Devenez donc meilleur, dit-elle sans colère!
L'impression qu'il en éprouva lui rendit le mouvement. Il bondit de son siège et courut vers une croisée donnant sur la cour du Louvre.
Un spectacle inattendu s'offrit à ses regards.
Michel Gerbier, entouré de serviteurs de la maison de madame Marguerite, présidait à un grand mouvement. Il y avait là une litière de voyage attelée de deux mules, dans laquelle on disposait des objets indiquant un départ immédiat, et d'autres mules sur lesquelles les pages et les varlets assujettissaient des bagages.
Tout ce monde, très-affairé, s'agitait dans un va-et-vient précipité, mais plein de circonspection, et prenait soin d'échanger ses observations à voix basse.
Le reste du palais paraissait dormir encore. Les rideaux des appartements de la duchesse d'Angoulême étaient clos, et rien ne trahissait la séance qui tenait le premier ministre debout dans son cabinet de travail.
Quelqu'un allait partir, quelqu'un de conséquence, assurément. Mais qui donc? Mais pourquoi ces préparatifs si soudains?
La réponse ne tarda pas. Une jeune femme en costume de voyage se montra sur le perron et vint parler au majordome. C'était Hélène de Tournon; elle paraissait précéder et attendre une personne, ce ne pouvait être que sa maîtresse.
Triboulet comprit le reste, et quitta précipitamment son observatoire.
C'était en effet Marguerite de Valois qui partait, et cette résolution n'avait pas été longue à germer en elle.
A peine le chancelier s'était-il éloigné avec ses soldats, entraînant le chevalier de Pavanes, et la laissant abimée dans sa fatalité, qu'un homme était sorti de la porte de chêne pour lui prêter son assistance.
C'était l'ancien guichetier, dont l'habileté avait tiré le captif de sa cellule et l'avait amené jusqu'au port, où il venait d'échouer. Cet homme avait craint de paraître devant Duprat; mais, plus compatissant que lui, il ne voulait pas laisser une pauvre femme sans secours en un pareil lieu, dans un tel moment.
A peine conservait-elle l'instinct de sa situation, les forces lui manquaient entièrement; heureusement il en avait pour deux. Il l'enleva dans ses bras, la rapporta dans la cour du palais, et joignant bientôt mademoiselle de Tournon, qui se tenait en vedette, réussit à la ramener dans son appartement.
Revenue à elle, sans vouloir entendre parler de soins ni de repos, elle avait mandé son intendant et lui avait ordonné de disposer, sur l'heure, son équipage de route avec le plus de prudence et le moins d'embarras possible.
—Mais où donc allez-vous, madame? s'était écriée Hélène, doutant qu'elle possédât son sang-froid.
—Tu le sauras, chère Hélène, pour peu que tu consentes à m'accompagner.
—Et moi, Altesse, obtiendrai-je la même faveur? demanda Gerbier.
—Toi, mon fidèle, tu resteras... N'insiste point, il faut que cela soit. Je n'ai que vous deux à m'aimer; si je vous emmène l'un et l'autre, qui prendra mes intérêts, qui veillera pour moi ici? Va, mon ami, mon père, ta tâche ne sera pas la plus douce; ainsi, ton zèle n'aura pas à se plaindre.
—Vous avez des paroles qui affoleraient les gens... Je resterai heureux de vous servir; mais serez-vous bien du temps partie?
—Autant qu'il en faut pour aller à Madrid voir l'empereur, voir le roi mon frère, et revenir.
A cette époque, une pareille expédition offrait des longueurs, des obstacles et des périls innombrables.
—Madrid!... Vous allez en Espagne! exclama son père nourricier tout ému.
—Avec du courage on va partout, et l'on en revient!
Que répondre, qu'objecter à une telle résolution? Et puis, s'il restait une dernière chance à la cause, à l'existence qu'elle défendait, cette ressource suprême ne se trouvait-elle pas dans l'affection que lui portait François Ier qui ne saurait pas résister à ses larmes?
Le vieillard essuya du revers de sa main ses yeux humides, et sentant bien la nécessité d'agir vite, il s'occupa de tout disposer. En sorte qu'au même moment le chancelier préparait la ruine du chevalier de Pavanes, et Marguerite de Valois son salut:
Le bon et le mauvais ange étaient aux prises.
Tout fut prêt avant que Duprat en reçût avis, car son auxiliaire lui manquait.
Marguerite apparut alors sur le perron; adressant à ses serviteurs un geste de bienveillance, et s'appuyant sur le bras de sa compagne de route, elle commença à descendre les marches.
Au moment de franchir les dernières, elle poussa un cri de surprise et se rejeta en arrière. Le bouffon était là, prosterné, comme s'il eût voulu se faire écraser sous ses pieds.
—Encore lui!... dit-elle avec amertume.
Mais il se souleva à genoux, et ses mains jointes tendues vers elle:
—Madame, supplia-t-il, ne partez pas sans me pardonner!
Le malheur rend les méchants impitoyables, mais il augmente la générosité des bons cœurs. La princesse trouva tant de douleur et de repentir dans cette attitude, dans cet accent, qu'elle n'eut pas la force de tenir rigueur à ce triste complice de ses chagrins.
—Devenez donc meilleur, lui dit-elle, sans colère, sans mépris.
Et pour prouver qu'elle pardonnait en effet, elle lui tendit sa main.
Il fit un mouvement pour la porter à ses lèvres, mais il s'arrêta.
—Non, dit-il, plus tard, quand j'en serai devenu digne... et je le deviendrai!
Puis il se contenta de baiser le bas de sa mante, et se relevant avec une énergie étrange:
—De cette heure, Altesse, prononça-t-il, vous pouvez compter sur un esclave, et le chancelier sur un ennemi à la vie, à la mort.
XXIV
QUI TROMPE-T-ON.
Rien d'impossible à un cœur soutenu par un véritable amour.
En cette circonstance mémorable, Marguerite de Valois en fournit une éclatante preuve. Ni la fatigue, ni les ennuis, ni les privations d'une si longue course à travers des provinces hostiles ou à demi-sauvages, par des chemins qu'il fallait créer, avec des étapes de périls et de dénûment, rien ne la rebuta, rien ne lui arracha une plainte pour ses propres souffrances.
Si elle exhala quelques paroles de ce genre, ce fut pour compatir à la mauvaise étoile de ses compagnons, de sa chère Hélène et de ses gens, qu'elle dédommageait ainsi amplement des incidents fâcheux de l'expédition.
—Ne nous affligeons pas, ne nous désespérons pas, répétait-elle à chaque mésaventure, nous sommes encore favorisés de notre sire Dieu, car nous possédons notre liberté, et notre seigneur et roi se consume dans les fers!
Ce fut ainsi, en relevant le moral de sa petite escouade, en se jouant des obstacles, qu'elle atteignit la frontière.
Les Pyrénées, fort arides encore aujourd'hui, étaient à cette époque une région entièrement sauvage, très peu et très mal hantée, ce qui n'eût pas été un obstacle pour l'intrépide voyageuse. Mais elle dut s'arrêter avant de les franchir, par une autre raison.
