t'ai donnée; alors mets que c'est une avance...»

«Pendant le temps que son maître parlait avec le doyen, Gringalet, lui, n'osait pas souffler; il tremblait comme la feuille, et mourait d'envie de se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de l'emmener de chez le montreur de bêtes; mais le courage lui manquait, et il recommençait à se désespérer tout bas en disant: «Je serai comme la pauvre mouche de mon rêve, l'araignée me dévorera, j'avais tort de croire que le moucheron d'or me sauverait.»

«—Allons, mon garçon, puisque le père Coupe-en-Deux te donne la moitié de la recette, ça doit t'encourager à t'habituer au singe... Bah! bah! tu t'y feras, et si la recette est bonne, tu n'auras pas à te plaindre.

«—Lui! se plaindre! Est-ce que tu as à te plaindre? lui demanda son maître en le regardant à la dérobée d'un air si terrible que l'enfant aurait voulu être à cent pieds sous terre.

«—Non... non... mon maître, répondit-il en balbutiant.

«—Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu à se plaindre; je ne veux que son bien, après tout. Si Gargousse l'a égratigné une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets, j'y veillerai.

«—À la bonne heure! Ainsi, tout le monde sera content.

«—Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux, n'est-ce pas que tu seras content?

«—Oui... oui... mon maître, dit l'enfant tout en pleurant.

«—Et pour te consoler de tes égratignures je te donnerai ta part d'un bon déjeuner, car le doyen va m'envoyer un plat de côtelettes aux cornichons, quatre bouteilles de vin et un demi-setier d'eau-de-vie.

«—À ton service, Coupe-en-Deux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout le monde.»

«Au fond le doyen était brave homme, mais il n'était pas malin et il aimait à vendre son vin et son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux le savait bien, vous voyez qu'il le renvoyait content de lui vendre à boire et à manger, et rassuré sur le sort de Gringalet.

«Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir de son maître. Dès que le doyen a les talons tournés, Coupe-en-Deux montre l'escalier à son pâtiras et lui ordonne de remonter vite dans son grenier; l'enfant ne se le fait pas dire deux fois, il s'en va tout effrayé.

«—Mon bon Dieu, je suis perdu», s'écrie-t-il en se jetant sur la paille à côté de sa tortue, et en pleurant à chaudes larmes. Il était là depuis une bonne heure à sangloter, lorsqu'il entend la grosse voix de Coupe-en-Deux qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître n'était pas comme à l'ordinaire.

«—Descendras-tu bientôt?» reprend le montreur de bêtes avec un tonnerre de jurements.

«L'enfant se dépêche vite de descendre par l'échelle; à peine a-t-il mis le pied par terre, que son maître le prend et l'emporte dans sa chambre, en trébuchant à chaque pas, car Coupe-en-Deux avait tant bu, tant bu, qu'il était soûl comme une grive et qu'il se tenait à peine sur ses jambes: son corps se penchait tantôt en avant et tantôt en arrière, et il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air féroce, mais sans parler; il avait, comme on dit, la bouche trop épaisse: jamais l'enfant n'en avait eu plus peur.

«Gargousse était enchaîné au pied du lit.

«Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante au dossier...

«—Ass... assis-toi... là», continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu'à la fin de ce récit, le bégaiement empâté d'un homme ivre, lorsqu'il faisait parler Coupe-en-Deux.

«Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans parler, l'entortille de la grande corde et l'attache sur la chaise, et cela pas facilement, car, quoique le montreur de bêtes eût encore un peu de vue et de connaissance, vous pensez qu'il faisait les nœuds doubles. Enfin voilà Gringalet solidement amarré sur sa chaise. «Mon bon Dieu! Mon bon Dieu! murmura-t-il, cette fois personne ne viendra me délivrer.»

«Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir comme vous allez le voir: le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux avait fermé la porte de sa cour en dedans à double tour, mis le verrou; personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet.

—Oh! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionnés par ce récit, Gringalet, tu es perdu...

—Pauvre petit...

—Quel dommage!

—S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les donnerais.

—Moi aussi.

—Gueux de Coupe-en-Deux!

—Qu'est-ce qu'il va lui faire?

Pique-Vinaigre continua:

—Quand Gringalet fut bien attaché sur sa chaise, son maître lui dit, et le conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre: «Ah!... gredin... c'est toi... qui as été cause que... que j'ai été battu par le doyen... tu... vas mou... mourir...»

