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Les Mystères du Louvre

Chapter 34: II LE VISIONNAIRE.
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About This Book

A collection of strange chronicles and episodes focused on an old royal palace, surveying its towers, fortifications, subterranean galleries, and spaces that once held both treasures and prisoners. It traces the site’s architectural and functional evolution from a fortified stronghold with moats and oubliettes to a grand monument devoted to arts and letters, while discussing names and origins associated with the place. Interwoven are dramatic anecdotes and historical recollections of captivity and power, paired with local descriptions to orient the reader. Learned commentary, archaeological detail, and popular legend combine to map physical spaces and the moral resonances of confinement, prestige, and transformation.

Trop tard, Sire.

Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil étrange; mais tous ses mouvements se bornèrent à une crispation de ses doigts, à soulever sa tête, qui retomba alourdie contre le dossier, et à retenir ouvertes ses paupières, qui papillotaient et finirent par se clore sous une pression trop pesante.

Il était plongé dans cette léthargie depuis une dizaine de minutes, lorsque le panneau de l'issue dérobée glissa avec discrétion dans sa rainure.

Une étincelle jaillit, éclaira la chambre et Triboulet alluma un candélabre sur un guéridon; la lumière vint frapper en plein visage le ministre endormi, insensible à toute impression extérieure.

Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par un éclat strident; on eût juré un chacal qui glapit.

Son œil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans son orbite, attaché sur son maître; il jouissait de l'impuissance où gisait ce tyran si redouté de tous, et dont en ce moment il tenait la volonté, l'existence à sa merci.

L'expression de son triomphe était terrible.

Enfin!... murmura-t-il; enfin l'heure est venue!

S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire sardonique, il se mit à écarter le haut de sa robe d'hermine, fit sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le fouilla.

Alors, ce ne fut plus un glapissement de bête fauve, mais un cri d'aigle victorieux qu'il fit entendre.

Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet passé avec soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.

Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant à son patron, comme si véritablement il le tenait enchaîné et que celui-ci l'entendit:

—C'est la clef de ton cœur, mon maître; tu m'as choisi pour ton jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!

Puis, palpant cette clef, talisman inappréciable, et se repaissant de ce contact:

—Pauvre grand dignitaire, te voilà à la merci d'un bouffon! Pauvre ambitieux insensé... c'est moi qui suis le sage de nous deux!... Allons, à l'œuvre!

Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le coffret de fer où le chancelier serrait ses richesses de tout genre.

La clef fit son office; les deux compartiments s'ouvrirent ensemble. Dans l'un s'entassaient des piles d'or, dans l'autre se montraient seulement quelques papiers.

Triboulet regarda à peine le premier.

—Voilà qui ferait de jolis grelots à mon bonnet et à mademoiselle du Carillon!... se contenta-t-il de dire avec ironie.

Mais ses prunelles se rallumèrent en considérant les feuillets disposés sous enveloppes dans le second.

—Foi de gentilhomme! jura-t-il avec un rire assez sérieux, on me prendrait pour un larron larronnant; je suis pourtant un bien modeste filou, puisque de tout ceci, je n'en veux qu'à ces chiffons.

Il examinait successivement le titre de chaque dossier et les remettait en place avec soin, jusqu'à ce qu'il rencontrât celui qu'il cherchait.

C'était le plus mince, il ne contenait que trois fragments de papier sur lesquels couraient quatre à cinq lignes d'une écriture rapide, avec une signature de la même main.

—Vive Dieu! exclama-t-il en les agitant avec joie, je les tiens donc!... Ah!... rira bien qui verra la fin de tout ceci!...

Mais, reprit-il en dirigeant son regard sardonique sur le chancelier, puisque je suis un honnête voleur, il faut faire les choses au complet et rendre à chacun son compte, autrement la comédie serait défectueuse.

Il vint à la table, y tailla à même les papiers blancs trois morceaux pareils à ceux qu'il tenait, les plaça dans le dossier, remit celui-ci à son ordre, et referma le coffre-fort.

—A chacun son bien! fit-il toujours riant et moqueur.

Sur quoi il cacha dans la poche de son pourpoint les précieux papiers, replaça fidèlement la petite clef au coup de son patron, rattacha ses vêtements, éteignit sa lumière, et se glissa comme il était venu par la porte secrète.

XXVII
LES DEUX MESSAGES.

L'attitude des grands d'Espagne à son égard, compliquée de leur empressement autour de Marguerite de Valois, avait mortellement blessé le duc de Bourbon. Un sentiment pareil, dans une âme vindicative, pouvait amener de graves conséquences.

Il avait sacrifié à sa rancune contre la duchesse d'Angoulême, son honneur de prince du sang français, son pays, la vie de ses concitoyens. Il n'était pas à espérer qu'il ménagerait rien pour envelopper dans un échec commun la princesse et ses admirateurs.

Il se sentait fort parce que tous ces seigneurs réunis n'exerçaient pas sur l'esprit de l'empereur l'influence que ses services, son habileté et le besoin qu'on avait encore de ses talents, lui assuraient.

Quant à l'Inquisition, il s'en savait aussi peu aimé, et n'ignorait pas les bonnes relations existant entre elle et le roi de France, mais il avait déjà réussi à diviser Charles-Quint et le Saint-Père, et, en fait d'intrigues, il se sentait aussi adroit que les révérends fils de Saint-Dominique.

Il commença à déployer toutes ses ressources, s'efforçant de présenter Marguerite comme une rusée comédienne qui ne cherchait qu'à se créer des amis à la cour d'Espagne et à endormir la prudence du monarque, dans un but aisé à entrevoir, et dont il alla jusqu'à donner de prétendues preuves, celui d'opérer l'évasion de François Ier.

Charles dressa l'oreille, mais une considération le retenait, il était résolu de se remarier, et l'union avec une princesse de France lui souriait, par la haute considération dont jouissait cette famille et ce royaume.

Bourbon avait en poche un argument tout prêt. C'était le portrait de la princesse Élisabeth, fille d'Emmanuel, roi de Portugal.

—Sire, lui dit-il, ceci est ma réponse. Tandis que mes ennemis et vos flatteurs ne songeaient qu'à vous trahir, je m'occupais des intérêts de votre auguste personne et de votre gloire. Je suis chargé de vous offrir la main de l'infante dont voici les merveilleux attraits, et l'union intime avec son père...

La sagacité diplomatique de Charles-Quint saisit avidement des ouvertures aussi inespérées, et bien supérieures à ce qu'il rêvait.

—Quoi! s'écria-t-il, vous avez conçu et amené à ce point un tel projet!...

—Rien n'est impossible, sire, à qui se dévoue à Votre Majesté. J'ai voulu que mes services pour elles me vengeassent des misérables persécutions des envieux.

