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Les mystères de Paris, Tome V cover

Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 55: IV
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About This Book

Ce cinquième tome poursuit l'entrelacement de conspirations, chantages et actes de vengeance qui taraudent la ville et plusieurs familles. On voit des complices divisés par la peur et l'avarice, des révélations sur des dettes et des lettres compromettantes, des épisodes de dévouement et de sacrifice dans des hospices, et la détresse d'orphelines maltraitées transformée par rencontres providentielles. Des liaisons amoureuses se nouent et se rompent, des procès intérieurs et des visions pèsent sur les personnages, et des destins s'achèvent par mariages, aveux et redressements. L'ensemble conclut par une série de résolutions et confidences qui éclairent les mystères livrés au fil du roman.

—Mon père... pouvez-vous penser...?

—Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tôt ou tard une mauvaise conseillère.

—Comment! mon père, vous écrirez au prince que...

—Que vous aimez éperdument votre cousine.

—Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien!

—Aimez-vous votre cousine?

—Je l'aime avec idolâtrie, mais...

Mon père m'interrompit.

—En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous la main de sa fille...

—Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part!

—Il est vrai... Néanmoins je dois faire franchement cette demande au prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette démarche. Il vous a accueilli avec la plus loyale hospitalité, il s'est montré pour vous d'une bonté paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon procédé d'honnête homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même intimité. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon père avec bonté, librement montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant instruit de tout; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je vais lui écrire à l'instant même.

Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes. Quoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqué, et la princesse Amélie ne sera-t-elle pas aussi blessée que j'aie laissé mon père prendre une résolution pareille sans son agrément?

Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je contemple un abîme et que le vertige me saisit...

Je termine à la hâte cette longue lettre; bientôt je vous écrirai. Encore une fois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si la fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous de cœur et à toujours.

HENRI D'H. O.

Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habité par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.


IV

La princesse Amélie

L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la princesse Amélie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait été meublé, par les soins de Rodolphe, avec un goût et une élégance extrêmes.

Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée, au pied de laquelle s'élevait l'abbaye. Par une belle matinée d'été, Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe montante d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laissait voir les deux bouts et le nœud d'une petite cravate de soie du même bleu que la ceinture de sa robe.

Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, légèrement veinée d'azur.

L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pâleur, la fixité de son regard, l'amertume de son demi-sourire révélaient une mélancolie profonde.

Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle inclina davantage encore sa tête sur sa poitrine. On eût dit que l'infortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur.

À cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement dans l'oratoire et toussa légèrement pour attirer l'attention de Fleur-de-Marie.

Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement la tête et dit en saluant avec un mouvement plein de grâce:

—Que voulez-vous, ma chère comtesse?

—Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre; car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse.

—Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque matin!... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de Mlle d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma chère comtesse?

—Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude à ce sujet; Mlle d'Harneim m'a priée de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être excuser ce changement.

—Certainement, car je n'y perdrai rien; après avoir eu le plaisir de vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux autres jours Mlle d'Harneim auprès de moi.

—Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant de nouveau; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une grâce!

—Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement à vous être agréable...

—Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses bontés; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-méritante; aussi j'ose compter sur l'indulgence extrême de Votre Altesse.

—Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse; je suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de faire un peu de bien.

—Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté Gerolstein avant que Votre Altesse eût fondé son œuvre si utile et si charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne défend contre les mauvaises passions.

—Et qu'a-t-elle fait? Que réclamez-vous pour elle?

—Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez précaire. La mère mourut; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie; en peu de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son sexe...

Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un léger tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci, craignant d'avoir blessé la chaste susceptibilité de la princesse en l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras:

—Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans doute, en attirant son attention sur une existence si flétrie; mais l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir solliciter pour elle un peu de pitié.

—Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous les égarements sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.

—C'est ce qui est arrivé dans cette circonstance, ainsi que je l'ai fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie abominable, la grâce toucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a été se loger dans une maison qui appartient à une digne veuve, dont la douceur et la pitié sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, ajoutant qu'elle ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèterait au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur rédemption. La digne veuve à qui elle fit cette confidence, sachant que j'avais l'honneur d'appartenir à Votre Altesse, m'a écrit pour me recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention de Votre Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye, pourrait espérer d'entrer sœur converse au couvent de Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'être employée aux travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire. J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge qui la ramène au bien; elle a dix-huit ans à peine, elle est très-belle encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une œuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.

—Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis elle ajouta: Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne pas l'encourager.

—Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une pareille créature...

—Elle a été coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être douloureux, ma chère comtesse...

—J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.

En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant à la main un énorme bouquet de roses.

À la vue du prince, la comtesse se retira discrètement. À peine eut-elle disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front sur son épaule et resta ainsi quelques secondes sans parler.

—Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt. J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet... Tiens.

Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'écria:

—Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?

—Rien... rien... mon bon père..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes et tâchant de sourire à Rodolphe.

—Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée?

—Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à son récit.

—Bien vrai?... Ce n'est que cela...

—Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...

—Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.

—Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...

À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria:

—Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de tendresse!

—Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous afflige...

—Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.

—Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la première fois...

—C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que je voulais détruire...

—Combien vous êtes bon!... Combien ces craintes témoignent encore de votre ineffable tendresse!

—Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes vœux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je connaissais trop l'excessive délicatesse de ton cœur pour espérer que jamais... jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en te sentant maternellement chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une fille, une sœur chérie, ne dois-tu pas être rassurée? Son tendre attachement n'est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta naissance! Aurais-tu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien, par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en toi?...

—Mon père...

—Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet entretien. Depuis longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour pour Mme d'Harville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé.

—Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si pour moi vous aviez renoncé à votre mariage avec Mme d'Harville?

—Oh! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dû assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue de mes devoirs envers toi.

—Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mériter autant?

—Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées! Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné... Mon seul but, mon seul vœu est de te rendre aussi idéalement heureuse que tu as été infortunée, de t'élever autant que tu as été abaissée, car il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les personnes les plus éminentes, les plus honorables, te rendent les respects qui te sont dus.

—À moi du respect?... Non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt à celui que vous m'avez donné.

—Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi, entends-tu bien, mon enfant chérie, c'est toi-même, c'est toi seule... Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d'imposés par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi, parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi, tu apportes dans ces relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité, de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les plus hautains...

—Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de vous plaire en me témoignant de la déférence.

—Oh! la méchante enfant! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder aucune satisfaction à mon orgueil de père!

—Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vous seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père?

—Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non, mademoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas permis d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui, fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement douée... En quinze mois ton éducation s'est si merveilleusement accomplie que la mère la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette éducation a encore augmenté l'influence presque irrésistible que tu exerces autour de toi sans t'en douter.

—Mon père... vos louanges me rendent confuse.

—Je dis la vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons hardiment du passé: c'est un ennemi que je veux combattre corps à corps, il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de cette courageuse femme qui t'a sauvée? Rappelle-toi cette scène de la prison que tu m'as racontée: une foule de détenues, plus stupides encore que méchantes, s'acharnaient à tourmenter une de leurs compagnes faible et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voilà qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes. N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce à toi que la Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le même charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle) fasciner aussi l'altière archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours l'influence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu sois née princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre flatterie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, la consoler et s'en faire adorer.

—Mon bon père... de grâce...

—Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon cœur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois Clémence et moi nous sommes-nous extasiés sur toi!... Que de fois, si attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: «N'est-il pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en elle?

À ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et Clémence, grande-duchesse de Gerolstein, entra, tenant une lettre à la main.

—Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu vous l'apporter afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement Fleur-de-Marie.

—Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le repos et le bonheur de notre enfant.

—Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions remarqués...

—N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs; mais heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en triompherons...

—Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence.

—De la gentille Rigolette... la femme de Germain.

—Rigolette..., s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses nouvelles!

—Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne lui rappelle des idées pénibles?

—Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette bonne petite créature adorait notre enfant et l'appréciait comme elle devait l'être.

Et Rodolphe lut à haute voix la lettre suivante:

«Ferme de Bouqueval, 15 août 1841

«Monseigneur,

«Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne mère.

«Voilà de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille; moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas, monseigneur?

—Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent être heureux! dit Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là.

