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Les mystères de Paris, Tome V cover

Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 20: VIII
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About This Book

Ce cinquième tome poursuit l'entrelacement de conspirations, chantages et actes de vengeance qui taraudent la ville et plusieurs familles. On voit des complices divisés par la peur et l'avarice, des révélations sur des dettes et des lettres compromettantes, des épisodes de dévouement et de sacrifice dans des hospices, et la détresse d'orphelines maltraitées transformée par rencontres providentielles. Des liaisons amoureuses se nouent et se rompent, des procès intérieurs et des visions pèsent sur les personnages, et des destins s'achèvent par mariages, aveux et redressements. L'ensemble conclut par une série de résolutions et confidences qui éclairent les mystères livrés au fil du roman.

VII

La visite

Jeanne Duport, à la pensée de sa fille, s'était mise à pleurer amèrement.

—Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont peut-être malades aussi?

—Hélas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste ici plus de huit jours.

—Et votre mari?

Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:

—Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais, quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à recommencer.

—Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela?

—Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère, comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à conter des histoires aux autres prisonniers.

—On voit que vous êtes bien bons cœurs dans votre famille, dit la Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère.

—Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre. Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait à prendre ma fille... ma pauvre Catherine...

—Votre fille?

—Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «—Ça ne te regarde pas, c'est ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là, mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de notre fille—qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!

—Ah! oui, c'est un vrai monstre.

«—Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta mauvaise femme voudrait en faire.—Tiens, me dit mon mari, dont les lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises...

—Faut-il être méchant, mon Dieu!

—Mes pauvres enfants se jettent à ses genoux en demandant grâce; Catherine aussi; alors il dit à ma fille en jurant comme un furieux: «Si tu ne viens pas avec moi, j'achève ta mère!» Je vomissais le sang... je me sentais à moitié morte... je ne pouvais pas faire un mouvement... mais je crie à Catherine: «Laisse-moi tuer plutôt! mais ne suis pas ton père!—Tu ne te tairas donc pas», me dit Duport en me donnant un nouveau coup de pied qui me fit perdre connaissance.

—Quelle misère! Quelle misère!

—Quand je suis revenue à moi, j'ai retrouvé mes deux petits garçons qui pleuraient.

—Et votre fille?

—Partie!... s'écria la malheureuse mère, avec un accent et des sanglots déchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur père l'avait battue... la menaçant, en outre, de m'achever sur la place. Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tête... elle s'est jetée sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrassé ses petits frères en pleurant... et puis mon mari l'a entraînée! Ah! sa mauvaise femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sûre!...

—Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?

—Dans le premier moment, je n'étais qu'au chagrin de savoir Catherine partie... mais j'ai senti bientôt de grandes douleurs dans tout le corps, je ne pouvais pas marcher. Hélas! mon Dieu! ce que j'avais tant redouté était arrivé. Oui, je l'avais dit à mon frère, un jour mon mari me battra si fort... si fort... que je serai obligée d'aller à l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et aujourd'hui m'y voilà, à l'hospice, et... je dis: «Qu'est-ce qu'ils deviendront, mes enfants?»

—Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?

—Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frère, reprit Jeanne Duport avec amertume. Les voisins avaient été chercher le commissaire... son greffier est venu, ça me répugnait de dénoncer Duport... mais, à cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il m'avait poussée... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait mon mari, ne la débauchât.

—Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?

—Que mon mari était dans son droit d'emmener sa fille, n'étant pas séparé d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par de mauvais conseils, mais que ce n'étaient que des suppositions et que ça ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. «—Vous n'avez qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une séparation de corps et alors les coups que vous a donnés votre mari, sa conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de la garder avec lui.—Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai mes enfants à nourrir.—Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le greffier, c'est comme ça.» Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait raison... c'est comme ça... dans trois mois ma fille sera peut-être une créature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me séparer de mon mari, cela ne serait pas arrivé.

—Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!

—Mais elle est si jeune! À cet âge-là on n'a pas de défense; et puis la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-être à lui faire faire mal! Mon pauvre frère avait prévu tout ce qui arrive, lui; il me disait: «Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent à perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]?» Mon Dieu mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette année encore, lui voulais faire renouveler sa première communion!

—Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?

—À cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne pas entrer à l'hôpital, mais je n'ai pu résister. Je vomis le sang trois ou quatre fois par jour, j'ai une fièvre qui me casse les bras et les jambes, je suis hors d'état de travailler. Au moins en étant vite guérie, je pourrai retourner auprès de mes enfants, si avant ils ne sont pas morts de faim ou emprisonnés comme mendiants. Moi ici, qui voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?

—Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?

—Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants déjà. Aussi deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas déjà de trop; il faut donc que je sois guérie dans huit jours; oh! oui, guérie ou non, je sortirai tout de même.

—Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas songé à cette bonne petite ouvrière, Mlle Rigolette, que vous avez rencontrée en prison? elle les aurait gardés, bien sûr, elle.