«Et il tire de sa poche un grand rasoir tout fraîchement repassé, l'ouvre et prend d'une main Gringalet par les cheveux...

Un murmure d'indignation et d'horreur circula parmi les détenus et interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit:

—À la vue du rasoir, l'enfant se mit à crier:

«—Grâce! mon maître... grâce!... Ne me tuez pas!

«—Va, crie... crie... môme... tu ne crieras pas longtemps, répondit Coupe-en-Deux.

«—Moucheron d'or! Moucheron d'or! À mon secours! cria le pauvre Gringalet presque en délire, et se rappelant son rêve qui l'avait tant frappé; voilà l'araignée qui va me tuer!

«—Ah! tu m'app... tu m'appelles... araignée, toi..., dit Coupe-en-Deux... À cause de ça... et d'autres... d'autres choses, tu vas mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la... chose... et puis qu'on me guillotinerait... je dirai... et prou... prouverai que c'est... le singe... J'ai tantôt... préparé la chose... a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant à peine; puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chaîne, la tendait de toutes ses forces en grinçant des dents et en regardant tour à tour son maître et l'enfant:

«—Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme ça... vois-tu?...»

«Et, passant à plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de Gringalet, il fit comme s'il lui coupait le cou.

«Le gueux de singe était si imitateur, si méchant et si malin, qu'il comprit ce que son maître voulait: et, comme pour le lui prouver, il se prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tête en arrière, et, avec sa patte droite, il fit mine de se couper le cou.

«—C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-en-Deux, en balbutiant, en fermant les yeux à demi et en trébuchant si fort qu'il manqua de tomber avec Gringalet et la chaise... oui, ça y est... je vas te... dé... détacher, et tu... lui couperas le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse?»

«Le singe cria en grinçant des dents, comme pour dire oui, et avança la patte pour prendre le rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait.

«—Moucheron d'or, à mon secours!» murmura Gringalet d'une pauvre voix mourante, certain cette fois d'être à sa dernière heure.

«Car, hélas! il appelait le moucheron d'or à son secours sans y compter et sans l'espérer; mais il disait cela comme on dit: «Mon Dieu! Mon Dieu!» quand on se noie...

«Eh bien! pas du tout.

«Voilà-t-il pas qu'à ce moment-là Gringalet voit entrer par la fenêtre ouverte une de ces petites mouches vert et or, comme il y en a tant! On aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait; et juste à l'instant où Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir à Gargousse, le moucheron d'or s'en va se bloquer droit dans l'œil de ce méchant brigand.

«Une mouche dans l'œil, ça n'est pas grand-chose; mais, dans le moment, vous savez que ça cuit comme une piqûre d'épingle; aussi Coupe-en-Deux, qui se soutenait à peine, porta vivement la main à son œil, et ça par un mouvement si brusque qu'il trébucha, tomba tout de son long, et roula comme une masse au pied du lit où était enchaîné Gargousse.

«—Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé!» cria Gringalet; car toujours assis et attaché sur sa chaise, il avait tout vu.

—C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empêché d'avoir le cou coupé, s'écrièrent les détenus transportés de joie.

—Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu.

—Oui, vive le moucheron d'or! répétèrent plusieurs voix.

—Vivent Pique-Vinaigre et ses contes! dit un autre.

—Attendez donc, reprit le conteur; voici le plus beau et le plus terrible de l'histoire que je vous avais promise: Coupe-en-Deux avait tombé par terre comme un plomb; il était si soûl, si soûl, qu'il ne remuait pas plus qu'une bûche... Il était ivre mort... quoi! et sans connaissance de rien; mais en tombant il avait manqué d'écraser Gargousse et lui avait presque cassé une patte de derrière... Vous savez comme ce vilain animal était méchant, rancunier et malicieux. Il n'avait pas lâché le rasoir que son maître lui avait donné pour couper le cou à Gringalet. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son maître étendu sur le dos, immobile comme une carpe pâmée et bien à sa portée? Il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en-Deux lui avait enseigné à le faire sur Gringalet.

—Bravo!...

—C'est bien fait!...

—Vive Gargousse!... crièrent les détenus avec enthousiasme.

—Vive le petit moucheron d'or!

—Vive Gringalet!

—Vive Gargousse!

—Eh bien! mes amis, s'écria Pique-Vinaigre enchanté du succès de son récit, ce que vous criez là, toute la Petite-Pologne le criait une heure plus tard.