La sœur de François était une femme trop supérieure en toute espèce de choses, notamment en politique, pour ne pas se tenir en garde contre la duplicité de l'empereur Charles-Quint.
Ce n'était pas tout d'entrer en Espagne, il fallait être sûr d'en sortir, et, de l'humeur dont on connaissait le monarque espagnol, d'après sa conduite envers François Ier, qu'il continuait d'appeler son frère, il était à craindre qu'il ne mît en avant le premier subterfuge venu, pour retenir également la duchesse d'Alençon, et réunir dans la même captivité le frère et la sœur. L'histoire nous prouve que cette appréhension, si injurieuse qu'on la trouve, était loin d'être chimérique.
François Ier n'y regardait pas d'aussi près que sa sœur, malheureusement pour lui, car il eût alors évité plus d'une mauvaise affaire, celle d'Italie, par exemple, à laquelle il devait ses mésaventures actuelles.
C'est ici le cas de rappeler, en jetant un regard un peu rétrospectif, que lorsqu'il était question au Louvre d'entreprendre cette campagne, on tenait de grands conseils chez le roi, et chacun cherchait le moyen de s'ouvrir passage dans la Péninsule. Les généraux présentaient chacun le leur, en sorte qu'on passa bientôt de cet embarras à celui du choix. Triboulet s'était glissé dans une de ces réunions, et se montrait fort grave.
—Foi de gentilhomme! s'écria le roi, nous voilà bien empêchés, messieurs, entre tant d'excellents avis; il n'y a que Triboulet qui puisse trancher la difficulté. Ça donc, maître fou, que pensez-vous sur tout cela?
—Je pense, sire, riposta le bouffon, que ces messieurs parlent à merveille; seulement, ils oublient le plus important.
—Oui-da! et c'est, à votre avis?...
—C'est le moyen de sortir dont personne ne parle.
Triboulet avait en cette circonstance le don de prophétie. Le roi devait passer par la captivité avant de revenir, et c'était évidemment aussi en se rappelant la déloyauté de Charles-Quint, que, plus tard, le bouffon, moins fort sur les lois de la chevalerie que sur celles des représailles, donnait son opinion au roi.
Charles-Quint demandait alors à passer par la France, pour aller plus vite châtier ses sujets flamands révoltés, et François Ier, avant de lui répondre, prenait l'avis de son fou.
—Si l'empereur, dit celui-ci, exécute ce beau dessein, et s'avise de mettre le pied sur le territoire d'un souverain qu'il a si odieusement maltraité, je lui donne mon bonnet de fou.
—Et si je le laisse passer sans obstacle?
—Oh! alors, sire, je lui reprends mon bonnet et vous en fais cadeau.
Ces anecdotes prouvent qu'avant comme après la mésaventure de son maître, Triboulet appréciait à sa valeur son ennemi. Mais revenons au départ de la sœur du roi.
Il était donc sage de ne pas s'aventurer sur les domaines de ce monarque sans générosité. Marguerite le savait et ne le tenta pas. Mis en demeure de lui envoyer ou de lui refuser un sauf-conduit pour visiter son frère, il se vit, sous peine d'assumer aux yeux du monde un odieux vernis, contraint de le lui accorder. Mais il prit soin d'y fixer une durée de quelques jour. (Voyez Anquetil.)
Dès qu'elle fut maîtresse de ce sauf-conduit, la princesse songea à rattraper les moments perdus dans l'attente. Elle ne voulut plus prendre de repos qu'elle ne fût arrivée à Madrid.
Si ce n'était pour son amour, du moins pour son frère était-il grand temps qu'elle atteignît cette ville. Le chagrin, le désespoir dévoraient le malheureux captif.
Marguerite le trouva au lit, sérieusement malade, dans un état de marasme, de prostration effrayants chez un homme aussi vigoureusement constitué. Un peu plus, et l'inflexible Charles-Quint n'eût conservé dans sa prison que le cadavre de son ennemi.
Avant de songer à son bonheur, la princesse songea à ce frère adoré dont on ne soupçonnait pas en France la misérable condition. Elle s'installa auprès de lui, véritable garde-malade, et lui prodigua les soins sans lesquels il eût inévitablement péri.
Aborder en un pareil instant le but de son voyage, répondre aux épanchements, à la reconnaissance attendrie de son frère, qui se croyait le seul objet de ce dévouement, par l'exposé des intrigues du premier ministre, par une demande qui devenait une affaire d'État, ce n'était pas le fait d'une âme délicate et affectueuse.
Avant de parler affaires, Marguerite parla guérison. Avant d'aborder la délivrance du chevalier de Pavanes, elle s'occupa de celle de son frère.
François espérait beaucoup de sa présence à Madrid, pour hâter cette grosse solution. Duprat avait trouvé un moyen de neutraliser les efforts de la régente, et d'empêcher que l'empereur prît en considération le traité qui lui offrait la main de la duchesse d'Alençon.
Mais le roi se rappelait que Charles avait été naguère fort épris de sa sœur; Marguerite atteignait, nous l'avons dit au commencement de notre récit, au déploiement de sa beauté et de ses charmes. Sa vue, son entretien, pouvaient ranimer la passion de l'empereur, et lui rendre désirable un hymen qui trancherait toutes les difficultés.
Pour Marguerite, si enviable que fût un trône comme celui d'Occident, elle bornait généreusement son ambition à rendre la liberté à son frère, à sauver la vie de l'homme qu'elle aimait. Mais pour remplir ce double but, ce but sacré, elle était résolue à tous les sacrifices compatibles avec sa dignité.
Quoi que cette démarche pût lui coûter, pour être agréable à son frère, elle sollicita une audience de l'empereur, qui n'avait pas jugé à propos, s'abritant sous les rigueurs de l'étiquette espagnole, de venir le premier à elle. Satisfait de cet acte de déférence d'une princesse aussi illustre, il s'empressa de lui envoyer sa réponse par un des seigneurs de sa chambre.
De ce côté donc, si les choses éprouvaient d'insurmontables lenteurs, elles n'offraient du moins que des symptômes satisfaisants.
En était-il de même au Louvre?
La régente avait éprouvé un vif chagrin du départ subit de sa fille, et surtout du secret observé vis-à-vis d'elle.
Elle ne se dissimulait pas ses torts, son manque de foi; elle comprenait que Marguerite eût voulu recourir à la seule ressource qui lui demeurât, la tendresse de son frère. Et cependant, elle la taxait d'ingratitude, pour n'avoir pas compris qu'elle-même était victime d'une tyrannie détestée, et persécutée par un ennemi commun.
Apprenant que Michel Gerbier était resté à Paris, et se doutant bien que c'était pour maintenir et représenter les intérêts de sa maîtresse, elle le fit venir, afin de s'entendre avec lui sur les messagers à envoyer à Madrid, et sur les moyens de servir et de renseigner la duchesse d'Alençon.
Le vieillard accepta ces offres, qui avaient leur importance, tout en se réservant de ne se confier que dans des limites fort circonspectes, à une princesse dont le bon vouloir avait lui-même des bornes si funestes.
Quant à Duprat, on pense comment il accueillit son confident, lui annonçant, quand depuis une heure c'était chose accomplie, le dessein de la sœur du roi de partir rejoindre son frère.
Mais Triboulet reçut les reproches, les injures avec une résignation parfaite. Il s'excusa humblement de son retard, ainsi que de son absence involontaire aux événements de la nuit, récriminant fort contre le piège que lui avait tendu le majordome, mais se gardant bien, on doit le croire, de se vanter de celui qu'il avait préalablement tendu à la princesse.
A cette confidence astucieuse, le front du chancelier s'obscurcit.
—Oui, murmura-t-il, ce majordome, ce conseiller se mêle trop des affaires de sa maîtresse... C'est décidément un homme dangereux. Je gagerais qu'il a charge d'espionner mes actions, pour en instruire le roi par le canal de madame Marguerite...
—La supposition est au moins vraisemblable, monseigneur, appuya le bouffon; et que me conseillez-vous à son égard?
—De ne pas le perdre de vue, sangdieu! et de le surveiller plus qu'il ne me surveillera moi-même.
—Vous connaissez mon talent en cette matière, messire.
—Oui, tu m'as bien servi; mais il faut redoubler de zèle, cet homme m'inquiète.
—Fi donc! un malheureux, un varlet!
—Le père nourricier de madame Marguerite!... C'est plus grave que tu ne l'imagines. Je la connais, cette princesse renommée pour sa bienveillance; quand on s'attaque à ceux qu'elle aime, c'est une louve en furie.
—Vous lui avez, cependant, parfaitement pris son amant! fit le bouffon d'un air de bonhomie!
—Oh! pour celui-là, pas de pitié! murmura Duprat en serrant ses poings avec fureur. Hérétique au premier chef, l'inquisition réglera son affaire; et le frère Roma lui infligera désormais, soir et matin, une de ses homélies, avec le régime du pain et de l'eau.
—Eh bien, messire, est-ce qu'en cas de forfaiture à votre endroit, la sainte inquisition, en y mettant du sien, ne pourrait pas un peu décréter aussi ce majordome d'hérésie? cela ferait deux néophytes au lieu d'un à ce bon père Roma...
Triboulet accompagna cette heureuse insinuation d'un éclat de rire à donner la chair de poule. Mais le chancelier était homme à comprendre à merveille ces plaisanteries sinistres. Il daigna accorder un sourire à son conseiller, et lui jeta sa bourse.
—Tu as des idées sages, sur ma foi, maître fou! et si tu n'étais pas un si utile bouffon, tu ferais un fier agent de nos frères Démocharès et Roma. Pour l'heure, il suffit de surveiller le majordome, sa maîtresse va trouver auprès du roi, sur lequel elle exerce un ascendant considérable; ne nous créons pas à plaisir des complications sans profit.
—Que Votre Seigneurie se tienne en paix, alors. Je m'incorpore à la personne de maître Gerbier; je veux savoir non seulement ce qu'il fait, mais ce qu'il pense. Il apprendra qu'on ne joue pas impunément des tours comme celui de son vin sophistiqué au bouffon du roi!
—Ce pauvre intendant s'est jeté dans la gueule du loup!... murmura avec satisfaction le chancelier, en regardant le bouffon qui s'éloignait, sa marotte à la main.
Triboulet s'en allait joyeux aussi, raffermi qu'il était dans la confiance de son redoutable et détesté patron.
Il avait promis de joindre Michel Gerbier. Ce fut, en effet, l'un de ses soins, mais il n'y réussit pas aussi vite qu'il l'espérait, car, moins indulgent, moins facile que sa maîtresse, le brave intendant conservait rancune au complice de tant de chagrin. Il n'était pas sans s'apercevoir de ses poursuites, et s'arrangeait de façon à ne pas le rencontrer.
Cependant, quand Triboulet voulait une chose de ce genre, il savait s'y prendre de manière qu'elle arrivât. Aussi, un beau jour, tomba-t-il comme une bombe, sans crier gare, dans l'appartement de la princesse, où Michel Gerbier se promenait seul, en donnant à chaque objet un regard mélancolique.
—Oui, fit une voix derrière lui, voilà le fauteuil où elle s'asseyait, le dernier livre qu'elle ait lu, la fenêtre par laquelle elle aimait à voir rouler les nuages et s'écouler la rivière...
Le vieillard se retourna vivement et reconnut le bouffon.
—Vous ici! s'écria-t-il en fronçant les sourcils. Vous êtes le seul peut-être que je n'y eusse pas attendu! Ces lieux, ces meubles que vous détaillez, ne sont-ils pas empreints de souvenirs tout frais qui devraient vous parler le langage des remords, si vous étiez capable de le comprendre?
«Pourquoi cette salle est-elle déserte et morne? Pourquoi ressemble-t-elle à un logis mortuaire? sinon parce que vous avez réduit celle qui en était la vie et le mouvement à un cruel exil!... Vous regardez ce volume! C'est un livre d'Heures; voyez, il est marqué à l'office des morts...
«C'est la mort, en effet, c'est le désespoir, plus cruel encore, que vous avez attirés sur nous... Est-ce pour contempler votre œuvre ou pour en jouir, que vous vous y glissez comme un voleur ou comme un espion?
—Vous avez la douleur amère, maître Gerbier, fit tranquillement le bouffon de la cour.
Ce calme et surtout ce sérieux peu habituel à un tel personnage, éveillèrent l'attention du père nourricier de Marguerite, et ne sachant démêler la vérité sur le visage grimaçant et fardé de son interlocuteur:
Ayez donc confiance.
—Enfin, demanda-t-il, que venez-vous faire ici?
—Vous voir et vous parler, mon maître.
—Soyez bref, alors; j'ai peu de temps à donner aux ennemis de ceux que j'aime.
—Hum! vous êtes prompt aux mauvaises paroles... Soyez tranquille, je ne vous cherchais pas pour vous en adresser.
—J'y arrive, l'homme pressé! Vous parliez de souvenirs, tout à l'heure? Dites-moi, n'assistiez-vous pas au départ de madame Marguerite?...
Le cœur gonflé de l'intendant exhala à cette idée un souvenir plaintif.
—Eh bien! poursuivit le bouffon, ne vous rappelez-vous plus ce qui se passa comme elle franchissait la portière de sa voiture?
—Oui, vous étiez là...
—Le front dans la poussière, implorant mon pardon.
—Et ma chère maîtresse, ange de clémence...
—M'a pardonné... Vous l'avez entendue. Çà donc, ne me regardez plus de ce coup d'œil sombre et plein de menaces.
Un serviteur, tel que vous êtes, n'a pas le droit de garder rancune à ceux que ses maîtres ont absous.
—Que souhaitez-vous, enfin?... demanda le vieillard, cédant peu à peu.