—J'y ai pensé, et quoique la pauvre petite ait peut-être aussi bien du mal à vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine: malheureusement elle est à la campagne où elle va se marier, a-t-on dit chez la portière de sa maison.

—Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins n'auront pas le cœur de les renvoyer.

—Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas déjà selon leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois guérie dans huit jours; je l'ai demandé à tous les médecins qui m'ont interrogée depuis hier, mais ils me répondaient en riant: «C'est au médecin en chef qu'il faut s'adresser pour cela.» Quand viendra-t-il donc, le médecin en chef, la Lorraine?

—Chut! je crois que le voilà; il ne faut pas parler pendant qu'il fait sa visite, répondit tout bas la Lorraine.

En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour était venu peu à peu.

Un mouvement tumultueux annonça l'arrivée du docteur Griffon, qui entra bientôt dans la salle, accompagné de son ami le comte de Saint-Remy, qui, portant, on le sait, un vif intérêt à Mme de Fermont et à sa fille, était loin de s'attendre à trouver cette malheureuse jeune fille à l'hôpital.

En entrant dans la salle, les traits froids et sévères du docteur Griffon semblèrent s'épanouir: jetant autour de lui un regard de satisfaction et d'autorité, il répondit d'un signe de tête protecteur à l'accueil empressé des sœurs.

La rude et austère physionomie du vieux comte de Saint-Remy était empreinte d'une profonde tristesse. La vanité de ses tentatives pour retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lâcheté du vicomte, qui avait préféré à la mort une vie infâme, l'écrasaient de chagrin.

—Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que pensez-vous de mon hôpital?

—En vérité, répondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cédé à votre désir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies de malades. Depuis mon entrée ici, mon cœur est cruellement serré.

—Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui êtes philosophe, vous trouverez ample matière à observations; et puis enfin il était honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez pas le théâtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez pas encore vu à l'œuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce un tort?

—Non, certes; et après vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que vous avez sauvée, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel charme touchant ses traits ont conservé malgré la maladie!

—Elle m'a fourni un fait médical fort curieux, je suis enchanté d'elle. À propos, comment a-t-elle passé cette nuit? L'avez-vous vue ce matin avant de partir d'Asnières?

—Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dévouement sans pareil, m'a dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui permettre d'écrire?

Après un moment d'hésitation, le docteur répondit:

—Oui... Tant que le sujet n'a pas été complètement rétabli, j'ai craint pour lui la moindre émotion, la moindre tension d'esprit; mais maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'elle écrive.

—Au moins elle pourra prévenir les personnes qui s'intéressent à elle...

—Sans doute... Ah çà! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de Mme de Fermont et de sa fille?

—Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches n'ont eu aucun résultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intéresse vivement aussi à ces deux infortunées; peut-être a-t-elle quelques renseignements qui pourront me mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis allé chez elle; on m'a dit qu'elle arriverait d'un moment à l'autre. Je lui ai écrit à ce sujet, la priant de me répondre le plus tôt possible.

Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs groupes s'étaient peu à peu formés autour d'une grande table occupant le milieu de la salle; sur cette table était un registre où les élèves attachés à l'hôpital, et que l'on reconnaissait à leurs longs tabliers blancs, venaient tour à tour signer la feuille de présence; un grand nombre de jeunes étudiants studieux et empressés arrivaient successivement du dehors pour grossir le cortège scientifique du docteur Griffon, qui, ayant devancé de quelques minutes l'heure habituelle de sa visite, attendait qu'elle sonnât.

—Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon état-major est assez considérable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule qui venait assister à ses enseignements pratiques.

—Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?

—Ils ne viennent que pour cela.

—Mais tous ces lits sont occupés par des femmes.

—Eh bien?

—La présence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pénible.

—Allons donc, un malade n'a pas de sexe.

—À vos yeux peut-être; mais aux siens, la pudeur, la honte...

—Il faut laisser ces belles choses-là à la porte, mon cher Alceste; ici nous commençons sur le vivant des expériences et des études que nous finissons à l'amphithéâtre sur le cadavre.

—Tenez, docteur, vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes. Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualités; mais l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines questions d'une manière qui me révolte... Je vous laisse..., dit M. de Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.

—Quel enfantillage! s'écria le docteur Griffon en le retenant.

—Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prévois que ce serait un supplice pour moi que d'assister à votre visite. Je ne m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, près de cette table.

—Quel homme vous êtes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en lit; restez donc là, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez curieux.

—Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.

Sept heures et demie sonnèrent.

—Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commença sa visite, suivi d'un nombreux auditoire.

En arrivant au premier lit de la rangée droite, dont les rideaux étaient fermés, la sœur dit au docteur:

—Monsieur, le n° 1 est mort cette nuit à quatre heures et demie du matin.

—Si tard? cela m'étonne; hier matin je ne lui aurais pas donné la journée. A-t-on réclamé le corps?

—Non, monsieur le docteur.

—Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais faire un heureux. Puis, s'adressant à un des élèves de sa suite:—Mon cher Dunoyer, il y a longtemps que vous désirez un sujet; vous êtes inscrit le premier, celui-ci est à vous.

—Ah! monsieur, que de bontés!

—Je voudrais plus souvent récompenser votre zèle, mon cher ami; mais marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards âpres à la curée... Et le docteur passa outre.

L'élève, à l'aide d'un scalpel, incisa très-délicatement un F et un D (François Dunoyer) sur le bras de l'actrice défunte[11], pour prendre possession, comme disait le docteur.

Et la visite continua.

—La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport à sa voisine, qu'est-ce donc que tout ce monde qui suit le médecin?

—Ce sont des élèves et des étudiants.

—Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront là lorsque le médecin va m'interroger et me regarder?

—Hélas! oui.

—Mais c'est à la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant tous ces hommes?

—Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleuré la première fois, je mourais de honte. Je résistais, on m'a menacée de me renvoyer. Il a bien fallu me décider; mais cela m'a fait une telle révolution, que j'en ai été bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de monde, c'est bien pénible, allez!

—Devant le médecin lui seul, je comprends ça, si c'est nécessaire, et encore ça coûte beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...

—Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous sommes ici pour ça... c'est à cette condition qu'on nous reçoit à l'hospice.

—Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne rien pour rien, à nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions où ça ne peut pas être. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans, viendrait à l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir chez nous.

—Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se résignât comme les autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si cette pauvre demoiselle qui est là en face vous entendait, elle qui, dit-on, était riche, elle qui n'a peut-être jamais quitté sa mère, ça va être son tour. Jugez comme elle va être confuse et malheureuse.

—C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser, pour elle. Pauvre enfant!

—Silence, Jeanne, voilà le médecin! dit la Lorraine.


VIII

Mademoiselle de Fermont

Après avoir rapidement visité plusieurs malades qui ne lui offraient rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprès de Jeanne Duport.

À la vue de cette foule empressée qui, avide de voir et de savoir, de connaître et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa étroitement dans ses couvertures.

La figure sévère et méditative du docteur Griffon, son regard pénétrant, son sourcil toujours froncé par l'habitude de la réflexion, sa parole brusque, impatiente et brève, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.

—Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte où était inscrit le genre de maladie de l'entrante. Après quoi il jeta sur Jeanne un long coup d'œil investigateur.

Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, à l'imitation du prince de la science, attachèrent curieusement leurs regards sur la malade.

Celle-ci, pour se dérober autant que possible à la pénible émotion que lui causaient tous ces yeux fixés sur elle, ne détacha pas les siens de ceux du médecin, qu'elle contemplait avec angoisse.

Après plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque chose d'anormal dans la teinte jaunâtre du globe de l'œil de la patiente, s'approcha plus près d'elle et, du bout du doigt, lui retroussant la paupière, il examina silencieusement le cristallin.

Puis, plusieurs élèves, répondant à une sorte d'invitation muette de leur professeur, allèrent tour à tour observer l'œil de Jeanne.

Ensuite le docteur procéda à cet interrogatoire:

—Votre nom?

—Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effrayée.

—Votre âge?

—Trente-six ans et demi.

—Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?

—Paris.

—Votre état?

—Ouvrière frangeuse.

—Êtes-vous mariée?

—Hélas, oui! monsieur, répondit Jeanne avec un profond soupir.

—Depuis quand?

—Depuis dix-huit ans.

—Avez-vous des enfants?

Ici, au lieu de répondre, la pauvre mère donna cours à ses larmes longtemps contenues.

—Il ne s'agit pas de pleurer, mais de répondre. Avez-vous des enfants?

—Oui, monsieur, deux petits garçons et une fille de seize ans.

Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de répéter, mais auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et après plusieurs injonctions sévères du docteur; la malheureuse femme se mourait de honte, obligée qu'elle était de répondre tout haut à de telles demandes devant ce nombreux auditoire.

Le docteur, complètement absorbé par sa préoccupation scientifique, ne songea pas le moins du monde à la cruelle confusion de Jeanne, et reprit:

—Depuis combien de temps êtes-vous malade?

—Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.

—Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.

—Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...

—Ah çà! mais d'où sortez-vous, ma chère amie? dit impatiemment le docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un confessionnal?... Voyons... parlez... et dépêchez-vous...

—Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...

—Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui était ce jour-là fort en gaieté. Voyons, finissons.

De plus en plus intimidée, Jeanne dit en balbutiant et en hésitant à chaque mot:

—J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de mes enfants... je veux dire de ma fille aînée... il voulait l'emmener... Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, à cause d'une vilaine femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples à ma fille; alors mon mari, qui était gris... oh! oui, monsieur... sans cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a poussée très-fort... je suis tombée, et puis, peu de temps après j'ai commencé à vomir le sang.

—Ta, ta, ta, votre mari vous a poussée et vous êtes tombée... vous nous la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il doit vous avoir parfaitement bien frappée dans l'estomac, à plusieurs reprises... Peut-être même vous aura-t-il foulée aux pieds... Voyons, répondez! dites la vérité.

