«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir, savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les dents!...
—Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...
—Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh! s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient, votre cœur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée... et...
Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:
—Et c'était ma fille! ma fille!...
—Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains comme si elle eût redouté de voir le jour.
—Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite, vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...
À ce nom Rodolphe se tut brusquement...
Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois.
C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.
Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle...
—Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce pas assez de souffrances, mon Dieu?...
—Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste... Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère... jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je tuerai cet homme!...
Et le prince s'élança vers la porte.
—Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas seule!... je vais mourir...
—Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre fille, dont vous avez causé la mort!...
Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si un fantôme effrayant lui eût apparu.
—Pitié! je meurs!
—Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur. Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui avez livré votre fille à son bourreau!
Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.
IV
Furens amoris
La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...
Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité profonde...
Le vent gémit...
La pluie tombe...
Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie.
Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient d'être saigné par Polidori.
Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble contempler les traits de son complice avec inquiétude.
Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand, alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux crises violentes.
D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage, inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une lividité cadavéreuse.
—Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée[4] l'a dit, la plupart de ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...
Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit et se promena lentement dans la chambre.
—Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse, que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un fracas étourdissant et des élancements atroces.
Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont il s'était rapproché...
La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements, en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les fenêtres de cette maison délabrée...
Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre laquelle il voulait en vain se roidir.
Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les traits de son complice.
—Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre. L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes. Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des douleurs soit idéale aussi.
Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit:
—Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...
Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...
—Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.
Après un long silence il reprit:
—Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée...
«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup d'œil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose... Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage.
Après un long silence, Polidori reprit:
—Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que, d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice.
Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la pensée de Rodolphe.
—Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!...
«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés capitaux dans son Jugement dernier de la chapelle Sixtine, j'ai vu la punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur!
Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette vision formidable.
—Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir porté sa tête sur l'échafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui brûle et troue les membres, que le supplice que ce misérable endure. À force de le voir souffrir je finis par m'épouvanter pour mon propre sort... Que va-t-on décider de moi... que me réserve-t-on, à moi le complice de Jacques?... Être son geôlier ne peut suffire à la vengeance du prince... il ne m'a pas fait grâce de l'échafaud... pour me laisser vivre. Peut-être une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne... Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de salut... Quelquefois, malgré sa promesse, une crainte m'assiège... peut-être me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En dressant l'échafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il n'importe!... De même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne s'échappât pas, il serait aussi de mon intérêt de prolonger ses jours... Mais à chaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?
À ce moment, la tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque croulante de vétusté, renversée par la violence du vent, tomba sur le toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.
Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un mouvement sur son lit.
Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur qui le dominait.
—C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix troublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre...
Un sourd gémissement du notaire attira l'attention de Polidori.
—Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit; peut-être va-t-il tomber dans une nouvelle crise.
—Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et tenant ses yeux fermés, Polidori quel est ce bruit?
—Une cheminée qui s'écroule..., répondit Polidori à voix basse, craignant de frapper trop vivement l'ouïe de son complice; un affreux ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est horrible... horrible!
Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant à demi la tête:
—Polidori, tu n'es donc pas là?
—Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je t'ai répondu doucement de peur de te causer, comme tout à l'heure, de nouvelles douleurs, en parlant haut.
—Non... maintenant ta voix arrive à mon oreille sans me faire éprouver ces affreuses douleurs de tantôt... car il me semblait au moindre bruit que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionnée de Cecily qui m'appelait...
—Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces pensées... elles te tueront!
—Ces pensées sont ma vie! Comme ma vie, elles résistent à mes tortures.
—Mais, insensé que tu es, ce sont ces pensées seules qui causent tes tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frénésie sensuelle arrivée à sa dernière exaspération... Encore une fois, chasse de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu périras...
—Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec exaltation, oh! jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pensée s'épuise à les évoquer... mais, par l'enfer! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent mirage m'apparaît, plus il ressemble à la réalité... Dès que la douleur me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily, ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yeux.
—Quelle fureur indomptable! Il m'épouvante!
—Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux obstinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà comme une forme indécise et blanche se dessiner... là... là!
Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa vision.
—Tais-toi, malheureux.
—Ah! la voilà!...
—Jacques... c'est la mort!
—Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à Polidori; la voilà! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses cheveux noirs flottent en désordre sur ses épaules!... Et ses petites dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr'ouvertes... ses lèvres si rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent tour à tour étinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...
—Jacques! écoute, écoute!