Sire, la princesse Marguerite est veuve, son avoir n'est pas proportionné à son rang, elle est la sœur d'un roi, votre prisonnier, que vous tenez à votre merci. Que Votre Majesté compare: l'infante Élisabeth est à la fleur de l'âge et n'a connu aucun homme; sa dot est immense, et avec sa dot elle apporte des droits éventuels à la couronne de Portugal...

Charles sourit silencieusement, et regarda son favori avec cette finesse qui le caractérisait.

—En vérité, dit-il, vous soupçonnez la princesse Marguerite de méditer quelque plan pour m'enlever mon prisonnier?

—Les indications que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté, les colloques mystérieux qu'entretient le prisonnier avec les agents du saint office, ne sont-ils pas des preuves?...

—Par saint Jacques de Compostelle! cette rusée Française ne sait pas à qui elle s'attaque!... Mon cher duc, il m'est venu une idée aussi...

—Elle ne saurait qu'être bonne.

—Que diriez-vous si, prenant nos ennemis à leur piège, au lieu d'un prisonnier, je me trouvais en avoir deux?

—Je crois comprendre, sire. Mais la princesse Marguerite, dont la prévoyance aurait pu éveiller les soupçons d'un prince moins magnanime que Votre Majesté, la princesse n'est entrée en Espagne que sur un sauf-conduit...

—Que nous avons eu soin de restreindre à un délai fort court.

—Qui est expiré!... exclama le duc, saisissant déjà avec une infâme satisfaction l'idée de la captivité de la duchesse d'Alençon.

—Qui expire dans quelques jours, reprit l'empereur.

—Ah! fit le duc avec regret, dans quelques jours seulement?...

—Mais, insinua Charles de son accent le plus perfide, comme nous sommes un ennemi généreux, nous nous garderons que rien rappelle ce terme à la princesse qui daigne nous visiter. Nous voulons, au contraire, que les fêtes, les distractions se multiplient autour d'elle, l'enivrent et ne lui laissent pas le loisir de respirer.

—Je recommence à comprendre.

—Sur Dieu! la chose est claire; nous tenons à lui laisser un grand souvenir de l'hospitalité castillane; après cela, ce ne sera pas notre faute si elle oublie que tous les armistices ont une fin, et que cette échéance venue, les princes de France doivent se tenir sur leur territoire, sous peine de demeurer plus qu'ils ne souhaiteraient sur celui d'autrui... Ne vous inquiétez donc de rien, cher duc; si mes gentilshommes fêtent la princesse Marguerite, c'est pour me complaire.

—Oh! Votre Majesté est l'intelligence la plus profonde!... Mais ne daignera-t-elle rien me répondre touchant cette affaire de Portugal?...

—Par Dieu! vous êtes d'une hâte!... vous voudriez tout faire en un jour!...

—Les négociations restent pendantes, l'infante est un parti fort envié...

—Laissez-moi son portrait, et si vous êtes mis en demeure de donner une réponse, dites que je l'ai trouvé charmant...

Charles-Quint ne croyait pas plus que le duc de Bourbon au projet de fuite de François Ier. Mais, dirigés, l'un par sa rancune vivace, l'autre par sa politique égoïste, ils saisissaient volontiers ce prétexte pour ajouter la captivité de la sœur à celle du frère, et obtenir une double rançon.

L'alliance portugaise offrait à l'empereur un attrait plus puissant que celle de la France, et dès lors il rentrait, vis-à-vis de cette dernière, dans l'attitude la plus hostile. On sait que toute la vie de ce prince s'écoula dans ces alternatives sans pudeur ni générosité.

Suivant le dessein arrêté entre le duc et lui, Marguerite se vit l'objet d'une recrudescence d'hommages et de plaisirs.

Seulement, les ingénieux diplomates ignoraient que sous son visage affable et riant, elle portait un cœur cruellement ulcéré, et que l'enjouement n'était qu'au bord de ses lèvres.

Plus que ses ennemis, elle supputait les heures, les minutes, et celles-ci apportaient une aggravation à sa peine, à son anxiété, car il n'arrivait aucun courrier de France à son adresse.

Que faisait le vieux Michel?... Triboulet était-il coupable de nouvelles trahisons?... ou bien, plutôt, les nouvelles étaient-elles si fâcheuses qu'ils n'osassent les lui transmettre?...

Pour le roi, il se retranchait avec l'opiniâtreté des gens faibles dans son invariable argument:

—Apporte-moi les preuves, et, foi de gentilhomme! je signe l'acte de grâce.

Et le temps s'envolait, et le terrain devenait brûlant, et déjà des avis non suspects lui faisaient soupçonner la duplicité de l'empereur et ses méchants desseins.

Avoir accompli une telle entreprise, traversé deux royaumes, affronté tant d'obstacles, rendu la vie et la santé à son frère, et repartir sans cette faveur que lui seul pouvait accorder! Retomber vaincue au milieu de cette cour livrée à la merci d'un intriguant infâme, quelle perspective!

Trois jours encore, et le terme du sauf-conduit expirait, c'était à peine le laps suffisant, en faisant la plus grande diligence, pour gagner la frontière.

La princesse prétexta une indisposition et s'enferma chez elle, s'en remettant à mademoiselle de Tournon de disposer tout pour le départ devenu urgent.

Le roi voyait ces préparatifs et cette tristesse de sa sœur avec chagrin; mais il sentait l'œil de l'Inquisition sur lui, et se flattait qu'en raison de tant de sacrifices, l'appui de ces cautauleux alliés lui viendrait puissamment en aide, pour conclure ce traité sans cesse ajourné par l'empereur.

Au milieu de ces perplexités, et comme Marguerite se disposait à adresser ses adieux à son frère, le bruit d'un cheval entrant à bride abattue dans la cour de son hôtel la fit tressaillir et pâlir.

—Va! va!... dit-elle à Hélène de Tournon, n'osant y aller elle-même, vois ce que c'est!...

Hélène était déjà à la fenêtre:

—Un courrier!... repartit-elle, un courrier de France!...

—De France?... répéta Marguerite éperdue.

Et elle voulut regarder aussi, mais ses jambes se dérobèrent sous elle; elle fut forcée de se rasseoir.

—Ne vous dérangez pas, lui dit Hélène, il descend de cheval,.. Oh! ni l'homme ni la bête n'en peuvent mais!... Des varlets les reçoivent; on amène le messager... Entendez-vous ses pas?... Il monte... il approche...

Certes elle entendait car chacun de ses pas retentissait dans son cœur.

Enfin la portière s'entr'ouvrit, et l'huissier, au courant de l'impatience de sa maîtresse, introduisit sur-le-champ un homme haletant de fatigue, et dont les vêtements disparaissaient sous une couche de poussière épaisse d'un pouce.

Il tira de son pourpoint, un paquet où la princesse reconnut son cachet, confié à son intendant.

Le messager ne s'était arrêté depuis Paris que pour changer quatre fois ses chevaux, crevés sous lui.