—Et combien Rigolette mérite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.

—Aussi j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit Rodolphe; et il continua:

«Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain: «Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...» et naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez ce griffonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté; c'est que, sans y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes...

—Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protégée se fait un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la main de son élève que de la diriger.

—Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible.

—Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en deux.

Et il continua:

«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur; quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.

«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses, aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et Jeanne Duport, la sœur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de l'hôpital.

«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à Mme la marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus, comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur.

—Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à ma seconde mère?

—Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus touchée de ce souvenir.

—Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit Rodolphe en continuant sa lecture:

«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de cœur pour comprendre cela...

—J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: Elle a été malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de cœur pour comprendre cela.

Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés.

Le prince continua:

«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité de Mme la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous, monseigneur, grâce à Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien donner, et donner si à propos.

«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la fin du mois, au sujet de la Banque des travailleurs sans ouvrage et des prêts gratuits. Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel cœur ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur, ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel!

«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est Mme Pipelet, qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir fait cette œuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée Mme Carabine.

«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval, où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça, parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse, si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M. Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver mon bonheur encore meilleur.

«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire, monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.

«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la misère par où nous avons passé.

«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une espèce de saint, si ce n'est plus.

«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe; et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de noces:

Travail et sagesse—Honneur et bonheur.

«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les malheureux qu'il a connus.

«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair, et je griffonne...

«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que de reconnaissance.

«RIGOLETTE, femme GERMAIN.

«P. S. Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai mis bien des fois monsieur Rodolphe. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose, monseigneur.


V

Les souvenirs

—Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité.

—Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait. Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un cœur d'or, et notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à sa fille.

Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria:

—Mais qu'as-tu donc?

—Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle est sa destinée! tandis que moi...

—Grand dieu! Que dis-tu?

—Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me désespère et me tue...

—Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.

—Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais songe?

—Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien malheureux!

—Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons, parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre tendresse.

—Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si cette infortunée n'avait fait que changer de tourments.

Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée:

—Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais pu vous la taire plus longtemps.

—Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir pour elle.

—J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de vous parler ainsi.

—Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort présent ne te cause que chagrins et amertume?

—Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai ressenti jusqu'ici.

—Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec Clémence auprès de Fleur-de-Marie.

—Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.

—Pendant quelques jours peut-être...

—Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez, comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant emportaient mon cœur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser aveugler ainsi.

—Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse; et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta mélancolie...

—Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord?

—Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!...

—Quelle circonstance?...

—Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été arrêtée près de la barrière?

—Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous... en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...»

—Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.

—Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.

—De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.

—Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela?

—Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur? Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.

—Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!

—Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon cœur, jusqu'alors rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui, rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force d'humiliation et de repentir.

—Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu!

—Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant.

—Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin.

—Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime et non complice de cette infamie! s'écria Clémence.

—Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais... peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.

Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.

Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient l'impuissance de leurs consolations.

—Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables, m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la sœur d'un empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!»

«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...» Quelle juste et effrayante punition!

—Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous t'adorons.

—Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...

—Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes sœurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les traites en sœurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à la beauté de ton âme, à ta piété sincère?

—Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si j'étais complice d'un mensonge indigne.

Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement douloureux:

—Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... Pardon, à mon tour, pauvre enfant.

—Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?

—De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive délicatesse de ton cœur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...

«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas! le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...

«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis, je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...

Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.

Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.

Il vit Murph, qui lui dit:

—Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à Votre Altesse Royale.

—Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.

Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y lire la lettre que Murph venait de lui remettre.

Elle était ainsi conçue:

«Monseigneur,

«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme?

«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que vous avez épousée à Paris in extremis, afin de légitimer la naissance de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la Confédération germanique.

«Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son cœur est aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi que me l'a écrit ma sœur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent l'honneur de voir la fille bien-aimée de Votre Altesse Royale.

«Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à Oldenzaal, et m'empêche de se rendre auprès de Votre Altesse Royale.

«Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolstein, il a vu presque chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a toujours caché son amour.

«J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de votre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse; j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à mon fils.

«Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale.

«Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur, doit prétendre à de hautes destinées.

«Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée.

«Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Henri, monseigneur; mais j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent daigné lui accorder.

«Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon émotion est trop profonde.

«Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèle aux sentiments profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

«de Votre Altesse Royale

«le très-humble et obéissant serviteur,

«GUSTAVE-PAUL,

«prince d'Herkaüsen-Oldenzaal


VI

Aveux

Après la lecture de la lettre du prince, père d'Henri, Rodolphe resta quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir éclairant son front, il revint auprès de sa fille, à qui Clémence prodiguait en vain les plus tendres consolations.

—Mon enfant, tu l'as dit toi-même, Dieu a voulu que ce jour fût celui des explications solennelles, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, je ne prévoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dût encore justifier tes paroles.

—De quoi s'agit-il, mon père?

—Mon ami, qu'y a-t-il?

—De nouveaux sujets de crainte.

—Pour qui donc, mon père?

—Pour toi.

—Pour moi?

—Tu ne nous as avoué que la moitié de tes chagrins, pauvre enfant.

—Soyez assez bon pour vous expliquer, mon père, dit Fleur-de-Marie en rougissant.

—Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tôt, ignorant que tu désespérais à ce point de ton sort. Écoute, ma fille chérie, tu te crois, ou plutôt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre entretien tu m'as parlé des espérances qui te restaient, j'ai compris... mon cœur a été brisé... car il s'agissait pour moi de te perdre à jamais, de te voir t'enfermer dans un cloître, de te voir descendre vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...

—Mon père...

—Mon enfant, est-ce vrai?

—Oui, si vous me le permettez, répondit Fleur-de-Marie d'une voix étouffée.

—Nous quitter! s'écria Clémence.

—L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapprochée de Gerolstein: je vous verrai souvent, vous et mon père.

—Songez donc que de tels vœux sont éternels, ma chère enfant. Vous n'avez pas dix-huit ans, et peut-être un jour...

—Oh! je ne me repentirai jamais de la résolution que je prends: je ne trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un cloître, si toutefois mon père, et vous, ma seconde mère, vous me continuez votre affection.

—Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en effet, dit Rodolphe, sinon guérir, du moins calmer les douleurs de ta pauvre âme abattue et déchirée. Et, quoiqu'il s'agisse de la moitié du bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta résolution. Je sais ce que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive pas être le terme fatalement logique de ta triste existence.

—Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'écria Clémence.

—Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pensée, reprit Rodolphe. Puis, s'adressant à sa fille: Mais avant de prendre cette détermination extrême, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon tes vœux et selon les nôtres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me coûterait pour assurer ton avenir.

Fleur-de-Marie et Clémence firent un mouvement de surprise; Rodolphe reprit en regardant fixement sa fille:

—Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?

Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.

Après un moment d'hésitation elle se jeta dans les bras du prince en pleurant.

—Tu l'aimes, pauvre enfant!

—Vous ne me l'aviez jamais demandé, mon père! répondit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux.

—Mon ami, nous ne nous étions pas trompés, dit Clémence.

—Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chérie?

—Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a coûté de vous cacher ce sentiment dès que je l'ai eu découvert dans mon cœur. Hélas! à la moindre question de votre part, je vous aurais tout avoué... Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.

—Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.

—Grand Dieu! mon père, je ne le pense pas! s'écria Fleur-de-Marie avec effroi.

—Et lui... crois-tu qu'il t'aime?

—Non, mon père... non... Oh! j'espère que non... il souffrirait trop.

—Et comment cet amour est-il venu, mon ange aimé?

—Hélas! presque à mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?

—Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde... c'était le portrait d'Henri.

—Oui, mon père... Croyant cette peinture d'une autre époque, un jour, en votre présence, je ne cachai pas à la supérieure que j'étais frappée de la beauté de ce portrait. Vous me dîtes alors, en plaisantant, que ce tableau représentait un de nos parents d'autrefois, qui, très-jeune encore, avait montré un grand courage et d'excellentes qualités. La grâce de cette figure, jointe à ce que vous me dîtes du noble caractère de ce parent, ajouta encore à ma première impression... Depuis ce jour, souvent je m'étais plu à me rappeler ce portrait, et cela sans le moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort depuis longtemps... Peu à peu, je m'habituai à ces douces pensées... sachant qu'il ne m'était pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau couler ses larmes. Je me fis de ces rêveries bizarres une sorte de mélancolique intérêt, moitié sourire et moitié larmes; je regardai ce joli page des temps passés comme un fiancé d'outre-tombe... que je retrouverais peut-être un jour dans l'éternité; il me semblait qu'un tel amour était seul digne d'un cœur qui vous appartenait tout entier, mon père... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.

—Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clémence profondément émue.

—Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproché un jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompée sur ce portrait.

—Hélas! oui, mon père... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la supérieure m'apprit que ce portrait était celui de son neveu, l'un de nos parents... Alors, mon trouble fut extrême, je tâchai d'oublier mes premières impressions, mais, plus j'y tâchais, plus elles s'enracinaient dans mon cœur, par suite même de la persévérance de mes efforts... Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon père, vanter le cœur, l'esprit, le caractère du prince Henri...

—Tu l'aimais déjà, mon enfant chérie, alors que tu n'avais encore vu que son portrait et entendu parler que de ses rares qualités.

—Sans l'aimer, mon père, je sentais pour lui un attrait que je me reprochais amèrement; mais je me consolais en pensant que personne au monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte à mes propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de votre tendresse, de celle de ma seconde mère! Ne vous devais-je pas assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon cœur à vous chérir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches, ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la première fois je vis mon cousin... à cette grande fête que vous donniez à l'archiduchesse Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manière si saisissante à son portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir même, mon père, vous m'avez présenté à mon cousin, en autorisant entre nous l'intimité que permet la parenté.

—Eh bientôt vous vous êtes aimés?

—Ah! mon père, il exprimait son respect, son attachement, son admiration pour vous avec tant d'éloquence... vous m'aviez dit vous-même tant de bien de lui!...

—Il le méritait... Il n'est pas de caractère plus élevé, il n'est pas de meilleur et de plus valeureux cœur.

—Ah! de grâce, mon père... ne le louez pas ainsi... Je suis déjà si malheureuse!...

—Et moi, je tiens à te bien convaincre de toutes les rares qualités de ton cousin... Ce que je te dis t'étonne... Je le conçois, mon enfant... Continue...

—Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque jour, et je ne pouvais me soustraire à ce danger. Malgré mon aveugle confiance en vous, mon père, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je mis tout mon courage à cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon père, malgré mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimité de chaque jour, oubliant le passé, j'éprouvai des éclairs de bonheur inconnu jusqu'alors, mais bientôt suivis, hélas! de sombres désespoirs, dès que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car, hélas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de personnes presque indifférentes, jugez, jugez... mon père, de mes tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus délicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant, disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la sainte protection de sa mère, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins, ce doux nom de sœur qu'il me donnait, je tâchais de le mériter, en conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumières, en m'intéressant à tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi, que de tourments, que de pleurs dévorés, lorsque par hasard le prince Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma première jeunesse... Oh! tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir, toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son juge!... Oh! mon père! j'étais coupable, je le sais, je n'avais pas le droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs... Que vous dirai-je? Le départ du prince Henri, en me causant un nouveau et violent chagrin, m'a éclairée... J'ai vu que je l'aimais plus encore que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et comme si cette confession eût épuisé ses forces, bientôt je vous aurais fait cet aveu, car ce fatal amour a comblé la mesure de ce que je souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon père, est-il pour moi un autre avenir que celui du cloître?

—Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et sinistre!

—Que dites-vous, mon père?

—Écoute-moi à mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri m'aient échappé; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il t'aimait, plus encore peut-être que tu ne l'aimes...

—Mon père... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas à ce point.

—Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec délire.

—Ô mon Dieu! Mon Dieu!

—Écoute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait, j'ignorais qu'Henri dût venir bientôt voir sa tante à Gerolstein. Lorsqu'il y vint, je cédai au penchant qu'il m'a toujours inspiré; je l'invitai à nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais traité comme mon fils, je ne changeai rien à ma manière d'être envers lui... Au bout de quelques jours, Clémence et moi nous ne pûmes douter de l'attrait que vous éprouviez l'un pour l'autre... Si ta position était plus douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi était pénible, et surtout d'une délicatesse extrême... Comme père, sachant les rares et excellentes qualités d'Henri, je ne pouvais qu'être profondément heureux de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rêver un époux plus digne de toi.