—Comment cela... comment?

—Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout à son aise le gueux de Coupe-en-Deux avait fermé sa porte en dedans. À la brune, voilà les enfants qui arrivent les uns après les autres avec leurs bêtes; les premiers cognent, personne ne répond; enfin, quand ils sont tous rassemblés, ils recognent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen et lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur maître ne leur ouvrait pas. «Le gredin se sera soûlé comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoyé du vin tantôt; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester la nuit dehors.»

«On enfonce la porte à coups de merlin; on entre, on monte, on arrive dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et accroupi sur le corps de son maître et jouant avec le rasoir; le pauvre Gringalet, heureusement hors de la portée de la chaîne de Gargousse, toujours assis et attaché sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi? la petite mouche d'or, qui, après avoir voleté autour de l'enfant comme pour le féliciter, était enfin venue se poser sur sa petite main.

«Gringalet raconta tout au doyen et à la foule qui l'avait suivi; ça paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel: aussi le doyen s'écrie: «Un triomphe à Gringalet, un triomphe à Gargousse, qui a tué ce mauvais brigand de Coupe-en-Deux! Il coupait les autres, c'était son tour d'être coupé.

«—Oui, oui! dit la foule, car le montreur de bêtes était détesté de tout le monde. Un triomphe à Gargousse! Un triomphe à Gringalet!

«Il faisait nuit: on allume des torches de paille, on attache Gargousse sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs épaules; le gredin de singe n'avait pas l'air de trouver ça trop beau pour lui, et il prenait des airs de triomphateur en montrant les dents à la foule. Après le singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits montreurs de bêtes, chacun avec la sienne, entouraient le doyen: l'un portait son renard, l'autre sa marmotte, l'autre son cochon d'Inde; ceux qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle; il y avait des charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi; c'était enfin un tintamarre, une joie, une fête qu'on ne peut s'imaginer! Derrière les musiciens et les montreurs de bêtes venaient tous les habitants de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants; presque tous tenaient à la main des torches de paille et criaient comme des enragés: «Vive Gringalet! Vive Gargousse!» Le cortège fait dans cet ordre-là le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. C'était un drôle de spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures éclairées par la lueur rouge des feux de paille qui flamboyaient, flamboyaient! Quant à Gringalet, la première chose qu'il avait faite, une fois en liberté, ça avait été de mettre la petite mouche d'or dans un cornet de papier, et il répétait tout le temps de son triomphe:

«—Petits moucherons, j'ai bien fait d'empêcher les araignées de vous manger, car...»

La fin du récit de Pique-Vinaigre fut interrompue.

—Eh! père Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe; quatre heures vont sonner dans dix minutes.

—Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais. Merci, mon garçon, tu m'as joliment amusé, tu peux t'en vanter, dit le surveillant à Pique-Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrêtant: «Ah çà! soyez sages», dit-il aux détenus en se retournant.

—Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiteux: Va sur le pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir de la cour crie: «Gargousse!» et le mangeur est mort.

—Ça y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagna le gardien et resta debout à la porte du chauffoir, l'épiant du regard.

—Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le temps de son triomphe, se disait: «Petits moucherons, j'ai...»

—Gargousse! s'écria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir le surveillant quitter la cour.

—À moi! Gringalet... je serai ton araignée, s'écria aussitôt le Squelette en se précipitant si brusquement sur Germain que celui-ci ne put faire un mouvement ni pousser un cri.

Sa voix expira sous la formidable étreinte des longs doigts de fer du Squelette.


XI

Un ami inconnu

—Si tu es l'araignée, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de malheur, cria une voix au moment où Germain, surpris par la violente et soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renversé sur son banc, livré à la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le tenait par le cou.

—Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! répéta l'homme au bonnet bleu dont nous avons parlé; puis, d'un bond furieux, renversant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient de Germain, il s'élança sur le Squelette et lui assena sur le crâne et entre les deux yeux une grêle de coups de poing si précipités qu'on eût dit la batterie sonore d'un marteau sur une enclume.

L'homme au bonnet bleu, qui n'était autre que le Chourineur, ajouta, en redoublant la rapidité de son martelage sur la tête du Squelette:

—C'est la grêle de coups de poing que M. Rodolphe m'a tambourinés sur la boule! Je les ai retenus.