—Prenez, madame, dit-il, c'est la bonne nouvelle!

C'était le mot d'ordre qu'il devait prononcer, et ce soin rempli, il fut obligé de demander à se reposer et à se rafraîchir. Mademoiselle de Tournon le confia à l'huissier, qui était à ses ordres.

La princesse n'avait pas encore brisé le sceau, à peine avait-elle pu répéter avec cet homme:

—La bonne nouvelle!...

Un éblouissement, un vertige l'avait prise.

—Regarde, dit-elle à sa compagne, je n'ai pas la force.

Mademoiselle de Tournon rompit l'enveloppe:

—Madame! s'écria-t-elle, madame, ce sont les ordres et les quittances écrits et signés par madame la duchesse!

—Les preuves!... ce sont les preuves!... Oh! merci, merci, mon Dieu!...

Et la princesse, saisissant les feuillets dérobés par Triboulet au coffre d'Antoine Duprat, tomba à genoux devant une image du Christ.

—Madame, reprit mademoiselle de Tournon, les minutes sont brûlantes... Chez le roi, courons chez le roi!

Et la saisissant par le bras, elle la força à se relever et l'entraîna, folle éperdue, mourante de joie, de saisissement, auprès de François Ier.

—Justice, sire! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut: c'est justice que je veux, vous me l'avez jurée au nom de votre foi de gentilhomme.

—Qu'apportez-vous donc, ma sœur?

—Ce que vous avez exigé: les preuves!... Voyez, reconnaissez-vous cette écriture?...

—Oui, répondit-il en frémissant et en levant au ciel un regard désolé; je la reconnais, c'est celle de ma mère...

—Eh bien, lisez aussi ce qu'elle a ordonné, et vous ne douterez plus de ma foi, et vous comprendrez pour quelles fins votre déloyal ministre avait confisqué et retenu ces papiers.

François Ier était d'une pâleur effrayante: sa mère si coupable, son ministre favori si infâme!

Il se souvint cependant, au milieu de sa stupeur, qu'il était roi.

—Je n'ai qu'une parole, ma sœur, dit-il; en échange de ces papiers, prenez celui-ci.

Et ayant signé la grâce expresse du chevalier de Pavanes, il alla brûler les lettres de la régente au brasero placé au fond de sa chambre.

—J'ai tenu mon serment, dit-il avec tristesse, êtes-vous contente?

—Recevez mes adieux, sire; je pars, je vais porter moi-même cet acte de grâce...

—Allez, soyez heureuse; moi, je reste seul avec mes chagrins!...

Il retomba près de sa table dans un épuisement profond.

Marguerite fit un pas pour se rapprocher de lui; elle se penchait pour l'embrasser une dernière fois: un bruit précipité dans la galerie l'arrêta.

—Sire, madame, fit un huissier tout troublé, c'est un messager de France.

—Un messager?... répétèrent le frère et la sœur.

—Quelque malheur encore, murmura le roi à demi-voix.

—Qu'ils entre, ordonna la princesse.

Un homme se présenta, si pâle, si défait, que ni le roi ni elle ne le reconnurent d'abord, quoique ce fût leur serviteur le plus fidèle.

Cependant Marguerite, égarée, l'œil halluciné, s'avança jusqu'à le toucher, et, reculant avec un grand cri vers le roi, qui la reçut dans ses bras:

—Ah! Michel Gerbier!... toi ici?... il est donc mort?...

—Quoi! demanda le roi, le chevalier de Pavanes dont je viens de signer la grâce?...

—Trop tard, sire!,..

Marguerite n'entendit pas, elle était évanouie.

Le dévoué Michel n'avait voulu confier à personne cette mission terrible. Il s'était mis en route, pour informer lui-même sa maîtresse de ce dénouement fatal. Il savait qu'elle voudrait connaître toutes les circonstances, et qu'elle n'aurait pas trop d'amis autour d'elle pour la consoler. Et puis, le chevalier mort, que restait-il à faire au Louvre?

Le conciliabule tenu chez le chancelier avait porté ses fruits; le tribunal de la foi avait condamné Jacobus de Pavanes, et la chambre ardente, spécifiant la peine, avait ordonné que le supplice aurait lieu, par l'estrapade et le bûcher réunis, sur la place de Grève.

Mais un autre raffinement, appliqué fort communément depuis aux condamnés déclarés, comme Jacobus, mal sentants de la foi, lui fit couper la langue avant de le sortir de prison. On craignait que par ses discours il n'influençât la foule[11].

Jacobus de Pavanes fut le premier luthérien qui subit en France la peine capitale. Nous eussions voulu atténuer l'horreur du dénouement, mais l'histoire oblige.

La nuit qui précéda son supplice, deux hommes, munis d'un laisser-passer signé du chancelier, c'est-à-dire d'un blanc seing dérobé sur sa table par Triboulet, étaient descendus près de lui.

Il connaissait déjà son sort, que frère Roma n'avait eu garde de lui cacher, et se tenait en prières, récitant à haute voix la traduction qu'il avait faite des psaumes.

—C'est vous, ami? dit-il en présentant sa main chargée de fers au vieillard; merci! Je n'espérais plus voir un visage bienveillant avant de mourir.

—Et vous en voyez deux, repartit Gerbier, en amenant le bouffon, qui se tenait timidement près de la porte.

Une contraction de mépris involontaire passa sur le visage du condamné.

—Oui, une âme repentie et sincère, insista le vieillard.

—Qui sollicite son pardon... ajouta Triboulet, agenouillé devant lui.

—A l'heure où j'arrive, prononça gravement le chevalier, les haines et les ressentiments s'effacent; Dieu m'attend. Maître, je meurs sans rancune contre vous.

Ite missa est.

—Et il a mérité cette parole, reprit Gerbier; car ce qui pouvait être fait pour vous sauver, je l'atteste, il l'a tenté; hélas, trop tard!

—Non, murmura sourdement Triboulet, je n'ai pas tout fait; au lieu d'élixir, c'est du poison que je devais verser dans la coupe du monstre!... Dieu m'est témoin que j'ai hésité, et ce sera mon remords éternel d'avoir causé la mort de bien des innocents, peut-être, pour ménager la vie d'un scélérat!

—Ne vous repentez point, dit Jacobus, la vie des hommes n'appartient qu'à la Providence; malheur à Caïn!

—Ce poison, balbutia Triboulet, je l'ai apporté, je l'ai sur moi... Messire, on a dû vous notifier votre peine... Elle dépasse les forces d'un martyr... C'est une offre désespérée que celle-ci; mais si vous souhaitiez d'échapper à ces tigres... au moyen de ce flacon, demain, au lieu de leur victime, ils ne trouveraient qu'un cadavre...

—Maudits sont ceux qui disposent de la vie d'autrui, mais également maudit celui qui dispose de la sienne... Fût-ce l'enfer, j'attendrai mon heure!...

