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Les mystères de Paris, Tome V cover

Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 48: I
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About This Book

Ce cinquième tome poursuit l'entrelacement de conspirations, chantages et actes de vengeance qui taraudent la ville et plusieurs familles. On voit des complices divisés par la peur et l'avarice, des révélations sur des dettes et des lettres compromettantes, des épisodes de dévouement et de sacrifice dans des hospices, et la détresse d'orphelines maltraitées transformée par rencontres providentielles. Des liaisons amoureuses se nouent et se rompent, des procès intérieurs et des visions pèsent sur les personnages, et des destins s'achèvent par mariages, aveux et redressements. L'ensemble conclut par une série de résolutions et confidences qui éclairent les mystères livrés au fil du roman.

—Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en souriant.

—Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!...

—C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph, mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras.

—Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe...

—Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front... vite...

Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec délices sur son front charmant.

C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait commencé de marcher très-lentement.

Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de pied qui se tenait près de la portière:

—Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?

—Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus avancer.

—Et pourquoi cette foule?

—Monseigneur...

—Eh bien?

—C'est que Votre Altesse...

—Parle donc...

—Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une exécution à mort.

—Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la voiture.

—Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude.

—Rien... rien... mon enfant.

—Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce que cela, mon Dieu?

—Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.

—Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête les chevaux... des gens de mauvaise mine...

Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux, menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui s'avança à la portière.

—Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras autour du cou de Rodolphe.

—C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa tête hideuse jusque dans la voiture.

À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit froidement:

—Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?

—Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges.

—Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.

—Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser.

—Il faut le faire descendre... et sa largue[29] aussi..., cria Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde!

—Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa bourse.

Tortillard l'attrapa au vol.

—Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.

Et il ouvrit brusquement la portière.

La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il se jeta sur Rodolphe.

Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses bras...

C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette.

Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet et le renversa à demi en arrière...

Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se retourner, reconnut le Chourineur et s'écria:

—L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue. Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son couteau dans la poitrine...

Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.

—La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées.

À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...

Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang.

Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à un arbre.

Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le Squelette et sa bande.

Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante, pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à moitié brisés dans la bagarre.

—Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur, transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze heures... on le trouvera...

Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y avaient figuré.

—Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de me sauver encore la vie.

—Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez...

—Mais ce spectacle est affreux!

—Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père... permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour le consoler.

La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le Chourineur.

Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa plaie avec des serviettes.

Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il sourit péniblement et lui dit d'une voix faible:

—Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je me sois trouvé là!...

—Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent désolé, tu me sauves encore...

—J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial... j'avais un pressentiment.

—Un pressentiment!...

—Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai eu...

—Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas mortelle...

—Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois être... utile... à un grand seigneur comme vous...

—Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...

—Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que j'avais du cœur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh! j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...

—Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non... vous vivrez... vous vivrez...

—Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut... J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de... couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et étouffée.

À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il fit un mouvement et dit:

—Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...

—Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son père...

—Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance... monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce... coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai chouriné... on me... chourine... c'est juste...

Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il était mort.

Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de rejoindre le prince, avaient précipité leur départ.

David et le squire entrèrent.

—David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?

—Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen.

Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas remarquée.

Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse, l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie.

Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux stupidement effarés sur son ancienne victime...

Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard.

La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation première, lui paraissaient d'un sinistre présage.

De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible influence.

Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient pour jamais quitté Paris.

Fin de la dixième partie


ÉPILOGUE


I

Gerolstein

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Oldenzaal, 25 août 1840 [30] [31]

J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin, lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs semaines.

Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager; vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre séparation, de vous trouver le 1er août à Oldenzaal. Il me faut donc renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus besoin d'épancher mon cœur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne: elle date de notre enfance.

Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me manquent!

Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de le quitter...

J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...

Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un tendre et mutuel attachement!

Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois mon cœur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de calme, de poésie et de sérénité?

Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?

Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui, grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé pendant trois mois... et ce réveil est funeste...

Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage. Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent être devenus si graves, si sévères... homme stoïque!

Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami, que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins. Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de l'administration du grand-duché.

Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa famille pendant mon séjour à Gerolstein.

Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète, plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?

Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante princesse Amélie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!... Qui m'eût dit alors!...

Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans l'intervertir...

Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison, complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.

Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M. le comte d'Orbigny[33].

Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait apprécier les éminentes qualités du prince.

—Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit la perle de Gerolstein.

—De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?

—De la princesse Amélie...

—La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique.