—Oh! la damnation éternelle... et la voir ainsi pendant l'éternité!...
—Jacques! s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces fantômes!
—Ce n'est pas un fantôme!
—Prends garde! tout à l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ouïe a été tout à coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde!
—Laisse-moi! s'écria le notaire avec un courroux impatient, laisse-moi!... À quoi bon l'ouïe, sinon pour l'entendre?... la vue, sinon pour la voir?...
—Mais, les tortures qui s'ensuivent, misérable fou!
—Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai bravé la mort pour une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour moi la réalité... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre, que tu es enivrante... À quoi bon cette coquetterie infernale qui m'embrase encore!... Oh! l'exécrable furie! tu veux donc que je meure!... Cesse... cesse... ou je t'étrangle!... s'écria le notaire en délire.
—Mais tu te tues, misérable! s'écria Polidori en secouant rudement le notaire pour l'arracher à son extase.
Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:
—Ô reine chérie! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire n'acheva pas.
Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière.
—Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement.
—Éteins cette lumière; son éclat devient trop vif... je ne puis le supporter: il me blesse...
—Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe recouverte de son abat-jour, et sa lueur est très-faible...
—Je te dis que la clarté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! c'est trop... cela devient intolérable! ajouta Jacques Ferrand en fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.
—Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!
—Ouvrir les yeux!... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté flamboyante dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là, partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'étincelles éblouissantes! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis, poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur ses yeux.—Mais je suis aveuglé! cette lumière torride traverse mes paupières fermées... elle me brûle, elle me dévore... Ah! maintenant, mes mains me garantissent un peu!... mais éteins cette lampe, elle jette une flamme infernale!...
—Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante sensibilité dont son ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet état serait mortel... Il est perdu!
Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la chambre.
—Bourreau! éteins donc cette lampe!... Son éclat embrasé pénètre à travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait au fond des orbites un fer aigu chauffé à blanc... Au secours! mon Dieu! au secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à d'horribles convulsions de douleur.
Polidori, effrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la lumière.
Et tous les deux se trouvèrent dans une obscurité profonde.
À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue...
V
Les visions
Lorsque les ténèbres eurent envahi la chambre où il se trouvait avec Polidori, les douleurs aiguës de Jacques Ferrand cessèrent peu à peu.
—Pourquoi as-tu autant tardé à éteindre cette lampe? dit Jacques Ferrand. Était-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh! que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!
—Maintenant, souffres-tu moins?
—J'éprouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprès de ce que je ressentais tout à l'heure.
—Je te l'avais dit: dès que le souvenir de cette femme excitera l'un de tes sens, presque à l'instant ce sens sera frappé par un de ces terribles phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...
—Ne me parle pas de Dieu! s'écria le monstre en grinçant des dents.
—Je t'en parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens à ta vie, si misérable qu'elle soit... songe bien, je te le répète, que tu seras emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques encore...
—Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma vie...
—Mais ce souvenir te tue, t'épuise, te consume!
—Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarné à Cecily comme le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu me ravir l'ardente et impérissable image de cette enchanteresse; cette image est à moi; à toute heure elle est là comme mon esclave... elle dit ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je veux! s'écria le notaire dans un nouvel accès de passion frénétique.
—Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout à l'heure!
Le notaire n'entendit pas son complice, qui prévit une nouvelle hallucination.
En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convulsif et sardonique:
—M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facultés sur un objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre de Cecily, où je n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir... toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant énergiquement mes yeux sur cette glace... bientôt j'y verrai apparaître Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera pas une pâle et froide Galatée.
—Où vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se lever, car l'obscurité la plus profonde régnait toujours dans cette pièce.
—Je vais trouver Cecily...
—Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.
—Cecily m'attend là-haut.
—Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lâche pas, dit Polidori en saisissant le notaire par le bras.
Jacques Ferrand, arrivé au dernier degré de l'épuisement, ne pouvait lutter contre Polidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse.
—Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily?
—Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; tu sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue.
—Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que j'étais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.
—Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou furieux.
—Polidori, écoute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les fantômes de mon imagination valent des réalités...
—Silence! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte; je ne m'étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.
—Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier.
—J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître...
—Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne suis pas ta dupe...
—Mais, misérable, écoute donc, écoute, tiens, n'entends-tu pas?
—Laisse-moi!... Cecily est là-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en fureur. À mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends garde...
—Tu ne sortiras pas...
—Prends garde...
—Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes...