«Mais c'est trop parler de moi... Maître, d'elle, n'avez-vous rien à me dire?

—Oh! sans doute, car elle serait près de vous, comme nous y sommes, si l'espoir de vous sauver ne la retenait au loin, à Madrid, où elle est allée chercher votre grâce.

—Elle a fait cela!... Chère et révérée dame!...

Le condamné, si calme et si ferme jusqu'alors, laissa couler de grosses larmes, puis, cet épanchement passé:

—Vous la reverrez, vous, mes derniers consolateurs, chargez-vous donc de lui transmettre mes paroles suprêmes.

—Je les lui porterai moi-même, mot pour mot, dit Gerbier.

—Eh bien, elle saura comprendre ceci: Qu'elle se rappelle les enseignements de mon père... La vie des âmes n'est pas un vain mot; et je meurs tranquille, soutenu par la foi qu'il arrivera un jour, fût-ce dans un ou plusieurs siècles, je le lui ai dit moi-même, où nos esprits se rencontreront avec plus de bonheur. S'il nous est accordé alors, par l'intuition des sympathies, de nous rappeler cette phase de notre existence passée, qu'il en reste un gage matériel.

Maître, j'ai là, passé sous mon pourpoint, un talisman confectionné par mon père, le savant alchimiste. Prenez-le, je vous prie, et remettez-le à madame Marguerite...

Le vieillard obéit. C'était un bijou de métal précieux, où deux cœurs étaient figurés enlacés dans une formule astrologique.

—Comptez sur moi, messire; cette commission sera remplie. Est-ce tout?

—Ajoutez, en lui remettant cela, que je suis mort content de savoir qu'elle m'aimait toujours, et que je serai pleuré par ses yeux.

Michel Gerbier l'avait alors serré dans ses bras, tandis que Triboulet baisait ses mains chargées de fers; puis il avait fallu s'arracher à cette étreinte, s'éloigner et laisser, pour ne plus le revoir, le martyr en compagnie du Dieu qui le soutenait.

Michel avait prévu juste, sa maîtresse, dont son récit excitait le désespoir, voulut connaître jusqu'au moindre mot, jusqu'au plus petit détail.

Elle pressa convulsivement pendant plusieurs minutes le talisman sur ses lèvres, comme si c'était encore son cher chevalier qu'elle embrassât. Puis, l'ayant à son tour posé sur son sein, elle sembla revêtir avec lui son courage, et se dressant devant son frère:

—Sire, lui dit-elle, je vous quitte, ne comptez plus me revoir dans votre Louvre.

François Ier ne répondit rien d'abord.

L'heure irrévocable du départ avait sonné; au moment où elle montait dans sa litière, il la prit dans ses bras, la combla de caresses, et d'un ton affectueux mais énigmatique:

—Va, lui dit-il, je te consolerai, ma mignonne. Le chevalier t'a pris ton amour, je te donnerai un trône!

On voit que François Ier avait profité à l'école de Charles-Quint, il pratiquait aussi la diplomatie.

Mais disons-le à l'honneur du cœur féminin, la perspective d'une couronne n'était pas même capable de consoler le désespoir de l'infortunée Marguerite. Elle les eût sacrifiées toutes, si un tel sacrifice eût pu désarmer l'inflexible mort.

Ce fut moins une femme qu'un pauvre corps insensible et prêt à s'éteindre, que la litière royale ramena en France.

ÉPILOGUE DE LA PREMIÈRE PARTIE.

Nous allons ouvrir l'histoire, pour lui demander un dernier mot sur les principaux personnages de cette première époque de notre récit.

Charles-Quint épousa l'infante Élisabeth de Portugal, mais il ne pardonna pas à Marguerite de Valois de s'être soustraite au guet-apens dressé pour la retenir en Espagne. Ne pouvant s'en venger directement sur elle, il ne voulut plus entendre parler des négociations pendantes et présenta pour la libération de son captif des exigences judaïques.

Il fallait qu'elles fussent bien inacceptables, puisque le roi, auquel les soins et les visites de sa sœur avaient rendu la vigueur et la santé, prit la résolution d'abdiquer plutôt que de s'y soumettre. Il écrivit à sa mère et au conseil de ne plus le regarder que comme une personne privée. A l'appui de cette déclaration, il envoya le pouvoir de remettre la couronne au dauphin Henri, et l'ordre de le faire sacrer au plus tard dans deux mois.

Charles comprit alors seulement qu'il n'avait rien à gagner par la violence. Il rabattit quelque chose de ses conditions, et François Ier put enfin quitter ses fers.

Louise de Savoie se vit alors dépouiller de la régente. C'était la peine méritée par ses crimes. Mais la colère du roi ne dura guère; grâce à son aversion pour les affaires, à son besoin de plaisirs, il ne tarda pas à la lui rendre.

Elle connaissait la destruction des pièces accusatrices, et ne craignant plus rien de ce côté, elle recommença à nier toute participation à l'affaire de Semblançay. Il fallut que le ciel intervînt pour faire jaillir la vérité de ce drame odieux.

Oui, ce fut comme un miracle! La peste régnait à Paris, on était en 1532; la duchesse d'Angoulême se retira à Fontainebleau pour fuir la contagion; mais celle-ci gagnant la contrée, elle prit la route de Romorantin, et, atteinte du mal, elle fut forcée de s'arrêter dans le village de Grez en Gâtinais. On espérait la sauver, lorsque survint une circonstance inouïe. S'étant éveillée pendant la nuit, il lui sembla voir sa chambre tout en feu. C'était une comète qui jetait cette clarté.

En proie comme elle était à des croyances superstitieuses, cette apparition l'affecta si vivement, qu'elle s'écria aussitôt:

—Voilà un signe qui n'apparaît pas pour une personne de basse qualité! Dieu le réserve pour nous autres grands et grandes de la terre. Fermez ces rideaux, je ne veux plus le voir... C'est une comète qui annonce l'heure de mon agonie; c'est aussi celle des aveux et du repentir (Voyez les Mémoires des Reines de France).

Elle envoya chercher son confesseur, et quoique les médecins s'efforçassent de la tranquilliser:

—C'est vrai, leur dit-elle, je ne me sens pas faible ni souffrante comme on doit l'être à l'approche de la mort, et si je n'avais vu le signe de la mienne, je n'y croirais pas; mais, je vous le répète, mon heure est venue.

Et trois jours après elle succomba à cet effroi, comme devait succomber, trois ans plus tard, Charles-Quint à la vue d'une autre comète. Mais avant de mourir, et seulement alors, elle avoua sa conduite criminelle dans l'affaire Semblançay, et justifia la mémoire de l'infortuné surintendant.