—À mon âge, avec mon caractère et dans ma position, reprit ma tante, on s'exalte assez peu; aussi vous croirez à l'impartialité de mon jugement, mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de son angélique beauté, si elle n'était pas douée d'un charme inexprimable qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le grand-duc m'a présentée à elle, j'ai senti pour cette jeune princesse une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule: l'archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours; c'est bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache...

—Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle?

—L'autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d'asile placée sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit singulièrement tourné à la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sûre, inoffensive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.

—Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en souriant.

—Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins, reprit ma tante, est ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé, et qui donne à son visage angélique l'expression la plus touchante.

—Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse si jeune, si belle et si heureuse.

—Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux à la princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est récente[34].

—Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait quelque allusion à sa fortune passée?

—Non; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m'a profondément émue; car sa réserve, remplie de noblesse et d'affabilité, me prouvait que le présent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubliât le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais à son rang.

—Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces nuances si délicates.

—Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amélie, plus je me suis félicitée de ma première impression. Depuis qu'elle est ici, ce qu'elle a fait de bonnes œuvres est incroyable, et cela avec une réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne de son âge. Jugez-en: à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre la séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de l'adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet établissement, placé sous sa protection spéciale; et, je vous le répète, mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est presque du fanatisme.

—Mais c'est un ange que la princesse Amélie, dis-je à ma tante.

—Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus de délicatesse la susceptibilité du malheur; on dirait qu'une irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes sœurs.

À ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincérité, je vous jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque textuellement les paroles de ma tante.

—Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement douée, j'éprouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai présenté; vous connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du caractère m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé; j'en prends mon parti d'avance.

—Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura pitié de vous, mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une nouvelle connaissance.

—Moi, ma tante?

—Sans doute.

—Et comment cela?

—Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre père, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous portiez au premier bal costumé donné par feu la grande-duchesse.

—Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe siècle.

—Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidèlement vos traits, n'avait pas seulement retracé un personnage du XVIe siècle; mais, par un caprice d'artiste, il s'était plu à imiter jusqu'à la manière et jusqu'à la vétusté des tableaux peints à cette époque. Quelques jours après son arrivée en Allemagne, la princesse Amélie, étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait et me demanda naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés. Son père sourit, me fit un signe, et lui répondit: «Ce portrait est celui d'un de nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma chère Amélie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait déjà témoigné d'une rare intrépidité et d'un cœur excellent; ne porte-t-il pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bonté dans le sourire?»

(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de moi-même; cela me coûte, vous devez le croire; mais la suite de ce récit vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer, sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je continue.)

—La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir à Gerolstein, elle me demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passés. Je lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page du XVIe siècle était simplement mon neveu, le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal, actuellement âgé de vingt et un ans, capitaine aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume, fort ressemblant à son portrait. À ces mots, la princesse Amélie, ajouta ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparlé du tableau. Néanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre portrait, ajouta ma tante en souriant.

Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien, la veille du jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine; je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.

Je ne vous ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes ou mauvaises; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles imaginations je me laissai entraîner après l'entretien que je viens de vous rapporter.


II

Gerolstein (suite)

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'étais dépourvu de toute vanité; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce récit sans m'exposer à passer à vos yeux pour un présomptueux.

Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je ne pus m'empêcher de songer, avec une secrète satisfaction, que la princesse Amélie, ayant remarqué ce portrait de moi fait depuis six ou sept ans, avait quelques jours après demandé, en plaisantant, des nouvelles de son cousin des temps passés.

Rien n'était plus sot que de baser le moindre espoir sur une circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit, je serai comme toujours, envers vous, de la plus entière franchise: eh bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les louanges que j'avais entendu donner à la princesse Amélie par une femme aussi grave, aussi austère que ma tante, en élevant davantage la princesse à mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction qu'elle avait daigné m'accorder, ou plutôt qu'elle avait accordée à mon portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction éveilla en moi des espérances si folles que, jetant à cette heure un regard plus calme sur le passé, je me demande comment j'ai pu me laisser entraîner à ces pensées qui aboutissaient inévitablement à un abîme.

Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui, il m'était impossible de concevoir la moindre espérance de mariage avec la princesse, lors même qu'elle eût agréé mon amour, ce qui était plus qu'improbable. Notre famille tient honorablement à son rang, mais elle est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du grand-duc, le prince le plus riche de la Confédération germanique; et puis enfin j'avais vingt et un ans à peine, j'étais simple capitaine aux gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le grand-duc ne pouvait songer à moi pour sa fille.

