Il s'égara quelques minutes dans la salle à manger.
Il suspendit une seconde le cours de sa phrase; puis, tout à coup, aussi insinuant qu'il venait de se montrer rogue:
—Une seule personne, dit-il, avait la puissance d'obtenir la grâce de ces prisonniers, l'adoucissement de leur sort, la garantie de leur existence... cette personne n'a pas voulu le comprendre...
—Messire, dit la princesse en l'écrasant de son maintien, il m'était avis que Votre Excellence ne reviendrait jamais sur ce chapitre!... Encore une fois, parlons de ma mère; est-ce vous qui oseriez lui donner des ordres?...
Comme le reptile sur lequel on marche, Duprat, blessé jusqu'au fond de son orgueil vindicatif, se redressa avec une rage désespérée:
—Madame la régente fera ce que je lui dirai de faire.
—Vous avez donc sur elle une autorité bien absolue? Vous vous croyez donc bien sûr de l'influence par laquelle vous la dominez?... Vous ne supposez donc pas que quelque circonstance puisse détruire ce lien?... Si c'est un secret, prenez garde,—la sagesse dit qu'il n'y a d'inviolables que ceux qui ne sont connus que de soi... Si c'est un crime,—Marguerite de Valois, en accentuant ces mots, s'était redressée de toute sa hauteur, imposante et magnifique comme l'incarnation de la justice céleste,—si c'est un crime, la sagesse dit encore que nul ne reste impuni.
—Votre Altesse, balbutia le chancelier, a des formes de discours impétueuses...
—Dites que j'aborde avec courage les objets les plus redoutés; dites que je plonge un regard au fond des abîmes... N'est-ce pas là qu'il faut aller chercher la vérité?... Les fantômes s'évanouissent devant celui qui a la vaillance de les poursuivre. Il en est de même de certains secrets, de certains pactes...
—Ne parliez-vous pas de votre sincérité, tout à l'heure, messire? Eh bien, je serais capable, sachez-le, de vous donner, à l'occasion, une preuve de la mienne,—s'il arrivait, ce qui ne doit pas arriver, messire, une recrudescence de persécution contre les captifs de la Grosse-Tour; moi, la sœur du roi, j'irais trouver le roi,—si loin qu'il fût!—et je lui dirais une seule parole, je prononcerais devant lui un seul nom, qui lui dessillerait les yeux et lui ferait connaître ce dévouement dont vous vous targuez.
Cette parole, ce nom, c'est tout un drame, c'est la page rouge de son règne,—elle a été tracée par vous, messire, avec du sang innocent:—souvenez-vous de Semblançay!!!
A ce nom de la plus signalée de ses victimes, une teinte livide envahit les traits d'Antoine Duprat.
L'ombre du surintendant se montrant à lui, ne l'eût pas plongé dans une stupeur plus cruelle que ce reproche d'homicide, éclatant à son oreille par cette voix indignée.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Satan, foudroyé, ne tarda pas à relever son front marqué du sceau infernal, et il le releva plus redoutable et plus audacieux qu'avant sa chute.
Il éclata en un rire nerveux et rauque, tel que doit être celui des damnés; la princesse elle-même en ressentit un vague effroi:
—Vous m'avez dit le nom de la victime, exclama-t-il; eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi, celui du délateur?... Prononcez plutôt une autre parole, celle que j'ai sollicitée à vos genoux, et le nom de Rainier Gentil remplacera sur la liste d'écrou des fosses du Louvre celui de Jacobus de Pavanes...
—Infâme!... s'écria la princesse; vous osez espionner et insulter la sœur de votre roi!...
Le lecteur a tout compris, sans nul doute: le monstre suspendu à la fenêtre de l'oratoire de la princesse avait reconnu dans un des deux hommes masqués admis en sa présence le traître Rainier Gentil, et avait tout dénoncé à Duprat.
Ce Rainier Gentil était Italien de naissance; il était conseiller aux enquêtes, et secrétaire du baron de Semblançay; c'était lui qui, vendant son maître, avait soustrait dans son chartrier les pièces faisant foi de son innocence, pour les donner à Antoine Duprat.
C'est à lui que font allusion ces vers où Clément Marot, dans l'élégie consacrée par ce poète à la mort de Semblançay, fait dire à cette grande victime:
—Mon roi, répliqua le chancelier, brisant tout faux respect,—mon roi connaît mon ardeur à le servir...
—Traître! il connaîtra votre forfait!... Vous lui avez arraché l'arrêt de mort de l'homme qu'il appelait son père!... Tremblez, il saura tout!...
Duprat fit entendre un rire strident, pareil au sifflement d'une vipère, et grimaçant une entière assurance:
—Le roi François Ier est un prince éclairé, dont on ne surprend pas aisément la religion. Il ne se rend que sur de bons motifs.
—Celui-ci n'est pas assez terrible, peut-être!...
—Le roi n'a pas condamné le surintendant sans l'entendre. Lorsque le baron de Semblançay a osé accuser la mère du roi, pour se justifier du grief de péculat, le roi lui a demandé des preuves...
—Des preuves!... répéta Marguerite avec délire.
—Le roi, poursuivit Duprat, demandera aussi des preuves à sa sœur. Mais sa sœur ne pourra les lui fournir, et les eût-elle, elle hésiterait peut-être; car ces preuves, elles ne condamnent pas seulement son ennemi le premier ministre, mais sa propre mère...
—Ah! oui, n'est-ce pas, vous vous êtes dit:—La princesse Marguerite connaît la vérité sur le procès du surintendant, elle sait que j'y ai pris la plus grosse part, mais qu'importe! elle ne pourra faire entendre à son royal frère que des accusations sans consistance, et puis elle ne voudra pas livrer sa mère pour le plaisir de perdre un ministre, et de sauver son amant.
N'est-ce pas, je lis à livre ouvert dans votre pensée, monseigneur. C'est bien cela!... Vous vous êtes tenu ce langage!...
Eh bien, j'en suis fâchée pour votre pénétration, vous vous trompez!... Pour délivrer le monde d'un monstre tel que vous, pour sauver le chevalier de Pavanes, qu'elle aime de toute sa tendresse de femme, de toute l'horreur que vous méritez, de toute la haine que vous portez à ce noble captif,—pour accomplir cela, la princesse Marguerite ne reculera devant rien!...
On eût dit une lionne courroucée, dont le chasseur téméraire a frappé le compagnon dans la saison des amours.
Elle agitait son épaisse chevelure comme une plantureuse crinière, ses yeux dardaient des regards de feu, et ses blanches mains s'agitaient en des mouvements à la fois gracieux et menaçants.
Antoine Duprat affecta de rentrer dans le calme, à mesure que son interlocutrice se montrait plus exaltée.
—Votre Altesse y réfléchira, dit-il, elle ne tentera pas une fausse démarche. Le roi ne prendra pas parti contre son premier ministre et sa mère, s'il ne lui est valablement démontré qu'ils ne sont pas victimes d'une calomnie...
Allons, Altesse, vous voyez que je suis le plus fort, le plus habile, et que mes serviteurs rendraient des points aux vôtres dans ce genre d'escarmouches...
Cette hypocrite placidité acheva d'éperonner sa colère.