Et témoignant son irritation à sa mère, François Ier comptait briser Antoine Duprat. Mais il arriva qu'il fallait payer la rançon à Charles-Quint et remonter sur un pied fastueux la maison royale. Or, de grosses sommes étaient indispensables, et le trésor était à sec. Où donc puiser? Un seul homme pouvait résoudre ce problème,—Duprat inventa un nouvel impôt, celui de la gabelle.—Comment disgracier un génie si précieux?

Il est juste de dire, d'ailleurs, qu'il ne devint pas pape, comme il s'en était flatté. Le trône de Saint-Pierre demeura intact de cette affliction. Seulement, on le créa cardinal.

Puis, vieilli avant l'âge par les suites de ses excès, étant devenu morose, et comprenant l'énormité des persécutions exercées à l'abri de son indolence et de ses faiblesses pour ses favoris, François Ier prit en détestation le plus coupable d'entre eux, et disgracia enfin cet infâme Duprat.

Triboulet, protégé par Marguerite de Valois, arriva, en revanche, au comble de la faveur.

Quant à cette princesse, son frère lui tint parole. Il la laissa pleurer suffisamment l'ami qu'elle avait perdu, et un beau jour, revenant à son idée fixe:

—Mignonne, lui dit-il, ton dévouement à mes intérêts t'a fait manquer la couronne d'impératrice. Je sais que tu ne l'as pas regrettée; mais je t'ai donné ma foi de t'en assurer une autre. Le moment est venu de m'acquitter.

—Me remarier! Y pensez-vous, sire! Ne connaissez-vous pas les désenchantements qui ont desséché mon cœur!

Mais François Ier ne croyait pas à la perpétuité des douleurs de ce genre. Il insista, et pour lui être agréable, bien plus que par une ambition qui n'était pas en elle, elle consentit à épouser Henri d'Albret, roi de Navarre.

Tout entière alors à ses devoirs, elle devint le modèle des souveraines; aucun soin important n'échappa à sa haute sagesse. Elle fit fleurir l'agriculture, encouragea les arts, protégea les savants, embellit ses villes et les fortifia. Son nom est demeuré immortel par ses grandes œuvres, par ses productions littéraires, et aussi par la gloire qu'elle eut de donner le jour à Jeanne d'Albret, l'illustre mère de Henri IV.

La mémoire de Jean Poncher fut réhabilitée, comme celle de Semblançay, par des actes authentiques.

Voilà, si nous ne nous trompons, nos comptes réglés avec tous nos principaux personnages.

Nous eussions voulu ajouter quelques renseignements sur les opérations astrologiques du vieux Jean de Pavanes; mais sa disparition subite, qui ne fut jamais expliquée à Louise de Savoie, laissa cette princesse indécise sur l'envoûtement de son ennemi Antoine Duprat, les pratiques jugées indispensables au succès de cette entreprise n'ayant pu être menées à terme par l'alchimiste.

Si le progrès des lumières nous a élevés au-dessus de ces croyances superstitieuses, nous n'avons cependant pas le droit de mépriser de même les idées philosophiques du vieux savant.

Il se pourrait donc que toute trace de nos héros ne fût pas perdue avec le dénouement fatal et historique de cette première partie de notre récit, et que celle qui va suivre présentât à nos lecteurs quelque trace de ces âmes si pleines de foi en l'avenir.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

I
LES SOUCIS DE LA POURPRE.

Un siècle s'est passé depuis que François Ier, voulant recevoir avec splendeur son ancien ennemi Charles-Quint, détruisit la grosse tour féodale qui obstruait la cour carrée du Louvre. Henri II, son fils, François II, Charles IX, Henri III, ont successivement habité l'antique palais, en y apportant quelques appropriations destinées à le rendre plus logeable ou plus commode pour leur service, mais sans en modifier d'une manière sensible l'aspect principal.

Nous voici sous le règne de Louis XIII, nous allions écrire sous celui du cardinal de Richelieu.

Le roi qui affectionnait le séjour de Fontainebleau, avait dû momentanément quitter cette résidence, envahie par les charpentiers et les maçons. Suivant un désir du monarque, on élevait alors la façade du milieu du palais, vers la cour du Cheval-Blanc, et son architecte, Lemercier, construisait la rampe de doubles degrés connue sous le nom de fer-à-cheval.

La cour habitait le Louvre d'une manière plus sédentaire que d'habitude.

La reine mère en occupait une aile presque entière, par les mêmes motifs qui chassaient la cour de Fontainebleau, c'est-à-dire à cause des constructions considérables qui s'élevaient par ses ordres à sa résidence du Luxembourg, pour l'agrandir et la compléter.

Richelieu n'avait pu encore achever le Palais-Royal, qu'il se destinait, et qui devait suffire, après lui, au logement des rois. Il se contentait, pour le moment, d'un appartement au Louvre, où le roi avait souhaité l'avoir sous la main, et où il se trouvait au milieu des manœuvres de la cour, comme l'araignée au milieu de sa toile.

Ce matin-là, un beau matin de printemps, sur ma foi! il s'était levé fort maussade, ainsi qu'avait pu le constater son fidèle valet de chambre Desnoyers, l'unique serviteur en qui il eût à peu près confiance.

Dans ces jours nébuleux, le cardinal refusait de voir personne au moment de son lever; il descendait d'un air taciturne à la chapelle du Louvre, et se faisait servir la messe, sans témoin, par Desnoyers.

A la manière dont il prononçait le Dominus vobiscum et l'Ite missa est, Desnoyers savait à quoi s'en tenir sur le reste de la journée. Quand ces trois derniers mots: «Allez-vous-en, la messe est dite,» avaient été lancés d'un ton brusque, saccadé,—si le rusé laquais voyait apparaître dans l'antichambre quelque solliciteur auquel il voulût du bien, il se gardait de l'introduire.

Solliciter, en pareil cas, c'était courir au-devant d'un refus net sinon d'une belle et bonne disgrâce. La chose était si bien connue des familiers du château, que les plus intimes, en rencontrant Desnoyers, l'interrogaient du coin de l'œil, et se sauvaient sans insister, s'il leur répondait seulement ces trois mots cabalistiques:

Ite missa est...

—Je me sauve, la messe est dite! répondaient les plus résolus, en accompagnant leur fuite d'un remerciement doré à l'adresser du serviteur intelligent.

Quel profond philosophe que celui qui a écrit: «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre!»

Desnoyers connaissait son maître par cœur, et doué d'une sagacité remarquable, tout en lui demeurant sincèrement attaché, il savait fort bien discerner en lui le bon et le mauvais, le fort et le faible.

Les qualités, les capacités éminentes, les hautes conceptions, étaient incontestables en ce personnage que la nature avait créé homme de guerre et de lutte, et que les destinées avaient couvert d'une robe rouge.

Mais ces mérites avaient une terrible et funeste contre-partie, une ambition immense, un orgueil implacable, une ténacité féroce.