Toutes ces réflexions auraient dû me préserver d'une passion que je n'éprouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier pressentiment. Hélas! je m'abandonnai au contraire à de nouvelles puérilités. Je portais au doigt une bague qui m'avait été autrefois donnée par Thécla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce gage d'un amour étourdi, facile et léger, ne pût me gêner beaucoup, j'en fis héroïquement le sacrifice à mon amour naissant, et le pauvre anneau disparut dans les eaux rapides de la rivière qui coule sous mes fenêtres.

Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais la princesse Amélie blonde et d'une angélique beauté: je tâchai de m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix, l'expression de son regard; puis, songeant à mon portrait qu'elle avait remarqué, je me rappelai à regret que l'artiste maudit m'avait dangereusement flatté; de plus, je comparais avec désespoir le costume pittoresque du page du XVIe siècle au sévère uniforme du capitaine aux gardes de Sa Majesté Impériale. Puis, à ces niaises préoccupations succédaient çà et là, je vous l'assure, mon ami, quelques pensées généreuses, quelques nobles élans de l'âme; je me sentais ému, oh! profondément ému, au ressouvenir de cette adorable bonté de la princesse Amélie, qui appelait les pauvres abandonnées qu'elle protégeait ses sœurs, m'avait dit ma tante.

Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus humble opinion de moi-même... et j'étais cependant assez glorieux pour supposer que la vue de mon portrait avait frappé la princesse; j'avais assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me séparait d'elle à jamais, et cependant je me demandais avec une véritable anxiété si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'étais convaincu d'avance qu'elle me remarquerait à peine... et cependant je me croyais le droit de lui sacrifier le gage de mon premier amour.

Je passai dans de véritables angoisses la nuit dont je vous parle et une partie du lendemain. L'heure de la réception arriva. J'essayai deux ou trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les autres, et je partis pour le palais grand-ducal très-mécontent de moi.

Quoique Gerolstein soit à peine éloigné d'un quart de lieue de l'abbaye de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pensées m'assaillirent, toutes les puérilités dont j'avais été si occupé disparurent devant une idée grave, triste, presque menaçante; un invincible pressentiment m'annonçait une de ces crises qui dominent la vie tout entière, une sorte de révélation me disait que j'allais aimer, aimer passionnément, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble de fatalité, cet amour, aussi hautement que dignement placé, devait être pour moi toujours malheureux.

Ces idées m'effrayèrent tellement que je pris tout à coup la sage résolution de faire arrêter ma voiture, de revenir à l'abbaye et d'aller rejoindre mon père, laissant à ma tante le soin d'excuser mon brusque départ auprès du grand-duc.

Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont quelquefois immenses m'empêcha d'exécuter mon premier dessein. Ma voiture étant arrêtée à l'entrée de l'avenue qui conduit au palais, je me penchais à la portière pour donner à mes gens ordre de retourner, lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient à la cour, m'aperçurent et firent aussi arrêter leur voiture. Le baron, me voyant en uniforme, me dit: «Pourrai-je vous être bon à quelque chose, mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais, montez avec nous, dans le cas où un accident serait arrivé à vos chevaux.»

Rien ne m'était plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une défaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit impuissance, soit secret désir d'échapper à la détermination salutaire que je venais de prendre, je répondis d'un air embarrassé que je donnais ordre à mon cocher de s'informer à la grille du palais si l'on y entrait par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.

—On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me répondit le baron, car c'est une réception de grand gala. Dites à votre voiture de suivre la mienne, je vous indiquerai le chemin.

Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner à l'abbaye pour m'épargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y opposait, je m'abandonnai à mon étoile. Vous ne connaissez pas le palais grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visité les capitales d'Europe, il n'est pas, à l'exception de Versailles, une résidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus majestueux. Si j'entre dans quelques détails à ce sujet, c'est qu'en me souvenant à cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappelé à mon néant; car enfin la princesse Amélie était fille du souverain maître de ce palais, de ces gardes, de ces richesses merveilleuses.

La cour de marbre, vaste hémicycle, est ainsi appelée parce qu'à l'exception d'un large chemin de ceinture où circulent les voitures, elle est dallée de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques mosaïques au centre desquelles se dessine un immense bassin revêtu de brèche antique, alimenté par d'abondantes eaux qui tombent incessamment d'une large vasque de porphyre.