À cette agression inattendue, les détenus restèrent frappés de surprise, sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux, encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent même satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain.

Le Squelette, d'abord étourdi, chancelant comme un bœuf sous la masse de fer du boucher, étendit machinalement ses deux mains en avant pour parer les coups de son ennemi; Germain put se dégager de la mortelle étreinte du Squelette et se relever à demi.

—Mais qu'est-ce qu'il a? À qui en a-t-il donc, ce brigand-là? s'écria le Gros-Boiteux; et, s'élançant sur le Chourineur, il tâcha de lui saisir les bras par-derrière, pendant que celui-ci faisait de violents efforts pour maintenir le Squelette sur le banc.

Le défenseur de Germain répondit à l'attaque du Gros-Boiteux par une espèce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler à l'extrémité du cercle formé par les détenus.

Germain, d'une pâleur livide et violacée, à demi suffoqué, à genoux auprès du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se passait autour de lui. La strangulation avait été si violente et si douloureuse qu'il respirait à peine.

Après son premier étourdissement, le Squelette, par un effort désespéré, parvint à se débarrasser du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.

Haletant, ivre de rage et de haine, il était épouvantable...

Sa face cadavéreuse ruisselait de sang; sa lèvre supérieure, retroussée comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serrées les unes contre les autres.

Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et de fatigue, car sa lutte contre le Chourineur avait été violente:

—Escarpez-le donc... ce brigand-là! tas de frileux!... qui me laissez prendre en traître... sinon le mangeur va vous échapper!

Durant cette espèce de trêve, le Chourineur, enlevant Germain à demi évanoui, avait assez habilement manœuvré pour se rapprocher peu à peu de l'angle d'un mur, où il déposa son protégé.

Profitant de cette excellente position de défense, le Chourineur pouvait alors, sans crainte d'être pris à dos, tenir assez longtemps encore les détenus, auxquels le courage et la force herculéenne qu'il venait de déployer imposaient beaucoup.

Pique-Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le tumulte, sans qu'on s'aperçût de son absence.

Voyant l'hésitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'écria:

—À moi donc!... Estourbissons-les tous les deux... le gros et le petit!

—Prends garde! répondit le Chourineur en se préparant au combat, les deux mains en avant et carrément campé sur ses robustes reins. Gare à toi, Squelette! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je ferai comme Gargousse, je te couperai le sifflet...

—Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi cet enragé défend-il le mangeur? À mort le mangeur... et lui aussi! S'il défend Germain, c'est un traître!

—Oui!... Oui!

—À mort! le mangeur!

—À mort!

—Oui! à mort le traître... qui le soutient!

Tels furent les cris des plus endurcis des détenus.

Un parti plus pitoyable s'écria:

—Non! Avant, qu'il parle!

—Oui! Qu'il s'explique!

—On ne tue pas un homme sans l'entendre!

—Et sans défense!

—Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux!

—Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette.

—On ne saurait trop en faire à un mangeur!

—À mort!

—Tombons dessus!

—Soutenons le Squelette!

—Oui! Oui!... Charivari pour le bonnet bleu!

—Non... Soutenons le bonnet bleu!... Charivari pour le Squelette! riposta le parti du Chourineur.

—Non!... À bas le bonnet bleu!

—À bas le Squelette!

—Bravo, mes cadets!... s'écria le Chourineur en s'adressant aux détenus qui se rangeaient de son côté. Vous avez du cœur... Vous ne voudriez pas massacrer un homme à demi mort!... Il n'y a que des lâches capables de ça... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamné d'avance... c'est pour cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Germain, vous serez durement pincés. D'ailleurs, je propose une chose, moi!... Le Squelette veut achever ce pauvre jeune homme... Eh bien! qu'il vienne donc me le prendre, s'il en a le toupet!... Ça se passera entre nous deux: nous nous crocherons et on verra... mais il n'ose pas, il est comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles.

La vigueur, l'énergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une puissante action sur les détenus; aussi un assez grand nombre d'entre eux se rangèrent de son côté et entourèrent Germain; le parti du Squelette se groupa autour de ce bandit.

Une sanglante mêlée allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le pas sonore et mesuré du piquet d'infanterie toujours de garde à la prison.

Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion générale, avait gagné la cour et était allé frapper au guichet de la porte d'entrée, afin d'avertir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir.

L'arrivée des soldats mit fin à cette scène.