Comme ses vues n'étaient pas droites, ses moyens irréprochables, ses actes exempts d'arbitraire, il éprouvait le châtiment de sa mauvaise conscience. Une méfiance constante envers et contre tous l'accompagnait, attachée à lui comme son mauvais génie. Il faisait couler trop de larmes,—et trop de sang! pour ne pas se sentir entouré de haines, de rivalités et d'embûches.

Ce sentiment de méfiance était toujours celui qui se peignait avant tout autre dans son regard lorsqu'il voyait quelqu'un pour la première fois. C'était là un des traits de sa politiques et de sa philosophie, tant il croyait difficilement au bien.

Puis, l'homme qu'il avait considéré de la sorte était-il devenu son obligé, il se gardait bien encore de s'ouvrir à lui sur-le-champ, ni de l'investir de missions de confiance,—il avait lui-même si largement professé l'ingratitude pour ceux qui l'avaient porté au faîte du pouvoir, qu'il ne craignait rien tant que les ingrats.

Congédie-les lestement.

Desnoyers, grâce à l'assiduité de son dévouement, était donc parvenu, par une faveur exceptionnelle, à obtenir une part dans cette confiance, qu'un seul homme pouvait se flatter de posséder entière,—et encore...

Ce personnage était le père Joseph, la doublure du cardinal, et que son attachement pour celui-ci faisait nommer l'Éminence grise.

Le père Joseph est demeuré pour les historiens et les auteurs de mémoires les plus profonds et les plus indiscrets, à l'état d'énigme. Nous ne chercherons pas à montrer plus de sagacité qu'eux, nous bornant à tirer quelques-unes des conséquences des incidents formant notre récit.

Ce matin donc où le cardinal avait si brusquement récité les versets de l'office, le père Joseph, qui savait d'ailleurs entrer chez lui par plus d'une porte, se présenta tout simplement par celle de l'antichambre ordinaire, où il avisa Desnoyers en train de tambouriner en chantonnant d'un air moqueur la diane sur les vitres d'une croisée.

Il y avait là, sur des banquettes de cuir à clous dorés, un cercle de solliciteurs attendant qu'il plût au maître de leur accorder audience. C'étaient de ces gens peu considérables ou peu sympathiques, auxquels le valet de chambre ne se souciait pas de donner un bon conseil, et auxquels s'adressait probablement la goguenardise de ses allures.

Le franciscain vit tout cela d'un coup d'œil. Il promena sa prunelle cauteleuse sur cette assistance, et n'y distinguant aucun visage bien intéressant, il joignit mons. Desnoyers dans son embrasure.

—Eh bien, Son Éminence?... demanda-t-il.

Le valet secoua la tête d'une façon significative.

—Il ne s'est pas même déridé, hier soir, pour aller au jeu du roi.

—Comme avant-hier, comme les jours précédents... et cela depuis des semaines!...

Pour toute réponse, Desnoyers se contenta d'un regard soucieux et d'un soupir.

Le père Joseph demeura pensif un instant; puis, de ce coup d'œil inquisitorial qu'il savait employer pour tirer aux gens le fond de leurs pensées:

—Rien de madame de Chevreuse? fit-il.

Ceci était un détail intime. Richelieu s'était laissé prendre d'une grande passion pour cette dame, qui se montrait fort éloignée d'y répondre.

—Rien, répondit Desnoyers; monseigneur paraît avoir oublié la duchesse.

Un vague et silencieux sourire du capucin fit comprendre qu'il ne croyait pas à ce prétendu oubli; aussi le valet, qui n'y croyait pas davantage, se hâta d'ajouter:

—Du moins n'en a-t-il pas parlé tous ces derniers temps.

—Et tu n'as aucun indice sur les causes de cette humeur noire? recommença le père Joseph en scrutant toujours sa pensée.

—Pas le moindre, je m'y perds; mais pour sûr, si cela continue, il en fera une maladie.

—Aide-moi, seconde-moi, il faudra bien que nous réussissions à le distraire. Ah! si cette damnée coquette de duchesse voulait y mettre un peu du sien!...

—Oui, mais elle est intraitable.

—Il faudra pourtant qu'elle s'humanise! murmura entre ses dents le franciscain, dont les sourcils se contractèrent quasi à l'instar de son maître.

—Espérons-le, fit benoîtement le valet.

—Çà, reprit le père Joseph en désignant le cercle de solliciteurs rangés à l'autre bout de la vaste pièce, et qui n'osaient même souffler, tant son froc leur causait de respect, tu ne vas pas rebattre les oreilles de Son Éminence des noms et des requêtes de tous ces gens-là. Congédie-les, et lestement.

Sur ce, il se dirigea vers la porte accédant au cabinet du ministre, et comme il l'ouvrait sans façon, il entendit Desnoyers signifier aux solliciteurs qu'il tenait depuis deux heures et plus cloués sur leur banc d'angoisses, cet arrêt souverain et sans appel:

—Messieurs, Son Éminence ne recevra pas aujourd'hui.

Ce fut comme un coup de tam-tam. Ils se levèrent avec stupeur, et les plus opiniâtres ne s'éloignèrent qu'après avoir tenté d'intéresser ou d'attendrir l'inflexible cerbère.

Le cardinal n'était pas dans le cabinet, ou plutôt dans le salon de travail voisin de l'antichambre, et où il donnait ses audiences ordinaires.

L'abbé Desroches, qui possédait le titre de secrétaire intime, mais qui en fait de secrets et d'intimité en savait beaucoup moins que le franciscain et le valet de chambre, était assis à un bureau, répondant à une masse de lettres et de suppliques.

Il quitta sa place dès qu'il aperçut le confident par excellence, et vint le saluer avec une déférence empressée.

—De grâce, mon cher abbé, fit celui-ci, qui affectait en toute occasion une humilité monacale, ne prenez pas garde à moi; demeurez au travail, vous n'en manquez pas, d'ailleurs, si j'en juge par cette montagne d'épîtres décachetées.

—Ne m'en parlez pas, mon père, on croirait que la race des solliciteurs pullule en France, comme les grains de sable; chaque matin c'est une averse de placets plus volumineuse que la veille. Il y en a en vers, en prose, en latin, et jusqu'en grec et en hébreu.

—Et vous répondez en bon français?...

—Vous connaissez la formule habituelle.

—Eau bénite de cour.

—Sauf quelques exceptions fort rares. Comme Son Éminence entend avoir grosso modo l'indication de toutes ces requêtes, je lui signale particulièrement les plus bizarres pour l'égayer, ou les plus agréables...

—Pour la flatter.

—Et dans un cas ou dans l'autre, les originaux et les poètes se ressentent de sa générosité.

—Le moyen ne manque pas d'adresse; je vous en fais compliment, mon cher abbé, car Son Éminence a besoin de distractions, et si j'en crois mes renseignements, vous aurez eu de la peine à la faire sourire ce matin.