—Ah! monsieur, je vous assure qu'il était gris... sans cela il n'aurait pas été si méchant.

—Bon ou méchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de ça, ma brave femme; je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement à préciser un fait: vous avez été renversée et foulée aux pieds avec fureur, n'est-ce pas?

—Hélas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je ne lui ai jamais donné un sujet de plainte... je travaille autant que je peux et je...

—L'épigastre doit être douloureux? Vous devez y ressentir une grande chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez éprouver du malaise, de la lassitude, des nausées?

—Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'à la dernière extrémité, quand la force m'a tout à fait manqué; sans cela, je n'aurais pas abandonné mes enfants... dont je vais être si inquiète, car ils n'ont que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente, monsieur... si vous saviez...

—Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la malade.

Cet ordre parut si étrange à Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur, qu'elle ne lui répondit pas tout d'abord et le regarda avec ébahissement.

—Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mâchoire inférieure de Jeanne.

Après avoir fait successivement et longuement tâter et examiner par ses élèves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la sécheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa crainte, s'écria d'une voix tremblante:

—Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours seulement... C'est déjà beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu! guérissez-moi le plus vite possible... ou à peu près... que je puisse seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi... car...

—Face décolorée, état de prostration complète; cependant pouls assez fort, dur et fréquent, dit imperturbablement le docteur en désignant Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur à l'épigastre: tous ces symptômes annoncent certainement une hématémèse... probablement compliquée d'une hépatite causée par des chagrins domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaunâtre du globe de l'œil; le sujet a reçu des coups violents dans les régions de l'épigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est nécessairement causé par quelque lésion organique de certains viscères... À ce propos, j'appellerai votre attention sur un point très-curieux, fort curieux: les ouvertures cadavériques de ceux qui sont morts de l'affection dont le sujet est atteint offrent des résultats singulièrement variables; souvent la maladie, très-aiguë et très-grave, emporte le malade en peu de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois la rate, le foie, le pancréas, offrent des lésions plus ou moins profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a souffert quelques-unes de ces lésions; nous allons donc tâcher de nous en assurer, et vous vous en assurerez vous-mêmes par un examen attentif du malade.

Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au pied du lit, découvrit presque entièrement Jeanne.

Nous répugnons à peindre l'espèce de lutte douloureuse de cette infortunée, qui sanglotait, éperdue de honte, implorant le docteur et son auditoire.

Mais à cette menace: «On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne vous soumettez pas aux usages établis», menace si écrasante pour ceux dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit à une investigation publique qui dura longtemps, très-longtemps... car le docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptôme, et les plus studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique à la théorie et s'assurer par eux-mêmes de l'état physique du sujet.

Ensuite de cette scène cruelle, Jeanne éprouva une émotion si violente qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon donna une prescription supplémentaire.

La visite continua.

Le docteur Griffon arriva bientôt auprès du lit de Mlle Claire de Fermont, victime comme sa mère de la cupidité de Jacques Ferrand. Terrible et nouvel exemple des conséquences sinistres qu'entraîne après soi un abus de confiance, ce délit si faiblement puni par la loi.

Mlle de Fermont, coiffée du bonnet de toile fourni par l'hôpital, appuyait languissamment sa tête sur le traversin de son lit; à travers les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage les traces d'une beauté pleine de distinction.

Après une nuit de douleurs aiguës, la pauvre enfant était tombée dans une sorte d'assoupissement fébrile, et, lorsque le docteur et son cortège scientifique étaient entrés dans la salle, le bruit de la visite ne l'avait pas réveillée.

—Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant la pancarte qu'un élève lui présenta. Maladie, fièvre lente, nerveuse... Peste! s'écria le docteur avec une expression de satisfaction profonde, si l'interne de service ne s'est pas trompé dans son diagnostic, c'est une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je désirais une fièvre lente nerveuse... car ce n'est généralement pas une maladie de pauvres. Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la position est élevée, plus la perturbation est profonde. C'est du reste une affection des plus remarquables par ses caractères particuliers. Elle remonte à la plus haute antiquité, les écrits d'Hippocrate ne laissent aucun doute à cet égard, et c'est tout simple: cette fièvre, je l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents. Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulière, avant le dix-huitième siècle cette maladie n'avait été exactement décrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore à tant de titres la médecine de cette époque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donné une monographie de la fièvre nerveuse, monographie qui est devenue classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient à cette grande, antique et illustre famille febris dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Mais ne nous réjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le bonheur de posséder un échantillon de cette curieuse affection. Cela se trouverait doublement désirable, car il y a très-longtemps que j'ai envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frémissement de curiosité, oui, messieurs, du phosphore; c'est une expérience fort curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais audaces fortuna juvat... et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et principalement la poitrine, cette éruption miliaire si symptomatique selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mêmes, en palpant le sujet, de l'espèce de rugosité que cette éruption entraîne. Mais ne vendons pas la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la science qui se trouvait décidément fort en gaieté.