—Ah! mon père... pitié! pitié!

—Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste passé de mon enfant... Aussi, loin d'encourager les espérances d'Henri, dans plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires à ceux qu'il aurait dû attendre de moi si j'avais songé à lui accorder ta main. Dans des conjonctures si délicates, comme père et comme homme d'honneur, je devais garder une neutralité rigoureuse, ne pas encourager l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la même affabilité que par le passé... Tu as été jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chérie, que, te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines et rares. En admettant même que cet amour dût être brisé plus tard... tu aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis, enfin... cet amour pouvait assurer ton repos à venir...

—Mon repos?

—Écoute encore... Le père d'Henri, le prince Paul, vient de m'écrire; voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur inespérée... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il, éprouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionné.

—Ô mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans ses mains, j'aurais pu être si heureuse!

—Courage, ma fille bien-aimée! Si tu le veux, ce bonheur est à toi! s'écria tendrement Rodolphe.

—Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...

—Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent, non-seulement je te perds à jamais... mais tu me quittes pour une vie de larmes et d'austérités... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au moins je te sache heureuse et mariée à celui que tu aimes... et qui t'adore.

—Mariée avec lui... moi, mon père!...

—Oui... mais à la condition que, sitôt après votre mariage, contracté ici la nuit, sans d'autres témoins que Murph pour toi et que le baron de Graün pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches bourgeois. Maintenant, ma fille chérie, sais-tu pourquoi je me résigne à t'éloigner de moi? Sais-tu pourquoi je désire qu'Henri quitte son titre une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sûr qu'au milieu d'un bonheur solitaire, concentrée dans une existence dépouillée de tout faste, peu à peu tu oublieras cet odieux passé, qui t'est surtout pénible parce qu'il contraste amèrement avec les cérémonieux hommages dont à chaque instant tu es entourée.

—Rodolphe a raison, s'écria Clémence. Seule avec Henri, continuellement heureuse de son bonheur et du vôtre, il ne vous restera pas le temps de songer à vos chagrins d'autrefois, mon enfant.

—Puis, comme il me serait impossible d'être longtemps sans te voir, chaque année Clémence et moi nous irons vous visiter.

—Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite, sera cicatrisée... lorsque vous aurez trouvé l'oubli dans le bonheur... et ce moment arrivera plus tôt que vous ne le pensez... vous reviendrez près de nous pour ne plus nous quitter!

—L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgré elle, se laissait bercer par ce songe enchanteur.

—Oui... oui, mon enfant, reprit Clémence, lorsqu'à chaque instant du jour vous vous verrez bénie, respectée, adorée par l'époux de votre choix, par l'homme dont votre père vous a mille fois vanté le cœur noble et généreux... aurez-vous le loisir de songer au passé? Et, lors même que vous y songeriez... comment ce passé vous attristerait-il? Comment vous empêcherait-il de croire à la radieuse félicité de votre mari?

—Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui pouvait à peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille ébranlée, en présence de l'idolâtrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches pourras-tu te faire?

—Mon père..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le passé pour cette espérance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore réservé?

—Ah! j'en étais bien sûr! s'écria Rodolphe dans un élan de joie triomphante, est-ce qu'après tout un père qui le veut... ne peut pas rendre au bonheur son enfant adorée?...

—Elle mérite tant... que nous devions être exaucés, mon ami, dit Clémence en partageant le ravissement du prince.

—Épouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde mère... et mon père..., répéta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus la douce ivresse de ces pensées.

—Oui, mon ange aimé, nous serons tous heureux!... Je vais répondre au père d'Henri que je consens au mariage, s'écria Rodolphe en serrant Fleur-de-Marie dans ses bras avec une émotion indicible. Rassure-toi, notre séparation sera passagère... les nouveaux devoirs que le mariage va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de félicité où tu vas marcher désormais... car, enfin, si un jour tu es mère, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra être heureuse...