—Je n'ai pas même essayé, Révérence. Monseigneur a un gros nuage sur le front; les plaisantins seraient mal venus aujourd'hui, se nommassent-ils Boisrobert, Beautru ou Raconis. Je ne conseillerais pas à tout autre qu'à Votre Révérence de s'y frotter.

—C'est bien, j'ai fait congédier tous les demandeurs d'audience: veillez à ce que personne ne nous dérange. J'ai des affaires sérieuses à traiter avec Son Éminence!

—Je m'installe à demeure ici, pour arrêter les plus entreprenants.

—Oh! de l'humeur dont on sait le premier ministre, les plus entreprenants n'auront garde d'insister. Au revoir, mon cher abbé.

Le père Joseph disparut sous la tenture et pénétra dans la pièce voisine, le sanctuaire du maître.

Les portières en étaient rouges, les rideaux rouges, les tapis du parquet et des tables rouges, les meubles rouges.

C'était le cabinet cardinal par excellence.

L'ameublement était somptueux. Le marbre le plus rare, l'ébène sculpté avec profusion, l'ivoire, le bronze, l'or s'y rencontraient sous les formes les plus élégantes, jusque dans les objets les moins en évidence. Le chiffre de Richelieu se détachait en filigranes dorés sur toutes les étoffes, et son chapeau à torsades, cimier de ses armoiries, se reproduisait dans la sculpture des dossiers des fauteuils et des lambris. Il y avait encore deux objets de rigueur et de pur luxe: un portrait du roi dans un cadre splendide, sur le plus beau panneau, et un prie-Dieu monumental, au pied d'un christ d'ivoire, de Germain Pilon.

Un grand bureau à incrustations merveilleuses occupait le centre de ce cabinet, qui laissait bien loin, sous son faste et son confort, celui du roi.

Mais ce faste, ce n'était pas le bonheur.

Le ministre absolu, plus roi que le roi, auquel il ne restait pas de désir à former, avec qui les souverains traitaient de puissance à puissance; l'homme qui se considérait comme la France et ne craignait pas de dire, un jour d'épanchement et de conviction: «La royauté, c'est moi!» était là, affaissé sur lui-même, dans les coussins de son fauteuil couronné, pareil à un trône, l'œil fixe et morne, les traits ravagés, si pâle et si défait, que les reflets des draperies empourprées, au lieu de rehausser son teint, lui donnaient un aspect plus livide.

A quoi pensait-il? D'où venaient ses soucis? des affaires de l'État ou des siennes propres? Sa clairvoyance de lynx avait-elle surpris dans l'air quelque trame destinée à jeter de nouveaux obstacles sur sa voie, si énergiquement déblayée naguère? Voyait-il poindre à l'horizon des orages politiques et religieux? Les menées de Monsieur, frère du roi, les rancunes de la reine mère menaçaient-elles de se rallumer?

Les cachots du Louvre, de Bagneux, de Rueil, le donjon de Vincennes, les cellules de la Bastille contenaient-ils encore quelque prisonnier de conséquence dont il fallut ajouter le sang déjà versé entre leurs discrètes et sinistres murailles?

Desnoyers avait assuré que la duchesse de Chevreuse n'était pour rien dans ce marasme, ce n'était donc pas l'amour qu'il fallait interroger; mais de ces autres causes, laquelle était la vraie?

Le franciscain se le demandait, et se répondait sans hésitation: aucune!

Ces accès n'étaient pas nouveaux pour son maître. Ils se présentaient en quelque sorte périodiquement, et de tous ses secrets, c'était peut-être le seul qu'il ne connut pas.

Le père Joseph, dans quelque disposition que fût le cardinal, était toujours le bienvenu. On disait à la cour que c'était son âme damnée, et le mot n'avait rien d'exagéré. Pour le mal comme le bien, dans les mesures les plus violentes, à travers les crises les plus scabreuses, les péripéties les plus critiques, le franciscain était là, imperturbable dans son dévouement, et ce fut souvent lui qui, plus fort que Richelieu, releva son moral abattu et remit à flot sa barque chavirée.

Il avait d'ailleurs une manière de procéder dans leurs entretiens et leurs conseils, qui séduisait l'Éminence. Sous ses formes humbles et admiratives, il ne l'abordait pas par interrogations, mais par affirmations. Doué d'une perspicacité et d'un tact prodigieux, il ne demandait pas: Cela est-il? il ne disait même pas dubitablement: Si cela était? Il arrivait sûr de lui, et entrant du premier mot au vif de la question: Cela est, disait-il.

Et Richelieu, auquel cette forme évitait les circonlocutions, les ambages, les confidences gênantes, le prenait également pour intermédiaire de ses affaires de galanterie, et pour agent de sa politique.

Comment se faisait-il donc qu'il ignorât le sujet de sa tristesse présente?

Le cardinal, placé vis-à-vis d'une grande glace de Venise, cadeau ducal du doge de la république, le vit entrer, humble et modeste comme il était dans ses allures.

A cette vue, il poussa un soupir de soulagement, et pour se ranimer:

—Enfin, c'est toi, fit-il en le tutoyant amicalement, comme il se plaisait à le faire dans l'intimité.

—Avec une annonce satisfaisante, monseigneur.

—Satisfaisante?... répéta-t-il avec un air de doute et de découragement.

—Je la crois telle, du moins, Éminence, car l'homme que vous avez souhaité voir est là.

—Personne ne l'a aperçu? demanda-t-il vivement.

—Personne.

—Personne ne sait son arrivée à Paris?

—Personne. A sa descente du coche, une voiture sans armoiries, l'a pris et amené jusqu'au poteau du midi, où je l'ai reçu et d'où je l'ai conduit à mon oratoire.

—S'il allait s'aviser d'en sortir?

—Voici la clef; il est sous double tour.

—Et quel homme est-ce?

—Vous allez le voir vous-même. Boisenval, qui l'a été quérir et a fait le voyage avec lui, sans le perdre de vue une seconde, dit que c'est un fou ou un profond intriguant.

—Pourquoi Boisenval?... demanda Richelieu, revenant sur ce nom.

—Comme l'un de nos serviteurs les plus éprouvés. Une mission ne pouvant être abandonnée au premier venu.

—Sans doute; mais souviens-toi que pour ce motif même il faut ménager nos rapports avec lui. C'est un affidé précieux; il vaut mieux qu'il nous serve sous le manteau qu'au grand jour.

—C'était assez clairement dire qu'il fallait réserver le sieur de Boisenval pour le rôle d'espion ou d'agent provocateur. Le franciscain n'eut garde de blâmer cette honnête tactique, et promit au contraire de s'y conformer avec zèle.

—Plus qu'un mot: cet homme sait-il où il est et pourquoi on le mande?