—Sur mon âme, dit-elle, en lui lançant ses arguments en traits acérés par le sarcasme, à vous entendre, messire, on croirait que les honnêtes gens sont condamnés à servir de jouet aux autres, et que la cause juste inspire moins bien ses soutiens que la mauvaise!... Vous vous abusez, je vous jure! Quand on sait à quels adversaires on s'attaque, on se prémunit en conséquence. Pensez-vous donc que je n'aie pas songé à ces subterfuges, à ces subtilités sur lesquelles vous vous êtes fié?...
«Parce que ces témoignages écrits sont détenus par vous, me croyez-vous donc désarmée? Me jugez-vous donc si imprudente que j'eusse été vous faire connaître mes découvertes et mes desseins, pour le plaisir de vous braver et de vous dire mes projets?...
«Allons, messire, vous êtes trop bon diplomate pour supposer tant d'inconséquence à une femme de la cour, à une femme amoureuse!...
«Il est plus d'un moyen de convaincre le roi. Vous êtes maître des témoins muets du forfait qui crée une alliance odieuse entre la régente et vous; mais s'il existe un témoin vivant, un troisième complice...
«Si, garanti par moi, ce complice repentant, et moins coupable que les autres, d'ailleurs, confesse et déclare au roi la trame à laquelle il prit part, le roi hésitera-t-il encore?...»
Le chancelier poussa de nouveau son rire d'aspic.
—Malheureusement pour tant d'habileté, dit-il, ce complice, ce témoin ne fera pas cette confession.
—Et qui l'en empêchera?... Cet homme est à moi!
—Cet homme n'est à personne, madame, il appartient à la loi.
—Que prétendez-vous dire?
—Je veux dire qu'un homme a été arrêté, il y a quelques jours, comme il sortait furtivement, à l'abri de la nuit, du palais du Louvre...
—Vous avez osé!... s'écria la princesse, pâle d'indignation.
Duprat poursuivit imperturbablement en aiguisant à son tour chaque syllabe:
—Cet homme était recherché pour crime de concussion dans des fonctions publiques... A l'heure que voici, on le juge devant le tribunal qui a condamné le surintendant Semblançay à mort, pour un motif absolument pareil... Il est vraisemblable que les magistrats qui ont si bien compris leur devoir une première fois, n'y failliront pas aujourd'hui.
—Savez-vous que c'est véritablement infâme, de rendre la justice, qui est religion et chose sacrée, complice de tant d'abominations?...
—Et alors, reprit le chancelier avec son calme sardonique, Votre Altesse comprend le surplus: ce délateur mort, plus d'indiscrétions possibles, plus de témoin importun.
—Ah! c'en est trop! je devancerai vos coups, je préviendrai cet arrêt d'iniquité... Ou plutôt, je m'égare, il est impossible que le parlement laisse deux fois surprendre sa conscience; il refusera le service odieux qu'on ose réclamer de lui...
—Écoutez, interrompit Duprat.
Il alla à la fenêtre donnant sur le quai et l'ouvrit.
Un crieur public s'était arrêté en face, et sa voix monta jusqu'à la princesse:
«Arrêt du parlement, qui condamne maître Rainier Gentil, conseiller aux enquêtes, à être pendu au gibet de Montfaucon, pour crime avéré de péculat dans des fonctions publiques, et ordonne que l'exécution aura lieu dans les vingt-quatre heures, à la diligence de M. le procureur au Châtelet.»
Marguerite de Valois se soutint au dossier d'un fauteuil: ses jambes fléchissaient sous elle.
—A présent, madame, demanda le chancelier, conviendrez-vous que je l'emporte?... Eh bien, fit-il en se rapprochant avec une ardeur involontaire, et en modérant les inflexions de sa voix, il ne tient qu'à vous que tout ceci soit un rêve, que le conseiller Gentil vive, et que le captif des fosses du Louvre soit mis en liberté.
A cette nouvelle et outrageante proposition, toutes ses forces lui revinrent, et de son geste impérieux montrant la porte à ce tentateur exécré:
—Sortez! lui dit-elle.
XXI
LE PHILTRE DE L'ALCHIMISTE.
En des temps comme ceux-là, dans un pays gouverné par des mains telles que celles de Louise de Savoie et d'Antoine Duprat, la justice n'a pas un bandeau, mais un voile pour se cacher la face; ce n'est pas une balance, c'est une hache qu'elle tient.
Le conseiller Gentil, cet Italien infâme qui avait secondé le crime de la régente et du chancelier, méritait la mort, à coup sûr, et c'était un acte providentiel qu'il la reçût de l'homme auquel il avait sacrifié son loyal maître. Mais son arrêt, tel qu'il fut rendu, n'était pas moins inique, car il reposait sur des griefs imaginaires, et non sur son forfait trop réel.
Duprat n'avait garde, en effet, de mettre l'accusation sue ce terrain; il lui importait à tout prix d'étouffer le mystère de l'affaire de Semblançay.
Quelques années auparavant, nous l'avons dit plus haut, soupçonnant Jean Poncher, général des finances, seigneur de Chainfreau, secrétaire du roi, ancien argentier de Charles VIII et de Louis XII, d'être sur la voie de la vérité, il s'était hâté de se défaire de lui, sans s'inquiéter de son rang ni de ses titres, par un de ces mêmes arrêts d'un tribunal servile.
Jean Poncher, innocent et intègre, avait été pendu, sous prétexte de péculat, comme le surintendant Semblançay, et aujourd'hui, Rainier Gentil, seul coupable dans cette trame ténébreuse, et le seul qui pût relever la vérité, subissait la même peine.
C'était donc la troisième tête qui tombait pour assurer le repos des deux instigateurs, des deux seuls personnages qui eussent profité de la dilapidation des fonds de l'armée, la régente et le premier ministre.
Il eût fallu en immoler cent autres, cent autres eussent péri: quand on est entré dans cette voie, on ne s'arrête plus.
Rainier Gentil était d'ailleurs loin de jouir de la même estime que le baron de Semblançay et que Jean Poncher; son supplice ne souleva pas les mêmes réprobations que le leur. Son innocence fut peu discutée par l'opinion, qui s'étonna tout au plus, tant on l'avait accoutumée à ces formes judiciaires, de la promptitude et de la discrétion avec laquelle son procès avait été conduit.
Évidemment, tout s'était passé de façon qu'il ne pût ni se défendre ni tenter la révélation de ce qu'il savait touchant ses deux puissants complices. Le chancelier assistait à la séance, près du président, et dès que l'accusé essayait de prendre la parole, on lui imposait silence sous menaces de le mener à la salle de la question, et de le juger en son absence.
La cour, subissant d'ailleurs l'influence du chancelier, affecta de ne pas s'émouvoir de l'exécution; on s'en occupa un jour à peine au Louvre, comme d'un acte de bonne justice.
La régente, qui en profitait pour sa sécurité propre, en manifesta elle-même un contentement qui acheva d'imposer aux courtisans l'attitude qu'on attendait d'eux.
Il survint enfin une circonstance qui ne permit plus d'y songer, sous peine de se mettre en opposition flagrante avec le vent du pouvoir: la princesse Marguerite fit distribuer des invitations pour une petite fête intime.
Les plaisirs bruyants, tels que la danse et le jeu, devaient en être exclus, mais on y retrouverait les amusements moraux, les exercices intelligents et gracieux qui naguère signalaient ces réunions chez la dixième muse, ainsi que les poètes la qualifiaient.