—Maître, mon repentir avait touché l'âme miséricordieuse de madame Marguerite; sa grâce ne s'est pas bornée à des mots: elle m'a tendu sa main généreuse... N'en fûtes-vous pas témoin?
—J'en conviens...
—Eh bien! vous ne ferez pas moins qu'elle... Une main loyale est le gage d'une sincère alliance... ou, tout au moins, d'une franche réconciliation: ne me refusez pas la vôtre, maître.
Le vieillard ne la lui avança peut-être pas, mais il la lui abandonna.
—De cette minute, prononça Triboulet avec une espèce d'entraînement, le bouffon a cessé d'exister pour vous, maître. Vous comptez un auxiliaire, un aide dévoué, dans la tâche que vous accomplissez.
—Si vous me trompiez, dit le vieillard, ce serait bien mal, car je ne sais pas me défendre contre un bon mouvement, et j'aurais du bonheur à vous croire... Déjà je vous crois...
Triboulet leva sur lui son regard rayonnant, sa laideur s'affaiblissait sous l'éclat de sa prunelle; une expression de joie honorable le transfigurait.
—Le bien est plus difficile à accomplir que le mal, dit-il; mais il procure un contentement inconnu des méchants... Allons! plus de perte des heures qui s'envolent. Maître, prêtez-moi toutes vos oreilles!
«Vous m'avez pris naguère dans un piège adroit et bien mérité. Le nécroman du quartier des Tuileries s'était joué de moi, et c'était de bonne guerre. Mais il n'a pas dû vous donner seulement une fiole, car je lui en avais commandé deux: l'une contenant un soporifique, l'autre un poison. Or, ces instruments de mort et de crime, il faut qu'ils deviennent pour nous des moyens de justice et de vie.
—Je ne sais ce que vous prétendez faire, répondit Gerbier avec inquiétude.
Mais, sans s'interrompre, son compagnon poursuivit:
—Il vous reste encore le poison tout entier et une partie du philtre?
—Pourquoi me demandez-vous cela?
—Parce qu'il me faut ces deux fioles.
A la manière dont cette déclaration fut dite, l'intendant se sentit pâlir.
—Impossible!
—Il me les faut, vous dis-je!
—Qu'en prétendez-vous faire, enfin?...
—Du poison?... sauver tes jours, si on les menace... Du philtre?... venger ta maîtresse et lui rendre le bonheur!
—Si tu dis vrai, exclama le vieillard en l'entraînant près du guéridon où reposait le livre saint, pose ta main sur ces feuillets, et atteste ta sincérité par ton salut éternel.
—Par mon salut éternel!... prononça avec force Triboulet.
—Alors que notre Seigneur, qui scrute les consciences, te récompense suivant tes œuvres, et qu'il prenne en pitié ma détresse!
Il se recueillit encore une minute; puis, cédant à l'impulsion que l'accent et la physionomie de son compagnon excitaient en lui:
—Viens!... lui dit-il.
Celui-ci se laissa entraîner plutôt qu'il ne le suivit. Un charme cruel l'enchaînait à ces lieux. Marguerite lui semblait vivre en chacun de ces objets; son haleine embaumait cette atmosphère, ses regards étaient encore empreints sur ces tentures, sur ces tableaux. Tout ici était elle-même.
Le pauvre fou eût accepté comme une félicité suprême d'y demeurer toujours. Mais c'était pour elle qu'il était appelé ailleurs, il se décida à s'éloigner.
Le vieillard lui fit traverser la longue file des appartements et l'introduisit dans le retrait le plus reculé, le plus sombre et le plus recueilli.
Triboulet le reconnut avec un serrement de cœur, c'était l'oratoire de la princesse. Le candélabre était toujours là sur la petite table, le coussin du prie-Dieu gardait l'impression des genoux qui s'étaient posés; l'étroite et longue croisée tamisait un jour douteux à travers ses vitres coloriées. Le grand chêne frôlait ses branches contre le mur.
Chaque pas dans ce sanctuaire éveillait un remords chez le malheureux, qui en avait surpris le secret solennel.
Le vieillard souleva un coin de tapisserie, et, prenant une clef, ouvrit une armoire pratiquée dans la muraille.
Il en retira un coffret qu'il remit à son compagnon.
—Les fioles sont dans cette boîte, dit-il; vous reconnaîtrez celle qui contient le philtre à son bouchon qui a été ouvert: l'autre est intacte. Souvenez-vous de votre serment, si vous vous en servez.
Triboulet s'en saisit avec une ardeur fiévreuse.
—Vive Dieu! s'écria-t-il, je les tiens donc!
Le vieillard ne s'en fut pas dessaisi qu'il éprouva comme un regret et fit un geste pour les reprendre; mais le bouffon les étreignit contre sa poitrine.
—Ayez donc confiance, maître!... Sur mon âme, si j'eusse possédé plus tôt ce trésor, madame Marguerite ne serait pas partie pour l'Espagne, et le chevalier Jacobus de Pavanes serait libre!
«N'importe! j'en ferai aujourd'hui l'usage que j'en eusse fait alors, et si notre sire Jésus nous assiste, quand elle reviendra, l'illustre princesse, et ce sera bientôt, j'aurai le droit de toucher sa main bénie, comme j'ai touché la vôtre, et celui de la baiser comme son féal serviteur.»
XXV
MADRID.
Charles-Quint se montra, pour Marguerite de Valois, dans leur première entrevue, empressé et galant, connue s'il entretenait toujours les sentiments sur lesquels avait compté naguère la régente de France.
Il la présenta lui-même à sa cour, la plus aristocratique et la plus somptueuse du monde, comme celle de François Ier en était la plus aimable et la plus élégante; et ce fut, entre ces fiers hidalgos, à qui témoignerait le plus de déférence, de respect et d'admiration pour l'étoile qui venait du Louvre luire jusqu'à l'Escurial.
Animée par ces sympathies, Marguerite déploya en retour les ressources de ses grâces et de son esprit; son triomphe devint complet, toute la cour d'Espagne tomba à ses genoux.
Charles-Quint ordonna pour elle des fêtes splendides, telles que les comportaient alors les mœurs castillanes; ce furent des carrousels, dont elle était la reine, des processions fastueuses à travers la capitale, des représentations scéniques, dans lesquelles nos voisins se montraient d'un goût et d'une habileté supérieurs aux nôtres. Puis, vinrent les combats de taureaux, où l'on convoquait les torreros les plus renommés et dans lesquels une population immense venait, moins pour l'attrait de ces spectacles nationaux, que pour admirer la perle de la France.
Charles, enfin, par une courtoisie sans précédent, voulut faire à la sœur de son captif les honneurs de ses principaux sitios, c'est-à-dire de ces résidences féeriques consacrées, aux alentours de Madrid, au repos, aux plaisirs des monarques espagnols.
Mais une marque de déférence qui dépassa toutes les autres, et qui mit le comble à l'estime conçue par les courtisans pour Marguerite, fut l'entrevue accordée par l'empereur à François Ier.