—Boisenval s'est présenté, muni de la lettre que j'écrivais confidentiellement au supérieur de la communauté, à Amiens, pour le prier de m'envoyer ce jeune frère. Le supérieur, avec une déférence dont nous lui tiendrons compte, et sans élever une objection, l'a fait venir et lui a donné l'ordre de suivre ce gentilhomme partout où il lui plairait de le conduire. Il s'est incliné, a demandé la bénédiction de son chef, et s'est remis à la discrétion de notre messager avec une docilité évangélique.

—C'est étrange... murmura Richelieu, qui semblait se consulter lui-même.

Puis ayant vaincu une mystérieuse réticence:

—Allons, conduis-moi! dit-il en indiquant la petite porte d'un escalier dérobé, qui plongeait jusqu'aux souterrains du Louvre à travers tous les étages.

II
LE VISIONNAIRE.

Le cardinal et le franciscain descendirent jusqu'aux salles basses du palais. C'étaient des locaux qui, dans l'origine, formaient le rez-de-chaussée. Les remblais et l'exhaussement successif du sol de la cour carrée et des jardins intérieurs, d'une part, la construction de quais et de défenses contre les débordements de la rivière, de l'autre, les avaient réduits à l'état de souterrains.

Au-dessous, cependant, régnaient encore les anciens caveaux, grottes obscures, disposés en compartiments sinistres, à la suite de la destruction de la Grosse-Tour, pour en remplacer les cachots et les fosses.

C'était donc dans cet espèce de sous-sol, désigné sous le nom de salles basses, et en partie consacré au service du palais, cuisines, offices, celliers, que le père Joseph, fidèle à son rôle d'humilité, s'était choisi, au fond de la galerie la moins fréquentée, une cellule et un oratoire.

Ces deux petites pièces donnaient l'une dans l'autre. A moitié enfouies sous terre, comme on vient de l'expliquer, elles recevaient chacune le jour par une croisée carrée, soupirail garni de barres de fer, et plus pareil à des huis de prison qu'aux fenêtres d'un hôtel libre.

Ces croisées se trouvaient presque au niveau du sol du côté de la cour; mais en dedans, elles joignaient le plafond, et l'on ne pouvait y mettre l'œil qu'en montant sur une chaise.

La cellule ne possédait qu'une couchette de cénobite: un matelas sur des planches, deux ou trois sièges de bois, une petite table munie des objets nécessaires pour écrire, et, dans un casier, une demi-douzaine de bouquins mystiques.

L'oratoire était plus pauvre encore: un prie-Dieu sans coussins, sous une grande croix de bois noir; un livre de prières, un bénitier de grès et un bouquet d'anciens rameaux.

C'est là que se retirait le père Joseph, lorsque les intérêts ou les travaux de son patron ne lui permettaient pas de se recueillir dans la chère cellule de son couvent de la rue Saint-Honoré, son asile de prédilection.

Le père Joseph avait alors une cinquantaine d'années; de ses passions, qui avaient été brûlantes, une seule semblait survivre, celle de l'intrigue, et, à ce titre, il ne pouvait trouver un meilleur chef de file que le cardinal.

Il était de grande naissance; son père, Jean Leclerc, seigneur du Tremblay, avait été président des requêtes du palais. Sous le nom de Mastèce, le jeune du Tremblay avait abordé avec gloire la carrière des armes; puis tout à coup, au moment où ses talents donnaient le plus d'espérances, il avait quitté le monde, l'armée et jusqu'à son nom, pour revêtir le froc de capucin, sous lequel son mérite ne tarda point cependant à percer encore. Il atteignit rapidement aux premières fonctions de son ordre.

Ce fut alors que Richelieu le distingua, le manda près de lui, et que s'établit cette alliance pareille à un pacte, qui, de part et d'autre, se perpétua si longtemps.

Lorsqu'ils arrivèrent à la cellule, le franciscain fit tourner la clef dans la serrure, fermée à double tour, ainsi qu'il l'avait dit, et invita silencieusement le cardinal à entrer.

La porte de l'oratoire était ouverte; sur le prie-Dieu, qui faisait face, ils aperçurent celui qu'ils cherchaient, agenouillé, le coup tendu vers la croix de bois, immobile, dans l'attitude de l'extase.

Il ne les avait pas entendus venir.

Richelieu observait d'un air pensif, sans remarquer que son compagnon attendait ses ordres pour agir ou parler.

Évidemment, chose étrange et sans exemple peut-être, il éprouvait certains scrupules, certaine hésitation, une sorte de respect humain probablement dans la démarche à laquelle il se livrait.

Mais il n'était pas homme à balancer longtemps.

—Holà! commanda-t-il de son ton sec et impérieux, monsieur, on souhaite vous entretenir un instant.

L'inconnu ne donna aucun signe d'attention.

Richelieu laissa poindre un geste d'impatience, que le père Joseph réprima d'un autre signe respectueux, mais imposant à la fois.

S'approchant à petits pas de ce singulier personnage:

—Frère Jean, lui dit-il, vous reprendrez votre méditation tantôt; pour l'heure, on a besoin de vous.

Celui auquel il s'adressait quitta enfin la croix du regard, exécuta les mouvements d'un homme qui sort du sommeil, se leva lentement, et se tournant vers ses visiteurs, les salua d'une inclination profonde.

Richelieu se souvint du mot de Boisenval: «C'est un fou ou un intriguant.»

Il avait sa façon d'étudier la physionomie des gens, non pas, comme le père Joseph, d'un regard mêlé d'astuce et de méfiance, mais d'un véritable coup d'œil d'aigle. Ce premier jugement était d'ailleurs sûr et irrévocable.

Il considéra donc l'inconnu de cet air calme et froid qui lui était propre, et sous lequel les plus forts rentraient en eux-mêmes intimidés.

—Mais cette fois, celui qu'il observait demeura impassible, et l'étonna lui-même par l'expression singulière de sa prunelle d'un azur pareil à l'outremer, claire et profonde à la fois.

C'était un tout jeune homme, que son absence de barbe rajeunissait encore. Il était mince et élancé, d'une pâleur étrange, presque transparente, sous laquelle on sentait une organisation nerveuse d'une mobilité et d'une expression extrêmes. Ses cheveux blonds et soyeux tombaient sans art jusque sur ses épaules.

Son costume était d'une grande simplicité et noir dans toutes ses parties.

—Frère Jean, lui dit le père Joseph, savez-vous devant qui vous êtes?

—Devant de puissants personnages, sans doute, mais moins grands que Dieu, devant qui j'étais tout à l'heure.

Richelieu observait toujours; le maintien de ce jeune homme, son organe clair et pénétrant n'étaient pas ceux d'un insensé; la simplicité et l'accent convaincu de sa réponse n'indiquaient pas non plus un intriguant ni un ambitieux; et le cardinal formula son opinion par ces mots adressés au franciscain, qui seul pouvait les comprendre: