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Les mystères de Paris, Tome V cover

Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 29: Dévouement
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About This Book

Ce cinquième tome poursuit l'entrelacement de conspirations, chantages et actes de vengeance qui taraudent la ville et plusieurs familles. On voit des complices divisés par la peur et l'avarice, des révélations sur des dettes et des lettres compromettantes, des épisodes de dévouement et de sacrifice dans des hospices, et la détresse d'orphelines maltraitées transformée par rencontres providentielles. Des liaisons amoureuses se nouent et se rompent, des procès intérieurs et des visions pèsent sur les personnages, et des destins s'achèvent par mariages, aveux et redressements. L'ensemble conclut par une série de résolutions et confidences qui éclairent les mystères livrés au fil du roman.

—Oh! madame, j'irai bien sûr, répondit celle-ci, puisque ce sera pour dire adieu à la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas l'embrasser encore une fois.

Quelques minutes après, Mme d'Harville et la Goualeuse étaient sur la route de Paris.

Rodolphe, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si terriblement puni de ses crimes, était rentré chez lui dans un accablement inexprimable.

Ensuite d'une longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de lui sir Walter Murph, pour confier à ce vieux et fidèle ami l'écrasante découverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.

Le digne squire fut atterré; mieux que personne il pouvait comprendre et partager l'immensité de la douleur du prince.

Celui-ci, pâle, abattu, les yeux rougis par des larmes récentes, venait de faire à Murph cette poignante révélation.

—Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgré son flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit être incurable...

—Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que je ressens aujourd'hui...

—Hier, monseigneur... vous éprouviez l'étourdissement de ce coup; mais sa réaction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du courage!... L'avenir est triste... bien triste.

—Et puis hier... le mépris et l'horreur que m'inspiraient cette femme... mais que Dieu en ait pitié!... elle est à cette heure devant lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à présent je ne contiens plus... À peine si je pouvais pleurer... Au moins maintenant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis sans forces... je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore... toujours... Ô mon enfant!... mon pauvre enfant!...

—Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable.

—Et tant d'atroces misères à lui faire oublier! s'écria Rodolphe avec un accent déchirant... après ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui l'attendait!

—Peut-être cette transition eût-elle été trop brusque pour cette infortunée, déjà si cruellement éprouvée?

—Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec quelle réserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais doucement préparée à cette révélation... C'était si simple... si facile... Oh! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé. Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit: «Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois enfin heureuse... et pour toujours heureuse... Tu es ma fille...» Mais non, dit Rodolphe en se reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oui, je me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: «Mon enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de vos parents... votre père existe... et votre père... c'est moi.» Ici le prince s'interrompit de nouveau.—Non, non! c'est encore trop brusque, trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu comprends, mon ami, tu comprends... Être là, devant sa fille, et se contraindre! Puis, se laissant emporter à un nouvel accès de désespoir, Rodolphe s'écria:—Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles? Je n'aurai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille près de moi... pendant tout un jour... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où je l'ai conduite à la ferme, ce jour où les trésors de son âme angélique se sont révélés à moi dans toute leur pureté! J'assistais au réveil de cette nature adorable... et rien dans mon cœur ne me disait: «C'est ta fille...» Rien... rien... Ô aveugle, barbare, stupide, que j'étais!... Je ne devinais pas... Oh! j'étais indigne d'être père!

—Mais, monseigneur...

—Mais enfin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adoptée, moi qui pleurais tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez Mme Georges, ne l'ai-je pas gardée près de moi...? Aujourd'hui je n'aurais qu'à lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela? pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour toujours... parce qu'au lieu d'élever tout de suite à sa véritable hauteur cette admirable jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon, était, par l'esprit et par le cœur, plus grande, plus noble peut-être qu'elle ne le fût jamais devenue par les avantages de la naissance et de l'éducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaçant dans une ferme... auprès de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la première mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais fils... mauvais père!...

Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.

Après un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altérée:

—Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...

—Vous avez raison, monseigneur...

