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Les Mystères du Louvre

Chapter 35: III L'ÉVOCATEUR.
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About This Book

A collection of strange chronicles and episodes focused on an old royal palace, surveying its towers, fortifications, subterranean galleries, and spaces that once held both treasures and prisoners. It traces the site’s architectural and functional evolution from a fortified stronghold with moats and oubliettes to a grand monument devoted to arts and letters, while discussing names and origins associated with the place. Interwoven are dramatic anecdotes and historical recollections of captivity and power, paired with local descriptions to orient the reader. Learned commentary, archaeological detail, and popular legend combine to map physical spaces and the moral resonances of confinement, prestige, and transformation.

Elle paraissait trop pensive pour les avoir remarqués.

—Boisenval est un sot.

—C'est bien possible, répondit par un geste silencieux le père Joseph; mais alors, sembla-t-il ajouter, que faut-il croire?

—Monsieur, dit le cardinal au jeune homme, vous vous nommez Labadie?

—Frère Jean, répondit-il.

—Soit! frère Jean, puisque tel est le nom que vous avez voulu adopter en entrant aux Jésuites de Bordeaux, que vous quittâtes pour ceux d'Amiens. Votre père était un des archers de la citadelle de Bourg en Guienne. Vous n'avez encore reçu que les premiers ordres, et vous vous disposez à faire profession, votre âge s'étant opposé à ce que vous prononciez vos vœux plus tôt.

—Tout est exact, monseigneur, et vous êtes aussi bien renseigné sur mon compte que je le suis moi-même. Daignerez-vous me dire à quoi je suis redevable de cet honneur?

—Il faut d'abord que vous sachiez qui nous sommes: le père Joseph, supérieur des capucins de l'ordre de Saint-François, et...

—Et monseigneur le cardinal de Richelieu, acheva le jeune homme, devinant le titre de son interlocuteur et le saluant de nouveau.

Mais cet acte de respect vis-à-vis d'un prince de l'Église était accompli sans servilité et sans hypocrisie.

—Que Votre Éminence parle, j'obéirai.

—Je suis ennemi des novateurs, monsieur, mais je le suis tout autant des superstitions.

—C'est le propre de la vraie religion de se tenir dans un sage milieu.

—Or, poursuivit le cardinal sans relever cette réflexion, je tiens pour superstitieuses toutes pratiques tendant à violer l'ordre naturel et logique des choses constituées par le Créateur, et à amener des résultats contraires à ses lois.

—Votre Éminence a raison de proscrire les pratiques de nécromancie et d'astrologie, qui sont pactes démoniaques; mais elle appartient à l'Église, dont la foi repose sur des miracles, et elle ne nie pas les miracles, qui sont manifestations divines, mais surnaturelles aussi.

Richelieu échangea un regard singulier avec le père Joseph, en présence de cette logique embarrassante.

—Je m'incline devant les miracles, répondit-il, mais je suis homme à faire brûler les faux prophètes.

Cette terrible parole devait se réaliser un peu plus tard, par le supplice d'Urbain Grandier.

—Tout imposteur mérite châtiment, prononça sans s'émouvoir le jeune homme.

—Je suis charmé de vous trouver de cet avis. Conservez la même franchise, dites-moi pourquoi les Pères de la compagnie de Jésus d'Amiens vous appellent le Visionnaire.

—En raison, monseigneur, de l'influence et des pratiques qui m'ont été révélées par des voix inconnues.

—Et si ces voix émanaient de l'esprit des ténèbres?

—Elles émanent du ciel, monseigneur, car elles ne m'ont jamais conseillé que le bien. Elles m'ont enseigné que je posséderais la vertu de dominer certaines intelligences, et d'en obtenir, une fois soumises à ma volonté, des révélations surhumaines.

Le cardinal éprouva comme un frémissement involontaire et ne répondit pas de suite.

Ce jeune homme se trompait peut-être, mais à coup sûr il avait la foi. La réputation qui l'avait précédé et indiqué à Richelieu était étrange et fort accréditée. On lui attribuait des prodiges, et des témoins respectables s'en portaient garants.

Il ne procédait pas par les moyens ténébreux des nécromans; il prétendait tirer toute sa puissance de l'effet de son simple regard et de sa persistance de volonté. Une émanation était en lui, disait-il, qui domptait les résistances et provoquait l'extase et la révélation.

Aujourd'hui que cette influence a pris un nom et s'est constituée en école sous le nom de mesmérisme, nous nous rendons un compte plus exact des courants magnétiques. Sous Louis XIII, on ne connaissait encore que les sorciers.

On avait même perdu, à cette époque, la notion de certains cas fort éclatants de magnétisme, tels que ceux de l'infortuné curé des Accoules, de Marseille, Gaufridy, brûlé pour avoir retrouvé une science oubliée depuis les temps païens, qui la connaissaient et la pratiquaient comme chose divine.

Richelieu, en dépit de la profession de foi qu'il venait de faire à Labadie, était enclin à croire aux œuvres surnaturelles. Autrement, eût-il condamné à l'autodafé Urbain Grandier, dont nous parlions tout à l'heure, coupable absolument du même crime de magnétisme que frère Jean, mandé par le cardinal avec tant de précautions du fond de la communauté d'Amiens?

Labadie n'est donc point un personnage imaginaire; c'est l'histoire qui nous transmet les détails de son existence, et qui ne permet aucun doute sur l'intérêt et l'attention que lui porta le tout-puissant ministre de Louis XIII.

Ce jeune homme mena, dès qu'il eut l'âge de raison, une vie singulière, exceptionnelle, insubstantielle en quelque façon. Il ne mangea jamais de viande ni d'aliments condimentés, les fruits et les herbes composaient toute sa subsistance, et il est permis de croire que ce régime contribua aux phénomènes qui lui valurent son nom de Visionnaire et qui l'assimilèrent aux Pères du désert, sur les traces desquels il prétendait marcher.

Mais sans devancer les événements, nous le voyons ici au début de sa carrière, et c'est là que nous devons provisoirement nous arrêter.

Richelieu, en proie à ces accès de misanthropie que nous avons signalés, poursuivi par une idée fixe pleine d'amertume, avait voulu le consulter.

L'interrogatoire préalable qu'il lui imposait avait pour but de s'assurer qu'il n'allait pas au-devant d'une mystification, et que la réputation de frère Jean reposait sur des circonstances au moins plausibles.

—Ainsi, monsieur, reprit-il, vous prétendez, grâce à une seconde vue, renouer le fil des événements passés, évoquer les mystères les plus ignorés, saisir la trame de ceux qui s'agitent, tenir en un mot, en votre main, la clef du passé, du présent et de l'avenir?

—Pardonnez-moi, monseigneur, vous exagérez ma puissance. L'avenir n'appartient qu'à Dieu. Mais il accorde, en effet, à certains hommes, et j'en suis un, le pouvoir de descendre au fond des ténèbres du passé et de l'actuel.

Soit que cet accent eût gagné Richelieu, soit que, comme tous les humains, il crût volontiers à ce qu'il souhaitait, son œil jeta une flamme soudaine.

—Maître du présent!... murmura-t-il, ce serait assez...