Par une succession de subterfuges et d'excuses de mauvais aloi, le fier et implacable vainqueur avait toujours, nous croyons l'avoir dit, ajourné cette démarche. François Ier, roi et gentilhomme aussi, en dépit de ses revers, avait cessé de renouveler une demande qui n'aboutissait qu'à des attermoiements, devenus blessants par leur persistance.
Ce fut dans une promenade à Aranjuez, la splendide résidence des rois, que Marguerite obtint cette faveur. Charles se plaisait à lui montrer les attraits de ce palais, le parc qui l'entoure, et où, par une exception, sous ce dévorant soleil de la Péninsule, on trouve à chaque pas des bosquets, des berceaux partout, de l'ombrage à toutes les heures.
Le Tage et la Xarama baignent ses murs, et lui font une ceinture de leurs eaux transparentes; on peut suivre leur cours sur un rivage verdoyant qu'ils quittent à regret pour s'enfoncer dans les terrains crayeux et arides du reste du pays.
Marguerite, amazone hardie, marchait de concert avec son hôte deux fois couronné, au fond de la vallée qu'on nomme Calle de la Reyna, la perfection de ce paradis terrestre.
L'empereur s'efforçait de lui en détailler les aspects ravissants; auprès de la muse du Louvre, il devenait en quelque sorte poète; mais, à son extrême surprise, elle ne lui répondait que par monosyllabes, et son beau front obscurci s'inclinait sur le chemin.
—De grâce, demanda le conquérant, devenu cicérone par galanterie, parlez, Altesse, quelle souffrance vous tourmente, quelle peine vous absorbe, au point de passer, indifférente, au milieu de ces merveilles?
—Pardonnez-moi, Majesté, répondit-elle en soupirant; je dois vous paraître bien ingrate; je réponds mal à la bienveillance dont vous daignez me combler; c'est qu'il est en moi un chagrin que votre bonté même rend plus cruel.
Le conquérant parut flatté d'entendre ce titre de Majesté, qu'il fut le premier des souverains d'Europe à prendre, confirmé par cette charmante bouche.
—Un chagrin... ici! se récria-t-il, dans mon royaume, au milieu de ma cour!... Je ne saurais le souffrir; et s'il est en mon pouvoir de vous consoler, j'atteste Notre-Dame d'Atocha que j'en userai à l'instant.
—Parole d'empereur?
—Je vous la renouvelle!... Parlez donc, Altesse.
—Je suis bien téméraire et bien insatiable, senor, car je ne me contente pas du bonheur inespéré qui m'arrive, je souhaiterais en faire rejaillir quelques rayons sur autrui.
Charles devint plus grave; la princesse affecta de ne pas s'en apercevoir, et poursuivit:
—Une pensée douloureuse a traversé mon âme, en me trouvant à la droite de Votre Majesté, en me reconnaissant l'objet de ses discours les plus gracieux, c'est qu'il y a, non loin de moi, à Madrid, un autre moi-même qui ne prend aucune part à ces joies; qui se consume et se meurt de langueur, tandis que je nage dans les distractions, dans les honneurs.
Charles fronça imperceptiblement ce sourcil qui, comme Jupiter, ébranlait le monde. La princesse ne se laissa pas décourager, et, puisant sa fermeté et son éloquence dans les grandes résolutions qui la dominaient, elle le désarma de ses regards les plus séduisants, de ses sourires les plus irrésistibles.
—Senor, vous êtes le soleil, l'astre vivifiant de cet empire; votre ennemi, vaincu, se désespère dans l'ombre; que vos rayons pénètrent jusqu'à lui!... Vous l'appeliez votre frère, autrefois; oubliez les jours de discorde, souvenez-vous seulement de ceux de l'union. Vous m'avez donné votre serment, mais je ne m'adresse qu'à votre grand cœur: rendez une visite au roi de France.
Nous ne saurions dire au juste quelles pensées, quelles prévisions traversèrent l'esprit de Charles-Quint; répondant par un sourire à son interlocutrice:
—Je suis le souverain ici, dit-il, mais vous êtes la souveraine.
Et, se retournant vers les caballeros qui venaient, à quelques pas en arrière, il leur fit signe d'avancer:
—Senores, leur dit-il, nous vous invitons à venir avec nous, dès notre rentrée dans notre ville royale de Madrid, rendre visite à notre frère de France, François Ier.
—Seigneur, prononça Marguerite, vous êtes un héros!
La joie l'avait emportée un peu loin, mais l'épithète ne déplut pas.
—Je voudrais le devenir du moins, très gracieuse dame, pour justifier vos éloges, et vous retenir à cette cour transformée par vos charmes.
Sur ce terrain et dans ce coin enchanté de l'Espagne, l'entretien pouvait se prolonger en termes encourageants. Les seigneurs du cortège, tenus à une distance respectueuse par leur rigoureuse étiquette, ne saisissaient que quelques mots, mais c'en était assez pour autoriser bien des conjectures.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer la plus accréditée; chacun connaissait les précédentes négociations tendant à un mariage entre la princesse Marguerite et l'empereur encore simple archiduc. Les événements politiques avaient porté l'un et l'autre à des unions différentes, mais le veuvage les rendait également libres, et l'on n'ignorait pas non plus l'existence du projet de traité offert par la régente de France et entravé par Duprat.
Aux yeux des plus fins diplomates, la présence de Marguerite de Valois n'avait pour but que la conclusion de cet arrangement, et la courtoisie de l'empereur vis-à-vis d'elle devenait un symptôme significatif.
De ce moment, les hommages redoublèrent; ce fut à qui renchérirait sur les égards du souverain pour la traiter en reine.
Charles exécuta avec fidélité sa promesse, chose assez rare chez lui pour mériter une mention.
Il alla, escorté de ses principaux dignitaires, rendre visite au prisonnier.
Il est vrai que François Ier, dont ce grand nombre de témoins gênait l'expansion, eût préféré une simple entrevue à ce déploiement un peu théâtral. Mais on s'adressa de part et d'autre des paroles obligeantes, et l'empereur, en partant, daigna l'assurer, en désignant la princesse, qu'avec un tel négociateur il était impossible qu'on ne s'entendît pas bientôt.
Cette entrevue était un grand pas de gagné, car le monarque français se trouvait autorisé à aller lui-même au devant d'une seconde.
Impressionnable et mobile comme on le connaît, il en ressentit un contentement qui exerça une salutaire influence sur son moral et sur sa santé.
Déjà, d'ailleurs, la présence de sa sœur l'avait transformé. En l'embrassant, il avait cru embrasser la France. Il respirait auprès d'elle l'air, les émanations de la patrie. Il retrouvait un cœur battant à l'unisson du sien, rempli des mêmes aspirations, et dont le sang était son sang.
Il la savait décidée à tous les engagements pour concourir à sa délibération, et cette certitude, en lui inspirant la crainte de la perdre, la lui rendait encore plus chère.
Elle avait attendu ces dispositions pour aborder l'autre but de son voyage, celui qu'elle voulait mener à bonne fin aussi, et pour lequel, comme pour le rachat de son frère, elle était disposée à s'immoler.