Germain, le Squelette et le Chourineur furent conduits auprès du directeur de la Force. Le premier devait déposer sa plainte, les deux autres répondre à une prévention de rixe dans l'intérieur de la prison.

La terreur et la souffrance de Germain avaient été si vives, sa faiblesse était si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens pour arriver jusqu'à une chambre voisine du cabinet du directeur, où on le conduisit. Là, il se trouva mal; son cou excorié, portait l'empreinte livide et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de plus, le fiancé de Rigolette aurait été étranglé.

Le gardien chargé de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons dit, s'était toujours intéressé à Germain, lui donna les premiers secours.

Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la réflexion succéda aux émotions rapides et terribles qui lui avaient à peine laissé l'exercice de sa raison, sa première pensée fut pour son sauveur.

—Merci de vos bons soins, monsieur, dit-il au gardien; sans cet homme courageux, j'étais perdu.

—Comment vous trouvez-vous?

—Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer me semble un songe horrible!

—Remettez-vous.

—Et celui qui m'a sauvé, où est-il?

—Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est arrivée... Il paraît que sans lui...

—J'étais mort, monsieur... Oh! dites-moi son nom... Qui est-il?

—Son nom... je n'en sais rien, il est surnommé le Chourineur; c'est un ancien forçat.

—Et le crime qui l'amène ici... n'est pas grave, peut-être?

—Très-grave! Vol avec effraction, la nuit... dans une maison habitée, dit le gardien. Il aura probablement la même dose que Pique-Vinaigre; quinze ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, vu la récidive.

Germain tressaillit: il eût préféré être lié par la reconnaissance à un homme moins criminel.

—Ah! c'est affreux! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connaître, a pris ma défense. Tant de courage, tant de générosité...

—Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon chez ces gens-là. L'important, c'est que vous voilà sauvé; demain vous aurez votre cellule à la pistole, et pour cette nuit vous coucherez à l'infirmerie, d'après l'ordre de M. le directeur. Allons, courage, monsieur! Le mauvais temps est passé: quand votre jolie petite visiteuse viendra vous voir, vous pourrez la rassurer; car, une fois en cellule, vous n'aurez plus rien à craindre... Seulement, vous ferez bien, je crois, de ne pas lui parler de la scène de tout à l'heure. Elle en tomberait malade de peur.

—Oh! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas; mais je voudrais pourtant remercier mon défenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de la loi, il ne m'en a pas moins sauvé la vie.

—Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout à l'heure, le Squelette au cachot, et le Chourineur à la Fosse-aux-lions. Il sera d'ailleurs un peu récompensé de ce qu'il a fait pour vous car, comme c'est un gaillard solide et déterminé, tel qu'il faut être pour mener les autres il est probable qu'il remplacera le Squelette comme prévôt...

Le Chourineur, ayant traversé un petit couloir sur lequel s'ouvrait la porte du cabinet du directeur, entra dans la chambre où se trouvait Germain.

—Attendez-moi là, dit le gardien au Chourineur; je vais aller savoir de M. le directeur ce qu'il décide du Squelette, et je reviendrai vous prendre... Voilà notre jeune homme tout à fait remis; il veut vous remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'était fini de lui.

Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur était radieuse; il s'avança joyeusement en disant:

—Tonnerre! que je suis content! Que je suis donc content de vous avoir sauvé! Et il tendit la main à Germain.

Celui-ci, par un sentiment de répulsion involontaire, se recula d'abord légèrement, au lieu de prendre la main que le Chourineur lui offrait; puis, se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet homme, il voulut réparer ce premier mouvement de répugnance. Mais le Chourineur s'en était aperçu; ses traits s'assombrirent, et, en reculant à son tour, il dit avec une tristesse amère:

—Ah! c'est juste, pardon, monsieur...

—Non, c'est moi qui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service que vous m'avez rendu... vous m'avez sauvé la vie. Votre main, monsieur, je vous en prie, de grâce, votre main.

—Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvement est tout. Si vous m'aviez d'abord donné une poignée de main, cela m'aurait fait plaisir. Mais, en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus vouloir. Non parce que je suis prisonnier comme vous, mais, ajouta-t-il d'un air sombre et en hésitant, parce qu'avant d'être ici... j'ai été...

—Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en l'interrompant; mais vous ne m'avez pas moins sauvé la vie.

—Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car je sais qui vous êtes... monsieur Germain.

—Vous me connaissez?