Il pensait à la force qu'il aurait, si un agent sûr lui dévoilait, à mesure qu'elles surgiraient, les trames de ses ennemis.

Le franciscain, habitué à lire dans sa pensée, se pencha vers lui.

—Ce serait trop beau!... lui dit-il.

Mais son imagination était lancée.

—C'est le présent que je veux connaître... Parlez, et pour peu que votre art s'exerce avec le moindre bonheur, frère Jean, vous n'aurez qu'à souhaiter; formés par vous, tous les désirs qu'un roi pourrait satisfaire seront satisfaits.

—Ma vie est d'humilité et d'abnégation, répondit le jeune homme; ma cellule pour prier, une chaire pour faire entendre la parole de Dieu, voilà mon ambition. Mais je me suis mis à votre discrétion, monseigneur, et je veux vous obéir.

—Nous vous écoutons.

—Oh! fit le visionnaire, je ne saurais procéder ainsi et avec mes seules ressources!

—Que vous faut-il donc?

—Une personne autant que possible en âge d'adolescence, une jeune fille préférablement, avec laquelle j'entre en communication, par la seule force de la pensée, que je réduise à mon gré en état d'extase, et de qui j'obtienne, par la seconde vue, la révélation souhaitée.

—Je ne comprends pas très bien.

—Que Votre Éminence daigne me mettre en présence de plusieurs jeunes filles, je lui indiquerai la plus propre à recevoir l'impression extatique, et les faits expliqueront ce que mes paroles peuvent avoir d'obscur.

—Une jeune fille? répéta Richelieu; mais on n'en manque pas dans ce palais. Chacune des deux reines en a un essaim autour d'elle. Il s'agit seulement de vous faire choisir la mieux disposée pour votre expérience.

—Rien de plus aisé, intervint le père Joseph; que Votre Éminence et frère Jean veuillent bien m'accompagner.

—Conduisez-nous, dit Richelieu, qui s'appliquait à ne pas trahir l'importance qu'il attachait à cette épreuve.

Et il se mit à marcher après le franciscain, suivi lui-même par frère Jean.

Parvenus au premier étage du palais, le père Joseph ouvrit un petit salon voisin de la grande galerie, et, comme elle, désert en ce moment.

La croisée donnait sur le parterre de la reine-mère; jardinet assez modeste, mais que les limites forcées du Louvre ne permettaient pas d'agrandir d'un pouce, et dont le bon entretien rachetait l'exiguïté.

Deux jeunes filles se promenaient, amicalement enlacées, dans l'allée principale.

C'était un tableau ravissant. L'aînée n'avait pas vingt ans; elle était svelte, châtain et rose. Son costume, plus gracieux que recherché, dessinait ses formes virginales, et, dans son abandon même, laissait pressentir d'adorables trésors.

Sa compagne, un peu plus petite et un peu plus jeune encore, était mise avec une égale simplicité. Elle était blonde comme un épis de blé à peine mûr, blanche comme une de ces belles roses dont un incarnat diaphane irise les pétales.

Elles allaient donc à travers l'allée, sur le sable que leurs pieds mignons ne foulaient guère, et s'entretenaient avec grande ardeur de quelqu'un de ces riens mystérieux si importants à cet âge.

Le soleil s'était mis de la fête, il rayonnait sur le parterre, où chaque plante, épanouie par sa chaleur, s'empressait de le saluer. C'était le printemps, et de tels rayons étaient rares au fond de ce Louvre, échafaudé de cinq grands étages.

Cependant, nos trois observateurs ne paraissaient pas même se douter du charme de cette scène, de l'influence radieuse de ce beau ciel. Hors de leur idée, ils ne connaissaient rien.

Le père Joseph observait les traits de son patron, il se demandait si enfin il allait être initié à la pensée secrète qui exerçait sur cette haute et robuste intelligence une pression si grande et si fâcheuse.

Le cardinal, retombé dans ses réflexions, s'appliquait à modérer son impatience.

Le visionnaire considérait attentivement les deux jeunes filles.

—Eh bien, frère Jean, demanda le franciscain, l'une de ces demoiselles peut-elle convenir à vos expériences?

—Celle-ci, répondit-il en désignant la plus blonde.

—Henriette Duchesne? fit le cardinal.

—Je ne sais pas son nom, il importe peu. Mais avec celle-ci, je m'engage, monseigneur, à vous faire connaître le secret que vous poursuivez.

A ce ton affirmatif, l'œil de Richelieu scintilla comme l'éclair, mais il se voila bien vite sous sa paupière prudente, évitant de s'enthousiasmer à l'avance.

—En ce cas, répliqua-t-il, venez, monsieur, descendons au jardin de madame la reine-mère, et disposez de cette jeune fille.

III
L'ÉVOCATEUR.

Le Louvre était fort calme ce jour-là, car, profitant de la clémence de la température, le roi, la jeune reine, Anne d'Autriche, et Marie de Médicis étaient allés, en compagnie d'une partie de la cour, visiter les travaux de Fontainebleau.

Lorsque Richelieu et ses deux compagnons atteignirent le petit pont qui, des appartements de la reine-mère, conduisait au jardin, ils se trouvèrent à la rencontre de l'aînée des deux jeunes filles qu'ils avaient observées du salon supérieur.

Celle-ci éprouva un léger embarras en reconnaissant le cardinal et le franciscain, mais le premier la salua avec un empressement gracieux, et se hâta de lui adresser la parole en jouant à merveille la surprise:

—Mademoiselle de Lafayette ici!...

—Vous voyez, monseigneur, répondit-elle.

—Comment se fait-il, quand le roi est à Fontainebleau?...

Cette remarque était une belle méchanceté de Son Éminence; mais si mademoiselle de Lafayette avait paru contrariée de le rencontrer, ce n'était pas précisément par timidité ni par crainte. Elle vivait depuis assez d'années déjà à la cour, et avait assez l'usage du monde officiel pour ne pas se laisser confondre comme une pensionnaire.

De plus, c'était une intelligence remarquable et un cœur d'or. Elle repartit donc, rendant coup pour coup:

—Le roi est à Fontainebleau, comme le dit Votre Éminence, mais c'est de la reine, ce me semble, que je suis demoiselle d'honneur.

Richelieu eut un de ces sourires énigmatiques qui, sur sa physionomie, exprimaient souvent tant de choses, et insistant sur ce qu'il avait dit:

—Je n'ai jamais ouï prétendre le contraire; mais la reine n'est-elle pas elle-même à Fontainebleau?

—Certes, monseigneur, riposta la jeune fille en aiguisant gentiment son babil, et cependant vous n'y êtes pas plus que moi.

Cette parole avait remué le dard dans la plaie, et s'il se fût trouvé là quelques oreilles moins discrètes que celles du père Joseph, ou moins indifférentes que celles du frère Jean, il en fût bien certainement résulté un ample chapitre pour la chronique scandaleuse, ou deux ou trois épigrammes et chansons telles que les ennemis du cardinal se plaisaient à en inonder Paris et la province.

C'était bien fait, après tout, il avait voulu reprocher à mademoiselle de Lafayette les égards tout particuliers que Louis XIII lui témoignait depuis quelques temps; mademoiselle de Lafayette lui reprochait les rapports un peu trop affectueux qu'on l'accusait d'avoir entretenus avec la reine.

Mais ce qui prouvait en faveur de l'innocence des relations de la demoiselle d'honneur et du roi, c'est que celle-ci avait parfaitement reçu le trait, tandis que le cardinal avait serré les lèvres et froncé le sourcil au seul nom de la reine.

—Je craignais, reprit-il, que vous ne fussiez restée par cause fâcheuse, mais je constate avec plaisir que vous n'avez ni le visage, ni surtout la parole d'une malade; vous possédez toute votre beauté et tout votre esprit.

—Puisque Votre Éminence daigne s'intéresser à ce point à ce qui me concerne, je lui répondrai que je vais bien maintenant, mais que ce matin j'éprouvais comme une indisposition qui m'a empêchée d'accompagner la reine, laquelle a, du reste, auprès d'elle notre chère duchesse de Chevreuse.

Elle appuya sur ce dernier mot; mais Richelieu ne jugea pas à propos de relever cette nouvelle attaque. On sait que ses préoccupations actuelles l'emportaient même sur la passion que lui inspirait la duchesse.

—L'air et le soleil vous ont soulagée, dit-il, et vraiment je plains la cour de ne pas vous admirer, jolie comme vous voici.

—Prenez garde, monseigneur, fit-elle en riant, ces compliments-là pourraient vous coûter cher, si je les répétais à cette personne absente, dont je vous parlais tout à l'heure.

Et elle se sauva pour en finir.

A mesure qu'elle s'éloignait, les traits du cardinal reprenaient leur gravité, et s'adressant au père Joseph:

—Cette jeune fille peut devenir un embarras, prononça-t-il sourdement. Il est encore temps, il faut la briser.

—Laissez faire, monseigneur, répondit à demi-voix avec un sourire étrange le capucin, elle se brisera toute seule.

—N'importe, ayez l'œil sur elle.

—Il y a plus de six mois que je ne fais pas autre chose, répondit toujours sur le même ton et du même air le confident.

—Alors, tout va bien... Maintenant, à l'autre.

Frère Jean se tenait sur le petit pont, examinant avec une grande attention un certain endroit du parterre.

Ce pont était celui qu'on avait détruit naguère, durant la disgrâce de la reine-mère qui précéda son exil à Blois. Comme il accédait au jardin, sa suppression avait changé en une prison absolue les appartements de Marie de Médicis, dont les issues étaient gardées. On l'avait rétabli depuis la réconciliation du jeune roi et de sa mère, réconciliation qui durait toujours et gênait fort le premier ministre en restreignant son influence.

La jeune fille restée seule dans le jardin, était allée s'asseoir sous un berceau de clématites et de chèvrefeuilles, dont l'épaisseur lui masquait les arrivants.

Elle paraissait d'ailleurs trop pensive pour les remarquer ni les entendre.

A peine son amie l'avait-elle quittée, qu'elle venait s'asseoir sur le banc de la salle verte, où ses doigts effeuillaient machinalement un bouquet de belles roses printanières, cueillies tout à l'heure avec grand soin.

Si, au lieu d'un capucin et d'un illuminé, le cardinal eût été en compagnie de quelqu'un des poètes qu'il aimait à traîner à sa suite, celui-ci n'eût pas manqué d'improviser un triolet ou un madrigal dans le goût du jour, c'est-à-dire où Cypris et les nymphes eussent figuré avec honneur à côté d'Adonis ou de Cupidon.

Et certes, il y avait bien de quoi inspirer leur muse! Rien de suave, d'idéal, comme cette enfant si blonde et si blanche. Le vent ondulait les longues boucles de sa chevelure, et découvrait son front harmonieux comme une mélodie éolienne. On voyait courir ses veines azurées sous la transparence de sa peau au reflet virginal.

La nature s'était complue à cette œuvre charmante, elle avait mis son plus profond azur dans ses grands yeux limpides, et pour en rehausser la grâce, elle avait orné ses paupières de longs cils châtains, et découpé ses sourcils dans un arc irréprochable.

Elle avait toute la souplesse de la puberté, sans la ténuité excessive qui l'accompagne souvent et la dépare. Ses épaules étaient voluptueusement arrondies; on devinait sous son jeune corsage la naissance de formes exquises; son poignet avait de délicieuses fossettes, et ses lèvres purpurines encadraient un double collier de perles.

Sous ces grâces vaporeuses et séraphiques, cette jeune fille respirait une candeur si merveilleuse, que son atmosphère en était imprégnée. Ce n'étaient pas les sens, c'était l'âme qui volait vers elle; on eût éprouvé une sorte de honte à lui adresser un désir de convoitise matérielle.

Elle demeurait donc toute songeuse, affaissée avec abandon sur son banc, arrachant une à une les feuilles de ses roses, qui s'abattaient sur le sable, et formaient à ses pieds une natte vermeille et odorante, telle que les sentiers destinés aux archanges doivent être là-haut.

Des oisillons gazouillaient dans la charmille prochaine, et voltigeaient çà et là jusqu'au berceau, où parfois même ils se posaient sans crainte.

Mais, nous l'avons dit, ce spectacle n'était pas de ceux que comprennent des esprits en proie aux passions fiévreuses de nos trois observateurs.

Frère Jean seul, peut-être, dont les études spirituelles avaient développé la sensibilité, eût pu s'y complaire.

Son regard ne se détachait point du bosquet, et c'était lui maintenant qui conduisait l'Éminence et le père Joseph.

Il était arrivé auprès d'elle.

A mesure qu'il s'approchait du but, sa physionomie pâle et morbide se transfigurait.

Sa taille fluette se redressait nerveusement, sa démarche prenait de la solennité et de l'autorité, ses joues se coloraient d'une flamme ardente, et son œil, cet œil verdâtre, qui avait impressionné désagréablement le cardinal, s'inondait de reflets mouvants, tour à tour sombres comme la plus noire ébène et luisants comme des charbons rougis.

Ses mains avaient des titillations fébriles, sous lesquelles ses longs doigts osseux se crispaient jusqu'à pénétrer dans sa chair, pour se détendre ensuite par saccades, au point de se renverser en arrière, à angle droit.

Le bosquet n'était plus qu'à une douzaine de pas.

Tout à coup, il étendit ses bras, pour arrêter par cette barrière silencieuse ses compagnons, au milieu desquels il marchait.

Ce geste fut compris, et le cardinal, qui s'était borné à regarder la tonnelle, ramena machinalement sa vue sur l'illuminé; son expression inspirée l'avait frappé; il se sentait gagné par un vague respect ou une appréhension indéfinie.

Il voulut consulter du regard le père Joseph, mais le père Joseph était tout entier au magnétiseur.

Celui-ci s'approchait seul de la salle verte, le regard flamboyant, les narines enflées, la poitrine haletante, les bras étendus en avant, et les mains agitées d'un frisson surnaturel.

Il parut à ses deux observateurs, sous ce regard et sous ce geste, tenir la jeune fille assouplie et vaincue, comme l'aigle qui fascine le roitelet.