Cette nouvelle causa d'abord une grande surprise. Depuis la mort de la reine Claudine, celle du duc d'Alençon et la captivité du roi, il ne s'était tenu au Louvre d'autres assemblées que les audiences glaciales et attristées de la régente.
Tout l'intérêt fut pour ce signe de renaissance, on se confondit pour y trouver mille prétextes plus ou moins plausibles, et, en fin de compte, les invités se préparèrent à s'y rendre, en tenant fort peu de cas des idées de la régente sur la modération nécessaire dans le costume.
Bref, il y avait si longtemps qu'on ne s'était trouvé en demeure de se parer, que les cavaliers et les dames déployèrent un luxe qui rappelait de loin les folies du camp du Drap-d'or.
La fête ainsi improvisée eut donc le sort heureux des plaisirs que l'on n'a pas prévus, et dont pour cela on profite bien mieux que de ceux dont on escompte d'avance les jouissances.
L'appartement de la princesse, situé, comme on sait, dans l'aile méridionale du palais, avait vue également sur la rivière et sur la cour, et sur les jardins intérieurs.
A l'exception de l'oratoire donnant de ce dernier côté et relégué dans la partie la plus retirée du logement, toutes les fenêtres se montrèrent éclairées à la fois; si bien que de l'autre côté de la Seine, les habitants du faubourg Saint-Germain durent se demander avec surprise d'où venait ce réveil, et quelle fête non prévue par le calendrier se célébrait là-bas.
Il y eut musique vocale et instrumentale, lecture de poésies, exercice devenu fort rare depuis la persécution des lettrés.
La duchesse d'Alençon elle-même récita un fabliau de sa composition, qui n'obtint pas un succès de complaisance, mais un de ces accueils sincères tels que les décerne un véritable parterre enthousiasmé. C'était un des contes qui devaient composer plus tard le Heptaméron, et devenir immortels.
Elle avait gardé sa toilette de deuil; mais, pour faire honneur à ses invités, elle s'était résignée à y ajouter quelques parures, à se faire coiffer avec quelques ornements; ses cheveux bouffants et relevés portaient au sommet sa couronne de duchesse entrelacée d'un léger crêpe.
Elle se multipliait plus vive, plus affable, plus gracieuse qu'en aucun temps. Elle avait des sourires pour tous, des paroles aimables pour ses intimes, et son charme rejaillissait sur l'assemblée.
C'était une gaieté communicative et que ne gênait aucune influence fâcheuse, car le chancelier Antoine Duprat avait été excepté des invitations. Sa présence importune eût tout gâté; cet homme avait le privilège de porter avec lui la contrainte et la défiance.
On conçoit que la princesse devait l'exclure. Le résultat de leur dernière entrevue les avait rendus irréconciliables.
Duprat était le mauvais génie de la cour, et cependant la princesse, qui écrivait des contes, eût peut-être fait sagement de se rappeler celui des banquets auxquels on oublie de convier la méchante fée!...
Triboulet, qui tirait beaucoup moins à conséquence, et qui n'était pas susceptible de garder, ostensiblement du moins, rancune d'une parole offensante, s'était impudemment glissé parmi ces beaux seigneurs et ces belles demoiselles.
Les pages ni les huissiers n'avaient pas d'ordre pour l'en empêcher, et Marguerite de Valois, ne voulant pas troubler par le moindre nuage la gaieté de ses invités, fit semblant de ne pas le voir.
Peut-être bien calculait-elle qu'il valait mieux qu'il ne fût pas en ce moment à épancher son venin avec le chancelier, et qu'il pût, après la fête, lui porter le témoignage de l'entrain dont il aurait été témoin.
Puis encore, sa verve et ses saillies contribuaient à cette gaieté.
Il allait, venait, se montrait partout, lutinait chacun, lançait des épigrammes, débitait des lazzis. La pétulance de ses saillies émerveillait ceux qui étaient les plus blasés sur ce chapitre.
En roulant ainsi de pièce en pièce, il s'égara quelques minutes dans la salle à manger, où les varlets venaient de disposer un souper splendide.
Sa taille lui permettait de se faufiler derrière les sièges ou sous les tables sans être aperçu.
Leste comme une des levrettes dont il était le compagnon, il se blottit derrière le dossier du fauteuil destiné à la princesse, au haut bout de la salle, à gauche d'un autre siège surmonté de l'écu aux fleurs de lis, réservé à la régente.
Et c'est alors qu'il eût fallu le voir!
La prunelle ardente, les narines enflées, l'écume au coin des lèvres, sinistre autant qu'il affectait d'être insouciant tout à l'heure, il tira de son pourpoint un imperceptible flacon de grès, et étendant le bras vers une aiguière de vermeil, posée devant le couvert de la princesse, il y vida tout le contenu de sa fiole.
Il tenait d'une main sa marotte inclinée vers la natte.
Marguerite de Valois, par suite de son état maladif, depuis ces derniers temps, ne buvait pas de vin, mais seulement une espèce d'orangeade, prescrite par un docteur. Cette aiguière ne servait qu'à elle.
Le nain malfaisant se glissa ensuite, tout bouleversé par son action, sous la table, et sortit à l'autre bout de la salle, pour courir rejoindre les invités dans un salon voisin. Il ne songea même pas à se retourner, crainte peut-être de se voir poursuivi par son ombre,—les méchants ont peur de tout.
Cependant, s'il eût vu quelque chose, ce n'eût pas été cette ombre de lui-même, mais entre deux rideaux d'une tenture entre-bâillée, les yeux vigilants et les traits austères de Michel Gerbier faisant fonctions d'intendant de sa maîtresse.
Gerbier ne rappela pas le bouffon, il le laissa partir au contraire, puis il alla prendre l'aiguière, et en changea le contenu, par précaution pure, car il avait reconnu le flacon dont s'était servi Triboulet, et ce flacon, sorti du laboratoire de Jean de Pavanes, ne l'effrayait pas.
Chose singulière, à mesure qu'il se rapprochait des salons, Triboulet, loin de reprendre sa belle humeur, devenait plus sombre. Il s'agitait, se démenait en vain pour s'exciter lui-même; le rire se refusait à refleurir sur son visage, et il se sentait si lugubre, qu'il n'osait se montrer en cet état; il avait peur qu'on ne lût sa mauvaise action dans son trouble.
Au lieu donc d'entrer tout d'un coup dans la foule, il prit un détour afin de gagner le temps de se remettre.
Nous l'avons dit, c'était une nature incomplète; il aimait le mal, mais sans en posséder toute la profondeur.
Dans ce détour, il aperçut deux femmes qui traversaient à la hâte une galerie joignant la chambre de la princesse.
Son instinct d'espion l'entraîna sur leurs pas; elles se glissèrent dans un cabinet de toilette, et il reconnut la princesse et mademoiselle de Tournon.
—Vite, vite, chère Hélène, disait Marguerite, du blanc sur mon front, du rose sur mes joues, du carmin sur mes lèvres!...
Et elle se laissait tomber sur une chaise devant une table chargée de cosmétiques.
Dans leur hâte, elles avaient seulement poussé la porte, et l'entre-bâillement permettait d'observer et d'entendre tout.
La glace placée sur la toilette renvoya au bouffon l'image de la princesse; cette image lui fit peur.
La belle des belles était pâle et défaite comme une morte.
—Ah! que je souffre, soupira-t-elle.