—Nous ferons un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval... J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passe les seuls jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle commençait à lire... les cahiers où elle a écrit... les vêtements qu'elle a portés... tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont je prendrai moi-même un dessin exact... Et à Gerolstein... dans le parc réservé où j'ai fait élever un monument à la mémoire de mon père outragé... je ferai construire une petite maison où se trouvera cette chambre... là j'irai pleurer ma fille... De ces deux funèbres monuments, l'un me rappellera mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui m'a frappé dans mon enfant... Après un nouveau silence, Rodolphe ajouta: Ainsi donc, que tout soit prêt... demain matin...

Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres pensées, lui dit:

—Tout sera prêt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait avoir lieu à Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de Rigolette... Non-seulement vous avez assuré l'avenir de Germain et doté magnifiquement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à leur mariage comme témoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom de leur bienfaiteur.

—Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis y aller demain... sans assister à cette fête... et je l'avoue, je n'aurai pas ce courage...

—La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre chagrin.

—Non, non, la douleur est solitaire et égoïste... Demain tu iras m'excuser et me représenter auprès d'eux, tu prieras Mme Georges de rassembler tout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.

—Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise d'Harville?

Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son cœur était inondé...

Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité de sa douleur paternelle.

—Je partirai sans voir Mme d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le déclin de la vie commence aussi.

On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe, qui fit un mouvement d'impatience chagrine.

Murph se leva et alla ouvrir.

À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et, se tournant vers Rodolphe:

—Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale.

—Va... répondit le prince.

À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses mains, poussa un long gémissement.

—Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh! que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours... toujours!

Et le malheureux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée désolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de s'aviver incessamment par de terribles redites.

Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pâle, si pâle que le prince se leva à demi et s'écria:

—Murph, qu'as-tu?

—Rien, monseigneur...

—Tu es bien pâle, pourtant.

—C'est... l'étonnement.

—Quel étonnement?

—Mme d'Harville!

—Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...

—Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... là... dans le salon de service.

—Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!

—Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.

—Une telle démarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du ciel?

—Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve...

—Tu me caches quelque chose?

—Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas ce que Mme la marquise m'a dit.

—Mais que t'a-t-elle dit?

—«Sir Walter—et sa voix était émue, mais son regard rayonnait de joie—ma présence ici doit vous étonner beaucoup. Mais il est certaines circonstances si impérieuses qu'elles laissent peu le temps de songer aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder à l'instant quelques moments d'entretien en votre présence, car je sais que le prince n'a pas au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire la grâce de venir chez moi; mais c'eût été un retard d'une heure peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas retardé d'une minute cette entrevue...», a-t-elle ajouté avec une expression qui m'a fait tressaillir.

—Mais, dit Rodolphe d'une voix altérée, et devenant plus pâle encore que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton émotion... de... ta pâleur... il y a autre chose... Cette entrevue...

—Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la marquise m'ont bouleversé. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-même, vous êtes bien pâle, monseigneur.

—Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses genoux se dérober sous lui.

—Je vous dis, monseigneur, que vous êtes aussi bouleversé que moi. Qu'avez-vous?

—Dussé-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'écria le prince.

Par une sympathie étrange, la visite si inattendue, si extraordinaire de Mme d'Harville, avait éveillé chez Murph et chez Rodolphe une même vague et folle espérance; mais cet espoir leur semblait si insensé que ni l'un ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph, entra dans le cabinet du prince.


XI

Le père et la fille

Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie fût la fille du prince, Mme d'Harville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle l'avait laissée dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire connaître à cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant de la profonde altération des traits de Rodolphe, qui trahissaient un morne désespoir; remarquant dans ses yeux les traces récentes de quelques larmes, Clémence pensa qu'il avait été frappé par un malheur bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant l'objet de sa visite, elle s'écria:—Grand Dieu! monseigneur... qu'avez-vous?

—Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demandé... j'avais cru...

—Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici... monseigneur... Au nom de mon père, dont vous avez sauvé la vie... j'ai presque droit de vous demander la cause de la désolation où vous êtes plongé... Votre abattement, votre pâleur m'épouvantent... Oh! parlez, monseigneur... soyez généreux... parlez, ayez pitié de mes angoisses...

—À quoi bon, madame? ma blessure est incurable.

—Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?

—Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupée, en faisant un violent effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de la mort de Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle était ma fille.

—Fleur-de-Marie!... votre fille? s'écria Clémence avec un accent impossible à rendre.

—Oui. Et tout à l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez me voir à l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de joie, ayez pitié de ma faiblesse, mais un père, fou de douleur d'avoir perdu son enfant, est capable des plus folles espérances: un moment j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'étais trompé. Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misérable insensé.

Rodolphe, épuisé par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une déception écrasante, retomba sur son siège en cachant sa figure dans ses mains.

Mme d'Harville restait stupéfaite, immobile, muette, respirant à peine, tour à tour en proie à une joie enivrante, à la crainte de l'effet foudroyant de la révélation qu'elle devait faire au prince, exaltée enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la chargeait, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa fille vivait, et qu'elle la lui ramenait...

Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait trouver une parole.

Murph, après avoir un moment partagé la folle espérance du prince, semblait aussi accablé que lui.

Tout à coup la marquise, cédant à un mouvement subit, involontaire, oubliant la présence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les mains et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une gratitude ineffable:

—Merci!... Dieu... soyez béni!... je reconnais votre volonté toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui apprendre que sa fille est sauvée!...

Quoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de sincérité et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Murph et du prince.

Celui-ci redressa vivement la tête au moment où Clémence se relevait.

Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits adorables, empreints d'une joie céleste, rayonnaient en ce moment d'une beauté surhumaine.

Appuyée d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son autre main les battements précipités de son sein, elle répondit par un signe de tête affirmatif à un regard de Rodolphe qu'il faut encore renoncer à rendre.

—Et où est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.

—En bas, dans ma voiture.

Sans Murph, qui, prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolphe, celui-ci sortait éperdu.

—Monseigneur, vous la tueriez! s'écria le squire en retenant le prince.

—D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas d'imprudence, monseigneur, ajouta Clémence.

—Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant à peine, vous avez raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma première émotion soit apaisée. Ah! c'est trop, trop en un jour! ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, s'adressant à Mme d'Harville et lui tendant la main, il s'écria, dans une effusion de reconnaissance indicible: Je suis pardonné... vous êtes l'ange de la rédemption.

—Monseigneur, vous m'avez rendu mon père, Dieu veut que je vous ramène votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mon tour je vous demande pardon de ma faiblesse. Cette révélation si subite, si inattendue, m'a bouleversée. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher Fleur-de-Marie, mon émotion l'effrayerait.

—Et comment l'a-t-on sauvée? qui l'a sauvée? s'écria Rodolphe. Voyez mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.

—Au moment où elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une femme courageuse.

—Vous la connaissez?

—Demain elle viendra chez moi.

—La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.

—Comme j'ai été bien inspirée, mon Dieu, en n'amenant pas Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scène lui eût été funeste.

—Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle ne soit pas ici.

—J'ignorais si monseigneur désirait être connu d'elle, et je n'ai pas voulu la lui présenter sans le consulter.

—Maintenant, dit le prince, qui avait passé pour ainsi dire quelques minutes à combattre, à vaincre son agitation, et dont les traits semblaient presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous l'assure. Murph, va chercher ma fille.

Ces mots, ma fille, furent prononcés par le prince avec un accent que nous ne saurions non plus exprimer.

—Monseigneur, êtes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas d'imprudence.

—Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!

—Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement observé le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.

—Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.

—Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré.

—Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les siennes.

—Allons, allons, monseigneur, m'y voilà... je ne voulais pas traverser le salon de service éploré comme une Madeleine.

Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:

—Mais, monseigneur, que lui dirai-je?

—Oui, que dira-t-il? demanda le prince à Clémence.