Celle-ci se présentait de trois quarts, il décrivit un léger cercle et se dirigea entièrement derrière elle.

A mesure qu'il se rapprochait, sa marche devenait plus lente et plus accentuée; il n'allait qu'à très petits pas, et son front, sous la violence de ses efforts, était inondé de sueur.

La jeune fille ne l'entendait pas, quoique le sable criât sous ses pieds; de rêveuse qu'elle était, elle devenait somnolente.

Le premier symptôme de cette transition se trahit par son bouquet, dont les brindilles lui échappèrent sans qu'elle tentât de les retenir.

Puis, l'illuminé s'étant approché encore, elle porta mollement la main à son front, où se produisait une torpeur inattendue, mais sa main retomba doucement sur ses genoux, et sa tête elle-même vint s'appuyer lentement sur le dossier du siège, et ses paupières demeurèrent closes, tandis que sa petite bouche grenadine entr'ouverte laissait entrevoir l'émail de ses dents.

Frère Jean était alors arrivé auprès d'elle; il pénétra dans le berceau, et resta encore plusieurs minutes les mains imposées et les yeux fixés sur elle.

Il lui prit doucement le bras, sans qu'elle fît aucun mouvement pour s'en défendre, et convaincu par sa morbidesse que l'expérience était arrivée à son point, il se retourna vers les deux spectateurs et les invita à s'approcher.

—C'est le calme, leur dit-il, la transition de la vie à l'extase.—Encore quelques secondes, celle-ci arrivera.

—Et l'extase?... demanda Richelieu.

—L'extase, c'est la révélation.

—Ce sommeil est bien réel?... insista le premier ministre, toujours sur ses gardes.

—Vous pouvez vous en assurer par vous-même, monseigneur.

Le cardinal pénétra à son tour dans le berceau, à l'entrée duquel il s'était tenu jusque-là, et vint prendre la main de la jeune fille, dont il supputa méthodiquement les pulsations et dont il observa la respiration.

Il allait quitter et reposer cette main, convaincu de la réalité de cet état comateux, étrange, quand il la sentit se crisper violemment, comme pour se soustraire à son contact.

Il la retint alors plus fortement, mais la jeune fille, les yeux toujours fermés et toujours appuyée sur le dossier du banc, exhala une plainte déchirante, dont l'accent semblait plutôt appartenir à une évocation, à un fantôme, qu'à une poitrine vivante.

Frère Jean porta soudain son regard de feu sur le cardinal, qui avait machinalement lâché la main de la jeune fille, mais s'apprêtait à la reprendre.

—Laissez, monseigneur, lui dit-il de cette voix imposante dont il parlait depuis un moment; cette enfant souffre.

Il se pencha vers elle et lui souffla trois fois sur le front; à cette simple sensation elle se calma, ses nerfs se détendirent, elle retomba dans son premier état plein d'abandon.

—Ne m'avez-vous pas dit, demanda frère Jean, qu'elle s'appelait Henriette?

—Oui, Henriette Duchesne.

Il s'approcha, et s'emparant de sa main qu'elle lui abandonna comme au début, avec une passivité bien différente de sa résistance au toucher du cardinal:

—Henriette, lui dit-il, m'entendez-vous?

De l'accent singulier qui avait tout à l'heure produit son cri d'effroi:

—Je vous entends, fit-elle.

—Me voyez-vous?

—Je vous vois.

Cependant, ses paupières étaient toujours abaissées.

Le père Joseph continuait son rôle d'observateur à l'entrée du berceau; le cardinal se tenait à deux pas derrière l'évocateur.

—Henriette, reprit celui-ci, vous êtes en ma puissance...

—Je le sais, répondit-elle.

—Il faut m'obéir et faire ce que je vous ordonnerai.

—Parlez.

—Pour commencer, vous allez répondre à tout ce que vous demandera la personne que voici.

Et démasquant le cardinal, il le poussa vers elle.

Mais alors, étendant vers lui ses deux bras contractés et roidis:

—Non! non! s'écria-t-elle, pas à lui!... pas à lui!...

Richelieu persista néanmoins; mais la poitrine de la jeune fille se souleva par soubresauts, de grosses gouttes de sueur roulèrent le long de ses tempes; en proie à une violence terrible et comme étreinte dans un cercle d'airain, elle se prit à des sanglots inarticulés, et une légère écume teinte de sang monta à l'angle de ses lèvres.

—Au nom du ciel, éloignez-vous, monseigneur! s'écria le jeune inspiré éperdu.

Et, la tête en feu, il repoussa de nouveau son terrible compagnon.

—Que veut dire cela? demanda ce dernier, pâle d'émotion et de dépit.

—Ceci veut dire, monseigneur, que dans l'extase où est plongée cette jeune fille, elle éprouve pour vous une terreur insurmontable; vous lui faites peur, comme si elle entrevoyait un malheur entre elle et vous.

Le franciscain, auquel personne ne songeait, était tout oreilles et tout yeux; le cardinal serra dédaigneusement les lèvres.

Quant à frère Jean, il se pencha encore sur la jeune fille, et par son souffle lui rendit le calme.

—Henriette, demanda-t-il gravement, pourquoi repoussez-vous monseigneur?

—J'ai peur de lui, murmura-t-elle.

—Que craignez-vous?

Elle porta la main à son sein et poussa un grand soupir.

—Répondez clairement, je le veux!

—Oh! mon cœur!... mon pauvre cœur!...

—Cette petite fille est folle, fit dédaigneusement Richelieu.

—Non, monseigneur, répondit le jeune illuminé tout soucieux; cette enfant a la clairvoyance, mais il ne m'est pas donné d'en savoir plus sur ce point. Essayons d'une autre manière. Henriette, savez-vous ce que souhaite monseigneur?

—Je le sais... murmura-t-elle péniblement.

—Voulez-vous le dire?

—Non!

—C'est bizarre, murmura frère Jean, de plus en plus pensif.

—N'avez-vous donc aucun moyen de la contraindre? demanda l'Éminence.

—Elle est à ma discrétion, monseigneur, mais cette résistance m'effraye.

—Si vous voulez que j'ajoute foi à vos pratiques, et que je ne vous tienne pas pour un imposteur, elle parlera!

—Mais savez-vous, monseigneur, que ceci n'est pas sans péril? Toutes ses facultés intellectuelles sont tendues et comprimées avec une énergie suprême sur un seul point... Elle est sur les limites qui séparent la vie de la mort... Si j'allais la tuer?

—Qu'elle parle! ordonna froidement le cardinal.

L'évocateur, frémissant, se décida, non sans peine, et s'adressant à cet inflexible despote:

—Au moins, laissez-moi lui transmettre vos questions?

—Soit.

—Que désirez-vous savoir, monseigneur?

—Demandez-lui quel est l'objet de mes préoccupations actuelles, et quel est le secret dont je poursuis la découverte depuis des années...

—Henriette, dit le jeune homme, interprétant cette question, répondez, il le faut, il le faut absolument: Quel mystère obsède l'âme de monseigneur, et quel but poursuit-il?

