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Les mystères de Paris, Tome V cover

Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 34: XV
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About This Book

Ce cinquième tome poursuit l'entrelacement de conspirations, chantages et actes de vengeance qui taraudent la ville et plusieurs familles. On voit des complices divisés par la peur et l'avarice, des révélations sur des dettes et des lettres compromettantes, des épisodes de dévouement et de sacrifice dans des hospices, et la détresse d'orphelines maltraitées transformée par rencontres providentielles. Des liaisons amoureuses se nouent et se rompent, des procès intérieurs et des visions pèsent sur les personnages, et des destins s'achèvent par mariages, aveux et redressements. L'ensemble conclut par une série de résolutions et confidences qui éclairent les mystères livrés au fil du roman.

XIV

Bicêtre

Quinze jours s'étaient passés depuis que Rodolphe, en épousant Sarah in extremis, avait légitimé la naissance de Fleur-de-Marie.

C'était le jour de la mi-carême. Cette date établie, nous conduirons le lecteur à Bicêtre. Cet immense établissement, destiné, ainsi que chacun sait, au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou huit cents vieillards pauvres, qui sont admis à cette espèce de maison d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont âgés de soixante-dix ans ou atteints d'infirmités très-graves.

En arrivant à Bicêtre, on entre d'abord dans une vaste cour plantée de grands arbres, coupée de pelouses vertes ornées en été de plates-bandes de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce promenoir spécialement destiné aux vieillards indigents dont nous avons parlé; il entoure les bâtiments où se trouvent, au premier étage, de spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée des réfectoires d'une admirable propreté, où les pensionnaires de Bicêtre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agréable et préparée avec un soin extrême, grâce à la paternelle sollicitude des administrateurs de ce bel établissement.

Un tel asile serait le rêve de l'artisan veuf ou célibataire qui, après une longue vie de privations, de travail et de probité, trouverait là le repos, le bien-être qu'il n'a jamais connus.

Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend à tout, envahit tout, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande partie d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à l'influence de leurs derniers maîtres.

Ceci nous semble un abus révoltant.

Rien de plus méritoire que les longs et honnêtes services domestiques, rien de plus digne de récompense que ces serviteurs qui, éprouvés par des années de dévouement, finissaient autrefois par faire presque partie de la famille; mais, si louables que soient de pareils antécédents, c'est le maître qui en a profité, et non l'État, qui doit les rémunérer.

Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bicêtre et celles d'autres établissements semblables appartinssent de droit à des artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite et de la plus grande infortune?

Pour eux, si limité que fût leur nombre, ces retraites seraient au moins une lointaine espérance qui allégerait un peu leurs misères de chaque jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant dans un avenir éloigné sans doute, mais enfin certain, un peu de calme, de bonheur pour récompense. Et, comme ils ne pourraient prétendre à ces retraites que par une conduite irréprochable, leur moralisation deviendrait pour ainsi dire forcée.

Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui atteignent un âge très-avancé à travers des privations de toutes sortes aient au moins la chance d'obtenir un jour à Bicêtre du pain, du repos, un abri pour leur vieillesse épuisée?

Il est vrai qu'une telle mesure exclurait à l'avenir de cet établissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand âge, qui n'ont pas d'autre refuge.

Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont l'intelligence ont été estimés de leur temps, obtiennent à grand-peine une place parmi ces vieux serviteurs que le crédit de leur maître envoie à Bicêtre.

Au nom de ceux-là qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France, de ceux-là dont la réputation a été consacrée par la voix populaire, est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrême vieillesse une retraite modeste mais digne?

Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est ni un temple ni une église: avec cette somme énorme que de bien à faire! Fonder, je suppose, une maison d'asile où deux cent cinquante ou trois cents personnes jadis remarquables comme savants, poëtes, musiciens, administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces professions ont successivement leurs représentants parmi les pensionnaires de Bicêtre), auraient trouvé une retraite honorable.

Sans doute c'était là une question d'humanité, de pudeur, de dignité nationale pour un pays qui prétend marcher à la tête des arts, de l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas songé...