—Un peu, mon neveu! que je vous répondrais si j'étais votre oncle, dit le Chourineur en reprenant son ton d'insouciance habituelle, et vous auriez pardieu bien tort de mettre mon arrivée à la Force sur le dos du hasard. Si je ne vous avais pas connu... je ne serais pas en prison.

Germain regarda le Chourineur avec une surprise profonde.

—Comment? c'est parce que vous m'avez connu?...

—Que je suis ici... prisonnier à la Force...

—Je voudrais vous croire... mais...

—Mais vous ne me croyez pas.

—Je veux dire qu'il m'est impossible de comprendre comment il se fait que je sois pour quelque chose dans votre emprisonnement.

—Pour quelque chose?... Vous y êtes pour tout.

—J'aurais eu ce malheur?...

—Un malheur!... Au contraire... c'est moi qui vous redois... Et crânement encore...

—À moi! Vous me devez?...

—Une fière chandelle, pour m'avoir procuré l'avantage de faire un tour à la Force...

—En vérité, dit Germain en passant la main sur son front, je ne sais si la terrible secousse de tout à l'heure affaiblit ma raison, mais il m'est impossible de vous comprendre. Le gardien vient de me dire que vous étiez ici comme prévenu... de... de...

Et Germain hésitait.

—De vol... pardieu... allez donc... oui, de vol avec effraction... avec escalade... et la nuit, par-dessus le marché!... tout le tremblement à la voile, quoi! s'écria le Chourineur en éclatant de rire. Rien n'y manque... c'est du chenu. Mon vol a toutes les herbes de la Saint-Jean, comme on dit...

Germain, péniblement ému du cynisme audacieux du Chourineur, ne put s'empêcher de lui dire:

—Comment... vous, vous si brave... si généreux, parlez-vous ainsi? Ne savez-vous pas à quelle terrible punition vous êtes exposé?

—Une vingtaine d'années de galères et le carcan!... connu... Je suis un crâne scélérat, hein, de prendre ça en blague? Mais que voulez-vous? une fois qu'on y est... Et dire pourtant que c'est vous, monsieur Germain, ajouta le Chourineur en poussant un énorme soupir, d'un air plaisamment contrit, que c'est vous qui êtes cause de mon malheur!...

—Quand vous vous expliquerez plus clairement, je vous entendrai. Raillez tant qu'il vous plaira, ma reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu n'en subsistera pas moins, dit Germain tristement.

—Tenez, pardon, monsieur Germain, répondit le Chourineur en devenant sérieux, vous n'aimez pas à me voir rire de cela, n'en parlons plus. Il faut que je me rabiboche avec vous, et que je vous force peut-être bien à me tendre encore la main.

—Je n'en doute pas; car, malgré le crime dont on vous accuse et dont vous vous accusez vous-même, tout en vous annonce le courage, la franchise. Je suis sûr que vous êtes injustement soupçonné... de graves apparences peut-être vous compromettent... mais voilà tout...

—Oh! quant à cela, vous vous trompez, monsieur Germain, dit le Chourineur, si sérieusement cette fois, et avec un tel accent de sincérité, que Germain dut le croire. Foi d'homme, aussi vrai que j'ai un protecteur (le Chourineur ôta son bonnet), qui est pour moi ce que le bon Dieu est pour les bons prêtres, j'ai volé la nuit en enfonçant un volet, j'ai été arrêté sur le fait, et encore nanti de tout ce que je venais d'emporter...

—Mais le besoin... la faim... vous poussaient donc à cette extrémité?

—La faim?... J'avais cent vingt francs à moi quand on m'a arrêté... le restant d'un billet de mille francs... sans compter que le protecteur dont je vous parle, et qui, par exemple, ne sait pas que je suis ici, ne me laissera jamais manquer de rien. Mais puisque je vous ai parlé de mon protecteur, vous devez croire que ça devient sérieux, parce que, voyez-vous, celui-là, c'est à se mettre à genoux devant. Ainsi, tenez... la grêle de coups de poing dont j'ai tambouriné le Squelette, c'est une manière à lui que j'ai copiée d'après nature. L'idée du vol... c'est à cause de lui qu'elle m'est venue. Enfin si vous êtes là au lieu d'être étranglé par le Squelette, c'est encore grâce lui.

—Mais ce protecteur?

—Est aussi le vôtre.

—Le mien?