—Tu m'empêches d'aller retrouver Cecily, mon intérêt veut que tu meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.
Polidori poussa un cri.
—Scélérat! tu m'as frappé au bras, mais ta main était mal affermie; la blessure est légère, tu ne m'échapperas pas...
—Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui t'a frappé; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison. Ah! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empêcher d'aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant à tâtons dans l'obscurité à ouvrir la porte.
—Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au secours!... je meurs!...
Et il s'affaissa sur lui-même.
Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que plusieurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de Rodolphe et un bruit de pas précipités semblèrent répondre au cri d'angoisse de Polidori.
Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit brusquement la porte de la pièce voisine et s'y précipita, son dangereux stylet à la main...
Au même instant, menaçant et formidable comme le génie de la vengeance, le prince entrait dans cette pièce par le côté opposé.
—Monstre! s'écria Rodolphe en s'avançant vers Jacques Ferrand, c'est ma fille que tu as tuée! tu vas...
Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté...
On eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand.
Jetant son stylet et portant ses deux mains à ses yeux, le misérable tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.
Par suite du phénomène dont nous avons parlé et dont une obscurité profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans cette chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plus vertigineux, plus intolérables que s'il eût été jeté au milieu d'un torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil.
Et ce fut un épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se tordait dans d'épouvantables convulsions, éraillant le parquet avec ses ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté.
Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait été forcé de conduire le prince jusqu'à la porte de cette pièce, restaient frappés d'horreur.
Malgré sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de pitié pour les souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un canapé.
On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis à l'action directe de la lampe, le notaire se débattit violemment; mais lorsqu'il eut la face inondée de lumière, il poussa un nouveau cri...
Un cri qui glaça Rodolphe de terreur.
Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa violence même.
Ayant atteint les dernières limites du possible sans que la mort s'ensuivît, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale de cette maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette crise.
Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses paupières, jusqu'alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement; au lieu de fuir la lumière, ses yeux s'y attachèrent invinciblement; ses prunelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires, semblaient phosphorescentes et intérieurement illuminées. Jacques Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son corps et ses membres restèrent d'abord dans une immobilité complète; ses traits seuls furent incessamment agités par des tressaillements nerveux.
Son hideux visage ainsi contracté, contourné, n'avait plus rien d'humain; on eût dit que les appétits de la bête, en étouffant l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable un caractère absolument bestial.
Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara; il s'imagina être un tigre.
Ses paroles entrecoupées, haletantes, peignaient le désordre de son cerveau et l'étrange aberration qui s'en était emparée. Peu à peu ses membres, jusqu'alors roides et immobiles, se détendirent; un brusque mouvement le fit choir du canapé; il voulut se relever et marcher; mais, les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper comme un reptile, tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant, deçà et delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient.
Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante ressemblance avec cette bête féroce.
—Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccadée, en se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma caverne... cadavres déchirés! La Goualeuse... le frère de cette veuve... un petit enfant... le fils de Louise... voilà des cadavres... ma tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés, dont les ongles avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi... On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!... elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et prêtant l'oreille.
Après un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en disant:
—Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas là... mais je la vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voilà... Elle m'appelle, elle rugit, rugit là-bas... Me voilà... me voilà...
Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de la chambre sur ses genoux et sur ses mains. Quoique ses forces fussent épuisées, de temps à autre il avançait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant écouter attentivement.
—Où est-elle? où est-elle? j'approche, elle s'éloigne... Ah!... là-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux féroces... ils deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à toi, s'écria-t-il.
Et d'un dernier élan il eut la force de se soulever et de se redresser sur ses genoux.
Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps affaissé sur ses talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla lutter avec rage contre un objet invisible, prononçant des paroles sans suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée:
—Quelle morsure... au secours... nœuds glacés... mes bras brisés... je ne peux pas l'ôter... dents aiguës... Non, non, oh! pas les yeux... au secours... un serpent noir... oh! sa tête plate... ses prunelles de feu. Il me regarde... c'est le démon... Ah! il me reconnaît... Jacques Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église... va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...
Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le parquet, tâcha de l'autre de se signer.
Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient à perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.
Tous les symptômes d'une mort prochaine se manifestaient.
Rodolphe et les autres témoins de cette scène restaient immobiles et muets, comme s'ils eussent été sous l'obsession d'un rêve abominable.
—Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois? non, non, tentateur... bien sûr! Le secret? Eh bien! qu'elles viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.
Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damné de la luxure on put suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds dans la tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle.
—Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voilà! trois... Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui... Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois, Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules... Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me donnera-t-elle? Sa tête... coupée par le bourreau... Cette tête morte, elle me regarde... Cette tête morte... elle me parle... Ses lèvres violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non... je ne veux pas... je ne veux pas... démon... laisse-moi... va-t'en... vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes yeux effrontés... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui... Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... la duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne... beauté sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!... L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur ses genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes.
Ce dernier élan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.
Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé ses yeux semblaient sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que la pile voltaïque arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres; sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car, dans son dernier paroxysme, cette maladie épouvantable... épouvantable punition de la luxure, offre les mêmes symptômes que la rage.
La vie du monstre s'éteignit au milieu d'une dernière et horrible vision, car il balbutia ces mots:
—Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu... m'enlacent... leurs doigts brûlants... ma chair fume... ma moelle se calcine... spectre acharné... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...
Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...
Rodolphe sortit épouvanté.
VI
L'hospice[6]
On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été transportée, non loin de l'île du Ravageur, dans la maison de campagne du docteur Griffon, l'un des médecins de l'hospice civil où nous conduirons le lecteur.
Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu d'essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu'il appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tenté et répété l'application in anima vili, comme il le disait avec cette sorte de barbarie naïve où peut conduire la passion aveugle de l'art, et surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.
Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir déduire des conséquences favorables à tel ou tel système:
Il prenait un certain nombre de malades...
Traitait ceux-ci selon la nouvelle méthode,
Ceux-là par l'ancienne.
Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de la nature...
Après quoi il comptait les survivants...
Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait sur l'autel de la science[7].
Le docteur Griffon n'y songeait même pas.
Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après une victoire assez coûteuse en soldats.
L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les homoeopathes, comme on dit, au pied du mur, il aurait voulu leur offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée eût envoyés dans l'autre monde.
Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes de la tolérance physiologique, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction de la vie.
On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette libre et autocratique disposition de ses sujets:
«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié.
«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité, monsieur.
«Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que le bourreau attendait, et l'on rendait possible une expérience peut-être utile au salut de tous.
«Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais noblement téméraires, mais leur mort doit être inscrite en lettres d'or dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas à de semblables expériences que vous devriez convier vos élèves?
«Mais leur indiquer la population d'un hôpital comme une vile matière destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de chair à canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille médicale, plus meurtrière que celle du canon; mais tenter vos aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais essayer un traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez de leur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur?
«Comment! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs, l'armée; de ce monde elles ne connaissent que misère et privations, et lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées... et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière et sacrilège exploitation?
«J'en appelle à votre cœur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et cruel?»
Hélas! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles sévères, mais non convaincu.
L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi à ne plus considérer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on appelle une bataille.
Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la société doit protection à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités humaines.
Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de ses expériences: car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation des hôpitaux civils.
Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...
Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un officier supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service de santé, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux tenus que les hôpitaux militaires; les soldats y sont soignés avec une douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération respectueuse.
Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les hôpitaux civils par des hommes complètement indépendants de l'administration et du service de santé, par une commission choisie peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui exercent les diverses charges de l'édilité parisienne, charges toujours si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle contradictoire du service des hospices...
Cela nous semble exorbitant.
Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un malade, ce dernier appartenait corps et âme à la science. Aucune oreille amie ou désintéressée ne pouvait entendre ses doléances.
On lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il faisait désormais partie du domaine expérimental du docteur, et que malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation, d'analyse ou d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment la visite de M. Griffon.
En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent les plus pénibles, les plus douloureux, et cela non pas seul à seul avec le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de tout savoir; non, il lui fallait répondre à voix haute, devant une foule avide et curieuse.
Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille ou femme, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public, et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies.
Et cela n'était ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre à l'hospice au nom saint et sacré de la charité qu'il doit être traité avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté[8].
En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons fait précéder de quelques réflexions.
Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle d'hôpital où nous introduirons le lecteur.
Le long de ses grands murs sombres, percés çà et là de fenêtres grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère suspendu au plafond.
L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye inévitablement au sinistre séjour de l'hospice.
Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est, nous l'avons dit, acclimaté[9].
L'air de cette salle immense est donc épais, fétide.
Çà et là le silence de la nuit est interrompue tantôt par des gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse horloge qui sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.
Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans l'obscurité.