—Du courage!... encore cet effort, ma chère dame!... lui dit Hélène en s'efforçant de réparer, à l'aide de fard et de couleurs, les ravages de cette figure flétrie soudainement.
Marguerite de Valois se laissait faire, elle était anéantie.
—Et dire, reprit-elle, que voilà trois fois, depuis deux heures, que je suis obligée de recourir à ce mensonge, pour ne pas faire horreur à mes invités!... L'émoi, les angoisses qui me torturent font couler mon fard et fondre mon carmin.
—Chère maîtresse, ne vous laissez pas abattre au moment décisif.
—Sois tranquille! Ne vois-tu pas comme je suis rieuse, affable; comme je mêle mon mot à tous les entretiens; comme je souris a tous les groupes!... Va, Dieu me sera en aide, j'irai jusqu'au bout... si je ne suffoque pas!... reprit-elle en comprimant avec sa main son sein gonflé par les tortures.
Hélène, tout en remplissant sa tâche, laissa perler une larme qui vint brûler la main de sa royale amie.
Celle-ci la regarda alors avec une inexprimable affection.
—Tu pleures de mes maux, tendre sœur, lui dit-elle: oh! merci, va! cette larme te sera comptée au ciel!... Ah! je n'ai pas le droit de pleurer, moi!... je donne une fête!... Que Dieu pardonne à ceux qui me rendent si malheureuse, et qu'il m'accorde cette nuit la réussite de mon projet suprême, ou qu'il reprenne ma misérable vie!...
Sa confidente sentit la nécessité de rompre cet épanchement.
—Voici le mal réparé, dit-elle; hâtons-nous de rentrer dans les salons, on y remarquerait l'absence de Votre Altesse, et l'heure du souper est venue.
Quelques secondes après, elles repassaient plus fraîches plus animées, au milieu de la brillante assistance, où déjà Triboulet faisait tinter ses grelots.
Mais, à son extrême contentement, il ne fut pas obligé de recommencer ses facéties, car des pages, porteurs de candélabres aux bougies parfumées, ouvraient les abords de la salle du festin, où la régente et sa fille précédaient le reste de la cour.
Michel Gerbier, une chaîne d'argent fleurdelisée au cou, présidait au service, un maître-queux découpait les pièces sur un buffet, et des varlets, écussonnés sur toutes les coutures, pourvoyaient aux besoins des convives.
Le fou de la cour se tenait près d'un dressoir surchargé de vaisselle, se faisant petit et silencieux pour ne pas y être découvert.
Il tenait d'une main sa marotte inclinée vers la natte du parquet, et se rongeait, jusqu'à en faire sortir le sang, les ongles de l'autre.
Il eût fallu une sensation bien plus cuisante pour l'arracher à l'attention qu'il portait à la princesse Marguerite.
A travers l'éclat des bougies, le reflet des cristaux, le rayonnement des vases d'or; au milieu de l'atmosphère saturée de parfums de toilette et d'aromes culinaires, dominant de son siège élevé, jumeau du trône de sa mère, la longue file des invités, elle paraissait plus qu'une femme, plus qu'une altesse, elle semblait une de ces déités que l'antiquité revêtait d'une forme féminine, pour idéaliser la beauté et rendre la divinité palpable.
Les varlets ayant commencé à remplir les coupes, Michel Gerbier prit l'aiguière de vermeil placée devant sa maîtresse, et versa de l'orangeade jusqu'au bord du hanap qu'elle tendait de sa main délicate.
L'intendant versait hardiment, sans trahir aucune méfiance, et cependant Triboulet, dont le cœur battait par saccades violentes, ayant cru voir son œil dirigé vers l'angle où il se dissimulait, éprouva une défaillance, et s'affaissa sur ses talons.
Ce bruit insaisissable se perdit dans celui du banquet; et quand le fou royal se hissa sur la pointe des pieds, peu de secondes après, pour fixer encore son regard vers l'astre qui le fascinait, l'intendant était dans une autre partie de la salle, et Marguerite de Valois faisait raison aux santés de ses convives, en buvant une longue gorgée de son breuvage particulier.
Toutes les arquebuses du Louvre auraient pu éclater en cet instant aux oreilles du bouffon, sans qu'il les entendît. Son existence, ses aspirations étaient attachées à cette coupe. Au mouvement de ses lèvres, on eût juré qu'il la buvait lui-même.
Lorsque la princesse la reposa sur la table, il passa sa manche sur son front, comme un homme qui vient d'accomplir un rude labeur; il poussa un soupir pareil à un gémissement, et commença à grimacer un sourire hébété, qui se termina par un frémissement de tous les muscles de sa face.
Son œil halluciné par la persistance de sa contemplation, et son imagination enfiévrée lui montraient la princesse changeant de couleur et blêmissant sous son fard.
Parfois, il croyait la voir pâmée entre les bras de ses serviteurs; le moindre de ses mouvements lui procurait des angoisses étranges. Un observateur superstitieux eût certainement pensé que le bouffon croyait sa destinée attachée à celle de la sœur du roi.
Il trépignait d'impatience, se tordait d'inquiétude, roulait des yeux hagards; véritablement, ce soir-là, il était fou.
Il y avait des instants où les oreilles lui tintaient, le choc des gobelets devenait pour lui un grincement lugubre; les éclats de gaieté, des cris de menaces sardoniques. Alors, il se prenait les tempes à deux mains et cherchait à appuyer son front sur le bord froid du marbre du dressoir, pour se calmer par cette sensation.
Enfin, ce supplice eut un terme.
Il était neuf heures, la princesse se pencha vers sa mère, lui dit un mot, et la régente se levant, ce fut le signal de la retraite.
Les deux princesses s'embrassèrent, Louise de Savoie fit signe à sa favorite, la petite d'Heilly, de s'approcher et de l'accompagner; Marguerite de Valois envoya un sourire d'adieu à ses invités, et prenant le bras de mademoiselle de Tournon, regagna sa chambre.
Triboulet eut une impulsion involontaire, comme s'il allait s'élancer sur sa trace; son gros torse s'agita sur ses frêles fuseaux incrustés dans le plancher, ses bras suivirent le mouvement de son torse, il baissait déjà la tête à l'exemple du bélier qui donne en avant contre l'obstacle de son chemin; Michel Gerbier, l'intendant, l'échanson, se trouva devant lui, et son aspect le fit reculer jusqu'au fond de l'angle discret qu'il commençait à fuir.
Le père nourricier de la princesse Marguerite n'offrait pourtant rien de terrible. La paix, le contentement régnaient sur son excellente figure, sa démarche était à l'avenant, celle d'un majordome qui se réjouit du succès d'une fête dont il avait la responsabilité.
Les convives les plus retardataires achevaient de disparaître au fond des galeries avoisinantes; les varlets éteignaient les girandoles, les pages retournaient à leur dortoir. La tranquillité succédait à l'animation et au bruit.
Gerbier se montra surpris et content de rencontrer le bouffon sur ses pas.
Eh! par là, mordieu! s'écria-t-il, c'est maître Triboulet! Qu'êtes-vous donc devenu pendant le festin, mon joyeux compère? On ne vous a pas vu... Pensiez-vous que l'ordonnateur vous eût négligé?... Vous eûtes tort; votre place était marquée: la folie ne nuit jamais dans un souper de prince.
Le bouffon allait répondre, il lui coupa la parole.