—Oui, M. Rodolphe vous protège. Quand je dis monsieur, c'est monseigneur... que je devrais dire... car c'est au moins un prince... mais j'ai l'habitude de l'appeler M. Rodolphe, et il me le permet.

—Vous vous trompez, dit Germain de plus en plus surpris, je ne connais pas de prince.

—Oui, mais il vous connaît, lui. Vous ne vous en doutez pas? C'est possible, c'est sa manière. Il sait qu'il y a un brave homme dans la peine, crac, le brave homme est soulagé; et ni vu ni connu, je t'embrouille; le bonheur lui tombe des nues comme une tuile sur la tête. Aussi, patience, un jour ou l'autre vous recevrez votre tuile.

—En vérité, ce que vous me dites me confond.

—Vous en apprendrez bien d'autres! Pour en revenir à mon protecteur, il y a quelque temps, après un service qu'il prétendait que je lui avais rendu, il me procure une position superbe; je n'ai pas besoin de vous dire laquelle, ce serait trop long; enfin il m'envoie à Marseille pour m'embarquer et aller rejoindre en Algérie ma superbe position. Je pars de Paris, content comme un gueux; bon! mais bientôt ça change. Une supposition: mettons que je sois parti par un beau soleil, n'est-ce pas? Eh bien! le lendemain, voilà le temps qui se couvre, le surlendemain il devient tout gris, et ainsi de suite, de plus en plus sombre à mesure que je m'éloignais, jusqu'à ce qu'enfin il devienne noir comme le diable. Comprenez-vous?

—Pas absolument.

—Eh bien! voyons, avez-vous eu un chien?

—Quelle singulière question?

—Avez-vous eu un chien qui vous aimât bien et qui se soit perdu?

—Non.

—Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois loin de M. Rodolphe, j'étais inquiet, abruti, effaré, comme un chien qui aurait perdu son maître. C'était bête, mais les chiens aussi sont bêtes, ce qui ne les empêche pas d'être attachés et de se souvenir au moins autant des bons morceaux que des coups de bâton qu'on leur donne; et M. Rodolphe m'avait donné mieux que des bons morceaux, car, voyez-vous, pour moi M. Rodolphe c'est tout. D'un méchant vaurien, brutal, sauvage et tapageur, il a fait une espèce d'honnête homme, en me disant seulement deux mots... Mais ces deux mots-là, voyez-vous, c'est comme de la magie...

—Et ces mots, quels sont-ils? Que vous a-t-il dit?

—Il m'a dit que j'avais encore du cœur et de l'honneur, quoique j'aie été au bagne, non pour avoir volé... c'est vrai. Oh! ça, jamais... mais pour ce qui est pis... peut-être pour avoir tué... Oui, dit le Chourineur d'une voix sombre, oui, tué dans un moment de colère... parce que, autrefois, élevé comme une bête brute, ou plutôt comme un voyou sans père ni mère, abandonné sur le pavé de Paris, je ne connaissais ni Dieu ni diable, ni bien ni mal, ni fort ni faible. Quelquefois le sang me montait aux yeux... je voyais rouge... et si j'avais un couteau à la main, je chourinais, je chourinais, j'étais comme un vrai loup, quoi! Je ne pouvais pas fréquenter autre chose que des gueux et des bandits; je n'en mettais pas un crêpe à mon chapeau pour cela; fallait vivre dans la boue... je vivais rondement dans la boue... je ne m'apercevais pas seulement que j'y étais. Mais quand M. Rodolphe m'a eu dit que, puisque, malgré les mépris de tout le monde et la misère, au lieu de voler comme d'autres, j'avais préféré travailler tant que je pouvais et à quoi je pouvais, ça montrait que j'avais du cœur et de l'honneur... Tonnerre!... voyez-vous... ces deux mots-là, ça m'a fait le même effet que si on m'avait empoigné par la crinière pour m'enlever à mille pieds en l'air au-dessus de la vermine où je pataugeais, et me montrer dans quelle crapule je vivais. Comme de juste alors j'ai dit: «Merci! j'en ai assez; je sors d'en prendre.» Alors! le cœur m'a battu autrement que de colère, et je me suis juré d'avoir toujours de cet honneur dont parlait M. Rodolphe. Vous voyez, monsieur Germain, en me disant avec bonté que je n'étais pas si pire que je me croyais, M. Rodolphe m'a encouragé, et, grâce à lui, je suis devenu meilleur que je n'étais...