Cette cour d'honneur est circulairement entourée d'une rangée de statues de marbre blanc du plus haut style, portant des torchères de bronze doré d'où jaillissent des flots de gaz éblouissant. Alternant avec ces statues, des vases Médicis, exhaussés sur leurs socles richement sculptés, renfermaient d'énormes lauriers-roses, véritables buissons fleuris, dont le feuillage lustré, vu aux lumières, resplendissait d'une verdure métallique.

Les voitures s'arrêtaient au pied d'une double rampe à balustres qui conduisait au péristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient en vedette, montés sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du régiment des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les sous-officiers les plus grands de son armée. Vous, mon ami, qui aimez tant les gens de guerre, vous eussiez été frappé de la tournure sévère et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier d'un profil antique, sans cimier ni crinière, étincelaient aux lumières; ces cavaliers portaient l'habit bleu à collet jaune, le pantalon de daim blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous, mon ami, qui aimez ces détails militaires, j'ajouterai qu'au haut de l'escalier, de chaque côté de la porte, deux grenadiers du régiment d'infanterie de la garde grand-ducale étaient en faction. Leur tenue, sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, à celle des grenadiers de Napoléon.

Après avoir traversé le vestibule où se tenaient, hallebarde en main, les suisses de livrée du prince, je montai un imposant escalier de marbre blanc qui aboutissait à un portique orné de colonnes de jaspe et surmonté d'une coupole peinte et dorée. Là se trouvaient deux longues files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, à la porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp de service, chargés de conduire auprès de Son Altesse Royale les personnes qui avaient droit à lui être particulièrement présentées. Ma parenté, quoique éloignée, me valut cet honneur: un aide de camp me précéda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou d'uniforme, et de femmes en grande parure.

Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis quelques paroles qui augmentèrent encore mon émotion: de tous côtés on admirait l'angélique beauté de la princesse Amélie, les traits charmants de la marquise d'Harville, et l'air véritablement impérial de l'archiduchesse Sophie, qui, récemment arrivée de Munich avec l'archiduc Stanislas, allait bientôt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant hommage à l'altière dignité de l'archiduchesse, à la gracieuse distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'était plus idéal que la figure enchanteresse de la princesse Amélie.

À mesure que j'approchais de l'endroit où se tenaient le grand-duc et sa fille, je sentais mon cœur battre avec violence. Au moment où j'arrivai à la porte de ce salon (j'ai oublié de vous dire qu'il y avait bal et concert à la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi le silence le plus recueilli succéda-t-il au léger murmure des conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste jouait avec sa supériorité accoutumée, je restai dans l'embrasure d'une porte.

Alors, mon cher Maximilien, pour la première fois je vis la princesse Amélie. Laissez-moi vous dépeindre cette scène, car j'éprouve un charme indicible à rassembler ces souvenirs.

Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meublé avec une somptuosité royale, éblouissant de lumières et tendu d'étoffe de soie cramoisie, sur laquelle courait un feuillage d'or brodé en relief. Au premier rang, sur de grands fauteuils dorés, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince lui faisait les honneurs de son palais); à sa gauche Mme la marquise d'Harville, et à sa droite la princesse Amélie; debout derrière elles était le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans; l'habit militaire faisait encore valoir l'élégance de sa taille et la beauté de ses traits; auprès de lui était l'archiduc Stanislas en costume de feld-maréchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de la princesse Amélie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et enfin ceux-ci.

Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amélie, moins encore par son rang que par sa grâce et sa beauté, dominait cette foule étincelante? Ne me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille fois encore au-dessous de la réalité, vous comprendrez mon adoration, vous comprendrez que dès que je la vis je l'aimai, et que la rapidité de cette passion ne put être égalée que par sa violence et son éternité.

La princesse Amélie, vêtue d'une simple robe de moire blanche, portait, comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre impérial de Saint-Népomucène, qui lui avait été récemment envoyé par l'impératrice. Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide, s'harmonisait à ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond cendré magnifique qui encadraient ses joues légèrement rosées; ses bras charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'où ils sortaient, étaient à demi cachés par des gants qui s'arrêtaient au-dessous de son coude à fossette; rien de plus accompli que sa taille, rien de plus joli que son pied chaussé de satin blanc. Au moment où je la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, étaient rêveurs; je ne sais même si à cet instant elle subissait l'influence de quelque pensée sérieuse, ou si elle était vivement impressionnée par la sombre harmonie du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une douceur et d'une mélancolie indicibles. La tête légèrement baissée sur sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'œillets blancs et de roses qu'elle tenait à la main.

Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce que m'avait dit ma tante de l'ineffable bonté de la princesse Amélie me revint à la pensée... Souriez, mon ami... mais malgré moi je sentis mes yeux devenir humides en voyant rêveuse, presque triste, cette jeune fille si admirablement belle, entourée d'honneurs, de respects, et idolâtrée par un père tel que le grand-duc.

Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de même que je crois l'homme incapable de goûter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets, trop immenses pour ses facultés bornées, de même aussi je crois certains êtres trop divinement doués pour ne pas quelquefois sentir avec amertume combien ils sont esseulés ici-bas, et pour ne pas alors regretter vaguement leur exquise délicatesse, qui les expose à tant de déceptions, à tant de froissements ignorés des natures moins choisies... Il me semblait qu'alors la princesse Amélie éprouvait la réaction d'une pensée pareille.

Tout à coup, par un hasard étrange (tout est fatalité dans ceci), elle tourna machinalement les yeux du côté où je me trouvais.

Vous savez combien l'étiquette et la hiérarchie des rangs sont scrupuleusement observées chez nous. Grâce à mon titre et aux liens de parenté qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles je m'étais d'abord placé s'étaient peu à peu reculées, de sorte que je restai presque seul et très-en évidence au premier rang, dans l'embrasure de la porte de la galerie.

Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amélie, sortant de sa rêverie, m'aperçût et me remarquât sans doute, car elle fit un léger mouvement de surprise, et rougit.

Elle avait vu mon portrait à l'abbaye, chez ma tante, elle me reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait à peine regardé pendant une seconde, mais ce regard me fit éprouver une commotion violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'écouter avec le plus affectueux intérêt.

Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui exprimer son admiration de la manière la plus gracieuse. Le prince, revenant à sa place, m'aperçut, me fit un signe de tête rempli de bienveillance et dit quelques mots à l'archiduchesse en me désignant du regard. Celle-ci, après m'avoir un instant considéré, se retourna vers le grand-duc, qui ne put s'empêcher de sourire en lui répondant et en adressant la parole à sa fille. La princesse Amélie me parut embarrassée, car elle rougit de nouveau.

J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon cœur se serra; je souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité, elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:

—Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal.

—J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir, répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément.

—Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir aujourd'hui à Gerolstein.

—Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de grâce...

Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse; imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus délicates de l'âme.

—J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes un des plus nobles cœurs que je connaisse.

—Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.

—Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la première appartient de droit à l'archiduc...

—Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la princesse Amélie en m'inclinant devant elle.

—Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le cérémonial ne convient pas entre parents.

—Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec moi?

—Oui, mon cousin, me répondit la princesse Amélie.


III

Gerolstein (suite et fin)

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et peiné de la paternelle cordialité du grand-duc; la confiance qu'il me témoignait, l'affectueuse bonté avec laquelle il avait engagé sa fille et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appellations de famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je me reprochais d'autant plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne devait ni ne pouvait être agréé par le prince.

Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à cette résolution) de ne jamais dire un mot qui pût faire soupçonner à ma cousine l'amour que je ressentais; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me trahissent... Malgré moi pourtant, ce sentiment, si muet, si caché qu'il dût être, me semblait coupable.

J'eus le temps de faire ces réflexions pendant que la princesse Amélie dansait la première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse du maintien de ma cousine.

J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès de la marquise d'Harville.

En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me souviens presque mot pour mot de notre première conversation; laissez-moi vous la rapporter, mon ami:

—Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?

—Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours heureuse d'obéir à mon père.

—Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous apprécier.

—Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... Mme la supérieure de Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait...

—Où j'étais représenté en page du XVIe siècle?

—Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos parents d'aujourd'hui...

—Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVIe siècle.

—Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie, je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.

Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui l'embarrassait, elle me dit:

—Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?

—Admirable. Avec quel plaisir vous l'écoutiez!

—C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente exécution, mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoute, et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si vous me comprenez, mon cousin?

—Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met mentalement sur l'air que l'on entend.

—C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie si plaintive et si touchante.

—Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune parole à mettre sur un air triste.

Soit que ma question fût indiscrète et qu'elle voulût éviter d'y répondre, soit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras à l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie où l'on dansait:

—Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau!... Quel air noble et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère...

—Ah! m'écriai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour, qu'il est chéri! Si les bénédictions du peuple retentissaient dans la postérité, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.

En parlant ainsi, mon exaltation était sincère; car vous savez, mon ami, qu'on appelle, à bon droit, les États du prince le Paradis de l'Allemagne.

Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.

—Apprécier ainsi mon père, me dit-elle avec émotion, c'est être bien digne de l'attachement qu'il vous porte.

—C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des rares qualités qui font les grands princes, n'a-t-il pas le génie de la bonté, qui fait les princes adorés?...

—Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'écria la princesse encore plus émue.

—Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme on se réjouit de son bonheur; l'empressement de tous à venir offrir leurs hommages à Mme la marquise d'Harville consacre à la fois et le choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.

—Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de l'attachement de mon père; c'est le plus bel éloge que je puisse vous faire d'elle.

—Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement: car vous l'avez probablement connue en France, ma cousine?

À peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie; elle baissa les yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de tristesse qui me rendit muet de surprise.

Nous étions alors à la fin de la contredanse, la dernière figure me sépara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprès de Mme d'Harville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement altérés...

Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression pénible dont je viens de vous parler.

Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette jeune fille inspire à tous. Son bandeau de perles s'étant un peu dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eut la bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front. Or, pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle prévenance de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse Amélie, que j'observais attentivement à ce moment, parut à la fois si confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.

Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences.

Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son père.

Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui donnait un nouveau charme à ses traits; on eût dit qu'ils reflétaient le bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville.

Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le bras dans une promenade que l'on fit après dîner dans les jardins du palais, magnifiquement illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de son père:

—Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle.

Si je vous cite entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami, c'est pour que vous jugiez du cœur de cette créature adorable, qui a, comme son père, le génie de la bonté.

Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez longue conversation; il m'interrogea sur le passé, sur mes projets d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatté; enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa l'esprit: je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet entretien il voulait m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à un aveu...

Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps: le prince termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres était fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de l'éducation que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon père au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la carrière diplomatique au lieu de la carrière militaire, ajoutant que toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de bataille se décideraient désormais dans les congrès; que bientôt les traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la conscience de leurs droits; qu'un esprit élevé, loyal et généreux pourrait avoir avant quelques années un noble et grand rôle à jouer dans les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à parcourir.

Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur moi, il ne m'eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre.

J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais; mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la douce liberté des mœurs allemandes. Lorsque le temps le permettait, nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois, nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de l'Europe; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours d'Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.

Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intéressait; deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me parlait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt sérieux et réfléchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de son âge; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enfance, de ma mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami? un frère et une sœur, se retrouvant après de longues années de séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste, lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre conversation.

Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette adorable familiarité. Et puis, ce qui augmentait encore ma réserve, c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie, que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente passion. Il me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une circonstance que je vous raconterai tout à l'heure.

Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce bonheur m'eût suffi; mais par cela même que j'en jouissais avec délices, je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à marier sa fille d'une manière digne d'elle...

Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qui s'était opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis quelque temps, elle me trouvait sombre, préoccupée. Je tâchai d'éluder ces questions, j'attribuai ma tristesse à un vague ennui.

—Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon père vous traite presque comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait de l'ingratitude.

—Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve.

—Et pourquoi? Que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec intérêt.

—Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin... quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pensée me désespère.

—Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon cousin?

—Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de changements imprévus!

—Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et sœur... pour ne jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus humides de larmes.

Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement je me contins.

—Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie tout le charme, puisse encore durer?

—Pourquoi ne durerait-elle pas?

—C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.

Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre, elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement, la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres du salon où avait lieu notre entretien.

Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser, il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.

Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et de loyauté.

Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait à peine, et j'étais complètement absorbé par ma douleur; il m'interrogea avec la plus touchante bonté; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes que m'avait données sa santé, mais, il ne fut pas dupe de cette défaite.

Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort est-il assez désespéré?... Que faire?... Que résoudre?...

Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon Dieu?... Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes, si mon père ne renonce pas à son projet.

Voici ce qui vient d'arriver:

Tout à l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'à mon grand étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet, où je vous écrivais; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci.

—À qui écris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.

—À Maximilien, mon père.

—Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!

Il prononça ces derniers mots d'un ton si douloureusement navré que, touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque sans réflexion:

—Lisez, mon père...

Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être resté quelque temps méditatif?

—Henri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre séjour à Gerolstein.

—Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela.

—Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?

—Oui, mon père.

—En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'avenir vous vous montriez indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son offre, vous retourniez plus tard à Gerolstein dans l'intention peut-être de vous faire aimer de sa fille.