—Pas d'excuses, dit-il, tout peut se réparer. Les maîtres ont festoyé, mais cela ne remplit pas la panse des serviteurs. Messire Triboulet, si vous êtes en bonnes dispositions, c'est moi qui vous invite.
Le bouffon, suffoqué d'abord en se voyant rencontré dans son coin par Michel, pour lequel il ressentait une méfiance innée, céda à cet accueil engageant. Les soucis qui couvraient son front de rides pareilles à des cordes rugueuses s'amoindrirent peu à peu, puis se changèrent en une satisfaction rutilante, lorsque l'intendant ajouta:
—Nous n'aurons pas loin à aller. Vous savez qu'un bon majordome sait penser à ses maîtres, sans s'oublier. Ma foi! j'ai fait mettre de côté, là, dans un office, où nul ne nous dérangera, un quartier de venaison, la moitié d'un pâté de paon, un chapelet d'ortolans rôtis, et quelques fioles d'un vin d'Argenteuil dont vous me direz des nouvelles.
—Là, tout près?... répéta le bouffon pour lequel cette circonstance avait un intérêt considérable.
—Au bout de ce couloir; tenez, vous voyez la porte. Vous acceptez, n'est-ce pas?
—Pour vous obliger, ricana le bouffon avec un clignement d'yeux aussi aimable que possible; je pense que vous êtes comme moi, je ne trouve rien de fâcheux comme de souper sans compagnie... et puisque le vin est bon...
—Soyez sans crainte. Je ne vous verserai pas de l'orangeade, comme à madame Marguerite!...
Ce diable de Michel Gerbier eut beau dire cela avec un gros rire de bonhomie, sa plaisanterie figea le sang dans les veines de son invité.
Mais il eut honte de cette impression, et, secouant frénétiquement ses grelots, pour se donner une contenance:
—Pouah! de l'orangeade! une médecine qui rend malades les gens en bonne santé!... Vous êtes expert ès matières de gourmandise, maître Gerbier; j'ai faim de venaison et soif de vin d'Argenteuil!
—Alors, mon camarade, aux fourchettes et aux bouchons!
Des mets succulents et surtout épicés par un raffinement perfide, encombraient la table de l'office.
Le majordome referma avec précaution la porte sur lui et son compagnon, et ayant donné une escabelle à celui-ci, se mit en devoir d'ajouter au menu les objets indispensables à un couvert complet: fourchettes à trois dents, couteaux bien affilés, et deux gobelets d'étain, luisants comme de l'argent, qu'il prit sur une étagère, où peut-être ils ne se trouvaient pas tout à fait rangés par hasard, comme ils en avaient l'air.
Absolument pareils à première vue, ils portaient cependant vers le milieu de leur hauteur, une lettre gravée différente. Mais qui eût été s'aviser et surtout se préoccuper de cela!
L'amphitryon en donna un à son hôte et plaça négligemment le second à sa place, puis, ayant apporté sous sa main plusieurs bouteilles de grès à large encolure, il attaqua la pièce de venaison.
Dès les premières bouchées, la soif s'alluma de part et d'autre.
Michel fit sauter un bouchon et remplit jusqu'au bord les gobelets, puis tendant le sien pour trinquer:
—A nos santés, maître Triboulet!...
—A notre festoiement perpétuel en ce monde et en l'autre!
Et le bouffon choqua son gobelet contre celui de l'intendant, mais sans se presser de boire.
Il n'y a que les empoisonneurs pour vivre sous la peur continuelle du poison.
Michel Gerbier ne fit pas mine de voir cette hésitation, il engloutit son vin en deux gorgées.
Triboulet, gagné et rassuré par son exemple, le suivit de près.
L'éloge du liquide et celui des mets se succédèrent dès lors sans interruption, au milieu des rasades et des meilleurs morceaux.
Le bouffon n'attendait plus qu'on lui versât, il allait au-devant des fioles. Il buvait, buvait, buvait, non pas en joyeux viveur, car, malgré ses efforts, il ne trouvait pas un lazzi pour payer l'hospitalité de son compagnon; une insurmontable humeur noire éteignait ses intentions de gaieté; il buvait en homme qui cherche à s'étourdir.
Mais, loin de remplir ce but, le vin ne servait qu'à compliquer la tempête et le tumulte qui grondaient en son cerveau.
Deux idées fixes, indélébiles, obstinées, se dressaient surtout devant lui: la mixtion qu'il avait jetée dans l'aiguière de la princesse, et la scène du cabinet de toilette.
Il continuait de boire, que depuis longtemps déjà il ne mangeait plus, mais c'était à la façon de ces ivrognes taciturnes que le vin n'a plus la vertu d'égayer, ni même d'étourdir.
—Eh bien! maître Triboulet, fit le majordome après l'avoir observé silencieusement, ne me chantez-vous point, pour terminer cette petite frairie, une de vos bouffonneries exhilarantes?
—Foi de gentilhomme! répondit-il péniblement, ce n'est pas la volonté, c'est la voix qui me manque. Je me sens incapable de donner une note.
—Plaisanterie pure; je ne vous demande pas des sons de rossignol, mais un refrain que je puisse répéter avec vous.
—Excusez-moi, maître, je me sens tout maussade; c'est la faute de votre vin, vous m'en avez trop versé.
—D'ordinaire, plus on boit plus on rit, et vous êtes tout mélancolique.
—Mélancolique, moi! allons donc!...
Il voulut rire, mais la gaieté ne vint pas.
—Décidément, murmura-t-il, je crois que vous dites vrai; je ne me sens pas bien; et comment se fait-il que vous, qui m'avez tenu tête coup pour coup, vous conserviez votre bonne humeur?
—Hum! ma bonne humeur, répondit Gerbier en secouant la tête; il n'y a pas de quoi, cependant; le service de madame Marguerite n'est pas gai depuis longtemps.
Au nom de la princesse, Triboulet se ranima.
—Elle est fort tourmentée, la belle Altesse?
—Il faudrait le voir comme moi, pour s'en bien faire une idée. Ah! les grandeurs ne donnent pas la félicité!... Son existence se consume dans les chagrins, dans les larmes... Vous l'avez vue sourire et plaisanter ce soir, au milieu de ces gentilshommes et de ces damoiselles... eh bien, je peux vous avouer cela, la mort était en elle...
—Je le sais... prononça tout bas le bouffon, en proie à une émotion singulière.
—Elle passe ses nuits sans sommeil, ses jours sans sécurité. Autour d'elle semble s'agiter un monde d'ennemis implacables, acharnés à sa misère!... Et, seule pour lutter, elle n'a que moi et mademoiselle de Tournon à qui se confier; sa propre mère est l'alliée de ses ennemis!...
Triboulet écoutait en proie à une agitation morale de plus en plus prononcée; mais en même temps les forces physiques paraissaient lui manquer. Ses mouvements devenaient lourds, sa tête retombait malgré lui sur sa poitrine.
Michel Gerbier suivait chacun de ces symptômes, et, à mesure qu'ils augmentaient, sa voix devenait plus forte, ses déclarations plus nettes, ses aveux plus francs.
Il trouvait une éloquence irrésistible pour peindre les peines de sa chère maîtresse, pour flétrir ses persécuteurs, et, voyant le bouffon cloué à sa place par la torpeur insurmontable qui montait de sa poitrine à sa tête:
—Ces persécuteurs, exclama-t-il en se dressant avec force, tu es le plus lâche et le plus infâme de tous!