Et il secoua légèrement l'épaule de Mlle de Fermont pour l'éveiller.

La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creusés par la maladie.

Que l'on juge de sa stupeur, de son épouvante...

Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des yeux, elle sentit la main du docteur écarter sa couverture et se glisser dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tâter le pouls.

Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et de terreur, s'écria:

—Ma mère!... Au secours!... Ma mère!...

Par un hasard presque providentiel, au moment où les cris de Mlle de Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune femme, vêtue de deuil, entra précipitamment, accompagnée du directeur de l'hospice.

Cette femme était la marquise d'Harville.

—De grâce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxiété, conduisez-moi auprès de Mlle de Fermont.

—Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise, répondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numéro 17 de cette salle.

—Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant ses larmes. Ah! c'est affreux.

La marquise, précédée du directeur, s'approchait rapidement du groupe rassemblé auprès du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots prononcés avec indignation:

—Je vous dis que cela est un meurtre infâme, vous la tuerez, monsieur.

—Mais, mon cher Saint-Remy, écoutez-moi donc...

—Je vous répète, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde Mlle de Fermont comme ma fille; je vous défends d'en approcher; je vais la faire immédiatement transporter hors d'ici.

—Mais, mon cher ami, c'est un cas de fièvre lente nerveuse, très-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'était une occasion unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe où vous l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi précieux.

—Si vous n'étiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte de Saint-Remy.

Clémence écoutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule était si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dît à haute voix:

—Place, messieurs, s'il vous plaît, place à Mme la marquise d'Harville qui vient voir le numéro 17.

À ces mots, les élèves se rangèrent avec autant d'empressement que de respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clémence, que l'émotion colorait des plus vives couleurs.

—Madame d'Harville! s'écria le comte de Saint-Remy en écartant rudement le docteur et en se précipitant vers Clémence. Ah c'est Dieu qui envoie ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intéressiez à ces deux infortunées. Plus heureuse que moi, vous les avez trouvées... tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour assister à une scène d'une barbarie inouïe. Malheureuse enfant! Voyez, madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos sœurs, ayez pitié d'une enfant de seize ans, je vous en supplie... laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.

—Soit... je signerai sa sortie! s'écria le docteur; mais je m'attacherai à ses pas... mais je me cramponnerai à vous. C'est un sujet qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits s'il le faut... comme je les ai passées auprès de vous, ingrat Saint-Remy... car cette fièvre est aussi curieuse que l'était la vôtre. Ce sont deux sœurs qui ont le même droit à mon intérêt.

—Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont à des mains plus habiles.

—Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur à l'oreille, j'ai beaucoup de science parce que j'étudie, parce que j'essaye, parce que je risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour. Ah çà! j'aurai donc ma fièvre lente, vilain bourru?

—Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?

—Certainement.

—Alors... pour Dieu... retirez-vous.

—Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera privée d'une étude précieuse... mais je vous tiendrai au courant.

Et le docteur Griffon, accompagné de son auditoire, continua sa visite, laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprès de Mlle de Fermont.


IX

Fleur-de-Marie

Pendant la scène que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penchée sur le lit, essuyait avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la malade.

Profondément ému, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant, lorsqu'une funeste pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il s'approcha de Clémence et lui dit à voix basse:

—Et la mère de cette infortunée, madame?

La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui répondit avec une tristesse navrante:

—Cette enfant... n'a plus de mère... monsieur.

—Grand Dieu!... morte!!!

—J'ai appris seulement hier soir, à mon retour, l'adresse de Mme de Fermont... et son état désespéré. À une heure du matin, j'étais chez elle avec mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misère dans toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère expirante!

—Oh! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui était présente!

—Son dernier mot a été: «Ma fille!»

—Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mère si tendre, si dévouée. C'est épouvantable!

Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et de Mme d'Harville, en disant à celle-ci:

—La jeune demoiselle est bien faible... elle entend à peine; tout à l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... cette secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là... en attendant que la malade revienne tout à fait à elle, je vous offrirais ma chaise.

—Donnez... donnez, dit Clémence en s'asseyant auprès du lit; je ne quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmènerai avec moi, puisque le médecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans danger.

—Ah! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom; tant de chagrins tant d'émotions... Je suis le comte de Saint-Remy, madame... le mari de Mme de Fermont était mon ami le plus intime. J'habitais à Angers... J'ai quitté cette ville dans mon inquiétude de ne recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles avaient jusqu'alors habité cette ville, et on les disait complètement ruinées: leur position était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles avaient vécu dans l'aisance.

—Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a été indignement dépouillée.

—Par son notaire, peut-être? Un moment j'en avais eu le soupçon.

—Cet homme était un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clémence avec exaltation en songeant à Rodolphe, un génie providentiel en a fait justice, et j'ai pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa fille. Sa mort a été ainsi moins cruelle.

—Je le comprends; sachant à sa fille un appui tel que le vôtre, madame, ma pauvre amie a dû mourir plus tranquille...

—Non-seulement mon vif intérêt est à tout jamais acquis à Mlle de Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...

—Sa fortune!... Comment? Le notaire...?

—A été forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un crime horrible...

—Un crime?...

—Cet homme avait assassiné le frère de Mme de Fermont pour faire croire que ce malheureux s'était suicidé après avoir dissipé la fortune de sa sœur...

—C'est horrible! mais c'est à n'y pas croire... et pourtant, par suite de mes soupçons sur le notaire, j'avais conservé de vagues doutes sur la réalité de ce suicide... car Renneville était l'honneur, la loyauté même. Et la somme que le notaire a restituée...?

—...Est déposée chez un prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle; elle sera remise à Mlle de Fermont.

—Cette restitution ne suffit pas à la justice des hommes, madame! L'échafaud réclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille endure sur ce lit d'hôpital, ont été causées par l'infâme abus de confiance de ce misérable!

—Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi atrocement combiné.

—Que dites-vous, madame?

—S'il s'est défait du frère de Mme de Fermont par un prétendu suicide, afin de s'assurer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une malheureuse jeune fille qu'il avait intérêt à perdre en la faisant noyer... certain qu'on attribuerait cette mort à un accident.

M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en songeant à Fleur-de-Marie et s'écria:

—Ah! mon Dieu, madame, quel étrange rapport!...

—Qu'avez-vous, monsieur?

—Cette jeune fille! où a-t-il voulu la noyer?

—Dans la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit...

—C'est elle! c'est elle! s'écria M. de Saint-Remy.

—De qui parlez-vous, monsieur?

—De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre...

—Fleur-de-Marie!!!

—Vous la connaissez, madame?

—Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez, monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se fait-il?...

—Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les premiers secours...

—Les premiers secours? À elle? Et où cela?

—À l'île du Ravageur... quand on l'a eu sauvée...

—Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée?

—Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la Seine... Mais qu'avez-vous, madame?

—Ah! monsieur, je n'ose croire encore à tant de bonheur... mais je crains encore d'être dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi, cette jeune fille... comment est-elle?

—D'une admirable beauté... une figure d'ange.

—De grands yeux bleus... des cheveux blonds?

—Oui, madame.

—Et quand on l'a noyée... elle était avec une femme âgée.

—En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme âgée l'accompagnait.

—Dieu soit béni! s'écria Clémence en joignant les mains avec ferveur, je pourrai lui apprendre que sa protégée vit encore[12]. Quelle joie pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de cette pauvre enfant avec des regrets si pénibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour une personne... qui, plus que moi encore, a aimé et protégé Fleur-de-Marie! Mais, de grâce, à cette heure... où est-elle?

—Près d'Asnières... dans la maison de l'un des médecins de cet hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a été transportée; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants.

—Et elle est hors de tout danger?

—Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on lui permettra d'écrire à ses protecteurs.

—Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou plutôt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprès de ceux qui, la croyant morte, la regrettent si amèrement.

—Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette angélique créature: sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui depuis l'a veillée jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habituellement emporté qu'on l'a surnommée la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir, lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque désespéré de la vie de Fleur-de-Marie.

—Cela ne m'étonne pas... je connais la Louve.

—Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la Louve[13]?

—En effet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en souriant doucement; car Clémence était heureuse... oh! bien heureuse... en songeant à la douce surprise qu'elle ménageait au prince.

Quel eût été son enivrement si elle avait su que c'était une fille qu'il croyait morte... qu'elle allait ramener à Rodolphe!...

—Ah! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour moi... que je voudrais qu'il le fût aussi pour d'autres; il me semble qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honnêtes à soulager, ce serait une digne manière de célébrer l'excellente nouvelle que vous me donnez.

Puis, s'adressant à la religieuse qui venait de faire boire quelques cuillerées d'une potion à Mlle de Fermont:

—Eh bien!... ma sœur, reprend-elle ses sens?

—Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! À peine si l'on sent les battements de son pouls.

—J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en état d'être transportée dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma sœur, parmi toutes ces malheureuses malades, n'en connaîtriez-vous pas qui méritassent particulièrement l'intérêt et la pitié, et à qui je pourrais être utile avant de quitter cet hospice?

—Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la sœur; il y a là, ajouta-t-elle en montrant le lit de la sœur de Pique-Vinaigre, une pauvre femme très-malade et très à plaindre: elle n'est entrée ici qu'à bout de ses forces; elle se désole sans cesse parce qu'elle a été obligée d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour soutien. Elle disait tout à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et qu'après ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.

—Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma sœur, dit Mme d'Harville en se levant et en suivant la religieuse.

Jeanne Duport, à peine remise de la crise violente que lui avaient causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de l'entrée de Clémence d'Harville dans la salle de l'hospice.

Quel fut son étonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de commisération et de bonté:

—Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants; j'en aurai soin; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite retrouver!