Nous ne savons même ce qu'il faudrait le plus admirer, ou de sa délicatesse envers son frère, ou du courage qu'elle avait mis à repousser toute trace de cette perplexité constante, pour ne laisser voir à l'empereur, aux courtisans ou au captif, qu'un visage souriant, pour ne tenir que des discours pleins de poésie et d'entrain, pour asseoir enfin dans tous les esprits qu'elle était heureuse et ambitieuse, lorsqu'elle portait en elle le deuil de son seul et irréparable amour!
François Ier, gâté par son entourage, entraîné à des excès fatals par sa passion pour le luxe, conservait intacte une vertu, le sentiment de la fraternité. Il ne voulait pas que l'alliance projetée devînt pour sa sœur un sujet d'affliction, il eût plutôt laissé se prolonger son exil.
Une fois donc, causant amicalement avec elle, il voulut en avoir le cœur net.
—Çà, ma mignonne, lui dit-il en se servant du terme familier qu'il employait vis-à-vis d'elle, j'exige qu'on me parle sans feintise: si tu deviens le gage de ma réconciliation avec mon cousin l'empereur, sera-ce sans arrière-pensée et sans regret?
—Ce sera avec contentement, mon cher sire, dès lors que j'assurerai par là la fin de vos ennuis.
—Tu ne ressentiras pas de contrariété à renoncer ainsi à notre belle cour de France, pour t'enchaîner à l'étiquette de ces rigides et vaniteux Castillans?
—Vous êtes bon, mon noble frère, vos scrupules me le prouvent une fois de plus. Mais ici ou ailleurs, à Madrid ou à Paris, à l'Escurial ou au Louvre, qu'importe où l'on souffre, si l'on est destiné à souffrir!
Et Marguerite, dont le cœur débordait enfin, lui adressa un regard si désolé, qu'il se précipita vers elle, et, lui prenant les mains, l'attira sur sa poitrine.
—Qu'est-ce cela? s'écria-t-il; tu as des chagrins, ma mignonne, et tu me les caches!... Parle, je l'exige, et, tout prisonnier que je suis, je trouverai peut-être encore assez d'autorité pour consoler dans ses peines celle qui est venue me consoler dans ma prison!... Pourquoi t'être tue si longtemps? Manques-tu de confiance en moi?
—Ah! soupira-t-elle, c'est qu'en demandant justice au roi, je craignais d'affliger le frère.
—Si c'est justice qu'il te faut, je te la ferai, ma fille! si c'est indulgence, n'es-tu pas assurée par avance de l'obtenir?
—Oui, vous êtes grand et libéral, et pour cela même j'ai reculé devant une révélation qui incrimine des personnes qui vous sont chères.
—Les rois sont faits pour passer par toutes les déceptions, fit-il avec amertume. Va, parle librement; si tu es obligée de dire du mal de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par égard pour eux, mais pour moi.
—Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aimé seigneur, car ces révélations portent sur une personne qui ne m'est pas moins proche qu'à vous-même.
—Je crains de comprendre, un désaccord entre notre mère et toi?...
—Mon frère, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en sont l'objet gémissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.
—Lui? répéta le roi, dont l'œil s'anima d'un sourire amical un peu sarcastique, à l'idée d'une intrigue de sa sœur.
—Un gentilhomme, un jeune homme lettré, plein de talent...
—Pour qu'il ait été distingué par la dixième muse, par la Marguerite des Marguerites, son mérite doit être hors de contestation...
Et François Ier, entraîné par son instinct de galanterie, continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une intrigue d'amour, et charmé de surprendre le secret de sa sœur.
—Hélas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tête et de mon repos!
—Eh quoi! les choses sont-elles si graves?... Le nom de ce gentilhomme?
—Vous l'avez vu à la cour de l'évêque de Meaux, messire Guillaume Briçonnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes...
—L'évêque de Meaux... murmura le roi, auquel ceci remettait en mémoire les embarras causés par le parti de la Réforme.
Le chancelier déclara la séance terminée.
Mais craignant de décourager les confidences de sa sœur:
—Il me revient, en effet, une vague idée de ce chevalier de Pavanes, un beau jeune homme... Et c'est lui auquel tu portes intérêt?
—Un intérêt profond, sire.
—Et pour quel méchef le détient-on à la Conciergerie, ce pauvre gentilhomme?
—On l'accuse d'hérésie, de traduction des livres saints.
—Un crime qui devient bien commun... murmura le roi, tout pensif.
—Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait, sire.
Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parlé au début.
—A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop scandaleux, et ne motivent, en effet, une répression véhémente, auquel cas encore, madame notre mère est investie du droit de grâce, il me semble que vous pouviez réclamer d'elle des lettres de pardon pour lui.
—C'est là qu'est mon affliction, sire. Notre honorée mère eût souhaité m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a été empêchée...
—Empêchée, sangdieu! Qui donc serait assez osé pour imposer ses volontés à la régente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai repentir!
—Celui-là, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.
Ce nom éclata comme une tempête.
—Vous avez raison, Marguerite, prononça le roi tout assombri, vous mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons jamais rien refusé; faites-nous connaître le fond des choses, et ayez confiance en nous.
—O mon généreux frère, mon seul ami, j'en étais bien sûre, vous aurez égard à ma peine; vous êtes le roi, d'ailleurs, vous, le vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et quand une parole tombe de vos lèvres, elle devient une loi.
Prenez donc en pitié votre sœur et celui qu'on persécute à cause d'elle. N'abandonnez pas à un ministre déloyal le droit de vie et de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre mère, mais frappez de votre justice ceux qui la poussèrent à les commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.
Le faible monarque, en proie à un combat pénible eût tout donné pour écarter cette situation critique. Se décider entre sa sœur, sa mère et son ministre favori, c'était bien autre chose que d'apposer sa signature au bas d'un décret.
Cependant, ceux qui étaient près de lui ayant toujours le dé sur ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant pour sa sœur:
—Allons, dit-il avec résignation, puisqu'il le faut, j'entendrai tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je chercherais vainement sur mon trône, la vérité. Par quels liens le chancelier prétend-il régner sur sa souveraine, et soumettre sa volonté à la sienne?
Marguerite aborda le récit de l'odieuse tragédie qui avait coûté la vie à Semblançay, à Jean Poncher et à Rainier Gentil. Elle ne dissimula rien, mais avec un tact généreux, elle évita d'insister sur les griefs relatifs à la duchesse d'Angoulême.
Plus d'une fois, durant ce long exposé, le sang jaillit à la figure du roi, lorsqu'il sut à ne plus en douter, comment sa mère et son premier ministre, dans le but de perdre un général et de discréditer sa favorite, avaient sacrifié la plus belle partie de nos armées et aliéné un des fleurons de la couronne, l'idée de tant de braves immolés sans fruit, de tant d'héroïsme perdu, faillit lui arracher des larmes.