Elle se leva droite et rigide, tout d'une pièce comme un spectre, dont elle avait l'apparence et la pâleur glacée; un geste galvanique ramena son bras gauche sur sa poitrine étouffée, et tendant le doigt vers le cardinal, elle laissa tomber trois mots, ou plutôt un seul mot répété trois fois:

—Philippe!... Philippe!... Philippe!.

IV
SECRET D'AMOUR OU SECRET D'ÉTAT.

Ce triple cri arraché du fond de ses entrailles, la jeune fille retomba inerte sur son siège, dont elle heurta sourdement le dossier, sans que la commotion parvînt à la réveiller, ni à lui tirer un signe de douleur.

Sa tête s'inclina sur sa poitrine; de grosses larmes, glissant à travers ses paupières fermées, perlèrent au bord de ses longs cils bruns.

L'évocateur ne paraissait ni moins abattu, ni moins troublé. Tout son intérêt était concentré vers elle, il ne songeait plus aux témoins qui l'observaient.

—Philippe?... répétait Richelieu, que signifie ce nom? que veut dire cet émoi?

Ce fut le père Joseph qui se chargea de la réponse.

Il n'avait perdu aucun des détails de cette scène, et lorsque son patron avait émis son vœu, son œil pénétrant s'était avidement dirigé sur la visionnaire.

Au cri sorti trois fois de sa poitrine, il avait tressailli comme il n'était pas dans les habitudes d'un homme aussi complètement maître de ses impressions; et, comme s'il eût appréhendé que l'interrogatoire ne fût poussé plus avant, il s'était élancé vers Richelieu, qui cherchait à se rendre compte de cette nouvelle énigme.

La physionomie vraiment inspirée de l'évocateur, l'extase, le sommeil nerveux de la jeune fille, une influence secrète et prestigieuse, répandue dans l'air, tout éloignait le soupçon de charlatanisme ou de fourberie.

Il y avait là quelque chose d'innommé, d'indéfinissable, mais de réel, qui échappait à l'analyse et confondait la raison; et le ministre répétait à part lui:

—Que veut dire cela? pourquoi ce nom, et quel est ce Philippe?

—Allons, monseigneur, intervint le père Joseph avec son sourire énigmatique, tout ceci n'est pas sérieux.

Richelieu secoua la tête.

—Cette extase?...

—Oui, il est possible, cette enfant obéit à je ne sais quelle influence fâcheuse; elle dort comme dorment les somnambules, et elle rêve comme rêvent les fillettes de son âge.

—Plaît-il?

—Sans doute; nous voulons connaître un secret d'État, car c'est bien d'un secret d'État qu'il s'agit, n'est-il pas vrai?...

Le franciscain insista singulièrement par son accent de bonhomie sur ce mot.

—Eh bien? fit Richelieu, sans y répondre.

—Eh bien, c'est un secret d'amour que nous découvrons.

—Comment cela?

—De quoi rêvent les jeunes filles, je vous prie, sinon de leur grande, de leur unique affaire,—de leur amoureux?

—Au fait, c'est vraisemblable! Et l'amoureux d'Henriette?

—L'amoureux de mademoiselle Henriette Duchesne est messire Philippe, ce petit barbouilleur qui étudie la peinture sous son père, le maître peintre de la reine-mère.

Frère Jean, immobile et étranger à ce dialogue, considérait toujours la jeune fille endormie.

Richelieu songeait.

Le franciscain, l'observant avec soin, et tenant sans doute à lever toute indécision de son esprit, ajouta en riant plus fort:

—Voilà une pauvrette qui serait bien honteuse si elle venait à apprendre qu'elle nous a mis dans la confidence de ses amours.

—Au fait, dit le cardinal, s'arrachant de vive force à sa préoccupation et frappant un petit coup amical sur l'épaule du capucin, tu as raison, frère Joseph, il n'y a, sur mon salut! que toi de sensé ici.

La sincérité de son maître fit rayonner le visage du confident.

—Çà, monsieur, dit le ministre au jeune homme, que sa voix brève tira de ses réflexions, c'est là tout votre pouvoir?

—Tout, monseigneur.

—Je crois, pour le coup, murmura celui-ci à l'oreille du capucin, que la première supposition de Boisenval était la meilleure: c'est un fou.

—Je reviendrais assez à cet avis, répondit le confident.

—C'est bien, monsieur, reprit le cardinal en tendant avec une sorte de compassion dédaigneuse une bourse assez ronde à l'évocateur.

Celui-ci la reçut froidement et remercia à peine; il avait tout l'air de n'accepter que pour ne pas achever de se mettre en disgrâce avec son terrible client.

—Vous allez, ajouta Richelieu, regagner le cellule où vous étiez tout à l'heure, et le père Joseph pourvoira à votre retour dans votre communauté d'Amiens.

Labadie se souvint alors qu'il avait le premier pied dans les ordres religieux, et qu'il se trouvait devant un prince de l'Église. Il fléchit un genou, et lui dit de son air glacé:

—Je suis venu pour obéir à mes supérieurs, Éminence; ils m'ont enseigné le respect qui vous est dû, et m'ont chargé de réclamer pour eux vos bénédictions.

—Je crois que c'est un bon exorcisme qu'il lui faudrait plutôt, fit le cardinal en riant à l'oreille du franciscain.

—Ce serait du bien perdu, monseigneur, riposta celui-ci sur le même ton; le diable qui le possède est un pauvre diable.

Comme le jeune homme demeurait imperturbablement dans son humble position, le cardinal se décida, et, étendant la main sur lui:

—Que le bon Dieu vous éclaire, dit-il, vous et vos révérends Pères d'Amiens.

—Venez, frère Jean, dit alors le franciscain.

Mais Labadie lui montra Henriette plongée dans un sommeil léthargique.

—Rien qu'une minute, mon Père, le temps de tirer cette jeune fille de ce sommeil, qui serait dangereux s'il se prolongeait davantage.

—C'est vrai, murmura à part lui le confident de Richelieu, elle dort toujours...

Il se garda pourtant de communiquer cette réflexion à son maître, qu'il entraîna lentement dans l'allée, en l'entretenant d'objets propres à élaguer ses idées de ce qui venait de se passer.

Richelieu n'en parlait plus, en effet, mais sa préoccupation l'avait repris; il ne répondait que par monosyllabes, ou même ne répondait pas du tout aux observations les plus directes.

Puis, revenant tout d'un coup sur une particularité de l'interrogatoire d'Henriette:

—Pourquoi diable! fit-il, cette petite Duchesne a-t-elle si grand peur de moi, qui ne lui ai pas adressé quatre mots en ma vie?

—Comédie! enfantillage!...

—Non, non! Ce n'était pas ici un coup monté. Elle ne nous attendait pas. Si elle avait eu conscience d'elle-même, elle eût fait comme tant d'autres, elle m'eût souri.

—Votre Éminence a raison, insinua le franciscain, et je tiens le mot. Cette petite n'est-elle pas l'amie de mademoiselle de Lafayette, qui ne vous idolâtre pas? C'est pour le compte de sa compagne que celle-ci a peur de vous.

—C'est cela! exclama le cardinal, saisissant cette supposition. Tu le vois, je te disais bien qu'il faut se défier de ce serpent aux doux regards... Elle me crée des ennemis...

—Soyez sans crainte, monseigneur, je vous répète qu'elle s'en crée de plus redoutables à elle-même, et s'il ne faut qu'y aider un peu, on y aidera.

L'œil de Richelieu se voila d'un nuage.

—Quelle vie!... quelle vie!...

—Une glorieuse vie, monseigneur; vous êtes le maître!

—Le maître!... répéta-t-il avec un sourire amer; oui, je dispose de l'existence, de la fortune, du bonheur des autres,—dérision! je ne puis rien pour moi!... Je connais tous les secrets des souverains, je ne peux pas même découvrir le mien...

Alors, emporté par un de ces orages intérieurs qui lui étaient familiers, il commença à marcher à grands pas, et atteignit en quelques enjambées le pont de la galerie.

Le père Joseph le laissa s'éloigner seul, et revint pensif vers la tourelle.

Il faut dire que, tout en marchant et en conversant, il n'avait pas perdu de vue ce qui s'y passait.

Frère Jean s'était d'abord tenu dans une contemplation immobile et profonde. Le rayonnement de ses prunelles inspirées enveloppait la jeune fille, comme si sa pensée prétendait pénétrer au fond de ce front si candide et si pur.

Sur ces traits, éclairés de nouveau par le feu inspirateur, apparaissaient tour à tour la bienveillance et l'appréhension.

La docilité avec laquelle elle s'était remise à son influence extatique, le flattait et le sollicitait en sa faveur.

Il s'intéressait instinctivement à elle, et il avait lu de la haine pour elle et pour lui dans le mécompte du cardinal. Cette haine seule eût suffi pour les rapprocher.

Avant de la rappeler au sentiment des choses réelles, il était tenté de profiter encore de son état, pour l'interroger sur les périls qu'elle avait paru craindre.

Mais le temps lui manquait, il s'aperçut que le cardinal et son compagnon allaient se séparer. Il ne restait plus qu'un expédient, fort spécieux, pour témoigner de sa bienveillance envers cette enfant, compromise par lui, malgré lui, aux yeux du soupçonneux despote.

Il se pencha vers elle et souffla doucement par petites bouffées, sur son front et sur chacune de ses tempes.

Elle agita, d'abord, insensiblement sa tête, puis sa respiration, à peine saisissable, devint plus forte, ses paupières se soulevèrent peu à peu, comme une rose qui éclôt, et son regard, encore incertain, rencontra celui de l'évocateur.

Le peintre en cet état, est comme le poète absorbé.

Son premier mouvement fut une surprise craintive, que dissipa le geste respectueux et le sourire du jeune homme.

A mesure qu'elle revenait à elle, il avait perdu l'ardeur de son regard, mais une expression particulière, peu commune, se montrait toujours sur son pâle et mélancolique visage.

—Pardon, monsieur, dit-elle en se levant; mais je ne sais, il me semblait...

Il y avait à la fois de la confiance dans son esprit et de la lassitude dans tous ses membres.

—N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il. Je suis de vos amis.

—De mes amis?... Oui, j'ai dû vous voir quelque part...

A mesure que le sommeil extatique s'éloignait, elle perdait la mémoire de la vision, mais la sympathie magnétique résistait.

Un regard vers le palais montra au jeune homme le père Joseph et le cardinal se quittant.

Il n'y avait plus une minute à perdre.

—Mademoiselle, lui dit-il vivement, assez bas pour être entendu d'elle seule, vous avez des ennemis...

—Moi!... fit-elle étonnée.

—Un, du moins, qu'il faut redouter.

—Mais, monsieur...

—Je le sais, et vous l'ignorez. Or, je veux vous aider autant qu'il est en mon pouvoir. Si nous ne nous revoyons pas, vous aurez un gage de mon appui et de mon influence.

Il prit sous son pourpoint un petit médaillon en cristal:

—Acceptez ceci, et conservez-le précieusement; c'est en apparence un objet sans valeur. Pour vous, c'est un talisman efficace.

—Mais qu'en ferai-je?... balbutia-t-elle toute émue et gagnée par le ton convaincu dont il parlait.

—Lorsqu'il vous arrivera un grand chagrin, un ennui cuisant, l'appréhension d'un malheur, vous irez trouver la personne en qui vous aurez confiance, une confiance assez grande pour mettre tous les mystères de votre âme à sa discrétion.

«Vous poserez ce cristal sur votre front, et vous direz à cette personne de vous interroger.

Le père Joseph affectait de revenir très lentement et jouait l'indifférence, mais il ne perdait pas un de leurs mouvements et cherchait à deviner leurs discours.

—Gardez-vous d'oublier une seule de mes paroles, poursuivit le jeune homme, il y va de votre bonheur... et peut-être plus encore.

—Mais la vertu de ce médaillon...

—Est infaillible pour vous. Il possède la puissance attractive et lumineuse qui produisait jadis les augures et les prophètes. Son contact vous procurera le sommeil de l'extase, et dans ce sommeil lucide vous lirez à livre ouvert dans le passé et dans le présent, et si vous ne pénétrez pas dans l'avenir, vous en aurez du moins l'intuition.

—Oh! dit-elle en lui tendant le cristal pour le lui rendre, ce médaillon me fait peur... gardez-le... je n'en veux pas. Que ma destinée s'accomplisse... je ne veux pas tenter Dieu!

—Il est à vous, et vous serez toujours libre de n'en pas faire usage. Moi, j'accomplis un devoir en vous l'abandonnant...

Et comme le franciscain arrivait à la porte verdoyante du berceau:

—Silence!... fit-il en posant d'un air impératif son doigt sur ses lèvres.

—Qui donc êtes-vous et de quel nom vous appelle-t-on? ajouta-t-elle, cependant, en glissant l'amulette dans son corsage.

—Frère Jean, murmura le père Joseph d'un ton traînard, je vous attends.

—Frère Jean!... répéta tout bas Henriette.

—Me voici, mon père, tout à vos ordres.

Le franciscain les enveloppa tous les deux de son regard inquisitorial, et suivant le mouvement de la jeune fille pour cacher le médaillon.

—Vous souvenez-vous de ce qui vient de se passer? lui demanda-t-il.

Elle le regarda avec une surprise trop sincère pour ne pas le convaincre.

—Que s'est-il passé?...

—Avec le sommeil on perd la mémoire, dit l'évocateur au père Joseph; de même que le somnambule ne se rappelle ni ses actes, ni ses paroles, de même le visionnaire, sorti de son extase, ne garde aucune connaissance de ce qu'il a vu.

—Que parlez-vous d'extase et de vision, messieurs? fit la jeune fille avec anxiété. S'agit-il de moi?... Je me suis endormie sous ce berceau je ne sais comment; je croyais mademoiselle de Lafayette auprès de moi, et c'est vous que j'y aperçois... Ai-je donc parlé dans mon sommeil? Qu'ai-je pu dire?

—Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, intervint de sa parole posée, mais pénétrante, Labadie; votre sommeil était celui de l'innocence, et si vous ne vous rappelez rien, nous non plus n'avons rien entendu.

—Rien! insista d'un ton étrange le franciscain.

Mais Henriette éprouvait en elle un trouble, une perturbation exceptionnelle; elle se sentait circonvenue par un mystère. L'expression diabolique des traits du capucin, la gravité attristée du jeune homme, le contact de cette amulette glissée dans son corsage, lui causaient des éblouissements, des secousses vertigineuses, bien naturelles en un jeune cerveau de dix-sept ans, soumis à une épreuve de ce genre.

Le père Joseph hésitait à s'éloigner, il y avait en lui un désir secret de renouveler, en l'absence de son maître, l'expérience d'illuminisme. Mais, possesseur de lui-même, il refréna ce souhait indiscret, dangereux peut-être en ce moment.

Il adressa à Henriette un sourire aussi aimable qu'il le put.

—Ma belle enfant, lui dit-il, nous sommes au désespoir d'avoir troublé votre repos dans notre promenade aventureuse. Excusez-nous.

Puis, prenant le bras de Labadie:

—Frère Jean, c'est l'heure de nous rendre à l'oratoire.

Celui-ci se détourna une dernière fois vers la jeune fille, pour lui adresser un signe de discrétion.

Elle les regarda s'éloigner, gagner le petit parc, disparaître dans le palais, et s'étant assurée qu'elle était bien seule, elle tira avec une curiosité craintive le médaillon, qu'elle tourna et retourna dans ses doigts, toute songeuse.

—Ce morceau de cristal est un talisman, murmura-t-elle. Il l'a dit... et une voix secrète m'assure que cet homme mérite confiance... Avec ceci, je puis pénétrer l'intention la plus cachée, lire dans le cœur le plus fermé... discerner ce qu'on pense de ce qu'on dit...

Elle revint s'asseoir à la place où l'extase l'avait surprise, et demeura longtemps l'œil arrêté sur les roses effeuillées à ses pieds. Elle poursuivait une idée fixe, une aspiration naissante qui soulevait sa jeune poitrine et donnait de vagues contemplations à son œil d'azur.

Mais en elle tout était trouble et sensibilité excessive, ses idées ne se reliaient pas et elle avait peur de les approfondir. On lui avait parlé d'ennemis, de dangers, de songes révélateurs, à elle qui ne haïssait personne, qui vivait heureuse et innocente comme les libellules dont les essaims se miraient dans la pièce d'eau voisine.

Reportant alors son attention sur le morceau de cristal:

—Ainsi, reprit-elle en lui parlant, avec toi je peux connaître si l'on me hait... et si l'on m'aime!...

Elle articula ce dernier mot si bas, si bas, que le talisman même ne dût pas l'entendre.

—Ah! si j'osais!... soupira-t-elle.

V
L'ATELIER DU LOUVRE.

Nous avons expliqué par suite de quelles circonstances la reine-mère habitait alors le Louvre avec le reste de la cour, de préférence à ses autres hôtels ou palais. Celui-ci obtint, du reste, toujours une bienveillance signalée de sa part, et malgré les épreuves cruelles qu'elle eut à y subir, elle contribua puissamment à en déterminer la splendeur, puisque le nom de Marie de Médicis est devenu indispensable du souvenir de ses embellissements.

Installée d'une manière considérable dans l'aile joignant la galerie des peintres ou des tableaux, elle avait autour d'elle toute sa maison, fort importante encore à cette époque; c'est-à-dire, non seulement ses dames et demoiselles d'honneur, les femmes et les gens de son service, mais cet entourage de lettrés et d'artistes qu'elle aimait à soutenir.

Entre ceux-ci, le plus favorisé était son peintre en titre, Duchesne, artiste médiocre cependant, mais qui jouissait alors d'une vogue dont le temps a fait bonne et complète justice.

Non seulement elle l'avait chargé en chef de la décoration de son palais du Luxembourg, où elle lui avait accordé un logement, mais elle avait voulu qu'il eût un atelier près d'elle, dans le Louvre, et les combles de l'aile qu'elle habitait avaient été largement disposés pour cette destination.

Enfin, accumulant faveur sur faveur, elle avait adopté sa fille Henriette, l'avait attachée à sa personne, et la traitait avec une tendresse maternelle.

C'est dans cet atelier du Louvre que nous allons nous transporter.

Le maître peintre, retenu au Luxembourg, n'y était pas venu ce jour-là. Il ne s'y trouvait pour l'heure qu'un de ses élèves.

Une vraie et belle physionomie d'artiste: vingt-quatre ans, la taille haute et pleine, les cheveux et les yeux noirs; les uns soyeux et bouclés sans art, les derniers doux parfois, intelligents toujours, brillants d'inspiration à l'occasion.

Son maintien sérieux indiquait une gravité précoce; sur son front élargi, on lisait une conscience droite, et dans ses contours harmonieux une invariable bienveillance et la modestie du talent.

Nous ne faisons pas un portrait de fantaisie; l'image de ce jeune homme, qui va devenir le héros principal de notre récit, se trouve dans nos musées, et nous nous bornons, quant à ses qualités physiques et morales, à copier le chroniqueur Félibien.

Ami de Poussin, qui entrait comme lui dans la carrière, il était le premier, le plus habile élève de Duchesne, sous lequel il travaillait depuis bientôt cinq ans.

Il était né dans les Flandres, à Bruxelles, et après avoir eu pour maître Feuquières, le paysagiste, il était venu, vers l'âge de dix-neuf ans, se perfectionner en France, où, sans abandonner entièrement la spécialité de son premier professeur, il se livrait volontiers à l'histoire et au portrait.

Son premier protecteur avait été messire Maugis, abbé de Saint-Ambroise, intendant des bâtiments de Marie de Médicis, homme capable, et qui avait, dans les ébauches de l'élève, deviné le grand artiste.

Son œuvre actuelle était une nymphe commandée pour le Luxembourg.

L'ébauche était finie, les détails commencés. Les mains et les pieds se détachaient déjà avec une perfection rare, car ce devait être un des premiers mérites de ce maître à venir.

Cependant, au moment d'achever la main droite, négligemment posée sur une branche d'arbre, tandis que la gauche retenait les plis d'une écharpe emportée par le vent, il s'était arrêté pris d'embarras et d'hésitation.

Quittant son siège, la palette et les brosses d'une main, se faisant un garde-vue de l'autre, il s'était reculé de plusieurs pas, étudiant ses effets et cherchant les lignes qui manquaient à son idéal.

Le peintre, en cet état, est comme le poète absorbé à la poursuite d'une inspiration, isolé de ce qui l'entoure, hommes ou choses.

Le nôtre ne s'aperçut pas que quelqu'un entrait et furetait autour de lui.

Cet atelier, d'ailleurs, était une sorte de lieu de rendez-vous, un salon banal où les beaux seigneurs et les belles dames de la cour venaient volontiers passer quelques instants.

Les tableaux, les statues, les curiosités que Duchesne et ses élèves aimaient à y entasser, en faisaient une exposition permanente. Et puis les princes, le cardinal même, montrant un goût particulier pour l'art de la peinture, il était du meilleur ton de se régler sur eux.

Il était encore très matin, et les visites commençaient d'habitude plus tard.

Il était convenu, d'ailleurs, d'une manière tacite, tout au moins, que les artistes ne devaient jamais se déranger pour ces amateurs; tout au plus quittaient-ils leurs sièges pour recevoir le roi, qui, comme on sait, estimait assez leur métier pour tenter parfois de manier lui-même les pinceaux.

Certes, il serait curieux d'installer aujourd'hui, dans le musée des souverains, le portrait qu'il fit de son premier ministre Richelieu, dans un de ses accès d'affection pour celui-ci; mais, si nous ne nous trompons, les archéologues les plus opiniâtres ont perdu la trace de cette curiosité.

Cette digression à la seule fin de faire bien comprendre les immunités accordées aux peintres dans le Louvre du commencement du dix-septième siècle.

Le visiteur matinal paraissait moins attiré par le désir de voir les tableaux que le personnel de l'atelier.

Son attention se dirigea uniquement sur le jeune artiste, dont il se rapprocha à pas comptés.

Arrivé tout à côté de lui, il profita de sa préoccupation pour le regarder avec une expression singulière, moitié doucereuse, moitié inquiète.

Puis entamant l'entretien:

—Déjà à l'ouvrage, monsieur Philippe? lui dit-il.

—Sa révérence le père Joseph!... fit celui-ci, tiré de sa méditation. Excusez-moi, mon père, je ne vous avais pas entendu venir, et je ne vous voyais pas.

—Il n'y a pas de mal; ce serait à moi de m'excuser plutôt de vous troubler si matin... Il est six heures à peine.

—En voici deux que je travaille, répondit avec simplicité l'artiste.

—Vous irez loin, si vous continuez cette vie active.

—Mon Dieu, je ne sais, mon père; mais c'est une règle que je me suis imposée de me mettre à la besogne chaque jour dès quatre heures.

—Chaque jour?

—Ah! le dimanche excepté.

—Excellentes dispositions, mon jeune ami; je n'en obtiens pas plus de mes capucins de la rue Saint-Honoré. Si vous n'étiez déjà un habile peintre, vous auriez pu faire un excellent moine.

Le franciscain poussa un petit éclat de rire, peu familier à sa nature, mais le jeune homme répondit avec une gravité singulière:

—Qui sait? je le deviendrai peut-être.

Et il se rapprocha de sa toile, sur laquelle il affecta d'appliquer quelques touches importantes, pour dissimuler le nuage qui venait de monter sur son beau front.

Le franciscain l'observait trop bien, pour être dupe de cet expédient.

Il laissa passer une minute de silence, et se rapprochant du chevalet par un mouvement calculé comme toutes ses allures:

—Voici une figure qui ne témoigne pas d'une grande vocation mystique, reprit-il avec un sourire, à moins qu'il ne faille traverser l'Olympe pour atteindre au paradis...

L'habit que portait l'auteur de cette légère critique l'expliquait sans doute, cependant le jeune homme en éprouva quelque embarras, dont il s'aperçut.

—Eh quoi! reprit-il, vous formaliseriez-vous pour si peu! Oh! je le sais, les amours-propres d'artistes, chose sensible! Mais rassurez-vous, ce n'est pas un blâme que je vous adresse. Je suis, au contraire, un des appréciateurs de votre talent, et je me plais à reconnaître que vous donnez un remarquable aspect de chasteté aux sujets les plus profanes: témoin cette nymphe...

—Mon talent!... mon père! le talent d'un élève, d'un écolier!... c'est un trop beau mot pour une si mince affaire.

—Non pas, non pas, fit-il, patelin et insinuant; encore quelques efforts, et vous figurerez au rang des maîtres...

—Vous allez me rendre honteux de mon insuffisance.

—Mon jeune ami, l'excès de modestie est un mal aussi dangereux que l'excès de vanité; vous n'êtes pas entaché de celui-ci, mais défiez-vous de celui-là. Je ne suis qu'un humble capucin, peu expert en beaux-arts, mais la voix publique, qui s'y connaît davantage, s'exprime avec éloge sur votre compte. J'ai admiré ce paysage que vous donnâtes dernièrement à votre ami Nicolas Poussin, et j'ai entendu, à ce propos, quelqu'un dire, à mes oreilles, qu'il ne vous manquait pour vous perfectionner qu'un séjour de quelques années en Italie.

Le paysage offert par l'artiste à son collègue le Poussin était, en effet, une œuvre si remarquable, qu'elle est restée célèbre, et figure parmi les événements de sa carrière, quoiqu'il fût bien jeune lorsqu'il l'exécuta.

Que cette toile eût été distinguée par les connaisseurs, il n'y avait là rien que de naturel; ce qui l'était moins, c'était cette longue conférence du conseiller intime de Richelieu avec ce pauvre petit peintre auquel il n'avait daigné adresser, en toute sa vie le quart des phrases élogieuses qu'il lui prodiguait en ce moment.

Le jeune homme, avec sa franchise innée, ne put s'empêcher de lui en témoigner sa surprise:

—Vous me rendez confus, mon père, et de la part d'une personne telle que vous, occupée d'intérêts si hauts, conseiller d'un premier ministre et d'un roi, cette bienveillance...

—Vous étonne?

—C'est vrai; je crains qu'étant venu ici pour rencontrer maître Duchesne, vous ne songiez à passer le temps...

—En me raillant de son élève!... Non, certes, fit très gravement le capucin. C'était bien vous, monsieur Philippe de Champaigne, que je tenais à voir.

—En ce cas, mon père, daignez m'expliquer le motif...

—Je viens de vous en toucher un mot. Je ne suis que le dernier des serviteurs de Son Éminence, et mon devoir est de me conformer en tout à ses intentions...

—Son Éminence me connaît!... exclama l'artiste avec plus d'anxiété que de désir.

Il est présumable qu'élève du peintre de Marie de Médicis, accueilli par la bonté de cette princesse, appartenant par ce côté à sa maison, le jeune Philippe de Champaigne partageait jusqu'à un certain point les idées de sa protectrice pour le cardinal, et craignait tout ce qui venait de lui, fût-ce l'apparence d'un bienfait.

Le franciscain, diplomate incarné, possédait surtout le talent de rendre sa physionomie muette, ou de ne lui faire dire que ce qu'il voulait. La gêne et la méfiance de son interlocuteur n'y produisirent aucune altération.

—Je n'ai pas dit précisément, répondit-il, que monseigneur vous connût, mais que son intention étant de protéger les jeunes talents, je tiens à m'y conformer, en vous aidant en une entreprise chère à tous ceux de votre art.

—Le voyage d'Italie?... fit le jeune homme en le considérant avec une sorte d'émoi.

Le rusé franciscain affecta de se méprendre sur ce sentiment, et de son sourire le plus paternel:

—Vous l'avez dit, le voyage d'Italie!

—Mon Dieu, pardonnez-moi, je m'abuse sans doute, je comprends mal.

—Vous comprenez fort bien, au contraire. Je souhaite vous faciliter les moyens d'un voyage et d'un séjour de quelques années dans la patrie des beaux-arts et des grands peintres.

L'artiste pâlit à ces mots, et considéra, sans oser répondre, son interlocuteur, dont le sourire, loin de le rassurer, accroissait son tourment.