Le vieillard était transfiguré. Le majordome patelin, l'amphitryon caressant avait disparu. C'était un champion terrible, auguste, solennel, au regard redoutable.
—Qu'est ceci? Que prétendez-vous? balbutia le bouffon confondu.
—Je prétends que l'heure est enfin venue de te jeter tes vérités à la face! Infâme suppôt de Duprat, sache donc que je ne t'ai pas perdu de vue une minute durant toute cette soirée. Je t'ai vu te glisser comme un voleur et un assassin dans la salle du banquet, je t'ai vu répandre dans le breuvage de ma chère maîtresse le contenu de ton flacon criminel.
—Grand Dieu! s'écria Triboulet.
Mais son compagnon poursuivit:
—Par malheur pour toi, j'étais là, j'ai changé l'aiguière, et cependant je ne craignais pas ta sophistication... Ta fiole, pauvre fourbe, ne contenait que de l'eau pure, inoffensive...
—Gaspard Cinchi!...
—Gaspard Cinchi s'était joué de toi!... Le soporifique avait été livré pourtant et devait servir: tu voulais le faire prendre à autrui, et c'est toi qui l'as bu...
—Ce vin?
—Ce vin était sans mixture, je l'ai partagé avec toi, mais j'avais préparé ton gobelet...
—Malheureux!...
—Et veux-tu que je te dise pour quoi je te surveillais, pourquoi madame Marguerite, consumée de douleur, a donné une fête?... C'est parce que nous avons conçu un plan qu'il importait de tenir secret à ton maître et à toi; un plan qui va s'exécuter tout à l'heure, qui va rendre la sérénité de l'âme à madame Marguerite, et confondre les desseins de Duprat et les tiens!... Ah! tu as beau chercher à soulever ta tête, à user de tes jambes engourdies; tu es à moi, ou plutôt à ce philtre puissant, et le succès est à nous!...
Il jeta encore un regard sur le nain, transformé en une masse inerte, et s'apprêta à sortir en l'enfermant derrière lui.
Mais, par un dernier, par un suprême effort, Triboulet souleva sa grosse tête, et tournant de son côté ses yeux glauques:
—Malheur!... malheur! murmura-t-il; pauvre sot!... tu t'es trop méfié de moi... Je vaux mieux que tu n'as cru... Tu as pris pour de la tristesse ce qui était du remords... J'ai tant vu souffrir ta maîtresse que j'ai eu des regrets... Ah!... ma tête s'alourdit... J'eusse pu vous sauver... tu as voulu me perdre... un danger terrible vous menace... C'est ta maîtresse que tu as perdue...
Le Châtelet.
Il balbutia encore quelques syllabes inintelligibles, et sa tête retomba si pesamment sur la table, qu'elle imprima un soubresaut à la vaisselle.
Le vieillard, éperdu, se précipita vers lui, le secoua, l'inonda d'eau fraîche; quelques gouttes du philtre de l'alchimiste avaient provoqué ce sommeil, rien n'était capable de le rompre.
En cet instant, un refrain lancé par un batelier monta de la rivière jusqu'à l'endroit où ils étaient.
Triboulet eut un dernier tressaillement machinal, et Michel Gerbier lui jetant un regard désespéré, s'élança à travers les galeries vers la chambre de la princesse.
XXII
SUR LA GRÈVE.
Qu'avait donc comploté et que savait donc Triboulet, ce séide assidu d'Antoine Duprat?
D'abord, son flair diabolique l'avait mis sur la voie des projets désespérés de la princesse; il n'avait pas été une minute dupe de la joie factice qui lui faisait donner une fête. Mais s'il voyait clairement que cette fête n'avait pour but que d'égarer l'attention, il ne se doutait pas des tortures qu'elle imposait à la pauvre Marguerite.
Triboulet valait mieux que Duprat.
Rien au monde n'était capable de détourner celui-ci d'un mauvais dessein. La vie de ses adversaires, le bonheur de ses ennemis étaient de faibles hochets qu'il brisait sans plus de scrupules qu'un enfant brise ses jouets.
Le bouffon, au milieu de ses penchants détestables, n'était pas aussi absolu, et quelquefois une bonne pensée surgissait parmi ses pires entraînements.
Il était possédé d'une passion insensée pour la même femme que son patron; mais on a vu déjà que, loin de prétendre comme celui-ci, à la réciprocité de sa tendresse, il se rendait justice et fût devenu, au prix de la plus légère faveur, son esclave dévoué.
Ses mépris, ses dédains avaient exaspéré son humeur; renonçant à la flétrir, il l'avait traquée pour la réduire au désespoir, pour perdre le rival heureux dont il enviait jusqu'à la captivité.
Maître de ses secrets, il avait livré le plus grave de tous à Duprat, dans un but horrible et qui ne pouvait être entrevu que par une imagination en proie à un délire infernal.
Tandis que le chancelier dresserait un piège à sa victime, lui, Triboulet, maître de leurs plans à tous, usant du philtre qu'il tenait précieusement en réserve, plongerait la princesse dans une sommeil insurmontable, et, s'introduisant près d'elle, aurait à sa merci cette beauté superbe.
C'était odieux, c'était infâme, c'était lâche, mais qu'attendre d'un tel être, transporté d'une telle frénésie!
Et vous l'avez vu, fidèle à son complot, ramper jusqu'à l'aiguière de la princesse, et y vider le flacon que la sage prévoyance de l'alchimiste avait rempli d'un liquide inoffensif.
Il aimait cette femme, pourtant; il l'aimait d'un amour sincère dans son exaltation. Ce qu'il faisait contre elle, c'était par la rage de cette passion misérable, à jamais condamnée à rester inassouvie.
Aussi, l'émoi qu'il ressentait en accomplissant la sophistication, sa défaillance après l'avoir accomplie, étaient autant des symptômes de désespoir et de remords que des marques de colère.
Il se voyait déjà maître de cette femme, livrée à lui par ce subterfuge; il allait la posséder à sa merci, plus heureux que Duprat, auquel elle ne serait jamais!... Oui, mais à quel prix? dans quel état? Et ce philtre, était-ce bien un soporifique et non un poison?
A cette idée, d'avoir peut-être à se reprocher la mort de l'œuvre la plus accomplie de la création, il avait cru mourir lui-même.
C'est en proie à ces violences, à ces luttes, tout prêt à courir renverser le breuvage pernicieux, qu'il s'était égaré jusqu'à la porte du cabinet de toilette.
La découverte des angoisses de la princesse l'avait frappé en plein cœur, comme un dard acéré. Il ne l'eût pas crue malheureuse à ce point; la haine, l'amour, la compassion, la concupiscence, se livraient dans son esprit et dans ses sens un combat furieux, et suivant que l'une de ces passions triomphait, il éprouvait tour à tour de la rage, du désir, et de la pitié.
Tous les raffinements de l'enfer l'avaient torturé durant ce long repas, où chaque atteinte portée par la princesse à sa coupe lui étreignait la poitrine comme dans un étau.
Il s'attendait à la voir défaillir d'instant en instant, il tremblait que la dose de la mixture n'eût été trop considérable, que le sommeil n'arrivât trop tôt, que Marguerite n'eût pas le temps de regagner sa chambre, et puis surtout l'idée du poison.