Un frémissement non moins cruel passa sur son front, quand revint ce nom de Semblançay, de l'homme qu'il appelait son père, frappé, innocent, de la peine des plus indignes scélérats, et cela par la complicité froide et calculée de sa propre mère!
Le soupçon lui en était venu parfois, comme une de ces intuitions horribles... que l'on écarte avec hâte, ou que les étouffe sous des paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait reçu l'aveu du misérable qui avait vendu le surintendant.
François Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il se tenait les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses mains.
Lorsque sa sœur eut achevé, il sortit de cette attitude, et ses traits étaient tellement bouleversés qu'elle ne put retenir un cri d'effroi.
—Oui, dit-il avec un sourire contraint, décidément la vérité est plus difficile à entendre que je ne le soupçonnais... Rassure-toi, sœur, je ferai justice...
—Que votre arrêt se résume en trois mots, mon auguste frère: Rien contre notre mère, grâce pour le chevalier de Pavanes, la peine des traîtres pour le ministre félon!...
Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant de la table, il s'y installa pour écrire.
Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi eût entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.
Il attira à lui une des feuilles de papier éparses sur la table, prit une plume et étendit le bras pour la tremper dans l'encre.
Deux coups frappés à la porte suspendirent ce mouvement.
La princesse se sentit défaillir, comme s'ils eussent donné le signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection d'impatience.
Un huissier entre-bâilla la portière, et d'un ton respectueux annonça une visite de conséquence.
—Je n'en reçois aucune, fût-ce celle de l'infant! répondit François Ier.
—Sire, insista l'huissier, c'est une députation de la sainte inquisition, son directeur en tête...
Les lèvres pâlies et tremblantes de la princesse s'agitèrent pour répéter tout bas:
—La sainte inquisition!...
Le roi, singulièrement adouci, demanda encore:
—Savez-vous le motif de leur démarche?
—Sire, ils viennent complimenter Votre Majesté sur l'organisation d'un tribunal de la foi ordonnée par elle à Paris.
Marguerite s'était levée pour s'éloigner; à ces mots, elle éprouva comme un étourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient devant ses yeux.
Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et, la conduisant vers la porte de son appartement intime:
—Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues; nous reprendrons ensuite nos affaires où elles en étaient.
Elle ne répondit rien, se laissa conduire, mais jusqu'à sa sortie, son regard demeura fixé sur la page blanche, à laquelle elle semblait dire adieu.
Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office avaient-ils été informés si exactement de ce qui se passait en France! Pourquoi cette ardeur à en apporter leurs félicitations?
Marguerite de Valois s'était adressé ces deux questions, dont le mot n'était que trop aisé à comprendre. Il fallait affermir dans l'esprit variable du roi la haine contre les réformés, afin de neutraliser son ascendant et de prévenir un acte de grâce. N'y avait-il pas solidarité entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de Paris?
Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule corde à leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des menaces déguisées et des promesses tentatrices.
Ils apprirent au royal prisonnier, que le succès de sa sœur à Madrid avait excité l'inquiétude de son implacable ennemi le connétable de Bourbon. Tremblant pour son influence menacée par celle de la princesse Marguerite, il était accouru du fond de la province dans la capitale, décidé à user toutes ses ressources pour neutraliser les charmes de la sœur du roi et pour combattre par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus dans l'opinion publique.
Le connétable, arrivé la veille seulement, avait, il est vrai, reçu le plus décourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il s'était présenté. Il n'était à leurs yeux qu'un traître, un transfuge; ils concevaient que l'empereur utilisât ses talents, mais ils s'étaient toujours tenus vis-à-vis de lui sur le pied d'une extrême réserve, et depuis qu'ils appréciaient mieux les qualités de François Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le prince félon.
L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne à le loger, le fier seigneur lui avait répondu:
—Je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je vous déclare que si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brûlerai dès qu'il en sera sorti, comme un lieu infecté de la perfidie, et par conséquent indigne d'être jamais habité par des gens d'honneur (Anquetil).
L'empereur s'était contenté de froncer le sourcil et avait donné ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser à loger le duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'était pas de ceux qui sacrifient leurs intérêts à leurs scrupules.
Il fallait donc opposer un contre-poids à cet adversaire; ce contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies étaient honorables mais stériles; mais le saint office, qui était un État dans l'État, pouvait l'offrir; il l'offrit, en reconnaissance des services rendus à la foi par l'établissement de l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le zèle des inquisiteurs n'éprouverait aucun contre-temps et s'exercerait en plénitude.
C'était encore un pacte.
Il fut échangé bien des paroles dans cette conférence, car elle se prolongea plusieurs heures.
Enfin on se sépara, et le roi ne se hâta pas, quand il fut libre, d'envoyer chercher sa sœur. Ce fut elle qui revint d'elle-même le trouver.
Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant l'arrivée de la députation, et la mettant devant lui d'une main tremblante:
—Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse...
Mais il éloigna faiblement le papier, et se rejetant dans son fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:
—Vous avez ma parole, chère sœur, ma parole de faire justice, et je la maintiens...
—Alors?... interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page blanche.
—Mais pour faire bonne justice... il faut des preuves... Foi de gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je signe!...
Des preuves!... Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier Gentil avait été exécuté, pour étouffer son témoignage; elle lui avait dit que les quittances et les ordres étaient entre les mains d'un démon qui se ferait plutôt brûler avec que de s'en dessaisir... et il osait les lui demander!... dérision!..
Ah! décidément, encore une fois, Duprat avait le don de prophétie; car il lui avait prédit mot pour mot ce qui lui arrivait!
XXVI
LA CASSETTE DU CHANCELIER.
Les persécutions organisées en France par Antoine Duprat, signalèrent à coup sûr une de nos périodes critiques. Ce qu'il y avait d'honorable, d'intelligent dans le haut clergé, au sein même de la Sorbonne et du Parlement, gémissait de ses excès, mais l'inflexible et haineux chancelier ne se ralentissait pas.
Le catalogue des peines destinées aux novateurs occupait les plus chers de ses instants. Entouré de ses assesseurs, il aimait à préluder par cette rédaction au supplice de ses ennemis.
Nous pénétrerons une après-dînée dans sa chambre, où, plus tranquille encore que dans son cabinet de travail, il s'entretenait avec frère Roma et quelques autres membres du tribunal de la foi.
A en juger par sa physionomie, une question d'une gravité toute particulière s'agitait entre eux. Les inquisiteurs parlaient beaucoup, entremêlant leurs discours de citation de la Bible et des Pères.
Frère Roma faisait exception néanmoins; ainsi que les grands capitaines qui se réservent pour assurer la victoire par un coup décisif, il écoutait et observait.
Quant à Duprat, il se bornait à des interjections rapides, à quelques mots secs et saccadés. Il est vraisemblable qu'il consultait son entourage pour la forme, sur un point nettement arrêté dans sa tête.
Mais ce n'était pas une affaire de minime importance, car en la roulant sous sa volonté inflexible, il éprouvait d'involontaires frissons, et parfois son œil fixe s'arrêtait sans rien voir sur l'endroit le plus obscur de l'appartement.