Tout à coup il se fit à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de pas précipités; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une sœur de charité, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le vêtement noir à la clarté d'une lumière qu'elle portait, s'approcha d'un des derniers lits de la rangée de droite.
Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur séant, attentives à ce qui se passait.
Bientôt les deux battants de la porte s'ouvrirent.
Un prêtre entra portant un crucifix... les deux sœurs s'agenouillèrent.
À la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole, tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère en prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le silence de la nuit.
Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont il recouvrit complètement le chevet du lit...
Puis il sortit...
Une des sœurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.
Puis tout redevint silencieux.
Une des malades venait de mourir...
Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette scène muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a été déjà prononcé dans le cours de cette histoire:
Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur-de-Marie avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport, sœur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.
Nous connaissons Mlle de Fermont et la sœur du conteur de la Force. Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une figure douce et régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes; elle était phtisique au dernier degré, il ne restait aucun espoir de la sauver; elle le savait et s'éteignait lentement.
La distance qui séparait les lits de ces deux femmes était assez petite pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des sœurs.
—En voilà encore une qui s'en va, dit à demi-voix la Lorraine, en songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Elle ne souffre plus... Elle est bien heureuse!...
—Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.
—Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine. Comment ça va-t-il, pour votre première nuit ici? Hier soir, dès en entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas osé ensuite vous parler, je vous entendais sangloter.
—Oh! oui... j'ai bien pleuré.
—Vous avez donc grand mal?
—Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais. Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes sœurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une femme qui se mourait... alors j'ai dit en moi-même un Pater et un Ave pour elle.
—Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de mourir, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier: En voilà une qui ne souffre plus; elle est bien heureuse!
—Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!
—Vous en avez donc... vous, des enfants?
—Trois..., dit la sœur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?
—J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué, le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur, cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle, j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.
—Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses moyens, la pauvre enfant...
—Comme c'était bon à elle!
—J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette chère petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait une commande...
—Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre!
—Vous la connaissez?
—Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs fois prononcé devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles étaient amies ensemble...
—Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.
—Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine, blanchisseuse.
—Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour vous?
—Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte Vierge, avec de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux... Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à deux mois; il était si chétif, il n'avait que le souffle... et la Lorraine essuya une larme.
—Et votre mari?
—Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche bourgeoise de mon pays: j'avais toujours été sage, mais je m'en suis laissé conter par le fils de la maison, et alors...
—Ah! oui... je comprends.
—Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au pays; M. Jules, c'était le fils de la riche bourgeoise, m'a donné cinquante francs pour venir à Paris, disant qu'il me ferait passer vingt francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas seulement de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait plus entendre parler de moi...
—Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?
—Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais plus là... il m'a oubliée...
—Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de son enfant.
—C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarras.
—Pauvre Lorraine!
—Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre...
—On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a beaucoup de temps que vous êtes malade?
—Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était l'actrice qui vient de mourir.
—À votre âge, il y a toujours de l'espoir.
—L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
—Celle que les bonnes sœurs veillent maintenant, c'était donc une actrice?
—Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée; elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en morceaux.
—Et ce monsieur... il est venu?
—Non.
—Ah! c'est bien mal.
—À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours: «Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr...» et pourtant elle est morte sans qu'il soit venu...
—Sa fin lui aura été plus pénible encore.
—Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à son pauvre corps...
—Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins, nous autres nous ne changeons que de misères...
—À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je voudrais bien que vous me rendiez un service.
—Parlez...
—Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai la même peur que l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me reste pour me faire enterrer.
—N'ayez donc pas ces idées-là.
—C'est égal, me le promettez-vous?
—Enfin, Dieu merci, ça n'arrivera pas.
—Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grâce à vous, le même malheur que l'actrice.
—Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n'y a pas que l'actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne.
—Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.
—Vous êtes bien bonne...
—Qui donc encore a été riche aussi?
—Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier soir, avant que vous n'entriez. Elle était si faible qu'on était obligé de la porter. La sœur dit que cette jeune personne et sa mère sont des gens très-comme il faut, qui ont été ruinés...
—Sa mère est ici aussi?
—Non, la mère était si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son évanouissement pour l'emmener... C'est le propriétaire d'un méchant garni où elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a été faire sa déclaration au commissaire.
—Et où est-elle?
—Tenez... là... dans le lit en face de vous...
—Et elle a quinze ans?
—Mon Dieu! tout au plus.
—L'âge de ma fille aînée!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses larmes.