Lorsqu'elle s'éloigna, il aurait voulu s'élancer sur ses traces; retenu par un instinct de sûreté personnelle, il espérait, dans son coin, échapper à la vigilance des varlets. Surpris par Michel Gerbier, il avait accepté son invitation parce qu'elle lui fournissait le moyen le plus naturel de ne pas quitter les appartements, et qu'il comptait, par un expédient ou un autre, peut-être en grisant le vieillard, rester maître de la place.
L'éloge de la princesse, le récit de ses chagrins, dont la révélation ne cessait de le poursuivre, avaient porté un coup décisif à son esprit ébranlé.
Il songeait à réparer ses crimes, à prévenir les manœuvres du chancelier, à mériter, par un aveu, par un avertissement salutaire, le pardon de celle qu'il avait persécutée, au moment où, tombé lui-même dans le piège où il comptait la prendre, il avait perdu la faculté de parler et de se mouvoir.
Ses regrets venaient trop tard, et les bonnes intentions de Michel Gerbier tournaient au détriment de sa maîtresse.
A l'instant où le refrain du rameur retentissait sur la rivière, une clarté brillait à l'une des fenêtres du Louvre, retombé depuis une heure, c'est-à-dire depuis la clôture de la fête, dans les ténèbres; une clarté brillait et disparaissait rapide comme l'éclair.
Le batelier s'était tu aussitôt, n'essayant plus de lutter de poumons avec le meuglement de la tempête qui agitait la Seine, et soufflait en rafales le long de la berge et contre l'aile méridionale du vieux palais.
Michel Gerbier traversant les galeries, les salles, le lieu du festin, se lança, la tête perdue, dans la chambre de sa maîtresse.
Trop tard! les appartements ne comptaient pas un varlet, et la chambre était vide.
Où courir, où la trouver, où lui annoncer qu'un piège est sous ses pas, que le plus redoutable de ses ennemis veille dans l'obscurité, et qu'un danger plane sur sa tête?
Autant de problèmes insolubles.
Si du moins ce danger était connu, il se jetterait au-devant pour sauver sa chère Marguerite; mais non, rien! Triboulet s'est endormi avant d'avoir livré le mot de cette redoutable énigme.
Il s'approcha d'une croisée, de celle peut-être où avait lui peu auparavant cette clarté, qui pouvait bien n'être autre chose qu'un signal; machinalement encore, il tira le petit verrou qui en fermait l'un des châssis carrés, et l'ouvrit.
Le vent se précipita par la trouée et vint le fouetter au visage, chargé d'une pluie piquante comme de la grêle.
Les éléments étaient ce qu'il craignait le moins en cet instant; il avança la tête et chercha à découvrir ce qui se passait au dehors.
Il lui fallut quelques minutes pour se faire à cette obscurité mêlée de brume et de pluie.
La fenêtre donnait sur la berge étroite qui séparait le Louvre de la rivière.
Il ne distingua d'abord que les flots houleux, se creusant en vallons et s'élevant en monticules, avec des mugissements pleins de présages funestes. Puis, son œil plus aguerri reconnut un objet qui, tantôt grimpant sur les vagues, tantôt descendant avec elles, et s'efforçant de les prendre par le travers, se rapprochait du palais par de pénibles manœuvres.
Il y avait là une arche en plein cintre, conduisant, comme un tunnel, du Louvre à la rivière. C'était une sorte d'embarcadère terminé par un quai de dalles d'une ou deux toises de longueur, et par un escalier en moellons.
Une épaisse porte en madriers de chêne, bardés de traverses de fer, fermait l'ouverture du cintre, et ne s'était pas ouverte depuis plusieurs règnes. La cour élégante et raffinée de François Ier n'eût songé à se servir de ce chemin fangeux pour se rendre à une partie de batelets sur la Seine. C'était un travail appartenant au système de fortification du Louvre, et destiné dans l'origine au service des défenseurs de la place.
L'attention du majordome se concentra cependant vers cet endroit.
Était-ce l'effet de la crainte, ou une cause réelle? Il lui semblait apercevoir parfois des formes vagues au milieu des amoncellements de pierres et des arbres qui entouraient ce petit quai.
Ce qu'il avait vu glisser à travers les flots et les brisant était un bachot, dirigé par un batelier sombre comme toute cette scène, et qui parvint, non sans peine, à atteindre les degrés et à s'y maintenir.
Un bruit singulier se manifesta bientôt; c'était la porte antique et massive qui roulait sur ses gonds oxydés.
Le batelier se leva tout debout dans son bachot et fit mine de s'avancer vers le bord; il étendait les bras, et deux personnes, un homme et une femme, répondant par leurs gestes muets à cet appel, s'approchaient de lui.
Enfin, un seul pas les séparait encore... Michel Gerbier ne respirait plus; identifié à cette scène, il en ressentait toutes les émotions.
Tout à coup, il se rejeta avec effroi dans la chambre, ferma la fenêtre et ne voulut plus voir. La berge s'était éclairée; des torches avaient surgi, allumées par l'enfer, de chaque côté de l'arcade. Les deux personnages, sortis par la porte de chêne, se virent entourés par une escouade d'archers bardés comme pour un assaut.
Deux d'entre eux s'emparèrent du jeune homme qui ne put faire usage de ses armes.
Le batelier, bondissant sur le quai, l'aviron levé en forme de massue, en asséna un coup terrible sur le pot de fer qui coiffait le plus proche, et le renversa.
—Que faites-vous, mon père? s'écria le captif, saisi aussitôt par d'autres mains redoutables.
Mais le vieillard, c'était un vieillard, dont le feutre s'était envolé au vent, laissant voir une épaisse chevelure et une longue barbe blanches, le vieillard ne répondit pas.
Une hache s'était abattue sur son front, et le flot s'était ouvert pour l'engloutir avec un bruit funèbre.
A ce bruit, les archers eux-mêmes avaient frissonné; les voix s'étaient tues, on n'entendait que celle du jeune homme, qui répéta avec un long gémissement, en cherchant à sonder l'abîme de son regard désolé:
—Mon père! mon père! mon père!...
L'écho de la voûte voisine répéta trois fois ce triple appel; mais le fleuve s'était refermé, et la victime ne reparut plus.
Sa compagne s'élança alors, frémissante et résolue, pour l'enlever à ses persécuteurs, les domina un instant du regard et du geste:
—Arrière! ordonna-t-elle.
Cette attitude, cet accent faillirent leur faire rendre leur proie. Mais un homme, vêtu d'un toge noire bordée d'hermine, le visage caché sous un masque, et la tête couverte du mortier de la magistrature suprême, apparut alors à son tour entre eux et cette femme:
—Place!... s'écria-t-il d'une voix vibrante qui la fit tressaillir.
—Soldats, reprit-elle, je suis la sœur du roi.
—La sœur du roi ne court pas la nuit en compagnie d'aventuriers; sorcière ou femme, arrière, à votre tour! Je ne vous connais pas!... Cet homme est hérétique, décrété d'accusation, revendiqué par le sacré tribunal de l'inquisition.
—L'inquisition!...
—Oui, l'inquisition, dont un message de notre gracieux et très catholique souverain François Ier autorise l'établissement.
—C'est impossible! Le roi François Ier, mon frère, ne peut avoir signé cela!
—Vous en demanderez la certitude au parlement, qui, demain, enregistrera l'édit, et nommera les membres de la chambre ardente.