Car Hégésippe Moreau et tant d'autres rares génies sont morts à l'hospice ou dans l'indigence...

Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif éclat, portent aujourd'hui à Bicêtre la houppelande des bons pauvres.

Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable[16] où un étranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un lit et un morceau de pain...

Car les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les embauchements n'ont pas même pour se garantir des intempéries des saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail en vente[17]. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans ouvrage, et dans cette Bourse-là il ne se fait que d'honnêtes transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...

Car...

Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a sacrifié d'utiles fondations à cette grotesque imitation de temple grec, enfin destiné au culte catholique.

Mais revenons à Bicêtre et disons, pour complètement énumérer les différentes destinations de cet établissement, qu'à l'époque de ce récit les condamnés à mort y étaient conduits après leur jugement. C'est donc dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain; la mère et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres scélérats étaient parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfèrement à Bicêtre.

Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.

Grâce à un printemps hâtif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon étaient d'une fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'émaillaient de perce-neige, de primevères, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et variées; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaient çà et là, ou devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonçait généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance tranquille.

Onze heures venaient de sonner à l'horloge lorsque deux fiacres s'arrêtèrent devant la grille extérieure; de la première voiture descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise Morel et sa mère.

Germain et Rigolette étaient, on le sait, mariés depuis quinze jours. Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les lèvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme Georges, qu'elle appelait sa mère.

Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le moins du monde; aussi, dès que son petit Germain mettait l'entretien sur ce sujet, elle parlait aussitôt d'autre chose, prétextant que ces souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle fût devenue Mme Germain et que Rodolphe l'eût dotée de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas voulu, et son mari avait été de cet avis, changer sa coiffure de grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilité ne servit mieux une innocente coquetterie; car rien n'était plus gracieux, plus élégant que son petit bonnet à barbes plates, un peu à la paysanne, orné de chaque côté de deux gros nœuds orange, qui faisaient encore valoir le noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et bouclés, depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col richement brodé entourait le cou charmant de la jeune mariée; une écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet cachait à demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'eût pas de corset, selon son habitude (bien qu'elle eût aussi le temps de se lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus léger pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de marbre.

Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond, toujours nouveau.

Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son enfant, avait été mise en liberté par la chambre d'accusation. Les beaux traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une sorte de résignation douce et triste. Grâce à la générosité de Rodolphe et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui l'accompagnait, avait retrouvé la santé.

Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à Mme Georges ce qu'elle désirait, celle-ci lui répondit que l'un des médecins des salles d'aliénés lui avait donné rendez-vous à onze heures et demie, ainsi qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec la femme du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et Rigolette les suivaient à peu de distance.

—Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise! dit la grisette. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut: j'ai attendu dans le fiacre. Votre voiture a suivi la nôtre; ça fait que je vous retrouve pour la première fois depuis que...

—Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle Rigolette, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon cœur! quel...

—D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciements, je ne suis plus Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et je tiens à mes titres.

—Oui... je vous savais... mariée... Mais laissez-moi vous remercier encore de...

—Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce à la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à votre famille, à moi, à Germain, à sa mère!

—M. Rodolphe! Oh! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis sortie de prison, l'avocat qui était venu de sa part me voir, me conseiller et m'encourager, m'a dit que grâce à M. Rodolphe, qui avait déjà tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses cruautés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux...

—Et qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce digne médecin se réalise.

—Plût au ciel!...

—Cela doit plaire au ciel... Votre père est si bon, si honnête! Et je suis sûre, moi, que nous l'emmènerons. Le médecin pense maintenant qu'il faut frapper un grand coup, et que la présence imprévue des personnes que votre père avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de perdre la raison... pourra terminer sa guérison... Moi, dans mon petit jugement... cela me paraît certain...

—Je n'ose encore y croire, mademoiselle.

—Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne Louise... Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez pas ce que c'est que M. Rodolphe?

—C'est la providence des malheureux.

—D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le dire...

Puis, s'adressant à son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras à Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'écria:

—Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mère... et puis j'aime à t'avoir plus près de moi.

Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit à Rigolette, qui lui envoya furtivement un baiser.

—Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec ça l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais-je raison de le trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur, et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! à propos de Cabrion... M. Pipelet et sa femme, où sont-ils donc? Le médecin avait dit qu'ils devaient venir aussi, parce que votre père avait souvent prononcé leur nom...

—Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis depuis longtemps.

—Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M. Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M. Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée porter à Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de Germain, je fais une dînette... mais une dînette de vrais gourmands. Il est vrai que ça ne nous a pas servi à grand-chose; car, quand elle a été prête, nous n'avons mangé ni l'un ni l'autre, nous étions trop contents. À onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin. À cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car j'étais au moins de deux jours de travail en retard. À huit heures, on frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je commence à le remercier du fond du cœur pour ce qu'il a fait pour Germain; il ne me laisse pas finir. «—Ma voisine, me dit-il, Germain va venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre; vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval, près d'Écouen, route de Saint-Denis. Une fois là, vous demanderez Mme Georges... et bien du plaisir.—Monsieur Rodolphe, je vais vous dire; c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça fera trois.—Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.—Si c'est comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe.—Adieu, ma voisine.—Adieu et merci, mon voisin.» Il part, et Germain arrive; je lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille... Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voilà devant nous, c'était la mère de Germain.

—Sa mère!!!

—Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, et qu'il n'espérait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux. Quand Mme Georges a eu bien pleuré, bien embrassé son fils, ç'a été mon tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de bonnes choses de moi, car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma conduite pour son fils. «Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain, Rigolette sera votre fille aussi.—Si je le veux! mes enfants, de tout mon cœur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus gentille femme.» Nous voilà donc installés dans une belle ferme avec Germain, sa mère et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites bêtes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la campagne, les jours passaient si vite que c'était comme un rêve; je ne travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais avec Germain, je chantais, je sautais, c'était à en devenir folle... Enfin notre mariage est arrêté pour il y a eu hier quinze jours... La surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M. Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur une plaque de porcelaine bleue: «Travail et sagesse, amour et bonheur.» J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de dentelle comme celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des gants, cette écharpe, un beau châle; enfin, c'était comme un conte de fées.

—C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme ça vous a porté bonheur... d'être si bonne, si laborieuse.

—Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas fait exprès... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi... Mais ça n'est pas tout: au fond du coffret je découvre un joli portefeuille avec ces mots: «Le voisin à sa voisine.» Je l'ouvre: il y avait deux enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain, je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe qui m'était destinée, trouve un bon de quarante mille francs sur le... sur le Trésor... oui... c'est cela, c'était ma dot... Je veux le refuser; mais Mme Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve et avec Germain, me dit: «Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter; c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre dévouement à ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits, au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis malheureux.»

—Oh! ça, c'est bien vrai, s'écria Louise; il n'y en a pas une autre comme vous au moins... mademoi... madame Germain.

—À la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que j'ai fait c'est par plaisir; il me répond: «C'est égal, M. Rodolphe est immensément riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amitié: votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.»

—Quel bonheur que tant de richesse tombe à une personne aussi charitable que M. Rodolphe!

—Sans doute il est bien riche, mais s'il n'était que cela... Ah! ma bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La veille du mariage... le soir, très-tard, le grand monsieur chauve arrive en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il était souffrant, mais le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors, ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le nôtre, était... devinez quoi?... un prince!

—Un prince?

—Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc régnant, un roi en petit... Germain m'a expliqué ça.

—M. Rodolphe!

—Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à cirer ma chambre!

—Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour faire le bien.

—Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que c'était presque un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons été mariés. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, à nous deux Germain et à Mme Georges, qu'il serait très-content que nous lui fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le cœur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonnés, de messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au côté, d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des dorures partout, qu'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrés de broderies; il nous introduit dans une grande pièce, où nous trouvons M. Rodolphe... c'est-à-dire le prince, vêtu très-simplement et l'air si bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois, que je me suis sentie tout de suite à mon aise, en me rappelant que je lui avais fait m'attacher mon châle, me tailler des plumes et me donner le bras dans la rue.

—Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais tremblé!

—Eh bien! moi, non. Après avoir reçu Mme Georges avec une bonté sans pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant: «Eh bien! ma voisine, comment vont papa Crétu et Ramonette? (C'est le nom de mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en être souvenu!) Je suis sûr, a-t-il ajouté, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants joyeux avec vos jolis oiseaux?—Oui, monseigneur. (Mme Georges nous avait fait la leçon toute la route, à nous deux Germain, nous disant qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore parce que nous vous le devons.—Ce n'est pas à moi que vous le devez, mon enfant, mais à vos excellentes qualités et à celles de Germain.» Et cætera, et cætera, je passe le reste de ses compliments. Enfin nous avons quitté ce seigneur le cœur un peu gros, car nous ne le verrons plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours, peut-être qu'il est déjà parti; mais, parti ou non, son souvenir sera toujours avec nous.

—Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux!

—Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien. J'oubliais de vous dire que c'était à cette ferme-là qu'avait habité une de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnête petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontré M. Rodolphe; mais Mme Georges m'avait bien recommandé de n'en pas parler au prince, je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il paraît que cette chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emmenée avec eux, bien loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir embrassée avant son départ.

—Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi, elle...

—Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous parle que de bonheur... à vous qui avez tant de raisons d'être encore chagrine.

—Si mon enfant m'était resté, dit tristement Louise en interrompant Rigolette, cela m'aurait consolée; car maintenant quel est l'honnête homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?

—Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnête homme capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout, lorsqu'il vous connaîtra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer, et il sera bien sûr d'avoir en vous une bonne et digne femme.

—Vous me dites cela pour me consoler.

—Non, je dis cela parce que c'est vrai.

—Enfin, vrai ou non, ça me fait du bien, toujours, et je vous en remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme! Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps, était toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.

En effet, M. et Mme Pipelet s'avançaient allègrement, Alfred, toujours coiffé de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit vert pré encore dans tout son lustre; sa cravate, à coins brodés, laissait dépasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moitié des joues; un grand gilet à fond jaune vif, à larges bandes marron, un pantalon noir un peu court, des bas d'une éblouissante blancheur et des souliers cirés à l'œuf complétaient son accoutrement.

Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle tranchait vivement un châle d'un bleu foncé. Elle exposait orgueilleusement à tous les regards sa perruque fraîchement bouclée et tenait son bonnet suspendu à son bras par des brides de ruban vert en manière de ridicule.

La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante; du plus loin qu'il aperçut Louise et Rigolette, il accourut en s'écriant de sa voix de basse:

—Délivré!... parti!

—Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air joyeux! qu'avez-vous donc?

—Parti... mademoiselle, ou plutôt madame, veux-je, puis-je, dois-je dire, car maintenant vous êtes exactement semblable à Anastasie, grâce au conjungo, de même que votre mari, M. Germain, est exactement semblable à moi.

—Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant; mais qui est donc parti?

—Cabrion! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une indicible satisfaction, comme s'il eût été dégagé d'un poids énorme. Il quitte la France à jamais, à toujours... à perpétuité... enfin il est parti.

—Vous en êtes bien sûr?

—Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un étui à chapeau, un appuie-mains et une boîte à couleurs.

—Qu'est-ce qu'il vous chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en arrivant essoufflée, car elle avait difficilement suivi la course précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? Il n'a fait qu'en rabâcher toute la route.

—C'est-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me semblait que mon chapeau était doublé de plomb; maintenant on dirait que l'air me soulève vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne reviendra plus!

—Heureusement, le gredin!

—Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément: je dirai simplement que c'était un indigne polisson.

—Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.

—Par un ami de mon roi des locataires. À propos de ce cher homme, vous ne savez pas? grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous, Alfred est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une banque charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait joliment l'effet d'être celle dont M. Rodolphe était le commis voyageur en bonnes actions!

—Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le directeur de cette banque, aussi par le crédit de M. Rodolphe.

—Et allllez donc... s'écria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir à Cabrion, figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demandé si un peintre de beaucoup de talent, nommé Cabrion, n'avait pas demeuré chez nous. Au nom de Cabrion, voilà mon vieux chéri qui lève sa botte en l'air et qui a la petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: «Ce jeune peintre va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmène pour des travaux qui l'y retiendront pendant des années... Peut-être même se fixera-t-il tout à fait à l'étranger.» En foi de quoi le particulier donna à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des Messageries.

—Et j'ai le bonheur inespéré de lire sur le registre: «M. Cabrion, artiste peintre, départ pour Strasbourg et l'étranger par correspondance.»

—Le départ était fixé à ce matin.

—Je me rends dans la cour avec mon épouse.

—Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur.

—Et enfin, au moment où la voiture s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me reconnaît, se retourne et me crie: «Je pars pour toujours... à toi pour la vie!» Heureusement la trompette du conducteur étouffa presque ces derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enfin, Dieu soit loué, il est parti.

—Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et ce qui va bien vous étonner... c'est que M. Rodolphe était...

—Était?

—Un prince déguisé... une altesse royale.

—Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.

—Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolette.

—Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie. Allllez donc!... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge!... Pardon... pardon... pardon...

Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure eût été plus convenable pour parler d'un prince.

Par une manifestation diamétralement opposée quant à la forme, mais toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se décoiffa complètement et salua profondément le vide en s'écriant:—Un prince, une altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'étais au lit par suite des indignités de Cabrion!

À ce moment Mme Georges se retourna et dit à son fils et à Rigolette:

—Mes enfants, voici le docteur.


XV

Le Maître d'école

Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment spirituelle et distinguée, un regard d'une profondeur, d'une sagacité remarquables, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux aliénés; aussi la suavité de son accent, la mansuétude de ses paroles semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés. L'un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie, la commisération et la bienveillance aux terribles moyens coërcitifs employés autrefois: plus de chaînes, plus de coups, plus de douches, plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).

Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanité, que la fureur s'exaltent par la séquestration et par les brutalités; qu'en soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus concentrée par la solitude et par l'intimidation.

Ainsi, l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi funeste qu'il est salutaire pour les détenus criminels... la perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en corruption.

Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire actuel, avec ses prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra aussi vicieux, aussi sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux aliénés paraît à cette heure absurde et atroce...

—Monsieur, dit Mme Georges[18] à M. Herbin, j'ai cru pouvoir accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M. Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre.

—Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait l'habitude de voir.

—Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine était occupée à me secourir moi et mes enfants.

—Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie, elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant qu'ils le pouvaient.

—Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette visite ne doit pas vous coûter?

—Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison par suite de son arrestation et celle de cette chère Mlle Louise.

—Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur plomb fondu?

—C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon épouse avait vouée aux Morel.

—Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme comme à l'ordinaire.

—À la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici?

—Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison et qui est mise en valeur par des aliénés[19].

—Ils y travaillent? en liberté, monsieur?

—Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature, est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis, voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de Mme Georges, le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes vous serez aussi rassurée que moi.

—Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.

—Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques, enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les bêtes féroces du Jardin des Plantes!

—Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.

—Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé!

—Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent.

—Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des grincements de dents...

M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.

La porte de la cour s'ouvrit.

Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres, garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis au soleil.

Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.

À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il répondit cordialement en leur disant:

—Bonjour, bonjour, mes enfants.

Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive aux personnes qui l'accompagnaient.

—Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une bonté qui semblait les ravir.

—Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?

—Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.

—Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc furieux?...

—D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des plus méchants.

C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:

—Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi, ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion, monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?

—Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense. Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.

Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse avec une respectueuse anxiété:

—Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous faire rendre justice.

—Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et en commençant à gesticuler avec une extrême agitation.

—Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut toujours rendre de grands services.

—Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'œil égaré.

—Je le sais, mon cher ami.

—Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées à se rompre.

—Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps modernes...

—Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son orgueil.

—Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant des temps passés... présents...

—Et futurs... ajouta le fou avec fierté.

—Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui.

—Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses, reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air satisfait.

—Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise.

—Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi vite qu'ils s'élèvent.

—Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une illusion de son esprit? demanda Mme Georges.

—Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître.

—Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20].

—Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole. Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le degré de leur intelligence. Tenez... le voici...

Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur à la vue du Maître d'école, car c'était lui.

Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.

Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.

Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on douterait de son insanité prétendue.

Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte, n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.

Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.

Oui, toujours, tel était alors l'unique vœu, le seul désir de cet homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette âme de fer.

À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa dernière expression.

Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison, devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui s'augmentait en raison de son repentir.

Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore sur ce visage monstrueux.

Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...»

—Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de me mettre en communication avec lui.

—Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école, avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des fraises... des fraises...»

—Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles que celles-là, dit le docteur à Mme Georges, qui regardait le Maître d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...

—Mon Dieu, ma mère, dit Germain à Mme Georges, combien ce malheureux aveugle paraît accablé!...

—C'est vrai, mon enfant, répondit Mme Georges, malgré moi mon cœur se serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité sous ce sinistre aspect!

À peine Mme Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce misérable.

Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de Mme Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.

—Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.

—Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.

—Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter...

—Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici, ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est si triste... ça navre le cœur.

—Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une peureuse?

—J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.

—Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de... tu comprends, mon Alfred?...

—Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le cauchemar...

—Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous trouvez-vous?...

Le Maître d'école resta muet.

—Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant légèrement sur l'épaule.

Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...

—Il pleure, dit le docteur.

—Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.

Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.

—Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.

—Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.

—Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné toujours agenouillé devant le Maître d'école:—Ôte-toi de là... avec tes fraises...

—Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre camarade prendre votre place...

Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix plaintive: «Des fraises... des fraises...»

Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène causait à Mme Georges, lui dit:

—Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.

Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.

Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense dans le ciel, dont l'état normal est la nuit...

Mais le Maître d'école n'écoutait pas...

Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils.

Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras faible. Ton cœur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme et ton fils...»

—Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où était le Maître d'école.


XVI

Morel le lapidaire

Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, Mme Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.

Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes... Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités...

Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes pauvres.

Si généralement la folie ne se révèle pas tout d'abord à l'observateur superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'aliéné, il n'est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de l'idiotisme.

Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer à Mme Georges l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilité stupide ou d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une expression à la fois hideuse et pénible à voir. Presque tous étaient vêtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgré toute la surveillance possible, on ne peut empêcher ces êtres, absolument privés d'instinct et de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtements en rampant, en se roulant comme des bêtes dans la fange des cours[21] où ils restent pendant le jour.

Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les abritait, pelotonnés, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux dans leurs tanières, faisaient entendre une sorte de râlement sourd et continuel.

D'autres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement le soleil.

Un vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de bois, dévorait sa pitance avec une voracité animale, en jetant de côté et d'autre des regards obliques et courroucés.

Ceux-ci marchaient circulairement et en hâte dans un tout petit espace qu'ils se limitaient. Cet étrange exercice durait des heures entières sans interruption.

Ceux-là, assis par terre, se balançaient incessamment en jetant alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière, n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.

D'autres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraient les yeux qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanimés, sourds, muets, aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annonçât leur vitalité.

L'absence complète de communication verbale ou intelligente est un des caractères les plus sinistrés d'une réunion d'idiots; au moins, malgré l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent, se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il règne une indifférence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend prononcer une parole articulée; ce sont de temps à autre quelques rires sauvages ou des gémissements et des cris qui n'ont rien d'humain. À peine un très-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens. Et pourtant, répétons-le avec admiration, par respect pour la créature, ces infortunés, qui semblent ne plus appartenir à notre espèce, et pas même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés intellectuelles; ces êtres, incurablement frappés, qui tiennent plus du mollusque que de l'être animé, et qui souvent traversent ainsi tous les âges d'une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'un bien-être dont ils n'ont pas même la conscience.

Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignité humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que l'enveloppe; mais, répétons-le toujours, on devrait songer aussi à la dignité de ceux qui, doués de toute leur intelligence, remplis de zèle, d'activité, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de cette dignité en l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle s'est manifestée par l'amour du travail, par la résignation, par la probité; ne pas dire enfin, avec un égoïsme semi-orthodoxe: «Punissons ici-bas, Dieu récompensera là-haut.»

—Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, après avoir jeté un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer qu'il n'y a aucun remède à leurs maux!

—Hélas! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge; car maintenant, grâce aux progrès de la science, les enfants idiots reçoivent une sorte d'éducation qui développe au moins l'atome d'intelligence incomplète dont ils sont quelquefois doués. Nous avons ici une école[22], dirigée avec autant de persévérance que de patience éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisants: par des moyens très-ingénieux et exclusivement appropriés à leur état, on exerce à la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et beaucoup parviennent à connaître les lettres, les chiffres, à se rendre compte des couleurs; on est même arrivé à leur apprendre à chanter en chœur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme étrange, à la fois triste et touchant, à entendre ces voix étonnées, plaintives, quelquefois douloureuses, s'élever vers le ciel dans un cantique dont presque tous les mots, quoique français, leur sont inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Morel. J'ai recommandé qu'on le laissât seul ce matin, afin que l'effet que j'espère produire sur lui eût une plus grande action.

—Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au docteur, afin de n'être pas entendue de Louise.

—Il s'imagine que s'il n'a pas gagné treize cents francs dans sa journée pour payer une dette contractée envers un notaire nommé Ferrand, Louise doit mourir sur l'échafaud pour crime d'infanticide.

—Ah! monsieur, ce notaire... était un monstre! s'écria Mme Georges, instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son père, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un impitoyable acharnement.

—Louise Morel m'a tout dit, madame, répondit le docteur. Dieu merci, ce misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.

Puis s'adressant à la fille du lapidaire:

—Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous...

—Ah! monsieur, le cœur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes. Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!...

—J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons, rassurez-vous, et songez à mes recommandations.

Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.

Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison n'était pas encore complètement rétablie.

Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table, simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant:

—Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons... travaillons...

Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur:

—Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà...

Et le docteur jeta sur la table la poignée d'or.

—Louise est sauvée! s'écria le lapidaire en ramassant l'or avec rapidité. Je cours chez le notaire.

Et se levant précipitamment il courut vers la porte.

—Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression.

À peine eut-il dit: «Venez!» que Louise parut à la porte, au moment même où son père s'y présentait.

Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il tenait.

Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tâcher de rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la regarda avec une curiosité inquiète et craintive.

Louise, tremblante d'émotion, contenait difficilement ses larmes, pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette, épiait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille, commença de pâlir: il passa ses deux mains sur son front inondé de sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler; mais sa voix expira sur ses lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu à peu d'un songe.

—Bien... bien..., dit tout bas le docteur à Louise, c'est bon signe... quand je dirai: «Venez», jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre père.

Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se peut dire, des pieds à la tête, comme pour se bien convaincre de son identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se dérober à sa vue. Alors, il se dit à voix basse, d'une voix entrecoupée:

—Non!... non!... un songe... où suis-je?... impossible!... un songe... ce n'est pas elle... Puis voyant les pièces d'or éparses sur le plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'éveille donc?... la tête me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas Louise...

—Venez, dit le docteur à voix haute.

—Mon père... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!... s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du lapidaire, au moment où entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme Georges, Germain et les Pipelet.

—Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, où suis-je? que me veut-on? que s'est-il passé? je ne peux pas croire...

Puis, après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses deux mains la tête de Louise, la regarda fixement et s'écria, après quelques instants d'émotion croissante:

—Louise!...

—Il est sauvé! dit le docteur.

—Mon mari... mon pauvre Morel!... s'écria la femme du lapidaire en venant se joindre à Louise.

—Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!

—Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont donné rendez-vous ici.

—Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.

—Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étonnement.

—Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant à son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet... les vieux Pipelet... amis à mort... et allllez donc, père Morel... voilà une bonne journée...