—Que M. Rodolphe désire la voir, rien de plus, ce me semble?

—Sans doute: que M. Rodolphe désire la voir... rien de plus... Allons, va, va.

—C'est certainement ce qu'il y a de mieux à lui dire, reprit le squire, qui se sentait au moins aussi impressionné que Mme d'Harville. Je lui dirai simplement que M. Rodolphe désire la voir. Cela ne lui fera rien préjuger, rien prévoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en effet.

Et Murph ne bougeait pas.

—Sir Walter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur.

—C'est vrai, madame la marquise; malgré mes six pieds et mon épaisse enveloppe, je suis encore sous le coup d'une émotion profonde.

—Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutôt un moment encore, si tu n'es pas sûr de toi.

—Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le squire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est évident qu'à mon âge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne craignez rien, monseigneur.

Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.

Un moment de silence suivit son départ.

Alors Clémence songea en rougissant qu'elle était chez Rodolphe, seule avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:

—Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincère, c'est que la solennité de ce jour, de ce moment, ajoutera encore à la gravité de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que j'ai dû cacher cet amour, je l'ai caché: maintenant vous êtes libre, vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous être sa mère?

—Moi, monseigneur! s'écria Mme d'Harville. Que dites-vous?

—Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour décide du bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.

Clémence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle croyait rêver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu à la fois si simple, si grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait d'un bonheur inespéré; elle répondit en hésitant:

—Monseigneur, c'est à moi de vous rappeler la distance de nos conditions, l'intérêt de votre souveraineté.

—Laissez-moi songer avant tout à l'intérêt de mon cœur, à celui de ma fille chérie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi; faites que moi, qui tout à l'heure étais sans famille, je puisse maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant qui, elle aussi tout à l'heure était sans famille, puisse dire... mon père, ma mère, ma sœur, car vous avez une fille qui deviendra la mienne.

—Ah! monseigneur, à de si nobles paroles on ne peut répondre que par des larmes de reconnaissance, s'écria Clémence. Puis, se contraignant, elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.

—Eh bien! notre fille, murmura Clémence au moment où Murph, ouvrant la porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.

La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le péristyle de cet immense hôtel, avait traversé une première antichambre remplie de valets de pied en grande livrée, une salle d'attente où se tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'étonnement de la pauvre Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers, étincelants d'or, de glaces et de peintures.

Dès qu'elle parut, Mme d'Harville courut à elle, la prit par la main, et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas.

Murph, après avoir confié Fleur-de-Marie à Mme d'Harville, s'était hâté de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne se trouvant pas suffisamment sûr de lui.

À la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se mit à trembler.

—Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voilà votre ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a été bien inquiet de vous.

—Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours immobile et dont le cœur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et doux visage de sa fille.

Aussi, malgré sa résolution, le prince fut-il un moment obligé de détourner la tête pour cacher son attendrissement.

—Tenez, mon enfant, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit Clémence pour détourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la conduisit vers un grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeuse s'assit avec précaution.

Son trouble augmentait de plus en plus: elle était oppressée, la voix lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mot de gratitude à Rodolphe.

Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoudée au dossier du fauteuil, était penchée vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre côté du siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleur-de-Marie, qui tourna vers lui son visage enchanteur:

—Enfin, mon enfant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous avez souffert.

—Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier ce triste passé.

—Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais quelquefois malgré moi, ce serait pour me dire que sans vous... je serais encore bien malheureuse.

—Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres pensées. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chère Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donné ce nom... à la ferme.

—Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de l'appeler... ma mère... se porte-t-elle bien?

—Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles à vous apprendre.

—À moi, monsieur Rodolphe?

—Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur... sur... votre naissance.

—Sur ma naissance?

—On a su quels étaient vos parents. On connaît votre père. Rodolphe avait tant de larmes dans la voix en prononçant ces mots que Fleur-de-Marie, très-émue, se retourna vivement vers lui; heureusement qu'il put détourner la tête.

Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et l'empêcher de trop remarquer l'émotion de son père: le digne squire, qui ne sortait pas de derrière son rideau et semblait attentivement regarder le jardin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se moucher avec un bruit formidable, car il pleurait comme un enfant.

—Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, on connaît votre père... il existe.

—Mon père! s'écria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage de Rodolphe à une nouvelle épreuve.

—Et un jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haute condition... d'une grande naissance.

—Et ma mère, madame, la verrai-je?

—Votre père répondra à cette question, mon enfant... mais ne serez-vous pas bien heureuse de le voir?

—Oh! oui, madame, répondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.

—Combien vous l'aimerez, quand vous le connaîtrez! dit la marquise.

—De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas, Marie? ajouta le prince.

—Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous m'avez envoyée à la ferme.

—Mais votre père... vous chérit, dit le prince.

—Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.

—Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous n'aimeriez votre père?

—Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M. Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de son intérêt.»

Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié, brillaient du plus doux éclat.

Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde.

—Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa joie, que dans votre cœur j'ai à peu près pris la place de votre père.

—Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi... mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé. Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.

—Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles princesses de l'Europe.

—Monseigneur! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, effrayés de l'exaltation de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-Marie, qui regardait son père avec stupeur.

—Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais été heureux et fier de mon rang souverain... c'est parce que, grâce à ce rang, je puis t'élever autant que tu as été abaissée... entends-tu, mon enfant chérie... ma fille adorée?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton père!

Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.

—Soyez béni, mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il m'était permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est mon père... je pourrai le chérir sans remords... Soyez... béni... non.

Elle ne put achever... la secousse était trop violente; Fleur-de-Marie s'évanouit entre les bras du prince.

Murph courut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:

—Le docteur David... à l'instant... pour Son Altesse Royale... quelqu'un se trouve mal.

—Malédiction sur moi!... je l'ai tuée... s'écria Rodolphe, en sanglotant, agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant... écoute-moi... c'est ton père... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tuée... mon Dieu! je l'ai tuée!

—Calmez-vous, monseigneur, dit Clémence; il n'y a sans doute aucun danger... Voyez... ses joues sont colorées... c'est le saisissement... seulement le saisissement.

—Mais à peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur sur moi!

À ce moment, David, le médecin nègre, entra précipitamment, tenant à la main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit à Murph.

—David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver mon enfant! s'écria Rodolphe.

Quoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le docteur courut à Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et se retournant vers Rodolphe qui, pâle, épouvanté, attendait son arrêt:

—Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.

—Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...

—Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'éther, et cette crise aura cessé.

—Oh! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion. Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe ajouta:—Elle vit... notre fille vivra...

Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.

—Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille pourra dire à Mme la marquise d'Harville: «Ma mère...»

—Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était fausse...

—Que dis-tu?

—Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la mort de la comtesse Sarah...

—La comtesse!

—Ce matin... on espère la sauver.

—Ô mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince atterré, pendant que Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.

—Monseigneur, dit David, toujours occupé de Fleur-de-Marie, il n'y a pas la moindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent; on pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du jardin... l'évanouissement cesserait complètement.

Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense perron formant terrasse; puis, aidé de David, il y roula doucement le fauteuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.

Rodolphe et Clémence restèrent seuls.


XII

Dévouement

—Ah! madame! s'écria Rodolphe dès que Murph et David se furent éloignés, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la mère de Fleur-de-Marie!

—Grand Dieu!

—Et je la croyais morte!

Il y eut un moment de profond silence.

Mme d'Harville pâlit beaucoup, son cœur se brisa.

—Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que cette femme, aussi égoïste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince, m'avait, dans ma première jeunesse, amené à une union plus tard rompue. Voulant alors se remarier, la comtesse a causé tous les malheurs de son enfant en l'abandonnant à des mains mercenaires.

—Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez pour elle.

—Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par d'infâmes délations! Toujours en proie à une implacable ambition, elle croyait me forcer de revenir à elle en m'isolant de toute affection.

—Oh! quel calcul affreux!

—Et elle n'est pas morte!

—Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!

—C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causés! En ce moment encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mère digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un démon vengeur attaché à mes pas...

—Allons, monseigneur, du courage, dit Clémence en essuyant ses larmes qui coulaient malgré elle, vous avez un grand, un saint devoir à remplir. Vous l'avez dit vous-même dans un juste et généreux élan d'amour paternel, désormais, le sort de votre fille doit être aussi heureux qu'il a été misérable. Elle doit être aussi élevée qu'elle a été abaissée. Pour cela... il faut légitimer sa naissance... pour cela, il faut épouser la comtesse Mac-Gregor.

—Jamais, jamais. Ce serait récompenser le parjure, l'égoïsme et la féroce ambition de cette mère dénaturée. Je reconnaîtrai ma fille, vous l'adopterez, et, ainsi que je l'espérais, elle trouvera en vous une affection maternelle.

—Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est disproportionnée, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille ne sera pas légitimée, mais légitime, et ainsi, quel que soit l'avenir qui l'attende, elle pourra se glorifier de son père et avouer hautement sa mère.

—Mais renoncer à vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez pas ce qu'aurait été pour moi cette vie partagée entre vous et ma fille, mes deux seuls amours de ce monde.

—Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!

—Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.

—Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites à vos devoirs vous semblera moins pénible.

—Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?

—La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé dans mon cœur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations.

—De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères.

—Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était obscure.

—Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux!

—Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit: «Faites un vœu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié: «Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit... votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah! monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!

—Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme.

—Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et lointain.

—Mais vous? mais vous?

—Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne.

—Monseigneur! s'écria Murph en entrant précipitamment, celle que Dieu vous a rendue a repris ses sens, elle renaît. Son premier mot a été: «Mon père!...» Elle demande à vous voir.

Peu d'instants après, Mme d'Harville avait quitté l'hôtel du prince, et celui-ci se rendait en hâte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagné de Murph, du baron de Graün et d'un aide de camp.


XIII

Le mariage

Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la comtesse Sarah Mac-Gregor écrasée par cette révélation qui ruinait toutes ses espérances, torturée par un remords tardif, avait été en proie à de violentes crises nerveuses, à un effrayant délire; sa blessure, à demi cicatrisée, s'était rouverte, et une longue syncope avait momentanément fait croire à sa mort. Pourtant, grâce à la force de sa constitution, elle ne succomba pas à cette rude atteinte; une nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.

Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la suffoquaient, Sarah était depuis quelques moments plongée dans des réflexions accablantes, regrettant presque la mort à laquelle elle venait d'échapper.

Tout à coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il contenait difficilement une émotion profonde; d'un signe il éloigna les deux femmes de Sarah; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence de son frère.

—Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

—Dans le même état... j'éprouve une grande faiblesse... et de temps à autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas retirée de ce monde... dans ma dernière crise?

—Sarah, reprit Thomas Seyton après un moment de silence, vous êtes entre la vie et la mort... une émotion violente pourrait vous tuer... comme elle pourrait vous sauver.

—Je n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère.

—Peut-être...

—La mort de Rodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma fille noyée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant moi... Ce n'est pas une émotion... c'est un remords incessant. Je suis réellement mère... depuis que je n'ai plus d'enfant.

—J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous faisait regarder votre fille comme un moyen de réaliser le rêve de votre vie.

—Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces misères de ma fille.

—Et..., dit Seyton en hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une telle découverte?

—Je mourrais de honte et de désespoir à sa vue.

—Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre ambition! Car enfin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait, il vous l'avait dit.

—En admettant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais pas le droit de vivre. Après avoir reçu la main du prince, mon devoir serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma fille, d'une mère dénaturée...

L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par Rodolphe, qui était dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse était si chancelante qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre; il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage in extremis qui devait légitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste cérémonie, le prince s'était fait accompagner d'un ministre, de Murph et du baron de Graün comme témoins; le duc de Lucenay et lord Douglas, prévenus à la hâte par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse, et venaient d'arriver à l'instant même.

Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse maternelle, qui remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition, rendaient la tâche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir était que sa sœur le trompait ou se trompait elle-même, et que l'orgueil de cette femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette couronne si longtemps rêvée.

—Ma sœur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis dans une terrible perplexité... Un mot de moi va peut-être vous rendre à la vie... va peut-être vous tuer...

—Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'émotions à redouter...

—Une seule... pourtant...

—Laquelle?

—S'il s'agissait... de votre fille?...

—Ma fille est morte...

—Si elle ne l'était pas?

—Nous avons épuisé cette supposition tout à l'heure... Assez, mon frère... mes remords me suffisent.

—Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard incroyable... inespéré... votre fille avait été arrachée à la mort... mais si... elle vivait?

—Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.

—Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit encore...

—Ma fille?

—Elle vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le vœu de votre vie est enfin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes souveraine.

Thomas Seyton avait prononcé ces mots en attachant sur sa sœur un regard rempli d'angoisse, épiant sur son visage chaque signe d'émotion.

À son grand étonnement, les traits de Sarah restèrent presque impassibles: elle porta seulement ses deux mains à son cœur en se renversant dans son fauteuil, étouffa un léger cri qui parut lui être arraché par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint calme.

—Qu'avez-vous, ma sœur?

—Rien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes vœux sont comblés!...

«Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine... elle est sauvée...» Puis s'adressant à Sarah:—Eh bien! ma sœur, que vous disais-je?

—Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la pensée de son frère, l'ambition a encore étouffé en moi la maternité...

—Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...

—Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...

—Et ce calme est réel?

—Abattue, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre?

—Vous comprenez maintenant mon hésitation de tout à l'heure?

—Non, je m'en étonne; car vous connaissiez mon ambition... Où est le prince?

—Il est ici.

—Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une indifférence affectée: Ma fille est là... sans doute?

—Non... vous la verrez plus tard.

—En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...

—Ma sœur... je ne sais... mais votre air est étrange... sinistre.

—Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une expression douce et tendre?... Faites venir le prince!

Malgré lui Seyton était inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut voir dans ses yeux des larmes contenues; après une nouvelle hésitation, il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.

—Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille, je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... Rodolphe, pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y parviendrai... Le voici.

Rodolphe entra et ferma la porte.

—Votre frère vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah.

—Tout...

—Votre... ambition... est satisfaite?

—Elle est... satisfaite...

—Le ministre... et les témoins... sont là...

—Je le sais...

—Ils peuvent entrer... je pense?...

—Un mot... monseigneur...

—Parlez... madame...

—Je voudrais... voir ma fille...

—C'est impossible...

—Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!

—Elle est à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce matin une violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...

—Mais au moins... elle embrassera sa mère...

—À quoi bon? Vous voici princesse souveraine...

—Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé ma fille...

Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement.

—Comment! s'écria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre orgueil...

—À la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous surprend... monseigneur?...

—Hélas!... oui.

—Verrai-je ma fille?

—Mais...

—Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-être comptés... Ainsi que l'a dit mon frère... cette crise peut me sauver comme elle peut me tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le saisissement d'une telle découverte... Je veux voir ma fille... ou sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera pas légitimée...

—Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher... chez moi.

—Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra à se rendre ici.

—Quoique ce sentiment m'étonne de votre part... il est trop louable pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais lui écrire...

—Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée...

Pendant que Rodolphe écrivait quelques mots à la hâte, la comtesse essuya la sueur glacée qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors calmes trahirent une souffrance violente et cachée; on eût dit que Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation douloureuse.

Sa lettre écrite, Rodolphe se leva et dit à la comtesse:

—Je vais envoyer cette lettre à ma fille par un de mes aides de camp. Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et les témoins?...

—Vous le pouvez... ou plutôt... je vous en prie, sonnez... ne me laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il ramènera les témoins et le ministre.

Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...

—Priez mon frère d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.

La femme de chambre sortit.

—Cette union est triste, Rodolphe... dit amèrement la comtesse. Triste pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!

Le prince fit un mouvement.

—Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!

À ce moment, Murph entra.

—Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'instant cette lettre à ma fille par le colonel; il la ramènera dans ma voiture... Prie le ministre et les témoins d'entrer dans la salle voisine.

—Mon Dieu! s'écria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne meure pas avant son arrivée!

—Ah! que n'avez-vous toujours été aussi bonne mère!

—Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement, l'abnégation... Oui, tout à l'heure, quand mon frère m'a appris que notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas longtemps, j'ai senti au cœur un coup affreux; j'ai senti que j'étais frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance de notre enfant serait légitimée, et je mourrais ensuite...

—Ne parlez pas ainsi!

—Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!

—Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que votre repentir fût si tardif?

—Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. À ce moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est que ma vie vous eût été un horrible fardeau...

—Sarah! de grâce...

—Rodolphe... une dernière prière... votre main...

Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comtesse, qui la prit vivement entre les siennes.

—Ah! les vôtres sont glacées! s'écria Rodolphe avec effroi.

—Oui... je me sens mourir! Peut-être, par une dernière punition... Dieu ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!

—Oh! si... si! il sera touché de vos remords.

—Et vous, mon ami, en êtes-vous touché?... me pardonnez-vous?... Oh! de grâce, dites-le! Tout à l'heure, quand notre fille sera là, si elle arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle m'aime?

—Rassurez-vous... elle ne saura rien!

—Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne suis-je pas assez malheureuse?...

—Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse femme!

—Vous me pardonnez... du fond du cœur?...

—Du fond du cœur... dit le prince d'une voix émue.

La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lèvres défaillantes avec un élan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:

—Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne s'éloigne pas... Je me sens bien faible!

Cette scène était déchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Graün, témoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, témoins de la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.

Tous les acteurs de cette scène douloureuse étaient graves, tristes et recueillis: M. de Lucenay lui-même avait oublié sa pétulance habituelle.

Le contrat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R. Gustave-Rodolphe V, grand-duc régnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui légitimait la naissance de Fleur-de-Marie) avait été préparé par les soins du baron de Graün; il fut lu par lui et signé par les époux et leurs témoins.

Malgré le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix solennelle à Rodolphe: «Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour épouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?» et que le prince eut répondu «Oui» d'une voix haute et ferme, le regard mourant de Sarah étincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe passa sur ses traits livides; c'était le dernier éclat de l'ambition qui mourait avec elle.

Durant cette triste et imposante cérémonie, aucune parole ne fut échangée entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer profondément le prince, puis sortirent.

Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Graün les suivirent.

—Mon frère, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner dans la pièce voisine, et d'avoir la bonté d'y attendre un moment.

—Comment vous trouvez-vous, ma sœur? Vous êtes bien pâle...

—Je suis sûre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.

Restée seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant que ses traits se décomposaient d'une manière effrayante:

—Mes forces sont à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!

—Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.

—Je ne l'espère plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force surhumaine... Ma vue se trouble déjà!

—Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne peut tarder...

—Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernière consolation.

—Sarah! écoutez, écoutez... Il me semble entendre une voiture... Oui, c'est elle... voilà votre fille!

—Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'étais une mauvaise mère! articula lentement la comtesse qui déjà n'entendait plus.

Le bruit d'une voiture retentit sur les pavés sonores de la cour.

La comtesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus incohérentes; Rodolphe était penché vers elle avec anxiété; il vit ses yeux se voiler.

—Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après ma mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.

Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe, dominante de toute sa vie revenait encore malgré son repentir sincère.

Tout à coup Murph entra.

—Monseigneur... la princesse Marie...

—Non! s'écria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Seyton d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'éteignait dans une lente agonie, Rodolphe ajouta:

—Dieu lui refuse la consolation suprême d'embrasser son enfant.

Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cessé de vivre.