—Calomnie, vous dis-je, calomnie!... Et vous, qui que vous soyez, qui savez de telles épouvantables nouvelles, reconnaissez en moi, je le veux, la duchesse d'Alençon, la fille de la régente et la sœur de votre maître!
L'homme à la toge noire affecta de ne rien répondre à cet ordre, et d'un geste impérieux:
—Archers, au Châtelet! prononça-t-il.
Ainsi, ce n'était même plus dans les fosses du Louvre que le prisonnier allait être conduit.
Les hommes d'armes, impassibles comme leur consigne, se mirent en devoir d'obéir.
La princesse, c'était bien elle, hélas! se précipita vers son cher chevalier et s'attacha à lui, luttant contre ces hommes de fer pour le leur reprendre.
Alors seulement il parut se ranimer et la voir. Depuis la disparition de son père, il était demeuré anéanti, les yeux obstinément fixés à la place où le gouffre s'était entr'ouvert, puis refermé sur la noble victime.
—Merci, chère dame, dit-il en lui donnant un dernier baiser; merci, il faut nous rendre à la fatalité, vous voyez bien qu'elle est contre nous... Souvenez-vous des paroles et des enseignements de celui qui vient de mourir: «Le corps s'éteint dans le trépas; les âmes survivent, et leur récompense est de se retrouver dans une existence plus heureuse!...» Fût-ce dans un siècle, Marguerite, quelque chose me dit que nous serons réunis.
Les archers l'entraînèrent.
L'homme noir, avant de les suivre, lança un long regard ironique et venimeux sur la pauvre femme dont il venait de briser le cœur, et qui s'affaissa lentement, anéantie, sur la dalle humide et glacée.
Le lendemain, des mariniers trouvèrent un bachot chaviré, et le cadavre d'un vieillard jeté par le flot sur la berge en face du Louvre.
Le bachot s'était crevé en plusieurs places en talonnant contre les degrés de pierre, et le vieillard avait le crâne fendu d'un coup de hache.
XXIII
LE DÉPART.
L'inquisition!... Duprat n'en imposait pas, c'était bien le cadeau que, du fond de sa captivité lointaine, et pour le prix des sympathies dont il était l'objet, François Ier faisait à son royaume.
La Sorbonne ne suffisait pas au zèle du chancelier, il lui fallait un tribunal spécial entièrement composé de ses créatures.
Ce fut d'abord aux livres et aux auteurs que l'on s'en prit, l'arrestation et le crime réel de Jacobus de Pavanes en donnent l'explication; le ministre avait à se venger du jeune lettré.
Antoine Duprat triomphait.
La nuit sanglante à laquelle nous assistions dans le chapitre précédent, ne cédait la place qu'à une œuvre encore plus sanglante.
Le jour le surprit présidant le conclave de ses nouveaux séides, leur délivrant leur charte, et préludant par ses instructions aux violences dont nous venons de donner une faible peinture.
Tous les luthériens étaient à ses yeux des Jacobus de Pavanes; afin de frapper celui-ci, il voulait les frapper en masse. Des aspirations sanguinaires rugissaient en lui, et il espérait les assouvir, comme si le sang n'appelait pas le sang, et comme si la hyène est jamais repue de cadavres.
Atteindre cette secte audacieuse et maudite, c'était d'ailleurs frapper du même coup Marguerite dans son affection de femme, dans sa foi de chrétienne. C'était s'attaquer à son cœur et à sa conscience, ces deux forteresses inaccessibles à sa passion et à son fanatisme.
Ah! c'était un grand calculateur, que ce grand misérable!
Une pensée importune ne laissait pas, au milieu de son conclave de jacobins inquisiteurs, de lui revenir sans cesse, comme ces aiguillons douloureux qui sont restés dans une plaie. Qu'était devenue la princesse? Que faisait-elle à cette heure?
Oui, l'idée de cette femme était inhérente à lui, comme la tunique du Centaure; il n'eût pu s'en délivrer qu'en enlevant les lambeaux de sa poitrine. C'était son châtiment.
Il l'avait laissée, elle, la sœur adorée du roi, seule, brisée, au sein de la nuit, sur les dalles imprégnées du sang de Jean de Pavanes, se tordant de désespoir, au bord du fleuve dont l'écume venait lui fouetter le visage.
Il l'avait méconnue, reniée, bravée. Il eût souhaité la rendre plus malheureuse encore, si la chose eût été possible. Et cependant, il essayait de descendre au fond de lui-même, il était contraint de s'avouer avec des rugissements intérieurs qu'il la trouvait belle, plus séduisante qu'aucune autre; que nulle n'avait soulevé en lui de pareilles tempêtes, et que sa détresse la rendait plus irrésistible que jamais.
Ses séides, étonnés, suivaient sans en pénétrer les vrais motifs les nuages qui obscurcissaient son front; et chaque fois qu'il avait suspendu son discours, dominé par ses tourments, il ne reprenait la parole que pour ajouter une rigueur aux rigueurs déjà prescrites.
Une circonstance l'étonnait aussi, c'était l'absence prolongée de Triboulet.
Le bouffon n'était pas de ceux que la plus auguste assemblée intimide, sa qualité de fou le rendait inviolable et couvrait ses témérités. D'où vient donc qu'il ne se montrait pas?
C'était lui qui avait mis son chef sur la voie du plan d'évasion combiné entre la princesse, l'ancien guichetier, le vieux Pavanes et les deux serviteurs dévoués, Hélène de Tournon et Michel Gerbier.
Triboulet, pénétrant partout, surveillant, espionnant tout, avait saisi les fils de cette tentative et les avait livrés à Duprat, qui avait organisé la contremine, trop bien exécutée.
Que le bouffon, conspirateur prudent, ne se fût pas montré au moment critique, rien de plus naturel; mais que devenait-il maintenant? N'avait-il pas vingt choses à apprendre à son patron et à lui demander?
Le lecteur, mieux instruit, connaît le motif insurmontable qui l'avait arrêté et mis à la discrétion de Michel Gerbier.
Il faisait jour lorsque son épais sommeil se dissipa.
Il se retrouva sur son escabelle, la tête appuyée sur la table chargée de mets, de flacons et de vaisselle, et tout d'abord il se crut en proie à un rêve moqueur.
Ce qui confirma un instant cette supposition, c'est qu'ayant voulu se remuer, allonger les bras, détirer ses jambes, il ressentit un engourdissement qui lui interdisait l'usage de ses membres.
La vue du gobelet perfide où il avait puisé le sommeil et l'ivresse finit pourtant par le remettre sur la voix. Il se reconnut. Il était dans l'office, mais il y était seul.
Alors il fut pris d'une profonde inquiétude sur les événements de cette nuit pleine d'embûches. Il se rappela, à son tour, la princesse trahie par lui et si malheureuse!
Quel que fût le résultat de ses projets, il comprenait que son affliction était au comble, soit que Duprat eût ressaisi sa proie, soit que le captif fût parvenu à s'enfuir, pour un exil perpétuel sans doute.
Ainsi Jacobus de Pavanes, ce rival détesté, n'était plus à craindre, et Duprat, le persécuteur, restait avec sa passion odieuse et sa méchanceté. A cette réflexion, Triboulet sentit croître la haine qu'il lui portait si sincèrement depuis longtemps, depuis surtout qu'il avait consenti à le servir.