Alors, les pommettes de ses joues se couvraient d'une ardeur empourprée, ses lèvres se desséchaient, et la fièvre précipitait les battements de sa poitrine.
De quoi s'agissait-il donc? D'inaugurer l'application de la peine capitale aux novateurs.
Jusque-là, nous l'avons indiqué, on s'était tenu dans les limites des autres châtiments; châtiments terribles, et dignes d'une époque encore barbare, tels que celui infligé à Jean Leclerc et à ses complices.
Ces malheureux, obstinés dans leurs idées réformistes, avaient prétendu maintenir à Meaux l'hérésie abandonnée par l'évêque Guillaume. Jean Leclerc, leur chef, en tête, ils avaient osé, tous les fanatiques se ressemblent et arrivent à des excès, déchirer une bulle relative aux indulgences, affichée aux portes de la ville par des religieux. Non contents de ce méfait, ils avaient substitué à la proclamation catholique un plaidoyer contre le trafic des indulgences et des sacrements.
Arrêtés aussitôt, ils furent amenés à Paris et fouettés pendant trois jours de la main du bourreau sur les places publiques. Puis on les reconduisit à Meaux, pour renouveler ce supplice, et avant de les remettre en liberté on les marqua au front d'un fer rouge.
Mais enfin leur laissa-t-on la vie sauve.
Or, c'est à la vie des novateurs qu'Antoine Duprat en voulait.
Le président de Mouchy était en train d'échafauder une véhémente argumentation, lorsqu'un bruissement léger trahit la présence d'un intrus dans le redoutable cénacle.
L'émoi fut grand, le chancelier, derrière le siège de qui l'étranger se tenait blotti, se retourna vivement, mais se montra aussitôt rassuré.
—Ne craignez rien, messires, dit-il, c'est un familier de ma maison sur lequel nous pourrions compter au besoin, et pour qui je n'ai pas de secrets.
Triboulet s'avança en affectant un air modeste et recueilli dont l'effet ne fut pas aussi prompt qu'il l'espérait.
—Un bouffon!... s'écria le président.
—Le fou de la cour!... exclama frère Roma en manière d'écho.
—Votre serviteur le plus humble, messire, fit Triboulet; croyez-en monseigneur le chancelier: quand on veut le succès d'une cause, aucun dévouement n'est à dédaigner.
—Et maître Triboulet m'a donné plus d'une preuve du sien, ajouta le chancelier.
Les membres du conseil s'inclinèrent en forme d'aquiescement.
—Tu viens à propos, maître, reprit Duprat: il fait ici une chaleur excessive, ouvre un des châssis de la croisée, et donne-moi un verre du breuvage là-bas, dans l'aiguière.
Puis il invita le révérend Démocharès à reprendre son discours interrompu, et pour réparer par sa déférence ce petit incident, il se tourna entièrement devant lui et l'écouta avec une attention marquée.
Triboulet obéit discrètement, entrebâilla le châssis, et apporta, en marchant sur la pointe des pieds, une coupe que le chancelier prit et vida sans même y porter les yeux.
Le discours terminé, il en témoigna sa haute satisfaction; les arguments lui en paraissaient irréfutables, c'était la voix d'en haut qui s'exprimait par la bouche du docteur et concluait avec lui à l'urgence de la peine de mort.
Mais ces émotions achevaient de remuer sa bile et d'allumer son sang.
—Triboulet, dit-il en se penchant à l'oreille du bouffon accroupi près de lui, encore un verre de cette boisson?
Son esclave impassible remplit une seconde fois la coupe et la lui remit.
Il la vida d'un trait. Cette liqueur rafraîchissante semblait exciter le feu dont il était brûlé.
C'était à frère Roma à parler.
—Comme tout le monde, fit-il d'un ton insinuant, je me suis délecté aux sublimes réflexions de notre très honoré président, et puisque la nécessité de la peine capitale est désormais démontrée et acquise, je solliciterai l'attention de vos révérences sur les moyens dont on pourrait user pour en rendre l'application plus éloquente et plus efficace.
Chacun comprit que l'ingénieux jacobin avait découvert un nouveau genre de supplice, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par les signes les plus encourageants.
—Que monseigneur le chancelier me pardonne, continua-t-il en forme de parenthèse; mais ceci est un sujet tellement intime, que je le crois de nature à être soumis aux délibérations des seuls membres du tribunal de la foi...
Triboulet comprit parfaitement.
—Je me retire, mon révérend, dit-il.
Et en effet, il sortit, en faisant retomber derrière lui la porte assez bruyamment pour qu'on n'en doutât pas.
—Dans la tâche qui m'a été dévolue depuis quelques semaines de prêcher et d'exhorter certains hérétiques endurcis, j'ai reconnu que la persuasion est un moyen peu efficace pour vaincre des résistances insolentes telles que celles du chevalier de Pavanes. Or, la peine doit être proportionnée à l'endurcissement des coupables; autrement il n'y aurait plus équité.
—Mais, hasarda un des jacobins, on ne peut les exécuter qu'une fois!...
A cette réflexion, un sourire triomphant passa sur les traits de dom Roma.
—La chambre ardente, répliqua-t-il, est instituée pour décréter la peine du bûcher, elle ne faillira pas à sa tâche, le zèle connu de ses membres en est un sûr garant. Mais le bûcher tout d'un coup, en une seule fois, c'est bientôt fait pour un crime commis avec préméditation, récidive et scandale. Décapiter ou pendre le condamné, puis le brûler quand il n'est plus en état de ressentir le tourment du feu, c'était digne des anciens temps, des âges barbares...
Je soumets à la sagesse du conseil un procédé nouveau.
Chacun redoubla d'intérêt.
—Nous possédons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on nomme l'estrapade. Il consiste à attacher le coupable sous les épaules, à le hisser à une potence par une poulie, et à le laisser retomber sur la terre un nombre limité de fois, ou jusqu'à ce que mort s'en suive.
Eh bien, vénérés seigneurs, appliquons l'estrapade en même temps que le feu. Une potence sera dressée à côté du bûcher, on y attachera le condamné suivant la pratique habituelle, puis, quand la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le foyer, autant de fois qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il ait rendu à Satanas son âme maudite.
Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait à l'esprit sur l'exactitude de ce monstrueux exposé, de se reporter à l'histoire, qui malheureusement entre dans bien d'autres détails (Sauval, Dulaure, etc.)
Démocharés et ses assesseurs regardèrent frère Roma avec envie et admiration. Antoine Duprat se leva de son siège et alla lui serrer les mains.
Le nouveau supplice fut adopté à l'unanimité.
Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui lui causaient une lassitude inaccoutumée, déclara la séance terminée.
Il se sentait, en effet, en proie à une pesanteur de tête. Une somnolence qu'il s'efforçait vainement de combattre répandait la torpeur dans ses membres.
Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas vacillants à travers la chambre, se retrouva près de son fauteuil, voulut gagner son lit, trébucha, avança le bras pour se retenir, et fut très heureux de s'affaisser sur son siège et non sur la natte.