Jeanne Duport croyait rêver.

À cette même place où le docteur Griffon et son studieux auditoire lui avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de pitié, de consolation et d'espérance.

L'émotion de la sœur de Pique-Vinaigre était si grande qu'elle ne put prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle eût prié, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.

—Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à cette bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant à la marquise: Ah! madame, vous la sauvez! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses enfants, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne?

—Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune inquiétude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains délicates et blanches la main brûlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous, ne soyez plus inquiète de vos enfants; et même, si vous le préférez, vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai à même d'attendre qu'il vous en arrive; et, dès aujourd'hui, je me charge de l'avenir de vos enfants!

—Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chérubins descendent donc du ciel comme dans les livres d'église! dit Jeanne Duport tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi tant de bontés pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? Ça n'est pas possible! Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Ne plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme un miracle du bon Dieu!

Et la pauvre femme disait vrai.

Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et à peu de frais de ces miracles!

Hélas! pour certaines infortunes abandonnées ou repoussées de tous, un salut immédiat, inespéré, accompagné de paroles bienveillantes, d'égards tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence surnaturelle d'un miracle?...

Ainsi était-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer, mais seulement de rêver à la probabilité de la fortune inouïe que lui assurait Mme d'Harville?

—Ce n'est pas un miracle, ma bonne mère, répondit Clémence vivement émue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant légèrement au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspiré par un généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il faut remercier et bénir...

—Ah! madame, je bénirai vous et les vôtres! dit Jeanne Duport en pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas l'habitude de ces grandes joies... c'est la première fois que cela m'arrive.

—Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est vrai, mais, quant au bon cœur, c'est la même chose!

Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui entendant prononcer ces deux noms.

—Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette? demanda Clémence à la Lorraine.

—Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour Jeanne... Oui, madame! Oh! ça me fait du bien à dire et à répéter à tout le monde! La Goualeuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher sur la paille... et le cher petit ange m'a établie, moi et mon enfant, dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse avait fait ces dépenses-là par pure charité, car elle me connaissait à peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas, madame? dit la Lorraine avec exaltation.

—Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte, dit Clémence les yeux mouillés de douces larmes.

—Il en a été de même de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses services à Jeanne.

—Quel singulier rapprochement! se dit Clémence de plus en plus émue, car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.

—Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de résignation amère; j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je n'ai plus besoin de rien.

—Quelle idée sinistre! À votre âge... si jeune, il y a toujours de la ressource!

—Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bontés.

—Vous vous exagérez votre état...

—Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous êtes si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...

—Parlez... dites... que voulez-vous?

—J'avais demandé un service à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à vous, elle s'en va...

—Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?

—Certainement, madame... un mot de vous aux sœurs ou au médecin arrangerait tout.

—Ce mot, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'agit-il?

—Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte d'être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même peur... Jeanne m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enterrer.

—Ah! c'est horrible dit Clémence en frissonnant d'épouvante; il faut venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et des terreurs même au delà de la tombe!...

—Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien triste... je n'aurais pas dû la faire!

—Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une misère que j'ignorais, et cette science ne sera pas stérile... Soyez tranquille, quoique ce moment fatal soit bien éloigné d'ici, quand il arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte!

—Oh! merci, madame! s'écria la Lorraine: si j'osais vous demander la permission de baiser votre main...

Clémence présenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine.

—Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un à aimer et à bénir jusqu'à la fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma mort!

Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient péniblement affecté Mme d'Harville; se penchant à l'oreille de la sœur qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait complètement repris connaissance, elle lui dit:

—Est-ce que réellement l'état de cette jeune femme est désespéré?

Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.

—Hélas! oui, madame; la Lorraine est condamnée... elle n'a peut-être pas huit jours à vivre!

Une demi-heure après, Mme d'Harville, accompagnée de M. de Saint-Remy, emmenait chez elle la jeune orpheline, à qui elle avait caché la mort de sa mère.

Le jour même un homme de confiance de Mme d'Harville, après avoir été visiter, rue de la Barillerie, la misérable demeure de Jeanne Duport, et avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua aussitôt, sur le quai de l'École, deux grandes chambres et un cabinet bien aéré, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et, grâce aux ressources instantanées du Temple, le soir même, Jeanne Duport fut transportée dans cette demeure, où elle trouva ses enfants et une excellente garde-malade.

Le même homme de confiance fut chargé de réclamer et de faire enterrer le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait à sa maladie.

Après avoir conduit et installé chez elle Mlle de Fermont, Mme d'Harville partit aussitôt pour Asnières, accompagnée de M. de Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez Rodolphe.


X

Espérance

Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commençait à prendre un peu de force, le ciel était pur, l'air tiède... Fleur-de-Marie, appuyée sur le bras de la Louve, essayait ses forces en se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.

La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade coloraient d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la Goualeuse; ses vêtements de paysanne ayant été déchirés dans la précipitation des premiers secours qu'on lui avait donnés, elle portait une robe de mérinos d'un bleu foncé, faite en blouse, et seulement serrée autour de sa taille délicate et fine par une cordelière de laine.

—Quel bon soleil! dit-elle à la Louve en s'arrêtant au pied d'une charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arrondissaient autour d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici, la Louve?

—Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? répondit brusquement la femme de Martial en haussant les épaules.

Puis, ôtant de son cou un châle de bourre de soie, elle le ploya en quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée et dit à la Goualeuse:

—Mettez vos pieds là-dessus.

—Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'était aperçue trop tard du dessein de sa compagne pour l'empêcher de l'exécuter; mais, la Louve, vous allez abîmer votre châle.

—Pas tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve.

Et, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa sur le châle.

—Comme vous me gâtez, la Louve...

—Hum!... vous ne le méritez guère: toujours à vous débattre contre ce que je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voilà une bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières.

—Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du bien.

—Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus tôt de vous asseoir?

—Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si bon de marcher quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!

—Le fait est que vous avez été dans un état désespéré durant deux jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on désespérait de vous.

—Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi je me suis rappelé qu'une méchante femme qui m'avait tourmentée quand j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: «Je n'ai pas de bonheur... c'est une fatalité, je n'y échapperai pas...»

—Pauvre Goualeuse... ç'a été votre dernière idée quand vous vous êtes crue perdue?

—Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée vers lui...

—C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas.

—Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de s'éveiller avec elle!

—Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.

—Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir ma promesse... vous savez, nos châteaux en Espagne de Saint-Lazare?

—Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait mes frais... comme dit mon homme.

—Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me permet d'écrire à Mme Georges! Elle doit être si inquiète! et peut-être M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient morte!

—Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite. Oh! les brigands!

—Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?

—Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine.

—Mais quel intérêt pouvait-on avoir à ma mort? Je n'ai jamais fait de mal à personne... personne ne me connaît.

—C'est égal... si les Martial sont assez scélérats pour noyer quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un intérêt. Quelques mots que la veuve a dits à mon homme dans la prison... me le prouvent bien.

—Il a donc été voir sa mère, cette femme terrible?

—Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour Nicolas. On avait découvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas, dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa sœur pour un autre assassinat. Ça fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espère plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.

—Ah! c'est affreux! presque toute une famille.

—Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. Il est dans la même prison qu'un monstre de bandit appelé le Squelette, qui machine un complot pour se sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela à Martial par un prisonnier sortant; car mon homme a été encore assez faible pour aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par cette visite, ce misérable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire à mon homme que d'un moment à l'autre il pourrait s'échapper, et que Martial lui tienne prêts chez le père Micou de l'argent et des habits pour se déguiser.

—Votre Martial a si bon cœur!

—Bon cœur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me brûle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer! Martial ne dénoncera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup... D'ailleurs, maintenant que vous voilà en santé, la Goualeuse, nous allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France; nous ne remettrons jamais les pieds à Paris: c'était bien assez pénible à Martial d'être appelé fils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait donc lorsque mère, frère et sœur y auraient passé?

—Vous attendrez au moins que j'aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauvé la vie... et pendant ma maladie vous m'avez comblée de soins.

—Justement! maintenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée... je vous répète que j'ai fait mes frais.

—Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez intéressée, c'est moi qui serai reconnaissante.

—Écoutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà; l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.

—Oh! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé reconnaître...

—Qui donc?

—Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien bonne pour moi.

—Elle sait donc que vous êtes ici?

—Je l'ignore; mais elle connaît la personne dont je vous parlais toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère, pourra réaliser nos châteaux en Espagne de la prison.

—Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout ça c'est des féeries... c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.

Un bruit de pas précipités se fit entendre, derrière la charmille; François et Amandine qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy, n'avaient pas quitté la Louve, arrivèrent essoufflés en criant:

—La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent à voir tout de suite Fleur-de-Marie.

—Je ne m'étais pas trompée! dit la Goualeuse.

Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de Mme d'Harville. À peine celle-ci eut-elle aperçu Fleur-de-Marie qu'elle s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras:

—Pauvre chère enfant... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous avais tant regrettée!

—Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-Marie en répondant aux tendresses de Mme d'Harville avec une grâce et une modestie charmantes.

—Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos amis qui à cette heure vous pleurent si amèrement...

Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à l'écart, dit à Mme d'Harville en la lui présentant:

—Puisque mon salut est si cher à mes bienfaiteurs, permettez-moi de vous demander leurs bontés pour ma compagne, qui m'a sauvée au risque de sa vie...

—Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront à la brave Louve qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.

La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeux sur Mme d'Harville, tant la présence d'une femme de cette dignité lui imposait, n'avait pu cacher son étonnement en entendant Clémence prononcer son nom...

—Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la marquise. Je meurs d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apporté dans la voiture un châle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant... Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse à cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux à Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forcée de venir nous voir, ajouta Mme d'Harville en s'adressant à la Louve.